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mercredi 5 mai 2010

Ray Barretto dans Goutte de Funk

Boogaloo, latin funk, salsa rap, reggaeton !!! Pour faire oublier la grisaille, Goutte de Funk va être caliente ce mois-ci. Avec en exclusivité, une interview inédite de Ray Barretto...

Demain soir pour l'avant-dernière émission de la saison, Ray Barretto revient d'entre les morts pour faire trembler les murs de Divergence à tant battre de ses hard hands les peaux de ses congas... Dans cette interview inédite du maître, réalisée en 1998, le Dr. Funkathus avait même failli le fâcher tout rouge en insistant lourdement sur le versant salsa de sa carrière alors que Ray Barretto ne souhaitait plus parler que de jazz. Il faisait du jazz, il aimait le jazz depuis tout bébé et, finalement, la salsa n'avait été qu'une parenthèse plus commerciale qu'artistique à ses yeux.

Pour se mettre l'eau à la bouche, ultime offense, un titre qu'a probablement renié Ray Barretto depuis mais qui est indéniablement funky !

Ray Barretto, "Numero Uno", Eye of the Beholder (1977)








Goutte de Funk @ Divergence-FM (93.9 sur Montpellier ou www.divergence-fm.org pour les autres), vendredi 7 mai à 21 heures

lundi 8 mars 2010

Goutte de Funk en podcast

GdF #4.4

Divergence vient de mettre aux podcasts. Super. Cela vient compléter la panoplie et valorise les programmes en les rendant plus accessibles.

Avant de retrouver prochainement la dernière émission, enregistrée vendredi dernier, voici celle du mois de février, la première à bénéficier de cette considérable mise-à-jour technologique. Une émission en grande partie consacrée à un hommage à Haïti, suivi de notre coup de cœur pour l'album de Galactic, Ya-Ka-May... Les fidèles de L'Elixir reconnaîtrons dans leur version sonore des thèmes abordés ici.





A télécharger ici donc... Goutte de Funk #4.4

Play-List :

Boukman Eksperyans, "Pwazon Rat", Vodou Adjae (1991)
Wyclef Jean, "24 e´ Tan Pou Viv", Welcome To Haiti Creole 101 (2004)
Boukman Eksperyans, "Ke'm Pa Soté", Vodou Adjae (1991)
Emeline Michel, "Tankou Melodi", Flan'm (1989)
Beethova Obas, "Pa Présé (Prends Ton Temps)", Pa Présé (1997)
Caetano Veloso & Gilberto Gil, "Haiti", Tropicália 2 (1993)
D'Angelo, "Chicken Grease", Voodoo (2000)
Noriel Vilela, "Pra lemanja Levar", Eis O "Ôme" (1968)
Os Tincoãs, "Na Beira do Mar", Os Tincoãs (1973)
Galactic , "Boe Money (ft. The Rebirth Brass Band)", Ya-Ka-May (2010)
Galactic, "Double It (ft. Big Freedia)", Ya-Ka-May (2010)
Galactic , "Do It Again (ft. Cheeky Blakk)", Ya-Ka-May (2010)
Galactic, "You Don't Know (ft. Glen David Andrews)", Ya-Ka-May (2010)
Timbaland, "Ease Off The Liquor", Shock Value II (2009)
Whitefield Brothers, "The Gift (feat. Edan & Mr. Lif)", Earthology (2009)
Georgia Anne Muldrow, "Doobie Down", Kings Ballad (2010)
Jimi Tenor & Tony Allen, "Mama England", Inspiration Information 4 (2009)

samedi 19 décembre 2009

Lu-Fuki ya Kongo, ou la Malédiction de l'Article 15

GdF #3.8 et #4.1
(mai et septembre 2009)
Goutte de Funk @Divergence-FM (Montpellier 93.9 et www.divergence-fm.org)

Enfin mis en ligne !!!

Play-List :
Docteur Nico & African Fiesta, "Kiboloso", Eternel Docteur Nico 1963-1965
Staff Benda Bilili, "Je T'aime", Très Très Fort (2009)
Papa Wemba Et Viva La Musica, "Zonga Zonga", Congo 70 - Rumba Rock
Isaac Pedro Et OK Jazz, "Si tu bois beaucoup", African Pearls 1 : Congo - Rumba on the River (1962)
Docteur Nico & Rochereau Et African Fiesta, "Paquita", African Pearls 1 : Congo - Rumba on the River (1965)
Docteur Nico & African Fiesta, "Me voy a cantar", Eternel Docteur Nico 1963-1965
Docteur Nico & African Fiesta, "Tu m'as déçu Chouchou", Congo 70 - Rumba Rock (1969)
Grand Kalle Et African Jazz, "Indépendance Cha Cha", African Pearls 1 : Congo - Rumba on the River (1960)
Depiano & Beguin Band, "Gouvernement Ya Kongo", Ngoma (Souvenir Ya L'Indépendance) (1961)
Franco Et OK Jazz, "Grupo OK Jazz", African Pearls 1 : Congo - Rumba on the River (1959)
Tabu Ley Rochereau & L'Orchestre Afrisa, "Sebene - 182" (1973)
Tabu Ley Rochereau, "Aon Aon", The Voice Of Lightness (1973)
Trio Madjesi, "8e Round Interview (Saak Saakul)", African 91.162 (Madjesi SOS28)
Trio Madjesi & Orchestre Sosoliso, "Sex Madjesi", Congo 70 - Rumba Rock
Bavon Marie Marie & Négros Succès, "Libangana Libumu", Congo 70 - Rumba Rock


Depuis que Goutte de Funk a vu le jour et a commencé à s'écouler sur les ondes depuis Divergence, il était inscrit que nous plongerions un jour vers cette source authentique du funk, le Congo. Mais si c'était effectivement planifié depuis l'origine du projet Goutte de Funk, cette célébration ne pouvait plus attendre : après tout, la plus authentique des sensations de cette année 2009 est la sortie de l'album du Staff Benda Bilili, lequel Staff, après avoir enflammé la Fiesta des Suds marseillaise, sera prochainement au Rockstore. Pour donner une idée de ce qui nous attend, signalons que, l'été dernier, l'organisateur des Eurockéennes de Belfort regrettait de ne pas les avoir programmés sur la scène principale tant ils ont cassé la baraque.

Avant l'accueil médiatique enthousiaste réservé à ce groupe étonnant, le terrain a été au préalable balisé par une série de compilations qui rendent à la rumba congolaise toute sa gloire et son éclat, citons celles de la série African Pearls, initiée par Ibrahim Sylla, ou celles de Stern's consacrées à Rochereau et Franco, exemplaires. Sans parler du son tradi-moderne remis au goût du jour par la série Congotronics de Vincent Kenis et ayant trouvé des adeptes, avec le projet CongopunQ de Cyril Atef, ou les Américains de Nomo, sans parler de Björk, qui invita Konono n°1 sur son album Volta. Mais du tradi-moderne, il sera question dans une autre émission. Ce soir, c'est rumba...


En guise d'introduction à notre périple du jour, "Kiboloso", un titre du Docteur Nico que j'ai cherché pendant des années. Un morceau qui sonne comme une démo, pas franchement abouti, mais dont justement la spontanéité le rend imparable. J'avais à l'époque (il y a une bonne vingtaine d'années) enregistré l'album sur une cassette, la dite cassette ayant tourné en boucle sur de multiples magnétos a fini par quasiment rendre l'âme... Et là, récemment, miracle de la serendipity du web, le soir même où je commençais à plancher sur ce projet d'émission, je tombe miraculeusement dessus via le blog Global Groovers. Il s'agit d'un album des années 1963-65, de la collection Merveilles du Passé, intitulé Eternel Docteur Nico (ici).



La Source du funk

A tous les amateurs de James, George, Sly, Michael, sachez donc que le Funk trouve sa source au Congo. Nous avons suffisamment expliqué que la vocation de la Goutte de Funk mensuelle de Divergence est de débusquer l'esprit plus que la lettre du funk. D'où la rumba et son sébène au menu de ce jour. Et question groove, vous n'allez pas faire le voyage musical pour rien, le Dr. Funkathus s'en porte caution. Pour la rumba, préparez la petite serviette pour éponger votre front de danseur endiablé, préparez une bonne bière en guise de rafraîchissement, même si elle est un peu tiède, et montez le son.

Pour nous accompagner dans cette première exploration des musiques congolaises, nous avons convié François Bensignor à nous donner quelques clés pour comprendre les subtilités de cet art contagieux afin d'en mieux goûter les vertus. S'il est une des plumes de référence des musiques du Monde en France, l'auteur du livre Sons d'Afrique et du Guide Totem des Musiques du Monde (ouvrage auquel votre humble serviteur a collaboré sous sa direction), ou encore le réalisateur du documentaire Papa Wemba Fula Ngenge, c'est avant tout au passionné de rumba que nous nous adresserons ce soir... (J'essaierai prochainement de mettre en ligne sa version audio.)

Lu-Fuki, sous l'aisselle des anciens
Le funk viendrait donc du Congo ? C'est ce que l'étymologie du terme semble, en effet, indiquer selon Robert Farris Thompson, le grand historien de l'Art africaniste. Dans son ouvrage célèbre Flash of the Spirit, il montre combien l'apport africain est présent dans ce qui caractérise l'essence de la culture noire américaine, et par extension l'ensemble de la culture populaire américaine : le cool vient du yoruba, le hip du wolof et le funk du ki-kongo, comme nous le verrons ce soir.


