Affichage des articles dont le libellé est Alessandra Leão. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Alessandra Leão. Afficher tous les articles

mardi 13 décembre 2011

Caçapa et la finesse des éléphants


Le Brésil est décidément un pays de cordes et de guitares de toutes sortes. Et malgré la richesse des traditions, les artistes parviennent encore à découvrir des approches originales. Si Lucas Santtana s'est brillamment amusé à subvertir la contrainte du voz-violão en pratiquant le sample autant qu'en jouant vraiment sur sa guitare, si Robertinho Barreto a modernisé le langage de la guitarra baiana, c'est à la viola dinâmica que s'est consacré Caçapa.

Elefantes na Rua Nova, son premier album, est un des plus singuliers sortis au Brésil cette année. Il s'agit d'un disque instrumental consacré à un concept musical typiquement nordestin, le rojão, et concentré donc sur cet instrument inhabituel, la viola dinâmica, présent sur trois pistes différentes et joué avec des accordages différents. Si vous vous imaginez qu'il faut être musicien et féru d'instruments à cordes, pour apprécier ce projet, que vous l'imaginez trop aride et conceptuel, vous faites erreur. Il faut écouter le travail de Caçapa car il est particulièrement hypnotique. Il invente là une sorte de coco psychédélique, comme si la surf music devenait aussi ésotérique que la kabbale !


Cela fait déjà quinze ans que Rodrigo Caçapa est présent sur la scène musicale du Pernambouc. On a déjà pu mesurer tout ce que la musique d'Alessandra Leão doit au travail de Caçapa. Sur Dois Cordões notamment, on était saisi par ces entrelacs polyphoniques de violas. Mais les amateurs peuvent suivre sa carrière depuis son premier groupe, Chão e Chinelo, inscrit dans le mouvement manguebit né à Récife. Mais, que ce soit comme musicien, compositeur, arrangeur ou producteur, la liste est longue des disques auxquels a participé Caçapa. Pour son premier travail solo, il rassemble tous les savoirs acquis au service d'une exploration très réfléchie de nouvelles pistes instrumentales.

Caçapa s'est attaché au timbre de la viola dinâmica, une viola à résonateur. C'est dans les années quarante que le luthier Del Vecchio, basé à São Paulo, a inventé l'instrument. Depuis d'autres luthiers, en particulier dans le Nordeste, fabriquent des violas dinâmicas. Comme le dobro, la  viola dinâmica possède une sonorité métallique et nasale. Construite sur le même principe, elle possède en guise de rosace un disque d'aluminium qui lui donne cette résonance particulière. La vibration des cordes est transmise à une pièce de bois qui la répercute à son tour au disque d'aluminium. L'instrument est principalement utilisé dans le Nordeste, en particulier par les repentistas dans les traditions de la cantoria. Egalement surnommée viola de sete bocas, en raison de ses sept "bouches", la  viola dinâmica possède dix cordes, cinq paires de deux, mais il existe plusieurs systèmes d'accordage. Le projet est ambitieux et musicalement complexe. Heureusement, Caçapa est un garçon qui a les idées claires et explique avec beaucoup de simplicité sa démarche. Il présente ici l'instrument :


Autre élément mystérieux, qu'est-ce que le rojão ? Tous les titres sont numérotés plutôt que nommés. Il y a ainsi les "Coco-Rojão n°1", "Coco-Rojão n°2", "Coco-Rojão n°3" et "Coco-Rojão n°4", les "Baiano-Rojão n°1" et "Baiano-Rojão n°2", le "Samba de Rojão n°1" et le "Rojão n°1". Nous voilà bien avancés ! En fait, dans le Nordeste, le rojão désigne les styles traditionnels quand il ne sont pas clairement définis, comme chez Jackson do Pandeiro par exemple. Il renvoie aussi au toque de viola des repentistas. C'est de ce sens du rojão qu'est né le projet de Caçapa puisque le disque est véritablement dédié à un instrument.

Comme il l'explique dans cette autre vidéo ci-dessous, "une des particularités de ce disque est l'utilisation de textures polyphoniques. Qu'est-ce que la polyphonie, c'est l'utilisation de différentes lignes mélodiques qui exige une grande clarté de l'espace sonore". Ainsi, il accorde ses trois violas différemment, l'une viola privilégiera les graves, l'autre les médiums, et la dernière les aigus.

 
On retrouve pour accompagner Caçapa, Alessandra Leão, sa femme, aux percussions, et Hugo Linns à la guitare basse acoustique. A signaler que ce dernier joue lui-même de la viola dinâmica sur ses projets solos.

Si sa musique est particulièrement envoûtante, il ne faut pas manquer de souligner l'accent mis sur la présentation du projet. Le site internet qui l'accompagne est un modèle en termes didactiques. On peut ainsi écouter certaines pistes de l'album en suivant les partitions. On distingue ainsi les partie de chacun des instruments. C'est particulièrement intéressant dans le cas de la viola dinâmica présente sur trois pistes qui s'entrecroisent. D'un simple clic, on peut choisir de n'en écouter qu'une seule, deux ou les trois ensemble. C'est beaucoup plus qu'un gadget, c'est toute la clarté de son projet que souhaite partager Caçapa. Sur son site, vous trouverez également d'autres vidéos où il explique sa démarche.

