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dimanche 29 janvier 2012

Le Retour de D'Angelo


D'Angelo est en ce moment même sur la scène du Zénith. Ce retour méritait hommage. Annoncée depuis quelques mois, sa tournée européenne demandait confirmation le moment venu. Pensez, après une douzaine d'années d'absence, on pouvait sérieusement douter de son retour. Allait-il une fois de plus faire faux bond ?


Un come-back de D'Angelo ? De l'artiste le plus brillant et charismatique de sa génération ? Si brillant que personne n'a depuis pris sa place, personne ne sort du lot des chanteurs de soul, funk, R&B comme lui s'en détachait à l'époque. Son retour ? On avait presque cessé d'y croire. Il a d'ailleurs tout fait pour qu'on n'y croit plus. Lui, l'auteur de l'album le plus essentiel de ce début de millénaire, Voodoo, semblait avoir pris le gâchis pour compagne. Les rares morceaux inédits qu'il ait proposé pendant toute cette période ne dépassaient pas le stade de la démo ! Seul le titre de l'un d'eux, "I Found my Smile Again", laissait espérer que leur auteur aille mieux et qu'il ait, littéralement, retrouvé son sourire !

Cette longue traversée du désert l'aura vu aux prises avec les abus divers. Classique. De ces années-là a-t-il seulement tiré une "connaissance par les gouffres" ? Même pas.

?uestlove, un de ses amis proches qui était son batteur lors de la tournée de Voodoo, a révélé combien D'Angelo était quelqu'un de tenaillé par le doute. Un aveu qui semblait difficilement imaginable à quiconque a eu la chance de le voir lors de son légendaire concert du Grand Rex, en 2000. Je n'avais jamais envisagé une seconde que ce type puisse douter de lui, comme le soulignait ?uestlove ! Au contraire, l'homme qui était sur scène semblait tellement sûr de son propre charisme. Le type pouvait tout oser. En état de grâce, jouant avec le public et ses émotions. D'Angelo avait un charisme et une présence inouïs.

Pourtant, ?uestlove expliquait combien, certains soirs, c'était un calvaire pour lui de monter sur scène, combien il ne se sentait pas près physiquement à le faire. Que les retards étaient dûs à ses doutes ! D'Angelo se sentait prisonnier de son image, de ce fameux clip de "Untitled" qui l'avait consacré sex-symbol à la musculature parfaitement sculptée ! Aussi, disait ?uestlove, quand son ami ne se sentait pas assez affuté, retardait-il le concert pour se lancer dans des séries de pompes et d'abdos à n'en plus finir !

Au Grand Rex également, il était arrivé très en retard. Les sifflets et les cris montaient dans la salle. L'ambiance brûlait d'une incroyable tension. Puis, l'obscurité se fit et le son lourd suffit à calmer tout le monde. D'Angelo apparut et avait déjà tout le monde dans sa poche. Qui aurait pu imaginer qu'il flippait en coulisses et s'épuisait en exercices ! 

Alors, ce soir, je ne suis pas au Zénith... C'est dommage. En même temps, même si les premiers témoignages de son concert à Stockholm sont enthousiastes, je doute que cette tournée puisse rivaliser avec celle qui suivit la sortie de Voodoo. Peut-être vaut-il mieux garder le souvenir d'une soirée électrique, d'un groupe de musiciens fantastique qui jouait un funk torride au service d'un artiste au sommet de son art. Peut-être le concert le plus extraordinaire que j'aie jamais vu !

Ces dernières années, on avait compris que D'Angelo allait mal. S'il était familièrement appelé D' tout court par ses proches et ses fans, on rappelera qu'en français, D' tout court, ça se prononce "déprime" ! Les rares images circulant de lui montraient quelqu'un qui avait pris beaucoup de poids. Quand on sait l'importance qu'il attachait à son apparence, on imaginait qu'il devait se sentir au fond du trou, son narcissisme en vrac. Et, en même temps, on mesurait ses contradictions. Car, après tout, il était bien celui qui avait écrit un simili-manifeste pour le livret de Voodoo où il regrettait le manque de spiritualité de ses contemporains. Celui qui y affirmait : "I, personnally, believe in art as it exists in the context of the phrase 'thou art God'. In this phrase, art is the word that connects the individual (thou) to their higher self (God) or to that which is universal". Et Dieu, qu'est-ce qu'il en a bien à foutre que vous ayez des biceps affutés et des abdos en tablettes de chocolat, hein ? D'Angelo devenu bouffi n'avait pas besoin d'un préparateur physique ou d'un diététicien, plutôt d'un bon shrink !

Mais, forcément, quand les seules images d'un artiste que l'on voit pendant des années sont des photos volées où il n'est pas à son avantage, pour rester poli, on sent bien que l'apparence est un sujet épineux pour l'intéressé. Surtout quand les affiches pour ces nouvelles dates de 2012 sont illustrées par une photo d'avant ! Il y a bien malgré nous une curiosité malsaine qui vient nous titiller : à quoi resemble-t-il aujourd'hui ? Est-il toujours bouffi ?

Les premières images de D'Angelo sur scène en 2012 sont rassurantes. Le bonhomme est évidemment plus massif, plus lourd mais il se présente avec un t-shirt sans manches, biscottos à l'air ! N'aurait-il rien compris ?


