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mercredi 11 janvier 2012

Letieres Leite : "les traditions afro ancestrales nous parviennent par la fibre optique"


On ne pouvait rêver mieux alors que nous lançons un nouveau projet de site dédié aux musiques brésiliennes et à leur matrice, les afro-sambas, que de traduire une interview que Letieres Leite, maestro bahianais à la tête du formidable big band Orkestra Rumpilezz, vient d'accorder à Guilherme Xavier Ribeiro pour MTV Brésil. Il y analyse la place des musiques afros au Brésil, tout en distinguant deux contextes sociaux très distincts selon que l'on soit dans le Nord ou le Sud du pays.


Nous avions relevé en 2011 que l'afrobeat longtemps ignoré (ou inconnu ?) au Brésil commençait à faire naître des vocations. Les exemples de Metá-Metá, Bixiga 70 ou Pipo Pegoraro figurant parmi les vraies réussites de 2011 en la matière. La réflexion de Letieres Leite embrasse plus large et profond que ce phénomène récent, elle se fait même prophétique, imaginant avec sagesse le futur prochain de la musique mondiale.

Maestro, c'est à vous...

L'afrobeat au Brésil, en temps que musique afro et ses conditions d'émergence :

"C'est un fait, il y a désormais une nouvelle manière de considérer la musique afro-brésilienne. Je me suis rendu compte qu'il y a des gens dans le Sudeste qui cherchent à découvrir la musique ancestrale avec sérieux et beaucoup d'implication et à comprendre ses origines. Des recours à cette musique ont été utilisés sur les disques de Mariana Aydar, dans le projet de Kiko Dinucci, dans celui de Bixiga 70, celui d'Otto et, en quelque sorte, cela finit par constituer un courant au sein duquel on retrouve également des gens du Nordeste, avec les groupes de percussions de Récife ou du Maranhão. Et ce type de recours vaut pour n'importe quel style de musique, ça peut se retrouver dans le rock, l'électro, ou la musique savante.

L'afrobeat est une musique qui ne correspond pas à ses clichés : l'idée qu'il est une musique intuitive. C'est une musique qui exige une véritable science, qui est organisée, qui a de la rigueur, de la complexité, au contraire de ce que les gens peuvent imaginer. C'est une musique qui a une conscience totale de ce qui se passe mais parce qu'elle n'a pas été reconnue au sein du monde académique et par la systématisation rigoureuse de la vision européenne, a toujours cette image de musique mineure. Mais les gens commencent à se rendre compte de sa richesse.

Le Brésil possède une prétendue démocratie raciale qui n'existe pas. Culturellement il y a de très sérieux problèmes de l'acceptation de la culture noire comme culture élaborée. C'est un vrai problème d'identité, d'accepter le métissage des personnes. Le Brésil est noir, il n'est pas blanc.

Que des Noirs soient loin de l'afrobeat, c'est un fait, cela mérite d'être discuté. Cela se produit à Rio et à São Paulo mais moins à Salvador. Les gens qui font de l'afrobeat à Salvador vivent à la périphérie. C'est un phénomène qui date de la fin des années soixante-dix, dans le quartier de Liberdade, à Salvador, où il y avait quelques musiciens. C'est le contraire à São Paulo où seule la classe moyenne y avait accès parce que les informations circulaient à l'intérieur d'un univers virtuel, donc les personnes qui avaient un accès privilégié à internet les découvraient en premier. Mais à Bahia, c'est le contraire. C'était produit à la périphérie et c'est le capitalisme oligarchique qui l'a usurpé de façon asservissante, en utilisant la créativité de la musique produite à la périphérie pour faire de l'argent.

J'ai l'impression que ce mouvement venu du Sudeste et qui a commencé dans un milieu virtuel, dans la mesure où il va s'étendre, va rencontrer un écho à la périphérie. Parce que tu vas difficilement trouver un lieu de prédominance noire au Brésil où il n'y ait pas des gens qui s'identifient à ces rythmes à cause de la religion, comme le candomblé, qui est la matrice de ces rythmes, et du samba. Parfois, les gens l'oublient mais le samba est un rythme afro-brésilien. Son ADN est arrivé amarré dans la cale d'un navire négrier".

Les musiques afro peuvent-elles devenir des musiques de masse ?

"Le risque, c'est que la conception de ces médias de masse consiste à extraire, sans replanter. On prend quelque chose pour en tirer des bénéfices exorbitants et ensuite le jeter à la poubelle. Mais je crois peu probable que cette musique soit absorbée de la sorte. Tout d'abord en raison de ses origines et, ensuite, parce que ces systèmes de mass-médias gigantesques s'effondrent. Aujourd'hui, il n'y a pas de grands arbres, pas de grandes plantations. Les grands conglomérats de production musicale de l'industrie du disque ne font plus aussi peur qu'il y a vingt ans. Auparavant, un artiste restait dans l'ombre de cet arbre gigantesque dans l'espoir d'un jour pouvoir en croquer le fruit. Aujourd'hui, tu parviens, de diverses manières, à faire que ton travail soit diffusé. Je trouve que l'afro est bien engagé sur ces nouvelles voies. La tendance, c'est que la musique ancestrale chemine par la fibre optique. Elle vient de l'argile pour circuler par la fibre optique".

Le futur ?

"La tendance est que la musique ait de moins en moins en elle de traces régionales, car le grand nom de la musique dans le futur sera musique universelle. Je me rend compte que la production équilibre de plus en plus ses divers éléments, plus rien n'est vraiment exacerbé, très technologique ou très acoustique. Tout est utilisé de manière plus intelligente. Et c'est ce qui se passe partout dans le monde, je le vois aussi bien à Istanbul, Buenos Aires ou au Nigéria. Avec moins de notions individualistes et en se soumettant plus au collectif, par le biais de collaborations".


"Negros estão longe desse afrobeat", l'interview intégrale en version originale...


mercredi 4 janvier 2012

L'Autotune comme lifting ? Quand Gal Costa est métamorphosée par Caetano


La grande surprise de la fin d'année fut la sortie du nouvel album de Gal Costa, entièrement composé et produit par Caetano Veloso, surprise parce que ce Recanto est carrément électro ! Un virage dans la carrière de Gal que seul Caetano probablement pouvait la convaincre d'effectuer. Car il faut une sacrée confiance en l'autre pour se livrer à lui de la sorte...


Que Gal Costa et Caetano Veloso travaillent ensemble sur un album, quoi de plus normal. Ils ont commencé la carrière ensemble, en 1967, par un disque en duo, le très bossa-nova Domingo, un album qui contient une chanson de Caetano ayant traversé sa carrière, le délicieux "Coração vagabundo". Et, depuis quarante-cinq ans, Gal n'a jamais cessé de chanter les compositions de Caetano. Entre eux, les liens sont plus qu'amicaux, presque fraternels.

Gal Costa n'avait pas sorti d'album studio depuis longtemps, depuis Hoje, en 2005. Celui-ci contenait de belles choses et voyait Gal se rapprocher de la jeune génération ou choisissant le répertoire du disque parmi les chansons d'auteurs moins fameux que ceux auxquels elle se dédiait habituellement. Hoje était surtout marqué par une approche acoustique d'où notre surprise aujourd'hui.

Gal a donc délaissé l'acoustique pour l'électro. Elle a soixante-six ans. Caetano soixante-dix dans quelques mois. On sait qu'au fond de lui, il y a toujours un adolescent curieux, que son art est sa jeunesse éternelle. Quitte pour cela à vampiriser ses jeunes collègues. Mais être resté "jeune" ne fait pas forcément de vous un musicien capable de sortir un album de musique électronique consistant. Autour de lui, pour l'enregistrer, on retrouve donc des musiciens plus jeunes : son fils Moreno, le désormais indispensable Pedro Sá, Donatinho, fils de João Donato, Kassin, ainsi que Rabotnik et Bartolo (Duplexx). Qu'en est-il des textures, des rythmiques ? Le disque est très downtempo et minimal, mais surtout on a l'impression que l'électro sert à obtenir des couleurs dures et froides. C'est le parti-pris de Caetano... Et quand on tient le "tube", le morceau qui va se danser, "Neguinho", c'est pour mieux y épingler le matérialisme et le manque de curiosité de ses contemporains !

Car avec Recanto, on a l'impression que Gal s'est livrée aux mains de Caetano, en baissant la garde et lui laissant toute liberté. Que l'album soit une œuvre de Caetano, cela ne fait aucun doute. Il n'a pas fait que composer l'intégralité des morceaux, dont neufs titres inédits, et produire l'album, il l'a pensé et conceptualisé. Une impression renforcée par l'interview qu'ils ont donné pour présenter l'album. Il ne lui laisse pas en placer une ! Il parle, parle et Gal semble curieusement en retrait, presque étrangère au processus. Dans le processus, il semble que Moreno a beaucoup joué le go-between. Gal recevait les morceaux que lui envoyait Caetano en mp3 et c'est avec Moreno qu'elle s'en imprégnait, y apportait ses suggestions. Puis Moreno revenait vers son père pour avancer dans la création de l'album.

Pour décrire un tel virage dans la carrière de Gal, peut-on parler, à son âge, de mue ? Et si l'épiderme doit servir de métaphore, plutôt que d'une mue, est-il plus juste de parler d'un... lifting ? Curieuse impression car si les habits sont modernes, rien n'est fait pour cacher l'impact du temps sur la voix de Gal. Son visage s'affiche fièrement, sans maquillage, sans artifices. Sublime, toujours, mais quelle est loin l'insouciante sensualité de l'icône des années hippies, celle dont nous évoquions les fameuses dunes où se retrouvaient la jeunesse rebelle. Que le verso de la pochette les montre en leurs jeunes années ne fait que renforcer cette idée, souligner la distance. Le chant de Gal n'a plus la même souplesse, sa voix est plus grave. Et c'est aussi ça le thème du disque. Ne rien cacher du temps qui passe, de ce qui signifie vieillir. Aussi cette sobriété imposée par l'âge doit-elle se révéler plus que se cacher, contrairement à ce pourrait laisser croire l'électro du projet.


