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samedi 7 mai 2011

Les Velloso chantent Roque Ferreira


Pour conclure ce cycle d'hommages à Roque Ferreira, grand compositeur de sambas bahianais, il fallait des invités prestigieux. Aujourd'hui, c'est donc la famille Velloso* qui interprète un titre de Roque, composé toutefois en partenariat avec un membre de la famille, Jota, ici présent.

Ces images sont extraites du documentaire d'Andrucha Waddington consacré à la chanteuse, Pedrinha de Aruanda, sorti en 2006.

Le charme de ces images tient à leur caractère spontané, un moment d'intimité familiale autour d'une chanson. Nous sommes à Santo Amaro da Purificação, petite ville du Recôncavo dont est originaire la famille Velloso. Et chez les Velloso, on a toujours l'impression d'un espace fortement matriarcal.


On retrouve assis en cercle sur de vulgaires chaises de jardin en plastique blanc, Caetano, Maria Bethânia, leur mère Dona Canô, allègre centenaire, le neveu Jota assis par terre, sa femme Mariene de Castro, avec les cheveux courts, et Jaime Alem, le directeur musical de Maria Bethânia depuis au moins vingt-cinq ans, qui joue à la viola caipira ce morceau de Roque Ferreira et Jota Velloso.

Caetano semble en retrait, boudeur qu'on chante en famille autre chose que ses morceaux ou des œuvres du répertoire. Sa guitare sur les genoux, il ne participe pas. Avant de se dérider sur la fin quand un sourire apparaît sur son visage et qu'il reprend tout de même le refrain avec les autres, porté par la conviction que met sa sœur à tout ce qu'elle chante.

Voici donc "Foguete" interprété par la famille Velloso emmenée par l'élan communicatif de Maria Bethânia.



* A l'état civil, leur nom s'écrit avec deux l...

vendredi 6 mai 2011

Clécia Queiroz chante Roque Ferreira


Allez, il faut battre le fer tant qu'il est chaud, poursuivons notre série consacrée au grand sambiste bahianais, Roque Ferreira. Comme nous l'écrivions hier, ce sont les femmes qui se sont principalement appropriées son répertoire. Après avoir présenté les albums de Mariene de Castro et Roberta Sá, voici une autre interprète de Roque Ferreira, qui lui a consacré son album au titre tout à fait explicite : Samba de Roque !


Comme Mariene de Castro, Clécia Queiroz est bahianaise. Comme elle, la danse classique fut sa première activité artistique. Clécia Queiroz possède un bagage solide combinant danse, chant, comédie, mime, etc..., fruit d'études poussées à l'Université Fédérale de Bahia, puis à la Howard University de Washington où elle a passé une maîtrise en Performing Arts. Aussi accorde-t-elle une grande importance à la mise en scène de ses spectacles, jouant et adaptant son jeu de scène aux paroles de chacune des chansons. Après un premier album, Chegar à Bahia en 1997, Samba de Roque est jusqu'à aujourd'hui son unique autre disque.

Pour présenter ce projet, elle a accordé un entretien au blog Noite Ponto Som dont nous vous avons traduit quelques extraits.

Comment a-t-elle connu Roque Ferreira et sa musique ?
Clécia Queiroz : "J'étais en train de chercher des chansons pour mon CD qui était en rapport avec le samba de roda et, en même temps, avec le candomblé, vu que je recherchais le mélange de rythmes issus de la tradition afro-brésilienne avec le samba. C'est alors que j'ai entendu une chanson très belle lors d'un concert de J. Velloso et il me dit qu'elle était de Roque. J'ai alors pris contact avec Roque et lui ai demandé des musiques. Il a commencé par me donner six chansons qui n'étaient pas exactement de samba-de-roda. Je lui en ai alors demandé d'autres. Il m'en a alors donné onze de plus. Je les ai toutes tellement adorées que je me suis finalement décidée à faire un album entier exclusivement avec sa musique". 


