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lundi 28 mars 2011

Red Hot + Rio 2 : Hommage au Tropicalisme en juin


Appliquant sa devise "Fighting AIDS through Popular Culture", cela fait plus de vingt ans que l'association Red Hot entend financer la recherche sur le sida en sortant des compilations thématiques de bonne facture. Après un Red Hot + Rio, en 1996, consacré à la bossa nova à travers les compositions de Tom Jobim, cette fois-ci, pour ce deuxième opus consacré à la musique brésilienne, Rio Hot + Rio 2, ce sont les Tropicalistes qui sont à l'honneur. Pour cette sortie annoncée en juin, on retrouvera bien sûr parmi les participants, les Caetanophiles américains déclarés de longue date, Beck et Devendra Banhart. Alors qu'avec Liz Taylor, la lutte contre le sida vient de perdre une de ses ambassadrices les plus fidèles, le projet méritait bien cette annonce anticipée en nos colonnes.

J'ai un peu perdu le fil de toutes leurs initiatives mais j'avais acheté, au format double-LP, leurs deux premières compilations, Red Hot = Blue, consacrée au répertoire de Cole Porter, en 1990, puis Stolen Moments : Red Hot + Cool, en 1994, qui à la façon du projet Jazzmatazz de Guru, provoquait des rencontres entre jazzmen et rappeurs. De fait, ce genre d'initiatives est souvent inégale, quelques titres se détachant, les autres étant vite relégués dans l'oubli. Sur Red Hot + Cool, je garde le souvenir ému de "I've Got You Under my Skin" interprété par Neneh Cherry, alors qu'elle était au sommet de son charisme. J'aimais aussi la reprise de "I Love Paris" par les Négresses Vertes, sympa au-delà de mon indécrottable chauvinisme parigot. Pour Stolen Moments : Red Hot + Cool, c'est la collaboration entre Me’Shell NdegéOcello et Herbie Hancock sur un titre en forme d'oxymore, "Nocturnal Sunshine", qui cassait la baraque. Pour cette autre contribution française, au milieu d'un casting haut de gamme, notre MC Solaar national n'était pas ridicule, accompagné par Ron Carter, en interprétant "Un Ange en Danger", après avoir déjà participé brillamment au premier Jazzmatazz avec "Le Bien, Le Mal".

Quant à Red Hot + Rio, le premier volet, en 1996, il est dans mon souvenir très inégal. J'aurai la politesse de ne pas épiloguer sur les contributions internationales qu'il serait même charitable pour les intéressés d'oublier.

Par la suite, j'ai trouvé plutôt réussi l'exercice délicat consistant à reprendre Fela Kuti sur Red Hot + Riot, en 2002. On y retrouvait notamment quelques Soulquarians certainement ravis de réaliser leur fantasme de se confronter à l'afrobeat du maître mais plus réservés quant à la perspective d'aller s'y confronter sur le terrain, à Lagos, comme le regrettait à l'époque leur ami Femi.

Je ne m'attarderai pas sur Dark Was the Night*, essentiellement indie, que je n'ai pas écouté dans son intégralité, même si j'y avais apprécié les contributions d'Andrew Bird et My Brightest Diamond, évoquée ici même il y a quelques jours.

En 2008, un projet Red Hot + Rio II avait déjà vu le jour à New York. Il s'agissait d'un concert où l'on reprenait Jorge Ben et Tim Maia et où les participants s'appelaient Moreno Veloso, CéU, Otto, Curumin, Kassin, João Parahyba et autre Bebel Gilberto. Aucun disque ne vint cependant immortaliser ces interprétations.