Emblématique de cette idée, "Autotune Autorerótico". Comme son titre l'indique, il joue avec l'autotune. On pourra toujours moquer Caetano, se dire qu'il est le vulgaire suiveur d'un effet déjà éculé et devenu insupportable, que c'est un outrage fait à la voix de sa muse, ce serait se tromper : jamais l'utilisation de l'autotune n'avait été faite avec une telle sensibilité. En ce sens, il n'est pas question de lifting, mais au contraire de souligner le trucage... Le geste n'est pas le même de mettre un filtre d'autotune sur la voix d'un jeune n'ayant jamais su chanter juste que sur celle d'une des grandes divas de la musique brésilienne de ces cinquante dernières années. Comme une manière à la fois ludique et émouvante de dire que les personnes âgées ont besoin d'assistance ! De même "Tudo dói", littéralement "tout fait mal", qui rappelle qu'avoir mal c'est être encore vivant.

Caetano a parfois besoin de passer par la voix des autres pour être personnel. Il signe un album d'une rare émotion. Il glisse les échos de son enfance et de son Recôncavo natal sur "Segunda" où le rythme est gratté au prato e faca, par un couteau sur une assiette, comme le faisait son nounou Dona Edith qui s'en était fait un nom : do Prato. Et Caetano puisque ce n'est pas lui qui chante peut bien s'amuser à balancer un rap ! Caetano a déjà rappé, ce n'est pas nouveau, c'était au début des années quatre-vingt, sur le morceau "Lingua", en duo avec Elza Soares. C'est donc sur l'autre titre dansant, "Miami Maculelê", le dernier morceau de l'album, alors qu'on ne l'avait pas entendu jusque-là,  qu'il se lâche ! Et même si son flow est loin d'être impérissable,  pouvait-il rêver plus beau pied-de-nez ? Il invente l'électro et le rap de vieux et vous emmerde !

mardi 3 janvier 2012

Jorge Ben chante "Umbabarauma" (version 2010)


2012, c'est l'année où l'on va fêter la génération brésilienne de 1942. Rendre hommage pour leurs soixante-dix ans à Ben, Gil, Caetano, Tim, Milton et Paulinho. Pour tout de suite être dans le bon tempo et commencer l'année sur les chapeaux de roue, il fallait un morceau dantesque, une bombe de groove. Et en la matière, Jorge Ben a tout ça en catalogue. Et histoire de prendre de ses nouvelles, voici une version de "Umbabarauma" enregistrée en 2010 avec Mano Brown à São Paulo, dans les magnifiques studios YB.


Faut-il encore présenter Jorge Ben ? Selon leurs goûts, les admirateurs de Jorge Ben préfèreront tel ou tel disque,  Samba Esquema Novo, en 1962, A Tábua de Esmeralda, en 1974, etc... On peut avoir un penchant pour d'autres disques qu'Àfrica Brasil mais il faut reconnaître que, de toute sa carrière, celui-ci ne sonne comme aucun autre.

Sorti en 1976, c'est le premier album où il joue de la guitare électrique, instrument qu'il adopte à partir de cette date, au détriment de sa fidèle guitare-nylon. Mais la guitare électrique ne fait pas tout et n'explique pas ce qui distingue Àfrica Brasil des autres disques de Jorge Ben. Ce n'est pas son disque qui "balance" le plus : tous ses disques "balancent". Mais c'est son disque à la fois le plus funk et le plus rock. Il a doublé la batterie, multiplié les percussions, introduit des breaks de rythmes redoutables. Il a forcé sur sa voix. Oubliée la caresse, il crie presque. Ce son brut et cette voix éraillée font d'Àfrica Brasil un disque à part dans la carrière de Jorge Ben.

Le premier morceau est déjà un hymne : "Ponta de Lança Africano (Umbabarauma)" ! Il ne faut pas en attendre considérations ésotériques ou alchimiques. Non, si hymne il y a, c'est à la gloire d'un joueur de football, l'homme-but, l'homem-gol. Umbabarauma était son nom, il était ce "fer de lance africain" et portait le n°10. Ce n'est pas la seule fois où Jorge Ben a consacré une chanson au football. Mais où "Fio Maravilha" évoquait la malice, "Umbabarauma"dégaine la grosse artillerie : tribal !

Pour être admis à travailler avec le maître, on s'est probablement bousculé au portillon ! On retrouve dans l'équipe sélectionnée pour façonner le son de cette nouvelle interprétation, des figures contemporaines majeures : Daniel Ganjaman (Instituo, Criolo...), Duani Martins et Zegon (N.A.S.A.). Mais aussi Pupilo et Gustavo da Lua (Nação Zumbi) aux percussions. Et parce que "Umbabaurama" est aussi un morceau porté par ses chœurs féminins, ils sont ici confiés aux Negresco Sisters, à savoir Céu, Anelis Assumpção et Thalma de Freitas ! Participe également à l'aventure Gabriel Ben Menezes, fils de Jorge.

Mais le personnage principal de cette nouvelle version, c'est bien entendu Mano Brown. Le leader des Racionais MC's*, groupe culte du rap brésilien, est un personnage d'une incroyable notoriété alors même qu'il a toujours fui les médias. Ce n'est rien de dire que leurs tableaux des quartiers périphériques de São Paulo lui ont garanti une street cred' à vie !

Qu'attendre d'une nouvelle version de "Umbabarauma" ? Pas grand-chose. Le morceau est déjà un classique et ce n'est pas aujourd'hui que Jorge Ben pourra en donner une meilleure interprétation. D'ailleurs, Daniel Ganjaman est des plus lucides à ce sujet : on ne pourra jamais faire mieux mais, pour lui, c'est déjà un peu entrer dans la légende que de participer à ce projet. Et, ma foi, ça tient plutôt bien la route.

Evidemment, un tel projet n'avait pu voir le jour qu'une année de Coupe du Monde. Ce serait gâcher le plaisir que d'en donner le sponsor, je vous le laisse deviner... Restons-en là, c'était sympa de voir Jorge Ben interpréter un de ses morceaux cultes avec fraîcheur et sentir l'admiration dans les yeux de ses jeunes partenaires !


Pour ceux qui en deviendraient mordus, il existe un making-of du morceau en trois parties...
1/3
2/3
3/3
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* Sur leur album Sobrevivendo no Inferno, en 1997, ils avaient repris "Jorge da Capadócia"

vendredi 30 décembre 2011

Lucas Santtana, ou l'art de réinventer cinquante ans de tradition : une interview pour l'Elixir !


Avant de présenter mes albums favoris de 2011, histoire de boucler la boucle, voici en quelque sorte le cadeau de fin d'année que réserve l'Elixir à ses lecteurs : une interview inédite de Lucas Santtana. Si nous avons fréquemment dit ici que Criolo est la révélation de l'année au Brésil, de ce côté-ci de l'Atlantique, c'est sans conteste Lucas Santtana qui est la révélation brésilienne de 2011. Qu'il est loin le temps où je pouvais écrire que Lucas Santtana était "le secret le mieux gardé de la musique brésilienne" !

De façon assez paradoxale puisque Sem Nostalgia, l'album qui lui a apporté cette reconnaissance, est sorti au Brésil en 2009 mais dût attendre l'été dernier pour trouver un label, Mais Um Discos, qui le sorte en Europe. Ce qui explique que l'album de Lucas ne figure pas dans le palmarès 2011 de l'Elixir. Il était pour moi le meilleur disque de 2009 même si, cette année-là, je ne m'étais pas amusé à établir de classement de mes coups de cœur. (Parenthèse : ce n'est pas une contradiction par contre que, quand le magazine Vibrations me demande la liste de mes albums favoris, je l'y mette en bonne place. Dans la perspective de l'actualité musicale européenne/internationale, Sem Nostalgia est effectivement un album de 2011).


Personnellement, Lucas Santtana est un artiste que j'adore depuis l'époque d'Eletro Ben Dodô, son premier album, il y a une dizaine d'années. Je l'avais même fait figurer dans mes dix disques favoris de ce nouveau millénaire : "Manifeste Afro-Tropicaliste du IIIe Millénaire" ! Et quand j'ai projeté de réaliser des interviews exclusives pour l'Elixir, le premier musicien vers qui je me suis tourné était naturellement Lucas Santtana. Par e-mail, il m'avait donné son accord de principe et demandé de lui envoyé mes questions. Il ne s'attendait bien sûr pas à être assailli par une cinquantaine de questions revisitant l'ensemble de sa carrière, aussi me laissa-t-il sans réponse. Il fallut attendre que s'inaugure ma collaboration avec le magazine Vibrations pour que le contact soit renoué. On me demandait un article qui présente la nouvelle génération de musiciens brésiliens en recentrant mon propos sur Lucas Santtana, coup de cœur de la rédaction qui venait de le découvrir, et Seu Jorge. Et libre à moi d'y ajouter quelques noms.

Cette fois-ci, le rendez-vous fut pris par le biais de son attachée de presse en Angleterre. Ne pouvant malheureusement monter sur Paris pour son concert et l'interroger en face-à-face, nous décidâmes d'enregistrer l'interview la veille, le 1er novembre, alors qu'il était encore à Londres. Nous nous sommes retrouvés face-à-face certes, mais par écrans interposés, sur Skype, alors qu'il était dans le hall de son hôtel à siroter un soda. Ce fut un échange détendu et très sympa. Lucas devait être rassuré d'avoir à faire à quelqu'un qui connaissait bien son œuvre et, en même temps, soulagé d'avoir évité de se coltiner le fardeau de répondre par écrit à ma liste immense de questions ! En une demi-heure, nous nous sommes concentrés sur l'essentiel, à savoir son actualité, son dernier album, Sem Nostalgia, où il réinvente brillamment le format voz-violão si important dans la grande histoire de la musique brésilienne. Mais, comme vous devez bien vous en douter, je n'ai pas pu m'empêcher de glisser dans la conversation une ou deux questions sur Eletro Ben Dodô ! Et il m'a même parlé de son futur disque qui devrait sortir début 2012 !


O. C. : Quand on a connu, comme toi, le succès critique dès ses débuts, est-ce une forme de reconnaissance importante à tes yeux de pouvoir tourner en Europe et d'y voir ton album distribué ?

Lucas Santtana : Oui, c'est important de pouvoir jouer en Europe car, que ce ce soit en France, en Allemagne, en Italie ou en Angleterre, il y a un public qui aime beaucoup la musique brésilienne, qui accompagne son histoire. Il y a des gens comme toi qui connaissent ma musique depuis dix ans. Alors c'est pour cette raison que je trouve important de pouvoir venir en Europe, en raison de l'amour des gens pour la musique brésilienne. La musique brésilienne est connue dans le monde entier.