Selon Farris Thompson, le funk dériverait du terme lu-fuki, qui signifie littéralement forte odeur corporelle mais dont le sens n'est pas négatif. La notion de "choc des civilisations" est une erreur coupable qui nous a mis dans une belle merde ces dernières années. A l'inverse, il existe bel et bien un frottement des civilisations. Ainsi, insistons sur le fait que le développement du funk aux Etats-Unis révélait un rapport fondamentalement différent au corps que celui de mise dans les sociétés occidentales et anglo-saxonnes. Le funk, et sa sueur étymologique, témoigne d'une conception africaine plus simple et décomplexée, comme en témoigne le rapport aux odeurs corporelles. Aux Etats-Unis, elles doivent être purement et simplement effacées. Dans le funk, on est comme on est : l'important est d'être bien dans sa peau, même quand on sue, même quand on pue.

La notion de lu-fuki insiste également sur la notion très africaine du respect dû aux anciens. Il est considéré que l'odeur corporelle des anciens est plus forte, mais elle est aussi perçue comme une énergie positive émanant de leur personne. Les plus jeunes iront donc chercher comme une forme de "bénédiction" auprès d'eux, dans le creux de leur odeur. On dira donc (pour faire un jeu de mot facile mais qui fait sens) que les anciens ne les prennent pas seulement sous leur aile, mais littéralement sous leur aisselle. On rendra hommage aux aînés en déclarant : "yati, nkwa lu-fuki ! Ve miela miami ikwenda baki" (c'est-à-dire : voici une personne très funky, mon âme se tend vers elle pour qu'elle me bénisse) (p. 104). Comme le dit un proverbe lingala, "zóba libosó, mayélé na nsima" , qui se traduirait par notre classique : "la sagesse vient avec l'âge".

Le Très très fort chant d'amour des parias de Kinshasa
L'album Très Très Fort du Staff Benda Bilili est un bienfait musical inouïe, prodiguant émotion et réconfort. Il a été réalisé in situ, avec les moyens du bord. Le soir, dans le parc zoologique de Kinshasa, à la belle étoile. Vincent Kenis l'a enregistré avec son Mac et quelques vieux micros, dont un ayant servi à Brel ! Un son terrible qui a du grain, qui met du funk dans la rumba. Le son de la seule basse, à plat, quasi pas amplifiée, est déjà une leçon de groove. J'avais découvert le Staff Benda Bilili en voyant La Danse de Jupiter, le doc de Renaud Barret et Florent de La Tulaye. Tous polios, arpentant la ville dans leurs vélomoteur-tricycles customisés façon lowrider, ils crevaient déjà l'écran de leur présence. Des vieillards pour un pays où l'espérance de vie ne dépasse pas les 47 ans, alors que Ricky, le leader, en a déjà 57.

Plus tard, j'ai grave kiffé la vidéo de leur interprétation de "Je t'aime", leur "Sex Machine", quand je l'ai découverte sur internet :


On y retrouvait celui qui m'avait fasciné dans La Danse de Jupiter : un gamin qui grattait un instrument de fortune, bricolé par ses soins. Le regard dans le vague, d'une intense gravité, le môme tirait d'incroyables solos de sa seule corde.


Je constatais ensuite que ce jeune, Roger Landu, un "shégué", un de ces innombrables enfants des rues, avait rejoint le groupe. Yann Plougastel, pour Le Monde 2 (11 avril 2009), avait consacré un reportage à ce Staff de Kinshasa. Il décrivait assez bien l'intégration de Roger dans le son du groupe : "lorsqu'il eut l'idée d'électrifier son satongué, ce fut comme si Jimi Hendrix débarquait au milieu de l'équivalent congolais du Buena Vista Social Club". Rencontré à cette occasion, Roger racontait au journaliste sa vie de misère : "j'en ai assez de vivre dans ce ghetto, de crever de faim. Le Congo est un pays où l'on souffre sans cesse. J'ai besoin d'une vie meilleure, vraiment meilleure. Je joue de la musique pour obtenir quelque chose plus tard. Je travaille la musique sans frontière, l'international blues. Musicien, c'est un métier, pas un jeu...". Pour autant, avoir été adopté par ces anciens fut pour lui une opportunité de rêve. Il a pu bénéficier de leur lu-fuki pour s'épanouir comme musicien et nul doute qu'il saura saisir sa chance tant est grand son talent. Il n'est qu'à voir comment il s'approprie l'espace qui lui est donné pour balancer des solos qui déchirent. Comme le dit Vincent Kenis, à propos de la boîte de conserve qui lui sert d'instrument, "pour faire une mélodie à partir de ça, il faut vraiment avoir une oreille". Nul doute que les pointures de la pop mondiale éclairée vont se l'arracher, Damon Albarn en tête...

Le Cœur de l'Afrique
Le Congo, c'est le cœur de l'Afrique, sous la plume de Joseph Conrad, son "cœur des ténèbres" , quand la carte du Monde était encore incomplète, avec ses enclaves de terra incognita que les explorations de Livingstone (et autres...) cherchaient à combler. Le Congo, c'est aussi une fascination particulière dans l'imaginaire collectif. Une part de l'Afrique la plus profonde et la plus fantasmée : quelque part entre la réalité ethnologique des Pygmées et le racisme fondamental de Tarzan. Quelque part entre les massacres de civils dans le Kivu et l'Ituri et la grâce d'une des plus belles musiques que nous ait laissé le vingtième siècle : la rumba congolaise, dont la douceur mélodique et l'aisance rythmique ne peuvent que rendre la vie plus belle.

Certaines provinces de la République Démocratique du Congo, l’Ituri et le Kivu, par exemple, sont encore le théâtre des pires actes qui puissent s'imaginer sur cette Terre. On lisait, il y a quelques années seulement, dans Le Monde, que, dans l'Ituri, des soldats du Mouvement de libération du Congo (MLC) de Jean-Pierre Bemba s'étaient livrés à une véritable chasse à l'homme dans la grande forêt congolaise. Le témoignage d'une femme pygmée nous donnait des hauts-le-cœur : "Au retour de la chasse, mon mari a vu ces soldats qui découpaient sa mère, son frère, sa soeur et deux enfants. Ensuite, les soldats ont commencé à griller des morceaux. Il pouvait sentir l'odeur. Puis ils ont boucané le reste et l'ont emporté. Les soldats disent que manger de la viande de Pygmée ou boire du sang rend fort, très fort."

Pourtant, le Congo, c'est bien autre chose, une richesse culturelle qui vaut plus que celle de son sol et que la plume de Francis Dordor résumait avec sa finesse habituelle : "Ceux qui en connaissent sommairement l’histoire moderne ou l’actualité brûlante savent que le Congo n’est pas exactement une destination recherchée. D’y surprendre musique si onctueuse fait partie de ces petites choses qui, malgré tout, contribuent à nous faire croire encore en l’homme".

Outre sa réalité, le Congo s'est aussi implanté dans nos imaginaires par ses diasporas américaines, réelles ou mythiques. Nous en donnerons ici un seul exemple : Congo Square, cette place de la Nouvelle Orléans, qui était, aux temps de l'esclavage, le seul espace de liberté où les tam-tams étaient autorisés. D'ailleurs, nous ne devrions pas dire tam-tam (mot d'origine asiatique) mais ngoma. Le ngoma, c'est le tambour dans de nombreuses langues d'Afrique Centrale. Olivier Sangi Lutondo, de l'Institut des Arts de Kinshasa, souhaiterait même que le terme soit reconnu par l'Académie Française ("Vie, Sacralité et Valeur des Ngoma africains, cas des Cokwe : Piste pour de nouvelles conservations", in Itinéraires et Convergences des Musiques Traditionnelles et Modernes d'Afrique, p. 409). Sans être mauvaise langue, j'ai comme dans l'idée qu'il n'aurait pas fallu compter sur Maurice Druon pour encourager la requête...

Histoire et Politique : Mobutu et l'authenticité zaïroise...
Le Congo dont il est question ce soir est celui qui a pour capitale Kinshasa. Pour éviter la confusion, rappelons que sur l'autre rive du fleuve Congo, se trouve les voisins de la République du Congo, dont la capitale est Brazzaville. D'où la distinction faite parfois entre les deux pays par l'appelation Congo-Kinshasa et Congo-Brazzaville. Signalons encore la déplorable habitude française de nos préfectures d'accoler sur les cartes de séjour des citoyens congolais de l'ancien Zaïre la mention CB, pour Congo Belge. Comme quoi, le colonialisme est encore ancré dans nos mentalités. S'en étonnera-t-on en repensant au nauséabond discours de Dakar de notre président ?

Rien que pour cette raison, il ne faut surtout pas censurer Tintin au Congo. Au titre du devoir de mémoire, il importe de se rappeler comment étaient présentés les Africains au cœur du XXème siècle, dans notre civilisation du Progrès. Ce serait se donner bonne conscience à peu de frais que de retirer de la vente l'ouvrage d'Hergé.

Quand on parcourt les événements ayant marqué ce pays tout au long du XXème siècle, comment peut-on oser dire que l'homme africain n'est pas "assez rentré dans l'Histoire". Celle du Congo, fut-elle violente, est d'une réelle complexité politique. Ainsi, depuis l'indépendance de 1960, le pays a changé plusieurs fois de nom (et déjà cinq fois de drapeau) pour s'appeler successivement :
République du Congo-Léopoldville (1960-1963)
Congo-Kinshasa (1963-1971)
Zaïre (1971-1997)
République Démocratique du Congo (depuis 1997)

Ce grand pays, fier de sa culture, devrait être riche, à l'image de son sol, renfermant les plus incroyables réserves de minerai, lesquelles ne profitent malheureusement pas à la population. La corruption et les conflits l'ont mis dans un état de délabrement unique.


