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samedi 10 mars 2012

Sambanzo, Etiópia : le nouvel album de Thiago França en téléchargement gratuit


Nous en reparlerons très vite plus en détail mais, sans plus attendre, voici Etiópia, le nouvel album du saxophoniste Thiago França, enregistré sous le nom de Sambanzo en compagnie de Kiko Dinucci, Marcelo Cabral, Samba Sam et Wellington "Pimpa". Comme son nom l'indique, cet album instrumental va creuser profond et loin. Et ça chauffe terrible !


Sambanzo, Etiópia (mp3 320 kbps)


1. O Sino da Igrejinha
2. Xangô
3. Tilanguero
4. Capadócia
5. Xangô da capadócia
6. Etiópia
7. Risca-Faca

samedi 31 décembre 2011

Le Top 10 du Dr. Funkathus : les coups de cœur de 2011


D'accord, proposer une sélection de ses albums préférés de l'année, c'est : 1. arbitraire, 2. paresseux, 3. ça ne vole pas très haut, etc... Ceci posé, comme une année ne se passe heureusement pas sans coups de cœur, je souhaite une fois de plus les partager après les avoir déjà présentés plus en détail tout au long de 2011. Autrement dit, quand on n'aime pas, pas de palmarès ! Or, cette année, quelques albums m'ont beaucoup plu, touché ou fait vibrer.

Etant entendu que cette sélection vaut à un instant T, j'avais l'an dernier laissé la place à l'inconnu et au changement d'opinion en ne proposant qu'un Top 9 ! Et comme il n'y a que les imbéciles qui ne changent pas d'avis, si je devais refaire aujourd'hui cette sélection 2010, elle serait considérablement différente de celle proposée alors !

Il n'y a pas eu cette année un album très largement au-dessus des autres comme l'avait été The ArchAndroid de Janelle Monáe. Cette année, les choses sont plus serrées, il y a deux albums que j'ai bien du mal à départager et, à vrai dire, je m'en fous un peu. Ce genre d'exercice est déjà suffisamment bêta pour ne pas y rajouter de la mesquinerie. Voilà : il y a deux albums que j'adore plus que les autres. Metá Metá de Kiko Dinucci, Juçara Marçal et Thiago França et Nó Na Orelha de Criolo. Et, hormis, ces deux-là, l'ordre n'a aucune espèce d'importance. Je ne suis pas encore assez maniaque pour tenir compte d'un critère subsidiaire positiviste, le compteur de lectures de mon juke-box virtuel !

Et je précise aussi que ce n'est pas non plus contradictoire que la liste que j'ai proposée à Vibrations soit sensiblement différente de celle de l'Elixir. Pour Vibrations, j'avais adopté un point de vue plus objectif, ou vaguement, avec l'idée de relever des albums "qui comptent" sans être trop exclusivement brésilo-centré. Ici, qu'on ne s'étonne par contre pas de ne trouver quasiment que des albums brésiliens : ce sont aussi les disques que j'ai le plus écouté, tout bonnement !

Enfin, chose extraordinaire, sept des mes dix albums préférés de l'année ont été proposés en téléchargement gratuit (mp3 320 kbps) par leur auteur !


1. Kiko Dinucci, Juçara Marçal et Thiago França, Metá Metá (Desmonta)


En trio acoustique, Kiko, Juçara et Thiago ont signé un album fantastique d'une profonde spiritualité, très inspiré par le candomblé et les religions afro-brésiliennes. Ils jouent une musique qui tend vers l'élévation, qui excelle tant dans la détente que dans la tension. Une musique qui passe de ballades tout en apaisement apollinien à des montées hypnotiques évoquant les figures d'orixas dans la fièvre d'un afrobeat réinventé et porté par la voix sublime de Juçara. Essentiel.

Lire : la chronique et un entretien exclusif sur l'Elixir et la chronique adaptée pour le site de Vibrations...
A télécharger gratuitement sur le site de Kiko ou sur la Musicoteca

et

1. Criolo, Nó Na Orelha (ôLôKo Records)


Si Lucas Santtana est la grande révélation brésilienne en Europe, c'est Criolo qui est la véritable révélation de l'année au Brésil ! Le rappeur de Grajaú, quartier périphérique de la Zona Sul de São Paulo, a signé un album magnifique qui le voit endosser un rôle de chanteur, voire même de crooner ! Grâce à l'appui, le talent et les encouragements de Daniel Ganjaman et Marcelo Cabral, ses producteurs, il a sorti un disque d'une grande variété, brassant le rap avec l'afrobeat, le samba ou le reggae. Bouleversant et toujours à fleur de peau. Et, il faut bien le dire, avec cette mue, il a probablement dû réaliser que sa voix de chanteur est bien meilleure que sa voix de MC !  "Linha de Frente" et "Bogotá" sont aussi parmi mes chansons préférées de 2011.