Avec internet, enfin, tout semble plus proche. Il ne faut plus penser le Monde séparément avec le Brésil, l'Europe mais penser le monde comme un seul monde. On parle des langues différentes mais nous avons quand même des langages communs. La musique est une langue universelle. Et, finalement, je n'ai pas tant l'impression de lancer un disque en Europe. Je pense que je suis en train de lancer un disque dans plus de pays, d'atteindre d'autres lieux.

O. C. : C'est peut-être ton disque le plus international, on y trouve plusieurs chansons en anglais, penses-tu que cela le rende peut-être plus accessible ?

Lucas Santtana : Oui, peut-être. Mais quand j'ai fait le disque, qui contient plus de chansons en anglais qu'en portugais, ce n'était pas pensé ou destiné au marché international. C'est une coïncidence…

O. C. : C'est peut-être aussi l'influence d'Arto Lindsay avec qui tu as composé plusieurs titres de l'album ?

Lucas Santtana : Oui, j'ai toujours fait des musiques pour mes disques avec Arto. Alors, cette fois-ci, quand je lui ai dit, "viens, on va écrire des musiques pour nouvel album", il avait déjà deux chansons prêtes en anglais, encore inédites, qui n'avaient jamais été enregistrées. Mais je trouve ça important. Dans tous mes disques, il y a toujours une ou eux chansons en anglais. Et j'aime bien la langue anglaise pour chanter, c'est quelque chose qui se passe naturellement.


O. C. : Il est difficile de t'associer à une scène précise tant ta musique est originale et suit sa propre voie… Tu es Bahianais mais tu vis à Rio. A quels artistes cariocas es-tu lié, dans quels lieux vas-tu jouer ? Quelle est l'importance de Rio pour toi ?

Lucas Santtana : Pour moi, Rio a été important parce que, quand j'habitais à Bahia, internet n'existait pas encore. Aussi il était très difficile pour moi d'avoir accès à l'information. Pour que je puisse découvrir Fela Kuti, il avait fallu qu'un ami ramène un LP d'Europe puis qu'il le copie en cassette pour les amis. Vraiment, c'était très difficile d'avoir accès à l'information. Et quand je me suis installé à Rio, j'ai eu accès à beaucoup plus de choses. J'ai pu voir beaucoup de films, trouver beaucoup de disques, découvrir de nouveaux styles musicaux qui n'arrivaient pas jusqu'à Bahia. Pour toutes ces raisons, ça a été important pour moi d'aller vivre à Rio. Parce que c'est un centre culturel du Brésil plus riche.

O. C. : Plus riche que Salvador ?

Lucas Santtana : Salvador possède sa propre richesse et elle est la seule à l'avoir. Mais quand j'y vivais, il était plus difficile d'y assimiler ce qui venait d'ailleurs. C'est différent aujourd'hui. Avec internet, n'importe qui, en n'importe quel point du globe, peut accéder à tout. A mon époque, pendant mon adolescence, ce n'était pas le cas et Rio a été très important.

O. C. : Mais quand je regarde ton agenda de concert, j'ai l'impression que, chaque mois, tu joues dans tous les coins du pays mais assez peu à Rio, que tu ne sembles pas forcément y être attaché à un lieu particulier…

Lucas Santtana : C'est le problème depuis un moment, il n'y a pas assez de lieux où se produire. L'endroit où je joue le moins de tout le Brésil, c'est Rio ! C'est pareil pour beaucoup d'artistes qui vivent à Rio et qui jouent le plus souvent ailleurs qu'à Rio. C'est le même problème. Parce qu'il n'y a pas assez de lieux adaptés et qu'ils ne paient pas bien, alors ça ne vaut pas la peine de s'y produire. Sauf pour les festivals qui sont des événements bien organisés qui paient correctement. Là, une nouvelle salle vient de s'ouvrir, le Studio RJ qui est un bon lieu pour jouer.

O. C. : Peut-être aussi que Rio reste encore très branché sur le samba, et notamment une interprétation assez classique du samba, ta musique étant plus originale et inclassable…

Lucas Santtana : Oui, il y a aussi ce côté-là. Ceux qui font du choro ou du samba peuvent jouer plus facilement à Rio. Mais si tu fais une musique plus originale, un travail d'auteur si je puis dire, tu auras moins de lieux où te produire à Rio. Et aussi, à Rio, tu as aussi ce côté "estival" : les gens vont voir un concert mais, pour eux, c'est aussi l'occasion d'aller boire des coups, draguer les filles. Ils vont au concert mais il y a des choses aussi importantes que le show lui-même. A São Paulo, le show, c'est le show, les gens sortent pour aller au concert, tu vois ! (rires).

O. C. : Sur Sem Nostalgia, tu te confrontes au format voz-violão. Mais tu subvertis la contrainte, en quelque sorte. Les sons de guitares peuvent être samplés, tu joues des percussions sur la caisse… Comme si tu avais voulu casser le format.

Lucas Santtana : Oui. Ce format existe au Brésil depuis au moins cinquante ans. La borne serait João Gilberto, en 1958. Et, en cinquante ans, ce format n'a jamais évolué. Alors que si tu prends un autre format établi comme le power trio dans le rock, à savoir guitare-basse-batterie, c'est le cas. Si, dans cette configuration, tu écoutes un enregistrement des années soixante, puis un enregistrement des années-soixante-dix, et des années quatre-vingt, tu remarqueras que le même format musical s'est transformé avec les années. Parce que sont apparues de nouvelles pédales pour les guitares, de nouveaux sons, de nouveaux micros pour capter différemment le son de la batterie. Et tu trouves des formations guitare-basse-batterie qui ne jouent que du jazz, que du rock… Donc le même groupe d'instruments sert à plein de choses différentes. Mais, au Brésil, les artistes qui ont chanté en s'accompagnant à la guitare n'ont rien changé de cette formule. Alors, j'ai voulu faire un disque de voz-violão mais je voulais y amener quelque chose de nouveau. Je me suis demandé de quelle manière je pourrais y parvenir. Comment faire que ce voz-violão sonne de plusieurs manières différentes. Donc, l'idée c'était de faire un disque de voz-violão mais qui ne sonne pas comme un disque de voz-violão.

O. C. : Te confronter au format voz-violão, c'était peut-être aussi une façon de t'inscrire dans une filiation de Bahianais qui l'ont pratiqué et sont allés poursuivre leur carrière à Rio comme Dorival Caymmi ou João Gilberto ? Surtout que tu considères encore ces artistes comme des influences.

Lucas Santtana : Bien sûr, ils m'ont beaucoup influencé : Caymmi, João Gilberto, Caetano, Gil, Jorge Ben. Et quand je fais le "Super Violão Mash-Up" ou le "Violão de Mario Bros", c'est fait exclusivement à partir de samples des guitares de Jorge Ben, Caymmi, etc… C'est comme de leur rendre hommage mais sans trop les respecter non plus. C'est un hommage à ma façon.

O. C. : J'adore vraiment ton premier album, Eletro Ben Dodô, il est comme un portrait musical de ta ville, de Bahia. Tu y fais référence à toutes les formations du cru : les Muzenza, Timbalada, Olodum, Ilê Ayiê, Apaches do Tororó, etc... C'est un disque qui reflète la musique de Salvador au début des années 2000, quand s'inventait un nouveau langage de percussions et que tu as mis en avant sur ton disque mais c'était quoi l'idée ? Est-ce que c'est parce que tu en étais déjà loin à Rio, que tu en avais la saudade

Lucas Santtana : J'avais conscience qu'il existait une culture de la percussion à Bahia, une culture de la rue. Mais je percevais aussi autre chose. La culture afro y était très intériorisée et j'ai voulu la faire communiquer avec des éléments extérieurs. L'idée de ce disque, c'était que tous les instruments aient une fonction rythmique. La guitare ne fait pas d'harmonie, elle joue une rythmique. La basse fait du rythme, la voix fait du rythme. Comme si tous les instruments étaient de percussions. C'est mon idée de départ. Et l'autre idée, c'était de montrer aux jeunes de Salvador qu'ils pouvaient faire une musique de percussions mais pensée d'une manière plus globale et pas seulement locale.

O. C. : L'an dernier, tu participais au disque de Baiana System. Je parlais justement avec Roberto Barreto il y a deux jours, pendant qu'il était à Copenhague pour le WOMEX. Leur concert a fait un tabac et ils devraient pouvoir faire une petite tournée en Europe l'an prochain. Pour moi, leur projet n'est pas seulement de moderniser un instrument presque tombé en désuétude comme la guitarra baiana mais c'est aussi, comme l'avait fait Eletro Ben Dodô, de moderniser la musique percussive de Bahia, tout en gardant son langage, ses timbaus qui claquent.

Lucas Santtana : Ce que fait Baiana System est excellent. Comme tu le dis, il ne s'agit pas seulement de sortir la guitarra baiana des trio elétricos, il l'amène à la surf music, à la cumbia, vers d'autres univers musicaux. Et aussi il prend ce langage de la percussion, le mêle à l'électronique. Et lui donne une dimension urbaine. Ca cesse d'être une musique folk, ou traditionnelle, pour devenir une musique urbaine. Et c'est ça qui est très intéressant.


O. C. : Il y a une chose étonnante en ce moment au Brésil. Même si la crise du disque y est la même que partout dans le Monde, on a l'impression que les musiciens y vont de l'avant et positivent. C'est incroyable de voir que Kiko Dinucci, Criolo, Romulo Fróes, Baiana System, etc... proposent leurs disques en téléchargement gratuit. Alors, bien sûr, la situation est différente. En Europe, il n'y a pas suffisamment de lieux pour que les artistes puissent se produire régulièrement alors qu'au Brésil, faire connaître sa musique permet d'obtenir une plus grande notoriété et donc de jouer plus souvent. Sans vendre de disques, les artistes peuvent vivre de leur musique. Mais la situation est malgré tout difficile et nécessite de l'imagination pour inventer un nouveau schéma…

Lucas Santtana : Au Brésil, pour les gens de ma génération, pouvoir télécharger la musique a été un truc super important. Parce qu'il y a encore une dizaine d'années, il était encore impossible de faire connaître ta musique par le biais de la radio. Aujourd'hui, on entend plus des gens de ma génération passer à la radio mais il y a dix ans, ce n'était pas le cas. Alors internet était le seul moyen d'atteindre le public et il fallait donc laisser notre musique pour qu'elle soit téléchargée et puisse se disséminer rapidement. Et c'est vrai, du coup, que les disque ne se vendent plus beaucoup mais on gagne notre vie grâce aux concerts, en composant une musique pour un film, et tout ce qu'on peut imaginer de cet ordre-là. Et pour dire vrai, ça valait le coup d'offrir son disque en téléchargement gratuit parce que ça permettait de se faire connaître et, du coup, faire plus de concerts, plus de travail grâce à ce disque. Au Brésil, on vit grâce aux concerts.

