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samedi 31 décembre 2011

Le Top 10 du Dr. Funkathus : les coups de cœur de 2011


D'accord, proposer une sélection de ses albums préférés de l'année, c'est : 1. arbitraire, 2. paresseux, 3. ça ne vole pas très haut, etc... Ceci posé, comme une année ne se passe heureusement pas sans coups de cœur, je souhaite une fois de plus les partager après les avoir déjà présentés plus en détail tout au long de 2011. Autrement dit, quand on n'aime pas, pas de palmarès ! Or, cette année, quelques albums m'ont beaucoup plu, touché ou fait vibrer.

Etant entendu que cette sélection vaut à un instant T, j'avais l'an dernier laissé la place à l'inconnu et au changement d'opinion en ne proposant qu'un Top 9 ! Et comme il n'y a que les imbéciles qui ne changent pas d'avis, si je devais refaire aujourd'hui cette sélection 2010, elle serait considérablement différente de celle proposée alors !

Il n'y a pas eu cette année un album très largement au-dessus des autres comme l'avait été The ArchAndroid de Janelle Monáe. Cette année, les choses sont plus serrées, il y a deux albums que j'ai bien du mal à départager et, à vrai dire, je m'en fous un peu. Ce genre d'exercice est déjà suffisamment bêta pour ne pas y rajouter de la mesquinerie. Voilà : il y a deux albums que j'adore plus que les autres. Metá Metá de Kiko Dinucci, Juçara Marçal et Thiago França et Nó Na Orelha de Criolo. Et, hormis, ces deux-là, l'ordre n'a aucune espèce d'importance. Je ne suis pas encore assez maniaque pour tenir compte d'un critère subsidiaire positiviste, le compteur de lectures de mon juke-box virtuel !

Et je précise aussi que ce n'est pas non plus contradictoire que la liste que j'ai proposée à Vibrations soit sensiblement différente de celle de l'Elixir. Pour Vibrations, j'avais adopté un point de vue plus objectif, ou vaguement, avec l'idée de relever des albums "qui comptent" sans être trop exclusivement brésilo-centré. Ici, qu'on ne s'étonne par contre pas de ne trouver quasiment que des albums brésiliens : ce sont aussi les disques que j'ai le plus écouté, tout bonnement !

Enfin, chose extraordinaire, sept des mes dix albums préférés de l'année ont été proposés en téléchargement gratuit (mp3 320 kbps) par leur auteur !


1. Kiko Dinucci, Juçara Marçal et Thiago França, Metá Metá (Desmonta)


En trio acoustique, Kiko, Juçara et Thiago ont signé un album fantastique d'une profonde spiritualité, très inspiré par le candomblé et les religions afro-brésiliennes. Ils jouent une musique qui tend vers l'élévation, qui excelle tant dans la détente que dans la tension. Une musique qui passe de ballades tout en apaisement apollinien à des montées hypnotiques évoquant les figures d'orixas dans la fièvre d'un afrobeat réinventé et porté par la voix sublime de Juçara. Essentiel.

Lire : la chronique et un entretien exclusif sur l'Elixir et la chronique adaptée pour le site de Vibrations...
A télécharger gratuitement sur le site de Kiko ou sur la Musicoteca

et

1. Criolo, Nó Na Orelha (ôLôKo Records)


Si Lucas Santtana est la grande révélation brésilienne en Europe, c'est Criolo qui est la véritable révélation de l'année au Brésil ! Le rappeur de Grajaú, quartier périphérique de la Zona Sul de São Paulo, a signé un album magnifique qui le voit endosser un rôle de chanteur, voire même de crooner ! Grâce à l'appui, le talent et les encouragements de Daniel Ganjaman et Marcelo Cabral, ses producteurs, il a sorti un disque d'une grande variété, brassant le rap avec l'afrobeat, le samba ou le reggae. Bouleversant et toujours à fleur de peau. Et, il faut bien le dire, avec cette mue, il a probablement dû réaliser que sa voix de chanteur est bien meilleure que sa voix de MC !  "Linha de Frente" et "Bogotá" sont aussi parmi mes chansons préférées de 2011.