Si l'histoire de l'indépendance congolaise a son martyr, Patrice Lumumba, nul doute que la figure ayant le plus marqué la vie politique du pays est Mobutu. Alors que Joseph Kasavubu est le premier président à l'indépendance (malgré que le MNC, Mouvement National Congolais, parti fondé par Lumumba ait obtenu plus de voix aux élections), en 1960, Joseph-Désiré Mobutu qui accède au pouvoir par le biais d'un coup d'Etat le 24 novembre 1965, pour s'y maintenir trente ans durant.

Un des phénomènes les plus marquants de son règne est la campagne de "zaïrianisation" entreprise au début des années 70, avec la volonté d'un "recours à l'authenticité", une démarche assez semblable à celle initiée en Guinée par Sékou Touré.

Le 27 octobre 1971, le pays devient Zaïre. Symboliquement, on supprime les prénoms chrétiens, comme gage d'une nouvelle naissance, d'une nouvelle identité des Congolais. On accole donc un "post-nom". Le "souverain" montre la voie. Joseph-Désiré Mobutu devient ainsi Mobutu Sese Seko Kuku Ngbendu Wa za Banga, ce qui signifie "le coq qui va de conquête en conquête sans avoir peur".

Ce n'est pas sans entraîner de grosses complications administratives : favorise la fraude car tous les noms n'apparaissent pas systématiquement dans tous les documents administratifs. Mais surtout, l'authenticité s'accompagne de problèmes identitaires.

Derrière la légitimité de la campagne, s'émanciper des temps coloniaux et leur endoctrinement, on a pourtant l'impression que le régime navigue à vue. Comme l'illustre la règle des "trois ni" : officiellement, le Zaïre de mobutu n'est "ni à gauche, ni à droite, ni même au centre". Après tout, pourquoi vouloir décalquer une vision politique qui corresponde à notre échiquier alors que la réalité est autre en Afrique. Il n'empêche, à cause de ces "trois ni", certains ironiseront sur "l'inexistence" du Zaïre sur la scène diplomatique (cf. Jean-Jacques Arthur Malu-Malu, Le Congo Kinshasa).

Il n'aura échappé à personne que mobutisme rime avec jusqu'au-boutisme et on ne s'étonnera pas que les trente ans de son règle aient finalement laissés le pays exsangue, ruiné par la corruption. A titre indicatif, à sa mort sa fortune personnelle est estimée entre 5 et 6 milliards de $, tandis que la dette qu'il laisse au pays est de 13 milliards !

Le grand pays est ruiné, il n'est plus, pour reprendre un proverbe lingala, que "mbwá ya makeléle míngi akoswáka té", c'est-à-dire "le chien qui aboie, ne mord pas" (oui, vous avez bien lu, en ligala, "makélélé" se traduirait par "bruit"). Autrement dit, il n'effraie plus ses petits voisins. Pour renverser Mobutu, en 1997, Laurent-Désiré Kabila s'appuie même sur une coalition ougando-rwandaise (c'est d'ailleurs depuis cet épisode que des factions rebelles massacrent des populations civiles dans les provinces de l'Est du pays).

C'est tout l'orgueil du pays qui en prend un coup, lui le grand, manipulé par ses petits voisins. C'est encore plus mal vécu par les Kinois. En effet, Kabila préfère utiliser le kiswahili, voire l'anglais, plutôt que le lingala, ou même que le français. Il place des "Congolais de la diaspora", des "américains", à des postes clés.

En août 1997, il est décrété que la RDC pratique une "économie sociale de marché", ce qui à l'image des "trois ni" de Mobutu continue d'entretenir un certain flou sur la direction donnée au pays. Il n'empêche la situation est telle que, dans le préambule du "programme triennal minimum", un texte officiel donc, il est déclaré : "la RDC est un pays ruiné où tout est à reconstruire et même tout ce qui a été fait est à refaire".

Et quand la Constitution n'a plus court, ne demeure pour les Kinois et les Congolais que l'impératif Article 15, né des nécessités de la rue : en gros, "quand t'es dans la merde, débrouille-toi". L'Article 15 est souvent le guide de survie, la seule loi, de toute une population livrée à elle-même. Apparue dans les années cinquante, l'expression viendrait du scoutisme. Selon Crispin-Régis Ludoki, ancien louveteau et scout de l'unité Saint-Mathieu, à Mbanza-Ngungu (anciennement Thysville), "l'article 15 est juste le 15ème article des boy scouts qui invite les patrouilles perdues dans la jungle à se débrouiller (en cas de perte de communication avec les autres patrouilles, l'article 15 des scouts dit textuellement : "débrouillez-vous"). C'est là l'origine de cette expressions devenue courante au Congo".

Et si l'Article 15 est la description la plus fidèles qui soit de la réalité congolaise contemporaine, notre projet d'émission, je dois bien vous l'avouer, a lui aussi été placé sous le signe de l'Article 15, à une échelle moindre, celle privilégiée d'un pays développé. N'empêche. En mai dernier, le jour de la diffusion prévue, l'émetteur de Divergence tombait en panne. Nous condamnant à la seule diffusion via le net. Sans FM, plus d'auditeurs. Dans l'ambiance décontractée et spontanée de l'enregistrement d'autres soucis techniques vinrent se greffer, sans altérer cependant l'enthousiasme du Dr. Funkathus. Rendez-vous était néanmoins pris le mois suivant pour la refaire sur la FM, la musique congolaise méritant la plus large audience (du moins celle que peut offrir Divergence sur le bassin montpelliérain) et clore la saison sur un air de rumba. Las, la radio se lançait dans une inédite campagne de soutien afin de récolter des fonds et suspendait pour le mois sa grille des programmes. Retour en septembre. Cette fois-ci, c'est la voiture du technicien, au moteur noyé par les pluies torrentielles de saison, qui nous abandonne. Heureusement, Gilles, notre directeur qui mouille le maillot, assura l'interim au pied levé !

Les origines de la rumba et l'influence afro-cubaine
La rumba congolaise est une musique urbaine. Le début du XXe siècle a vu l'apparition d'une musique semi-moderne au Congo. La musique congolaise moderne voit sa gestation remonter aux années trente. Mais c'est aux débuts des années cinquante que les influences étrangères afro-cubaines vont donner naissance à la si particulière rumba congolaise. Son originalité, par rapport au modèle afro-cubain, réside notamment dans le fait que c'est la guitare qui tient la vedette. Laissons la parole à Dordor qui, dans Les Inrocks (23 février 2009), résume les faits :

"Tous les manuels scolaires vous le diront : la grande affaire de la musique moderne congolaise, c’est la rumba. Qui, contrairement aux apparences n’est pas une stricte adaptation d’un genre homonyme notoirement cubain, ni de ses variantes mambo et cha cha cha. Plutôt la résurgence d’une racine musicale sur sa terre d’origine, lorsque les premiers disques d’Orchestra Aragon et du Trio Matamoros se mirent à inonder les grandes villes ouest africaines.
Outre la langue, le plus souvent le lingala, l’élément qui distingue la Congolaise de sa cousine caribéenne, c’est la guitare. Celle-ci, d’abord désignée en tant que «guitare katangaise» puis «zaïroise», se mit à régner sur toute l’Afrique à partir des années 60. Tous les groupes fondés à l’époque l’auront été le plus souvent autour de virtuoses transposant sur des instruments acoustiques bricolés, puis sur des Gibson SG importées par les studios, la technique et les modes propres au likembé, le lamellophone des régions forestières.
L’essor de la guitare zaïroise fut considérable et fit de la rumba le genre panafricain par excellence. Tous les musiciens du continent voulaient s’en approprier les particularités esthétiques, cette fluidité phénoménale, cette maîtrise technique du finger picking renversante, ce parfait équilibre entre rythme et trame mélodique. Curieusement, elle mit aussi à contribution d’éminents musicologues, conscients d’avoir affaire à l’une de ces manifestations spontanées du génie humain dont l’Afrique a le secret. Comme John Low, qui compara le jeu de Mwenda Jean Bosco, premier de la lignée, à une chorégraphie. « Le morceau peut être regardé » disait-il. En effet, rarement instrument aura produit une telle sensation de voltige sonore, comme un ballet de libellules phosphorescentes au clair de lune."

Cette "voltige sonore", ce "roulis charnel des guitares", pour reprendre l'expression de Sylvain Bemba (Cinquante ans de musique du Congo-Zaïre, Ed. Présence Africaine, p. 93) trouve a s'exprimer en un point culminant, lors du sébène que nous présenterons un peu plus avant. Mais, même hormis ce moment clé, ce sont les grands guitaristes qui ont marqué le développement de la rumba. Il y eut Henri Bowane, qui accompagnait Wendo. Il y eut Zacharie Elenga, dit Jhymmy Hawaïen, qui comme son surnom l'indique a développé un style de jeu inspiré de la guitare hawaïenne : "Jhymmy a eu l'ingénieuse astuce de régler d'un demi-ton la mi-chanterelle, la cinquième et la sixième (mi-bourdon) cordes de sa guitare". Il en résultait, quand il jouait de sa guitare ainsi accordée, des sonorités extraordinaires et envoûtantes et, sur la piste véritablement en ébulition, des "contorsions des corps" proches de l'hystérie" (Itinéraires et Convergences, p. 75).
Il y eut Franco, "sorcier des guitares". Il y en eut bien d'autres, des Dino Vangu, des Papa Noël (côté Brazza, celui-là)...