O. C. : Il y au aussi des lois, comme la Loi Rouanet, qui incitent les entreprises à pratiquer le mécénat culturel en échange d'exonérations fiscales, mais on entend parfois dire qu'il n'y a que les artistes les plus célèbres qui en profitent.

Lucas Santtana : Non, je ne crois pas que ce soit le cas. Il y a beaucoup d'artistes indépendants qui parviennent à être publiés s'ils obtiennent des subventions. Et il en existe au niveau national, mais aussi régional, municipal. Et si tu obtiens ces subventions, ça t'aide beaucoup. Parce qu'enregistrer un disque coûte cher, ce n'est pas vrai qu'on puisse faire un disque bon marché. Alors ça permet aux artistes de faire des disques de qualité et de payer tout le monde, les musiciens, l'ingénieur du son, le graphiste qui fait la pochette. C'est de l'argent qui circule dans le milieu musical. Après, c'est vrai ce que tu me dis mais uniquement dans le cas du mécénat d'entreprises. Celles-ci ne veulent financer que des artistes qui sont déjà très connus, pour ne pas prendre de risques. Mais il existe plein d'aides possibles.

O. C. : Bon, je t'ai expliqué que Vibrations m'a commandé un article centré sur toi mais où il sera aussi question de quelques autres artistes. Pourrais-tu me dire en quelques mots ce que tu pensent d'eux ? De Seu Jorge pour commencer ?

Lucas Santtana : C'est une des plus belles voix du Brésil, c'est un grand crooner, un grand interprète. C'est un très bon chanteur avec un timbre de voix très spécial. Et aussi un grand acteur, un grand artiste vraiment.

O. C. Et Kiko Dinucci et son trio Metá Metá ? 

Lucas Santtana : Kiko est un très bon guitariste. J'ai beaucoup aimé Metá Metá parce qu'ils parviennent à retrouver cette sonorité des vinyles, des vieux disques brésiliens. Par les arrangements, les sonorités. C'est un peu comme ça que j'ai conçu Sem Nostalgia, même si c'est plus tourné sur le futur, où que le passé est lié au futur. Metá Metá actualise le passé d'une manière organique.

O. C. : Criolo ? Tu as participé avec lui au disque de Gui Amabis, Memórias Luso-Africanas.

Lucas Santtana : C'est un très bon disque. Il a rassemblé beaucoup de monde. Criolo, Céu, Tulipa, Curumin, et moi. Il est très bon. C'est un travail de samples, presque tout est fait à partir de samples mais ils sont utilisés presque comme si c'était joué, c'est très sophistiqué. Ce n'est pas comme dans le hip-hop où tu as un sample et un beat par-dessus, là, c'est très sophistiqué, c'est accordé. C'est un travail d'artisan avec les samples.

O. C. Et l'album de Criolo ?

Lucas Santtana : Il est très bon. Criolo, ça fait vingt ans qu'il est dans le truc. Et ça n'arrive que maintenant mais c'est bien de voir un type qui n'a jamais renoncé. Et c'est intéressant également parce que les groupes de rap au Brésil ont toujours beaucoup imité les Américains avec les mêmes beats. Là, c'est bien de voir le rap se mélanger avec le samba, la musique brésilienne. C'est quelque chose de salutaire pour le rap brésilien, qu'il ne reste pas à toujours imiter le rap américain.


O. C. : Y a-t-il quelque chose qui t'a frappé en Europe ? Une anecdote ? C'est la première fois que tu viens ?

Lucas Santtana : L'an dernier, je suis déjà venu mais c'était seulement à Lisbonne.

O. C. : Ah, Lisbonne, c'est toujours la porte de l'Europe pour les Brésiliens !

Lucas Santtana : Hier, c'était le premier concert en Angleterre, demain le premier à paris. Ce sont mes débuts ici. Ce que j'ai ressenti ? La première fois que je suis venu en Europe, c'était quand je jouais avec Gilberto Gil, j'avais vingt-trois ans. Je ne connaissais encore rien du Monde et l'Europe me paraissait vraiment très différente. Mais aujourd'hui, je remarque surtout tout ce qu'il y a en commun : les rues, le métro, les boutiques, la nourriture. Chaque lieu a ses caractéristiques, sa personnalité mais même si l'architecture est différente, je ne ressens pas tant de différences dans le monde.

O. C. : Notamment grâce à internet et aux réseaux sociaux, où chacun peut se connecter par centre d'intérêt ?

Lucas Santtana : Exactement, exactement. Et aussi parce qu'il y a beaucoup plus de migrations. De plus en plus, les grandes villes sont cosmopolites et rassemblent des gens venus du monde entier. Le monde se rapproche, et c'est plutôt bien.

O. C. : Je ne pourrai malheureusement pas assister à ton concert parisien mais j'ai compris que tu devais déjà revenir l'an prochain pour faire plus de concerts. J'ai bon espoir de te voir enfin sur scène !

Lucas Santtana : Oui, je vais revenir l'an prochain ! 

O. C. : J'ai cru comprendre que ton prochain album était déjà presque prêt, qu'il était déjà enregistré.

Lucas Santtana : Oui, il est en phase de mixage.

O. C. : Et à quoi va-t-il ressembler, sera-t-il dans une continuité avec Sem Nostalgia ? 

Lucas Santtana : C'est un disque qui est très centré sur le groupe, en train de jouer live. Mais il y a aussi beaucoup de samples symphoniques. Parce que quand j'étais adolescent à Bahia, j'écoutais beaucoup de musique classique symphonique. Je suivais cette éducation classique et donc, même si j'écoutais de tout, il y avait beaucoup de musique symphonique. Et ça a beaucoup influencé ce que je fais. Mes quatre disques sont tous très différents entre eux. Mais ils ont tous une chose en commun qui est la recherche de textures musicales. Tous mes disques sont composés de chansons mais leurs arrangements recherchent des textures de sons superposés, des textures particulières. Et c'est quelque chose que l'on retrouve dans la musique symphonique. En raison de la variété des instruments de l'orchestre, chaque combinaison produit une texture particulière, différente. Puis, j'ai arrêté d'écouter du classique pendant longtemps. J'y suis revenu l'an dernier et ça a beaucoup influencé le prochain album.

O. C. : Mais ce sera à partir de samples ?

Lucas Santtana : Oui, ça va être samplé mais certains sons seront joués.

O. C. : Parce que les samples, c'est moins cher que d'avoir un orchestre ?

Lucas Santtana : Tu m'étonnes ! Un orchestre ? Ca, c'est impossible (rires) !

Un grand merci à Lucas pour cet échange. Sem Nostalgia figure parmi les meilleurs albums de l'année pour de nombreuses publications. Cela lui permettra, pour son retour l'an prochain, d'avoir  plus de dates de concert. Personnellement, après qu'il l'ait invité dans son émission sur la BBC, je caresse l'espoir qu'il soit programmé par Gilles Peterson dans le Worldwide Festival qui se déroule à Sète. Autant dire à deux pas. D'ici là, vous pourrez découvrir prochainement dans l'Elixir une interview de Lewis Hamilton, alias Mais Um Gringo, le jeune Anglais qui a fondé le label Mais Um Discos qui a sorti Sem Nostalgia en Europe.

Et j'apprends à l'instant que le cinquième album de Lucas sortira en mars et s'appelle O Deus.

mardi 27 décembre 2011

Les Alchimistes du Son : un documentaire sur l'innovation dans la musique brésilienne


Je me lamente suffisamment de ne pas avoir accès à de nombreux documentaires réalisés sur la musique brésilienne pour ne pas manquer de signaler celui-ci. Et, même mieux, le partager ici-même. Alors, sortez le fauteuil et posez-vous, voici Alquimistas do Som de Renato Levi, d'après un scénario de Fernando Salém

, un film d'une heure consacré à l'innovation dans la musique populaire brésilienne.

Nous y découvrons des images d'archives et les témoignages entrecroisés de Tom Zé, Lenine, Arnaldo Antunes, Egberto Gismonti, Carlos Rennó ou Arrigo Barnabé. Comme il le dit en introduction, pour Lenine, le fait d'être issu d'un peuple métis et d'avoir une culture hybride pousse le musicien brésilien à l'expérimentation. Et Arnaldo souligne que le Brésil a déjà une tradition de musique populaire très sophistiquée. Et comme Arrigo Barnabé, toujours dans l'introduction, estime que les traditions n'ont pas le même poids historique en Amérique du Sud qu'en Europe, on en déduira que le Brésil est un terrain propice à l'innovation musicale.


Découpé en époques, le premier chapitre de ce film évoque João Gilberto et la bossa nova. Enfin, surtout João Gilberto. Et Tom Zé de rappeler que, quand la bossa apparaît en 1958, alors qu'il a vingt-deux ans, elle fut vraiment la folie de sa jeunesse, l'étendard de sa génération. Lenine rappelle que le Brésil était alors considéré comme le pays du futur. Brasilia, sa capitale sortait du néant imaginée par les plans d'Oscar Niemeyer, un architecte visionnaire (et communiste)*. La bossa a mis le Brésil sur la carte du Monde, comme le dit Tom Zé : "nous n'étions jusqu'alors qu'à la périphérie de la planète et le monde ignorait tout de nous puis, grâce à la bossa nova, le monde entier a su ce qu'était le Brésil"... Il nous dit combien le chant feutré de João Gilberto était tellement impensable en ces temps de chanteurs à voix qu'il fut surnommé le "ventriloque" !

L'époque suivante est celle du Tropicalisme qui introduit les guitares électriques, fait redécouvrir au pays ses rythmes régionaux, cherche du côté des musiques contemporaines et voue un culte à João Gilberto ! Mouvement culturel comme il y en eut quelques uns de par le monde à la fin des années soixante, le Tropicalisme fut considéré comme "une trahison à la nation", rappelle Tom Zé. Et en matière d'expérimentation, le lutin bahianais possède une imagination des plus fertiles. Au tout début du film, on le voit interpréter, en 1978, un de ses morceaux "Música et Músicas", œuvre avec orchestre, bandes et outils. Il intègre à sa musique des bandes, des transistors, de vrais instruments et où il fait chanter la rencontre des cloches agogô et d'une disqueuse ! Du Tom Zé en majuscule ! Comme le dit Arnaldo Antunes, ce n'est pas seulement de la musique mais aussi de la performance, pour la dimension scénique, pour l'attitude, cette intégration des objets et bruits du quotidien.


