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samedi 31 décembre 2011

Le Top 10 du Dr. Funkathus : les coups de cœur de 2011


D'accord, proposer une sélection de ses albums préférés de l'année, c'est : 1. arbitraire, 2. paresseux, 3. ça ne vole pas très haut, etc... Ceci posé, comme une année ne se passe heureusement pas sans coups de cœur, je souhaite une fois de plus les partager après les avoir déjà présentés plus en détail tout au long de 2011. Autrement dit, quand on n'aime pas, pas de palmarès ! Or, cette année, quelques albums m'ont beaucoup plu, touché ou fait vibrer.

Etant entendu que cette sélection vaut à un instant T, j'avais l'an dernier laissé la place à l'inconnu et au changement d'opinion en ne proposant qu'un Top 9 ! Et comme il n'y a que les imbéciles qui ne changent pas d'avis, si je devais refaire aujourd'hui cette sélection 2010, elle serait considérablement différente de celle proposée alors !

Il n'y a pas eu cette année un album très largement au-dessus des autres comme l'avait été The ArchAndroid de Janelle Monáe. Cette année, les choses sont plus serrées, il y a deux albums que j'ai bien du mal à départager et, à vrai dire, je m'en fous un peu. Ce genre d'exercice est déjà suffisamment bêta pour ne pas y rajouter de la mesquinerie. Voilà : il y a deux albums que j'adore plus que les autres. Metá Metá de Kiko Dinucci, Juçara Marçal et Thiago França et Nó Na Orelha de Criolo. Et, hormis, ces deux-là, l'ordre n'a aucune espèce d'importance. Je ne suis pas encore assez maniaque pour tenir compte d'un critère subsidiaire positiviste, le compteur de lectures de mon juke-box virtuel !

Et je précise aussi que ce n'est pas non plus contradictoire que la liste que j'ai proposée à Vibrations soit sensiblement différente de celle de l'Elixir. Pour Vibrations, j'avais adopté un point de vue plus objectif, ou vaguement, avec l'idée de relever des albums "qui comptent" sans être trop exclusivement brésilo-centré. Ici, qu'on ne s'étonne par contre pas de ne trouver quasiment que des albums brésiliens : ce sont aussi les disques que j'ai le plus écouté, tout bonnement !

Enfin, chose extraordinaire, sept des mes dix albums préférés de l'année ont été proposés en téléchargement gratuit (mp3 320 kbps) par leur auteur !


1. Kiko Dinucci, Juçara Marçal et Thiago França, Metá Metá (Desmonta)


En trio acoustique, Kiko, Juçara et Thiago ont signé un album fantastique d'une profonde spiritualité, très inspiré par le candomblé et les religions afro-brésiliennes. Ils jouent une musique qui tend vers l'élévation, qui excelle tant dans la détente que dans la tension. Une musique qui passe de ballades tout en apaisement apollinien à des montées hypnotiques évoquant les figures d'orixas dans la fièvre d'un afrobeat réinventé et porté par la voix sublime de Juçara. Essentiel.

Lire : la chronique et un entretien exclusif sur l'Elixir et la chronique adaptée pour le site de Vibrations...
A télécharger gratuitement sur le site de Kiko ou sur la Musicoteca

et

1. Criolo, Nó Na Orelha (ôLôKo Records)


Si Lucas Santtana est la grande révélation brésilienne en Europe, c'est Criolo qui est la véritable révélation de l'année au Brésil ! Le rappeur de Grajaú, quartier périphérique de la Zona Sul de São Paulo, a signé un album magnifique qui le voit endosser un rôle de chanteur, voire même de crooner ! Grâce à l'appui, le talent et les encouragements de Daniel Ganjaman et Marcelo Cabral, ses producteurs, il a sorti un disque d'une grande variété, brassant le rap avec l'afrobeat, le samba ou le reggae. Bouleversant et toujours à fleur de peau. Et, il faut bien le dire, avec cette mue, il a probablement dû réaliser que sa voix de chanteur est bien meilleure que sa voix de MC !  "Linha de Frente" et "Bogotá" sont aussi parmi mes chansons préférées de 2011.

Lire : la présentation de l'album et pas mal d'autres petites choses sur Criolo...
A télécharger gratuitement sur le site de Criolo ou sur la Musicoteca

3. Passo Torto (Kiko Dinucci, Marcelo Cabral, Rodrigo Campos et Romulo Fróes) (YB)


C'est la loi de la survie dans le monde de la musique brésilienne : les musiciens sont dans la nécessité de mener plusieurs projets de front. D'un impératif économique, on ne s'attendrait pas à trouver un tel niveau d'excellence. Ainsi, notre bande de jeunes musiciens paulistes se configure et re-déploie en une multitude de formations à géométrie variable et en albums passionnants. Ensemble ou séparément, on retrouve donc Kiko Dinucci, Marcelo Cabral, Thiago França, Rodrigo Campos, Guilherme Held, ou Romulo Fróes trustant cette sélection de mes albums favoris de 2011. Passo Torto, c'est la rencontre de trois compositeurs qui ont écrit à quatre mains les chansons de ce disque, accompagné d'un formidable contrebassiste qui, de son archet, donne une belle profondeur au son de l'ensemble. Un disque de cordes, uniquement : guitare, cavaquinho et contrebasse. Contrairement à Metá Metá, l'autre disque de Kiko Dinucci sorti  cette année, il n'est plus question ici d'élévation mais de spleen urbain.  De désenchantement plus que de foi. Avec la qualité du son YB, produit par Mauricio Tagliari et mixé par Carlos "Cacá" Lima. Un album dont se détache la chanson "Cidadão", absolument magnifique. Romulo n'a peut-être jamais aussi bien chanté que sur ce titre.

Lire : la chronique de l'album "La Mélancolie à nu"
A télécharger sur le site de Passo Torto ou sur la Musicoteca

4. Seu Jorge, Músicas Para Churrasco, Volume 1 (Universal)


Après son album "américain" avec le groupe Almaz, signé sur le label californien Now Again, Seu Jorge est retourné au Brésil et il consacre donc un album, voire même une trilogie, à une institution nationale au Brésil : le barbecue ! Et pour ça, il balance un disque hyper funky où il continue de brailler de sa voix éraillée d'écorché ! La "musique pour barbecue" est-elle fonctionnelle, demandais-je à son propos cet été ? Elle l'est devenue, oui, mais pas pour cuire ma viande : c'est le disque que je fous à fond quand je fais les sols et passe balai et serpillière. Le truc qui donne du cœur à l'ouvrage : "Olé Olé" !!!

Lire la chronique "Le Barbecue de Seu Jorge"

5. Mariana Aydar, Cavaleiro Selvagem Que Te Sigo (Universal)


Pour le plus formidable travail d'orchestration de l'année. Entouré de musiciens brillants, le maestro bahianais Letieres Leite (Orkestra Rumpilezz) tisse une toile instrumentale de grande classe.

Lire la chronique

6. Pipo Pegoraro, Taxi Imã (YB)


L'afrobeat commence à faire naître des vocations au Brésil et le phénomène est récent. C'est sa rythmique élastique qui donne sa cadence au disque de Pipo Pegoraro. Entouré d'une floppée de musiciens, il prend le temps de faire durer les morceaux et y pose sa voix en douceur. Le genre de disque qu'on réécoutera volontiers avec le retour des beaux jours.

Lire la chronique "Ou comment Pipo Pegoraro imagine l'afrobeat tropicaliste"
A télécharger sur la Musicoteca

7. Anelis, Sou Suspeita Estou Sujeita Não Sou Santa (Scubidu Records)


Après avoir fait partie du groupe Dona Zica, Anelis Assumpção se lâche enfin et sort son premier album. Depuis son adolescence Anelis chante, depuis qu'elle accompagnait sur scène son père, Itamar Assumpção. C'est d'ailleurs avec la voix d'Itamar et une de ses compositions encore inédite que s'ouvre le disque, provoquant une étonnante continuité de l'œuvre familiale avec le fantastique "Mulher Segundo Meu Pai". Et cet album est une œuvre ambitieuse, longue comme un double-LP, qui la place d'emblée parmi les artistes de sa génération à suivre de près.

