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mercredi 16 février 2011

Frente Cumbiero, innovant et old school


Depuis quelques années, la cumbia s'est inscrite dans la grande ronde des batuques digitalisés qui font tourner le Monde et si on a tendance à y voir un des innombrables fruits de l'Atlantique Noir, nous rappellerons qu'une partie des côtes de la Colombie donne sur le... Pacifique. Ce qui ne contredit pourtant pas la pertinence du concept proposé par le sociologue Paul Gilroy. La musique de Frente Cumbiero s'appuie sur un de ces batuques, à la fois ancestral et neuf. Elle  s'inscrit dans la veine de la nueva cumbia ou, plus exactement, creuse un filon festif qui cultive de nouvelles formes issues de cette matrice cumbia.

Il présente ici un album partagé avec Mad Professor : Frente Cumbiero Meets Mad Professor. En fait de rencontre, la seconde moitié de l'album contient donc les versions dub des titres de Frente Cumbiero. C'est justement la première moitié qui nous intéresse, avant le traitement que lui fait subir, malgré son habilité, le dub master.


Frente Cumbiero, c'est un vrai coup de cœur, récent, sur la base d'un seul titre, "Pitchito", découvert sur la compilation Sofrito Tropical Discotheque. J'étais d'abord étonné de découvrir un son contemporain sur un album contenant des perles anciennes puis ai donc cherché à savoir ce qui se cachait derrière ce nom. Car, voyez-vous, le Brésil occupe une place tellement disproportionnée dans ma cartographie musicale de l'Amérique du Sud qu'il ne reste plus que des miettes pour les autres pays. Alors, même si la Colombie n'a jamais été menacée d'être détrônée de son rang de dauphin, l'attention que je lui porte est forcément plus limitée.

Pourtant, sans vraiment la connaître, j'ai toujours bien aimé la cumbia. Mais j'ai longtemps cru que son accordéon au charme rustique lui interdirait d'être un jour à la mode. Malgré ça, et plus encore que le forro, également porté par un accordéon, qui bénéficia d'un petit engouement international il y a quelques années, la cumbia aujourd'hui est une déferlante. La nueva cumbia, plutôt.

De cette matrice rythmique aussi simple qu'efficace, les DJs ont fait un outil à faire danser les foules des clubs de la planète. Car la particularité de cette nueva cumbia est de s'être développée hors de ses terres d'origines. La cumbia est colombienne et a conquis toute l'Amérique Latine, la nueva cumbia est peut-être colombienne mais aussi argentine, mexicaine, que sais-je encore... et a conquis les dancefloors, au même titre que le baile-funk quelques années plus tôt. Bon, je suis plus coutumier du kitchen-floor que du dancefloor etmême si ma cuisine est très grande et qu'on peut aussi y danser occasionnellement, je conviens n'être pas le mieux placé pour parler de ce qui se passe dans les clubs et soirées que je ne fréquente pas ! Je me souviens en tout cas d'une fête (plutôt ratée) chez des amis, il y a environ cinq ans, où une fille avait passé une cassette de cumbia pour ce qui fut le seul moment de toute la soirée où les convives ont dansé. C'était un peu vexant pour tous les bons disques que j'avais amené ce soir-là mais l'efficacité de la cumbia ne souffrait aucune discussion. Pourtant, la nana ne savait même pas ce qu'il y avait sur la cassette si ce n'est que c'était de la cumbia. Elle n'avait que ce mot-là à la bouche : de la cumbia. Quelqu'un avait dû lui filer la cassette.

Pour en revenir à Frente Cumbiero, Mario Galeano est bel et bien colombien. C'est lui qui se cache derrière cette formation à géométrie variable dont il est le seul membre permanent. Il est colombien mais possède une expérience internationale, ayant étudié et travaillé au Mexique et aux Pays-Bas. Son bagage musical est sacrément conséquent. Canalh, du blog Radio Canalh*, l'a rencontré à Medellin. Mario lui a ainsi détaillé son cursus. "J’étudiais à la Universidad Javeriana à Bogota, et j’ai commencé à m’intéresser énormément aux musiques traditionnelles et en 2000 j’ai obtenu une bourse pour aller étudier en Hollande au conservatoire dans un département de musiques du monde. Je voulais pouvoir contextualiser plus précisément la musique colombienne parce que depuis le Collège ils nous expliquent que la composition culturelle colombienne est un mélange. Mais ici, on a pas les outils ni les infos pour savoir ce qu’est la musique africaine, la musique espagnole, indienne. C’était ça ma motivation, mieux comprendre les véritables racines de ce son et pas seulement en me focalisant sur ce à quoi j’avais accès ici. J’ai étudié pendant 5 ans la 'composition musicale', j’ai fait des recherches sur un plan académique, mais pas seulement : j’avais commencé à expérimenter, alors en Hollande, j’ai continué".