On voit des images de Caetano Veloso, en pleine période hippie, expliquer que le Tropicalisme était né d'une révolte contre les limites établies du bon goût. Ce qui demeure aujourd'hui une caractéristique forte chez lui.

C'est Egberto Gismonti qui propose une belle métaphore pour décrire la portée du mouvement. Il prend l'image de la catapulte : pour projeter quelque chose loin dans le futur, il faut d'abord qu'elle se tende vers le passé.

Est ensuite présentée la Vanguarda Paulista et ses figures comme Arrigo Barnabé et Itamar Assumpção. Apparu à la fin des années soixante-dix à São Paulo, cette scène mêlait elle-aussi les références en une musique parfois difficile. Barnabé était un musicien savant qui avait l'ambition d'introduire des éléments dodécaphoniques ou atonalistes dans la musique populaire brésilienne. Pour filer la métaphore un brin caricaturale, si Jobim c'est Debussy, alors Arrigo Barnabé, c'est Schönberg ! Entendez par là que cette Vanguarda Paulista n'a pas choisi la facilité, que sa musique n'était pas du genre à nous caresser dans le sens du poil. Mais aussi avec Itamar Assumpção et Arrigo Barnabé, même l'expérimentation peut être funky !


Dans la partie suivante, on flirte avec les musiques savantes. Pour Uakti, l'innovation passe par l'invention d'instruments originaux et fabriqués sur mesure. L'influence, entre autres, de Walter Smetak et Hans-Joachim Koellreutter est évoquée. Ce grand compositeur allemand installé au Brésil dans les années trente, a développé un enseignement dont peuvent se revendiquer Tom Zé, ou Marco Antônio Guimarães, fondateur du groupe Uakti. "J'ai eu le bonheur, dit Tom Zé, d'avoir fréquenté, dans un pays où des gens crèvent de faim, une école de musique hyper-sophistiquée qui a pu ouvrir les yeux de tant d'élèves".

Marco Antônio Guimarães souligne qu'en matière d'invention de nouveaux instruments, la richesse du monde de la percussion est infinie. Ce qui est très bien illustré par le film. Carlinhos Brown serait un représentant de cette école mais, ici, c'est Naná Vasconcelos qui fait montre de cette incroyable inventivité. Mais ce grand maître prévient : "la percussion, ce n'est pas seulement pour faire du rythme. C'est aussi pour faire des sons. Les sons de la nature, du vent, de la rivière, des animaux". On entendra en écho Hermeto Pascoal déclarer que "tout le monde veut imiter les animaux". Difficile, en effet, d'évoquer l'innovation dans la musique brésilienne sans retrouver Hermeto Pascoal.
Renato Levi, Alquimistas do Som (2003), en intégralité :


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* Il quittera d'ailleurs le pays quand celui-ci basculait dans la dictature et profitera de son exil français pour dessiner notamment le fameux siège du Parti Communiste Français, place du Colonel Fabien. Aujourd'hui centenaire, Niemeyer a également eu l'inspiration d'écrire les paroles de quelques sambas, comme nous l'apprenait BossaNovaBrasil.


mercredi 21 décembre 2011

Flavia Coelho et sa "bossa muffin", ou l'ingérence française en matière de musique brésilienne


Certes, Baden Powell a fait une partie de sa carrière en France. Certes, Naná Vasconcelos a sorti ses deux premiers albums sur le même label que Baden, Saravah. Mais pour deux grands maîtres, combien de fumisteries ? Il s'agit d'une vieille manie nationale, une forme d'ingérence qui ne dit pas son nom. En France, on a une fâcheuse prétention à avoir notre propre vision de la musique des autres. En matière de musique brésilienne, la dernière venue s'appelle Flavia Coelho. Et c'est elle qui est mise en avant par la grande chaîne de supermarchés culturels qui avait jadis vocation à être "agitateur culturel" ! Alors qu'au Brésil l'année a été particulièrement riche en albums sublimes, en France on préfère la Bossa Muffin, sic !


Parce qu'en France, on ne se contente pas de faire découvrir de nouveaux artistes brésiliens, non, on préfère carrément inventer un nouveau style musical, ici la bossa muffin ! Il s'agit du titre de l'album de cette charmante jeune femme qui a tapé dans l'œil d'un professionnel de la profession qui a pignon sur rue et possède deux studios d'enregistrement...

Les musiciens brésiliens à avoir fait carrière en France sont nombreux, y compris ceux qui sont restés inconnus dans leur pays d'origine, ce qui est souvent un mauvais présage. De cette longue histoire se détachent bien quelques figures de génie, Baden Powell ou Naná Vasconcelos donc. Quelques divisions en dessous, il y eut également Nazaré Pereira, Mônica Passos ou Les Etoiles. Ou plus récemment Bïa ou Márcio Faraco. Tous ayant en commun d'avoir à un moment de leur carrière vécu en France et d'y avoir été signés sur un label national. Nous eûmes aussi droit à des styles dénaturés et présentés dans une version racoleuse, Kaoma pour la lambada ou Carrapicho pour le bumba meu boi. Mais reconnaissons également que c'est sur un label français, Delabel, que Carlinhos Brown a sorti Alfagamabetizado, son premier album.

Si le monde de la musique au Brésil est un univers hyper-concurrentiel débordant de talents où il est difficile de faire son trou, le choix de la France n'a rien d'un Eldorado. Outre que l'exil est le meilleur combustible de la saudade, on peut souhaiter à Flavia Coelho d'enchaîner les dates et avoir suffisamment de cachets pour obtenir le statut d'intermittente du spectacle.

Franchement, je n'ai rien contre Flavia Coelho et sa musique. Mais c'est quoi cette bossa muffin, à part une tentative éhontée de faire du racolage musical ? C'est une musique plutôt bien troussée, souvent acoustique, et qui balance plutôt reggae. Les paroles sont le plus souvent en portugais... La musique de Flavia Coelho est légère, enlevée... Ensoleillée est le qualificatif qui reviendra le plus souvent pour la décrire parce qu'on n'a pas grand-chose d'autre à en dire. Ses chansons sont peut-être très personnelles mais... insipides, sans aucun caractère. Et la prose que nous sert son Blue Line Productions, son label, en guise de biographie sent carrément l'arnaque à plein nez. "Son titre, Bossa Muffin (...) claque comme une déclaration d’indépendance, ou un manifeste. Mais un manifeste sans dogmes ni mots d’ordre, qui dans la spontanéité du geste musical chanterait avant tout les vertus du métissage, de la mondialisation sous son visage le plus humain". Du vent, le genre de phrases creuses que nous balancent les labels pour faire mousser des artistes trop plats.

Dans le rap, la street credibility est parfois un critère d'exclusion alors que l'on sait pourtant que tous les rappeurs ne viennent pas du ghetto et que c'est notamment le cas de quelques uns parmi les plus intéressants d'entre eux. Mais la street cred', ça sert à repérer les intrus, les "faux", les avatars inventés par les maisons de disque parce qu'ils sont moins gênants... Appliquée à d'autres genres musicaux, il serait parfois bon d'interroger la crédibilité de certains artistes ? D'où vient Flavia Coelho ? A quelle scène brésilienne est-elle rattachée ? Par quels pairs est-elle reconnue ? Cela nous fera gagner du temps.

On sait le peu de place accordée en France aux musiques brésiliennes. Actuellement, s'ouvre pour la musique brésilienne une période exceptionnelle de créativité où de nouveaux artistes très nombreux re-visitent leurs racines pour mieux être ouvert à leur temps. A l'humble échelle de ce blog et rien que cette année, nous avons présenté de nombreux albums et artistes passionnants. Au lieu de ça, à l'heure des cadeaux de Noël, que voit-on en tête de gondole ? Navrant...



mardi 20 décembre 2011

Anelis, ou comment la fille d'Itamar Assumpção s'est fait un prénom


Si São Paulo est devenu la capitale culturelle du Brésil et abrite aujourd'hui une grande diversité de scènes musicales, le phénomène est encore récent. De cette nouvelle génération pauliste, certains musiciens revendiquent l'héritage du premier mouvement indépendant issu de la ville, la Vanguarda Paulista. Un mouvement avant-gardiste tourné vers l'expérimentation pour s'émanciper des carcans dominé par les figures d'Itamar Assumpção et d'Arrigo Barnabé. Parfois, au sein de cette relève, les liens avec la Vanguarda Paulista sont carrément filiaux. Ainsi Iara Rennó est-elle la fille de la chanteuse Alzira Espindola et du parolier Carlos Rennó, tous deux acteurs de cette scène. Tulipa Ruiz est la fille d'un musicien d'Itamar Assumpção. Quant à Anelis, une des filles d'Itamar en personne, elle a sorti cette année son premier album.


Lancé au printemps dernier, Sou Suspeita Estou Sujeita Não Sou Santa a été depuis mis à la disposition du public par Anelis, en téléchargement gratuit (mp3 320kbps) sur la Musicoteca. Ce qui est le prétexte pour qu'on en parle : il vous sera facile d'aller vous le procurer ! Pour des débuts, elle a mis la barre assez haut. Avait-elle le choix ? Non. Quand on est la fille d'un musicien culte, on est attendu au tournant. C'est d'ailleurs la voix d'Itamar Assumpção que qui ouvre cet album de façon magistrale avec l'excellent "Mulher Segundo meu Pai". Un titre inédit de celui-ci qu'elle interprétait déjà en 2005 sur l'album Filme Brasileiro de son premier groupe, Dona Zica. Un groupe indépendant de São Paulo clairement en avance de quelques années sur son temps. Et pour souligner l'inscription familiale, Anelis a également invité sa sœur Serena et sa fille Rubi !

S'il est parfois considéré comme un artiste maudit", le "maldito da MPB", Itamar Assumpção est donc une légende. Un documentaire vient d'ailleurs de lui être consacré, Daquele Instante em Diante. Outre son œuvre majeure, Itamar s'est illustré pour avoir, parmi les premiers, voulu s'affranchir des majors. Il était rebelle à ce système et donc dérangeant. La liberté artistique a un prix et ce combat, son combat, n'était pas encore à l'ordre du jour pour ses pairs musiciens. Aujourd'hui, sa démarche trouve un écho au sein de la nouvelle génération qui peut se revendiquer de lui. On ne s'étonnera donc pas qu'Anelis ait sorti ce premier album sur un label indépendant. Ni qu'elle le propose désormais en téléchargement gratuit. Si Itamar était encore là*, nul doute qu'il aurait été le premier à inciter sa fille à adopter une telle démarche !