Lire : la présentation de l'album et pas mal d'autres petites choses sur Criolo...
A télécharger gratuitement sur le site de Criolo ou sur la Musicoteca

3. Passo Torto (Kiko Dinucci, Marcelo Cabral, Rodrigo Campos et Romulo Fróes) (YB)


C'est la loi de la survie dans le monde de la musique brésilienne : les musiciens sont dans la nécessité de mener plusieurs projets de front. D'un impératif économique, on ne s'attendrait pas à trouver un tel niveau d'excellence. Ainsi, notre bande de jeunes musiciens paulistes se configure et re-déploie en une multitude de formations à géométrie variable et en albums passionnants. Ensemble ou séparément, on retrouve donc Kiko Dinucci, Marcelo Cabral, Thiago França, Rodrigo Campos, Guilherme Held, ou Romulo Fróes trustant cette sélection de mes albums favoris de 2011. Passo Torto, c'est la rencontre de trois compositeurs qui ont écrit à quatre mains les chansons de ce disque, accompagné d'un formidable contrebassiste qui, de son archet, donne une belle profondeur au son de l'ensemble. Un disque de cordes, uniquement : guitare, cavaquinho et contrebasse. Contrairement à Metá Metá, l'autre disque de Kiko Dinucci sorti  cette année, il n'est plus question ici d'élévation mais de spleen urbain.  De désenchantement plus que de foi. Avec la qualité du son YB, produit par Mauricio Tagliari et mixé par Carlos "Cacá" Lima. Un album dont se détache la chanson "Cidadão", absolument magnifique. Romulo n'a peut-être jamais aussi bien chanté que sur ce titre.

Lire : la chronique de l'album "La Mélancolie à nu"
A télécharger sur le site de Passo Torto ou sur la Musicoteca

4. Seu Jorge, Músicas Para Churrasco, Volume 1 (Universal)


Après son album "américain" avec le groupe Almaz, signé sur le label californien Now Again, Seu Jorge est retourné au Brésil et il consacre donc un album, voire même une trilogie, à une institution nationale au Brésil : le barbecue ! Et pour ça, il balance un disque hyper funky où il continue de brailler de sa voix éraillée d'écorché ! La "musique pour barbecue" est-elle fonctionnelle, demandais-je à son propos cet été ? Elle l'est devenue, oui, mais pas pour cuire ma viande : c'est le disque que je fous à fond quand je fais les sols et passe balai et serpillière. Le truc qui donne du cœur à l'ouvrage : "Olé Olé" !!!

Lire la chronique "Le Barbecue de Seu Jorge"

5. Mariana Aydar, Cavaleiro Selvagem Que Te Sigo (Universal)


Pour le plus formidable travail d'orchestration de l'année. Entouré de musiciens brillants, le maestro bahianais Letieres Leite (Orkestra Rumpilezz) tisse une toile instrumentale de grande classe.

Lire la chronique

6. Pipo Pegoraro, Taxi Imã (YB)


L'afrobeat commence à faire naître des vocations au Brésil et le phénomène est récent. C'est sa rythmique élastique qui donne sa cadence au disque de Pipo Pegoraro. Entouré d'une floppée de musiciens, il prend le temps de faire durer les morceaux et y pose sa voix en douceur. Le genre de disque qu'on réécoutera volontiers avec le retour des beaux jours.

Lire la chronique "Ou comment Pipo Pegoraro imagine l'afrobeat tropicaliste"
A télécharger sur la Musicoteca

7. Anelis, Sou Suspeita Estou Sujeita Não Sou Santa (Scubidu Records)


Après avoir fait partie du groupe Dona Zica, Anelis Assumpção se lâche enfin et sort son premier album. Depuis son adolescence Anelis chante, depuis qu'elle accompagnait sur scène son père, Itamar Assumpção. C'est d'ailleurs avec la voix d'Itamar et une de ses compositions encore inédite que s'ouvre le disque, provoquant une étonnante continuité de l'œuvre familiale avec le fantastique "Mulher Segundo Meu Pai". Et cet album est une œuvre ambitieuse, longue comme un double-LP, qui la place d'emblée parmi les artistes de sa génération à suivre de près.