Il y eut aussi le Docteur Nico, que nous écoutions en introduction. Sur cet album, une réédition de ses morceaux des années 63-65, si nous prenions le temps de lire les notes de pochette nous comprendrions bien l'importance incroyable qu'il a pu exercer sur la musique congolaise de son temps, que dis-je : sur la musique internationale d'hier, aujourd'hui et demain... Ecoutez-ça :
"Technicien remarquable de la guitare (il utilisait au moins les six cordes sinon tous les registres dans un morceau), mélodiste des plus inspirés et des plus délicats (il exécutait toujours différemment une même œuvre et pénétrait un studio d'enregistrement avec un son nouveau), sa carrière dans l'African-Jazz (1953-1960, 1962-1963), l'African-Jazz-Nico (1961), l'African Fiesta (1963-1965), l'African-Fiesta-Sukisa (1966-1973), ne fut que créativité : portamento, trémolo, vibrato, chromatismes de guitare dans la musique africaine moderne, c'est lui - les mordants (ces petits ornements mélodiques pendant ou après chaque passage de chant), c'est lui - les sons "Likembé" (appelé à tort "sanza"), balafon piano, reproduit à la guitare sans artifice ni accessoires, c'est toujours lui - la guitare hawaïenne, de laquelle sortit des sons inédits aujourd'hui assimilable à ceux de l'orgue-synthétiseur, c'est encore lui - la guitare d'accompagnement dite "Mi-composé", création originale de Mwamba Déchaud, le plus grand accompagnateur de l'histoire de notre musique, c'est avec lui. C'est lui qui découvrit en 1960 la meilleure sonorité de base des guitaristes de la planète.
Entré vivant dans la légende, les attaques et les résonances de la guitare n'avaient aucun secret pour lui. Il sut restituer à cet instrument son âme, lui rendre tout son caractère émotionnel. La guitare de Nico chante, pleure, rit. Elle remplit parfaitement toutes les fonctions de l'orchestre. Des basses aux riffs de cuivres elle embrasse tout le spectre sonore. Toucher raffiné, jeu limpide, les improvisations sont d'une parfaite logique harmonique et semblent bâties avec le consentement de l'éternité. Sonorité riche et bien timbrée, le verbe, tendre, percutant, musclé et lyrique balance joyeusement, simplement, sans problème, avec l'unique souci de faire de la bonne musique. Un style qui tend à toucher la sensibilité plus que les "tripes". Ainsi Docteur Nico offre-t-il ce paradoxe d'être à la fois le soliste le plus facile à jouer des débutants et le plus difficile à imiter des expérimentés. Près de 90% de solo-guitaristes africains sont de son Ecole, le son-cristal qui l'a tant caractérisé, leur idéal, si ce n'est leur pierre philosophale. (...)
Docteur Nico, le plus grand soliste africain de tous les temps. Une œuvre d'une grande sensibilité, d'une indéniable grandeur et d'une beauté formelle encore inégalée. Il est à déplorer que la "barrière culturelle" longtemps dressée par l'Occident contre la musique africaine moderne, maintienne des populations entières dans l'ignorance d'un GENIE ABSOLU de notre époque et des générations futures." Signé : Audifax-Bemba-Lounianga.

Je ne connais pas ce monsieur mais son dithyrambe au lyrisme enflammé me laisse sans voix de fascination. Docteur Nico, vous l'aurez compris, est donc une des légendes de la musique congolaise. Maintenant, si on laisse de côté les fondateurs comme Wendo Kolosoy, Bukasa Léon ou Paul Kamba, pour situer le Docteur Nico sur la carte de cette musique, il faut rappeler les deux grandes écoles de la rumba moderne. D'un côté, celle de l'OK Jazz, de l'autre celle de l'African Jazz. L'African Jazz est fondé par Joseph Kabasele, dit "Grand Kallé", et sera poursuivi par Tabu Ley Rochereau. De l'autre, l'OK Jazz est fondé par Franco. Celui-ci crée l'orchestre OK Jazz en juin 1956. En schématisant un peu, on considérera souvent que Rochereau est le moderniste quand Franco va cultiver la tradition. L'Ecole Franco sera parfois désignée par l'expression de "Makiadisme", ou d'école makiadiste. Le nom de Franco étant Luambo Makiadi, ("Makiadi" signifiant "orphelin", puisque son père était en prison à sa naissance). Pour une présentation de la musique congolaise en ligne, voir ce lien vers Congo on line.

Le sebene du guitar hero congolais
Dans une émission consacrée au funk, même au sens large, dans l'esprit plus qu'à la lettre, on ne peut que mettre l'accent sur le sébène, ce moment clé de la rumba congolaise. On l'a dit, la guitare y est l'instrument roi. Elle vole littéralement la vedette au reste de l'orchestre lors du sébène. Lequel serait à définir comme suit :

"Le Sebene est cette partie rapide dans la rumba congolaise. Sebene est une corruption du mot anglais seven signifiant dans le jargon musical congolais « accord de septième » et indique un changement de mouvement dans un rythme. Dans la Soukous, la partie lente de la rumba tend à se réduire à sa plus petite expression. Le changement de tempo indiquant le passage de la partie chant à la partie instrumentale disparaît. La mélodie et les textes sont relégués au second plan au profit du rythme ponctué par une animation désordonnée dans le Ndombolo. (...) Le Sebene congolais atteint des limites psychédéliques au sortir du refrain qui lui, repose généralement sur une mélodie tendre et romantique oscillant dans un joli passage majeur-mineur, avec le plus souvent les réponses des choristes. En quelques mesures, le tour est joué et l’orchestre mord d’emblée dans un Sebene effréné avec un riff décapant. D’où une ambiance sonore qui commande un enchevêtrement d’accords qui se multiplie à l’infini avec les mêmes sonorités comme dans un jeu de miroir. Tous les solistes ont appris à faire bouger les foules par un style de pincement rapide des cordes, en boucle, afin de provoquer une sorte d’extase immédiate" (extrait d'un article sur l'Amicale Lipopo du guitariste Dino Vangu).

Si l'on considère comme un critère esthétique déterminant le fait qu'un musique donne envie de se lever et danser, alors, bien sûr, le sébène en est un épitomé, au même titre qu'un bon break ou un groove hypnotique dans le funk... D'ailleurs, l'œuvre de James Brown est incontestablement un des plus grands manifestes artistiques du siècle passé.

Rumble in the Jungle et l'impact de James Brown
James Brown justement... Rochereau est un des premiers musiciens à s'avouer fasciné par James Brown. Au début des années 70, il entreprend une carrière internationale qui le conduira sur la scène de l'Olympia, à Paris, ou du Palladium, à Londres. Selon lui, "il faut absolument "browniser" la scène musicale congolaise (...). En clair, il faut définitivement renoncer, non pas tant à la rumba, matrice de la musique nationale, ou au soukous, version améliorée de cette rumba, mais à certains de ses mouvements lents, et introduire à la place des déhanchements inédits, comme ceux qui caractérisent le jerk, le twist, le rock ou la pop music" (Jean Mpisi, Tabu Ley Rochereau Innovateur de la musique africaine, p. 231-232). Il introduit ce que Sylvain Bemba une "nouvelle 'grammaire' dansante", inspiré de James Brown.


James Brown lui-même viendra plusieurs fois au Congo-Zaïre. Une première fois en 1970. Puis en 1972. Enfin, en 1974, lors du festival qui accompagne le Rumble in the Jungle, le championnat du Monde de boxe opposant Mohamed Ali-George Foreman, catégorie poids-lourd. Le public prendra fait et cause pour Ali, symbole du Black Power, et qui avait déclaré en conférence de presse avant le combat : "chaque fois que je frapperai Foreman, ce sont les Zaïrois qui frapperont les Belges". Et le public de chanter "Ali, boma ye" (Ali, achève-le), puis "Ali, abomi ye" (Ali l'a tué) lors de sa victoire au 8ème round.

James Brown se produit lui aussi au Stade du 20-Mai devant un public conquis. Son influence sera manifeste sur la jeunesse.

"Depuis qu'il avait découvert le Zaïre, alors Congo, en juin 1970, il s'en était épris. (...) Eh bien, ce "Mr Dynamite" a eu vent du "grand événement" de l'authenticité qui "secouait" le Zaïre à partir d'octobre 1971 et décide de venir dans ce pays pour encourager ses habitants - et surtout ses dirigeants - à persévérer sur cette voie !
Il arrive à Kinshasa le vendredi 2 juin 1972, juste avant minuit. Flattées les autorités politiques l'accueillent à bras ouverts, lui facilitent son séjour (le mot d'ordre est qu'il se sente à l'aise à la "patrie de ses ancêtres") et son travail. Le lendemain, l'heureux hôte du peuple zaïrois donne en matinée un show époustouflant au Théâtre de la Verdure du Mont Ngaliema (ex-Mont Stanley). Le soir du même jour et le mardi suivant, il explose au Stade du 20-Mai, avant de se rendre à Lubumbashi, seconde ville et capitale économique, pour égayer les mélomanes" (Jean Mpisi, ibid., p. 265). A signaler : le documentaire Soul Power, sorti cette année au cinéma, nous a donné l'occasion de revoir des images d'archives d'un James Brown moustachu au sommet de sa forme lors de ses prestations zaïroises...


Alors que la musique afro-cubaine était l'influence étrangère prédominante jusqu'alors, la jeunesse congolaise vibre sur le groove de James Brown. De nouveaux artistes, tels Lita Bembo et Bavon Marie-Marie, ou le Trio Madjesi, s'en inspirent. Les commentaires des auteurs chrétiens ne manquent pas d'épingler un certain relâchement des mœurs : "les traits caractéristiques de cette époque sont notamment la production scénique ou gestuelle, l'introduction des cris d'animation et le recours incontrôlé aux musiques traditionnelles, au libertinage et à la désinvolture dans la structure de la chanson. En d'autres termes, cette musique se caractérise par le non respect des canons ou de la structure classique, la prolifération des orchestres, l'obscénité et l'individualisme dans les danses..." (Martin Fortuné Mukendji Mbandakulu, "Itinéraires et Convergences des musiques chrétiennes et profanes en République Démocratique du Congo", Itinéraires ibid. p. 152).

