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samedi 31 décembre 2011

Le Top 10 du Dr. Funkathus : les coups de cœur de 2011


D'accord, proposer une sélection de ses albums préférés de l'année, c'est : 1. arbitraire, 2. paresseux, 3. ça ne vole pas très haut, etc... Ceci posé, comme une année ne se passe heureusement pas sans coups de cœur, je souhaite une fois de plus les partager après les avoir déjà présentés plus en détail tout au long de 2011. Autrement dit, quand on n'aime pas, pas de palmarès ! Or, cette année, quelques albums m'ont beaucoup plu, touché ou fait vibrer.

Etant entendu que cette sélection vaut à un instant T, j'avais l'an dernier laissé la place à l'inconnu et au changement d'opinion en ne proposant qu'un Top 9 ! Et comme il n'y a que les imbéciles qui ne changent pas d'avis, si je devais refaire aujourd'hui cette sélection 2010, elle serait considérablement différente de celle proposée alors !

Il n'y a pas eu cette année un album très largement au-dessus des autres comme l'avait été The ArchAndroid de Janelle Monáe. Cette année, les choses sont plus serrées, il y a deux albums que j'ai bien du mal à départager et, à vrai dire, je m'en fous un peu. Ce genre d'exercice est déjà suffisamment bêta pour ne pas y rajouter de la mesquinerie. Voilà : il y a deux albums que j'adore plus que les autres. Metá Metá de Kiko Dinucci, Juçara Marçal et Thiago França et Nó Na Orelha de Criolo. Et, hormis, ces deux-là, l'ordre n'a aucune espèce d'importance. Je ne suis pas encore assez maniaque pour tenir compte d'un critère subsidiaire positiviste, le compteur de lectures de mon juke-box virtuel !

Et je précise aussi que ce n'est pas non plus contradictoire que la liste que j'ai proposée à Vibrations soit sensiblement différente de celle de l'Elixir. Pour Vibrations, j'avais adopté un point de vue plus objectif, ou vaguement, avec l'idée de relever des albums "qui comptent" sans être trop exclusivement brésilo-centré. Ici, qu'on ne s'étonne par contre pas de ne trouver quasiment que des albums brésiliens : ce sont aussi les disques que j'ai le plus écouté, tout bonnement !

Enfin, chose extraordinaire, sept des mes dix albums préférés de l'année ont été proposés en téléchargement gratuit (mp3 320 kbps) par leur auteur !


1. Kiko Dinucci, Juçara Marçal et Thiago França, Metá Metá (Desmonta)


En trio acoustique, Kiko, Juçara et Thiago ont signé un album fantastique d'une profonde spiritualité, très inspiré par le candomblé et les religions afro-brésiliennes. Ils jouent une musique qui tend vers l'élévation, qui excelle tant dans la détente que dans la tension. Une musique qui passe de ballades tout en apaisement apollinien à des montées hypnotiques évoquant les figures d'orixas dans la fièvre d'un afrobeat réinventé et porté par la voix sublime de Juçara. Essentiel.

Lire : la chronique et un entretien exclusif sur l'Elixir et la chronique adaptée pour le site de Vibrations...
A télécharger gratuitement sur le site de Kiko ou sur la Musicoteca

et

1. Criolo, Nó Na Orelha (ôLôKo Records)


Si Lucas Santtana est la grande révélation brésilienne en Europe, c'est Criolo qui est la véritable révélation de l'année au Brésil ! Le rappeur de Grajaú, quartier périphérique de la Zona Sul de São Paulo, a signé un album magnifique qui le voit endosser un rôle de chanteur, voire même de crooner ! Grâce à l'appui, le talent et les encouragements de Daniel Ganjaman et Marcelo Cabral, ses producteurs, il a sorti un disque d'une grande variété, brassant le rap avec l'afrobeat, le samba ou le reggae. Bouleversant et toujours à fleur de peau. Et, il faut bien le dire, avec cette mue, il a probablement dû réaliser que sa voix de chanteur est bien meilleure que sa voix de MC !  "Linha de Frente" et "Bogotá" sont aussi parmi mes chansons préférées de 2011.