Lire la chronique "Ou comment la fille d'Itamar Assumpção s'est fait un prénom"
A télécharger sur la Musicoteca


8. The Dø, Both Ways Open Jaws (Cinq7)


Les amateurs d'indie pop ne considèreront peut-être pas le deuxième album de The Dø comme une des réussites de l'année. Si je ne me trompe, il figure seulement à la 37ème place du classement pop/rock/rap des Inrocks. Je m'en tamponne. Pour moi qui n'écoute que peu de pop/rock (parce qu'à l'écoute, mon intérêt est souvent trop vite gagné par l'ennui)  Both Ways Open Jaws est un album qui m'a captivé. The Dø, couple d'amour et de musique, Olivia Merihlati et Dan Levy, semble littéralement touché par la grâce. On a l'impression qu'il ont déjà tellement tout intégré, des field recordings d'Alan Lomax à l'electro pop Micachu, qu'ils peuvent désormais créer en toute liberté, avec naturel et évidence.

Lire la chronique

9. Romulo Fróes, Um Labirinto em Cada Pé (YB)


Romulo Fróes aimerait que l'on oublie parfois sa réputation de penseur de la musique brésilienne actuelle pour que l'on se concentre sur ses disques, pour ne pas que ses analyses pointues fassent de l'ombre à sa musique. Sur cet album produit par Mauricio Tagliari, aucun risque qu'on soit distrait de la musique : les textures sonores sont suffisamment denses avec les guitares de Guilherme Held, le cavaquinho de Rodrigo Campos et le saxophone de Thiago França, et la voix de Romulo a gagné en assurance. Ouf, il peut continuer à être bavard quand il parle de musique, on l'écoutera et le lira toujours avec intérêt, cela ne nous distraira pas de l'essentiel !

Lire la chronique "Comment traverser les murs du labyrinthe"
A télécharger sur son site ou sur la Musicoteca

10. Caçapa, Elefantes na Rua Nova (Garganta Records)


Il fallait un album "difficile" dans la liste, lequel se révélait très vite hypnotique. Un disque instrumental qui va savamment dénicher le psychédélisme au fin fond d'un tradi-moderne idiosyncrasique. C'est tout ça qu'explore les trois violas dinâmicas polyphoniques de Caçapa.

Lire la chronique "Caçapa et la finesse des éléphants"
Le site très didactique de Caçapa.

Festoyez bien !

vendredi 18 novembre 2011

Romulo Fróes, ou comment traverser les murs du labyrinthe


Déjà novembre, l'année touche bientôt à sa fin et il reste encore quelques albums brésiliens de 2011 dont je voudrais vous parler. Des albums en téléchargement gratuit que vous pourrez aisément vous procurer. Aujourd'hui, c'est à Romulo Fróes d'être à l'honneur. Il a sorti cette année Um Labirinto em Cada Pé, peut-être l'album le plus accessible qu'il ait enregistré à ce jour. Ce qui reste somme toute assez relatif.


Si nous avons à cœur de faire découvrir en Europe un artiste de la trempe de Kiko Dinucci, on ne se fait malheureusement aucune illusion quant à Romulo alors qu'ensemble ils viennent pourtant de sortir un album, Passo Torto, dont nous venons tout juste de parler. Romulo Fróes ne rentre pas dans les cases où nos préjugés européens veulent enfermer les musiciens brésiliens. Avec sa barbe, ses lunettes à grosses montures, son corps lourd et gauche, il ne correspond pas au cliché du Brésilien aux pieds légers de danseur de samba.