Lire : la présentation de l'album et pas mal d'autres petites choses sur Criolo...
A télécharger gratuitement sur le site de Criolo ou sur la Musicoteca

3. Passo Torto (Kiko Dinucci, Marcelo Cabral, Rodrigo Campos et Romulo Fróes) (YB)


C'est la loi de la survie dans le monde de la musique brésilienne : les musiciens sont dans la nécessité de mener plusieurs projets de front. D'un impératif économique, on ne s'attendrait pas à trouver un tel niveau d'excellence. Ainsi, notre bande de jeunes musiciens paulistes se configure et re-déploie en une multitude de formations à géométrie variable et en albums passionnants. Ensemble ou séparément, on retrouve donc Kiko Dinucci, Marcelo Cabral, Thiago França, Rodrigo Campos, Guilherme Held, ou Romulo Fróes trustant cette sélection de mes albums favoris de 2011. Passo Torto, c'est la rencontre de trois compositeurs qui ont écrit à quatre mains les chansons de ce disque, accompagné d'un formidable contrebassiste qui, de son archet, donne une belle profondeur au son de l'ensemble. Un disque de cordes, uniquement : guitare, cavaquinho et contrebasse. Contrairement à Metá Metá, l'autre disque de Kiko Dinucci sorti  cette année, il n'est plus question ici d'élévation mais de spleen urbain.  De désenchantement plus que de foi. Avec la qualité du son YB, produit par Mauricio Tagliari et mixé par Carlos "Cacá" Lima. Un album dont se détache la chanson "Cidadão", absolument magnifique. Romulo n'a peut-être jamais aussi bien chanté que sur ce titre.

Lire : la chronique de l'album "La Mélancolie à nu"
A télécharger sur le site de Passo Torto ou sur la Musicoteca

4. Seu Jorge, Músicas Para Churrasco, Volume 1 (Universal)


Après son album "américain" avec le groupe Almaz, signé sur le label californien Now Again, Seu Jorge est retourné au Brésil et il consacre donc un album, voire même une trilogie, à une institution nationale au Brésil : le barbecue ! Et pour ça, il balance un disque hyper funky où il continue de brailler de sa voix éraillée d'écorché ! La "musique pour barbecue" est-elle fonctionnelle, demandais-je à son propos cet été ? Elle l'est devenue, oui, mais pas pour cuire ma viande : c'est le disque que je fous à fond quand je fais les sols et passe balai et serpillière. Le truc qui donne du cœur à l'ouvrage : "Olé Olé" !!!

Lire la chronique "Le Barbecue de Seu Jorge"

5. Mariana Aydar, Cavaleiro Selvagem Que Te Sigo (Universal)


Pour le plus formidable travail d'orchestration de l'année. Entouré de musiciens brillants, le maestro bahianais Letieres Leite (Orkestra Rumpilezz) tisse une toile instrumentale de grande classe.

Lire la chronique

6. Pipo Pegoraro, Taxi Imã (YB)


L'afrobeat commence à faire naître des vocations au Brésil et le phénomène est récent. C'est sa rythmique élastique qui donne sa cadence au disque de Pipo Pegoraro. Entouré d'une floppée de musiciens, il prend le temps de faire durer les morceaux et y pose sa voix en douceur. Le genre de disque qu'on réécoutera volontiers avec le retour des beaux jours.

Lire la chronique "Ou comment Pipo Pegoraro imagine l'afrobeat tropicaliste"
A télécharger sur la Musicoteca

7. Anelis, Sou Suspeita Estou Sujeita Não Sou Santa (Scubidu Records)


Après avoir fait partie du groupe Dona Zica, Anelis Assumpção se lâche enfin et sort son premier album. Depuis son adolescence Anelis chante, depuis qu'elle accompagnait sur scène son père, Itamar Assumpção. C'est d'ailleurs avec la voix d'Itamar et une de ses compositions encore inédite que s'ouvre le disque, provoquant une étonnante continuité de l'œuvre familiale avec le fantastique "Mulher Segundo Meu Pai". Et cet album est une œuvre ambitieuse, longue comme un double-LP, qui la place d'emblée parmi les artistes de sa génération à suivre de près.