NPS : Roque Ferreira est un compositeur plutôt incontournable dans le milieu artistique...
Clécia Queiroz : "Il a plus de 400 chansons enregistrées par des artistes comme Zeca Pagodinho, Dudu Nobre, Martin’ália, Maria Bethânia, Alcione et, sur sa propre terre, il n'a pas la reconnaissance qu'il mérite. Avec la sortie de mon album, le quotidien A Tarde lui a consacré deux pleines pages et son nom à commencer à circuler un peu plus. D'autres chanteuses de Bahia et de l'extérieur ont déjà dit qu'elles allaient enregistrer des disques de ses musiques. Maria Bethânia est sur le point de sortir un album qui contient quelques unes des chansons de Roque. Rien que ça est déjà un bonheur immense que m'a procuré ce travail".

Si Samba de Roque reflète fidèlement l'univers musical de Roque Ferreira, on regrettera toutefois que le travail de Clécia Queiroz ne possède ni l'incroyable élan festif de Mariene de Castro, ni la merveilleuse sophistication de celui de Roberta Sá avec le Trio Madeira Brasil. Mais n'allez pas croire, c'est déjà très sympa. Et, à quelques mois près, elle est la pionnière de cette série d'hommages par disques interposés à l'œuvre considérable de Roque Ferreira.

On trouve encore très peu de vidéos de Clécia Queiroz sur la toile. Voici donc un extrait de son spectacle où elle commence par présenter Roque Ferreira, sa vie son œuvre, ah, ben tiens, il est justement dans la salle. Mais ne comptez pas le voir monter sur scène pour autant. Enfin, Clécia chante son très beau "De Maré". La captation est minimale mais possède au moins le mérite de nous permettre de nous faire une petite idée de la chose...


"Uma Entusiasta do samba", interview de Clécia Queiroz par Noite Ponto Som.

jeudi 5 mai 2011

Roque Ferreira : ce sont les femmes qui chantent le mieux ses sambas de Bahia


Alors qu'il va fêter ses soixante-cinq ans l'an prochain, le sambiste bahianais Roque Ferreira jouit enfin d'une véritable reconnaissance. L'an dernier, trois artistes sortirent un album consacré à son répertoire : Mariene de Castro, Roberta Sá et Clécia Queiroz. Maria Bethânia également avait intégré six de ses compositions sur ses derniers albums Tua et Encanteria, sortis simultanément en 2009. C'est pourtant depuis 1979 que ses chansons ont commencé à trouver des interprètes, Clara Nunes ayant été la première à créer une de ses sambas, "Apenas um adeus", co-écrite avec Edil Pacheco et Paulinho Diniz, et figurant sur l'album Esperança. Roque Ferreira a beau être chanté par les plus grands sambistes cariocas, c'est dans les traditions bahianaises du samba de roda et du samba de raiz qu'il trouve son inspiration.

Roque Ferreira est né en 1947, dans la petite ville de Nazaré das Farinhas, dans le Recôncavo, au cœur de l'Etat de Bahia. Une autre autre gloire locale originaire de Nazaré est le footballeur Vampeta qui portait fièrement la moustache et les couleurs du PSG au début des années 2000. La ville est célèbre pour sa Feira de Caxixis où, chaque année au mois d'avril, se tient une foire d'artisanat de terre cuite, ce qui donne prétexte à faire la fête et organiser des concerts.

Mais Nazaré est une petite ville provinciale, aussi à l'âge de quinze ans, Roque rejoint Salvador, la capitale, et commence à composer. Pourtant, la musique n'est pas son vrai métier. Il travaille comme publicitaire* pendant vingt ans. Ce qui ne l'empêche pas de continuer à composer. Aujourd'hui encore, comme en témoignent les membres du Trio Madeira Brasil qui a accompagné Roberta Sá pour le sublime album dédié au répertoire de Roque Ferreira, Quand o Canto é reza, "il compose de manière compulsive, explique Zé Paulo Becker. Il dit, 'si vous avez des mélodies, vous pouvez me les envoyez pour que j'écrive les paroles, ok ?'. Et du jour au lendemain, elles sont prêtes". Mais comme le précise Marcello Gonçalves, également du trio, "pourtant Roque a coutume de dire qu'il n'écrit pas ça sous le coude, tout est étudié, il lit, se documente"**. Il faut préciser qu'il s'est aussi associé fréquemment à quelqu'un qui écrit de manière encore plus compulsive que lui, Paul César Pinheiro, omniprésent parolier d'un bon millier de sambas.

