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mardi 20 septembre 2011

Ederaldo Gentil, la perle fine du samba de Bahia


Ce n'est rien de dire que la vieille garde des sambistes de Bahia nourrit une aversion particulière pour l'axé music. Celle-ci l'a tout bonnement mise sur la touche avec la morgue satisfaite d'une camelote bling bling devant un bijou d'orfèvre. Mais si ces sambistes réalisaient parfois un travail d'orfèvre, leur matériau était toujours modeste, leur sagesse ne se méprenant pas sur la valeur des choses, comme en témoigne le sublime morceau d'Ederaldo Gentil que nous allons présenter aujourd'hui, "O Ouro e a Madeira", l'or et le bois.

Ederaldo Gentil est probablement un maudit ! Même s'il a fait partie de cette scène historique du samba de Salvador au sein de laquelle il occupe une place de la même grandeur que ses aînés Batatinha ou Riachão, pour ne citer que ces deux-là. Car Ederaldo, comme Batatinha et Riachão, s'est vu offrir (de son vivant) un album tribute, rassemblant des invités prestigieux pour interpréter les titres les plus marquants de son répertoire. Sur Perolas Finas, produit par son compère Edil Pacheco en 1999, on retrouve rien moins que Gilberto Gil, João Nogueira, Elza Soares, Beth Carvalho ou Carlinhos Brown, pour n'en citer que quelques uns. On regrettera que dans les arrangements et le son, le travail d'Edil Pacheco souffre cruellement de la comparaison avec celui de Paquito et J. Velloso pour Batatinha (Diplomacia, en 1998) et Riachão, (Humaneochum, en 2001).

Quand le vieil ami Edil Pacheco a rassemblé ces collègues pour rendre un hommage à Ederaldo, cela faisait déjà longtemps qu'il était tombé dans l'oubli. Lui-même ayant préféré se retirer du monde de la musique après les déconvenues qu'il lui avait infligé. Pourtant ces chansons les plus connues faisaient toujours partie des répertoires, quand bien même leurs interprètes ignoraient tout du nom de l'auteur. On raconte ainsi que, lorsqu'il passait des soirées dans le Pelourinho, quartier historique de Salvador, il ne pouvait s'empêcher de corriger ceux qui reprenaient ses sambas, en oubliant les paroles ou se trompant sur la mélodie.

Si l'oubli est un destin commun à de nombreux sambistes, rien n'y prédestinait Ederaldo. Il ne en effet manquait pas de talent. Même mieux, il possédait les deux talents les plus prisés dans son pays, celui de la musique et celui du football.

Ederaldo Gentil est né en 1947 dans une famille modeste dans le Largo Dois de Julho, un quartier du centre de Salvador où son père possède une échoppe d'horloger. La famille s'installe ensuite dans le Tororó, alors le quartier le plus actif de Salvador en matière de samba, lieu de résidence de plusieurs ensembles carnavalesques : les Apaches do Tororó, les Filhos do Tororó... Encore enfant, il est repéré par les anciens de l'école de samba Filhos do Tororó, impressionnés par son aisance à jouer des percussions. Puis, dès l'adolescence, il compose ses premiers morceaux. Mais parce qu'il ne peut vivre de la musique, il cherche d'autres voies. Notamment le football, jouant un temps pour le club (dissous depuis) de l'A.D. Guarany, au poste de milieu gauche, avant d'entraîner brièvement le Vitoria, un des deux principaux clubs de la ville. Si ce n'est pas donné à tout le monde de jouer à ce niveau, il lui manque peut-être le talent pour devenir un grand joueur. Il reprend l'horlogerie familiale tout en continuant à composer.

Ses sambas sont les succès des Filhos do Tororó, l'école à laquelle il est affilié, mais pas que. Les autres écoles profitent d'une brouille d'Ederaldo avec les Filhos pour le solliciter. A l'arrivée, durant le carnaval de 1970 à Salvador, il est l'auteur de toutes les compositions des neuf écoles de samba, sauf de la sienne. Inédit et encore unique à ce jour.