Lire la chronique "Ou comment la fille d'Itamar Assumpção s'est fait un prénom"
A télécharger sur la Musicoteca


8. The Dø, Both Ways Open Jaws (Cinq7)


Les amateurs d'indie pop ne considèreront peut-être pas le deuxième album de The Dø comme une des réussites de l'année. Si je ne me trompe, il figure seulement à la 37ème place du classement pop/rock/rap des Inrocks. Je m'en tamponne. Pour moi qui n'écoute que peu de pop/rock (parce qu'à l'écoute, mon intérêt est souvent trop vite gagné par l'ennui)  Both Ways Open Jaws est un album qui m'a captivé. The Dø, couple d'amour et de musique, Olivia Merihlati et Dan Levy, semble littéralement touché par la grâce. On a l'impression qu'il ont déjà tellement tout intégré, des field recordings d'Alan Lomax à l'electro pop Micachu, qu'ils peuvent désormais créer en toute liberté, avec naturel et évidence.

Lire la chronique

9. Romulo Fróes, Um Labirinto em Cada Pé (YB)


Romulo Fróes aimerait que l'on oublie parfois sa réputation de penseur de la musique brésilienne actuelle pour que l'on se concentre sur ses disques, pour ne pas que ses analyses pointues fassent de l'ombre à sa musique. Sur cet album produit par Mauricio Tagliari, aucun risque qu'on soit distrait de la musique : les textures sonores sont suffisamment denses avec les guitares de Guilherme Held, le cavaquinho de Rodrigo Campos et le saxophone de Thiago França, et la voix de Romulo a gagné en assurance. Ouf, il peut continuer à être bavard quand il parle de musique, on l'écoutera et le lira toujours avec intérêt, cela ne nous distraira pas de l'essentiel !

Lire la chronique "Comment traverser les murs du labyrinthe"
A télécharger sur son site ou sur la Musicoteca

10. Caçapa, Elefantes na Rua Nova (Garganta Records)


Il fallait un album "difficile" dans la liste, lequel se révélait très vite hypnotique. Un disque instrumental qui va savamment dénicher le psychédélisme au fin fond d'un tradi-moderne idiosyncrasique. C'est tout ça qu'explore les trois violas dinâmicas polyphoniques de Caçapa.

Lire la chronique "Caçapa et la finesse des éléphants"
Le site très didactique de Caçapa.

Festoyez bien !

mercredi 9 novembre 2011

Le Trio Metá Metá au grand complet : un entretien pour l'Elixir


Metá Metá, l'album de Kiko Dinucci, Juçara Marçal et Thiago França est assurément mon coup de cœur de l'année. Une œuvre intense qu'on écoute et réécoute sans se lasser. Après les messages sympas qu'ils m'ont adressé sur Facebook, l'idée de réaliser une interview s'imposait. Juçara et Kiko en avait accordé une très longue à Marcio Bulk, pour son blog Banda Desenhada. Je l'ai traduite car c'était le genre d'interview dont on peut rêver. Alors, je n'ai pas encore eu la chance de les rencontrer et de papoter autour de quelques bières et bolinhos de bacalhau (des accras de morue). A défaut, il y a Skype et c'est déjà très bien.

Nous nous étions donnés rendez-vous lundi 24 octobre, un peu avant minuit heure française. Cette semaine-là, ils lançaient le CD de Metá Metá, alors que sa version digitale était sortie quelques mois plus tôt. Pour l'occasion, ils donnaient un grand concert au SESC Pompeia, une belle salle de São Paulo. Et les extraits postés sur YouTube donnent vraiment des regrets de ne pas avoir pu y assister ! Ce lundi soir, ils s'étaient retrouvés ensemble chez Kiko. Thiago étant un peu en retard, nous avons commencé sans lui.

J'ai commencé par les féliciter. Et les remercier également car leur musique m'enthousiasmait tellement qu'elle m'avait donné l'élan pour sortir de ma réserve et inciter à faire découvrir ici leur musique. C'est ainsi que la chronique de l'album que j'avais publié a été reprise sur le site de Vibrations. Et j'espère que ce n'est qu'un début, qu'ils auront l'occasion de bientôt venir présenter en Europe leur musique, si profondément brésilienne, profonde de la spiritualité afro et ouverte sur le jazz ou l'afrobeat. Faire que la bande à Kiko devienne une révélation sous nos latitudes demandera plus que les modestes chroniques de l'Elixir. Mais on va y travailler.


O. C. : Le son de Metá Metá est très original. Entièrement acoustique, d'inspiration afro mais sans percussions sur plus de la moitié des titres. A vous trois, vous ne sonnez comme aucune autre formation. Ce son était-il pensé ou improvisé sur le moment ? Car c'est une idée très osée de faire une musique d'inspiration afro d'où les percussions soient le plus souvent absentes ?

Kiko Dinucci : Je pense que la principale caractéristique de Metá Metá, c'est de proposer des chansons presque nues. Les chansons passent avant tout. Les paroles et la mélodie. C'est ce qu'on a voulu faire, un disque avec peu d'instruments et où la chanson serait très peu vêtue. L'inspiration afro se retrouve dans les structures des morceaux, dans la façon de chanter de Juçara.

O. C. : Il y a également la dimension spirituelle, cette influence des religions afro-brésiliennes qui imprègne tout l'album...

Juçara Marçal : Pour nous, cette spiritualité transparaît dans tous nos projets parce que nous en sommes très proches. Que ce soit par rapport à la musique, ou la dimension religieuse également. C'est une proximité qui est même antérieure au fait de faire de la musique. Et, dans les arrangements, les lignes de guitare de Kiko, par exemple, fonctionnent sur une économie de moyens, avec des motifs simples et qui se répètent et se maintiennent durant toute la chanson. Et ça valorise le poème.

O. C. : Avant Metá Metá, tu avais un groupe nommé Bando Afromacarrônico. A l'origine, on parle une langue macaronique est inspirée du latin et sonne comme du latin même sans en être. Voulais-tu montrer l'influence afro où parfois, au Brésil, on utiliserait des mots soi-disants yorubas mais qui n'en sont peut-être pas vraiment ?

Kiko : Quand j'ai pris ce nom, c'était un hommage à Adoniran Barbosa ou Paulo Vanzolini, deux sambistes de São Paulo qui avaient des origines italiennes. Aussi en pensant à Bixiga, un quartier à São Paulo, où on trouve beaucoup de Noirs et de personnes d'origines italiennes. L'idée, c'était de mêler ces deux influences italienne et afro. C'est aussi un jeu de mot à en hommage à ces deux cultures…

O. C. : Dans l'entretien que vous avez accordé à Marcio Bulk pour Banda Desenhada, vous parlez des difficultés de vivre de sa musique dans le schéma actuel. Vous dites aussi la nécessité d'avoir plusieurs projets, voire plusieurs activités. Mais, en même temps, vous semblez très attachés à la liberté d'être indépendant, sans compromis artistiques.  

Juçara : Pour les musiciens, c'est une nécessité d'avoir plusieurs projets. On ne peut pas en avoir un seul. Je donne des cours de chant et je chante dans deux autres groupes. Thiago, Marcelo Cabral et les autres jouent dans plusieurs groupes. C'était différent à l'époque. Maintenant, il faut rester ouvert et être réactif.

Kiko : Cette manière de collaborer ensemble d'un projet à l'autre, c'est quelque chose d'assez nouveau. Cela ne se passait pas comme ça il y a quelques années de cela. S'aider dans les projets les uns des autres, c'est la seule façon de faire pour que la machine continue de fonctionner. Parfois, tu seras payé, d'autres fois pas du tout, mais tu t'impliques de la même manière. S'aider les uns les autres permet de maintenir la production.

O. C. : Et la dimension éthique ?

Kiko : Pour la majorité d'entre nous, le fait d'être indépendant n'est pas un choix. Tout le monde aimerait bien être sur un gros label mais au Brésil, les majors sont mourantes. Tout le monde aimerait bien pouvoir enregistrer un disque qui coûte cher mais c'est devenu quelque chose d'irréel. Alors, non, on ne choisit pas vraiment d'être indépendant, mais si on ne l'était pas, on ne ferait plus rien. S'il fallait attendre une major, on ne ferait rien. Ce n'est donc pas un choix éthique. Et les majors se cassent toutes la figure. Au Brésil maintenant, même sur MTV la plupart des musiciens diffusés sont indépendants. Ce n'est plus si difficile de passer sur MTV.

O. C. : Je ne connais pas São Paulo. Je n'y suis passé que pour des escales qui ne me laissaient pas le temps de sortir de l'aéroport. Je l'ai survolée et, même en avion, ça dure déjà une éternité. Dans une ville aussi grande que São Paulo, habitez-vous proches les uns des autres ? Dans un même quartier ?

Kiko : Oui, assez proches, il y a des quartiers où habitent beaucoup de musiciens.Sinon, c'est vrai que c'est très long d'aller parfois voir quelqu'un qui est installé ailleurs... Ca te prend vite des heures.