La première à chanter une de ses compositions est donc Clara Nunes, l'immense vedette qui toucha le grand public brésilien tout en restant fidèle aux racines du samba et à l'école de Portela. S'il est très imprégné de la culture bahianaise, c'est donc à des interprètes cariocas qu'il doit son début de reconnaissance. Outre Clara Nunes, Beth Carvalho l'a chanté, ainsi que Alcione, João Nogueira, Martinho da Vila et Zeca Pagodinho. Si ce dernier est probablement le plus populaire des sambistes de ces vingt dernières années, c'est grâce à Roque Ferreira que sa carrière démarra véritablement. En 1995, Zeca Pagodinho interprète "Samba pras Moças" et en fait le titre de son album. Comme le rappelle Roque Ferreira : "avant cela, Zeca vendait dix mille disques. Après, il a commencé à en vendre 400 000. Je peux dire sans fausse modestie que cela lui a ouvert le chemin. Et j'ai commencé à faire connaître le samba-de-roda grâce au plus carioca des chanteurs"***. L'histoire se souviendra que la chanson a d'abord été refusée par la chanteuse Alcione, qui se rattrapera par la suite en interprétant d'autres chansons de Roque Ferreira.

Sans oublier Dudu Nobre avec qui il a occasionnellement composé quelques tubes pour les autres (par exemple, "Água da minha sede" pour Zeca Pagodinho ou "Pro amor render" pour Martinho da Vila), Roque Ferreira est donc reconnaissant à ses interprètes cariocas et sévèrement lucide sur le rapport de Bahia au samba. "Si le samba est originaire de Bahia, bien que cela ne puisse être prouvé, je peux dire que Bahia est une mauvaise mère. La musique axé a sapé le samba et donné le pagode. Sans Rio, le samba serait déjà mort"***.


C'est ainsi, la langue de bois est étrangère à Roque Ferreira. Il déteste l'axé et le fait savoir. Même Ivete Sangalo, la plus grande star du genre, presque une institution, n'échappe à pas à sa dent dure. Quant au rock, malgré son prénom, c'est encore pire : il déteste de toutes ses forces. Même le sublime hommage que lui ont rendu Roberta Sá et le Trio Madeira Brasil n'échappa à ses critiques. "Le disque est bien fait, je le trouve super. Elle chante très bien, très juste. Roberta et le Trio Madeira Brasil ont proposé leur propre lecture de mon travail. Mais si c'est moi qui l'avait enregistré, l'album aurait été très différent. Le disque est light et le samba-de-roda n'est pas light. C'est un type de samba qui exige beaucoup de percussions et le disque de Roberta n'en a pas. Cela ne lui retire pas son mérite. Je reste très fier de l'hommage. Le trio est merveilleux. Le disque a perdu en bahianité, est plus orienté MPB. Je suis ancré dans la réalité musicale du Recôncavo. Les mélodies sont jolies, les harmonies sont simples. Ils ont sophistiqué les harmonie. C'est très beau mais si je montrais ça au public du Recôncavo, il n'y croirait pas".

On pourrait s'imaginer face à un vieux bougon, à un type trop ancré dans la tradition pour supporter qu'on la touche alors que c'est loin d'être le cas. Certes Roque Ferreira est attaché à ces racines, à ce samba-de-roda bahianais, mais son œuvre est, au contraire, un véritable trajet poétique. Alors qu'on pourrait l'imaginer fervent fidèle des terreiros du candomblé, "que nenni, je n'étais jamais allé dans un terreiro de candomblé jusqu'à ce que Mariene (de Castro, ndla), m'invite à assister à la sortie de son saint dans un terreiro de Gantois (****)", Roque est agnostique. Mais il cultive l'évocation d'un univers populaire empreint de spiritualité afro-brésilienne. Comme d'autres compositeurs, ses textes sont truffés de références au folklore, à la religion, et nourris de cette langue africaine ayant survécu au Brésil à travers les siècles. Son œuvre est justement un travail sur la langue, attachée à enrichir la langue portugaise de ces termes africains qui en font le brésilien. Mais cette inspiration n'est pas spontanée, c'est une démarche intellectuelle qui s'appuie sur un travail de documentation. Comme l'explique Roque Ferreira, "je n'écris pas avec les pieds, je fais des recherches, j'achète des livres"***. Ce travail de documentation préalable lui sert ensuite à trouver cette fameuse musicalité de la langue brésilienne. Ainsi, son approche est bel et bien un trajet poétique vers cette influence africaine dans la langue populaire brésilienne. Et ses paroles sont parsemées de termes inconnus à la plupart de ses compatriotes. D'ailleurs, quand Roberta Sá entreprit de chanter son répertoire, il dut même lui envoyer un glossaire afin qu'elle comprenne les paroles et puisse les intérioriser.