Lire : la présentation de l'album et pas mal d'autres petites choses sur Criolo...
A télécharger gratuitement sur le site de Criolo ou sur la Musicoteca

3. Passo Torto (Kiko Dinucci, Marcelo Cabral, Rodrigo Campos et Romulo Fróes) (YB)


C'est la loi de la survie dans le monde de la musique brésilienne : les musiciens sont dans la nécessité de mener plusieurs projets de front. D'un impératif économique, on ne s'attendrait pas à trouver un tel niveau d'excellence. Ainsi, notre bande de jeunes musiciens paulistes se configure et re-déploie en une multitude de formations à géométrie variable et en albums passionnants. Ensemble ou séparément, on retrouve donc Kiko Dinucci, Marcelo Cabral, Thiago França, Rodrigo Campos, Guilherme Held, ou Romulo Fróes trustant cette sélection de mes albums favoris de 2011. Passo Torto, c'est la rencontre de trois compositeurs qui ont écrit à quatre mains les chansons de ce disque, accompagné d'un formidable contrebassiste qui, de son archet, donne une belle profondeur au son de l'ensemble. Un disque de cordes, uniquement : guitare, cavaquinho et contrebasse. Contrairement à Metá Metá, l'autre disque de Kiko Dinucci sorti  cette année, il n'est plus question ici d'élévation mais de spleen urbain.  De désenchantement plus que de foi. Avec la qualité du son YB, produit par Mauricio Tagliari et mixé par Carlos "Cacá" Lima. Un album dont se détache la chanson "Cidadão", absolument magnifique. Romulo n'a peut-être jamais aussi bien chanté que sur ce titre.

Lire : la chronique de l'album "La Mélancolie à nu"
A télécharger sur le site de Passo Torto ou sur la Musicoteca

4. Seu Jorge, Músicas Para Churrasco, Volume 1 (Universal)


Après son album "américain" avec le groupe Almaz, signé sur le label californien Now Again, Seu Jorge est retourné au Brésil et il consacre donc un album, voire même une trilogie, à une institution nationale au Brésil : le barbecue ! Et pour ça, il balance un disque hyper funky où il continue de brailler de sa voix éraillée d'écorché ! La "musique pour barbecue" est-elle fonctionnelle, demandais-je à son propos cet été ? Elle l'est devenue, oui, mais pas pour cuire ma viande : c'est le disque que je fous à fond quand je fais les sols et passe balai et serpillière. Le truc qui donne du cœur à l'ouvrage : "Olé Olé" !!!

Lire la chronique "Le Barbecue de Seu Jorge"

5. Mariana Aydar, Cavaleiro Selvagem Que Te Sigo (Universal)


Pour le plus formidable travail d'orchestration de l'année. Entouré de musiciens brillants, le maestro bahianais Letieres Leite (Orkestra Rumpilezz) tisse une toile instrumentale de grande classe.

Lire la chronique

6. Pipo Pegoraro, Taxi Imã (YB)


L'afrobeat commence à faire naître des vocations au Brésil et le phénomène est récent. C'est sa rythmique élastique qui donne sa cadence au disque de Pipo Pegoraro. Entouré d'une floppée de musiciens, il prend le temps de faire durer les morceaux et y pose sa voix en douceur. Le genre de disque qu'on réécoutera volontiers avec le retour des beaux jours.

Lire la chronique "Ou comment Pipo Pegoraro imagine l'afrobeat tropicaliste"
A télécharger sur la Musicoteca

7. Anelis, Sou Suspeita Estou Sujeita Não Sou Santa (Scubidu Records)


Après avoir fait partie du groupe Dona Zica, Anelis Assumpção se lâche enfin et sort son premier album. Depuis son adolescence Anelis chante, depuis qu'elle accompagnait sur scène son père, Itamar Assumpção. C'est d'ailleurs avec la voix d'Itamar et une de ses compositions encore inédite que s'ouvre le disque, provoquant une étonnante continuité de l'œuvre familiale avec le fantastique "Mulher Segundo Meu Pai". Et cet album est une œuvre ambitieuse, longue comme un double-LP, qui la place d'emblée parmi les artistes de sa génération à suivre de près.

