Affichage des articles dont le libellé est Ederaldo Gentil. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Ederaldo Gentil. Afficher tous les articles

vendredi 7 octobre 2011

Dois em Um, la mélancolie indie en version bahianaise


Il y a parfois des coïncidences incroyables. Il y a trois semaines, j'ai reçu un message de Luis Pereira qui souhaitait me faire connaître son groupe, Dois em Um, originaire de Salvador, Bahia. Pour être franc, je n'en avais jamais entendu parler. Je m'apprêtais alors à poster un texte sur Ederaldo Gentil, une des figures majeures du samba de Bahia. En me documentant, je lisais un article de Jaime Sodré, "Ederaldo, por gentileza" où j'apprenais qu'Ederaldo avait offert un cavaquinho à son neveu mais que celui-ci, Luizão préférait le rock au samba. Et qu'il avait depuis créé le groupe Dois em Um, ça alors ! Aussitôt, j'envoyais un message à Luis Pereira, lui demandant s'il était bien ce neveu d'Ederaldo. Ce qu'il me confirmait. Comme nous l'annoncions récemment, l'Elixir a désormais pour ambition de réaliser ses propres interviews : nous avons donc convenu d'en réaliser une. Celle-ci s'est faite par écrit. J'en finis la traduction et la mettrai en ligne demain. Il m'a semblé bienvenu de d'abord vous présenter Dois em Um avant de découvrir les propos de Luis, vous montrer combien leur musique est d'une finesse inouïe...


Si vous passez par ici régulièrement, vous aurez peut-être remarqué qu'au sein de cette vaste constellation que sont les musiques brésiliennes, j'ai un faible pour celles de Bahia. J'aime bien sûr ce langage moderne des percussions, mais j'aime, peut-être plus que tout, les sambas de roda et autres chulas. La musique de Dois em Um en est à mille lieues.

Dois em Um, comme son nom l'indique est un duo : Fernanda Monteiro chante et joue du violoncelle, Luis Pereira parfois chante aussi, il joue surtout de la guitare et même de tout le reste. Il compose et produit. Ce duo à la scène est également un couple à la ville. Ce nom, Dois em Um, prend alors tout son sens.

Quand j'ai écouté la musique de Fernanda et Luis pour la première fois, la référence qui me vint spontanément à l'esprit venait d'un autre époque et d'un ailleurs loin de Salvador. J'ai pensé aux Cocteau Twins, à la voix éthérée de Liz Frazer et aux arpèges cristallins de Robin Guthrie. Puis, cette première référence s'est aussitôt dissipée et j'ai écouté Dois em Um sans plus penser à quiconque tant cette musique possède une sincérité touchante. Sa douceur mélancolique se soucie peu des étiquettes.

Mais comme le duo n'est pas sans ignorer que la presse a besoin de ce genre de répères, pour réducteurs qu'ils soient, il a devancé les choses en proposant sa propre appellation, ainsi la musique de Dois em Um est de la bossa indie rock. Un cocktrail à vrai dire inédit mais qui a le mérite de décrire assez fidèlement cette musique. Bossa, car le filet de voix de Fernanda n'est pas sans rappeler Nara Leão. Indie, tout simplement parce que Dois em Um n'est pas signé sur une major et cultive une esthétique raffinée et sans concessions à l'égard des canons des musiques commerciales. Rock, parce que c'est aussi leur culture, que derrière la douceur de leur musique, la guitare de Luis est aiguisée, discrète mais tranchante, d'une sacrée maîtrise.


Dès les premiers morceaux mis en ligne sur leur Myspace, Dois em Um a rencontré son public, pour une bonne partie hors du Brésil à sa plus grande surprise. Ce qui lui permis, chose peu courante, de bénéficier d'une sortie américaine sur le petit label Souvenir Records et qui leur valut d'être considéré par la presse (un article de Leonardo Lichote pour O Globo) comme de la "MPB para exportação, na versão 2.0". Dois em Um préfère s'en amuser.