Changement de cible pour ce Red Hot + Rio 2, le disque, c'est cette fois l'œuvre des Tropicalistes qui est re-visitée, Caetano, Gil, Tom Zé, les Mutantes... J'ignore encore le répertoire définitif du projet et tous ses interprètes. Les seuls noms connus pour l'instant sont ceux d'Of Montreal, aperçu par ici il y a quelques jours, Dirty Projectors, José Gonzalez, John Legend ou... Madlib. Pour ce nouvel épisode, il apparaît comme une évidence que les plus "caetanophiles" des Américains soient également conviés, j'ai nommé Beck et Devendra Banhart. Le premier crie sur tous les toits son enthousiasme pour Caetano depuis plus d'une dizaine d'années, il avait même composé un morceau intitulé "Tropicalia" pour son album Mutations en 1998. Interrogé alors par Vibrations, il regrettait le manque d'ouverture sur le Monde de ses compatriotes. "Nous, Américains, avons besoin d’un emballage pratique et agréable à regarder. Personne ici n’achètera un album original de Caetano Veloso. Comment voulez-vous qu’un Américain débourse 15, 20$ pour un disque qui présentera sans doute sur sa pochette une photo plus ou moins floue de Caetano le torse nu et velu ? Impossible". Hormis le fait que le torse de Caetano n'est pas velu, Beck a probablement raison sur le fond du problème. D'où le rôle essentiel de David Byrne et ses compilations parues sur son propre label Luaka Bop. Mais c'est une chose de faire connaître la musique brésilienne à un public international, c'en est une autre de s'en inspirer pour produire une musique stimulante.



On sait bien qu'il ne suffit pas de se réclamer d'un artiste pour s'en approprier le talent. Il en va ainsi de l'inspiration de Caetano Veloso revendiquée par Devendra Banhart, alors que la dévotion de celui-ci s'est jusqu'à présent surtout signalée par des accoutrements hippies plutôt que par des enregistrements dignes de son mentor. 

Jane Birkin pire que "Friday" ! Zach Condon, aka Beirut, incarne un autre cas de figure. Originaire de Santa Fé, au Nouveau Mexique, il démontre que la globalisation a du bon, lorsqu'elle se traduit par une ouverture facilitée sur le reste du Monde. Il s'est dédié avec talent à une relecture des musiques d'Europe de l'Est, quand il ne dévoilait pas son côté francophile ou ses immersions mexicaines. Sur Red Hot + Rio 2, c'est lui qui se colle au "O Leãozinho" de Caetano Veloso. Exercice délicat. Il n'aura aucun mal à faire mieux que Jane Birkin qui l'avait interprété en duo avec Caetano. En personne. Il n'a pas eu honte ? C'est même incompréhensible que personne dans l'entourage de Birkin ne l'ait dissuadée de laisser sortir pareil attentat. Si toute la Toile décerne actuellement la palme de la pire chanson à "Friday" de je ne sais plus quelle teenager américaine, je l'incite vivement relativiser son jugement à l'aune de ce massacre. 

Là où le bât blesse, c'est que sur le site même de Red Hot, "O Leãzinho" soit présenté comme en morceau de 1977, exact, composé pour la compilation Beleza Tropical, Vol. 1 !!! J'ai moi-même découvert la chanson grâce à cette compilation sélectionnée par David Byrne mais, bon sang, faut-il encore répéter que "O Leãzinho" figure sur l'album Bicho ? Que Caetano enregistrait déjà depuis vingt ans quand David Byrne le fit découvrir à ses compatriotes ? Mon Dieu, ce que regrettait Beck il y a dix ans n'a pas bougé d'un iota ! Zach aura beau s'enthousiasmer à base de "je pense honnêtement que le portugais brésilien est la plus belle langue sur cette planète pour sa musicalité", sa version visiblement appréciée des critiques anglo-saxons, me laisse presque indifférent. Je vous laisse juge...



Je ne saurais pourtant conclure sur cette note sceptique la présentation d'une telle organisation œuvrant pour la bonne cause, aussi inviterai-je les amateurs de musique brésilienne et lusophone à découvrir un autre album, Onda Sonora : Red Hot + Lisbon où la fine fleur brésilienne, portugaise, cap-verdienne, angolaise, mozambicaine, multiplie les duos et collaborations pour nous offrir quelques réussites. La distribution laisse rêveur : Cesaria Evora, Bonga, Madredeus, Marisa Monte, Caetano Veloso, Arto Lindsay, Vinicius Cantuária, Funk 'n Lata, Djavan, Ketama, General D, Carlinhos Brown, Arnaldo Antunes, Banda Dida Femininá, Paulo Bragança, DJ Spooky, Lura, Simentera, etc... et même Durutti Column... Même à moitié réussies, je suis sûr que vous aurez la curiosité un jour d'écouter ces rencontres musicales, pourquoi pas en achetant l'album et soutenant une initiative caritative de si bon goût ?


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* Il y en a eu aussi pas mal d'autres, voir leur catalogue...

Red Hot.org, le site.

vendredi 25 mars 2011

Of Montreal est-il vraiment weird ?