(Siongo) Bavon Marie-Marie, chanteur et excellent guitariste de l'orchestre Negro-Succès, devient l'idole de cette jeunesse kinoise. "A l'époque, une seule vedette, dans le monde des "jeunes" , fait concurrence ou ombrage à BMM : Jean Kembo, le percutant buteur de football de Vita Club et de l'équipe nationale Les Léopards. Tous deux sont de beaux gars aux corps d'athlètes ; ils se distinguent par le port systématique des pantalons "patte d'éléphant", par des cheveux dressés et coiffés au "peigne chaud", par leurs visages d'anges éclaircis par le savon "Ambi". A pieds, ils ont une démarche dandinante ; mais le plus souvent ils roulent en vespa, la fameuse motocyclette italienne. Bref, ce sont des jeunes premiers au charme ravagueur et à la séduction évidente. Ils utilisent des baratins savoureux, et se disputent la faveur des jeunes et des filles. Aucune de celles-ci ne leur résiste" (Jean Mpisi, ibid., p 228).

Hélas, tragédie, Bavon Marie-Marie se tue au volant de sa R16, le 5 août 1970. Il aurait été saoûl et a percuté un véhicule à l'arrêt. Sa copine en sort amputée des deux jambes. Quelques mauvaises langues accusent Franco, le frère aîné de Bavon Marie-Marie. L'accident se serait en effet produit après une violente dispute entre les deux frères. Bavon, accusant son aîné d'avoir couché avec sa petite amie, aurait par la suite noyé sa colère dans l'alcool.

La "soul à la sauce moamba" du Trio Madjesi : Alright, cool
Cette idole trop vite disparue, le groupe emblématique du début de cette décennie est probablement le Trio Madjesi, composé de Mario, Djeskin et Sinatra. Ils font partie de ces jeunes gens qui décident de rompre avec I'ancienne musique, connue alors sous le nom de « Tango ya Ba Wendo » , Wendo, ce pionnier de la rumba. Mario, Djeskin et Sinatra et se font appeler le Trio Madjesi et leur nouvel ensemble est l'Orchestre Sosoliso. Ils introduisent de nouveaux pas de danses. Leur show est "vigoureux, nerveux et démonstratif. Les trois danseurs-vedettes sont des athlètes qui cherchent à fixer, à impressionner, à hypnotiser leur public. Ils exécutent des pas de danse qui concordent avec une instrumentation faite pour l'essentiel ds cuivres et des guitares. L'effet orchestral garantit un sebene plus fébrile, plus fougueux, plus dynamique" (Jean Mpisi, ibid. p. 251).


Le trio invente ce que la presse qualifie "de la soul à la moamba" (la moamba étant la sauce à l'huile de palme).

"Ils ont comme tenue vestimentaire un look copié de James Brown, et des "cheveux longs coiffés au peigne chaud : Ils font le show dans les bars et même dans les stades. Ils inaugurent un nouveau style d'habillement : on porte Jacket américain, Jeans, pantoufle ; les chaînettes et autres bijoux en or sont à la mode, puis, avec le retour des Léopards de la Coupe d'Afrique et de la Coupe du monde, ils concurrencent les footballeurs en se faisant brunir la peau, surtout au niveau du visage, avec les célèbres crèmes et antisepsies Ambi et Asepso".

En effet, les rêves de grandeur de Mobutu trouvaient une incarnation dans la sélection nationale, les "Léopards", qualifiés pour la Coupe du Monde 1974 de football, qui se déroulait en Allemagne (alors RFA). Le Zaïre rentrait ainsi dans l'Histoire en tant que première sélection d'Afrique Noire à participer à une phase finale de cette compétition. Le Trio Madjesi était sur la même vague. La vidéo ci-dessous en est un désopilant témoignage. Le groupe avait introduit des chorégraphies dans ses performances. Ici, en tenue de footballeur, chaque membre tente tant bien que mal de jongler avec son ballon. Maladresse touchante et joyeux bazar sur le plateau à la clé...


Le parcours des Léopards ne fut pas à la hauteur des espoirs qui s'étaient faits jour. Battu d'entrée par l'Ecosse, le Zaïre se faisait ensuite étriller 9-0 par la Yougoslavie. A l'issue de cette déroute, avant de devoir rencontrer le Brésil, Champion du Monde en titre, quelques représentants de la garde présidentielle vinrent mettre un sacré coup de pression aux joueurs : s'ils perdaient ne serait-ce que 4-0, ils pouvaient faire une croix sur la possibilité de rentrer au pays. Ouf, ils ne s'inclinèrent que 3-0...

L'extrait ci-dessous, pour hilarant qu'il soit sur l'art de prendre un carton jaune de la plus bête manière qui soit, n'est guère charitable. La sortie du défenseur Mwepu Ilunga en est même devenue "culte". A sa façon, elle est entrée à la postérité... Alors que si l'on revoit le début du premier match contre l'Ecosse de Bremner et Dalglish, on verra une équipe qui joue plutôt bien, à une touche de balle et semble avant tout manquer d'expérience et de réalisme dans ce type de compétition...


Depuis, jamais le Congo ne s'est qualifié pour une phase finale. Sans perdre espoir cependant. A en croire Jean-Jacques Arthur Malu-Malu, le Kinois aurait tendance à vivre "dans un monde onirique. C'est ainsi que certains footballeurs qui n'ont connu, pour toute compétition, que les matches de quartier, se surprennent, à 30 ans, à rêver d'une brillante carrière dans les grands clubs européens" (Le Congo Kinshasa, p. 54).

Concernant les Trio Madjesi, signalons que Loko-Masengo, dit Djeskain, est revenu sur le devant de la scène en participant au succès du groupe Kékélé qui propose, non plus de la soul à la sauce moamba, mais revisite tout simplement la rumba d'antan avec goût et talent ! Après tout, comme l'écrit Olivier Sangi Lutondo ("Vie, sacralité et valeur des Ngoma africains", in Itinéraires et convergences des musiques traditionnelles et modernes d'Afrique, p 409), à qui nous laisserons le mot de la fin :

"Le traditionnel est comme les fondations enfouies dans la saleté du sol, mais qui portent les beaux murs décorés qu'on admire ou critique tant, c'est-à-dire le moderne".

mercredi 25 mars 2009

Requiem Sympho-Delic-Soul pour le Démiurge du Son Motown

(Hommage à Norman Whitfield)
GdF # 3.1 - Septembre 2008


Play-List
The Temptations, "Plastic Man",  Masterpiece (1973)
Gladys Knight & the Pips, "I Heard It Through The Grapevine", Everybody Needs Love (1967)
Marvin Gaye,  "I Heard It Through The Grapevine", In The Groove  (1968) 
Edwin Starr , "War", War & Peace (1970)
Edwin Starr, "You've Got My Soul On Fire"  (1973)
The Temptations, "I Can't Get Next To You", Puzzle People (1969)
The Temptations, "I Need You", 1990 (1973)
The Temptations, "Papa Was A Rolling Stone", All Directions (1972)
The Temptations, "1990", 1990 (1973)
The Undisputed Truth, "Ball of Confusion", The Undisputed Truth (1971)
The Temptations, "Hurry Tomorrow", Masterpiece (1973)
The Temptations, "Let Your Hair Down", 1990 (1973)
The Jackson 5, "Hum Along and Dance", Get It Together (1973)
The Undisputed Truth, "Tazmanian Monster", Smokin'  (1979)
Rose Royce, "Car Wash", Car Wash (1976)
Dorival Caymmi, "É Doce Morrer no Mar", Canções Praieiras (1954)
Dorothy Ashby, "The Moving Finger", The Rubaiyat Of Dorothy Ashby (1970)

Bonsoir, pour sa rentrée, Goutte de Funk va se consacrer presque exclusivement à l'inventeur de la psychedelic soul au sein du label Tamla Motown : Norman Whitfield.

Dans cette nouvelle grille des programmes divergente, Goutte de Funk s'allonge d'une demi-heure et glisse un peu plus vers le nocturne, ce qui est tout à fait pour nous réjouir, le moment étant le plus propice aux bonnes vibrations de ce calibre. Sans aller jusqu'à évoquer le "régime nocturne", cher à l'anthropologue Gilbert Durand, on avancera que si les vertus curatives de la Goutte de Funk sont tout aussi actives en début de matinée, pour prévenir les attaques au moral risquant de survenir plus tard dans la journée, pour moi, humble Dr. Funkathus, il est infiniment plus délicat d'être dans la bonne disposition d'esprit pour pratiquer ce type d'intervention aux aurores (à moins de retourner me coucher quelque temps après)...

Et que nous réserve aujourd'hui cette rentrée radiophonique ? Encore une fois, Goutte de Funk va se consacrer à un hommage à quelques géants venant de nous quitter ces dernières semaines. L'émission se veut pourtant de bonne humeur et ne demanderait finalement qu'à débiter ses élucubrations sans conséquences entre deux bonnes tranches de groove, mais les nécros s'accumulent comme le calcaire au fond de ma cafetière. C'est un peu inévitable, me direz-vous, le funk ayant fêté ses 40 ans en 2007, ses légendes vivantes commencent à se faire rare. 

Derniers membres en date du Funkin' in Heaven and Hell All-Stars Club, pas des moindres : Isaac Hayes, le 10 août, et Norman Whitfield, le 16 septembre. C'est à l'œuvre de ce dernier nous allons accorder la majeure partie de cette émission de rentrée sur Divergence-FM.

La presse a assez largement repris l'information et consacré des hommages qui, pour brefs et médiocres qu'ils soient, témoignaient néanmoins de l'importance de ces artistes. Ainsi, eu égard à l'immense carrière d'Isaac Hayes comme musicien, il m'a semblé disproportionné, dans des articles aussi courts, d'accorder autant de place à ses activités de "doubleur" dans South Park. La portion était encore plus congrue pour Norman Whitfield. Et, pire encore, nulle part je n'ai vu annoncé le décès de Dorival Caymmi, le 16 août dernier. Outre la vibrante évocation que nous lui réserverons dans quelques instants, je suis certain que, sur nos ondes, Araponga rendra à Caymmi l'hommage qui lui est du.