Pourtant, les cercles où il rencontrerait intérêt et curiosité ne manquent pas. On le connaît par la musique, mais Romulo fut l'assistant de Nuno Ramos, puis de Clima, figures majeures de l'art contemporain. Une activité qui lui assure un certain confort mais où il demeure dans l'ombre du maître. Il écrit d'ailleurs une grande partie de ses chansons avec ces deux-là et insiste sur la notion d'œuvre collective. Nuno Ramos, qui est également reconnu et primé comme poète et romancier, serait-il le maître à penser de celui qui, au sein de cette scène indépendante de São Paulo, est souvent présenté comme son théoricien ? Romulo suit sa voie mais sait être reconnaissant : "je ne travaille plus avec lui (Nuno) aujourd'hui mais ça a été fondamental dans ma vie de le faire. Je suis entré en contact avec un monde auquel je n'aurais jamais eu accès si je n'avais pas travaillé avec lui. J'ai appris et j'apprends des choses qu'aucune école n'enseigne. Ma cohabitation avec lui puis avec Clima est ce qui a déterminé la chanson que je fais. Mon travail n'existerait pas sans eux deux"*.

A qui voudrait découvrir et apprécier la musique de Romulo Fróes, un premier cap est à franchir : il faut d'abord se familiariser avec sa voix. On peut presque considérer cela comme une étape initiatique, à condition d'entendre cette étape comme une épreuve que seuls quelques uns parviendront à traverser. Pour les autres, ce sera tout bonnement rédhibitoire. Romulo n'est pas chanteur et il a une grosse voix monotone. Mais il y travaille et il progresse : "oui, vraiment, je chante mieux et évidemment, ça vient de la pratique. Mais aussi du désir de travailler dans ce sens. Mon chant est très influencé par la bossa nova et, pour cela, tend vers la monotonie. Sans vouloir perdre l'austérité contenue dans ma voix et qui est sa marque, j'ai cherché à sonner plus expressif sur ce disque et je crois que je suis parvenu à trouver un bon équilibre entre un chant plus rentré, presque déclamé, et un chant plus tourné vers l'extérieur, interprété"*. La voix de Romulo Fróes dit quelque chose de sa musique : elle refuse toute séduction facile, ne se donne pas, elle est comme un à-plat, sans vibrato. Sur Um Labirinto em Cada Pé, pour la contrebalancer,  on retrouve celles de Nina Becker, plus pop, de Dona Inah, vieille sambiste garante des racines afros, et aussi celle d'Arnaldo Antunes, un aîné proche de la nouvelle génération, guère plus "chanteur" que Romulo.


Ce cap dépassé, on peut apprécier les chansons qui composent Um Labirinto em Cada Pé, être saisi de leur caractère entêtant. Romulo voit dans cet opus la synthèse de tout ce qu'il a fait jusque là : "j'ai l'impression que c'est un disque de conclusion du processus réalisé au long de mes trois premiers albums"*. L'album a été enregistré aux studios YB et produit par le maître des lieux, Mauricio Tagliari. Un album tout en tension et dominé par le magnifique travail de Guilherme Held à la guitare électrique. Sans oublier l'apport essentiel de Thiago França au saxophone, de Marcelo Cabral à la basse, Pedro Ito à la batterie et, bien sûr, de Rodrigo Campos au cavaquinho, et qui aussi participe à l'écriture. Comme Guilherme Held. Pour l'occasion, celui-ci a également changé son jeu pour s'adapter à la présence, récente dans le groupe, de Rodrigo et de son cavaquinho de pagode. Ensemble, ils inventent une de ces musiques qui échappent aux classifications hâtives. Si, à ses débuts, Romulo a été associé au samba, il a tôt fait de passer au rock d'un simple pas de côté. Toujours dans le samba ! "Ce qui est marrant, c'est que maintenant que je me suis libéré de l'étiquette de sambiste, je peux revenir au samba". Romulo inscrit son parcours musical dans une forme de continuité : "Calado est samba mais triste, Cão est essentiellement samba et No chão sem o chão est plus rock et expérimental. Et je verrai celui-ci comme du samba plus pop"*. A voir...