Lire la chronique "Ou comment la fille d'Itamar Assumpção s'est fait un prénom"
A télécharger sur la Musicoteca


8. The Dø, Both Ways Open Jaws (Cinq7)


Les amateurs d'indie pop ne considèreront peut-être pas le deuxième album de The Dø comme une des réussites de l'année. Si je ne me trompe, il figure seulement à la 37ème place du classement pop/rock/rap des Inrocks. Je m'en tamponne. Pour moi qui n'écoute que peu de pop/rock (parce qu'à l'écoute, mon intérêt est souvent trop vite gagné par l'ennui)  Both Ways Open Jaws est un album qui m'a captivé. The Dø, couple d'amour et de musique, Olivia Merihlati et Dan Levy, semble littéralement touché par la grâce. On a l'impression qu'il ont déjà tellement tout intégré, des field recordings d'Alan Lomax à l'electro pop Micachu, qu'ils peuvent désormais créer en toute liberté, avec naturel et évidence.

Lire la chronique

9. Romulo Fróes, Um Labirinto em Cada Pé (YB)


Romulo Fróes aimerait que l'on oublie parfois sa réputation de penseur de la musique brésilienne actuelle pour que l'on se concentre sur ses disques, pour ne pas que ses analyses pointues fassent de l'ombre à sa musique. Sur cet album produit par Mauricio Tagliari, aucun risque qu'on soit distrait de la musique : les textures sonores sont suffisamment denses avec les guitares de Guilherme Held, le cavaquinho de Rodrigo Campos et le saxophone de Thiago França, et la voix de Romulo a gagné en assurance. Ouf, il peut continuer à être bavard quand il parle de musique, on l'écoutera et le lira toujours avec intérêt, cela ne nous distraira pas de l'essentiel !

Lire la chronique "Comment traverser les murs du labyrinthe"
A télécharger sur son site ou sur la Musicoteca

10. Caçapa, Elefantes na Rua Nova (Garganta Records)


Il fallait un album "difficile" dans la liste, lequel se révélait très vite hypnotique. Un disque instrumental qui va savamment dénicher le psychédélisme au fin fond d'un tradi-moderne idiosyncrasique. C'est tout ça qu'explore les trois violas dinâmicas polyphoniques de Caçapa.

Lire la chronique "Caçapa et la finesse des éléphants"
Le site très didactique de Caçapa.

Festoyez bien !

lundi 21 novembre 2011

Les MarginalS à la Casa de Francisca avec Criolo et Lurdez da Luz


Il est difficile de trouver un groupe plus radical que MarginalS. Issu de la scène indépendante de São Paulo, ce trio instrumental composé de Thiago França au saxophone, Marcelo Cabral à la basse et Anthony Gordin à la batterie, s'est lancé dans l'expérimentation en direct et sans filet. Leur musique est essentiellement improvisée. Ils commencent à jouer... et la musique fut ! L'album qu'ils ont sorti cette année n'a pas de nom et leurs morceaux pas de titre. Il a été intégralement enregistré en une seule prise ! Avec eux, on appuie sur "Record" et c'est dans la boîte. Et c'est encore un euphémisme de dire qu'ils ne font pas de concessions.


Sur scène, l'alchimie opère et l'improvisation est leur seul guide. "On considère le son comme une route, expliquait Thiago França au site Na Mira do Groove. Les concerts durent toujours une heure. Et on ne chronomètre rien. C'est notre connexion au temps - ce n'est pas quelque chose qu'on peut expliquer mais qu'on sent".

Les voici réunis à la Casa de Francisca, minuscule salle de concert-restaurant. Ils ont invité Lurdez da Luz (ex-Mamelo Sound System) et Criolo à poser leur flow sur leur flux, lequels sont soutenus et inspirés par le trio MarginalS, ici mué en backing band de rêve. Lurdez da Luz interprète "Andei" et "Lamento" quand Criolo se lance dans "Linha de Frente", un des titres les plus forts de son album Nó Na Orelha.

Gabi Jacob a réalisé ce petit film, un extrait du concert. On appréciera le grain de l'image et les couleurs, mais on restera dubitatif sur son sens du cadrage. Faut-il y voir un manifeste louant les vertus du hors-champ ?

mercredi 9 novembre 2011

Le Trio Metá Metá au grand complet : un entretien pour l'Elixir


Metá Metá, l'album de Kiko Dinucci, Juçara Marçal et Thiago França est assurément mon coup de cœur de l'année. Une œuvre intense qu'on écoute et réécoute sans se lasser. Après les messages sympas qu'ils m'ont adressé sur Facebook, l'idée de réaliser une interview s'imposait. Juçara et Kiko en avait accordé une très longue à Marcio Bulk, pour son blog Banda Desenhada. Je l'ai traduite car c'était le genre d'interview dont on peut rêver. Alors, je n'ai pas encore eu la chance de les rencontrer et de papoter autour de quelques bières et bolinhos de bacalhau (des accras de morue). A défaut, il y a Skype et c'est déjà très bien.