Déjà 400 compositions de Roque Ferreira ont été enregistrées. Et 600 sont encore inédites. Mais s'il est chanté par les autres depuis une trentaines d'années, il n'a enregistré qu'un seul album, en 2004, le magnifique Tem Samba no Mar, sorti sur le label Biscoito Fino mais visiblement déjà épuisé. Il déclare prendre de plus en plus goût au chant et, il y a déjà deux ans, il disait travailler sur un nouvel album : il a déjà plus de matière qu'il ne lui en faut. Si les percussions sont la base de ces morceaux, les cordes sont virevoltantes, parmi elles, la viola caipira, cette guitare à 10 cordes de métal essentielle dans nombre de styles populaires brésiliens, est omniprésente et incarne cet ancrage dans la tradition.

S'il a été chanté par les Cariocas, ce qui frappe en découvrant la liste des interprètes de Roque Ferreira, c'est de constater à quel point ce sont principalement des femmes que se sont appropriées son répertoire. Clara Nunes, la première, Beth Carvalho, Alcione, Maria Bethânia et donc récemment au sein de cette nouvelle générations d'artistes, Mariene de Castro, Clécia Queiroz et Roberta Sá. De ces dernières, il dit : "elles incarnent le renouveau du samba, chacune à sa manière. J'en suis heureux car, quand je partirai, j'ai envie de voir que tout ça continue"***. Mais celui décrit comme ayant la modestie élégante ignore pourquoi ce sont les femmes qui interprètent ses chansons : "je les applaudis toutes mais je ne sais pas trop ces qui les attire chez moi. Peut-être la simplicité de ma musique"***.

Peut-être une certaine sensibilité, pour Roberta Sá, il ne fait aucun doute que Roque Ferreira compose des chansons taillées pour être interprétées au féminin : "ce sont des musiques de femmes, mais des femmes vigoureuses, pas des gamines"**, d'où le challenge sur son album de concilier une forme de suavité à la force de ces personnages féminins. Elle lui tresse un bel hommage : "Roque Ferreira est un des plus grands compositeurs actuels du Brésil. C'est quelqu'un qui a une personnalité forte mais je trouve qu'il n'occupe pas encore la place qu'il mérite. Toute la jeunesse carioca reprend ses chansons et quand le public découvrira qu'il en est l'auteur, tout le monde va l'adorer"***.

Si Roque a fait la fine bouche devant la sophistication de son répertoire proposé par Roberta Sá et le Trio Madeira Brasil, il se sent infiniment plus proche de Mariene de Castro dont l'approche est certes beaucoup plus conventionnelle mais porté par un sacré abattage. Avec sa voix grave, elle donne de la puissance aux chansons qu'elle interprète. Entre eux deux, c'est une amitié de quinze ans, depuis ses débuts. Elle le considère à ce titre comme une sorte de Pygmalion. "Il est un maître pour moi, le compositeur de ma vie, un génie qui m'a considéré comme une sambista avant même que je m'estime digne de ce titre sacré"***. Il faut dire que ce n'est pas quelque chose qu'elle prend à la légère... "Etre une sambiste est un titre inestimable, grandiose parce qu'il signifie que l'on a une responsabilité à l'égard de l'histoire du samba et à l'égard de l'histoire du peuple brésilien. Pour cette raison, j'ai fait ce travail avec amour et beaucoup d'implication de manière à ce qu'il ait la même importance pour les plus jeunes qui commencent seulement à aimer le samba que pour les plus anciens afin qu'ils ne perdent pas le souvenir de la Bahia d'antan".