Le carnaval ne saurait combler toutes ses attentes tant son registre ne se limite pas aux sambas-enredos joués pendant les défilés du carnaval. Il compose aussi des morceaux plus intimistes et vise une reconnaissance nationale. Au début des années soixante-dix, il s'approche du succès quand Jair Rodrigues reprend "Berequetê", un titre qu'il composa avec son fidèle partenaire Edil Pacheco.

En 1972, il part une première fois pour São Paulo où il espère enregistrer un disque, participer à des émissions de télé. Sans succès. Il rentre à Salvador, reprend l'horlogerie de son père mais, toujours, écrit et compose. En 1975, enfin, il peut enregistrer. Un 45Tours avec "O Ouro e a Madeira" et "Triste Samba". Puis, plus tard, la même année, un album Samba, Canto Livre de um Povo, qui contient lui aussi "O Ouro e a Madeira". Les années soixante-dix sont celles de la reconnaissance mais il n'enregistre qu'un seul album de plus, Pequenino, en 1976. Il retourne à Salvador où il retrouve sa clique de sambistes locaux pour une série de concerts O Samba Nasceu na Bahia.


Mais, dès le début des années quatre-vingt, c'en est déjà fini. Il doit batailler pour sortir un album sur un label indépendant, Identidade, en 1982. A Salvador, le samba est passé de mode. Ederaldo Gentil se retire de la scène. Il vit en reclus chez sa sœur. Puis, seul, souffrant de trouble panique l'empêchant même de revoir ses amis et partenaires. Perolas Finas, l'album-hommage organisé par Edil Pacheco, se fait sans lui. Ederaldo est un sambiste maudit, le talent et la grâce avaient probablement plus à lui offrir mais la réalité est parfois comme un mur... Mais un mur qui renvoie toujours l'écho de ses plus belles chansons, qui résonne toujours du refrain : "O Ouro afunda no mar, no mar"... Indémodable.

Cela faisait longtemps que je me promettais de mettre en ligne cette vidéo où Ederaldo interprète "O Ouro e a madeira". Je l'avais découverte en cherchant des images filmées de Batatinha. Puis, la semaine dernière, alors que j'estimai le moment venu, incroyable coïncidence, je recevais un message de... son neveu, Luisão. Je n'en dis pas plus, nous en reparlerons prochainement.

En attendant, voici un témoignage inestimable où l'émotion est vraiment à fleur de peau. Enregistré en 1974, Ederaldo a le regard perdu. Il est entouré des fidèles Riachão, Batatinha et, semble-t-il, Edil Pacheco. Cette version surpasse de loin celle figurant sur disque embrouillée des habituels violons sirupeux d'un quelconque maestro à la noix. Tandis que là, tout est concentré sur l'essentiel, les voix, une guitare et de discrètes percussions. Sublime. 

Si "O Ouro e a madeira" est un morceau si beau et intemporel, c'est aussi en raison de ses paroles où Ederaldo explique qu'il préfère être une source plutôt que la mer, l'épine plutôt que la rose, etc... Mais derrière cette humilité, un vraie sagesse : "l'or coule au fond de la mer, le bois flotte / L'huître se développe dans la vase mais donne naissance à une perle fine"*. 


"Não queria ser o mar
Me bastava a fonte
Muito menos ser a rosa
Simplesmente o espinho
Não queria ser caminho
Porém o atalho
Muito menos ser a chuva
Apenas o orvalho
Não queria ser o dia
Só a alvorada
Muito menos ser o campo
Me bastava o grão
Não queria ser a vida
Porém o momento
Muito menos ser concerto
Apenas a canção
O Ouro afunda no mar
Madeira fica por cima
Ostra nasce do lodo
Gerando pérolas finas"

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* Une image que l'on pourrait rapprocher de celle disant que le funk est "la fleur qui a poussé sur une poubelle".

vendredi 8 avril 2011

Mariene de Castro, ou le renouveau du samba de Bahia


Avec ce début de printemps dont la météo est estivale et où la température avoisine les 30°, quoi de plus adapté qu'un peu de samba de Bahia ? Mariene de Castro est une figure essentielle du renouveau du samba-de-roda bahianais. Elle a sorti l'an dernier un album live, Santo de Casa et son label vient justement d'en diffuser un extrait en vidéo. Il n'en fallait pas plus pour fêter en sa compagnie les beaux jours ! Mais si son talent crève l'écran comme vous pourrez vous-même le constater avec cette vidéo, le chemin vers la reconnaissance fut pourtant laborieux et long. Car cela fait déjà une quinzaine d'années que Mariene de Castro se produit sur scène. Il faut dire que le samba était pendant longtemps tombé en désuétude en ses terres et qu'il aura donc fallu une nouvelle génération pour se ré-approprier et faire revivre ses propres racines afin que les samba et samba-de-roda retrouvent l'attention des médias en même que ses lettres de noblesse.