Doit-on considérer Romulo Fróes comme un chanteur à textes ? Certes, les paroles de ses chansons sont souvent longues et l'écueil de la langue contribue à ce qu'elles me soient complètement hermétiques. Mais, comme le faisait remarquer Francisco Bosco dans le texte de présentation de l'album, il ne faut pas y chercher un sens linéaire. Il inscrit ainsi les textes de Romulo Fróes, en partie écrits par Nuno Ramos et Clima, dans une lignée du non sense de la chanson brésilienne, allant de "Uva de Caminhão" d'Assis Valente à Carlinhos Brown, et passant notamment par Caetano Veloso. Parce que nous sommes désormais conditionnés par l'omniprésence du storytelling, nous oublions comment lire la poésie. Et tout cela n'a rien à voir avec la barrière de la langue : après tout, même si j'aime beaucoup leur force et leur impact, je n'ai jamais "compris" non plus les paroles des Têtes Raides !

Dans le cas de Romulo Fróes, il suffit de se laisser prendre par les mots et les images et ce qu'elles ont de profondément inscrit dans la culture populaire, comme ici avec cet extrait de "Muro".

"Bate essa cabeça contra o muro e vai
Do outro lado tem um dia
Feito de beleza e de alegria mas
Nunca será semana inteira

Bota na peneira, quero ver passar
A malha dela é muito fina
Mas a luz do dia ela deixa entrar
Só deixa entrar a luz do dia

Um dia desses não se esquece mais...
Quem chama, quem me chama, tem um dia da besteira
Se tem preguiça na ladeira, na ladeira, uó
Só faço samba, só faço samba..."

Pour illustrer "Muro", on trouve ce clip qui utilisent des images peut-être un peu trop au pied de la lettre (pour ne pas dire au pied du mur ?), mais qui montrent le fantastique travail de BluBlu en matière de street art. Par contre, il est important de préciser que la pochette de Um Labirinto em Cada Pé est orné d'une photo de l'installation "Deitado", une œuvre de Tatiana Blass, jeune artiste paulistana dont une partie du travail consiste à sculpter la paraffine avant de la faire fondre sous le feu de projecteurs, fascinants désastres.



Tous les sambas existent au Brésil, Romulo invente l'un d'entre eux, "só faz samba... ", chante-t-il... C'est juste que le sien ne fait pas danser.



Um Labirinto em Cada Pé est en téléchargement gratuit sur le blog créé à cette fin ou sur la Musicoteca...

Romulo Fróes, Um Labirinto em Cada Pé (2011) (mp3 320kbps) 

01. Olhos da cara (Nuno Ramos)
02. Muro (Romulo Fróes / Clima)
03. Máquina de fumaça (Romulo Fróes / Clima)
04. O filho de Deus (Nuno Ramos)
05. Rap em latim (Nuno Ramos)
06. Varre e sai (Romulo Fróes / Clima / Nuno Ramos)
07. Boneco de piche (Romulo Fróes / Nuno Ramos)
08. Tua beleza (Rodrigo Campos / Romulo Fróes / Nuno Ramos / Clima)
09. Ditado (Romulo Fróes / Nuno Ramos)
10. Jardineira (Guilherme Held / Romulo Fróes / Clima / Nuno Ramos)
11. Cilada (Rodrigo Campos /Romulo Fróes / Clima)
12. Quero quero (Romulo Fróes / Nuno Ramos)
13. Onde foi que nunca vem (Rodrigo Campos /Romulo Fróes / Clima)
14. Um labirinto em cada pé (Guilherme Held / Clima)

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* Les citations sont tirées de l'interview réalisée par Lafaiete Júnior pour Alto-Falante (11/07/2011)

jeudi 17 novembre 2011

Passo Torto : la mélancolie à nu selon Kiko Dinucci, Marcelo Cabral, Rodrigo Campos et Romulo Fróes


Alors qu'on est encore sous le choc du Metá Metá de Kiko Dinucci et qu'on est impatient de découvrir le prochain album de de Rodrigo Campos, Bahia Fantástica, voilà qu'ils sortent un nouvel album en compagnie de Romulo Fróes et Marcelo Cabral, Passo Torto. Cet album est encore une fois proposé en téléchargement gratuit. Et on ne manquera pas de préciser que l'illustration de la pochette est l'œuvre de Kiko. 