En attendant de découvrir un jour un nouvel album de Roque Ferreira, si vous avez des difficultés à vous procurer son unique CD à ce jour, déjà épuisé ou uniquement disponible chez certains vendeurs, je vous invite à l'écouter par la voix de ces formidables chanteuses qui se sont appropriées son œuvre ou de le suivre à la trace, au gré de ses participations à des albums aussi essentiels que celui de Dona Edith do Prato, Vozes da Purificação, ou celui de Riachão, Humaneochum, où il intervient pour un duo sur "Quem é o dono dessa mulher"... 

Si sa notoriété commence au Brésil à être à la hauteur du personnage, il va sans dire qu'en France, il demeure un illustre inconnu. Aussi à notre humble échelle, aurons-nous essayé de réparer cette injustice. 

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* N'allez pas me demander s'il était créatif, planner stratégique ou que sais-je, je n'en sais rien.
** "Roque Ferreira por Roberta Sá", O Estadão (2/8/2010)
*** "Roque Ferreira, sambista baiano, fala sobre samba e critica axé", Correio 24 Horas (18/10/2009)
**** Une des variantes du candomblé bahianais, citation ibid. ***

samedi 30 avril 2011

Roberta Sá et le Trio Madeira Brasil chantent Roque Ferreira


Ces dernières semaines, l'œuvre d'un compositeur brésilien s'est imposée à nous avec insistance. Il ne s'agit pas de Jobim, ni de Jorge Ben, ni même de Caetano, ou encore moins de Villa-Lobos. Non, c'est l'œuvre d'un sambiste bahianais : Roque Ferreira. Nous reparlerons très prochainement de lui mais, aujourd'hui, après Mariene de Castro, avant Clécia Queiroz, voici Roberta Sá. Toutes chantent Roque Ferreira. Car on a beau faire des efforts pour suivre l'actualité, on s'en échappe quand un disque s'installe durablement et tourne en boucle... Roberta Sá et le Trio Madeira Brasil ont ainsi signé un des plus beaux albums brésiliens de l'an dernier, Quando o Canto é Reza et, ces dernières semaines, j'ai bien du mal à passer une journée sans l'écouter au moins une fois.


Roberta Sá appartient à la nouvelle génération de chanteuses brésiliennes pour qui le samba est une racine qui donne de beaux fruits. Pour interpréter le répertoire de Roque Ferreira, elle a choisi une forme d'excellence instrumentale en nouant cette collaboration avec le Trio Madeira Brasil. Dans cet exercice, aucun moyen de se cacher : la voix se doit d'être à la hauteur. Car ce trio à cordes composé de Marcello Gonçalves (guitare 7 cordes), Zé Paul Becker (guitare) et Ronaldo do Bandolim (mandoline) fait partie de ces formations instrumentales ayant atteint une maîtrise stupéfiante de leur art. Tous trois sont des virtuoses d'expérience.

Marcello Gonçalves est un des guitaristes 7 cordes les plus sollicités du pays. Pour décrire l'importance de cet instrument dans certaines musiques brésiliennes, Thierry, de l'indispensable BossaNovaBrasil, trouvait les mots justes : "la 7 cordes n’est pas un instrument pour ramenard : on n’en attend pas de solo, mais une rythmique irréprochable et une base harmonique solide pour tout le groupe" (justement dans un message consacré à Roberta Sá). Zé Paulo Becker est un guitariste de formation classique, récompensé d'un Premier Prix du Concours International Villa-Lobos*, en 1992, ayant préféré ensuite se consacrer aux musiques populaires. "J'avais déjà douze ans de guitare classique derrière moi quand j'ai commencé à m'intéresser à l'univers de la musique populaire brésilienne et, en particulier, du choro"**. Et Ronaldo do Bandolim, l'aîné du groupe (né en 1950), est un des meilleurs joueurs de mandoline du pays, instrument lui aussi essentiel du choro. Il fut membre du Conjunto Época de Ouro, une sacrée référence.

Pour ceux qui ont eu la chance de le voir, le Trio Madeira Brasil participait aux côtés de Teresa Cristina et autres Yamandu Costa à Brasileirinho, le film de Mika Kaurismaki consacré au choro.