Il existe des groupes surprenants, of Montreal en fait partie. Mais est-il pour autant vraiment weird, à savoir bizarre, ou fait-il juste le malin ? Le groupe de Kevin Barnes s'apprête à sortir The Controllosphere, un EP dont les titres sont issus des sessions produites par Jon Brion lors de l'enregistrement de leur dernier album False Priest, album que nous avions beaucoup aimé l'an dernier.

Dans le même temps, David Barnes, frère de Kevin, sort un livre d'art, What's Weird ?.


David Barnes est également responsable des visuels du groupe. On reconnaîtra son style, chargé, coloré, qui ne laisse pas l'ombre d'un espace vide.


Le titre choisi pour être illustré par un clip, "Black Lion Massacre", est résolument sans concession. Pas du genre single. Un instru noisy, basique. Mais, au moins, il y a de l'action. Une vraie poursuite, rendue oppressante par la musique. L'homme en noir s'enfuit. A ses trousses, l'homme invisible. Qui finit même par lui mettre une sacrée rouste.

Noisy mais Kevin Barnes qui décrit le disque comme folk, et c'est bien son droit, nous a pourtant prévenu : "il y a beaucoup de moments bruyants qui représentent ma tentative de communiquer, dans un langage sous-humain, tout ce qui ne peut être exprimé par notre langue terrienne et toutes sortes de mécanismes de bouche".

Seuls les deux derniers titres, sur les cinq qui compose le EP, se rapprochent des titres retenus sur False Priest. D'ailleurs, pour être franc, ça me donne plutôt envie de le ré-écouter.


Peut-être serait-il honnête de laisser à Kevin Barnes le soin de présenter ce projet, in extenso et en version originale...

"Here's your folk record, I hope you like that I've carried on the tradition of such folk luminaries as Abu Bakr Khairat, Benny Moré and Nawal Al Zoghbi. These songs were written in Sunlandia, that's where most of the folk songs are written now a days, and they were recorded up there, as well as in LA with Jon Brion, with no small contribution from Matt Chamberlain (drum du lum and yerba matte enthusiast) and K Ishibashi (my most modern classical friend). It is my hope that you can tolerate listening to this short EP in one sitting and appreciate it like a fine dining experience. Furthermore, the force that threw the green fuse anointed this protest album. It is a protest statement against the pneuma possessive. In fact this album is the voice of a desirous spirit that is aware of its positive zero chance of fulfillment or salvation or respite. There are many noisy moments that represent my attempt to communicate, in a sub human language, all that cannot be expressed with our earth tongue and all manners of mouth mechanisms. This little EP is a freak out record, have you ever seen anyone dancing to folk music? Well, like my fellow folk singing brother Bob Dylan once said, 'I'd dance with you Maria, but my hands are on fire.' Though, in this case, the world is roughly one year from extinction...or not."

dimanche 19 décembre 2010

Le Top 9 du Dr. Funkathus

Pourquoi s'en priver, hein ? Moi aussi, je m'adonne allègrement au degré zéro de l'écriture (cf. le billet précédent) en proposant une... liste. Et en adoptant pour ce faire les pratiques électorales d'une république bananière à seules fins de choisir mes albums préférés de 2010. Serge Moscovici, dans ses écrits sur l'influence des minorités, rappelait que le processus démocratique commençait à partir de trois personnes, avec la possibilité d'une majorité et d'une minorité. Mais, franchement, c'est encore tout seul qu'elle marche le mieux la démocratie ! Parfois c'est déjà assez difficile de s'entendre avec soi-même, alors les autres, pfuhhh !

Inutile de faire durer plus longtemps ce suspense insoutenable, voici donc le palmarès 2010 du Dr. Funkathus...

1. Janelle Monáe, The ArchAndroid
2. Carlinhos Brown, Diminuto + Adobró
3. Gonjasufi, A Sufi and A Killer
4. Seu Jorge & Almaz
5. Galactic, Ya-Ka-May
6. Trombone Shorty, Backatown
7. Of Montreal, False Priest
8. Chucho Valdes, Chucho's Steps
9. Madlib, pour l'ensemble de son œuvre de 2010


1. Janelle Monáe, The ArchAndroid
Les trois premiers de ce classement ne souffrent aucune discussion. Ce sont clairement les albums qui m'ont le plus marqués en 2010. L'ordre n'a pas non plus connu trop d'hésitations. Janelle Monáe, avec The ArchAndroid, est même, à mon sens, hors-concours tant son talent est une évidence qui s'impose même aux observateurs distants. Reconnaissons que j'ai hésité un instant entre les albums de Carlinhos Brown et Gonjasufi pour savoir lequel mettre sur la deuxième marche. D'un côté, un nouveau venu sorti de nulle part ou vaguement du désert et dont l'album est un OVNI, de l'autre, un artiste confirmé qui signe son retour au premier plan, Carlinhos Brown. L'album de Janelle mérite une présentation plus précise, on y revient très vite... En attendant, les précédents messages lui étant consacrés, c'est (et aussi dans la barre de libellés)...

