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mercredi 9 février 2011

Malade, Kool Herc collecte des fonds pour se soigner...

Depuis quelques jours, les médias ont largement relayé les problèmes de santé de Kool Herc et  la mobilisation de la sphère hip hop pour lever des fonds afin qu'il puisse être opéré. Son cas est typique de la situation américaine où des millions de citoyens ne bénéficient d'aucune couverture sociale.

Clive Campbell, surnommé Hercule dans sa jeunesse parce qu'il était balèze en sport, est devenu sous le nom de DJ Kool Herc un pionnier du hip hop. Un des premiers à organiser des block parties dans son quartier, le Bronx, et à étendre les breaks de percussions au sein d'un morceau, à l'aide de deux platines et deux exemplaires du même disque, technique qu'il appelait le Merry-Go-Round. En 2007, il a obtenu que l'immeuble situé au 1520 Sedgwick Avenue soit reconnu comme le berceau officiel du hip hop, parce que c'est dans une salle de cet immeuble qu'à partir de 1973, il organisait des fêtes. Pour l'anecdote, comme sa sœur Cindy et lui étaient encore très jeunes, son père était toujours de la partie et veillait eu grain. Certes, le rec room, la salle du 1520 Sedgwick n'était pas le seul lieu de ce type dans le Bronx mais la légitimité de Kool Herc à prétendre à ce type de reconnaissance n'a jamais été contestée.



Mais du hip hop, s'il est le père fondateur, il est aussi le parent pauvre. N'ayant jamais enregistré, il ne s'est jamais enrichi. Les immenses fortunes accumulées par certains le laissent un peu amer... "Quand je vois les P. Diddy siroter leur piña colada dans leur clip, je me demande où est passé mon chèque !", déclarait-il ainsi il y a quelques années à Libération.

Alors aujourd'hui, celui qui était fort comme un Hercule dans sa jeunesse, l'initiateur du hip hop, souffre visiblement de calculs rénaux. Mais puisqu'il ne possède aucune assurance maladie, il n'a pas les moyens de payer une nouvelle opération. Ou comment d'un problème certes douloureux mais bénin, peuvent survenir de graves complications en l'absence des soins adéquats. Ici, des hémorragies internes. En 2004, le Village Voice fêtait les trente ans du hip hop, à côté d'un texte de Greg Tate, on trouvait un autre article "Numbers Beyond the Bling" qui citait quelques statistiques éloquentes sur l'état de misère d'une partie de la population noire américaine. "Les principales causes de décès dans les quartiers noirs pauvres, pouvait-on lire, ne sont pas le SIDA, les drogues ou les homicides. Ce sont le stress permanent, les maladies cardio-vasculaires, le cancer et les complications entraînées par des maladies non-soignées" ("The leading causes of death in poor Black neighborhoods are not AIDS, drugs, or homicide. They are "unrelenting stress," "cardiovascular disease," "cancer," and "untreated medical conditions").

Cela démontre bien le besoin de protection médicale pour les quarante et quelques millions d'Américains qui ne possèdent pas d'assurance maladie (en général souscrite par l'employeur pour les salariés, ou pour les plus pauvres par le Medicaid). Mais la situation semble d'autant plus hallucinante vu d'un pays comme la France, quand on se rappelle la violence des attaques contre Obama et son projet de Health Care, qualifié notamment de dérive communiste par ses opposants. Il y a quelques semaines, un reportage du Monde Magazine montrait des familles, pourtant middle-class, être obligées de vendre leur maison, en raison d'un licenciement, pour pouvoir soigner un des leurs malade. Et si vous n'avez pas de biens, vous ne vous soignez pas. Tout bonnement.

Cette situation devrait nous inciter à être vigilant quant à notre chère sécurité sociale. Et il faut à ce titre rappeler combien Sarkozy et son gouvernement ont déjà trahi et brocardé les principes fondateurs de notre système de santé. Le principe de la sécurité sociale est, ne l'oublions pas, que ce sont les biens portants qui paient pour les malades. La mise en place d'une franchise, même d'un euro, lors de chaque acte médical est donc contraire à ce principe essentiel. Une de ses conséquences, on le sait, est l'auto-médication, avec tous les risques que l'on connait. 