Nous nous étions donnés rendez-vous lundi 24 octobre, un peu avant minuit heure française. Cette semaine-là, ils lançaient le CD de Metá Metá, alors que sa version digitale était sortie quelques mois plus tôt. Pour l'occasion, ils donnaient un grand concert au SESC Pompeia, une belle salle de São Paulo. Et les extraits postés sur YouTube donnent vraiment des regrets de ne pas avoir pu y assister ! Ce lundi soir, ils s'étaient retrouvés ensemble chez Kiko. Thiago étant un peu en retard, nous avons commencé sans lui.

J'ai commencé par les féliciter. Et les remercier également car leur musique m'enthousiasmait tellement qu'elle m'avait donné l'élan pour sortir de ma réserve et inciter à faire découvrir ici leur musique. C'est ainsi que la chronique de l'album que j'avais publié a été reprise sur le site de Vibrations. Et j'espère que ce n'est qu'un début, qu'ils auront l'occasion de bientôt venir présenter en Europe leur musique, si profondément brésilienne, profonde de la spiritualité afro et ouverte sur le jazz ou l'afrobeat. Faire que la bande à Kiko devienne une révélation sous nos latitudes demandera plus que les modestes chroniques de l'Elixir. Mais on va y travailler.


O. C. : Le son de Metá Metá est très original. Entièrement acoustique, d'inspiration afro mais sans percussions sur plus de la moitié des titres. A vous trois, vous ne sonnez comme aucune autre formation. Ce son était-il pensé ou improvisé sur le moment ? Car c'est une idée très osée de faire une musique d'inspiration afro d'où les percussions soient le plus souvent absentes ?

Kiko Dinucci : Je pense que la principale caractéristique de Metá Metá, c'est de proposer des chansons presque nues. Les chansons passent avant tout. Les paroles et la mélodie. C'est ce qu'on a voulu faire, un disque avec peu d'instruments et où la chanson serait très peu vêtue. L'inspiration afro se retrouve dans les structures des morceaux, dans la façon de chanter de Juçara.

O. C. : Il y a également la dimension spirituelle, cette influence des religions afro-brésiliennes qui imprègne tout l'album...

Juçara Marçal : Pour nous, cette spiritualité transparaît dans tous nos projets parce que nous en sommes très proches. Que ce soit par rapport à la musique, ou la dimension religieuse également. C'est une proximité qui est même antérieure au fait de faire de la musique. Et, dans les arrangements, les lignes de guitare de Kiko, par exemple, fonctionnent sur une économie de moyens, avec des motifs simples et qui se répètent et se maintiennent durant toute la chanson. Et ça valorise le poème.

O. C. : Avant Metá Metá, tu avais un groupe nommé Bando Afromacarrônico. A l'origine, on parle une langue macaronique est inspirée du latin et sonne comme du latin même sans en être. Voulais-tu montrer l'influence afro où parfois, au Brésil, on utiliserait des mots soi-disants yorubas mais qui n'en sont peut-être pas vraiment ?

Kiko : Quand j'ai pris ce nom, c'était un hommage à Adoniran Barbosa ou Paulo Vanzolini, deux sambistes de São Paulo qui avaient des origines italiennes. Aussi en pensant à Bixiga, un quartier à São Paulo, où on trouve beaucoup de Noirs et de personnes d'origines italiennes. L'idée, c'était de mêler ces deux influences italienne et afro. C'est aussi un jeu de mot à en hommage à ces deux cultures…

O. C. : Dans l'entretien que vous avez accordé à Marcio Bulk pour Banda Desenhada, vous parlez des difficultés de vivre de sa musique dans le schéma actuel. Vous dites aussi la nécessité d'avoir plusieurs projets, voire plusieurs activités. Mais, en même temps, vous semblez très attachés à la liberté d'être indépendant, sans compromis artistiques.  

Juçara : Pour les musiciens, c'est une nécessité d'avoir plusieurs projets. On ne peut pas en avoir un seul. Je donne des cours de chant et je chante dans deux autres groupes. Thiago, Marcelo Cabral et les autres jouent dans plusieurs groupes. C'était différent à l'époque. Maintenant, il faut rester ouvert et être réactif.

