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vendredi 10 décembre 2010

L'Appel de l'Arche : Dawn de Build An Ark (Les 10 du Millénaire, 7/10)

Maintenant que la moitié du pays est paralysé par le froid et sous la neige, le Dr. Funkathus vous amène le seul élixir qui à la fois vous réchauffe le cœur et, en même temps, allège votre humeur. Un chef d'œuvre de néo spiritual jazz : l'album Dawn de Build An Ark. Un album qui mérite sans hésitation de faire partie de notre série foireuse sur les 10 du Millénaire, liste ultra-subjective d'albums qui m'ont marqué depuis l'an 2000.

Un élixir de premier choix en même temps que cet éternel principe des coïncidences qui se bousculent dans nos colonnes. Ainsi, de façon discrète, le nom de Miguel Atwood-Ferguson a été évoqué deux fois dans la semaine. C'est lui qui a réalisé la "musique de film" du clip de Seu Jorge, "The Model (Chapter 2)". C'est également lui qui a réalisé les arrangements de cordes et qui joue du violon sur le Cosmogramma de Flying Lotus que nous évoquions avant-hier. Il est donc temps d'évoquer un projet où il ne se contente pas de jouer les guests de talent. Cette fois-ci, c'est par la grande porte qu'il revient puisqu'il est un pilier du collectif Build An Ark. Un album où pour être raccord avec le billet d'avant-hier, l'influence d'Alice Coltrane se fait sentir mais où c'est encore une fois Rebekah Raff qui assure la relève en tant que harpiste, comme sur l'album de Flying Lotus dédié donc à sa grand-tante Alice. Décidément.
  
On parle ici d'un collectif Build An Ark, plutôt que d'un groupe, car les musiciens ayant participé à ce disque sont particulièrement nombreux. Une quarantaine. Au sein de cette équipe basée à Los Angeles, on retrouve aussi bien des acteurs historiques du spiritual jazz 70's que des représentants de la nouvelle génération, dont Carlos Niño à l'origine du projet. Parmi les légendes, citons Dwight Trible qui chantait dans la formation de Pharoah Sanders, Phil Ranelin du mythique groupe de Détroit Tribe, ou encore Big Black, chanteur et percussionniste (il était même surnommé "the King of Congas"), etc...


Build An Ark s'est constitué après les attentats du 11 septembre 2001 et leur traumatisme pour communiquer des valeurs de Paix et d'Amour. Le concept de "choc des civilisations" qui a plongé, ces années-là, le Monde dans le chaos leur est étranger. Leur musique est une réaction à cette dérive haineuse, au cynisme, au désenchantement. Le collectif est bel et bien averti de la menace qui plane. Sinon pourquoi construire une arche ? Nos doux naïfs anticipent le déluge... "Yahvé vit que la méchanceté de l'homme était grande sur la terre et que son cœur ne formait que de mauvais desseins à longueur de journée. Yahvé se repentit d'avoir fait l'homme sur la terre et il s'affligea dans son cœur" (Genèse 6 5).

Il y a pourtant quelque chose de bien présomptueux à construire une arche, c'est se considérer rien moins que l'Elu. Carlos Niño aurait-il entendu, comme Noé, cet ordre divin : "fais-toi une arche en bois résineux, tu la feras en roseaux et tu l'enduiras de bitume en dedans et en dehors (Genèse 6 14). "De chaque espèce d'oiseaux, de chaque espèce de bestiaux, de chaque espèce de toutes les bestioles du sol, un couple viendra avec toi pour que tu les gardes en vie" (Genèse 6 20) ?

La musique a parfois besoin de véhicule : le Yellow Submarine, la Mothership, le J.B.'s Monaurail, l'Expresso 2222, pas la Harley Davidson, trop individualiste, j'en passe et des meilleurs (citez les vôtres ici :    ...       ), mais pour se lancer dans la construction d'une arche, il n'y a bien que des authentiques doux dingues. Ainsi, des arches célèbres, le monde de la musique en aura déjà connu quelques unes : du studio Black Ark de Lee "Scrath" Perry à l'Arkestra de Sun Ra, deux précédents déjà légendaires. Lee Perry et Sun Ra :  deux grands fous mystiques.

Construire une arche, c'est se préparer à survivre isolé du reste d'un Monde à la dérive. Build An Ark ! Il existe justement un site de ce nom, semble-t-il d'inspiration chrétienne, qui donne toutes sortes de conseils pour vivre en autarcie : comment élever des moutons ou des poulets, comment peler un cerf (sic), construire un abri, etc... Pourtant, dans le cas de notre collectif californien, le symbole de l'arche n'a rien à voir avec les frileuses craintes apocalyptico-millénaristes et renvoie plutôt à un rêve ou un fantasme répandu chez les musiciens : trouver un lieu communautaire, où pouvoir faire de la musique ensemble, en bonne harmonie...

Quand on relit les fameux 3 vœux que Pannonica de Koenigswarter demandait aux jazzmen (Les Musiciens de Jazz et leurs trois vœux), on ne peut qu'être frappé par la coïncidence entre ceux de Sun Ra et Alice Coltrane, deux des influences majeures de Build An Ark, et leur propre démarche, ou dém-arche.

Sun Ra, vœu n° 2 (le premier serait un instrument flexible capable de refléter toutes les émotions) : "Un centre artistique où j'aurais la possibilité de présenter ce que je fais dans toutes ses dimensions : lumières... ombres... couleurs... musique... Tout fonctionnerait en même temps, et ce serait un synopsis de tout ce qu'il y a dans le cosmos... Tellement concentré qu'en l'espace d'une heure on comprendrait tous les mystères de l'Univers !"