Lire la chronique "Ou comment la fille d'Itamar Assumpção s'est fait un prénom"
A télécharger sur la Musicoteca


8. The Dø, Both Ways Open Jaws (Cinq7)


Les amateurs d'indie pop ne considèreront peut-être pas le deuxième album de The Dø comme une des réussites de l'année. Si je ne me trompe, il figure seulement à la 37ème place du classement pop/rock/rap des Inrocks. Je m'en tamponne. Pour moi qui n'écoute que peu de pop/rock (parce qu'à l'écoute, mon intérêt est souvent trop vite gagné par l'ennui)  Both Ways Open Jaws est un album qui m'a captivé. The Dø, couple d'amour et de musique, Olivia Merihlati et Dan Levy, semble littéralement touché par la grâce. On a l'impression qu'il ont déjà tellement tout intégré, des field recordings d'Alan Lomax à l'electro pop Micachu, qu'ils peuvent désormais créer en toute liberté, avec naturel et évidence.

Lire la chronique

9. Romulo Fróes, Um Labirinto em Cada Pé (YB)


Romulo Fróes aimerait que l'on oublie parfois sa réputation de penseur de la musique brésilienne actuelle pour que l'on se concentre sur ses disques, pour ne pas que ses analyses pointues fassent de l'ombre à sa musique. Sur cet album produit par Mauricio Tagliari, aucun risque qu'on soit distrait de la musique : les textures sonores sont suffisamment denses avec les guitares de Guilherme Held, le cavaquinho de Rodrigo Campos et le saxophone de Thiago França, et la voix de Romulo a gagné en assurance. Ouf, il peut continuer à être bavard quand il parle de musique, on l'écoutera et le lira toujours avec intérêt, cela ne nous distraira pas de l'essentiel !

Lire la chronique "Comment traverser les murs du labyrinthe"
A télécharger sur son site ou sur la Musicoteca

10. Caçapa, Elefantes na Rua Nova (Garganta Records)


Il fallait un album "difficile" dans la liste, lequel se révélait très vite hypnotique. Un disque instrumental qui va savamment dénicher le psychédélisme au fin fond d'un tradi-moderne idiosyncrasique. C'est tout ça qu'explore les trois violas dinâmicas polyphoniques de Caçapa.

Lire la chronique "Caçapa et la finesse des éléphants"
Le site très didactique de Caçapa.

Festoyez bien !

lundi 28 novembre 2011

Taxi Imã, ou comment Pipo Pegoraro imagine l'afrobeat tropicaliste


Il était difficile depuis deux semaines de passer à côté de la sortie de Taxi Imã, le deuxième album de Pipo Pegoraro. Pour son lancement, il a bénéficié en effet du soutien conjoint de la Musicoteca et de Um Que Tenha, deux sites brésiliens de téléchargement. Encore fallait-il que le projet soit à la hauteur de ces soutiens. C'est encore mieux que ça. Voici un jeune artiste qui compose une musique résolument personnelle où les influences ne brident jamais l'originalité... En cette saison où l'été n'est plus qu'une notion mentale, Pipo Pegoraro nous offre une musique légère comme une douce brise, comme une lumière dorée de fin d'après-midi. Et avec "Beleza", il compose déjà un des tubes du printemps prochain.


Après un premier album, Intro, où il jouait de tous les instruments et que l'on qualifiera poliment d'ébauche, Pipo Pegoraro a sacrément haussé son niveau et balance une musique richement orchestrée et particulièrement bien cadencée. Il est rare au Brésil de découvrir un album autant porté par sa rythmique et où celle-ci ne joue pas du samba ou un rythme régional. L'influence de l'afrobeat inventé par Fela a déjà fait naître une multitude de formations au quatre coins du globe mais, au Brésil, le phénomène est encore balbutiant. Pipo Pegoraro n'ira jamais dire, j'imagine, qu'il joue de l'afrobeat. C'est plus subtil que ça. Il y a bel et bien une pulsation afrobeat qui traverse certains titres de son album, comme sur "Ouro Bondali" ou "Sofia", mais elle est comme filtrée à travers un prisme tropicaliste.