O. C. : Parce que sans connaître la ville, j'avais une image où les gens de São Paulo passent beaucoup de temps dans les embouteillages, des heures coincés dans leur voiture. Ou dans le métro, les transports en commun. Et j'avais aussi cette image de Los Angeles où les musiciens, bloqués dans heures dans leur voiture, en profitent pour écouter leurs derniers mixes, leurs démos, la musiques des autres. J'avais cette image de Missy Elliott dans son Hummer en train d'écouter ses mixes et je me demandais si c'était également votre cas. Sans le Hummer... (J'avais préparé cette question pour rire un peu mais elle est tombée à plat, ndla)

Kiko : Oui, c'est vrai que quand on doit se déplacer, on écoute de la musique dans le métro, sur nos iPods, en voiture. Mais il y a aussi toujours beaucoup de musique dans la rue à São Paulo, beaucoup de son, la musique des disquaires qui se mélange au bruit des voitures et aux cris des camelots.

O. C. : Dans vos propos, on sent un attachement très fort à São Paulo, comme une revendication, une affirmation de l'influence de la ville sur votre identité et votre musique. Mais on ressent aussi que c'est une revanche. On se souvient de la sentence définitive de Vinícius de Moraes qui avait déclaré que São Paulo était le "tombeau du samba" le "túmulo do samba", avez-vous quelque chose à prouver pour démentir cette représentation assez répandue ?

Kiko : Si tu prends la musique pop, c'est une nouveauté qu'il y ait une musique paulistana pop. São Paulo a toujours été cosmopolite et absorbait les autres cultures mais il lui manquait sa culture propre. Aujourd'hui, tout à coup, on commence à montrer au Brésil notre propre musique. Dans les années quatre-vingt-dix, la musique du Nordeste était présente ici avec Lenine, Chico César, Chico Science. Maintenant, c'est une nouveauté, on peut exister avec notre propre style.

Autrefois, dans les années cinquante, un des rares musiciens paulistes à être connu dans tout le pays était le sambiste Adoniran Barbosa, on pouvait l'entendre à la radio n'importe où dans le pays. Après il y eut la Jovem Guarda, et ici Os Mutantes. Le rock dans les années soixante-dix. Dans les années quatre-vingt, il y eut ce qu'on a appelé la Vanguarda Paulistana : Arrigo Barnabé, Itamar Assumpção… C'était une musique qui était considérée difficile et n'a donc pas eu beaucoup de succès populaire. Mais c'était bien une musique faite à São Paulo, qui avait l'accent de São Paulo, le style de São Paulo.


O. C. : Aujourd'hui, vous faites partie d'une scène indépendante très active, très emblématique de São Paulo. On a vraiment l'impression qu'il se passe quelque chose de fort et de très particulier ici. Par exemple, vu d'Europe, on peut être étonné que vous lanciez vos albums en téléchargement gratuit. Parce que vous vivez de la scène ?

Thiago França : Les choses sont très variables. Hier, j'ai joué gratuitement, aujourd'hui, j'ai eu un cachet. Toutes les situations sont possibles. Parfois, je vais toucher 50, 100, 200 ou d'autres fois 1000 R$. Le truc, c'est qu'on est toujours en train de jouer. Et proposer le disque gratuitement est finalement une avancée. Parce qu'à l'époque, dans les années quatre-vingt-dix par exemple, à l'ère des labels, tu devais presque payer pour jouer. En rendant ton disque disponible, tu multiplies les opportunités de jouer…

O. C. : Dans ce marché de la musique en pleine crise, on a l'impression que vous êtes vraiment en train d'inventer un nouveau modèle...

Thiago : C'est la nécessité, oui ! Parce que la réalité, c'est qu'on vit mal, que la situation est difficile. Il y a finalement peu de musiciens qui peuvent vivre de leur musique sans avoir une autre activité. C'est mon cas, c'est super, mais c'est toujours difficile. Ce qui est bien, c'est qu'en ce moment, on se retrouve nombreux à partager la même approche pour faire de la musique ensemble...

O. C. : Après avoir sorti la version digitale il y a quelques mois, vous vous apprêtez à lancer le CD de Metá Metá. Est-ce pour la satisfaction de voir se concrétiser le projet par l'objet physique, avoir le support matériel dans les mains ? Ou parce que vous espérez quand en vendre quelques uns ?

Juçara : Les choses se sont inversées. Auparavant, les gens se préoccupaient d'abord de faire un album et de le sortir en CD et, ensuite, ils pensaient à faire des concerts. Maintenant, c'est seulement à partir des concerts que l'on peut penser à vendre des CDs. On a bien compris qu'on ne pourrait pas gagner d'argent avec des CDs, que ce c'était fini. Donc, il est plus intéressant que les gens connaissent notre musique. C'est beaucoup plus avantageux pour nous. Les gens téléchargent, connaissent notre musique, s'y intéressent et viennent assister à un concert. Alors, bien sûr, nous sommes obligés de faire beaucoup plus de concerts mais c'est possible. Et les gens qui viennent au concert, après seulement ont envie d'acheter le CD. Le processus s'est inversé.

O. C. : Kiko, tu écrivais sur un de tes blogs que Fulano Sicrano œuvrait pour la démocratie digitale. Derrière ce mystérieux Fulano Sicrano ("machintruc" en français ?) se cache le créateur du site Um Que Tenha où tous les jours des albums de musique brésilienne en téléchargement gratuit et pirate. Même s'il ne demande pas l'autorisation des artistes pour mettre en ligne leurs albums, tu défends sa démarche ?

Kiko : C'est un peu comme une réforme agraire. Les gens ici au Brésil ont un tel déficit d'éducation que le moyen de leur donner accès à la culture musicale par ce biais est très rapide. Par exemple, en mettant les disques en téléchargement, cela permettra par exemple à un gamin à l'autre bout du pays, dans le Natal. Ce gamin pourra le télécharger, connaître et étudiera musique. Je ne connais aucun programme du gouvernement qui fasse la même chose que Um Que Tenha. Ce qu'il fait est considéré comme criminel seulement parce qu'il enfreint la loi sur les droits d'auteur et qui est une loi vieille de deux cent ans et qui est complètement dépassée. 

Thiago : Le piratage est une question délicate. Car si tu analyses le texte de loi, Fulano, le type qui organise Um Que Tenha, n'est pas un pirate. Car il facilite seulement l'accès aux œuvres mais ne gagne rien, il n'y a pas de commerce là-dedans, rien de lucratif.

O. C. : Metá Metá a reçu un accueil très enthousiaste, la critique est unanime. Qu'est-ce qu'on peut vous souhaiter ?

Kiko, Juçara et Thiago (en chœur)  : Jouer !

Kiko : Oui, jouer. Jouer beaucoup. Parce qu'on peut mettre notre disque en téléchargement gratuit, mais ici à São Paulo, pour survivre il faut jouer, jouer beaucoup. Chaque chose alimente l'autre : parce que les gens qui téléchargent vont venir assister à nos concerts. Et que ça nous donnera plus d'occasions de jouer. Mais ce qui se passe ici, avec cette nouvelle scène pauliste, c'est que tu dois jouer. C'est un impératif. Si tu t'arrêtes quelques mois, tu disparais, on t'oublie. C'est comme ça, on joue, on compose, on improvise des concerts. Nous sommes dans un rythme de production constant et donnons beaucoup de concerts.

O. C. : Alors, vous ne pouvez même pas prendre de vacances ?

Kiko, Juçara : Non ! (rires) A São Paulo, ça ne s'arrête jamais. Personne ne s'arrête. Ici, même le lundi soir à minuit, le métro est bondé. On a bien intégré ce schéma de ne jamais s'arrêter. C'est comme ça que l'on vit alors, je ne sais pas si c'est bien, si on n'est pas déjà devenus dingues mais c'est comme ça, c'est comme être vivant.

O. C. : Est-ce que vous attachez de l'importance à la reconnaissance internationale ? Aimeriez-vous avoir l'opportunité de venir jouer en Europe ?

Le pouce levé de Thiago apparaît à l'écran ! (rires)

Thiago : En vérité, bien sûr. Toute reconnaissance est la bienvenue. Mais notre grande victoire, c'est d'être reconnus au supermarché (rires). Le plus important demeure de faire des concerts ici. Il y a encore beaucoup de zones de São Paulo où on ne joue pas encore. Il y a encore des coins où on ne nous connaît pas.

Kiko : J'aimerais beaucoup voyager. Celui qui dit qu'il perd de l'argent en jouant à l'étranger a dû aller aux Etats-Unis parce que là-bas, c'est . Mais je suis allé déjà en Europe où j'ai joué en Allemagne et en Italie. En deux semaines, j'ai gagné ce que je touche ici en trois mois. Alors, je trouve ça bien (rires).