Kiko : Cette manière de collaborer ensemble d'un projet à l'autre, c'est quelque chose d'assez nouveau. Cela ne se passait pas comme ça il y a quelques années de cela. S'aider dans les projets les uns des autres, c'est la seule façon de faire pour que la machine continue de fonctionner. Parfois, tu seras payé, d'autres fois pas du tout, mais tu t'impliques de la même manière. S'aider les uns les autres permet de maintenir la production.

O. C. : Et la dimension éthique ?

Kiko : Pour la majorité d'entre nous, le fait d'être indépendant n'est pas un choix. Tout le monde aimerait bien être sur un gros label mais au Brésil, les majors sont mourantes. Tout le monde aimerait bien pouvoir enregistrer un disque qui coûte cher mais c'est devenu quelque chose d'irréel. Alors, non, on ne choisit pas vraiment d'être indépendant, mais si on ne l'était pas, on ne ferait plus rien. S'il fallait attendre une major, on ne ferait rien. Ce n'est donc pas un choix éthique. Et les majors se cassent toutes la figure. Au Brésil maintenant, même sur MTV la plupart des musiciens diffusés sont indépendants. Ce n'est plus si difficile de passer sur MTV.

O. C. : Je ne connais pas São Paulo. Je n'y suis passé que pour des escales qui ne me laissaient pas le temps de sortir de l'aéroport. Je l'ai survolée et, même en avion, ça dure déjà une éternité. Dans une ville aussi grande que São Paulo, habitez-vous proches les uns des autres ? Dans un même quartier ?

Kiko : Oui, assez proches, il y a des quartiers où habitent beaucoup de musiciens.Sinon, c'est vrai que c'est très long d'aller parfois voir quelqu'un qui est installé ailleurs... Ca te prend vite des heures.

O. C. : Parce que sans connaître la ville, j'avais une image où les gens de São Paulo passent beaucoup de temps dans les embouteillages, des heures coincés dans leur voiture. Ou dans le métro, les transports en commun. Et j'avais aussi cette image de Los Angeles où les musiciens, bloqués dans heures dans leur voiture, en profitent pour écouter leurs derniers mixes, leurs démos, la musiques des autres. J'avais cette image de Missy Elliott dans son Hummer en train d'écouter ses mixes et je me demandais si c'était également votre cas. Sans le Hummer... (J'avais préparé cette question pour rire un peu mais elle est tombée à plat, ndla)

Kiko : Oui, c'est vrai que quand on doit se déplacer, on écoute de la musique dans le métro, sur nos iPods, en voiture. Mais il y a aussi toujours beaucoup de musique dans la rue à São Paulo, beaucoup de son, la musique des disquaires qui se mélange au bruit des voitures et aux cris des camelots.

O. C. : Dans vos propos, on sent un attachement très fort à São Paulo, comme une revendication, une affirmation de l'influence de la ville sur votre identité et votre musique. Mais on ressent aussi que c'est une revanche. On se souvient de la sentence définitive de Vinícius de Moraes qui avait déclaré que São Paulo était le "tombeau du samba" le "túmulo do samba", avez-vous quelque chose à prouver pour démentir cette représentation assez répandue ?

Kiko : Si tu prends la musique pop, c'est une nouveauté qu'il y ait une musique paulistana pop. São Paulo a toujours été cosmopolite et absorbait les autres cultures mais il lui manquait sa culture propre. Aujourd'hui, tout à coup, on commence à montrer au Brésil notre propre musique. Dans les années quatre-vingt-dix, la musique du Nordeste était présente ici avec Lenine, Chico César, Chico Science. Maintenant, c'est une nouveauté, on peut exister avec notre propre style.

Autrefois, dans les années cinquante, un des rares musiciens paulistes à être connu dans tout le pays était le sambiste Adoniran Barbosa, on pouvait l'entendre à la radio n'importe où dans le pays. Après il y eut la Jovem Guarda, et ici Os Mutantes. Le rock dans les années soixante-dix. Dans les années quatre-vingt, il y eut ce qu'on a appelé la Vanguarda Paulistana : Arrigo Barnabé, Itamar Assumpção… C'était une musique qui était considérée difficile et n'a donc pas eu beaucoup de succès populaire. Mais c'était bien une musique faite à São Paulo, qui avait l'accent de São Paulo, le style de São Paulo.


O. C. : Aujourd'hui, vous faites partie d'une scène indépendante très active, très emblématique de São Paulo. On a vraiment l'impression qu'il se passe quelque chose de fort et de très particulier ici. Par exemple, vu d'Europe, on peut être étonné que vous lanciez vos albums en téléchargement gratuit. Parce que vous vivez de la scène ?