Bahiaflâneur, le blog d'un Français installé à Salvador, nous a offert le portrait en français de Mariene de Castro le plus détaillé à ce jour. Celui-ci a eu la chance de la rencontrer pour l'interroger, un portrait qui a fourni une bonne partie de la matière de cet article.

Mariene de Castro est une authentique Soteropolitana, née et grandie à Salvador dans le quartier de Nazaré. L'éducation artistique est entrée très tôt dans sa vie, avec des cours de ballet classique, de théâtre  puis de chant. Elle commence à se produire dès seize ans quand elle intègre Timbalada, puis enchaîne sur la tournée qui accompagne la sortie du premier album de Carlinhos Brown, Alfagamabetizado, en 1997. J'ignore si elle a suivi la tournée en Europe, auquel cas je l'aurais vu sur scène sans le savoir où si elle se cantonna aux dates brésiliennes.

Mais le grand saut vers l'Europe, elle l'effectua toute seule, en 1998, pour lancer sa carrière à... Agen, Lot-et-Garonne. Repérée par des émissaires du Florida, un lieu plus pointu que son nom ne le laisse supposer, elle tourna en Périgord, Agen et alentours. Remonta-t-elle jusqu'à Castillonnès, Issigeac et autres patelins quasi-limitrophes des terres ancestrales de ma famille ? Je l'ignore et, d'ailleurs, quand je dis "les terres", il faut comprendre quatre pauvres hectares. Le Périgord a beau être un pays de Cocagne, avec sa cuisine à la fois roborative et raffinée, on imagine que le choc du dépaysement fut violent pour la jeune Mariene. Néanmoins, elle découvrit là-bas le succès et cela mériterait d'aller fouiller les archives de Sud-Ouest, le quotidien local, pour y rencontrer des articles élogieux et des interviews enthousiastes. A raison : rares sont les artistes de talent à aller au fin fond de nos terroirs faire découvrir la musique brésilienne authentique.

Ce triomphe périgourdin ajouta peut-être une ligne scintillante à son cv d'artiste en devenir, cela ne lui ouvrit pourtant aucune porte à son retour à Bahia.

Tout en continuant à se produire sur toutes les scènes possibles de Salvador et de l'état de Bahia, elle participe avec son mari d'alors Jota Velloso, neveu de Caetano et Maria Bethânia, à la fondation du groupe Vozes da Purificação centré autour de la légendaire Dona Edith do Prato, vaillante nonagénaire depuis disparue. Cette aventure artistique et familiale a permit à Mariene de Castro de se plonger au cœur de Bahia, dans le Reconcavô, là où les traditions tant du samba que du candomblé, sont les mieux préservées et les plus authentiques. Elle participe ainsi à cet album essentiel de la musique bahianaise et brésilienne de ces dix dernières années, l'album de Dona Edith do Prato justement intitulé Vozes da Purificação. Jota Velloso y travaille comme producteur et si je ne connais pas son œuvre de compositeur, hormis quelques titres composés pour Mariene ou dont j'ignore qu'il soit l'auteur, je tiens pour précieux, vraiment très précieux, les albums qu'il a réalisé avec Paquito pour Batatinha et Riachão, deux figures historiques du samba bahainais, Diplomacia et Humaneochum, deux albums magnifiques où les artistes se voyaient rendre un hommage de leur vivant par leurs pairs. Le travail de Jota Velloso pour Dona Edith do Prato rentre dans le même cadre patrimonial, enregistrer des artistes incarnant une tradition avant qu'ils ne disparaissent et tout ce pan de tradition avec eux.