Avant de reparler du nouvel album de Kiko, avec Rodrigo Campos, Marcelo Cabral et Romulo Fróes, sorti hier,  Metá Metá devrait être à l'honneur

mardi 18 octobre 2011

Une Dose d'élixir dans Vibrations avec Kiko et ses amis


Laissez-moi crâner un instant ! Ma chronique de Metá Metá, l'album de Kiko Dinucci, Juçara Marçal et Thiago França, vient d'être publiée sur le site de Vibrations.


Etant suffisamment occupé par mes projets d'écriture personnels, je ne suis pas à la recherche de piges. Oui, mais là, c'est Vibrations. Je suis un lecteur fidèle du magazine depuis quinze ans, précisément depuis son numéro de décembre 1994. Autant dire une paye ! Et il demeure pour moi la référence francophone en matière de presse musicale.

Le déclic qui m'a incité à prendre contact avec eux maintenant (quand mon rédac' chef d'alors m'y encourageait déjà il y a une dizaine d'années), c'est un véritable coup de cœur pour cet album fantastique, Metá Metá.  Il m'a spontanément semblé urgent de faire connaître ses auteurs sous nos latitudes. 

Des musiciens brésiliens qui mériteraient une reconnaissance internationale, j'en connais beaucoup d'autres. Nous verrons si je ressens la même urgence qu'avec Juçara, Thiago et le brillant Kiko Dinucci, nous verrons ce qu'il adviendra de cette collaboration avec Vibrations, initiée sous de bons augures...

Je remercie donc Joël Vacheron, responsable du site, et David Commeillas, rédac'-chef adjoint du magazine, de leur intérêt. Je remercie également Kiko, Juçaral, Thiago et tous ses musiciens qui font vivre ma passion et me donnent envie de la partager...


Metá Metá dans Vibrations

mercredi 5 octobre 2011

Kiko Dinucci et Juçara Marçal : un entretien fleuve pour Banda Desenhada (2/2)


L'album Metá Metá de Kiko Dinucci, Juçara Marçal et Thiago França est probablement un des plus beaux sortis cette année. Les carrières respectives de ces trois artistes méritent qu'on s'y attarde. Alors, comme promis, nous retrouvons la suite de l'entretien accordé par Juçara Marçal et Kiko Dinucci à Márcio Bulk pour son excellent blog Banda Desenhada. Dans cette seconde partie, toujours aussi intéressante, il sera question de la non-influence de Baden Powell sur le jeu de guitare de Kiko, de l'importance des religions afro-brésiliennes comme source d'inspiration, des chansons de deux phrases seulement et des différents supports qu'utilise Kiko (musique, cinéma, gravure...) pour ses créations. Les photos sont toujours l'œuvre de Daryan Dornelles. Quant à l'image d'Osun, c'est une gravure de Kiko.

Márcio Bulk / Banda Desenhada : On parle beaucoup de la ressemblance de ta musique avec celle de Baden Powell, principalement en raison de la thématique. Mais tu dis ne pas l'avoir comme influence. D'où vient la comparaison ?

Kiko Dinucci : Je n'ai jamais étudié la moindre musique de Baden de toute ma vie. Je n'ai jamais rien tiré de lui à la guitare. Je crois que je me retrouve avec Baden quand j'explore la guitare de manière non-conventionnelle. C'est ce que faisait Baden. Sa guitare assimilait tout, depuis l'école du choro jusqu'à la bossa nova, en passant par Garôto. Il s'est retrouvé à mélanger ces influences et ne paraissait pas préoccupé par les étiquettes. Si tu penses à la guitare d'une manière non conventionnelle, tu vas toujours, à un moment ou l'autre, tomber sur Baden. C'est inévitable. Il est le père de la guitare moderne. Mais je ne peux pas dire qu'il m'ait énormément influencé. L'autre point de rencontre, c'est l'assimilation de la musique du candomblé dans nos travaux. Nous buvons à la même source. Je lui en donne tout le crédit, Baden a fait cela avant moi. Je respecte son héritage mais je ne suis pas la continuation de Baden Powell. Je n'en ai pas non plus les capacités. Baden explorait la guitare point par point. Il a commencé à sortir des conventions parce qu'elles ne répondaient pas à toutes ses questions. Moi, j'ai commencé à en sortir parce que je n'avais rien exploré ! Je n'ai jamais été capable de sortir une musique de Dilermando Reis à la guitare. Ce qui me rapproche de Baden, ce sont des coïncidences et non des références. Et quant aux Os Afro-Sambas, s'il devait y avoir une quelconque influence, c'est parce que je dialogue avec l'Afrique à travers ma guitare, de la même façon que lui dialoguait. Mais maintenant, quant aux paroles, je ne m'identifie absolument en rien avec celles de Vinícius (de Moraes). Si tu trouves la moindre similitude entre des paroles que j'ai écrites et d'autres de Vinícius, il faut que tu me les montres parce que je ne les connais pas (rires).

Márcio Bulk / Banda Desenhada : Comment vous êtes vous rencontrés et d'où vient cet intérêt pour les religions afro-brésiliennes ?

Kiko Dinucci : Nous avions un ami en commun, qui est décédé depuis, Ney Mesquita. Cétait un grand chanteur de São Paulo et une figure marquante de la nuit. Il était très lié aux membres du groupe A Barca. Ney me les a présentés et j'ai fini par devenir un collègue de Juçara, de Lincoln et de Marcelo Preto. Il m'amenait et, où que nous soyions, il me présentait et me faisait chanter un samba. Il était fan de mes musiques et, ainsi, me faisait sociabiliser.

Juçara Marçal : Ney avait cette caractéristique d'être un catalyseur, quand il arrivait quelque part, il faisait l'intermédiaire et présentait les gens les uns aux autres. C'est ce qu'il a fait avec nous. Avec un groupe d'amis, nous formions A Barca, où nous travaillions avec un répertoire de musique traditionnelle. Une grande partie de celui-ci est basé sur les musiques du candomblé, du Tambor de Mina, de l'umbanda. Quand j'ai connu Kiko, j'ai été impressionnée. Pour la première fois, je voyais quelqu'un dont le travail de composition dialoguait authentiquement avec ce qui existait dans les cérémonies. La structure de ses chansons faisait référence à la batida du candomblé. J'ai trouvé ça enchanteur et, à partir de là, on s'est éclaté à travailler ensemble.



Kiko Dinucci : J'ai toujours été lié à la culture populaire. C'est cet intérêt qui m'a fait atterrir dans un terreiro : 'Pô, il existe autre chose que le samba urbain, que le samba de la radio et on ne me le montre pas !'. Si tu prends les sambas de Cartola, par exemple, il n'y a aucune référence à la macumba là-dedans, et il y en a même quelques unes qui parlent du Seigneur, de Jésus… C'est presque du gospel ! Nelson Cavaquinho, c'est la même chose. En même temps, j'écoutais Clementina (de Jesus) qui a fait connaître cette ancestralité. Et c'est très étrange, parce que si tu penses à Cartola, il était ce que nous appelons le cambono : le type qui aide à l'entretien du terreiro, à la préparation des rituels. Quand il était jeune, Cartola était du culte. Il y a une interview où il parle de ça. Et là, j'ai commencé à me sentir agacé : 'pourquoi cachent-ils ça ?'. 'Pourquoi le samba est-il si bien avec ce vernis européen, avec un orchestre ?'. Le samba était en train de perdre son style le plus cru, le plus proche de ses origines, celui de la Pequena Africa (zone de Rio habitée, entre le XIXe siècle et le début du XXe, par des esclaves affranchis) de Tia Cata, en cessant d'intégrer la religion dans sa musique. Pixinguinha, malgré qu'il ait choisi le choro et, avec ça, souffert d'une forte influence de la tradition européenne, a quand même maintenu musicalement quelques liens avec la religion Afro.

Juçara Marçal : A l'origine, le samba n'avait pas une structure de chanson. Ecoute "Yaô" et "Patrão, prenda seu gato", ils ont l'air d'être des pontos cousus ensemble.

Kiko Dinucci : Et c'est là que j'ai commencé à m'intéresser aux religions afro-brésiliennes. Si tu observes, à Bahia, il y a dans le candomblé d'Angola une batida que les gens appellent cabula et qui est la batida du samba de roda du Recôncavo : 'tchá-tchá-tchá-tchá-tchá-tchu-tac, tchá-tchá-tchá-tchá-tchá-tchu-tac'. C'est quand je m'en suis rendu compte que j'ai commencé à fréquenter les terreiros. J'ai eu l'idée de faire un documentaire sur Exu, et je me suis passionné pour ce personnage. Je suis entré dans le culte et j'ai établi un nouveau type de relation, de l'intérieur vers l'extérieur, différent de celui d'un chercheur. Tout s'est déroulé naturellement, rien n'a été forcé, du style : 'aujourd'hui, je vais devenir macumbeiro !' (rires) Ca s'est fait progressivement, et quand je m'en suis rendu compte, je l'étais déjà.