La direction musicale de l'album est assurée par Marcello Gonçalves et sa production, l'œuvre de Pedro Luis. Oui, le Pedro Luis du groupe A Parede et de Monobloco, et qui se trouve être à la ville Monsieur Roberta Sá.


Quant à Roberta Sá, trente ans tout juste, on s'étonne encore qu'elle ait pu commencer sa carrière par une participation au programme Fama, l'équivalent de notre Nouvelle Star, dans lequel elle ne fit visiblement pas long feu. Et c'est tant mieux : l'épanouissement artistique compte infiniment plus qu'une notoriété de bazar. Toujours très souriante, la jeune fille des débuts a laissé la place à une femme radieuse. Si elle est devenue depuis l'enfance une carioca d'adoption, elle n'oublie jamais ses racines nordestines, étant originaire de Natal dans le Rio Grande do Norte, et se sent dans son élément dans l'univers de Roque Ferreira. Elle avait d'ailleurs déjà interprété une de ses compositions, "Laranjeira", sur son précédent album Que Estranho Dia para se Ter Alegria, en 2007.

A ce trio infernal et sa chanteuse inspirée, se joignent deux percussionnistes, Zero et Paulinhos Dias, dont la présence est également nécessaire pour incarner l'âme afro des compositions de Roque Ferreira.

Ainsi "Mandingo" qui ouvre le disque résume parfaitement leur démarche. Cette introduction mêle avec subtilité des percussions bien roots qui semblent sorties directement d'un terreiro tandis que les cordes tissent une fugue façon Bach, et combine brillamment le populaire et l'érudit.

Parmi les titres de l'album, on retrouve nombre de sambas de roda, typiques du répertoire de Roque Ferreira. Citons par exemple, "Cocada" avec cette belle improvisation de Ronaldo à la mandoline, ou "Xiri"... Tandis qu'ils décrivent "Agua da minha sede", comme un maracatu ralenti. Sans oublier, le titre le plus populaire de l'album, le duo sur "Tô Fora"avec l'excellent Moyseis Marques et sa vraie voix de samba.

Cette approche, pour brillante qu'elle soit, suscita quelques controverses. Jusqu'à Roque Ferreira lui-même qui ne goûta guère la chose. Il participa pourtant au projet, en composant notamment en collaboration avec Pedro Luis ("Mandingo") et Zé Paulo Becker ("Zambiapungo"), ou en proposant huit morceaux jusqu'alors inédits, mais il regretta que les percussions soient ainsi reléguées à l'arrière-plan, qu'on n'y entendent pas les palmas, ces claquements de mains, et les pieds qui battent la mesure dans la poussière, si caractéristiques des sambas de roda bahianaises. En un mot : que l'album ait perdu en chemin la "bahianité" de ses morceaux. Mais, après tout, le pire eut été de le laisser indifférent !

Précisons que, d'une manière générale, les voix qui se distinguent du concert de louanges ayant accueilli l'album, soulignent précisément ce manque de "bahianité", ce qui est une manière de dire qu'il est "trop blanc". 

Outre le fait que Roberta Sá et le Trio Madeira Brasil sont effectivement blancs, ou presque, leur démarche s'appelle un parti-pris esthétique. Ce qui en soi est tout à fait louable. On peut le discuter mais nullement remettre en question sa réalisation. Si cela déplut à Roque Ferreira, Roberta Sá et le Trio Madeira Brasil cherchaient pourtant à rendre hommage à l'influence essentielle des cultures afro-brésiliennes qui les ont nourris et inspirés. Pour cet hommage à l'œuvre du sambiste bahianais, s'il leur semblait indispensable de s'adjoindre la participation de percussionnistes, certes discrets, ils ont choisi, à travers ces adaptations subtiles, de mettre l'accent sur les mélodies et la richesse poétique des paroles. Des lignes comme "tempo me temperou com dendê" ("le temps m'apaise avec du dendê", ndla) semble ainsi beaucoup plaire à Roberta.  

Quando o Canto é reza est un disque magnifique. La sophistication des arrangements en petite formation contribuent à donner une dimension noble à la musique de Roque Ferreira. De cette rencontre du savant et du populaire, ses sambas si simples y gagnent une évidence de classiques.