Il fallut attendre 2004 pour que Mariene de Castro enregistre son premier album, Abre Caminho, né de la rencontre avec Roque Ferreira, indispensable sambiste bahianais. Ces débuts furent récompensés d'un prix régional du disque sans cependant rencontrer le succès commercial qui aurait lancé sa carrière. Mais ses pairs ont su reconnaître son talent et la notoriété est venue des invitations de Beth Carvalho et Daniela Mercury à participer à leurs spectacles, ses prestations figurant sur leurs albums et DVDs respectifs et lui offrant une visibilité que son album ne lui avait pas donnée.

L'an dernier, elle enregistra un nouvel album, en live, Santo de Casa, qui reprend des titres de son premier album et d'autre du répertoire. Je ne suis pas fan de cette manie brésilienne de proposer systématiquement des enregistrements live, disponibles à la fois en CD et en DVD. Un procédé un peu trop commercial à mon goût. Certes, les spectacles sont soignés, chiadés, portés par pléthore de musiciens et ont besoin d'être amortis, l'inflation sur les tickets d'entrée n'y suffisant visiblement pas. Ainsi, Santo de Casa s'inscrit dans cette veine du concert haut-de-gamme. Ce spectacle offre une magnifique représentation du samba bahianais, empreint de la mystique du candomblé, présenté dans un véritable décor de scène et qui rend bien compte de cette dimension, autel et figurines des saints et orixas entourant Mariene et ses musiciens, tout en s'essayant à reproduire (de façon certes un peu figée) la disposition des sambas de roda.

Celle que Daniela Mercury décrivait comme l'héritière de Carmen Miranda et Clara Nunes est plus authentique que la première et aussi sincère que la seconde. Agée d'une petite trentaine d'années et déjà mère de trois enfants, Mariene de Castro est ce qu'on appelle un tempérament. Elle est une évidence. Ce seul titre en vidéo, "Vi Mamãe na Areia", devrait aisément vous en convaincre. N'est-ce pas ?



Tout ce qu'il faut savoir sur Mariene de Castro :
- présentée en détail par Bahiaflâneur ;
- et par la référence absolue en matière de musique brésilienne, le Dictionnaire Cravo Albin...

samedi 31 juillet 2010

Batatinha, le Diplomate de Bahia

"Na imitação da vida

Ninguém vai me superar

Pois sorrio da tristeza

Se não acerto chorar"
(Batatinha, "Imitação")

Quand on commence à se plonger dans la musique bahianaise, on est vite attiré par le fond, vers les racines. Et ce sont vers ces racines que l'on retourne ensuite le plus régulièrement. Personnellement, du moins. La culture bahianaise est un véritable conservatoire de la musique brésilienne où les formes traditionnelles et populaires restent vivantes et vibrantes. Parmi ces acteurs essentiels de la musique bahianaise, figurent bien sûr quelques sambistes.

Batatinha est l'un d'eux. Quelqu'un dont je chéris tout particulièrement l'œuvre. L'évoquer, c'est me souvenir du temps où je découvrais la musique brésilienne. Caetano Veloso, comme je le rappelais ici il y a quelques semaines, fut mon premier coup de cœur, celui qui ouvrit les portes. Dans la foulée, je découvrais vite sa petite sœur, Maria Bethânia. Formidable interprète que j'écoutais alors beaucoup. Hasard des soldes et des bacs des disquaires, j'avais acheté plusieurs albums live. Sur l'un d'entre eux, Rosa dos Ventos, elle chantait Batatinha. Trois morceaux enchaînés en une sorte de medley : "Toalha da Saudade", "Imitação" et "Hora da Razão". A l'époque, j'ignorais bien qui pouvait être ce Batatinha dont elle disait le plus grand bien avant de se lancer dans son récital mais, déjà, ses chansons se gravèrent dans ma mémoire. Quelque temps plus tard, en achetant le Muitos Carnavais de Caetano, je retrouvais "Hora da Razão", qu'il reprenait à son tour. Je ne sais plus si j'en déduisais que ce Batatinha devait être très connu mais ce nom m'est resté familier pendant des années sans pour autant que j'en apprenne davantage sur son auteur.