Márcio Bulk / Banda Desenhada : Comment est venue l'idée d'enregistrer Padê ?

Kiko Dinucci : Padê devait être un spectacle de samba de Juçara qui s'appelait Toda hora rola uma historia, qui est le titre d'une musique de Paulinho da Viola. C'est alors que Juçara a dit : 'Kiko, on va faire un spectacle. Toi, moi, guitare, percussions. Tout est déjà prêt'. Et on a commencé à s'amuser. Je me souviens que notre première expérience fut de reprendre une musique de Batatinha et, pendant les répétitions, de commencer à s'éloigner du samba : 'on va rester seulement sur ce groove pendant toute la musique ?'.

Juçara Marçal : 'Ah, et s'y on mettait plein de silence ?'. Chacun faisait des suggestions et l'autre renchérissait.

Kiko Dinucci : Et quand on a commencé à enregistrer le disque de Juçara, seulement avec une guitare et mes compositions, je lui a dit : ' Oh, Ju, j'ai fait une musique là, vite fait. Seulement deux phrases, ce n'est même pas une chanson'. Et elle m'a répondu : 'non, je vais l'enregistrer!'. Les paroles de "Padê" sont simplement : "Abre o caminho, o sentinela está na porta / Abre o caminho, deixa o mensageiro passar" ! Et c'est tout !

Juçara Marçal : C'est tout à fait ça, Mais ça a une telle force !

Kiko Dinucci : Et c'est comme ça qu'on est devenu partenaires. Et un beau jour, elle m'a dit : 'Kiko, je vais mettre ton nom sur le disque'. Et moi : 'Mais non ! C'est quoi cette histoire ?!'

Juçara Marçal : Pour moi, ça n'avait pas de sens de mettre mon nom seulement. C'était un disque fait à deux. Kiko et ses musiques m'ont donné l'inspiration pour enregistrer cet album.

Kiko Dinucci : C'est quelque chose qu'on fait encore aujourd'hui. Jusqu'à maintenant, je n'ai toujours pas réussi à faire un disque solo.

Juçara Marçal : Moi non plus ! (rires) Et c'est marrant parce que les gens ne comprennent pas : 'mais c'est un CD de Kiko ou de Juçara ?!' 'Ah, c'est un projet commun ?!'

Kiko Dinucci : 'C'est possible ?'. 'Mais il n'y a aucune photo sur la pochette ?' (rires)

Juçara Marçal : Maintenant, le trio (le projet Metá Metá avec Thiago França) est encore un autre truc compliqué : 'mais vous êtes un trio ? Vous êtes un groupe ?' 'Non, nous ne sommes pas un groupe, c'est Thiago, Juçara et Kiko.

Kiko Dinucci : Le marché ne sait pas comment assimiler ce genre de format. J'ai sorti cinq disques avec des partenaires différents à chaque fois et il y a encore des gens de la presse qui pensent que mon dernier disque est Afromacarrônico qui date déjà de 2008!

Márcio Bulk / Banda Desenhada : Et où en est ton projet Cortes Curtos ?

Kiko Dinucci : Je suis en train de le développer, d'expérimenter en concert, pour voir quel est le meilleur format pour le CD. Je pense que ce sera moi avec deux autres musiciens. Peut-être enregistré live, ce qui n'a pas été le cas pour Metá Metá. L'idée, c'est de travailler la chanson d'une manière différente, en s'inspirant des échanges frénétiques d'informations du monde virtuel, sur Twitter, dans les messages instantanés et abrégés et, en même temps, en s'inscrivant dans la culture populaire. Parce que la culture populaire, c'est les vinhetas, non ? Si tu prends le Tambor de Crioula, tu trouves des musiques qui n'ont que deux vers. Le samba du carnaval carioca aussi. Je cite toujours "Chega de Demanda" de Cartola : "Chega de demanda, chega / Com este time temos que ganhar / Somos da estação primeira / Salve o morro de mangueira". La Mangueira a défilé avec seulement ces quatre vers. Et le partido alto n'était qu'un refrain, les types y mettaient les strophes après. Mon intention est de mettre en corrélation cette structure populaire avec le désordre du monde post-moderne. C'est ça au fond. J'ai beaucoup utilisé comme références le Tom Zé de Estudando o Samba et de Todos os Olhos et le Itamar de Às Próprias Custas S.A..


Márcio Bulk / Banda Desenhada : Une des caractéristiques de cette nouvelles génération est sa versatilité à travailler avec différents médias. Tu as réalisé le documentaire Dança das Cabaças (2005) et tu travailles aussi la gravure sur bois. Comment ça se passe ? Les supports se décident au moment où tu crées quelque chose ?

Kiko Dinucci : Pour moi, la musique est l'activité principale mais je peux tout à coup rester un an à faire un film. C'est une tendance du monde contemporain, si tu veux survivre à la crise, tu dois travailler plusieurs médias. Je suis musicien, mais je peux aussi être autre chose. Dans mon cas, c'est plus simple parce que je travaille dans la création, avec des idées poétiques. Je pense toujours au support qui sera le meilleur. J'ai fait un documentaire sur Exu mais je n'ai jamais pu faire un disque ou écrire une chanson qui parle de son histoire. Il fallait que ce soit audiovisuel. C'est ça mon processus. Mais c'est aussi pour survivre ! La musique ne me permet pas de payer mon loyer. Alors je vends un dessin ! J'ai ce truc de vendeur ambulant, du genre qui se démerde comme il peut, comme le type qui va vendre ses biscuits au feu rouge, tu piges ? (rires)

Z da Questão, l'entretien sur Banda Desenhada...
Sans oublier que Metá Metá est toujours en téléchargement gratuit (mp3 320kbps) sur le site de Kiko Dinucci ou sur la Musicoteca.

Merci à mon pote Cyril de Niteroi qui m'a aidé dans la traduction des quelques passages sur lesquels je butais...

mardi 4 octobre 2011

Kiko Dinucci et Juçara Marçal : un entretien fleuve pour Banda Desenhada (1/2)


Comme je l'expliquai hier, la nouvelle ambition de l'Elixir est de réaliser des entretiens inédits avec les musiciens que l'on apprécie particulièrement. Ce n'est pas une contradiction de commencer par celui d'un autre : c'est le modèle, ce que l'on rêve de pouvoir faire. Les interviews approfondies sont un moyen idéal pour rentrer dans l'univers d'un artiste. Vendredi soir, j'ai justement découvert Banda Desanhada, un blog brésilien dédié aux entretiens fleuve. Il  venait d'en réaliser un particulièrement fouillé avec Juçara Marçal et Kiko Dinucci. Depuis que j'ai découvert l'album Metá Metá de Kiko Dinucci, Juçara Marçal et Thiago França, je n'ai eu de cesse de découvrir tous leurs projets respectifs. Kiko est au centre d'un réseau d'artistes de São Paulo ayant entrepris de moderniser la notion d'afro-samba, terme réducteur s'il en est tant son approche est originale. Il fait indéniablement partie des compositeurs les plus intéressants de sa génération, quelqu'un à suivre de près. Quant à Juçara, elle possède une voix admirable et semble capable de tout chanter avec la même justesse.

Pour caricaturer un peu les choses : neuf fois sur dix, dans une interview, soit le journaliste ne connaît pas l'artiste interrogé, se contentant de fiches rédigées par ses assistants, soit l'artiste lui même est en tournée promotionnelle et n'a d'autre ambition que de vanter son dernier projet. Le plus souvent les deux à la fois.

A l'inverse de cette tendance où règnent désormais les formats courts, Márcio Bulk, à l'origine de Banda Desanhada, privilégie un travail de fond. Passionné, maîtrisant son sujet, il pose les questions qui appellent un développement. Ne laissant aucun détail de côté, le soin apporté à Banda Desanhada se traduit également dans le visuel. L'entretien est ainsi illustré de photos originales réalisées pour l'occasion par Daryan Dornelles.