S'adapter à un nouveau modèle de diffusion de la musique est une chose, encore faut-il signer une œuvre exigeante pour être à la hauteur d'un tel pedigree. C'est là que les choses se corsent car il n'est pas aisé de se faire un prénom. Mais sur ce plan-là aussi, Anelis réussit brillamment ses débuts en solo. Sous ses airs de gamine espiègle, à trente ans, elle a déjà un long parcours dans la musique : encore adolescente, elle accompagnait déjà son père sur scène aux chœurs, avant d'être de l'aventure Dona Zica, formation où elle retrouvait sa copine d'enfance Iara Rennó, autre enfant de la balle.


Ce premier album a visiblement été longuement mûri et les morceaux déjà rodés sur scène depuis plusieurs années. Car Anelis signe là un disque d'auteur, composant la plupart des titres. Et ils sont nombreux ! Quand la très grande majorité des albums brésiliens semble encore marquée par les traces d'un phonograph effect qui limite à douze le nombre de chansons et à une quarantaine de minutes la durée, elle signe un "double-album" de plus d'une heure et dix-sept morceaux**. Un telle durée étant peut-être une façon de conjurer la pression ou de démontrer qu'elle tient la distance.

Sou Suspeita... est aussi l'accomplissement de son travail de chanteuse. Elle est impeccable dans tous les registres, y compris le rap (ce qui ne surprendra personne : elle anime en effet l'émission Manos e Minas consacrée au rap et aux cultures urbaines). Sa voix ne souffre ici aucune comparaison, même quand elle s'entoure de ses consœurs CéU, Thalma de Freitas ou Karina Buhr.

Entre les ballades et le reggae et ses grosses basses, se glissent sans perdre le fil ni la cohérence globale du projet des touches jazzy rétro sur "One Day", rock ou afros sur "Sonhando". Pour donner corps à ce répertoire, lui donner un son, elle est accompagnée d'une formation particulièrement pointue dont la moitié des membres appartient au groupe de reggae pauliste Rockers Control, paraît-il le meilleur de la ville : Cris Scabello (guitare), Mau Pregnollato (basse) et Bruno Buarque (batterie). Elle s'inscrit aussi dans la lignée familiale puisqu'on trouve également à ses côtés Lelena Anhaia (guitare) et Simone Sou qui avaient fait partie des Orquídeas do Brasil, le groupe féminin qui accompagna Itamar. Les invités sont nombreux et contribuent à étoffer la texture sonore de ce disque. Citons simplement Curumin à la batterie (son mari à la ville) ou Daniel Ganjaman aux claviers...

A côté de morceaux reggae qui trouveraient sans mal leur place sur la bande-son ensoleillée de nos humeurs légères, les ballades sont inspirées, de vraies chansons. Anelis Assumpção nous offre un album où les trames sont complexes et qui s'avère si dense que les écoutes ne l'épuisent pas mais en révèle toute la riche matière. Une vraie révélation.


Anelis, Sou Suspeita Estou Sujeita Não Sou Santa (2011) 

@ Musicoteca (mp3 320 kbps)

01. Mulher Segundo Meu Pai
02. Bola Com Os Amigos
03. Amor Sustentável (avec Gero Camilo)
04. Passando a Vez
05. Deita I
06. Secret (avec Céu et Thalma de Freitas)
07. Neverland (avec Céu)
08. Sonhando (avec Karina Buhr et Flávia Maia)
09. Estrela
10. Quaresmaira (avec Alzira E)
11. One Day (avec Cris Scabello)
12. Alta Madrugada (avec Céu et Thalma de Freitas)
13. Deita II
14. Luz Nos Meus Olhinhos
15. Paixão Cantada (O Urso da Cara Brilhante)
16. O Importante é o que interessa (avec Lurdez da Luz et Rodrigo Brandão)
17. Como é Gostoso

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* Itamar Assumpção est décédé en 2003, à cinquante-trois ans seulement.
** Macunaima, le très ambitieux premier album de son amie Iara Rennó, inspiré du roman de Mario de Andrade, avait également la durée d'un double-LP.

mercredi 14 décembre 2011

Guinga et Marcelo Pretto : le duo du docteur et de l'ogre


Quand deux monstres se rencontrent, ça fait boum, splash, hiiie ! Guinga et Marcelo Pretto sont ces deux monstres. Guinga invite le second le temps d'interpréter "Nítido e obscuro", composé par le premier sur des paroles d'Aldir Blanc. Il ne sont même pas sur scène, juste assis sur des chaises face à quelques spectateurs. Et c'est impressionnant : leur duo, c'est de la voltige de haut vol !

Si je les qualifie de "monstres", c'est surtout parce que Marcelo Pretto me fait penser à un ogre. Un ogre gentil. Un chanteur de la démesure. Cet ancien membre des Barbatuques et de A Barca est aussi à l'aise dans l'onomatopée et la percussion vocale que dans le chant proprement dit, y compris le chant caressant. Un Brésilien certes mais qui semble sortir d'un élevage d'oies et de canards du Périgord. Il a en tout cas le gabarit de celui à qui je commande mes foies gras et confits : une bonne taille XXL de rubgyman.


Quant à Carlos Althier de Souza Lemos Escobar, dit Guinga, il contraste sérieusement avec son collègue.  Surnommé le "Docteur", il est tout en élégante réserve. Guinga s'est imposé comme un des grands guitaristes brésiliens, un virtuose discret, maître des harmonies.


Ce petit message est aussi l'occasion de saluer mon compère blogueur qui est un connaisseur, grand fan de Guinga et  amateur des Barbatuques. Il s'agit bien sûr de Thierry de BossaNovaBrasil. Lire le billet quotidien de Thierry est, en général, une des premières choses que je fais le matin. Après mon copieux petit-déjeuner puis après avoir déposé les enfants à l'école, s'entend. Mais avant d'aller travailler. J'allume mon ordinateur, consulte mes mails et ouvre la page de l'Elixir. Notre bonhomme étant matinal, j'y trouve le lien vers sa nouvelle chronique. Pour commencer la journée d'humeur légère !

mardi 13 décembre 2011

Caçapa et la finesse des éléphants


Le Brésil est décidément un pays de cordes et de guitares de toutes sortes. Et malgré la richesse des traditions, les artistes parviennent encore à découvrir des approches originales. Si Lucas Santtana s'est brillamment amusé à subvertir la contrainte du voz-violão en pratiquant le sample autant qu'en jouant vraiment sur sa guitare, si Robertinho Barreto a modernisé le langage de la guitarra baiana, c'est à la viola dinâmica que s'est consacré Caçapa.

Elefantes na Rua Nova, son premier album, est un des plus singuliers sortis au Brésil cette année. Il s'agit d'un disque instrumental consacré à un concept musical typiquement nordestin, le rojão, et concentré donc sur cet instrument inhabituel, la viola dinâmica, présent sur trois pistes différentes et joué avec des accordages différents. Si vous vous imaginez qu'il faut être musicien et féru d'instruments à cordes, pour apprécier ce projet, que vous l'imaginez trop aride et conceptuel, vous faites erreur. Il faut écouter le travail de Caçapa car il est particulièrement hypnotique. Il invente là une sorte de coco psychédélique, comme si la surf music devenait aussi ésotérique que la kabbale !


Cela fait déjà quinze ans que Rodrigo Caçapa est présent sur la scène musicale du Pernambouc. On a déjà pu mesurer tout ce que la musique d'Alessandra Leão doit au travail de Caçapa. Sur Dois Cordões notamment, on était saisi par ces entrelacs polyphoniques de violas. Mais les amateurs peuvent suivre sa carrière depuis son premier groupe, Chão e Chinelo, inscrit dans le mouvement manguebit né à Récife. Mais, que ce soit comme musicien, compositeur, arrangeur ou producteur, la liste est longue des disques auxquels a participé Caçapa. Pour son premier travail solo, il rassemble tous les savoirs acquis au service d'une exploration très réfléchie de nouvelles pistes instrumentales.

Caçapa s'est attaché au timbre de la viola dinâmica, une viola à résonateur. C'est dans les années quarante que le luthier Del Vecchio, basé à São Paulo, a inventé l'instrument. Depuis d'autres luthiers, en particulier dans le Nordeste, fabriquent des violas dinâmicas. Comme le dobro, la  viola dinâmica possède une sonorité métallique et nasale. Construite sur le même principe, elle possède en guise de rosace un disque d'aluminium qui lui donne cette résonance particulière. La vibration des cordes est transmise à une pièce de bois qui la répercute à son tour au disque d'aluminium. L'instrument est principalement utilisé dans le Nordeste, en particulier par les repentistas dans les traditions de la cantoria. Egalement surnommée viola de sete bocas, en raison de ses sept "bouches", la  viola dinâmica possède dix cordes, cinq paires de deux, mais il existe plusieurs systèmes d'accordage. Le projet est ambitieux et musicalement complexe. Heureusement, Caçapa est un garçon qui a les idées claires et explique avec beaucoup de simplicité sa démarche. Il présente ici l'instrument :


Autre élément mystérieux, qu'est-ce que le rojão ? Tous les titres sont numérotés plutôt que nommés. Il y a ainsi les "Coco-Rojão n°1", "Coco-Rojão n°2", "Coco-Rojão n°3" et "Coco-Rojão n°4", les "Baiano-Rojão n°1" et "Baiano-Rojão n°2", le "Samba de Rojão n°1" et le "Rojão n°1". Nous voilà bien avancés ! En fait, dans le Nordeste, le rojão désigne les styles traditionnels quand il ne sont pas clairement définis, comme chez Jackson do Pandeiro par exemple. Il renvoie aussi au toque de viola des repentistas. C'est de ce sens du rojão qu'est né le projet de Caçapa puisque le disque est véritablement dédié à un instrument.

Comme il l'explique dans cette autre vidéo ci-dessous, "une des particularités de ce disque est l'utilisation de textures polyphoniques. Qu'est-ce que la polyphonie, c'est l'utilisation de différentes lignes mélodiques qui exige une grande clarté de l'espace sonore". Ainsi, il accorde ses trois violas différemment, l'une viola privilégiera les graves, l'autre les médiums, et la dernière les aigus.