Avant d'en percevoir sa facture pop, quand on découvre Taxi Imã, on est d'abord frappé par cette vibe afrobeat, non pas traitée de manière orthodoxe mais intégrée et recrée avec l'innocence d'un Gilberto Gil ou d'un Caetano Veloso quand ils voyageaient au Nigéria, en 1977, et s'inspiraient à leur retour de ce qu'ils y avaient entendu. "Two Naira Fifty Kobo" sur l'album Bicho de Caetano en est peut-être le meilleur exemple. Cette vibe afro sur Taxi Imã, si elle n'est pas interprétée à la lettre, était suffisamment forte pour provoquer dans la foulée la formation de Bixiga 70, groupe instrumental formé de musiciens ayant joué sur les sessions de l'album et, lui, clairement afrobeat. Avec Décio 7 à la batterie, Marcelo Dworecki à la basse, Maurício Fleury aux claviers, Daniel Gralha à la trompette et Emiliano Sampaio au trombone, tous membres de Bixiga 70, Pipo a bénéficié d'une équipe de choc pour densifier ses orchestrations.  Il déclarait d'ailleurs à la Folha de São Paulo, "le disque a de la densité mais il est très léger. L'intention était précisément de chercher la légèreté des choses, les arrangements se faisant de manière collaborative avec tout le monde qui amenait ses idées avec la volonté de les y intégrer".


Outre cet effectif pléthorique de musiciens ayant participé à l'enregistrement de son album, une vingtaine, Pipo Pegoraro a pu compter avec la présence d'invités de choix. Outre Blubell et quelques copines aux chœurs, on retrouve Luisa Maita sur un titre comme taillé sur mesure pour elle, "Samambaia". Sur ce morceau assez downtempo, comme un trip hop acoustique et cinématique, elle chante évidemment de façon langoureuse parce que sa voix est langoureuse et que tout ce qu'elle interprète le devient ! Sur "Arapue", c'est Kiko Dinucci qui vient poser sa guitare inimitable. Là encore, voici quelqu'un qui est très influencé par l'afrobeat mais qui ne joue jamais comme un guitariste d'afrobeat, ses motifs à toute vitesse n'appartiennent qu'à lui et ils amènent leur couleur à ce morceau.

Si Pipo s'est entouré de nombreux musiciens, l'enregistrement de Taxi Imã a aussi mis en avant leurs parties instrumentales. Avec son co-producteur Bruno Morais, Pipo a privilégié de laisser tourner les bandes, de saisir en prise directe les morceaux, dans leur continuité et sans montage, un vrai parti-pris. C'est joué et ça se sent, c'est même une des richesses de cet album. La plupart des morceaux dépassent les cinq minutes et, même si le groove tourne bien, sur de telles durées, il faut qu'il s'y passe quelque chose. Ici, tant au niveau de l'orchestration - avec les cuivres en section, les guitares parfois qui fuzzent, les roulements de tambours afrobeat feutrés, voire même, sur "Graveto", des cloches qui rappelleraient presque le gamelan - que de la structure des compositions, on ne risque pas de s'ennuyer.

Pour dire l'originalité de Taxi Imã sur la scène brésilienne, on aurait plus envie de rapprocher la démarche de Pipo Pegoraro de celles de Vampire Weekend ou Fool's Gold, que de la plupart de ses compatriotes. Pour cette façon de plonger à la source des musiques africaines sans chercher à les reproduire. Pipo se situe quelque part entre l'élan collectif du premier Fool's Gold et la "ligne claire" de Vampire Weekend. Cette dernière concentrée sur l'écriture de chansons, reste un accomplissement, une exigence plus qu'un modèle. Sans imiter personne, Pipo Pegoraro crée à sa façon une musique qui concilie une facilité pop à une pulsation africaine, voire afrobeat. Dans le paysage musical brésilien, il ouvre des pistes encore inédites et renouvelle ce qui constitue la richesse musicale nationale, l'aisance mélodique et la souplesse rythmique, à partir de ses propres références. Excellent !

Et encore un ! Encore un album qui témoigne de l'insolente créativité musicale de la scène indépendante de São Paulo. Encore un album qui nous est généreusement offert en téléchargement gratuit par son auteur et qui est lancé en exclusivité par la Musicoteca.

Pipo Pegoraro, Taxi Imã (2011) (mp3 320kbps)

01. Taxi Imã
02. Ouro Bondali
03. Sofia
04. Arapue (avec Kiko Dinucci)
05. Samambaia (avec Luisa Maita)
06. Hoje
07. Beleza
08. Graveto
09. Radinho
10. Rastro