Malade et déjà endetté par une précédente intervention chirurgicale, Kool Herc a décidé de réagir. De faire de son cas un exemple. "Now we are fighting for health care not just for me, but for everyone". Effectivement, il n'est pas le dernier car la plupart des musiciens et artistes ne possèdent pas la moindre assurance maladie. De plus, même avec la réforme du Health Care mise en place par Obama, il faudra encore plusieurs années avant que quelqu'un comme lui puisse en bénéficier. Kool Herc cherche donc à médiatiser cette situation. Et parce qu'il a des amis, il lance une campagne de levée de fonds afin de pouvoir rembourser les frais déjà occasionnés et se faire opérer. DJ Premier et Chuck D sont parmi les premiers à avoir réagi et s'être mobilisés pour l'aider. Dans la préface qu'il avait rédigé pour Can't Stop Won't Stop, le livre-somme de Jeff Chang, il insistait sur cette dimension "familiale" du hip hop, tout en étant très critique à l'égard de ses jeunes collègues qui, sous prétexte de ne pas vouloir jouer les role models, étaient de mauvaises influences pour la jeunesse : "I don’t want to hear people saying that they don’t want to be role models. You might already have my son’s attention". Et de conclure en rappelant que si le hip hop a toujours été synonyme de fun, s'en réclamer signifiait également prendre ses responsabilités : "hip hop has always been about having fun, but it’s also about taking responsablity". La balle est dans le camp de ses amis, sauront-ils prendre leurs responsabilités à l'égard de celui qui a été leur père à tous, aujourd'hui dans le besoin. Des amis ? Espérons simplement qu'ils ne répondent pas à la définition qu'en donne le Dictionnaire du Pire de Stéphane Legrand ! "Ami, n.m. : Personne de confiance qui sait vous épauler lors de vos succès et a la pudeur de ne pas vous traîner dans les pattes lors de vos coups durs."

Pour le soutenir, directement sur son site...

Une petite vidéo d'archives pour replonger dans cette ambiance des débuts...



samedi 5 février 2011

Premier hommage à Edouard Glissant : son adresse à Obama


Je l'ai appris ce matin, Edouard Glissant est mort.

"C’est une rumeur de plusieurs siècles. Et c’est le chant des plaines de l’océan.

Les coquillages sonores se frottent aux crânes, aux os et aux boulets verdis, au fond de l’Atlantique. Il y a dans ces abysses des cimetières de bateaux négriers, beaucoup de leurs marins. Les rapacités, les frontières violées, les drapeaux, relevés et tombés, du monde occidental. Et qui constellent l’épais tapis des fils d’Afrique, dont on faisait commerce, ceux-là sont hors des nomenclatures, nul n’en connaît le nombre.

Et sans doute, au monde, avant et après ces Traites, y eut-il combien d’autres gouffres ouverts, sous toutes les latitudes, et concernant combien de peuples. Mais ces Africains déportés ont défait les cloisonnements du monde. Eux aussi ont ouvert, à coups d’éclaboussures sanglantes, les espaces des Amériques. Ils sont entrés dans la puissance étasunienne, comme un de ses fondements, mais aussi comme un de ses manques. Comme une puissance et comme un manque et comme la plus précieuse des fragilités. Ils sont en nous. Ils sont en vous, monsieur.

Ils sont aussi entrés, alentour, dans les histoires croisées des Amériques du Sud, du Brésil et de la Caraïbe, dans la pensée des archipels qui aujourd’hui délace celle des continents. Ceux-ci sont impérieux et d’une seule vérité, et se projettent en flèche. Les archipels sont fragiles, mais accordés aux multiples vérités du monde actuel. L’océan de la Traite fut ainsi un continent obscur, la Caraïbe où s’implantèrent les Plantations à esclaves en fut la traîne archipélique.

Ce qui reste de ces anciens transbordés, ce limon des abysses, c’est tous les mondes anciens qui ont été broyés jusqu’à donner vrai lieu à une région nouvelle. Un monde avait laminé l’Afrique. Les Afriques ont engrossé des mondes au loin. Cela manifeste et nous fait comprendre le Tout-monde, donné en tous, valable pour tous, multiple dans sa totalité, qui se fonde sur cette rumeur des abysses. Or la rumeur a quitté les fonds, et à travers vous, monsieur, voilà qu’elle nous fascine de cela même que les nations des hommes connaissent actuellement de plus dominant entre toutes les nations : les Etats-Unis d’Amérique. Cette réalité, dont l’ombre a grandi partout aux alentours, parmi tant d’autres amertumes et tant d’autres succulences, elle aussi nous est jaillie du Gouffre."

Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau, L'Intraitable Beauté du Monde. Adresse à Barack Obama (Editions Galaade, 2009)

mercredi 12 mai 2010

Danse le "Tightrope" avec Janelle Monáe


Janelle Monáe est une mignonne petite bonne femme, bien péchue, portant costume et nœud-pap', coiffée d'une incroyable pompadour (une banane, quoi) qui nous balance une bonne dose de funk, avec des vrais morceaux de cuivres dedans. Le tout accompagné de sa nouvelle danse, le Tightrope, ça vous dit ?

L'essayer, c'est l'adopter, voilà ce que je vous dis. Addictif, ce "Tightrope" !

The ArchAndroid, le nouvel album de Janelle Monáe, sort le 18. Mais, cela fait déjà deux ans que Barack Obama, himself, lui a déclaré sa flamme sur sa page MySpace : "Bonjour Janelle Monae. Certains de mes assistants de campagne m'ont introduit à votre art. Je suis très impressionné par votre style empreint de soul et si futuristique qui mélange du Sam Cooke avec du Judy Garland. Je suis captivé par votre don époustoufflant qui vous permet d'aborder des problèmes complexes avec une telle symbolique. Et je trouve le message que vous véhiculez à la fois fort et divertissant. Je vous souhaite le meilleur". Pareil éloge venant du cool President (qui ne l'était pas encore à l'époque), ça vous pose un artiste.