 
On retrouve pour accompagner Caçapa, Alessandra Leão, sa femme, aux percussions, et Hugo Linns à la guitare basse acoustique. A signaler que ce dernier joue lui-même de la viola dinâmica sur ses projets solos.

Si sa musique est particulièrement envoûtante, il ne faut pas manquer de souligner l'accent mis sur la présentation du projet. Le site internet qui l'accompagne est un modèle en termes didactiques. On peut ainsi écouter certaines pistes de l'album en suivant les partitions. On distingue ainsi les partie de chacun des instruments. C'est particulièrement intéressant dans le cas de la viola dinâmica présente sur trois pistes qui s'entrecroisent. D'un simple clic, on peut choisir de n'en écouter qu'une seule, deux ou les trois ensemble. C'est beaucoup plus qu'un gadget, c'est toute la clarté de son projet que souhaite partager Caçapa. Sur son site, vous trouverez également d'autres vidéos où il explique sa démarche.

Une œuvre passionnante qu'il faut laisser tourner en boucle. 

Le site dédié à l'album Elefantes na Rua Nova : http://www.cacapa.mus.br/


lundi 12 décembre 2011

Robertinho Barreto, leader de Baiana System : un entretien pour l'Elixir


Vous ne connaissez pas encore Baiana System ? Préparez-vous, 2012 sera une bonne année pour eux ! Robertinho Barreto, le fondateur du groupe, nous a accordé une interview alors qu'il était à Copenhague pour le WOMEX. Il nous a présenté ce projet très particulier et a évoqué la place qu'y tient la guitarra baiana...

Baiana System, c'est un coup de cœur instantané. Un des meilleurs disques sortis de Bahia ces dix dernières années. Alors nous avions présenté Baiana System une première fois l'an dernier. Puis encore en septembre, sous le titre "Baiana System, mini guitare et gros sound system", cette fois-ci, en proposant l'album en téléchargement. Un album que l'on peut également se procurer gratuitement (en mp3 320kbps) sur le site du groupe. Parce que le projet initié par Robertinho Barreto est très cohérent et profondément ancré dans la musique locale. Avec Baiana System, il  a considérablement modernisé la petite guitarra baiana, inventée par Dodô et Osmar pour défiler sur leur trio elétrico pendant le carnaval de Salvador. Dans Baiana System, outre cette petite guitare, les timbaus donnent cette couleur percussive si caractéristique de Salvador, mais aussi immergé dans l'univers des sound-systems et du dub.


Cette année, Baiana System était invité à se produire au WOMEX qui se tenait à Copenhague. Convaincu que Baiana System était une vraie révélation et qu'il avait le potentiel pour séduire le public européen, nous venons de le présenter dans "Novo Brasil", l'article que j'ai écrit pour Vibrations (n° 140). Nous avons interrogé Roberto Barreto alors qu'il était encore à Copenhague, le lendemain de sa prestation au WOMEX qui, visiblement avait fait un carton. Celui-ci était à son hôtel, s'apprêtait visiblement à sortir pour la soirée et se montrait très volubile pour parler de ce projet qui lui tient à cœur. Ce séjour fut des plus profitables puisqu'il nous a révélé que Baiana System viendrait tourner en Europe l'an prochain. Puisque je n'ai pas eu la place de citer cet entretien dans l'article de Vibrations, le voici donc dans son intégralité.


O. C. : Bonjour Roberto, alors, comment s'est passé ce passage au WOMEX ?

Robertinho Barreto : L'accueil a été très chaleureux pour le concert. Les feed-backs ont été très positifs. Et, aujourd'hui, sur le salon, j'ai rencontré quelques personnes, de très bons contacts qui vont nous permettre, l'an prochain, de faire quelque chose. On va organiser ça de façon plus… organisée ! Et on va faire au moins une petite tournée en Europe.

O. C : La musique de Baiana System est à la fois très originale et très cohérente parce que construite autour de la guitarra baiana. Mais quelqu'un qui entendrait Baiana System pour la première fois ne s'en rendrait pas forcément compte, peut-être que s'il n'y faisait pas attention, il croirait entendre une guitare normale.

Robertinho Barreto : Oui, oui, je vois ce que tu veux dire. Mais je pense quand même qu'il y aurait un doute dans la tête des gens. Car le timbre n'est pas le même. Ce n'est pas accordé comme une guitare. C'est plus aigu, c'est accordé comme une mandoline. Ca n'a pas autant de corps qu'une guitare. Alors les gens, même s'ils ignorent qu'il s'agit d'une guitarra baiana, devineront peut-être que ce n'est pas tout à fait la même chose. Ils seront dans le doute, ne devineront peut-être quel est l'instrument…

O. C. : Il y a deux jours, j'ai vu Hamilton de Holanda en concert. Tous les deux, vous êtes dans la position de pouvoir inventer un nouveau langage pour votre instrument. Chacun a son histoire, sa tradition. Lui, sa mandoline est au cœur du choro, toi, ta guitarra baiana vient des trio elétricos du carnaval bahianais. C'est très rare de pouvoir inventer quelque chose de neuf pour un instrument, ça doit être très excitant ?

Robertinho Barreto : Tout à fait. Parmi les choses qui me motivent, dans les musiques qu'on a enregistré pour le disque, c'est de proposer d'autres possibilités pour cet instrument, la guitarra baiana. Parce qu'elle était un petit peu oubliée, ici à Bahia. Il n'y avait plus que quelques personnes qui en jouaient sérieusement. Et elle était toujours associée à ce contexte particulier : le carnaval, les trios. Et toujours avec un répertoire qui faisait référence au passé, à la musique de ces vingt ou trente dernières années, qui est sans conteste celle de notre formation, la musique avec laquelle on a grandi, avec laquelle on a appris à jouer. Mais si tu ne proposes pas un dialogue nouveau de l'instrument avec des éléments contemporains, ça ne servira à rien.

Et il y a quelque chose que je perçois très clairement parce que, depuis trois ou quatre ans, je produis une émission de radio consacrée aux musiques africaines, ici sur une radio de Bahia. C'est combien cette musique a également été assimilée, associée à la musique du carnaval, ce contact avec la musique africaine, avec les guitares souvent jouées en lignes, comme dans le soukouss ou dans la guitare angolaise.  Et tout ça m'a touché au point de transposer tout ça sur la guitarra baiana d'une manière très claire. Jouer avec toutes ces sonorités, et avec la tradition du choro et du frevo, et aussi avec la distorsion. Retrouver ces guitares hypnotiques comme le sont les guitares africaines, avec ces lignes qui se répètent en boucle…

O. C. : Sur l'album, il y a ce morceau "Da Calçada Pro Lobato", le titre qu'interprète Gerônimo, où j'avais bien perçu cette influence africaine qui me rappelait effectivement la musique congolaise, la rumba ou le soukouss. Mais j'ai aussi l'impression que le morceau est un hommage à Pio Lobato, la vedette paraense de la guitarrada ?

Robertinho Barreto : Oui, c'est tout à fait ça. J'ai voulu rendre un hommage à Pio. La musique lui est dédiée mais il s'est passé beaucoup de choses avant ça. J'avais déjà participé à une rencontre à Salvador entre la guitarra baiana et la guitarrada. Il y avait Mestre Vieira et Pio. Et j'avais en tête ce qu'avait dit Hermano Vianna, l'anthropologue. Il disait que les deux styles de guitares typiquement brésiliens, avec leur esthétique, leur façon de jouer, étaient la guitarra baiana et la guitarrada. Ce sont ces références qui m'ont inspiré ce morceau.

O. C. : Comme la guitarra baiana, la guitarrada est un style régional. Il est typique du Pará mais j'ai l'impression que Pio Lobato est devenu une référence nationale auprès des musiciens, beaucoup l'adorent. Pour autant, la guitarrada touche-t-elle aussi le grand public ?

Robertinho Barreto : Bien sûr, les musiciens l'apprécient mais elle commence aussi à s'immiscer dans la MPB. Avec Catatau (Cidadão Instigado, ndla) qui est un producteur et chanteur mais aussi d'autres qui commencent à s'y intéresser, et ainsi qu'à la chanson brega. Et la guitarrada accède ainsi à une scène contemporaine très forte. J'ai vu ces choses qui arrivent ici, comme la lambada... Et la guitarrada elle-même possède aussi ces mêmes influences africaines, comme celles de la musique angolaise des années 70 notamment : Bonga, David Zé, Jovens do Prendo. Tous ces groupes utilisaient ce style de guitare mi-soukouss, mi-caribéen. Et la guitarra baiana, quand elle est jouée avec un son clair, sans la distorsion, peut se rapprocher du style de la guitarrada. Et j'ai déjà évoqué avec Pio la possibilité d'un projet guitarrada-guitarra baiana. Et quand le morceau a été fini, j'avais en tête tout ça, et j'en ai profité pour en faire un hommage qui s'amuserait avec ces références de Belém. Et il y a aussi cette influence que tu as perçu de la guitare africaine, comme dans le soukouss ou en Angola. Dans mes influences, cela se sent.

O. C. : J'ai l'impression que la musique de Baiana System pourrait plaire à différents publics. Je suis persuadé que ça pourrait plaire au public rock parce que la guitare y est très en avant. Dans le rock justement, y a-t-il des guitaristes qui t'aient influencé ? Et ressens-tu cette dimension dans ta musique ?

Robertinho Barreto : Je ne sais pas, peut-être, peut-être... Avant ça, je faisais partie d'un groupe de rock de Salvador, Lampironicos. Et, à cette époque, nous avions un morceau déjà à la guitarra baiana, c'était quand je commençais à faire des recherches à son sujet. Le morceau s'appelait "Jegue Beck" ("Âne Beck", ndla), qui était un hommage. Et j'ai bien sûr été influencé par ces guitaristes dont l'importance est universelle, mais au final, je pense que ce que j'ai voulu développer est lié à la musique africaine, en allant chercher dans ce sens. J'étais un peu fatigué du côté guitar-hero qui est plus une notion anglo-américaine avec un type dans son coin. Et on est plus libre si on laisse de côté cet aspect-là. Alors que quand on voit Sékou Diabaté du Bembeya Jazz, on réalise que ce type est complètement dans la musique et pas dans son coin. Ce qui m'intéresse, c'est beaucoup plus l'idée d'un son qu'un guitariste en particulier.