Nous reviendrons dans une prochaine émission sur Isaac Hayes, histoire de célébrer le tranquille basculement de Goutte de Funk vers cet horaire plus tardif, histoire de fêter la nuit et ses nourritures terrestres avec la musique d'Isaac Hayes. Mais ce soir, nous consacrons le Gros Morceau, ce qui pourrait devenir le titre d'une rubrique, à Norman Whitfield.

Norman Whitfield, "qui ça ?". C'est malheureusement ce que demanderait la majorité de nos concitoyens. Si mon élan quantitativo-positiviste avait du temps à perdre, il bloquerait les issues de la rue de la Loge, entre la Comédie et la place Jaurès, délimiterait un tronçon de plage à Palavas, renouvellerait l'expérience en mille autres lieux, et interrogerait les gens pris dans les mailles pour, j'en suis persuadé, invariablement obtenir les mêmes résultats, désolants quant à la culture musicale de nos compatriotes : si sur ces échantillons, pris au hasard, un seul petit % connaissait Norman Whitfield, je serais soulagé et pourtant, je doute même que cela soit le cas...

Eh oui, c'est dur d'être un démiurge plutôt qu'un frontman à minettes... Ce soir, nous allons donc, modestement, contribuer à réparer cette injustice et rendre à cet impérial producteur ce qui lui revient.

Régulièrement, depuis des années, je m'interrogeais : comment se fait-il qu'aucun artiste de la nouvelle génération n'ait été déloger la légende Norman Whitfield de sa retraite. Je restais persuadé que son sens visionnaire des architectures musicales saurait donner un relief inédit au travail de ses jeunes contemporains. J'étais alors certain qu'il aurait bénéficié, pour l'occasion, d'une couverture médiatique digne de ce nom, qu'il aurait été re-découvert et aurait coulé ses vieux jours auréolé d'une gloire tardive auprès du grand public. Hélas, cela ne sera pas. Il ne nous reste donc que la rétrospective pour l'évoquer ici. Quant à la gloire, nulle inquiétude, les amateurs de la chose funk et soul l'ont depuis longtemps accueilli dans leur sanctuaire et l'Histoire, quant à elle, sait reconnaître ceux qui laissent une trace plus profonde qu'une crotte de lapin. Et sa place dans l'Histoire est majeure, rien moins que l'invention du son de la Tamla-Motown deuxième période, la Motown 2.0 comme on dirait maintenant, à savoir la psychedelic soul, une façon bien à lui de le remettre en prise avec son temps.

Né en 1940, Norman Whitfield est décédé le 16 septembre 2008, de complications liées au diabète. Une maladie dont Nick Tosches, qui en souffre lui-même, prophétisait qu'aux Etats-Unis, elle allait devenir un fléau plus meurtrier encore que le sida. Natif de New York, le jeune Norman suit sa famille à Détroit, Michigan. Présent quasiment depuis les débuts de la Motown, il fut repéré dès ses 19 ans pour sa détermination à intégrer le label par son fondateur, Berry Gordy, et en a gravi les échelons avant d'en devenir une des personnalités les plus influentes. 

Otis Williams, une des voix des Temptations, le connaissait déjà avant la Motown et racontait qu'il produisait un effet certain sur la gente féminine : "You know Norman and I go back even further than Motown, because I first got to know Norman back in 1958 when he was with Popcorn Wylie and the Mohawks. I tell you, even back then he stood out in the crowd. We'd play these dates and I'd watch the women watching him, going 'Oh my God, look at the light skinned one on the end' and the girls were going ga-ga over him even then!" Dans la logique de division du travail qui caractérise le label, il est embauché pour participer à l'écriture des chansons. Il appartient également au Service Qualité qui sélectionne les morceaux qui seront publiés. Il connaissait donc déjà tous les rouages du label avant d'y acquérir le rôle éminent que l'on va évoquer ce soir.

"I Heard It Through the Grapevine" en vagues successives...
Norman Whitfield avait beau faire partie de l'équipe du Quality Control, ce n'est pas pour autant qu'il avait "carte blanche" pour choisir les morceaux qui devaient sortir en singles. Les péripéties liées à ce qui allait devenir un titre-phare de l'aventure Motown, "I Heard It Through the Grapevine", sont révélatrices de l'obstination de Whitfield mais aussi du mode de fonctionnement du label. Les réunions du Quality Control avaient lieu tous les vendredis matins pour décider des sorties de la semaine suivante. Les choix se faisaient par un vote tout ce qu'il y a de démocratique. Certains étaient bien sûr plus égaux que d'autres. Au moins concernant Berry Gordy qui, lui, possédait un droit de veto.

Avant de devenir un tube interprété par Gladys Knight & The Pips, le titre subit trois rebuffades. Norman Whitfield, qui avait écrit le morceau avec Barrett Strong, était convaincu de son potentiel commercial. Il en enregistra une première version, interprétée par Smokey Robinson & The Miracles. Elle ne passa pas le cap du Quality Control. Cela ne fit pas baisser les bras à notre homme. Il embaucha alors les Isley Brothers pour un nouvel enregistrement qui... connut le même sort que le premier. D'autres auraient certainement baissé les bras, pas lui, toujours persuadé de tenir là un hit en puissance. Il la proposa cette fois-ci à Marvin Gaye et choisit d'en ralentir la cadence. Berry Gordy n'était toujours pas convaincu.

Pas démonté, animé de la même conviction, Norman Whitfield en enregistra alors une quatrième version, interprétée cette fois-ci par Gladys Knight & The Pips, des "seconds couteaux" de la Motown, originaires d'Atlanta, toujours au cours de l'année 1967. Il leur accorda quelques semaines pour parfaire leurs arrangements vocaux, après que Marvin Gaye ait quand même passé deux mois sur la sienne, ce qui témoigne si besoin est du soin apporté à la production. La version cette fois-ci uptempo pouvait sonner assez "sudiste", inspirée notamment par le "Respect" d'Aretha Franklin... Ca y est, cette fois-ci, c'était la bonne. Et encore, ce ne fut pas sans mal que Gordy céda. En effet, selon l'article Wikipédia consacré à cette chanson, Norman Whitfield dut prendre Berry Gordy entre quatre yeux et le "séquestrer" pour lui faire écouter cette dernière mouture. (Cette émission ayant été diffusée en septembre, en en reprenant aujourd'hui le texte, je ne peux qu'être frappé par le parallèle avec l'actualité récente, qui abonde de cadres dirigeants séquestrés par leurs employés touchés par des plans sociaux. Mais j'ignore bien si Berry Gordy le fut au sens propre par Norman Whitfield. Auquel cas, on conseillera à tous les travailleurs tentés par la perspective de faire subir pareil sort à leur patron, de se démarquer des paroles d'un autre tube composé par Norman Whitfield : "Ain't Too Proud to Beg" !). 

Quoi qu'il en soit, si le titre bénéficia d'une sortie en 45 tours, cela fut sans gros effort promotionnel. Les Pips durent s'appuyer sur leur réseau de disc-jockeys amis de par le pays pour obtenir que le disque soit diffusé sur les radios. Avec succès, puisque le morceau grimpa jusqu'au n°1 des charts R&B, le 25 novembre 1967 et devint en quelques semaines le single le plus vendu par Motown à ce jour.

Cela ne suffisait pas encore à Norman Whitfield. In extremis, il obtint que la version de Marvin Gaye sur son nouvel album, In The Groove. Et ce fut "I Heard It..." qui fut le plus diffusé par les disc-jockeys, plutôt que le single officiel de l'album, "You". Si le flair artistique de Berry Gordy fut pris à défaut sur ce coup-là, il n'en fut pas de même de son sens des affaires. Aussi la sortie en single fut-elle décidée. La version de Marvin Gaye devint donc, à son tour, après celles des Pips, n°1 des charts R&B et disque Motown le plus vendu (détrôné plus tard par le "I'll Be There" des Jackson 5).

Bien des années plus tard, félicité pour le son "révolutionnaire" de ce morceau, comparé à du "vaudou moderne" lors d'une interview, le journaliste lui demanda s'il avait eu l'impression de créer quelque chose de très particulier. Marvin Gaye eut l'honnêteté de reconnaître qu'il n'y était pour rien : "J'étais trop jeune pour réagir ainsi et je ne me considérais pas encore comme un artiste. Je me contentais de faire tout mon possible pour qu'on puisse tirer quelque chose des chansons que j'interprétais, pour qu'on puisse en faire des disques. J'étais en studio avec Norman Whitfield, un producteur très doué qui travaillait aussi avec les Temptations à l'époque. Il m'a montré une voie que je croyais adéquate et je me suis lancé" (Les Inrockuptibles n° 25, 1990).

Et, bien sûr, dans toutes ces versions, ce sont les Funk Brothers qui jouent derrière !

Motown et le nouvel esprit du temps
Un signe de l'importance que prit Norman Whitfield au sein de la Motown s'illustre par le fait qu'il prit les rennes des Temptations, qui étaient la plus belle vitrine du label, sa garantie d'excellence absolue. Le brain en plus, c'est un peu comme quand on dit de Ribéry qu'on lui "a donné les clés de l'équipe de France", Berry Gordy avait donné à Norman Whitfield les clés des Temptations, et par extension la direction artistique du label.