Une œuvre passionnante qu'il faut laisser tourner en boucle. 

Le site dédié à l'album Elefantes na Rua Nova : http://www.cacapa.mus.br/


jeudi 29 septembre 2011

Alessandra Leão et le terreiro Xamba dans Les Petites Planètes


Où nous retrouvons Vincent Moon dans ses tribulations autour du Monde pour réaliser sa collection Petites Planètes, collection qui présente des musiciens filmés dans leur environnement... Si cet ancien réalisateur de la Blogothèque (les Concerts à Emporter, etc...) fait le tour du Monde, par souci de cohérence éditoriale, nous ne relayons que ses escales brésiliennes. Et encore, seulement certaines d'entre elles : le bonhomme est incroyablement prolifique ! La Petite Planète du jour se situe dans le Pernambouc, à Olinda, où il a filmé, en février dernier, Alessandra Leão et ses amis sur le terreiro de la Nação Xamba.


La Nação Xamba est une de ces nombreuses religions afro-brésiliennes très proches du candomblé. Elle est originaire de Maceió, dans l'état d'Alagoas, et fut fondée par son Babalorixá Artur Rosendo Pereira. Dans les années vingt, la Nação Xamba, victime des persécutions que la police infligeait aux lieux de culte afros, s'installa dans le Pernambouc. A Récife d'abord, puis à partir de1951 à Olinda. Où elle se trouve aujourd'hui encore, sur le terreiro Santa Bárbara - Ilê Axé Oyá Meguê.

Vincent Moon explique dans les quelques mots qui accompagnent son film qu'il avait envie de réaliser un travail sur le candomblé. Il était alors à Récife chez Alessandra Leão et l'idée germa qu'ils pourraient faire quelque chose ensemble à Xamba. En dehors d'un véritable rituel. Simplement, s'y retrouver. "Cela a commencé avec l'envie de faire quelque chose autour des traditions du candomblé. Pas pour filmer un rituel mais en organisant quelque chose d'autre, dans l'espace du candomblé, ici le magnifique terreiro Xamba. J'étais à Récife, dans le Nordeste du Brésil, j'étais chez Alessandra. Nous avons décidé d'inviter ses amis musiciens pour jouer et improviser pendant une heure des chansons religieuses. Et voici le résultat de notre propre rituel"*.


Alessandra Leão est une artiste de Récife qui creuse le sillon des musiques populaires du Pernambouc (coco, ciranda, etc...). Elle s'est faite connaître au sein du groupe Comadre Fulozinha. Sa musique s'appuie sur un tapis de percussions, des ilús, ces tambours sacrés que l'on trouve notamment dans le culte de Xangô du Pernambouc, joués mains nues sur les peaux, et d'étonnantes guitares électriques (ici absentes). Pas de batterie. Pour décrire la scène musicale à laquelle se rattache Alessandra Leão, les Anglais de Mais Um Discos ont choisi de parler de manguefolk. Genre dont elle serait la plantureuse reine. Isaar França ou Karina Buhr auraient autant mérité la couronne mais bon... Dois Cordões, son deuxième album sorti en 2009, a été produit par Caçapa, autre figure de cette scène de Récife. On y retrouve également Jorge du Peixe, Kiko Dinucci qui, pour l'anecdote, partageait la scène avec elle à Récife ces derniers jours, China ou Jr Black, ces deux derniers figurant sur la compilation Musica na Massa !, présenté ici il y a quelques jours.

Curieuse scène qu'a saisi Vincent Moon. Tout le monde est habillé de blanc, comme il se doit, mais le rituel n'est pas réellement religieux, à la différence des chants et des rythmes. Parmi les amis d'Alessandra, on retrouve Isaar França, Bongar, Cibelle, Helder Vasconcellos, Areia, Carlos Amarelo, Hugo Linns. Isaar est discrète et on s'étonne de retrouver ici Cibelle la fashionista.


Comme à son habitude, la caméra de Vincent Moon est nomade, elle accompagne les musiciens, est au milieu, tourne sur elle-même comme le danseur endiablé de ce film sur Xamba. Vincent Moon est littéralement embarqué aux côtés des musiciens qu'il rencontre, au cœur de ces instants saisis. La musique est mise en scène, le cadre est choisi pour que tout puisse se produire, pour que la spontanéité l'emporte sur le dispositif. Et, encore une fois, le charme opère, il parvient à nous plonger avec lui dans cette frénésie où l'enthousiasme collectif est palpable, où le plaisir de jouer et chanter crève l'écran. Bravo.


Le site des Petites Planètes

Spéciale dédicace à mon pote Cyril de Niteroi qui trouve que je ne parle pas assez des musiques du Pernambouc !
________________________________

* "It started with the desire to do something around the Candomblé traditions. Not filming a candomblé ritual, but organizing something else, in the space of candomblé - in this case, in the beautiful terreiro XAMBA. I was in Recife, in the north east of Brazil, staying at Alessandra's place. We decided to bring a lot of her musical friends to perform and improvise an hour of religous songs. Here is the result of our own ritual".