Peut-être que ça s'appelle encore du R&B. Du R&B alternatif, ça existe ? Le projet a l'air en tout cas suffisamment aventureux pour éveiller notre curiosité. Des invités qui apportent leur caution, Big Boi ou Saul Williams ou, plus étonnant, le groupe Of Montreal...

Sur son site, elle définit son album ainsi : "Musically, The ArchAndroid is an epic James Bond film in outer space. In terms of influences it’s just all the things I love— scores for films like Goldfinger mixed with albums I adore such as Stevie’s Music of my Mind, David Bowie’s Ziggy Stardust, and jamming experimental hip hop stuff like Stankonia". Ajoutez à cela un peu de jazz, de rock, de folk même et, au moins sur "Tightrope" du funk bien sûr.

La diversité musicale vient se greffer sur un scénario très sci-fi. The ArchAndroid raconte la suite des aventures de Cindi Mayweather, personnage qui apparaissait déjà sur son EP Metropolis. Cette fois-ci, son héroïne "has been sent to free the citizens of Metropolis from the Great Divide, a secret society using time travel to suppress freedom and love throughout the ages. It’s said that when the ArchAndroid returns, it will mean freedom for the android community. Cindi Mayweather realizes that she is indeed the ArchAndroid", raconte Janelle Monáe. Du très classique, quoi. Après Cibelle et son récent Las Vênus Resort Palace Hotel, cela redeviendrait-il tendance de partir dans des trips SF ? Après, c'est une autre paire de manche de transcender ça par une verve lexicale clintonienne...

Assez de blabla, que cela ne nous fasse pas perdre de vue l'essentiel, la vidéo. Elle privilégie la simplicité : ça danse le "Tightrope" et ça suffit à notre plaisir. Comme le rappelait Kenny Ortega, le metteur en scène de Michael Jackson, celui-ci souhaitait toujours le moins d'artifice possible dans la façon dont il était filmé. Il exigeait un plan large pour que l'on voit la performance du danseur sans tricherie. Une leçon retenue ici par Janelle Monáe. Jusque dans le choix des chaussures en noir et blanc pour mieux voir les pas.


Pour ceux qui souhaiteraient apprendre à danser le Tightrope, un petit tutorial proposé par la danseuse Ladia Yates (que l'on voit dans le clip), ici... Mais c'est vaguement penaud que je vous avouerai n'avoir pas encore commencé à le pratiquer, je me contente encore de gesticuler en rythme dès que je l'écoute...

L'Amérique de Barack Obama est parfois présentée comme post-raciale, à tort, une vision à mille lieues de la réalité. Certes, le Président de la République est noir, ou plus exactement métis, mais les clivages raciaux et les préjugés ne se sont pas évaporés d'un coup de baguette magique, quand bien même ce coup de baguette serait une élection présidentielle. Passer outre ces clivages est un véritable exercice de funambule. On avance sur une corde raide, sur une tightrope. Doit-on interpréter comme une métaphore de la société américaine contemporaine ce titre de Janelle Monáe ? Le tightrope est une danse mais symbolise aussi l'exercice délicat de qui veut balayer les stéréotypes et brouiller les cartes, un équilibre instable menacé à chaque pas d'une chute... A l'image de la démarche de Janelle qui embrasse tous les styles, indifféremment aux cloisonnements raciaux. Il ne s'agit plus de crossover à la grand-papa, ni d'une manœuvre bassement mercantile, mais de liberté artistique, la liberté de tout pouvoir s'approprier. Qui plus est avec brio.

samedi 5 décembre 2009

Si Obama faisait comme nous...

Pantalonnade n° 6

Les Français sont décidément d'insupportables donneurs de leçons. A l'approche du Sommet de Openhague, du 7 au 18 décembre prochains, nos dirigeants estiment leur bilan suffisamment vertueux pour venir faire la morale à Obama. Jean-Louis Borloo déclarait ainsi à L'Express (n°3048, décembre 2009) : "Copenhague doit montrer à Obama que la planète est passée dans une autre ambiance, le convaincre de nous emboîter le pas". Car, disait-il dans le même entretien, "nous avons eu, nous, la chance d'organiser le Grenelle, associant tous les acteurs de la société et adopté à la quasi-unanimité par le Parlement". On a beau être à la traîne des pays scandinaves, comment entretenir la confusion entre les paroles et les actes, avec l'éternelle complicité des médias, en se pavanant d'une bien piteuse arrogance.

Quant à notre président, c'est avec sa finesse habituelle qu'il déclarait : "si Obama ne vient pas à Copenhague, il est mort".

Sans se faire d'illusions sur l'impact d'une pétition, savoir que ce n'est qu'une goutte d'eau au regard des sécheresses qui nous menacent, un grain de sable devant les inondations qui s'annoncent, on peut déjà signer l'Appel de Copenhague...