La ligne claire qui avait imposé le succès commercial du label commençait à apparaître un peu trop aseptisée au regard de l'agitation de ces années-là : James Brown inventait le funk stricto sensu et balançait ses morceaux comme autant de bâtons de dynamite, Jimi Hendrix révolutionnait le language de la guitare et se voyait adulé par un public rock et blanc, Sly osait un hybride de soul et de rock pour inventer son funk nerveux, sans parler de la bande de déjantés menés par George Clinton qui avaient abandonné le doo wop pour le funk psychédélique, embarqués dans un gros trip d'acide. La Motown avait pris un sacré coup de vieux. Il fallait la remettre en prise avec le zeitgeist de ces années d'effervescence. La tache fut principalement confiée à Norman Whitfield. Et c'est dans le rôle de producteur qu'il put s'épanouir et rayonner. Il ne se contenta pas de suivre le goût du jour, il imposa sa vision. 

Norman Whitfield et son compère parolier Barrett Strong furent une des paires de compositeurs les plus inspirés de la Tamla Motown. On leur doit l'ouverture du label sur des thèmes plus sociaux et politiques. Mais le duo savait aussi trousser des love songs qui ne reculait pas devant l'hyperbole. Ainsi ce "You've got my soul on fire", ici interprété par un Edwin Starr au bord de l'apoplexie. Et que dire de ce "Can't get next to you" : "je peux bâtir un château à partir d'un seul grain de sable, je peux faire naviguer un bâteau sur la terre ferme mais ma vie n'est pas complète si je ne peux être près de toi".

C'est cependant par son ouverture sur des thèmes en prise avec les changements sociaux que la paire Whitfield/Strong parvint à être en résonance avec le climat de l'époque. Encore aujourd'hui, certains de ces refrains gardent toute leur acuité. "War", l'hymne pacifiste en réaction à la guerre du Vietnam, interprété par Edwin Starr, est un titre qui aurait pu prendre un sérieux tour d'actualité ces derniers mois. Heureusement, si le gouvernement américain s'apprête à verser 700 milliards de $ dans son système bancaire, cela laissera moins de marge aux projets belliqueux. On doit en faire péter le Champomy du côté de Téhéran.

Les tensions raciales sont évoquées sans tabou, mais toujours avec la volonté de cross-over qui caractérise l'aventure Motown depuis ses origines, comme l'illustre les paroles de "Message From a Black Man", composé pour les Temptations :

"No matter how hard you try
You can't stop me now
No matter how hard you try
You can't stop me now
Yes, my skin is black
But that's no reason to hold me back
Oh think about it, think about it,
Think about it, think about it
Think about it, think about it, think about it.

I have wants and desires just like you
So move on aside cause i'm a-comin' through
Oh no matter how hard you try you can't
Stop me now
No matter how hard you try you can't stop me now.

Yes, your skin is white
Does that make you right
Walk on and think about it, think about it
Think about it, think about it
Think about it, think about it, think about it.

This is a message, a message to y'all
Together we stand divided we fall
Black is a color just like white
Tell me how can a color determine whether
You're wrong or right
We all have our faults yes we do
So look in your mirror (Look in the mirror)
What do you see? (What do you see?)
Two eyes, a nose and a mouth just like me.

Oh your eyes are open but you refuse to see
The laws of society were made for both
You and me
Because of my color I struggle to be free
Sticks and stones may break my bones
But in the end you're gonna see my friend

Say it … (No matter how hard you try you can't stop me now)
Say it … (No matter how hard you try you can't stop me now)
Say it loud! I’m Black and I’m Proud!
(No matter how you can’t stop me now.)
Say it loud! I’m Black and I’m Proud!
(No matter how you can’t stop me now.
)"

Qui a dit qu'une pop song n'avait rien à dire ? Parvenir à faire un tube d'une chanson qui décrit les structures familiales mises à mal par l'absence du père est, reconnaissons-le, sacrément osé (surtout quand l'intro instrumentale s'éternise plus de 4 minutes avant que les voix n'entrent en scène). Car c'est bien cela le sujet de "Papa was a Rolling Stone". La démission paternelle n'est pas propre aux familles noires américaines, comme l'ont montré les travaux de l'anthropologue Oscar Lewis, mais elle est inscrite ici dans ce contexte particulier à travers la figure emblématique du rolling stone, vagabond, magnifique ou complètement paumé selon le point de vue, buveur et coureur de jupons. La chanson raconte les interrogations d'un jeune garçon concernant cette figure paternelle qu'il ne connaît que par les rumeurs négatives circulant sur son compte et qui somme sa mère de lui dire la vérité sur cet homme. 


"It was the third of September.
That day I'll always remember, yes I will.
'Cause that was the day that my daddy died.
I never got a chance to see him.
Never heard nothing but bad things about him.
Mama, I'm depending on you, tell me the truth.

And Mama just hung her head and said,
"Son, Papa was a rolling stone.
Wherever he laid his hat was his home.
(And when he died) All he left us was ALONE."
"Papa was a rolling stone, my son.
Wherever he laid his hat was his home.
(And when he died) All he left us was ALONE."

Well, well.

Hey Mama, is it true what they say,
that Papa never worked a day in his life?
And Mama, bad talk going around town
saying that Papa had three outside children and another wife.
And that ain't right.
HEARD SOME talk about Papa doing some store front preaching.
TalkIN about saving souls and all the time leeching.
Dealing in debt and stealing in the name of the Lord.

Mama just hung her head and said,
"Papa was a rolling stone, my son.
Wherever he laid his hat was his home.
(And when he died) All he left us was ALONE."
"Hey, Papa was a rolling stone.
Wherever he laid his hat was his home.
(And when he died) All he left us was ALONE."

Hey Mama, I heard Papa call himself a jack of all trade.
Tell me is that what sent Papa to an early grave?
Folk say Papa would beg, borrow, steal to pay his bill.
Hey Mama, folk say that Papa was never much on thinking.
Spent most of his time chasing women and drinking.
Mama, I'm depending on you to tell me the truth. Mama looked up with a tear in her eye and said,
"Son, Papa was a rolling stone. (Well, well, well, well)
Wherever he laid his hat was his home.
(And when he died) All he left us was ALONE."
"Papa was a rolling stone.
Wherever he laid his hat was his home.
(And when he died) All he left us was ALONE."

"I said, Papa was a rolling stone. Wherever he laid his hat was his home.
(And when he died) All he left us was ALONE.
"

Nous pourrions multiplier les exemples de chansons où critique sociale et justesse sociologique s'expriment sous forme de portraits sans fards de l'Amérique noire. On n'oubliera pas de dire : "Merci Barrett". En effet, l'apport de Barrett Strong est primordial dans cette longue série de chefs d'œuvre composé par le duo, car c'est bel et bien lui qui écrivait les paroles. 

L'Ambition du grand-œuvre
Mais, outre les thèmes abordés, Norman Whitfield se chargea de faire exploser le carcan Motown par des architectures sonores toujours plus ambitieuses. Les morceaux acquirent des longueurs inhabituelles, fréquemment autour d'une dizaine de minutes. Les arrangements sollicitaient aussi bien des sections de cordes que des percussions, voire des boîtes à rythmes, ce qui au début des années 70 était carrément novateur, tandis que de nouveaux guitaristes comme Dennis Coffey ou Melvin Ragin initiaient le son Motown aux délices furieux de la pédale wah wah. Le tout sonnait à la fois plus funk et psyché, d'où le terme psychedelic soul qui allait désormais coller au travail de Norman Whitfield. Personnellement, je préférerais que l'on parle de Symphodelic Soul car il traduit l'ambition de notre homme. En effet, Whitfield travaillait à son grand-œuvre, peaufinant ses compositions en les faisant enregistrer par différents interprètes, comme nous l'avons déjà expliquer à travers l'exemple du morceau "I Heard it Through the Grapevine". A ce titre, rien n'est plus révélateur de cette démarche que son travail avec le trio The Undisputed Truth. Composé à l'origine de Joe Harris, Billie Rae Calvin et Brenda Joyce, le groupe est monté de toutes pièces par Whitfield. N'ayant pas la notoriété des Tempts, il a les mains libres pour expérimenter avec eux son répertoire. Il est en effet très frappant de constater que celui-ci est quasiment le même que celui de leurs glorieux partenaires de label : "Papa was a Rolling Stone", "Ball of Confusion", "Smiling Faces...". Ce qu'enregistrait les Temptations était donc interprété également par The Undisputed Truth. Là où l'on trouvait une certaine similarité entre les versions, on serait alors tenté de parler d'esquisse, de brouillon. Sinon, d'expérimentations, de recherches...

Parce que les Temptations étaient le groupe-phare de la Motown, c'est par le biais de leur collaboration que les productions de Norman Whitfield firent vite autorité. C'est une dizaine d'albums qu'il réalisa pour le groupe entre With a Lot O' Soul, en 1967, et 1990, en 1973. Les Temptations abandonnèrent vite leurs costumes pour des chemises à fleurs, chaque membre du groupe pouvant se distinguer et n'étant plus tenu de porter la même tenue uniforme que ses partenaires. Tous, par contre arboraient, désormais une coupe afro du meilleur effet.
La photo ci-contre date de 1973. Elle est extraite du verso de la pochette  de Masterpiece et elle illustre un point de non-retour. Le groupe vécut très mal le fait que leur producteur apparaisse plus gros qu'eux sur la photo. Nous disions que Norman Whitfield était cantonné, de par son rôle, à être un homme de l'ombre. Cela ne l'empêchait pas d'avoir une haute idée de son rôle et de grandes ambitions quant à son travail. La photo est une belle métaphore du démiurge qui tient sa créature dans son esprit.