2. Carlinhos Brown, Diminuto
Même s'ils ne sont pas encore distribués chez nous, Carlinhos Brown a sorti deux albums en 2010, l'un d'entre eux, le plus ambitieux, était même offert en téléchargement gratuit pendant les premières semaines après sa sortie sur le site de son mécène, Natura. Brown est l'artiste le plus fréquemment évoqué dans les colonnes de l'Elixir, comme en témoigne la barre des libellés, à gauche de cette page. Il était évident qu'un nouvel album attire notre attention mais il l'était moins qu'il nous emballe autant. J'avais été en effet très déçu par son précédent, A Gente Ainda Não Sonhou et n'attendais pas grand-chose de son successeur. Je me suis trompé dans les grandes largeurs et c'est tant mieux car comme vous le savez peut-être, j'ai délaissé depuis une dizaine d'années la sociologie pour me consacrer exclusivement à la funkologie, y compris (ou en particulier) dans sa version pata-. Au sein de cette discipline en quête de reconnaissance académique, je me suis spécialisé dans une branche particulière, la brown-ologie. Au sein de cette branche, plusieurs sous-branches : la djémsienne, la ruthième, la chuquième, mais aussi la carlinienne. Celle qui nous concerne. Sans forfanterie, je me présente  donc à vous en tant que funkologue expert en brownologie-carlinienne. Vous avez déjà pu découvrir dans nos colonnes un certain nombre d'articles consacrés à Carlinhos Brown, dont une critique de Diminuto, l'album qui lui permet de figurer à la deuxième place de notre Top 10 annuel. Concernant Adobró, nous y reviendrons quand il en sera question de ce coté-ci de l'Atlantique et dédierons alors un nouveau cycle de messages à l'Ange-Conducteur de Bahia.


3. Gonjasufi, A Sufi and A Killer
Surgi de nulle part (même s'il avait déjà quelques enregistrements de rap confidentiels au compteur), Gonjasufi fait partie de ces artistes qui, dès les premières secondes d'écoute, provoque un choc. Un son si particulier, lo-fi, grésillant, une voix qu'on croirait de vieillard, nasillarde et geignarde, qui semble celle d'un spectre ancestral. Une façon de se mettre à nu, intense, presque gênante... Une expérience. Au départ, j'avoue avoir douté de la réalité de Gonjasufi, je me suis demandé s'il n'était pas un nouveau canular façon Clutchy Hopkins. Il s'est vite avéré que non, qu'il s'appelait en réalité Sumach Ecks, qu'il avait vécu en ermite dans le désert du Nevada, qu'il était mystique et prof de yoga (occasionnel). On a même pu lire de ci, de là, qu'il était une sorte de gourou : un vrai non-sens. Pour être gourou, il déjà être capable de s'occuper de soi, présenter un masque de certitudes, tout le contraire de Gonja qui semble tiraillé par le doute et trop instable. Une grande partie de son temps est dédié à l'éducation de ses enfants, une éducation parfois surprenante. "A un moment, je regardais La Mouche (version Cronenberg, ndla) en boucle et ça me faisait délirer grave. Je l'ai passé à mon fils. Ca lui a foutu une trouille d'enfer. Et je lui disais : 'assieds-toi et regarde ce putain de film avec moi, bro'. Ce film m'avait fait peur quand j'étais enfant, alors pourquoi est-ce que je ne lui ferais pas subir la même chose ?" Curieuse conception de l'éducation, où l'on juge bon de reproduire sur son fils les traumatismes de sa propre enfance. Et curieuse façon de s'adresser à son fils en lui donnant du "frère" (bro est la contraction de brother, ndla). Que celui qui n'a jamais fait d'erreur avec ses enfants lui jette la première pierre, ce n'est pas moi qui le ferai. Je ne suis pas de ces donneurs de leçon.