Thiago França : Les choses sont très variables. Hier, j'ai joué gratuitement, aujourd'hui, j'ai eu un cachet. Toutes les situations sont possibles. Parfois, je vais toucher 50, 100, 200 ou d'autres fois 1000 R$. Le truc, c'est qu'on est toujours en train de jouer. Et proposer le disque gratuitement est finalement une avancée. Parce qu'à l'époque, dans les années quatre-vingt-dix par exemple, à l'ère des labels, tu devais presque payer pour jouer. En rendant ton disque disponible, tu multiplies les opportunités de jouer…

O. C. : Dans ce marché de la musique en pleine crise, on a l'impression que vous êtes vraiment en train d'inventer un nouveau modèle...

Thiago : C'est la nécessité, oui ! Parce que la réalité, c'est qu'on vit mal, que la situation est difficile. Il y a finalement peu de musiciens qui peuvent vivre de leur musique sans avoir une autre activité. C'est mon cas, c'est super, mais c'est toujours difficile. Ce qui est bien, c'est qu'en ce moment, on se retrouve nombreux à partager la même approche pour faire de la musique ensemble...

O. C. : Après avoir sorti la version digitale il y a quelques mois, vous vous apprêtez à lancer le CD de Metá Metá. Est-ce pour la satisfaction de voir se concrétiser le projet par l'objet physique, avoir le support matériel dans les mains ? Ou parce que vous espérez quand en vendre quelques uns ?

Juçara : Les choses se sont inversées. Auparavant, les gens se préoccupaient d'abord de faire un album et de le sortir en CD et, ensuite, ils pensaient à faire des concerts. Maintenant, c'est seulement à partir des concerts que l'on peut penser à vendre des CDs. On a bien compris qu'on ne pourrait pas gagner d'argent avec des CDs, que ce c'était fini. Donc, il est plus intéressant que les gens connaissent notre musique. C'est beaucoup plus avantageux pour nous. Les gens téléchargent, connaissent notre musique, s'y intéressent et viennent assister à un concert. Alors, bien sûr, nous sommes obligés de faire beaucoup plus de concerts mais c'est possible. Et les gens qui viennent au concert, après seulement ont envie d'acheter le CD. Le processus s'est inversé.

O. C. : Kiko, tu écrivais sur un de tes blogs que Fulano Sicrano œuvrait pour la démocratie digitale. Derrière ce mystérieux Fulano Sicrano ("machintruc" en français ?) se cache le créateur du site Um Que Tenha où tous les jours des albums de musique brésilienne en téléchargement gratuit et pirate. Même s'il ne demande pas l'autorisation des artistes pour mettre en ligne leurs albums, tu défends sa démarche ?

Kiko : C'est un peu comme une réforme agraire. Les gens ici au Brésil ont un tel déficit d'éducation que le moyen de leur donner accès à la culture musicale par ce biais est très rapide. Par exemple, en mettant les disques en téléchargement, cela permettra par exemple à un gamin à l'autre bout du pays, dans le Natal. Ce gamin pourra le télécharger, connaître et étudiera musique. Je ne connais aucun programme du gouvernement qui fasse la même chose que Um Que Tenha. Ce qu'il fait est considéré comme criminel seulement parce qu'il enfreint la loi sur les droits d'auteur et qui est une loi vieille de deux cent ans et qui est complètement dépassée. 

Thiago : Le piratage est une question délicate. Car si tu analyses le texte de loi, Fulano, le type qui organise Um Que Tenha, n'est pas un pirate. Car il facilite seulement l'accès aux œuvres mais ne gagne rien, il n'y a pas de commerce là-dedans, rien de lucratif.

O. C. : Metá Metá a reçu un accueil très enthousiaste, la critique est unanime. Qu'est-ce qu'on peut vous souhaiter ?

Kiko, Juçara et Thiago (en chœur)  : Jouer !

Kiko : Oui, jouer. Jouer beaucoup. Parce qu'on peut mettre notre disque en téléchargement gratuit, mais ici à São Paulo, pour survivre il faut jouer, jouer beaucoup. Chaque chose alimente l'autre : parce que les gens qui téléchargent vont venir assister à nos concerts. Et que ça nous donnera plus d'occasions de jouer. Mais ce qui se passe ici, avec cette nouvelle scène pauliste, c'est que tu dois jouer. C'est un impératif. Si tu t'arrêtes quelques mois, tu disparais, on t'oublie. C'est comme ça, on joue, on compose, on improvise des concerts. Nous sommes dans un rythme de production constant et donnons beaucoup de concerts.