Pour en savoir plus, il fallut attendre mon premier voyage à Bahia, début 1999. A Salvador, Goli et Nadja, les amies qui m'hébergeaient, m'offrirent Diplomacia, un album de Batatinha, accompagné de quelques grands noms de la musique brésilienne venus lui rendre hommage. Commençons donc cette évocation du grand sambiste diplomate par un article que j'avais écrit à mon retour, alors que je ramenais dans mes bagages Diplomacia en trois exemplaires (dont deux pour offrir) :


Diplomacia - Antologia de um Sambista fut la reconnaissance tardive d’un légendaire sambiste bahianais. Cet album n'était pas destiné à être posthume mais, hélas, Batatinha n'en vit pas le lancement. Alors que sonne l’heure de gloire des pépés caïds cubains du genre Compay Segundo, Ibrahim Ferrer and co, rendons un hommage à celui qui fut le grand "diplomate" de Bahia : Batatinha. Mais Batatinha n’était pas un diplomate au sens propre, comme a pu l'être Vinicius de Moraes. Batatinha avait élevé lui la diplomatie au rang d’art de vivre. La diplomatie en tant que dignité et courtoisie. Quant à poète, il l’est largement autant que l’auteur de "Felicidade" et, comme le remarque si justement Cid Teixeira dans le livret, nombre de poètes officiels donnerait tout pour avoir écrit de tels vers :

"Meu desespero ninguém vê / Sou diplomado em matéria de sofrer"
("Personne ne voit mon désespoir, je suis diplomate en matière de souffrance ").

Ces vers-là et beaucoup d'autres mais toujours avec les mots les plus simples.

Car le grand talent de Batatinha est d'avoir su se mettre dans la peau de l'homme de la rue, du Bahianais anonyme et d'exprimer avec la plus grande émotion les peines qu'il cache derrière un sourire ou un pas de samba. Batatinha mieux que quiconque aura su évoquer cette énigme bahianaise, cette fameuse diplomatie qui est le secret de cette Terra da felicidade. Le thème est récurrent dans nombre de ses chansons, la vie est imitation, illusion, ironie. Et si l'on ne veut pas pleurer, mieux vaut sourire de la tristesse. Et s'oublier dans la danse, comme dans le refrain de "Direito de sambar" par exemple : "É proibido sonhar então me deixe o direito de sambar" (Il est interdit de rêver alors je m'accorde le droit de danser le samba).

En deux ou trois occasions, les thèmes sont franchement plus légers. Sur "Bêbê diferente", le vieil homme est irrésistible quand il se raconte en bébé jouisseur, biberonneur précoce d'aguardente et se vantant d'être déjà l'égal de son père. Ou encore sur "De revolver não", où on l'entend entouré de ses vieux potes, dont Riachão, tous bien rigolards à l'évocation d'histoires de pêcheurs.

On retrouve aussi bien entendu sur cet album "Hora da razão", certainement son morceau le plus connu et très fréquemment repris, de Caetano à Timbalada.

Quant à l'enregistrement lui-même, cette réception de l’ambassadeur est un succès. Le gratin est de la fête : Caetano, Gil, Chico Buarque et Bethânia, rien que ça. Tous y vont de leur hommage en reprenant, à chaque fois magnifiquement, une chanson du maître.

Pour l'accompagnement, le bon goût et la discrétion sont de mise. Très respectueux, Paquito et Jota Velloso ont réalisé un enregistrement remarquable de finesse et de dépouillement, invitant parfois un violoncelle ou une flûte pour accompagner les indispensables guitares et pandeiro. Sans oublier la fidèle caixa de fosforos de Batatinha, sa boîte d’allumettes qui discrètement pose le rythme du morceau. Et c'est l'art de Batatinha d'accommoder les choses ou les mots les plus simples pour en tirer la plus grande émotion.

O.C., 1999
_____________________

Dix ans plus tard, les mots pour décrire Batatinha n'ont pas changé. En cherchant des témoignages et des récits sur son compte, j'ai découvert que c'est toujours sa simplicité qui est évoquée pour décrire l'art de Batatinha. Au premier rang de ces témoignages, celui de Maria Bethânia, bien sûr, dont on retrouve quelques mots manuscrits au dos de la pochette de l'album Samba da Bahia, enregistré en 1975, album que Batatinha partageait avec ses collègues Riachão et Panela :


"Gosto de Batatinha, como gosto da luz da lua, do som do tamborim, do samba em tom menor, das coisas tristes et simples.
Batatinha pra mim, é uma pessoa rare : um artista
"
("J'aime Batatinha comme j'aime la lumière de la lune, le son du tambourin, le samba en ton mineur, les choses tristes et simples.
Batatinha pour moi est une personne rare : un artiste").