C'est un article consacré à Gonjasufi, "L'Agneau pascal selon Gonjasufi" qui est la page la plus visitée de ce blog. Il y est question de son morceau "Sheep" et personne ne m'a encore laissé de commentaires pour me signifier qu'en anglais, l'agneau se dit lamb et le mouton sheep. Mais pour un texte publié à Pâques, la tentation du jeu de mot était trop forte et invitait donc à l'approximation linguistique.


4. Seu Jorge & Almaz
Seu Jorge possède une voix incroyable. De Sam Cooke, on disait : "he could sing the telephone book", il pourrait même chanter l'annuaire téléphonique. On serait tenter de dire la même chose à propos de Seu Jorge. L'entendre interpréter un répertoire de choix, uniquement des reprises, est un plaisir qui ne se refuse pas : Jorge Ben, Michael Jackson, Roy Ayers, Tim Maia, Kraftwerk, Noriel Vilela, Nelson Cavaquinho... Bien sûr, on peut se demander si cela mérite de figurer dans une sélection des meilleurs albums de l'année. Mais pourquoi privilégier la composition à l'interprétation ? Ici, cette interprétation est l'œuvre de Seu Jorge donc, mais aussi de Lucio Maia (guitares) et Pupilo (batterie), membres de Nação Zumbi, et d'Antonio Pinto (basse). Le point de départ de ce projet remonte au moment où chacun des membres devait proposer aux autres un morceau qu'il aurait aimé écrire. Et le choix est un sans faute. En outre, sans que les titres choisis soient obscurs, c'est l'occasion de faire découvrir au public international un répertoire brésilien qui sort des sentiers battus et des standards de la bossa nova. Alors vaut-il mieux un album de mauvaises compositions ou de belles interprétations ? La seconde option, non ? Seu Jorge & Almaz sur l'Elixir...

5. Galactic, Ya-Ka-May et 6. Trombone Shorty, Backatown
Le funk de NOLA déboule en force dans notre classement avec deux albums, celui de Galactic et celui de Trombone Shorty. Les deux disques sont dans le même esprit, une sorte de formule gagnante, une mixture funk qui balance du groove avec un gros son rock. Si le talent de Troy Andrews, aka Trombone Shorty, est impressionnant quand on pense qu'il n'a que vingt-quatre ans, nous avons placé l'album de Galactic un rang plus haut pour sa dimension collective et fédératrice. Il serait trop facile de dénigrer Galactic en les taxant de backing-band, il s'agit effectivement d'un groupe instrumental. Un groupe qui invite de nombreux chanteurs et rappeurs à venir faire la fête : Allen Toussaint, Irma Thomas Big Chief Bo Dollis, les Sissy Bouncers Katey Red, Big Freedia et Sissy Nobby, sans oublier les jeunes Trombone Shorty et Glen David Andrews, ou la participation du Rebirth Brass Band, etc, etc... Le casting est impressionnant, rendant à la Nouvelle Orléans sa réputation créole de tolérance et de brassage, ici entre Noirs et Blancs, jeunes et vieux, hommes et femmes, hétéros et gays. Une bonne tambouille où se mêlent funk, fanfare, bounce, rock, à écouter sans modération jusqu'au bout de la nuit en poussant le volume. Une bonne tambouille puisque le ya-ka-may est une soupe roborative vendue dans les rues et qui a la réputation d'éponger les gueules de bois ! Quant au super-funk-rock de Trombone Shorty, là aussi, vous pouvez monter le son !

7. Of Montreal, False Priest
Ou le deuxième effet Janelle ! Alors que ce groupe originaire d'Athens, Géorgie, jouit d'un statut enviable, que False Priest est déjà leur dixième album, je n'ai même pas souvenir d'avoir lu une seule critique de l'album dans la presse spécialisée, uniquement sur quelques blogs. Certes, leur clip de "Coquet Coquette" a, paraît-il, provoqué un petit scandale, comme quoi il n'en faut pas beaucoup pour effaroucher certaines bonnes âmes ! J'avais écouté sans beaucoup d'attention quelques titres des deux précédents albums mais c'est avec celui-ci que j'ai vraiment découvert Of Montreal. Le déclic fut leur participation à l'album de Janelle Monáe sur le titre "make the Bus" où le duo de la miss et Kevin Barnes fonctionnait si bien qu'il déboucha sur deux autres titres. Sur l'album d'Of Montreal cette fois-ci. Autre invitée de Kevin Barnes et sa bande, Solange Knowles (oui, la sœur de Beyoncé) pour un "Sex Karma" dont le refrain "You look like a playground to me" tombe à point nommé pour rappeler que le sexe devrait toujours être "par surprise", avec l'imagination, dans l'inspiration du moment. Sur l'album je trouve en particulier irrésistible "Hydra Fancies" où Kevin Barnes se pose comme fils naturel et illégitime de David Bowie et George Clinton, comme si le P-Funk servait de bande-son à un opéra glam rock.