Car cet album qu'a enregistré le groupe en 2009 avait peu à voir avec ces considérations. Il témoignait d'un besoin urgent de traduire en musique des émotions intimes. Notre couple-duo l'a enregistré à la maison. A eux deux, Luis et Fernanda ont tout fait. Mais leur musique ne s'inscrit pas dans le réalisme du quotidien mais, au contraire, se libère des pesanteurs de celui-ci, s'évade pour évoquer l'amour dans toutes ses fragilités, comme si en s'imprégnant de la tristesse de sa finitude, il transcendait l'instant présent. Toujours à fleur de peau, toujours sur le fil, Dois em Um nous fait ressentir combien il n'y a rien de plus précieux et fragile qu'un bel amour partagé, et touche une corde universelle susceptible de résonner en chacun de nous.

Avant de vous présenter, l'interview que m'a accordée Luis, voici un premier extrait de ce bel album. Pour illustrer la chanson "E Se Chover ?", les images de Michael Dudok de Wit, extraites de son court-métrage Father and Daughter, se prêtent à merveille aux climats créés par le groupe. D'ailleurs, ce célèbre réalisateur de films d'animation est un grand amateur du duo.



A suivre...

mardi 20 septembre 2011

Ederaldo Gentil, la perle fine du samba de Bahia


Ce n'est rien de dire que la vieille garde des sambistes de Bahia nourrit une aversion particulière pour l'axé music. Celle-ci l'a tout bonnement mise sur la touche avec la morgue satisfaite d'une camelote bling bling devant un bijou d'orfèvre. Mais si ces sambistes réalisaient parfois un travail d'orfèvre, leur matériau était toujours modeste, leur sagesse ne se méprenant pas sur la valeur des choses, comme en témoigne le sublime morceau d'Ederaldo Gentil que nous allons présenter aujourd'hui, "O Ouro e a Madeira", l'or et le bois.

Ederaldo Gentil est probablement un maudit ! Même s'il a fait partie de cette scène historique du samba de Salvador au sein de laquelle il occupe une place de la même grandeur que ses aînés Batatinha ou Riachão, pour ne citer que ces deux-là. Car Ederaldo, comme Batatinha et Riachão, s'est vu offrir (de son vivant) un album tribute, rassemblant des invités prestigieux pour interpréter les titres les plus marquants de son répertoire. Sur Perolas Finas, produit par son compère Edil Pacheco en 1999, on retrouve rien moins que Gilberto Gil, João Nogueira, Elza Soares, Beth Carvalho ou Carlinhos Brown, pour n'en citer que quelques uns. On regrettera que dans les arrangements et le son, le travail d'Edil Pacheco souffre cruellement de la comparaison avec celui de Paquito et J. Velloso pour Batatinha (Diplomacia, en 1998) et Riachão, (Humaneochum, en 2001).

Quand le vieil ami Edil Pacheco a rassemblé ces collègues pour rendre un hommage à Ederaldo, cela faisait déjà longtemps qu'il était tombé dans l'oubli. Lui-même ayant préféré se retirer du monde de la musique après les déconvenues qu'il lui avait infligé. Pourtant ces chansons les plus connues faisaient toujours partie des répertoires, quand bien même leurs interprètes ignoraient tout du nom de l'auteur. On raconte ainsi que, lorsqu'il passait des soirées dans le Pelourinho, quartier historique de Salvador, il ne pouvait s'empêcher de corriger ceux qui reprenaient ses sambas, en oubliant les paroles ou se trompant sur la mélodie.

Si l'oubli est un destin commun à de nombreux sambistes, rien n'y prédestinait Ederaldo. Il ne en effet manquait pas de talent. Même mieux, il possédait les deux talents les plus prisés dans son pays, celui de la musique et celui du football.

Ederaldo Gentil est né en 1947 dans une famille modeste dans le Largo Dois de Julho, un quartier du centre de Salvador où son père possède une échoppe d'horloger. La famille s'installe ensuite dans le Tororó, alors le quartier le plus actif de Salvador en matière de samba, lieu de résidence de plusieurs ensembles carnavalesques : les Apaches do Tororó, les Filhos do Tororó... Encore enfant, il est repéré par les anciens de l'école de samba Filhos do Tororó, impressionnés par son aisance à jouer des percussions. Puis, dès l'adolescence, il compose ses premiers morceaux. Mais parce qu'il ne peut vivre de la musique, il cherche d'autres voies. Notamment le football, jouant un temps pour le club (dissous depuis) de l'A.D. Guarany, au poste de milieu gauche, avant d'entraîner brièvement le Vitoria, un des deux principaux clubs de la ville. Si ce n'est pas donné à tout le monde de jouer à ce niveau, il lui manque peut-être le talent pour devenir un grand joueur. Il reprend l'horlogerie familiale tout en continuant à composer.