Cela faisait donc longtemps que je n'avais pas trouvé une interview aussi passionnante. En même temps que j'étais plongé dans sa lecture, complètement absorbé, je me faisais la réflexion que j'aurais rêvé pouvoir la réaliser moi-même. Même si je ne leur avais pas encore fait la demande, il était évident pour moi qu'avec ce projet d'ajouter des entretiens, un jour ou l'autre, j'aurais proposé à Kiko et Juçara une interview pour l'Elixir. Avec celle-ci, Márcio me coupait l'herbe sous le pied. Et, surtout, il a vraiment rencontré Kiko et Juçara, l'entretien prenant le tour d'une conversation chaleureuse et spontanée autour de quelques bières. Ce qui m'est hélas interdit par la distance.

J'ai tout de suite décidé de traduire cet entretien et j'ai aussitôt envoyé un message de félicitations à Márcio Bulk pour ce beau travail. Vu la longueur du texte, vous devinerez que cette traduction m'a occupé quelques heures. Vous comprendrez également que je la publie en deux parties.

Dans cette première partie, Kiko insiste sur la dimension générationnelle. L'expression "ma génération" revient très souvent dans ses propos. Il sera également question d'une distinction entre Rio et São Paulo, du samba et de l'assassinat de la MPB !

Márcio Bulk / Banda Desenhada : D'une manière générale et jusqu'au cliché, São Paulo a toujours été considérée comme une ville tournée vers la nouveauté et entretenant peu de liens avec les traditions de la musique faite au Brésil. Cependant, ces dernières années, la ville vient de lancer quelques noms de poids, pas seulement dans la MPB, mais aussi dans le samba. Quelle en serait la raison ?

Kiko Dinucci : Bon, je vais parler de mon cas personnel : mon passé est attaché au samba. Je jouais du samba traditionnel et j'ai appris à écrire des chansons en écoutant Wilson Batista et Noel Rosa... Dans un deuxième temps, j'ai commencé à prêter attention au samba paulista qui, pour n'avoir pas réussi à imiter le carioca, a fini par gagner son style propre. C'est ainsi que j'ai commencé à prêter plus d'attention à Adoniran (Barbosa), à (Paulo) Vanzolini puis, plus tard, à Geraldo Filme et Eduardo Gudin. A partir de là, m'est venu le déclic et j'ai perçu que le samba paulista, en même temps que la musique urbaine des années 80, la Vanguarda Paulista d'Itamar (Assumpção), d'Arrigo (Barnabé), du Grupo Rumo et de Luís Tatit, avait créé une tradition à São Paulo. Il y avait réellement une manière de faire les chansons caractéristique de la ville. Une manière de raconter les histoires semblables à des chroniques et d'interpréter le mot, plus parlé que chanté. C'est ainsi que je le perçois. C'est logique que je vois également ces caractéristiques chez des artistes plus jeunes, chez Rodrigo Campos, Romulo Fróes et Douglas Germano. En même temps, j'ai l'impression que ma génération se préoccupe très peu de la tradition. En vérité, je crois qu'elle recherche trop le cosmopolitisme. Au point qu'il y a des gens qui joue du folk comme s'ils étaient Bob Dylan. Je ne sais pas ce que ça fait à un gringo de voir un Brésilien jouer du folk. Je ne sais pas si ça fait sens. Ce que je perçois, à travers les commentaires d'amis étrangers, c'est parfois caricatural. Pareil pour le rock. Ces styles peuvent devenir grotesques s'ils sont seulement copiés de ce qui se fait à l'étranger. Je sens vraiment le manque de références brésiliennes dans ma génération mais je pense qu'elles viendront naturellement.

Juçara Marçal : São Paulo est constituée de personnes qui viennent de toutes les régions du Brésil, cela favorise une rencontre de différentes cultures et styles musicaux. Ainsi, l'intérêt pour la découverte est en éveil, pas seulement sous son aspect explorateur mais aussi par la présence des communautés elles-mêmes qui s'y sont délocalisées et installées. Ce chaudron culturel et la musique qui en sort sont le vrai visage de la ville.

Márcio Bulk / Banda Desenhada : Dans le cas de Rio, il y a une institutionnalisation du samba qui finit par le rendre intouchable, comme s'il s'agissait d'une tradition qui ne puisse être questionnée ou réinventée...

Juçara Marçal : Oui. Mais à São Paulo, il y a également une tradition du samba paulista. Malgré tout, il n'est pas resté figé, il peut cheminer au côté d'autres genres et contribue à rendre possible la recherche de nouveaux langages. Mais c'est ici, à Rio, que le samba possède sa plus forte identité.

Kiko Dinucci : J'ai l'impression que le rapport qu'entretiennent Rio comme São Paulo avec la musique reflète vraiment les particularités urbanistiques des deux villes. Ici (à Rio), on peut sentir une préoccupation naturelle à préserver le passé, même avec la spéculation immobilière et la croissance vertigineuse de la ville. L'architecture est infiniment mieux préservée qu'à São Paulo. Le carioca y est très attaché, il connaît l'histoire de la ville et de ses quartiers. C'est quelque chose de très fort. A São Paulo, c'est le contraire, tu as un bien historique et la semaine suivante, tu y retrouves un centre commercial, ou un  McDonald’s installé dessus. São Paulo est tellement folle qu'elle s'est déjà reconstruite au moins trois fois. Avec les travaux du métro, on a trouvé des vestiges d'une autre ville vingt mètres sous terre ! Un truc dingue ! Ce désintéressement de São Paulo pour son histoire, pour les traditions, se reflète dans la musique. Je pense que la principale qualité de ma génération est que personne ne s'intéresse à recevoir l'aval du passé. Si j'étais un sambiste traditionnel, j'irais chercher la bénédiction de la Velha Guarda da Portela ou de Beth Carvalho, par exemple. Ou alors, si c'était de la MPB, l'aval de Caetano. Ici, à Rio, ce que dit Caetano est déterminant. A São Paulo, personne ne s'en préoccupe. Parce que nous venons tous de la scène indépendante et que nous sommes habitués à tout faire : les disques, les affiches pour les concerts, entretenir le matériel, se trimballer les amplis sur le dos. Après, si Caetano aime ça, tant mieux, mais s'il n'aime pas, ça ne va pas changer mon son, ça ne va pas changer ma réalité. Ca, c'est une caractéristique de ma génération, ce détachement vis-à-vis de l'histoire. Et avec ça, vient aussi une crise d'identité. Je pense que nous sommes encore en train de nous former, que nous sommes en train de passer par un processus de maturation. Il se peut que le plus important de cette génération soit la rupture avec les valeurs traditionnelles de la musique populaire. Personne parmi nous va se priver de faire quelque chose parce que ce ne serait pas de bon ton. C'est une génération qui se fait sur internet, de manière alternative, sans l'appui de la presse officielle ou des majors. Nous prenons beaucoup plus au sérieux un blog que les grandes journaux et revues. Ce que publie la presse officiel, les blogs l'ont déjà repéré depuis longtemps.

Márcio Bulk / Banda Desenhada : J'ai lu une annonce pour le concert qui parlait du 'sambiste Kiko Dinucci'. Comment réagis-tu à cela, dans le sens où tu fais partie d'une génération qui n'aime pas les étiquettes ?

Kiko Dinucci : Sambiste n'est pas une étiquette qui me déplaise. Le seul problème, c'est que je ne fais pas seulement du samba. Mais je comprends qu'on m'appelle sambiste parce que mes chansons viennent toujours du samba. C'est de cette manière que j'ai appris : la structure, le refrain, les couplets...

Juçara Marçal : Le problème, c'est que l'étiquette est réductrice. La question n'est pas de nier qu'il soit sambiste, mais que cela nie tout le reste de son travail. Ses chansons ne sont pas restreintes à un seul genre. Invariablement, l'étiquette réduit les caractéristiques d'une œuvre, ne faisant ressortir qu'une seule de ses facettes. 

Kiko Dinucci : Je crois que si un type entre dans une boutique, rencontre mon disque dans les rayons de samba et l'achète, il est bien capable de vouloir se le faire rembourser (rires). 'Putain, je me suis fait arnaqué !'. C'est bien possible. Mais les gens du samba me respectent parce que d'une manière ou d'une autre, ils sentent que je suis familier de la chose. Je ne cherche pas à renverser le samba. J'ai beaucoup de respect pour lui. 

Juçara Marçal : Et il y a aussi de la désinvolture à l'intérieur du samba.

Kiko Dinucci : Ce qui me dérange vraiment, c'est quand je suis décrit comme 'ex-rockeur'. J'ai déjà vu des trucs comme : 'écoutez le samba de l'ex-rockeur', ou 'l'ex-rockeur qui est devenu sambiste' (rires). C'est ridicule. Tim Maia avait un groupe de rock à quatorze ans, Jorge Ben avait un groupe de rock à quatorze ans et, moi aussi, j'avais un groupe de rock à quatorze ans. Ca fait partie de ma formation, je ne l'ai jamais nié.  Le rock se reflète dans ma façon de jouer de la guitare, dans mon attitude.