8. Chucho Valdes, Chucho's Steps



Cette liste n'est pas un classement de l'excellence musicienne, sinon Chucho Valdes y figurerait bien plus haut. Voici en effet un artiste en pleine maturité qui a atteint un niveau de maîtrise de son art absolument phénoménale, assortie d'une vision musicale qui lui permet de poursuivre et d'approfondir ses explorations et son élaboration d'un idiome particulier de jazz afro-cubain. Etourdissant.






9. Madlib, pour l'ensemble de son œuvre de 2010
L'ensemble de son œuvre ! Et c'est beaucoup de disques. Au moins 17 albums si je ne me suis pas trompé dans mes calculs ! Otis Jackson Jr. est prolifique et même plus que ça : c'est un dingue. Madlib mérite largement de faire partie de notre sélection même si je n'ai pas écouté en boucle ses albums, et d'ailleurs je n'en ai écouté qu'une petite partie. Et pour cause ! Rien que le Madlib Medicine Show compte douze albums, un par mois. Bon, il y a quand même un ou deux volumes de retard mais comment pourrait-il en être autrement. A travers Madlib, on apprécie la politique de Stones Throw, à la fois dans les choix artistiques mais aussi dans son approche esthétique des objets vinyls et CDs. Sans oublier que, pour un blogueur, leur site est une aubaine. Quant à Madlib, il contredit l'idée répandue qu'une consommation excessive de cannabis freine l'activité, tant on sait que l'homme part en immersion dans sa collection de vinyls, en une apnée prolongée par ses adjuvants fétiches, la weed et le café. Et le cognac ? Il en fait un usage très particulier dont je vous informe très prochainement...

Vous allez bien sûr me demander quel est le dixième sur la liste. Je l'ignore. Si cette liste s'arrête à neuf, ce n'est pas pour faire l'intéressant, c'est juste que j'hésite encore sur l'album manquant. J'hésite. Flying Lotus, The Roots avec ou sans John Legend, Aloe Blacc, Push Up, Baiana System, The Dead Weather, Blundetto, Moussu T (pour seulement quatre titres aux paroles si bien tournées), etc, etc... Une liste est par définition trop lapidaire, arbitraire. Je préfère l'idée de laisser la porte ouverte.

jeudi 2 septembre 2010

"Coquet Coquette" : la vidéo discrépante d'Of Montreal ?

"Je préfère vous abîmer les yeux
plutôt que de les laisser indifférents"
(Isidore Isou, Traité de bave et d'éternité)

En rentrant de ces vacances où j'étais déconnecté et largué de tout, je découvrais en ouvrant le site des Inrocks que le clip de "Coquet Coquette" du groupe Of Montreal, anticipant de quelques semaines la sortie de leur nouvel album False Priest, provoquait une sorte de petit scandale et choquait les bonnes âmes. Diantre.

Coïncidence, en Lozère j'étais peut-être déconnecté mais j'avais au moins amené une copie de ce nouvel album à la sortie imminente. Pas complètement largué, finalement... Et c'est même quasiment la seule musique que j'ai pris le temps d'écouter là-haut. Avec plaisir. Je ne vais pourtant pas crâner : j'avoue mon ignorance quant à l'importance d'Of Montreal. J'avais bien déjà emprunté leurs derniers albums à la médiathèque mais n'avais même pas pris le temps de les écouter. Nouveaux visiteurs sur ce blog, je vous le confesse : le Dr. Funkathus n'est pas très au fait de ce qui se fait en matière de rock, même indie. Le déclic qui me rendit si curieux de les écouter venait de leur participation au morceau "Make the Bus", sur l'album de la brillante Janelle Monáe. Son duo avec Kevin Barnes, le leader du groupe, était des plus réussis et je me disais qu'après "Tightrope", la miss tenait peut-être là un tube fédérateur, quoique pointu... En retour, la "crazy girl" Janelle est invitée sur deux titres de False Priest ("Our Riotous Deffects" et "Enemy Gene"). Ce n'est pas un de ceux-là qu'a choisi Of Montreal pour annoncer son album par un clip polémique.