Quand on jette un œil à la discographie de Kiko Dinucci, on remarque que d'un album à l'autre, il a toujours changé de configuration, ne reproduisant jamais deux fois la même formule : en duo avec Juçara Marçal ou Douglas Germano, en leader de Bando AfroMacarrônico, chanté par d'autres sur Na Boca dos Outros ou, plus récemment, en trio Metá Metá. Son sixième album, sorti la semaine dernière, confirme ses mues continues. Cette fois-ci, il rejoint Passo Torto, un "super groupe" composé de Romulo Fróes, Rodrigo Campos et Marcelo Cabral. Soit trois compositeurs et un contrebassiste. A vrai dire, Passo Torto me prend de court, je m'apprêtais à d'abord présenter Um Labirinto em Cada Pé, l'album de Romulo Fróes également sorti cette année, mais ma chronique traîne depuis des semaines, presque finie mais pas encore... 

Si ce n'est le minimalisme acoustique, Passo Torto n'a que peu en commun avec Metá Metá. Nous sommes ici dans un tout autre registre. Quand Metá Metá est un disque intense et spirituel, Passo Torto ne cherche aucun échappatoire au désenchantement. Son approche intimiste où seules les cordes accompagnent les voix mêlées de Romulo, Kiko et Rodrigo, s'interdit le moindre subterfuge. Kiko Dinucci est à la guitare, Rodrigo Campos au cavaquinho, ou l'inverse, et Marcelo Cabral à la contrebasse. Kiko et Rodrigo se partagent le chant quand Romulo Fróes chante sur tous les titres, sauf un. Après tout, il compense là le fait de n'y jouer d'aucun instrument. S'il reconnaît que sa voix grave est monotone, il estime avoir progressé dans son chant. Il est indéniable, en tout cas, que Romulo impose son style et marque l'ambiance générale de l'album. Son premier album, Calado, en 2004, avait été décrit comme "un des plus tristes de la musique brésilienne de ces dernières années". Sur Passo Torto, c'est donc une étrange mélancolie qui envahit tout le disque. Mais cette mélancolie n'a pas le poids du pathos, elle est légère comme un fluide onirique.

Si les titres sont signés par les trois compositeurs, une étrange homogénéité se dégage de l'album. Ce n'est pas comme si nos quatre compères avaient décidé de chanter les chansons de l'un ou de l'autre. Non, le procédé aurait été  paresseux. Ce projet est né d'une longue amitié, de scènes partagées et de moments improvisés, comme si le disque s'était écrit face au public. Les chansons qui figurent ici ont toutes été écrites à quatre mains, Rodrigo et Romulo, Kiko et Romulo, Kiko et Rodrigo... De cette triplette, c'est le discret Rodrigo Campos qui semble ici le plus prodigue alors qu'il brille de sa douceur caractéristique, tant comme parolier que comme compositeur. Ce qui, au passage, ne fait qu'aiguiser notre impatience de découvrir Bahia Fantástica, son prochain album, déjà annoncé ici même. Avec Passo Torto, on découvre ses textes, très sensibles et inspirés, plus accessibles que ceux de Romulo. Ainsi sur "Cidadão", les paroles sont de Rodrigo Campos et la musique de Romulo Fróes. Et c'est peut-être, avec ces longues phrases à perdre le souffle, le plus beau titre de l'album, ou le plus émouvant... "Cidadõ, esquizofrênico...", comme on peut le découvrir ici en images :


Autant le trio Metá Metá de Kiko Dinucci joue une musique d'élévation, entre transe et apaisement, autant Passo Torto s'inscrit au ras de la réalité, ou plutôt au ras d'un fantastique social. Ici, c'est la ville qui est le motif, la source d'inspiration. Et cette ville est très précisément São Paulo, comme en attestent les morceaux "Da Vila Guilherme até o Imirim" ou "Faria Lima Pra Cá". Tout aussi urbain, on retrouve également le sublime "Samuel", co-écrit par Kiko et Rodrigo, qui figurait déjà sur Metá Metá. Passo Torto préfère la poésie au social mais la réalité de la ville perce comme une fleur de bitume sur un trottoir défoncé. Si on trouve une fantaisie macabre sur "A Musica da Mulher Morta", ou la lointaine réminiscence des bandeiras paulistes sur "Cavalieri", c'est la réalité sans fard qui constitue le substrat de ces chansons, les difficultés économiques, les loyers en retard...