Alice Coltrane, vœu n° 2 (le premier serait que sa fille obtienne son diplôme universitaire à Paris) : "Une colonie d'artistes, ça serait épatant !... Dans un groupe d'immeubles, ou dans un même quartier où les artistes, les musiciens, pourraient se retrouver, et apprendre les uns des autres. Ils pourraient montrer ce qu'ils font... Il y aurait des écrivains... Eux aussi auraient le droit de venir !... Mais surtout des plasticiens et des musiciens. Il y aurait une bibliothèque, des concerts, des sessions, et des studios d'enregistrement. Les musiciens pourraient venir enregistrer... Tu vois ? Tu m'as comprise !"

Des sortes d'arche, en fait.

On pourrait ajouter, toujours en reprenant les vœux confiés à Pannonica, que la plupart des musiciens de jazz interrogés souhaitent la paix dans le Monde. En ce sens, les valeurs que souhaite transmettre Build An Ark s'inscrivent dans une veine depuis longtemps chère au jazz. Mais qui deviennent une quête essentielle du spiritual jazz du début des 70's. On retrouve grâce à Build An Ark l'esprit des anciens : Alice Coltrane déjà citée, Pharaoh Sanders bien sûr, dont le titre "You Yourself are the Key to the Universe" est ici repris, Michael White, qui participera d'ailleurs aux deux albums sortis cette année par Build An Ark (Love Part 1 et Love Part 2), ou encore Leon Thomas, etc...

La musique de Build An Ark ressemble à la beauté du monde que l'on découvrirait une fois les eaux du déluge retirées et la terre sèche, avec le soleil brillant dans le ciel. Un monde où Noé aura vite fait d'aller planter de la vigne, puis s'enivrer de son vin (je n'invente rien, cf. Genèse 9 20). Un monde où "l'amour est doux comme du sucre de canne". Big Black reprend son "Love is Sweet like Sugar Cane" qu'il chantait déjà sur son album Lion Walk, en 1968. La version qu'il en propose avec Build An Ark surpasse l'original et touche carrément au sublime. Un vrai baume au cœur. Un élixir pour ces jours de froid et de gris.

Le voyage musical se conclut dans une brise étherée, un souffle aérien intitulé "Heaven", qui plus est bien nommé. On se dit quand même que pour commencer par la Genèse et finir si vite au Paradis, ils lisent la Bible* drôlement en diagonale.



* La Bible, vous savez, ce bouquin super machiste où on sait que les fils de Noé s'appellent Cham, Sem et Japhet mais où on ne prend même pas la peine de vous donnez le nom de sa femme et celui des femmes de ses fils... 

mardi 7 décembre 2010

La Position du Flying Lotus

Je dois bien reconnaître que j'ai rarement autant cédé à la facilité qu'en choisissant pareil titre. Mais c'est un peu la faute au clip. Les personnages n'y sont pas assis dans la position du lotus mais on pourrait presque le croire. Ceci admis, en décembre, il est de coutume de jeter un coup d'œil dans le rétro de l'année qui s'est écoulée pour s'en remémorer quelques moments forts. Assurément, le Cosmogramma de Flying Lotus fait partie des albums majeurs de 2010 mais, personnellement, Flying Lotus, c'est aussi un rendez-vous manqué. En juillet dernier,  il était la tête d'affiche annoncée d'une soirée du Worldwide Festival, en compagnie notamment de Gonjasufi et The Gaslamp Killer, une programmation où il était cohérent de voir les trois Californiens réunis puisqu'ils ont fréquemment collaboré ensemble. Mais une annulation de dernière minute nous priva de son passage par Sète. Si ce fut une déception, il est probable que sa prestation aurait également été une déception. Difficile en effet, de proposer un set spectaculaire si on n'est accompagné, en tout et pour tout, que de son Mac. A moins d'être monté sur ressort et de secouer sa tignasse dans tous les sens comme le fait Gaslamp Killer... Et d'ailleurs, quel serait le meilleur cadre pour découvrir Flying Lotus sur scène ? Y en a-t-il seulement un ?

Peut-être un jour, nous essaierons-nous à une analyse détaillée de la musique de Flying Lotus, à l'évocation du contexte familial, l'influence de sa grand-tante Alice Coltrane, le temple védique qu'elle dirigeait et où le jeune Steve Ellison passait ses dimanches... En attendant, aujourd'hui, nous soulignons simplement l'originalité de son travail. Il est assurément un de ces musiciens qui contribuent à dessiner les contours d'une musique résolument de son temps, un jazz qui serait électronique, ou une électro qui serait jazz, ou au moins une nouvelle forme de musique, profondément jazz. A l'adresse de ceux qui croient que l'électro-jazz consiste à poser de paresseuses boucles de beats trop bien calés, il est nécessaire de préciser que le travail de Fly Lo en est à mille lieues.

S'il n'avait ce talent, l'intérêt des médias pour cet héritage coltranien serait lourd à porter. Flying Lotus assume, évoque combien cette tante à qu'il dédie Cosmogramma a exercé une forte influence sur lui. Et son cousin Ravi, fils d'Alice et de John Coltrane, figure parmi les invités de l'album. Cosmogramma a été réalisé ainsi, en hybridant les instruments live et les machines : la harpe de Rebekah Raff, en hommage à celle de sa tante, les cordes arrangées par Miguel Atwood-Ferguson, la basse de Thundercat, etc... A signaler également la présence de Thom Yorke sur un titre mais Flying Lotus travaille sa voix comme n'importe quelle autre matière utilisée ici et, presque, on ne remarquerait pas cet invité de marque si on n'était préalablement averti de sa présence.

A défaut de détailler le propos, je m'en remets au son et à l'image avec cette vidéo de "MmmHmm"... Pour se faire une idée de la musique riche, complexe et bienfaisante de Flying Lotus.