O. C. : Alors, vous ne pouvez même pas prendre de vacances ?

Kiko, Juçara : Non ! (rires) A São Paulo, ça ne s'arrête jamais. Personne ne s'arrête. Ici, même le lundi soir à minuit, le métro est bondé. On a bien intégré ce schéma de ne jamais s'arrêter. C'est comme ça que l'on vit alors, je ne sais pas si c'est bien, si on n'est pas déjà devenus dingues mais c'est comme ça, c'est comme être vivant.

O. C. : Est-ce que vous attachez de l'importance à la reconnaissance internationale ? Aimeriez-vous avoir l'opportunité de venir jouer en Europe ?

Le pouce levé de Thiago apparaît à l'écran ! (rires)

Thiago : En vérité, bien sûr. Toute reconnaissance est la bienvenue. Mais notre grande victoire, c'est d'être reconnus au supermarché (rires). Le plus important demeure de faire des concerts ici. Il y a encore beaucoup de zones de São Paulo où on ne joue pas encore. Il y a encore des coins où on ne nous connaît pas.

Kiko : J'aimerais beaucoup voyager. Celui qui dit qu'il perd de l'argent en jouant à l'étranger a dû aller aux Etats-Unis parce que là-bas, c'est . Mais je suis allé déjà en Europe où j'ai joué en Allemagne et en Italie. En deux semaines, j'ai gagné ce que je touche ici en trois mois. Alors, je trouve ça bien (rires).

Avant de reparler du nouvel album de Kiko, avec Rodrigo Campos, Marcelo Cabral et Romulo Fróes, sorti hier,  Metá Metá devrait être à l'honneur

mardi 18 octobre 2011

Une Dose d'élixir dans Vibrations avec Kiko et ses amis


Laissez-moi crâner un instant ! Ma chronique de Metá Metá, l'album de Kiko Dinucci, Juçara Marçal et Thiago França, vient d'être publiée sur le site de Vibrations.


Etant suffisamment occupé par mes projets d'écriture personnels, je ne suis pas à la recherche de piges. Oui, mais là, c'est Vibrations. Je suis un lecteur fidèle du magazine depuis quinze ans, précisément depuis son numéro de décembre 1994. Autant dire une paye ! Et il demeure pour moi la référence francophone en matière de presse musicale.

Le déclic qui m'a incité à prendre contact avec eux maintenant (quand mon rédac' chef d'alors m'y encourageait déjà il y a une dizaine d'années), c'est un véritable coup de cœur pour cet album fantastique, Metá Metá.  Il m'a spontanément semblé urgent de faire connaître ses auteurs sous nos latitudes. 

Des musiciens brésiliens qui mériteraient une reconnaissance internationale, j'en connais beaucoup d'autres. Nous verrons si je ressens la même urgence qu'avec Juçara, Thiago et le brillant Kiko Dinucci, nous verrons ce qu'il adviendra de cette collaboration avec Vibrations, initiée sous de bons augures...

Je remercie donc Joël Vacheron, responsable du site, et David Commeillas, rédac'-chef adjoint du magazine, de leur intérêt. Je remercie également Kiko, Juçaral, Thiago et tous ses musiciens qui font vivre ma passion et me donnent envie de la partager...


Metá Metá dans Vibrations

jeudi 8 septembre 2011

Metá Metá (Afro-Sambas de São Paulo, 1/2)


Vrai, quand on pense à São Paulo, ce n'est pas le samba qui nous vient à l'esprit. Même s'il a existé de grandes figures locales en la matière, l'industrieuse mégapole est plutôt cet incroyable carrefour cosmopolite où germent les formes métissées-globalisées d'un Brésil moderne, rock et électro. Pourtant, il existe aussi une scène pauliste qui creuse vers ses racines afro-brésiliennes, qui s'imprègne de sa spiritualité et vibre de ses rythmes. Nous allons évoquer cette scène à travers deux formations ayant trouvé son inspiration dans des afro-sambas très personnelles et originales. En commençant aujourd'hui par présenter Metá Metá, un album de Kiko Dinucci, Juçara Marçal et Thiago França qui risque fort de figurer parmi les plus beaux de l'année.