BD : Il y a quelques journalistes qui ont affirmé que votre génération sera la revanche de la Vanguarda Paulista. En voyant le documentaire sur Itamar Assumpção, Daquele instante em diante, cette idée s'accentue. Etes-vous d'accord avec ça ? Quel a été l'héritage que vous a laissé Itamar et quelles sont les principales différences entre la Vanguarda Paulista et cette nouvelle génération ?

Juçara Marçal : Autant Itamar qu'Arrigo vivaient à une époque dans laquelle, d'une certaine manière, on voulait à tout prix un statut que seuls les gros labels pouvaient vous offrir. La génération d'aujourd'hui ne se préoccupe plus autant de ça. Nous n'avons pas besoin d'être des célébrités. Cela détermine grandement la manière de notre travail, sans toutes ces préoccupations qui étaient naturelles à l'époque. Nous n'avons pas cette angoisse de ne pas parvenir à atteindre un palier qu'Itamar visait à tout prix et qui, de fait, était le sien.  

Kiko Dinucci : La Vanguarda Paulista a été une grande pionnière de la musique indépendante et nous en sommes les fruits. Itamar pressait ses disques, il contrôlait tout. Nous, on se développe en étant déjà dans ce schéma. C'est déjà la réalité et nous n'attendons rien de plus. Alors que peut-être qu'Itamar, lui, espérait autre chose. Cependant, en termes musicaux, je ne crois pas que ma génération soit influencée par cette époque. J'identifie vraiment très peu d'influences. J'en vois chez Tulipa (Ruiz) et chez quelques autres artistes, mais de manière isolée et pour des questions filiales. D'une manière générale, je ne parviens pas à trouver l'héritage d'Itamar dans cette scène. Ma génération est beaucoup plus attentive au Tropicalisme qui, à mon sens, a plus été un mouvement culturel que musical. La structure des chansons était très semblable à tout ce qu'il y avait à cette époque, comme la Jovem Guarda ou la Bossa Nova. OK, ils mettaient une guitare électrique par ci, un orchestre par là, étaient influencé par la musique contemporaine savante, mais la structure était prisonnière de celle de la musique populaire alors en vigueur. Si tu prends Arrigo, Luiz Tatit, Rumo ou Itamar, ils s'attaquèrent à la structure elle-même et développèrent leur langage propre. Ce n'est pas le cas pour ma génération. Elle est encore loin derrière, dans la Jovem Guarda ! (rires). Au mieux, dans le Tropicalisme, pour la posture. Nous avons plus à dire de notre comportement que de notre musique. Cependant, ce qui est différent avec nos chansons, c'est que comme personne ne cherche à devenir célèbre, on ne se préoccupe pas des compromis qu'il faudrait faire pour avoir un tube ou une musique grand public. Si tu prends les disques, ils sont bien produits etc, mais ce n'est pas de la chanson brésilienne que les masses pourraient chanter. Il n'y a pas de compromis avec le marché. Bien qu'il y ait ce discours où tout le monde voudrait être pop (rires). Mais c'est frappant que personne ne créée un de ces putains de refrain. Tu ne trouveras rien qui s'en remette à la chanson brésilienne traditionnelle. J'ai beaucoup cherché ça mais je vois bien que c'est une préoccupation isolée. Ma génération est plutôt du genre : 'allez, on va faire un son' ! Je crois que ce serait difficile d'obtenir une réponse objective si tu allais voir un collègue et que tu lui demandes : 'va-z-y, décompose moi ton son, c'est un mélange de quoi et de quoi ?'. Le type ne saura pas te répondre. Et, pour incroyable que cela paraisse, j'aime beaucoup ça, je trouve ça sain. Parce que ça finit par casser un patron, ça génère un désordre qui reflète tout à fait le monde contemporain. Tu crois que (Fernando) Catatau se soucie de savoir s'il préfère le rock ou la MPB ? Il fait son propre son et basta. Il a son public, qu'il s'est constitué à partir d'internet, des réseaux sociaux. Ne pas avoir la radio et les médias traditionnels sur le dos à nous mettre des étiquettes, aide beaucoup. Ils sont complètement perdus, sans savoir comment avancer sur ces questions. Le terme MPB ne veut plus rien dire. La MPB, c'est un son de festival ! Ca fait trop sérieux ! (rires) Ma génération a une posture tellement 'on s'en balance et on avance' que ça sonne complètement faux de parler de MPB. C'est l'étiquette qui me dérange le plus. Pour moi, la musique populaire brésilienne est celle qui est faite dans le Recôncavo bahianais par un maître de samba-de-roda qui compose ses cantigas et confectionne lui même ses instruments. Quand tu parles de MPB, la première chose qui me vienne à l'esprit, c'est un type qui entre au festival Record, dans les années soixante ! C'est Sérgio Ricardo qui casse sa guitare, tu vois ? C'est quand tu montes sur scène, que tu es face au public en prenant ce regard de Che Guevara et que tu as la certitude que tu vas changer le monde avec ta guitare. Ca a ce poids et ça a été d'une importance capitale à cette époque. Mais cette MPB est morte. Pour moi, elle a commencé à aller mal quand, dans les années quatre-vingt, elle a commencé à utiliser ces claviers, avec toute cette reverb, et qu'elle est devenue la musique des novelas. Tout était contaminé par cette esthétique. C'était l'utilisation de la technologie d'une manière tape-à-l'œil. Je me souviens que j'ai commencé à écouter du rock parce que j'avais été traumatisé par cette musique. C'était la musique de ma mère ! Et je ne peux quand même pas écouter la musique que ma mère écoute dans les novelas ! (rires). Dans les années quatre-vingt-dix, sont apparus, principalement à São Paulo, quelques nouveaux compositeurs, dont curieusement aucun Pauliste : Chico César, Zeca Baleiro et Rita Ribeiro. Et, à Rio, Marisa Monte représenterait le dernier soupir de la MPB. Une MPB que le jeune pouvait aimer sans honte, mais qui restait prisonnière des majors et sous l'aval de Caetano, Gil et quelques autres gloires. Dans cette même décennie, les médias avaient déjà du mal à dire que Chico Science & Nação Zumbi étaient de la MPB. Ca n'allait pas. C'était beaucoup plus facile de les classer dans le rock national. Et ma génération a beaucoup à voir avec le Mangue Beat. Tout le monde a un pied dans le rock : Tulipa, (Marcelo) Jeneci, Romulo... Chacun à sa façon. Aussi, la seule chose que je puisse vous garantir, c'est que nous finissons d'enterrer la MPB. Si on a quelque mérite, c'est de l'avoir assassinée ! (rires). Et rien que ça me rend déjà très satisfait (rires).

Juçara Marçal : Elle était déjà bien à l'agonie, la pauvre ! (rires)

Kiko Dinucci : Il n'y a même pas eu besoin de tirer ! (rires)

A suivre demain, la suite de cet entretien...

Z da Questão, l'entretien sur Banda Desenhada

lundi 3 octobre 2011

Des Entretiens dans l'Elixir ?


Cela fait déjà plus de deux ans que l'Elixir existe. L'envie est toujours aussi forte de partager ici une passion pour les musiques brésiliennes, le funk et autres batuques mais je cherche à améliorer la formule. Avant de prétendre écrire quoi que ce soit, il faut savoir de quoi on parle. D'où ces recherches sans fins, cette quête documentaire où les entretiens sont une source incomparable pour comprendre le parcours d'un musicien et son œuvre, les situer dans l'histoire plus large d'un style musical et son époque. Les longs entretiens en particulier. Bien sûr, dans la presse, ils deviennent rares. C'était pourtant cet échange de fond qui avait fait l'intérêt des premiers numéros des Inrockuptibles, même si je n'ai jamais partagé leurs goûts musicaux. Par exemple, il y a une vingtaine d'années, ces longues interviews de Shaun Ryder (Happy Mondays) où il racontait sur des pages et des pages, ses frasques, défonces et autres trafics n'étaient certes pas les plus riches en matière de contenu mais c'était un témoignage brut sur un des groupes charnière de la scène de Manchester.

Un des projets de l'Elixir est donc de réaliser des entretiens. J'ai déjà exhumé ici des interviews que j'ai réalisées il y a une dizaine d'années parce qu'il s'agissait de certains de mes artistes favoris et que leur actualité me donnait l'occasion de ressortir ces textes du tiroir : Marisa Monte, Arto Lindsay... J'en ai encore quelques unes sous le coude. Un jour, je publierai celle de Carlinhos Brown, réalisé à Salvador en 1999. Notre bonhomme y était très bavard, fidèle à sa réputation. Et je ne vous encore jamais parlé de la fois où j'ai mis Ray Barretto en colère !