Paulinho da Viola, dont la modestie est aussi grande que le talent, le tenait lui aussi en très haute estime (Batatinha lui a, de son côté, dédié le morceau "Ministro do Samba") :
"felicidade para aqueles que têm o privilégio de estar perto dele e conhecê-lo. Eu o coloco ao lado de um Nelson Cavaquinho e um Cartola... Batata, sinto um prazer imenso em ser seu amigo..."
("Quel bonheur pour ceux qui ont le privilège d'être proche de lui et de le connaître. Je le place aux côtés d'un Nelson Cavaquinho ou d'un Cartola... Batata, je ressens un plaisir immense à être ton ami").

Bel hommage de Paulinho da Viola qui met Batatinha sur le même plan que Cartola. Hélas, Batatinha n'a jamais eu la notoriété et la reconnaissance qu'il aurait méritées. C'est injuste mais n'est-ce pas malheureusement le sort de nombreux sambistes ? Même en ayant son heure de gloire, le sambiste retombe ensuite vite dans l'oubli. Même Cartola, le plus grand d'entre tous, a connu pareille infortune. Après avoir été surnommé le "Divino" dans les années trente, quand il était adoré par la bonne société carioque et admiré par Heitor Villa-Lobos, le fondateur de la Mangueira aura attendu 1974 pour enregistrer son premier disque solo, alors qu'il a déjà la soixantaine bien sonnée. Il aura fallu la rencontre avec Marcus Pereira après un anonymat d'une vingtaine d'années. Batatinha a lui aussi rencontré son Marcus Perreira. Ils étaient deux et s'appelaient Paquito et Jota Velloso.

Il faut rappeler que même si leurs collègues cariocas sont fréquemment tombés dans l'oubli, jamais la plupart des sambistes bahianais n'auront atteint leur célébrité. Batatinha, par exemple, n'a jamais voulu quitter Salvador pour Rio. Ainsi de cette belle assemblée, ironiquement surnommée sur la photo, le "Ratpack bahianais", aucun n'aura connu de réelle heure de gloire nationale. Même si c'est un collègue de Rio, le grand Jamelão de la Mangueira, qui le premier enregistra une composition de Babatinha. "Jajá da Gamboa" en 1954. Il en fit même un succès. Il s'agit d'un titre assez atypique puisque très enjoué, alors que son répertoire est en grande partie constitué de chansons tristes, contant les aventures d'un malandro, le Jajá en question.

De gauche à droite : Edil Pacheco, Riachão, Walmir Lima, Batatinha, and Ederaldo Gentil

Batatinha n'a jamais vraiment vécu de sa musique. Né à Salvador en 1924, le jeune Oscar da Penha est obligé de commencer à travailler très jeune. Il rentre comme office boy au journal Diário de Notícias mais évoluera par la suite, comme auxiliaire typographique, puis graphiste. Une profession qu'il exercera toute sa vie, devenant même fonctionnaire des presses officielles, l'Imprensa Oficial de Salvador. Cet emploi de graphiste ne l'empêchera pas de mener la vie de bohème avec ses collègues et ses amis sambistes.

Son premier surnom fut Vassourinha, en référence à un sambiste carioca célèbre de l'époque et qu'admirait le jeune Oscar. Au début des années quarante, il alla voir Antônio Maria, qui dirigeait alors la Rádio Sociedade da Bahia, et lui interpréta "Inventor do Trabalho". Son nouveau (et définitif) surnom de Batatinha lui est venu de ce même Antônio Maria qui l'appela ainsi lors d'un passage radio. Dans l'argot de l'époque, un "Batatinha", (une petite patate, littéralement) désignait un type bien. Ce qu'il était assurément.