Avant de poursuivre très prochainement notre évocation de Roque Ferreira, à défaut d'un clip extrait de l'album, voici nos musiciens qui présentent les morceaux de l'album, titre par titre, entre deux éclats de rire.



Malheureusement, cet album n'a jamais été distribué en France, ce qui n'est malheureusement pas une surprise. A l'international, on ne le trouve ni sur Amazon, ni sur l'iTunes Store. Oui, je sais, en matière de diversité culturelle, on fait mieux mais, même au Brésil, il semble difficile à trouver, peut-être même déjà épuisé. Probablement pour avoir bénéficié d'un de ces fameux mécénats culturels donnant lieu à exonération fiscale. Par contre, sur la Toile ! Aussi, suis-je sans hésitation au moment de vous indiquer une adresse, parmi tant d'autres, où vous le procurer discrètement, celle de Um Que Tenha où l'album est disponible en mp3 320kbps.

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* BossaNovaBrasil, décidément omniprésent dès que vous cherchez une information en français sur les musiciens brésiliens, lui a consacré quelques billets et mon "compère blogueur" a même eu l'occasion de l'interviewer et de le filmer en concert lors de son dernier voyage brésilien, ici...
** Luís Pimentel, Revista Musica Brasileira, "Um Craque em qualquer lugar" : "Já tinha 12 anos de violão clássico quando comecei a me interessar pelo universo da música popular brasileira e, em especial, pelo choro".

vendredi 8 avril 2011

Mariene de Castro, ou le renouveau du samba de Bahia


Avec ce début de printemps dont la météo est estivale et où la température avoisine les 30°, quoi de plus adapté qu'un peu de samba de Bahia ? Mariene de Castro est une figure essentielle du renouveau du samba-de-roda bahianais. Elle a sorti l'an dernier un album live, Santo de Casa et son label vient justement d'en diffuser un extrait en vidéo. Il n'en fallait pas plus pour fêter en sa compagnie les beaux jours ! Mais si son talent crève l'écran comme vous pourrez vous-même le constater avec cette vidéo, le chemin vers la reconnaissance fut pourtant laborieux et long. Car cela fait déjà une quinzaine d'années que Mariene de Castro se produit sur scène. Il faut dire que le samba était pendant longtemps tombé en désuétude en ses terres et qu'il aura donc fallu une nouvelle génération pour se ré-approprier et faire revivre ses propres racines afin que les samba et samba-de-roda retrouvent l'attention des médias en même que ses lettres de noblesse.

Bahiaflâneur, le blog d'un Français installé à Salvador, nous a offert le portrait en français de Mariene de Castro le plus détaillé à ce jour. Celui-ci a eu la chance de la rencontrer pour l'interroger, un portrait qui a fourni une bonne partie de la matière de cet article.

Mariene de Castro est une authentique Soteropolitana, née et grandie à Salvador dans le quartier de Nazaré. L'éducation artistique est entrée très tôt dans sa vie, avec des cours de ballet classique, de théâtre  puis de chant. Elle commence à se produire dès seize ans quand elle intègre Timbalada, puis enchaîne sur la tournée qui accompagne la sortie du premier album de Carlinhos Brown, Alfagamabetizado, en 1997. J'ignore si elle a suivi la tournée en Europe, auquel cas je l'aurais vu sur scène sans le savoir où si elle se cantonna aux dates brésiliennes.

Mais le grand saut vers l'Europe, elle l'effectua toute seule, en 1998, pour lancer sa carrière à... Agen, Lot-et-Garonne. Repérée par des émissaires du Florida, un lieu plus pointu que son nom ne le laisse supposer, elle tourna en Périgord, Agen et alentours. Remonta-t-elle jusqu'à Castillonnès, Issigeac et autres patelins quasi-limitrophes des terres ancestrales de ma famille ? Je l'ignore et, d'ailleurs, quand je dis "les terres", il faut comprendre quatre pauvres hectares. Le Périgord a beau être un pays de Cocagne, avec sa cuisine à la fois roborative et raffinée, on imagine que le choc du dépaysement fut violent pour la jeune Mariene. Néanmoins, elle découvrit là-bas le succès et cela mériterait d'aller fouiller les archives de Sud-Ouest, le quotidien local, pour y rencontrer des articles élogieux et des interviews enthousiastes. A raison : rares sont les artistes de talent à aller au fin fond de nos terroirs faire découvrir la musique brésilienne authentique.