Ses sambas sont les succès des Filhos do Tororó, l'école à laquelle il est affilié, mais pas que. Les autres écoles profitent d'une brouille d'Ederaldo avec les Filhos pour le solliciter. A l'arrivée, durant le carnaval de 1970 à Salvador, il est l'auteur de toutes les compositions des neuf écoles de samba, sauf de la sienne. Inédit et encore unique à ce jour.

Le carnaval ne saurait combler toutes ses attentes tant son registre ne se limite pas aux sambas-enredos joués pendant les défilés du carnaval. Il compose aussi des morceaux plus intimistes et vise une reconnaissance nationale. Au début des années soixante-dix, il s'approche du succès quand Jair Rodrigues reprend "Berequetê", un titre qu'il composa avec son fidèle partenaire Edil Pacheco.

En 1972, il part une première fois pour São Paulo où il espère enregistrer un disque, participer à des émissions de télé. Sans succès. Il rentre à Salvador, reprend l'horlogerie de son père mais, toujours, écrit et compose. En 1975, enfin, il peut enregistrer. Un 45Tours avec "O Ouro e a Madeira" et "Triste Samba". Puis, plus tard, la même année, un album Samba, Canto Livre de um Povo, qui contient lui aussi "O Ouro e a Madeira". Les années soixante-dix sont celles de la reconnaissance mais il n'enregistre qu'un seul album de plus, Pequenino, en 1976. Il retourne à Salvador où il retrouve sa clique de sambistes locaux pour une série de concerts O Samba Nasceu na Bahia.


Mais, dès le début des années quatre-vingt, c'en est déjà fini. Il doit batailler pour sortir un album sur un label indépendant, Identidade, en 1982. A Salvador, le samba est passé de mode. Ederaldo Gentil se retire de la scène. Il vit en reclus chez sa sœur. Puis, seul, souffrant de trouble panique l'empêchant même de revoir ses amis et partenaires. Perolas Finas, l'album-hommage organisé par Edil Pacheco, se fait sans lui. Ederaldo est un sambiste maudit, le talent et la grâce avaient probablement plus à lui offrir mais la réalité est parfois comme un mur... Mais un mur qui renvoie toujours l'écho de ses plus belles chansons, qui résonne toujours du refrain : "O Ouro afunda no mar, no mar"... Indémodable.

Cela faisait longtemps que je me promettais de mettre en ligne cette vidéo où Ederaldo interprète "O Ouro e a madeira". Je l'avais découverte en cherchant des images filmées de Batatinha. Puis, la semaine dernière, alors que j'estimai le moment venu, incroyable coïncidence, je recevais un message de... son neveu, Luisão. Je n'en dis pas plus, nous en reparlerons prochainement.

En attendant, voici un témoignage inestimable où l'émotion est vraiment à fleur de peau. Enregistré en 1974, Ederaldo a le regard perdu. Il est entouré des fidèles Riachão, Batatinha et, semble-t-il, Edil Pacheco. Cette version surpasse de loin celle figurant sur disque embrouillée des habituels violons sirupeux d'un quelconque maestro à la noix. Tandis que là, tout est concentré sur l'essentiel, les voix, une guitare et de discrètes percussions. Sublime. 

Si "O Ouro e a madeira" est un morceau si beau et intemporel, c'est aussi en raison de ses paroles où Ederaldo explique qu'il préfère être une source plutôt que la mer, l'épine plutôt que la rose, etc... Mais derrière cette humilité, un vraie sagesse : "l'or coule au fond de la mer, le bois flotte / L'huître se développe dans la vase mais donne naissance à une perle fine"*. 


"Não queria ser o mar
Me bastava a fonte
Muito menos ser a rosa
Simplesmente o espinho
Não queria ser caminho
Porém o atalho
Muito menos ser a chuva
Apenas o orvalho
Não queria ser o dia
Só a alvorada
Muito menos ser o campo
Me bastava o grão
Não queria ser a vida
Porém o momento
Muito menos ser concerto
Apenas a canção
O Ouro afunda no mar
Madeira fica por cima
Ostra nasce do lodo
Gerando pérolas finas"

____________________________________

* Une image que l'on pourrait rapprocher de celle disant que le funk est "la fleur qui a poussé sur une poubelle".