Quelques mois avant sa mort, Batatinha fut invité à enregistrer en duo avec Silvia Torres, une de ses compositions, "Pra Todo Efeito", sur l'album de cette dernière, produit par Carlinhos Brown. Sa voix y était déjà terriblement fatiguée. Heureusement, on ressent bien moins cette impression sur les titres de Diplomacia qu'il chante.

Paquito et Jota Velloso (neveu de Caetano et Bethânia) racontent cependant que Batatinha était déjà malade quand ils se sont lancés dans ce projet. Celui était d'offrir à Oscar da Penha, dit Batatinha, la reconnaissance qu'il méritait de son vivant. Ce projet s'était imposé à eux en réaction à l'omniprésence de l'axé qui reléguait la samba traditionnelle à la confidentialité. Et donc aussi ses plus illustres représentants bahianais. Ils ont réalisé un vrai travail patrimonial en s'entretenant avec Batatinha pendant de longs mois. C'est un véritable collectage de son répertoire qu'ils ont ainsi réalisé. Ils furent très étonnés de découvrir que Batatinha n'avait même pas déposé ses compositions. Plus encore, il ne les avait même pas notées dans un cahier. Tout était là, dans sa mémoire. Aussi, lors de ces séances demandaient-ils à Batatinha de leur chanter son répertoire. Ce qu'il faisait en s'accompagnant de cette simple boîte d'allumettes qu'il utilisait pour composer ! De ces retranscriptions, ce sont environ soixante-dix chansons qui ont été sauvés de l'oubli. Paquito et Jota Velloso précisent que ce répertoire est disponible à qui souhaiterait l'interpréter. C'était leur souhait, leur mission : faire connaître l'art de cet auteur.

Quelques années plus tard, Paquito et Jota Velloso renouvelèrent l'expérience en offrant un album au bien vivant Riachão, sur le même principe d'inviter quelques grands artistes à reprendre quelques pièces de son répertoire. On retrouvait là encore Caetano, mais aussi Tom Zé, Dona Ivone Lara ou Carlinhos Brown... Mais quand Batatinha incarnait une samba triste et pleine d'émotion, Riachão est un joyeux drille débordant d'énergie malgré son âge avancé. Les deux faces de la médaille du samba bahianais.

Batatinha est sa face d'ombre, celui qui chantera ces moments de tristesse, ces occasions ratées que l'on garde au chaud du coeur, à l'image de "Toalha da Saudade". Il se souvient comment, lors du précédent carnaval, il a gardé la serviette avec lequel une belle jeune fille s'est essuyé le visage. La jeune fille a disparu. Il lui reste ce morceau d'étoffe et le souvenir de sa beauté. Seul remède à sa saudade : aller danser le samba !

"Tenho ainda guardada
como lembrança do carnaval que passou
Uma toalha bordada que na escola
um lindo rosto enxugou (Eu tenho)
Tenho ainda guardada
como lembrança do carnaval que passou
Uma toalha bordada que na escola
um lindo rosto enxugou

É a toalha da saudade
da minha infelicidade
Não me vai ornamentar
E pra não sofrer desilusão
nem passar decepção
Eu vou sambar
"

L'album-hommage Diplomacia a visiblement rempli son rôle. Deux documentaires consacrés à Batatinha ont depuis été réalisés. Le premier, Batatinha Poeta do Samba, par Marcelo Rabelo, le second, Batatinha e o Samba Oculto da Bahia, par Pedro Abib.

La bande-annonce de Batatinha Poeta do Samba, qui permet d'écouter un extrait de son morceau "Imitação".


Un extrait du documentaire Batatina e o Samba Oculto da Bahia, où bien sûr on retrouve Maria Bethânia qui fut réellement la première à faire découvrir son œuvre au reste du pays


A sa mort, son joyeux compère Riachão donna de lui une belle définition : "uma cabeça cheia de cabelos brancos e cada fio uma nota musical". Une tête pleine de cheveux blancs et, dans chacun d'eux, une note de musique.

Puisque je m'associe à la mission de Paquito et Jota Velloso dédiée à faire connaître l'œuvre de Batatinha, je vous propose, plutôt qu'un lien pour télécharger l'album, en voici un qui indique les accords du morceau "Direito de Sambar". Ca peut aussi vous occuper pour les vacances...

Batatinha, "Direito de Sambar"