Interrogé en 2001, Otis Williams, un des membres d'origine du groupe, avait toujours quelque mal à digérer la chose et en garde une certaine rancœur : "Vous parlez de quelqu'un qui voulait tout contrôler et qui se comportait de façon quasiment dictatoriale en studio, avec des idées arrêtées, très rigides, sur ce qu'il voulait. A l'époque de Masterpiece, on a commencé à se sentir comme Norman Whitfield & The Temptations, comme si notre travail sur l'album n'était qu'un ajout. Ca vous donne une idée de l'ego du gars, que sa photo soit plus grosse que la nôtre !" ("You are talking about a man who was into control and almost dictatorial in the studio, with very rigid ideas about what he wanted and how he went about getting it. (...) It was about that time that we began to see ourselves as Norman Whitfield and the Temptations, that our work on the album was almost an afterthought. It gives you an idea of the ego of the man that his image should be bigger than ours, but as I said earlier we had a tremendous run of success with Norman and I'm not about to knock that"). 

Ayant quitté la Motown quand le succès commençait à le fuir, Norman Whitfield monta son prore label, Whitfield Records, en 1973, afin de poursuivre ses expériences soniques. Il entraîna donc sa créature (The Undisputed Truth) dans l'aventure, mais aussi Edwin Starr, Junior Walker ou Rose Royce. Du son sympho-delic qui fit sa renommée, il glissa plus avant vers le funk et le boogie dans sa version modernisée disco.
Déjà, cette même année, alors qu'il était encore sous contrat avec le label de Berry Gordy, il signa deux titres de l'album G.I.T. (Get It Together) des Jackson 5. Deux titres à rallonge comme il savait si bien en produire : "Mama I Got A Brand New Thing (Don't Say No)" et "Hum Along and Dance". Pour ce dernier titre, emmené par les lead-vocals de Jackie et Tito, on a droit à 8 minutes 38 de pure folie où la batterie marque le break et reste omniprésente : pas de la gnognotte sirupeuse, du gros funk qui déchire.

S'il grapilla encore quelques hits de ci, de là, les années 70 post-Motown demeure la partie de son œuvre qui est la moins connue. Certes, il n'invente plus le son qui caractérise son époque, il n'est plus celui qui sait "what time it is", mais pourtant, les amateurs de funk peuvent continuer à s'abreuver jusqu'à plus soif dans ses productions d'alors tant leur groove reste infaillible. On illustrera ce soir cette période par le terrible "Tazmanian Monster" (quel titre !?), interprété par ses fidèles Undisputed Truth, mais aussi par le célèbre "Car Wash" de Rose Royce. Le titre fait partie de la B.O. du film éponyme. Est-ce sa dernière véritable heure de gloire ? En tout cas, en 1977, le film était en compétition au Festival de Cannes et Norman Whitfield reçut à cette occasion le Prix de la Meilleure Participation Musicale. A-t-il foulé le tapis rouge et monté les marches, je l'ignore mais nous resterons sur cette image plutôt que d'évoquer ses démêlés avec le fisc... Et l'on continuera de rêver à ce qu'il aurait pu réaliser comme architecture sonore, qui soit plus qu'un simple écrin, pour la voix de nos interprètes contemporains. Est-il idiot de se dire qu'un album de, au hasard, Erykah Badu produit par Norman Whitfield, ça aurait pu avoir de la gueule ?


Dorival Caymmi, son esprit flotte encore au bord de nos rivages

Ici même, bien que sa musique soit pourtant à mille lieues du funk, nous souhaitons vivement rendre un hommage à Dorival Caymmi, tant il occupait une place si particulière dans le cercle très restreint de mon Panthéon personnel. L'œuvre de Caymmi est fondatrice d'une partie de la musique brésilienne contemporaine, bahianaise en particulier. João Gilberto le citait comme sa référence absolue, plus importante encore que celle de Jobim, dont il aura pourtant donné aux chansons les traits qui traverseront les époques. Bahianais comme lui, il retrouve derrière sa trompeuse simplicité, l'identité de son peuple. Caymmi, l'homme, sous ses airs débonnaires, sa réputation de paresseux, était un sage. Bahianais, installé depuis les années quarante à Rio, il a su donner de "son peuple", le portrait le plus touchant, avec le même amour que son grand ami le romancier Jorge Amado. De son vivant, il avait déjà une place à son nom dans le village de pêcheurs d'Itapoã, en bordure de Salvador, tant il a littéralement immortalisé son ambiance, la rudesse de la vie de ses hommes de la mer dans son album Canções Praieiras. Itapoã, d'où l'on voit encore les plus rudimentaires des jangadas partir en mer. Caymmi, pourtant, la mer il l'admirait par la contemplation avant tout, d'ailleurs il ne savait même pas nager.



Mais si nous ressentons, le besoin de lui rendre hommage, c'est aussi que son esprit nous a visité. Cet été, j'eus un jour la soudaine et irrépressible impulsion d'écouter quelques unes de ses chansons, ce que je n'avais pas fait depuis plusieurs mois. Il s'agissait justement des Canções Praieiras qui me touchèrent alors en cet instant avec une forte émotion. En particulier, "E Doce morrer no mar" ("il est bon de mourir en mer"). Le lendemain matin, j'appris qu'il venait de mourir la veille, à 94 ans. L'esprit de cet homme était si fort, que dans ses derniers souffles, il circula ainsi jusqu'à nous. Ce fut une impression troublante. A posteriori bien sûr. Pour finir l'histoire, quelques jours après, j'appris que Stela Maris, sa femme depuis 1939, venait également de s'éteindre, exactement une semaine plus tard.

Dorival Caymmi ne composa en tout et pour tout qu'une centaine de chansons de toute sa vie. Mais nombre d'entre elles sont devenues des standards que, comme c'est souvent le cas, vous connaissez peut-être sans en savoir l'origine ni l'auteur. Il en va ainsi de l' "âme des poètes" qui pourtant nous accompagne par-delà les ans.

Introuvable autrement que par compilations interposées, ou interprétée par d'autres artistes (à moins d'aller fouiner sur Loronix), sa discographie sera enfin ré-édité, par le biais d'un de ces mécénats si répandus au Brésil. Cette fois-ci, c'est la marque de cosmétiques Natura qui, par le biais de son projet richement doté, Natura Musica, s'y colle. L'autre volet majeur du programme est une nouveauté, au milieu de toutes ces commémorations : le premier album studio de Lenine depuis 6 ans, Labiata. On connaissait l'auteur-compositeur, l'interprète, on découvre aujourd'hui l' "orquidólatra", tel que lui-même s'auto-définit, puisque la labiata qui donne son titre à l'album est le nom d'une variété d'orchidée. "C'est une fleur d'une grande adaptabilité, elle peut être cultivée aussi en altitude qu'en plaine. C'est une fleur délicate mais très robuste et résistante. Elle est comme la musique brésilienne, elle ne meurt jamais", raconte un Lenine très en verve sur le sujet. Car notre "orchidolâtre" écolo en cultive lui-même une grande variété dans sa serre. 




Les goûts musicaux, le profil psychologique et le vin

Pour finir, nous allons faire un test : exceptionnellement, nous allons trinquer à distance. D'habitude, à Divergence, il y a toujours au moins une bouteille de vin entamée qui traîne, ou un vieux cubi. Car, en effet, pour que cette expérience soit une réussite, il importe que le vin ne soit pas d'une qualité extraordinaire, point besoin d'un grand cru. Un vin ordinaire, un bon petit vin de table correct comme nous avons la chance d'en trouver si nombreux dans la région, fera l'affaire. Un test point trop onéreux, donc...

Vous avez peut-être lu de brefs compte-rendus d'une étude d'Adrian North, chercheur de l'Université Heriot-Watt d'Edimbourg, sur les rapports entre la personnalité et les goûts musicaux. L'étude, pour qu'elle puisse prétendre à une quelconque pertinence, avait fait les choses en grand et North avait donc interrogé plus de 36 000 personnes (36518 pour être précis) sur leurs goûts musicaux (à choisir parmi 104 genres différents, pour être précis). Vous-même pouvez y participer en vous rendant sur son site (www.peopleintomusic.com). Libé avait ainsi titré son article "Les Fans de metal sont des êtres très délicats". Je ne connais pas ce qu' Adrian North a constaté de la personnalité des amateurs de funk, par contre, sachez que, selon le résumé de L'Express, les amateurs de soul "décrochent le jackpot: ils sont, selon l'étude, créatifs, extravertis, doux, bien dans leur peau et ont une bonne estime d'eux-mêmes". Ravi de l'apprendre.

Une des grandes conclusions de cette recherche serait : à travers la musique choisie, on cherche à dire au monde quelque chose sur soi. Bel effort, la souris ainsi accouchée se porte bien. Son géniteur aussi puisque Adrian North a également réalisé une autre étude sur l'influence de la musique : comment elle change la perception que l'on peut avoir d'un vin. Réalisée à une plus petite échelle (environ 250 personnes), elle ne possède aucune valeur scientifique mais fut commandée par la marque de vins chilienne Montes, probablement une de ces entreprises dont Jonathan Nossiter dénonce le goût facile et "mondialisé".

Nous en prendrons néanmoins prétexte pour trinquer à cette nouvelle année de Goutte de Funk. Nous choisirons pour le test de cette dégustation un titre de Dorothy Ashby. La harpiste de jazz a consacré, en 1970, un étonnant album aux Rubbâ'iyat d'Omar Khayyâm (1048-1131), l'ode au vin du grand poète persan. Outre la harpe, elle joue aussi du koto sur ce disque et le fait groover comme personne.

Quittons-nous donc sur un de ces avisés quatrains du vieux sage Khayyâm :

"Ô toi qui ne bois pas de vin, ne blâme pas ceux qui s'enivrent
Entre l'orgueil et l'imposture, pourquoi vouloir tricher sans fin ?
Tu ne bois pas, et puis après ? Ne sois pas fier de l'abstinence
et regarde en toi tes péchés. Ils sont bien pires que le vin."