On a peu parlé de la musique elle-même : elle est dure à décrire. Si tous sont profondément attachés au samba, on ne saurait à quel genre rattacher Passo Torto. Par défaut, on hasardera qu'il s'agit d'une MPB sombre et minimaliste, c'est en tout cas ce qui s'affiche comme genre quand on installe l'album sur son jube-box digital : MPB. On pourrait y voir un squelette de rock : parce que n'y figure que l'essentiel et qui si un seul élément venait à manquer, la musique en serait tout de suite déséquilibrée. La contrebasse de Marcelo Cabral est discrète et précise, jouant parfois de l'archet. Les guitares et cavaquinhos de Kiko et Rodrigo jouent à se répondre et se compléter. Passo Torto a été enregistré aux studios YB et produit avec Mauricio Tagliari, une sacrée référence. Seul un sens aigu de l'espace et du silence peut donner une telle profondeur à cette musique dénudée.


Curieux paradoxe, alors même qu'au Brésil, il sort au printemps, Passo Torto arrive ici à point nommé. Il procure en effet tout le réconfort d'un disque de saison quand approche l'hiver, que la nuit tombe tôt et que le ciel est gris. Vous savez, ce moment de l'année où nous sommes étreints par la mélancolie des feuilles mortes, cette brève parenthèse où nous nous y complaisons encore parce que c'est seulement le début de la mauvaise saison et que nous ne sommes pas encore fous impatients du printemps. Passo Torto est un bel album où la mélancolie est douce comme un foyer quand dehors on frissonne.

A télécharger directement sur le site : http://passotorto.com.br/


Passo Torto (Kiko Dinucci, Marcelo Cabral, Rodrigo Campos, Romulo Fróes), 2011 (mp3 320 kbps)

01 - A Música da Mulher Morta (Kiko Dinucci / Romulo Fróes)
02 - Da Vila Guilherme Até o Imirim (Rodrigo Campos / Romulo Fróes)
03 - Faria Lima Pra Cá (Kiko Dinucci / Rodrigo Campos)
04 - É Mesmo Assim (Kiko Dinucci / Rodrigo Campos / Romulo Fróes)
05 - Cidadão (Rodrigo Campos / Romulo Fróes)
06 - Samuel (Rodrigo Campos / Kiko Dinucci)
07 - Por Causa Dela (Kiko Dinucci / Romulo Fróes)
08 - Três Canções Segunda Feira (Rodrigo Campos / Romulo Fróes)
09 - Sem Título Sem Amor (Rodrigo Campos / Romulo Fróes)
10 - Detalhe Azul (Rodrigo Campos / Romulo Fróes)
11 - Cavalieri (Kiko Dinucci / Rodrigo Campos)

jeudi 6 octobre 2011

La Bahia Fantástica réinventée depuis São Paulo par Rodrigo Campos


"Pour un Bahianais, dire Bahia, c'est déjà de la poésie" a coutume de dire mon ami Juremir*. Imaginez donc s'il dit "Bahia Fantástica" ! Sauf qu'ici, c'est un Paulista qui s'exclame et qu'il s'agit du titre de son nouvel album. Rodrigo Campos s'apprête à sortir son deuxième disque et il nous le présente par le biais d'un petit film où on le retrouve en studio avec les musiciens qui participent à son enregistrement, à savoir des acteurs de cette scène pauliste indépendante ayant un pied dans le samba et l'autre dans les explorations diverses : Romulo Fróes, Marcelo Cabral, Thiago França, Mauricio Takara et Mauricio Fleury et l'omniprésent Kiko Dinucci. Egalement présente, Luisa Maita, la compagne de Rodrigo.