Celui-ci, réalisé par Jason Miller, "est violent, sexiste, barbare, saignant, frisant même parfois le ridicule", peut-on lire sur Musique Mag : "si la chanson s’appelle "Coquet Coquette", les images n’en sont pas moins gores".

Concédons que ça frise effectivement le ridicule. Après, pas de quoi fouetter un chat ! Par contre, en écoutant la chanson, je n'avais pas imaginé un instant qu'elle puisse être illustrée par ce petit film. Mais qui a dit que les images d'un clip devaient coller à la musique ?

Certains y lisent malgré tout une métaphore des paroles dans ce grotesque affrontement digne d'une bonne série Z :

"Coquet, Coquet, you know I won’t forget
How you kissed me strange to prove you were mythical
My Coquet, you used my voice as your ugly vehicle
Coquet, Coquet, you know I won’t forget
How you hurt me twice to prove you were cynical
My Coquet, you are the death, you are the pinnacle"

Peut-être ? Sur Beatcrave, ils en sont persuadés : "the song carries anger, lust, fear and a bitterness only Kevin Barnes could articulate. Directed by Jason Miller, this barbarian nightmare is a fight to the death over a prize that is completely unclear. It boils down to the ugliest part of desperation and human survival". Mouais... N'empêche, pour moi, les images ne collent pas à la musique ou à l'ambiance du morceau. D'où la question : ce clip serait-il discrépant ?

Appliqué au cinéma, c'est à Isidore Isou, fondateur de l'Internationale Lettriste, que l'on doit la notion de discrépant. "Avec le Traité de bave et d'éternité, scandaleusement présenté au festival de Cannes en 1951, Isou invente le montage discrépant qui a pour principe la disjonction du son et de l'image. Il les traite de manière autonome comme deux colonnes indépendantes et pures sans aucune relation signifiante" (Le Lettrisme.com).

Greil Marcus, qui avait consacré de longues pages à Isidore Isou dans Lipstick Traces - Une Histoire secrète du vingtième siècle, écrivait avec humour que l'on pouvait aussi trouver du cinéma discrépant dans les films d'Elvis. Involontairement, bien sûr. "Quand Elvis gratte sa guitare acoustique, on entend un solo électrique. Quand on voit une guitare et une basse l'accompagner, on entend des cuivres et un piano. Lorsqu'il chante la bande-son est désynchronisée la bonne moitié du couplet. Un jour, les critiques français découvriront ces films et proclameront qu'ils sont un exemple unique de cinéma discrépant".

Cette disjonction discrépante possède la caractéristique de frapper les esprits, ce qui en fait une bonne méthode pédagogique : "a discrepant event puzzles the observer, causing him or her to wonder why the event occurs as it did. These situations leave the observer at a loss to explain what has taken place", écrit Thomas R. Koballa, Jr. dans The Motivational Power of Science Discrepant Events.

La discordance ou la dissonance sont considérés comme presque synonymes de la discrépance, laquelle est parfois définie comme une "simultanéité désagréable"...

D'où peut-être l'intérêt de ce petit film ridicule "Coquet Coquette", inciter à se prendre un peu la tête pour y chercher du sens... Si ce n'est qu'il a tendance à nous faire oublier la musique... Ce qui est dommage vu la qualité de l'album. Espérons que les prochaines vidéos illustreront mes titres préférés : "Hydra Fancies", ou "Sex Karma", avec Solange Knowles (la sœur de Beyoncé), voire les titres avec Janelle Monáe. Kevin Barnes, avec ses faux airs d'Emmanuel Mouret ayant troqué son look BCBG pour l'extravagance tout azymut, a probablement de quoi nous surprendre dans les prochains essais vidéos du groupe.


Maintenant, il faut bien admettre que les clips discrépants sont particulièrement fréquents. On pourrait : soit envisager de leur consacrer une rubrique. Soit aussi se rendre compte du caractère pour le moins foireux de mon analyse... Ce qui en fait donc une démonstration magnifiquement funk-a-logique...