Avant de présenter ce disque, il me semble utile de préciser ce qu'on entend par afro-samba... On se souvient qu'en 1966, Vinícius de Moraes et Baden Powell ont enregistré certaines des chansons qu'ils avaient composé ensemble un peu plus tôt. Ces chansons ont été réunies sur l'album Os Afro-Sambas. Assurément un des disques essentiels de la musique brésilienne. Pour plus de détail, nous avons évoqué l'an dernier ce chef d'œuvre du point de vue de Vinícius et de celui de Baden. La particularité de cette œuvre est qu'elle a trouvé son inspiration dans la spiritualité des religions afro-brésiliennes. Les chansons s'y faisant évocation des orixas de ce panthéon : "Lamento de Exu", "Canto de Ossanha", etc... Le terme afro-samba pourrait n'être que bêtement redondant tant le samba est déjà en soi bien afro, si ce préfixe ne soulignait pas ici une particularité de plus, à savoir cette inspiration spirituelle. Ainsi, sera considérée comme afro-samba, une musique qui chantera les orixas, aura recours à la langue yoruba (ou ce qu'il en reste) même si, paradoxe, elle n'est pas stricto sensu... samba !

Kiko Dinucci est justement un jeune (il est né en 1977) artiste qui a commencé par le rock avant d'évoluer vers le samba et de s'impliquer dans une recherche sur les religions afro-brésiliennes. Cette quête spirituelle est même au cœur de son travail. Kiko Dinucci n'est pas que guitariste et compositeur, il est également peintre, graveur et réalisateur. Il a justement réalisé un film documentaire Dança das Cabaças - Exu no Brasil où il s'est interrogé sur la place occupée par Exu dans l'imaginaire brésilien. En allant à la rencontre de dignitaires des Candomblés (de tradition Nagô, Gege ou Bantoue), Tambor de Mina, Umbanda et Quimbanda, il souligne qu'Exu pourrait être décrit comme un "diable bon" quand, pendant des siècles, l'Eglise s'est acharnée à le diaboliser, engoncée dans ses notions de Bien et de Mal manichéennes. Des notions plus ambigües et complexes dans les religions afro-brésiliennes et, surtout, qui ne sont pas le prisme obligée pour appréhender la vie.

Dans la musique de Kiko Dinucci, on trouve les échos de cette force spirituelle. Que ce soit avec son groupe, Banda AfroMacarrônico, ou ici avec ce dernier projet, c'est la véritable source d'inspiration d'une grande partie de son travail.


Il y a des chocs qui viennent en deux temps, des découvertes qui ne deviennent des coups de cœur que lorsqu'elles se... découvrent. Metá Metá est de celles-là. C'est un album surprenant, qui demande une certaine attention mais quand il se dévoile, le choc est intense. Assurément un des albums de l'année pour qui aime les musiques exigeantes. Alors que Kiko et Juçara Marçal collaborent depuis quelques années, ayant notamment enregistré en duo l'album Padê en 2007, la rencontre avec le saxophone et la flûte de Thiago França vient grandement enrichir leur musique et soutenir la voix magnifique de Juçara Marçal. A eux trois, ils développent un son résolument original qui ne ressemble à nul autre. Si un des plus beaux titres de l'album, le sublime "Samuel", composé par Kiko avec Rodrigo Campos, est un titre tout en douceur, il est par ailleurs très étonnant de constater que, sur cet album résolument afro, il n'y a ni batterie ni percussions sur la moitié des titres ! Mais quand Samba Ossalê aux percussions et Sergio Machado à la batterie se mettent de la partie, sur la deuxième partie du disque, c'est une montée vertigineuse, comme si les orixas se mettaient au free ou à l'afrobeat.

Metá Metá est une œuvre qui ouvre les afro-sambas sur le jazz. Une façon d'en faire des méta-afro-sambas, en quelque sorte. A ceci près que le sens de méta ici est tout autre. En effet, Metá Metá est un mot yoruba qui signifie "trois en même temps", ou une synthèse de trois éléments en un seul. Kiko Dinucci, Juçara Marçal et Thiago França incarnent à merveille cette idée.


Non seulement l'album est disponible gratuitement en téléchargement (mp3 320kbps) mais vous pouvez également installez sur votre ordinateur l'application Bagagem, également gratuite, qui vous permet d'écouter l'album en regardant les vidéos réalisées pour chacun des titres.

Kiko Dinucci, Juçara Marçal et Thiago França, Metá Metá (2011) mp3 320kbps

1. Vale do Jucá
2. Umbigada
3. Papel Sulfite
4. Trovoa
5. Samuel
6. Vias de Fato
7. Oranian
8. Obá Iná
9. Obatalá
10. Ora Iê iê o

Pour télécharger l'album :

- sur le site de Kiko Dinucci, avec la possibilité d'installer également l'application Bagagem
- sur la Musicoteca