"Bahia n'est pas un lieu géographique". Après avoir consacré son premier album à une évocation de São Mateus, le quartier périphérique de São Paulo où il grandit, le très remarqué São Mateus Não É um Lugar Tão Longe Assim (2009), c'est désormais Bahia qui fournit à Rodrigo Campos une source d'inspiration. Mais loin de lui l'idée de composer un portrait musical fidèle de ce qui se joue là-bas. Quand il dit que Bahia n'est pas un lieu géographique, c'est parce qu'il cherche d'elle ce qui se trouve ailleurs dans tout le pays. Parce que "le Brésil vient de là, de cette petite graine de Bahia qui a germé partout dans le pays".


Cette vidéo nous donne un avant-goût d'un des albums les plus attendus de l'année au Brésil, signé d'un jeune compositeur parmi les plus doués de sa génération. Cette vidéo recueille les témoignages de chacun des musiciens participant au projet. Tous sont unanimes pour dire, Rodrigo le premier, qu'il s'agit d'un véritable travail collectif. Lui vante les talents d'improvisateurs de ses amis, souligne qu'ils avaient leur propre lecture de ses compositions, eux louent la place qu'il leur laisse et rappellent que ce sont ses propres émotions qui s'expriment. "Rodrigo a cette sensibilité pour l'espace, il crée une structure, un squelette, au sein de laquelle on peut créer", explique Kiko. Mais ce casting haut-de-gamme vient dissimuler les contraintes qui touchent les musiciens. Dans l'entretien que nous venons de traduire, Kiko Dinucci expliquait que pour survivre à la crise, il fallait travailler sur plusieurs supports et disciplines. C'est Romulo Fróes, parfois présenté comme le théoricien de cette clique, qui le rappelle ici. Il souligne que si les liens artistiques qui unissent ces musiciens sont très forts, qu'il existe entre eux une véritable amitié, il y a aussi une nécessité. "Il y a cette nécessité basique où pour survivre l'un va jouer de la guitare pour l'autre même s'il est batteur, ou l'inverse, l'un écrire des paroles", dit Romulo, directeur musical de l'album. Ce système de dons-contres dons est la condition pour créer des œuvres marquantes dont on ignore en les découvrant qu'elles ont été réalisées avec si peu de moyens.

Pour l'anecdote, un détail, frappant je dois dire, illustre les liens qui unissent tous ces musiciens : le port de la barbe y est presque de rigueur. Nous ne sommes pas chez Iron & Wine, Grandaddy ou je ne sais quel groupe d'Americana lo-fi, nous sommes à São Paulo et le musicien indépendant s'y montre tout aussi farouchement trichophile.

A l'heure où Mariana Aydar, une autre Paulista, a demandé au Bahianais Letieres Leite (Orkestra Rumpilezz) de produire son dernier album, Cavalo Selvagem Aqui Te Sigo, on est face à un curieux paradoxe qui nous rappelle combien Bahia, si elle est une source d'inspiration, est une belle endormie. Puisse cet album la réveiller dans son amour propre et l'inciter à laisser libre cours à ses expressions musicales les plus variées et les moins formatées (comme nous en verrons un bel exemple dans les jours qui viennent, interview inédite à la clé, hé hé !).

Bahia Fantástica témoigne une nouvelle fois de ce qui se trame à São Paulo et avec quelle incroyable créativité. A l'exemple de ce que réalise ici Rodrigo Campos. Si, comme l'explique Thiago França, la véritable matrice esthétique de cet album est le samba, c'est un samba transfiguré, trempé dans un bain de soul déjanté. Car le plus surprenant, c'est que Rodrigo lui-même dit s'être inspiré ici de Funkadelic, de la dimension viscérale de cette musique, de ce funk sous acide qui dialogue avec le rythme.

L'album n'est pas encore sorti mais les quelques extraits de chansons que l'on découvre dans ces images m'ont rendu impatient de le découvrir. J'ai déjà "Cinco Doces", le premier extrait, qui me trotte dans la tête... A suivre, non ?


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* Que l'on va très vite retrouver ici pour évoquer son dernier livre...