Ce sont des archives, très bien, mais il est temps de partir à la rencontre des artistes qui m'enthousiasment aujourd'hui. Il est temps de recueillir du matériel original, de "première main".

Les musiciens qui comptent pour nous étant pour la plupart brésiliens, partir à la rencontre doit hélas, et pour un bon moment encore, être entendu au sens figuré*. La rencontre ne pouvant avoir lieu que virtuellement. Je ne sais toujours pas quel biais sera le plus satisfaisant (e-mail, Skype, fichiers audio ou vidéo). 

J'ai déjà quelques volontaires gentiment disposés à répondre à mes questions. Certains déjà évoqués ici, d'autres à vous faire découvrir. Certains que j'ai sollicités, d'autres qui m'ont contacté et j'en suis flatté. Par contre, à l'heure où j'écris ces lignes, le premier m'ayant donné son accord n'a toujours pas répondu à mes questions ! Il s'agit de Lucas Santtana. Il m'avait dit préférer répondre par le texte mais il a dû flipper en recevant la longue liste de questions que je lui avais envoyé. Il a peut-être cru à un malentendu : répondre à un entretien, OK, rédiger ses mémoires, pas encore ! Mais, comme je vous le dis, un entretien mérite d'être fouillé et de sortir des propos promotionnels convenus.

En attendant ce premier entretien inédit de l'Elixir, je vais une fois encore aller chercher ailleurs la matière afin d'illustrer ce que je rêve d'obtenir. Un entretien approfondi où les artistes interrogés prennent le temps d'évoquer leur parcours. Si cela fait quelques semaines que je commence à nouer des contacts dans l'optique de ces interviews, c'est en découvrant vendredi cet entretien de Kiko Dinucci et Juçara Marçal réalisé par Márcio Bulk pour son excellent blog, Banda Desenhada, que s'est imposée cette déclaration d'intention. En même temps que cela faisait naître une frustration devant l'impossibilité de faire la même chose. Car, outre le fait que Márcio fait un travail formidable, qu'il connaît l'œuvre des artistes qu'il questionne, qu'il pose des questions pertinentes appelant un développement, il rencontre pour de bon les artistes. Ainsi, il a retrouvé Juçara et Kiko et les a interrogés dans un cadre convivial, en buvant quelques bières et en mangeant des bolinhos de bacalhau (des accras de morue). Et ça, partager bières et  bolinhos, par e-mail ou par Skype, laisse tomber ! Quoi qu'il en soit, j'ai consacré quelques heures de mon week-end à traduire cet entretien avec Juçara et Kiko. Tous les deux figurent parmi les artistes que je souhaiterais réellement interroger. Grâce à ce long échange, c'est moins urgent. L'essentiel est de vous le faire partager. A suivre...




jeudi 8 septembre 2011

Metá Metá (Afro-Sambas de São Paulo, 1/2)


Vrai, quand on pense à São Paulo, ce n'est pas le samba qui nous vient à l'esprit. Même s'il a existé de grandes figures locales en la matière, l'industrieuse mégapole est plutôt cet incroyable carrefour cosmopolite où germent les formes métissées-globalisées d'un Brésil moderne, rock et électro. Pourtant, il existe aussi une scène pauliste qui creuse vers ses racines afro-brésiliennes, qui s'imprègne de sa spiritualité et vibre de ses rythmes. Nous allons évoquer cette scène à travers deux formations ayant trouvé son inspiration dans des afro-sambas très personnelles et originales. En commençant aujourd'hui par présenter Metá Metá, un album de Kiko Dinucci, Juçara Marçal et Thiago França qui risque fort de figurer parmi les plus beaux de l'année.


Avant de présenter ce disque, il me semble utile de préciser ce qu'on entend par afro-samba... On se souvient qu'en 1966, Vinícius de Moraes et Baden Powell ont enregistré certaines des chansons qu'ils avaient composé ensemble un peu plus tôt. Ces chansons ont été réunies sur l'album Os Afro-Sambas. Assurément un des disques essentiels de la musique brésilienne. Pour plus de détail, nous avons évoqué l'an dernier ce chef d'œuvre du point de vue de Vinícius et de celui de Baden. La particularité de cette œuvre est qu'elle a trouvé son inspiration dans la spiritualité des religions afro-brésiliennes. Les chansons s'y faisant évocation des orixas de ce panthéon : "Lamento de Exu", "Canto de Ossanha", etc... Le terme afro-samba pourrait n'être que bêtement redondant tant le samba est déjà en soi bien afro, si ce préfixe ne soulignait pas ici une particularité de plus, à savoir cette inspiration spirituelle. Ainsi, sera considérée comme afro-samba, une musique qui chantera les orixas, aura recours à la langue yoruba (ou ce qu'il en reste) même si, paradoxe, elle n'est pas stricto sensu... samba !

Kiko Dinucci est justement un jeune (il est né en 1977) artiste qui a commencé par le rock avant d'évoluer vers le samba et de s'impliquer dans une recherche sur les religions afro-brésiliennes. Cette quête spirituelle est même au cœur de son travail. Kiko Dinucci n'est pas que guitariste et compositeur, il est également peintre, graveur et réalisateur. Il a justement réalisé un film documentaire Dança das Cabaças - Exu no Brasil où il s'est interrogé sur la place occupée par Exu dans l'imaginaire brésilien. En allant à la rencontre de dignitaires des Candomblés (de tradition Nagô, Gege ou Bantoue), Tambor de Mina, Umbanda et Quimbanda, il souligne qu'Exu pourrait être décrit comme un "diable bon" quand, pendant des siècles, l'Eglise s'est acharnée à le diaboliser, engoncée dans ses notions de Bien et de Mal manichéennes. Des notions plus ambigües et complexes dans les religions afro-brésiliennes et, surtout, qui ne sont pas le prisme obligée pour appréhender la vie.

Dans la musique de Kiko Dinucci, on trouve les échos de cette force spirituelle. Que ce soit avec son groupe, Banda AfroMacarrônico, ou ici avec ce dernier projet, c'est la véritable source d'inspiration d'une grande partie de son travail.


Il y a des chocs qui viennent en deux temps, des découvertes qui ne deviennent des coups de cœur que lorsqu'elles se... découvrent. Metá Metá est de celles-là. C'est un album surprenant, qui demande une certaine attention mais quand il se dévoile, le choc est intense. Assurément un des albums de l'année pour qui aime les musiques exigeantes. Alors que Kiko et Juçara Marçal collaborent depuis quelques années, ayant notamment enregistré en duo l'album Padê en 2007, la rencontre avec le saxophone et la flûte de Thiago França vient grandement enrichir leur musique et soutenir la voix magnifique de Juçara Marçal. A eux trois, ils développent un son résolument original qui ne ressemble à nul autre. Si un des plus beaux titres de l'album, le sublime "Samuel", composé par Kiko avec Rodrigo Campos, est un titre tout en douceur, il est par ailleurs très étonnant de constater que, sur cet album résolument afro, il n'y a ni batterie ni percussions sur la moitié des titres ! Mais quand Samba Ossalê aux percussions et Sergio Machado à la batterie se mettent de la partie, sur la deuxième partie du disque, c'est une montée vertigineuse, comme si les orixas se mettaient au free ou à l'afrobeat.

Metá Metá est une œuvre qui ouvre les afro-sambas sur le jazz. Une façon d'en faire des méta-afro-sambas, en quelque sorte. A ceci près que le sens de méta ici est tout autre. En effet, Metá Metá est un mot yoruba qui signifie "trois en même temps", ou une synthèse de trois éléments en un seul. Kiko Dinucci, Juçara Marçal et Thiago França incarnent à merveille cette idée.


Non seulement l'album est disponible gratuitement en téléchargement (mp3 320kbps) mais vous pouvez également installez sur votre ordinateur l'application Bagagem, également gratuite, qui vous permet d'écouter l'album en regardant les vidéos réalisées pour chacun des titres.

Kiko Dinucci, Juçara Marçal et Thiago França, Metá Metá (2011) mp3 320kbps

1. Vale do Jucá
2. Umbigada
3. Papel Sulfite
4. Trovoa
5. Samuel
6. Vias de Fato
7. Oranian
8. Obá Iná
9. Obatalá
10. Ora Iê iê o

Pour télécharger l'album :

- sur le site de Kiko Dinucci, avec la possibilité d'installer également l'application Bagagem
- sur la Musicoteca