L'expression pourrait paraître galvaudée, on est malgré tout tenté de décrire la musique de Frente Cumbiero comme une tentative d'élargissement des influences, tout en restant ancrée sur la pulsation de la cumbia, elle glisse ci et là quelques accents éthiopiens, très à la mode, ou d'afro-beat... A Canalh, Mario Galeano expliquait encore les difficultés à faire découvrir ces nouvelles perspectives à ses compatriotes pour qui la cumbia est souvent limitée à une certaine époque, associée à quelque chose de rétro. "Je crois que le goût musical des colombiens est très cloisonné. Les gens… c’est ce que je te disais tout à l’heure : les gens, ici, ils veulent écouter la même chanson tout le temps. Des chansons ultra connues depuis 40 – 45 ans, ils veulent encore les écouter dans toutes leurs fêtes. Donc, ils s’habituent à ça ; des goûts très restreints. C’est ce qui s’est passé commercialement avec le porro et la cumbia : c’est resté comme un son 'd’une autre époque', t’as passé Noël ici t’as bien vu qu’ici on l’entend partout. Du coup, c’est la merde parce que donc ce son il est restreint à une époque. D’abord Décembre et toutes les émissions de radio qui balancent ce son en veux-tu en voilà et le 6 janvier, hop, tout est terminé. Donc les gens l’associent à la nostalgie, la famille, les grands parents. Mais cette musique elle est pour tous les moments de la vie, il n’y a pas de raison, là non plus, de la mettre dans une case, la case 'petits vieux'. La perception des étrangers et très différente. Eux, ils le voient comme un son plus actuel, frais, joyeux, et en fait la scène de la nueva cumbia elle est beaucoup plus active au Mexique et en Argentine qu’en Colombie ou même qu’en Europe ! La nueva cumbia… il y a quelques personnes qui commencent à s’y intéresser ici, mais en fait c’est très méconnu". Nul n'est prophète en son pays ?

Nous reviendrons prochainement sur le phénomène cumbia, en attendant, la musique de Frente Cumbiero ne se contente pas d'ajouter des beats et de gonfler les basses, elle réussit ce paradoxe d'être à la fois innovante et old school... Sacré paradoxe, d'autant plus remarquable que la musique de Frente Cumbiero reste homogène.



* Radio Canalh est une véritable mine d'infos, de sons et de rencontres sur le sujet... Son auteur s'est façonné sa connaissance du sujet sur le terrain. Comme il a été invité par Sly du Goûter.com à participer aux cinq ans du site, vous pouvez aussi aller y découvrir sa contribution en forme de petit mix. Et signalons qu'au rayon cumbia, le Goûter est aussi une très bonne adresse !

Frente Cumbiero, le site officiel...

lundi 31 janvier 2011

Sofrito Tropical Disco, simplement pour réchauffer l'hiver

On a tellement pris l'habitude de voir des compilations thématiques et merveilleusement pointues qu'on est presque étonné de découvrir ce grand fourre-tout qu'est le mix festif de Sofrito Tropical Disco, sorti ces derniers jours chez Strut. Sur cette compilation, on trouvera aussi bien de la cumbia que de la soca, du soukouss ou du highlife, des morceaux anciens comme des tout récents. La seule cohérence est que tous les titres présents ici alimentent les fêtes organisées par Hugo Mendez et ses copains Frankie Francis et The Mighty Crime Minister. Leur seule vertu, et ce n'est pas la moindre, est qu'ils vont réchauffer notre hiver. Et quand on sait que les soirées Sofrito sont le plus souvent organisées dans des anciens entrepôts de l'East London, on se dit que ce n'est pas de trop pour y rendre la température supportable. La danse étant une énergie 100% renouvelable et 100% gratuite, c'est la meilleure source de chauffage possible et imaginable en pareilles circonstances. La danse n'aura besoin que d'un modeste bio-carburant : quelques rasades d'alcool...


Elément distinctif des divers projets Sofrito, affiches des soirées ou pochettes des compilations, le magnifique travail graphique de Lewis Heriz leur donnent une identité visuelle forte. Si son style vous semble familier, c'est peut-être parce que vous avez encore en tête les pochettes pour Seu Jorge & Almaz dont il est également l'auteur. A moins que vous n'ayez déjà vu celles des dernières compilations réalisées par le label Soundway, The Sound of Siam et Cartagena! ou quelques autres...

Hugo Mendez quant à lui est des représentants typiques de l'école anglaise du crate-digging tropical. Il s'était déjà fait remarqué il y a deux ans avec la compilation Tumbélé! : Biguine, afro & latin sounds from the French Caribbean, 1963-74, également paru chez Soundway. Qu'on ne s'étonne donc pas de retrouver sur la sélection Sofrito des titres originaires des Antilles francophones ! Ici, le Guyanais Dany Play et les Guadeloupéens des Nick Fair Stars fondés par Guy Fanfant, ou de Ti Céleste dont le morceau "Population Basse-Terrienne aux abois" est un des "tubes" Sofrito, joué à chaque soirée depuis leurs débuts, il y a cinq ans.

Le tout est réalisé sans prétention. La sélection ne prétend à rien d'autre qu'à donner envie de danser, sans chercher à jouer la carte du puriste. On brasse les styles et les époques, allègrement. Tout en prenant soin, par exemple, de réaliser spécialement pour les soirées des nouveaux pressages de vieux morceaux afin qu'ils sonnent aussi bien que d'autres plus récents. A signaler ici que le titre que leur a offert Quantic et son groupe Los Miticos del Ritmo grésille comme une vieux LP qu'aurait dégotté Mendez dans une des brocantes où il l'habitude de creuser son filon ! Côté moderne, mention spéciale à Frente Cumbiero et son "Pitchito", redoutable... Le genre de gars dont on risque fort de reparler ici un jour ou l'autre...

Petit rectificatif avant de conclure : un autre titre fétiche de Sofrito, joué dans toutes leurs soirées depuis les débuts, s'intitule "Je ne Bois pas Beaucoup", par les Ya Toupa du Zaïre... De cette invitation à la modération nous déduirons qu'au lieu de l'alcool, le carburant de la danse qui réchauffera votre hiver se trouve dans les seuls rythmes de cette sélection !



Pour en savoir plus, une interview de Hugo Mendez accordée à Wegofunk...