O. C. : Le son de Baiana System est typiquement bahianais. Si tu y modernises la guitarra baiana, on y entend aussi beaucoup les percussions, en particulier le timbau qui, lui, a été modernisé par Carlinhos Brown. Tu as fait partie de Timbalada, es-tu proche de lui ?

Robertinho Barreto : Oui, même si dernièrement on s'est moins vu. Mais à l'époque de Timbalada, on était souvent ensemble. J'ai enregistré plusieurs disques avec lui et Timbalada. Puis, comme on était proches, il a produit quelques titres du premier album des Lampironicos et nous a permis d'enregistrer dans son studio, l'Ilha dos Sapos. On est toujours resté proches, il connaît bien le travail de Baiana System, il a accompagné le projet. On avait même pensé à ce qu'il participe à notre album mais ça n'a pas pu se faire. C'est lui qui a ouvert le concept de système, et pas seulement de sound system. C'est plutôt à l'image de notre fonctionnement, c'est-à-dire un système dont les parties se complètent. Là, il y a Russo Passapusso, notre chanteur, qui vient des sound-systems, qui a été embolador. Et véritablement Brown a ouvert ce concept, comme il a bien sûr ouvert la voie pour les percussions, pour le timbau. Toute percussion à Salvador qui soit venue après lui, a reçu son influence. D'une forme ou d'une autre. Pas seulement dans le son mais aussi dans la posture, je ressens ça chez la plupart des percussionnistes que je vois.


O. C. : Baiana System est aussi un projet fédérateur puisque l'album réunit plusieurs générations de Bahianais. On y retrouve Roberto Mendes et Gerônimo pour les "anciens" et Russo Passapusso et Lucas Santtana pour les "jeunes"... C'était l'idée, enregistrer un album trans-générationnel ?

Robertinho Barreto : Oui, je crois. Mais tout s'est passé très naturellement. On parlait tout à l'heure de "Da Calçada pro Lobato", il y avait aussi l'influence de Gerônimo dans ce morceau, même s'il y a la guitarrada. Marcelo Seco, le bassiste, et lui sont cousins et ils se connaissent très bien. Quand j'ai eu la musique, c'était évident pour moi que c'était lui qui devait la chanter. Sa participation illustre aussi cette idée de système. Elle montre à quelle source nous buvons. C'est la même chose avec Roberto Mendes. C'est une référence à la guitare et les choses se sont faites très spontanément. On l'a appelé, il est venu et il a joué. Et chanté. Il a parlé aussi, parce que le morceau auquel il participe est mi-parlé mi-chanté. Pareil pour Lucas. Il est passé et ça s'est fait spontanément. Mais c'est quelque chose de très important pour nous, c'est comme ça qu'on apprend, qu'on s'avance dans notre spirale.

O. C. : Ton disque est en téléchargement gratuit. Pour les musiciens de ta génération, il est plus important de faire découvrir sa musique et la jouer en concert que de vendre des disques ?

Robertinho Barreto : Je pense que c'est quelque chose qui touche tout le monde, d'une manière ou d'une autre. On ne peut rien y faire, rien contrôler de tout ça. Et il y a plusieurs expériences dont Lucas est d'ailleurs un pionnier. 3 Sessions in a Greenhouse est un disque qu'il a mis en téléchargement gratuit et qui a été beaucoup téléchargé, mais même malgré ça, c'est un disque qui s'est plutôt bien vendu. Les gens l'avaient téléchargé mais quand ils allaient au concert, ils étaient prêts à acheter le CD à la sortie. Alors qu'on le veuille ou non, c'est comme ça. On n'est encore qu'au milieu du chemin et on sait pas comment ça va évoluer. Et ce qui est sûr aujourd'hui, c'est qu'internet est un moyen de divulgation, et ça on l'a bien compris. Pour Baiana System, c'est comme ça que ça s'est passé. Il y a beaucoup de monde qui nous connaissait par internet, ça circulait sur les réseaux sociaux. 


O. C. : Avec Baiana System, vous jouez plutôt sur Bahia ou plus dans le reste du pays ?

Robertinho Barreto : Je pense qu'on atteint un certain équilibre. En ce moment, on est sur plusieurs projets qui nous permettraient de tourner dans tout le pays. Il y a Conexão Vivo, Projeto da Oito, Caixa Economico, tous ces projets qui peuvent être réalisés grâce à des subventions. Tout ça crée un circuit. Et parfois, tu joues pour rien ou presque mais c'est comme de proposer tes albums sur internet, ça te fait connaître. Et tous ces projets permettent aux artistes de tourner. Et c'est vrai aussi qu'il y a des entreprises qui aident beaucoup les artistes. Natura, par exemple, a un projet très intéressant. Petrobras aussi. Au Brésil, il existe diverses possibilités pour un artiste de vivre de sa musique. Y compris les moyens les plus classiques. Alors, même si on ne peut plus faire tourner les groupes comme avant, si les cachets ont baissé, tout ça permet de faire vivre les musiciens au Brésil.

O. C. : Vous donnez beaucoup de concerts sur Salvador ? Est-il possible à un musicien d'y vivre sans jouer de l'axé music ?

Robertinho Barreto : C'est toujours difficile. Dans mon cas, comme je te le disais, je m'en tire aussi parce que je fais de la radio, que j'ai plusieurs émissions et que ça me donne une sécurité. Mais c'est déjà mieux qu'il y a quelques années, tu n'aurais pas pu envisager de faire seulement les choses qui te plaisent. Aujourd'hui, c'est un scénario envisageable. Il y a une petite scène ici, et elle va travailler avec la scène de Rio. On parlait de Lucas, j'ai joué dans son groupe quand il était venu à Salvador. Et Marcelo Seco aussi, et Juninho, le percussionniste qui joue avec nous en ce moment. Et ces artistes qui font une musique personnelle, intéressante, sont plus accessibles.


Mais trouver des lieux pour jouer à Salvador devient compliqué. Salvador ne possède pas encore un circuit qui te garantisse de jouer régulièrement et de jouer seulement à Salvador. Non, tu es obligé de jouer avec d'autres personnes et de tourner pour espérer t'en sortir.

O. C. : Beaucoup d'artistes brésiliens s'installent à São Paulo ? Et toi, est-ce une possibilité que tu as déjà envisagé ? Ou ton inspiration vient tellement de Bahia que tu estimerais difficile de faire ce que tu fais ailleurs ?

Robertinho Barreto : Oui, je crois. Bahia se reflète dans ma musique. J'ai l'impression que, parfois, quand les gens s'installent à São Paulo, ils cessent d'évoluer. Et je n'ai pas l'impression qu'aujourd'hui ce soit une nécessité d'habiter à São Paulo. Ca ne compense pas le coût de la vie là-bas. Je n'en sens pas la nécessité aujourd'hui comme ça pouvait l'être il y a quelque temps. Tu sais, avec internet, la manière dont tu peux faire circuler ta musique, entrer en contact avec les gens, il n'y a pas besoin d'être à São Paulo pour que les gens connaissent Baiana System. Et même si tu étais là, ce n'est même pas sûr que tu puisse t'intégrer à un circuit qui te permette de jouer. Tu peux faire ton truc de n'importe où. Notamment de Bahia, bien sûr ! Et puis, tu vois, je suis marié, j'ai une fille, tu imagines pour s'installer là-bas, il faut tout réorganiser. Je préfère rester à Bahia.

O. C. : Chez certains artistes de São Paulo, on sent une forte influence des traditions et des musiques afro-brésiliennes Chez quelqu'un comme Kiko Dinucci, par exemple. Es-tu sensible à son travail ?

Robertinho Barreto : Bien sûr, que je connais Kiko ! (se penchant en arrière pour accentuer son enthousiasme). Ce "marché indépendant", entre guillemets, j'aime pas trop le terme, dans cette scène, tout le monde finit par se connaître. Il y a un dialogue, une proximité entre les musiciens. Et tout le monde, à un moment, va se retrouver sur des projets communs. Par exemple, Chico Correa qui est notre DJ depuis le début, monte un projet avec Juninho Costa, qui est un super guitariste, qui a joué avec Brown, avec Ivete, avec tous ceux que tu peux imaginer, un type très bon. Et ce type a aussi fait des trucs avec Kiko. Kiko est un des artistes les plus créatifs de cette nouvelle génération de São Paulo. Comme compositeur, comme producteur aussi, j'ai vu des choses merveilleuses de Kiko. Padê avec Juçara Marçal est excellent. On a déjà eu quelques idées ensemble, avec la guitarra baiana et sa guitare. On a déjà parlé de monter un projet ensemble, d'autant que lui travaille beaucoup à partir de projets. Maintenant, c'est Metá Metá. J'aimerais bien faire quelque chose avec lui. Aussi parce son jeu de guitare est très spécial, et la façon dont il s'inspire des musiques africaines m'intéresse également. Ca pourrait donner lieu à un super dialogue entre nous, entre son univers et ce que je cherche. On en a déjà parlé : 'allez, viens, on va faire un truc ensemble'. Et aussi comme compositeur, je trouve qu'il est déjà très mûr.

O. C. : Y aura-t-il bientôt un nouveau disque ? Quels sont tes ambitions pour l'année qui vient ?

Robertinho Barreto : On y pense, il y a déjà des morceaux qu'on joue en concert. Il y a déjà des participations de prévus. Avec Lazzo Matumbi, par exemple, qui est aussi une figure des musiques noires de Bahia. Il y a Ilê Ayiê, parce qu'on aimerait bien enregistrer une base d'Ilê Ayiê pour faire un morceau. On était avec eux à Shangaï l'an dernier pour jouer pendant l'exposition universelle. On va essayer de faire quelque chose ensemble. Marcia Castro, aussi, on va peut-être faire quelque chose avec elle bientôt.

O. C. : Et une tournée en Europe ?

Robertinho Barreto : On aimerait bien revenir en Europe, pouvoir tourner dans les festivals et sur ce marché international. Parce qu'on sent bien que Baiana System a ce potentiel. Et c'est aussi important pour mûrir artistiquement de voyager, se confronter à cet environnement nouveau. Parce que les festivals, c'est un truc européen, les Américains ne savent pas organiser de festival, des shows oui, mais pas des festivals. C'est quelque chose que j'ai vécu avec Timbalada en tournant. Mais, ici, au WOMEX, les retours ont été super positifs. C'est pratiquement sûr qu'on viendra jouer l'an prochain.

OK, Roberto, on t'attend !


Pour vous convaincre du potentiel de leur musique, une visite sur le site de Baiana System s'impose. Vous pourrez toujours y trouver l'album en téléchargement gratuit !