Ce triomphe périgourdin ajouta peut-être une ligne scintillante à son cv d'artiste en devenir, cela ne lui ouvrit pourtant aucune porte à son retour à Bahia.

Tout en continuant à se produire sur toutes les scènes possibles de Salvador et de l'état de Bahia, elle participe avec son mari d'alors Jota Velloso, neveu de Caetano et Maria Bethânia, à la fondation du groupe Vozes da Purificação centré autour de la légendaire Dona Edith do Prato, vaillante nonagénaire depuis disparue. Cette aventure artistique et familiale a permit à Mariene de Castro de se plonger au cœur de Bahia, dans le Reconcavô, là où les traditions tant du samba que du candomblé, sont les mieux préservées et les plus authentiques. Elle participe ainsi à cet album essentiel de la musique bahianaise et brésilienne de ces dix dernières années, l'album de Dona Edith do Prato justement intitulé Vozes da Purificação. Jota Velloso y travaille comme producteur et si je ne connais pas son œuvre de compositeur, hormis quelques titres composés pour Mariene ou dont j'ignore qu'il soit l'auteur, je tiens pour précieux, vraiment très précieux, les albums qu'il a réalisé avec Paquito pour Batatinha et Riachão, deux figures historiques du samba bahainais, Diplomacia et Humaneochum, deux albums magnifiques où les artistes se voyaient rendre un hommage de leur vivant par leurs pairs. Le travail de Jota Velloso pour Dona Edith do Prato rentre dans le même cadre patrimonial, enregistrer des artistes incarnant une tradition avant qu'ils ne disparaissent et tout ce pan de tradition avec eux.

Il fallut attendre 2004 pour que Mariene de Castro enregistre son premier album, Abre Caminho, né de la rencontre avec Roque Ferreira, indispensable sambiste bahianais. Ces débuts furent récompensés d'un prix régional du disque sans cependant rencontrer le succès commercial qui aurait lancé sa carrière. Mais ses pairs ont su reconnaître son talent et la notoriété est venue des invitations de Beth Carvalho et Daniela Mercury à participer à leurs spectacles, ses prestations figurant sur leurs albums et DVDs respectifs et lui offrant une visibilité que son album ne lui avait pas donnée.

L'an dernier, elle enregistra un nouvel album, en live, Santo de Casa, qui reprend des titres de son premier album et d'autre du répertoire. Je ne suis pas fan de cette manie brésilienne de proposer systématiquement des enregistrements live, disponibles à la fois en CD et en DVD. Un procédé un peu trop commercial à mon goût. Certes, les spectacles sont soignés, chiadés, portés par pléthore de musiciens et ont besoin d'être amortis, l'inflation sur les tickets d'entrée n'y suffisant visiblement pas. Ainsi, Santo de Casa s'inscrit dans cette veine du concert haut-de-gamme. Ce spectacle offre une magnifique représentation du samba bahianais, empreint de la mystique du candomblé, présenté dans un véritable décor de scène et qui rend bien compte de cette dimension, autel et figurines des saints et orixas entourant Mariene et ses musiciens, tout en s'essayant à reproduire (de façon certes un peu figée) la disposition des sambas de roda.

Celle que Daniela Mercury décrivait comme l'héritière de Carmen Miranda et Clara Nunes est plus authentique que la première et aussi sincère que la seconde. Agée d'une petite trentaine d'années et déjà mère de trois enfants, Mariene de Castro est ce qu'on appelle un tempérament. Elle est une évidence. Ce seul titre en vidéo, "Vi Mamãe na Areia", devrait aisément vous en convaincre. N'est-ce pas ?



Tout ce qu'il faut savoir sur Mariene de Castro :
- présentée en détail par Bahiaflâneur ;
- et par la référence absolue en matière de musique brésilienne, le Dictionnaire Cravo Albin...