Bon, n'allez pas croire que je pinaille, qu'importe le physique, bien sûr que je me réjouis qu'il soit en forme plutôt que négligé. Sur les vidéos du concert de Stockholm, il semble détendu, souriant, heureux d'être là et c'est l'essentiel. Le retour d'un si grand artiste est forcément un grand moment. Demain, je me précipiterai même pour chercher des compte-rendus et des vidéos de ce concert au Zénith. Et, surtout, vite la suite ! Je suis franchement impatient de découvrir son nouvel album, qu'il sonne comme un vieux disque de Funkadelic, guitares au vent, ou n'importe... Félicitations à Michael Eugene Archer, dit D'Angelo, pour ce retour. Nous lui souhaitons, après cette longue épreuve surmontée, une belle et longue carrière !




Parce qu'il le vaudou bien : D'Angelo (Re-Post)

A l'heure qu'il est D'Angelo est sur la scène du Zénith. Un tel come-back de l'enfant prodige méritait bien un petit hommage. Tout d'abord en re-postant un texte publié il y a deux ans et reprenant une chronique de Voodoo que j'avais écrite dix ans plus tôt ! Il se trouve que ce message est la page la plus lue de tout l'Elixir ! Notre number one absolu en terme de visites ! C'était le premier volet d'une série que j'inaugurais et destinée à présenter mes albums favoris de ce début de millénaire et Voodoo était sans discussion possible mon disque favori de cette nouvelle ère.

Parce qu'il le vaudou bien : Voodoo (Les 10 du Millénaire)

Avec quelque temps de retard, je réalisais que nous venions de clore la première décennie de ce siècle et donc du Millénaire. Le genre de date qui invite toujours à un premier bilan. Le déclic eut lieu il y a quelques jours, alors que je découvrais le nouvel album de Build An Ark. Je me faisais la réflexion que Dawn, leur précédente production, était assurément un des disques qui m'était le plus cher de ces dernières années. Du coup, je me demandais : tiens, à propos, c'est quoi mes disques préférés de ce début de 21ème siècle ? Ce en toute subjectivité, bien entendu.


L'occasion de jeter un regard dans le rétro et d'évoquer des coups de cœur inscrits dans la durée, des albums qui auront résisté à l'épreuve du temps. Mes incontournables perso... L'occasion de les évoquer ici sous une bannière grandiloquente : les 10 du Millénaire. Présenté comme ça, ça en jette. Je ne garantis pas que j'irai jusqu'à dix mais commençons...

Premier sur la liste, indétrônable : le Voodoo de D'Angelo, sorti en l'an 2000. Cette année-là, mon podium aurait été complété par le Tudo Azul de la Velha Guarda da Portela et par le Zumbi d'Andrea Marquee, deux disques brésiliens. Ce choix de Voodoo en number one du millénaire prend un tour particulier quand l'on sait que son auteur n'a toujours pas, depuis, sorti de nouvel album. Dix ans déjà ! Puisse 2010 être enfin l'année du retour fracassant de celui qui avait définitivement quelque chose à part, ou de plus, que ses collègues. Un égo ? Une mystique ?

Voilà ce que j'écrivais à l'époque de la sortie de Voodoo dans les colonnes de la revue Cultures en Mouvement...

Parce qu'il le vaudou bien...
Voodoo (EMI), album au titre pour le moins ambitieux, marque le retour de D’Angelo cinq ans après. Révélé par Brown Sugar en 1995, D’Angelo fut d’emblée bombardé tête de file de la « nouvelle » soul, au même titre que Me’shell Ndégeocello ou Erykah Badu, par exemple. Sévère avec ses pairs trop exclusivement dédiés au bizness, D’Angelo a préféré, à la fructification de son capital commercial, une voie qu’il décrit comme spirituelle. Nous n’attendions pas autre chose de celui que Libé a proclamé rien moins que le « Dalaï-Lama de la soul » (et qui ne l’empêche pas de vouloir absolument nous montrer ses abdos). Il n’y a pas dans la voie de D’Angelo le moindre renoncement au corps, au contraire sa musique évolue dans la plus sensuelle des moiteurs. Construite sur des tempos alanguis posés de la frappe sèche d’Amir ?uestlove, batteur de The Roots, accompagnée d’une guitare minimaliste ou de Roy Hargrove aux cuivres, les voix curieusement mises un poil en retrait, la soul de D’Angelo prend le temps d’enfoncer le clou du groove, s’immisce par la longueur des morceaux et reste brute sur cette colonne du beat qui doit autant au hip-hop qu’à cette analogie vaudou librement adaptée. Ce « vaudou » est aussi une référence au « voodoo child », Jimi Hendrix, dont l’esprit a inspiré l’album, d’ailleurs enregistré dans son Electric Lady Studio (mais on trouvera aussi l’influence de Prince sur certains morceaux). Un disque envoûtant, parce qu’il le vaudou bien.
(Olivier Cathus, Cultures en Mouvement n°27, mai 2000)

Dix ans ont passé. Que s'est-il passé, où a-t-il dérapé ? De cette génération, une autre figure emblématique a également explosé en vol à l'orée d'une carrière prometteuse, Lauryn Hill. Wyclef Jean, son partenaire des Fugees, aurait confié à la presse qu'elle serait bipolaire... Mais, dans le cas de Michael Archer, dit D'Angelo, quelle embryon d'explication peut-on évoquer ? Car l'exigence artistique ne suffit plus, dix ans après. Des rumeurs de nouvel album courent depuis plusieurs années sans que rien ne vienne. Un coup, c'est son ami ?uestolve qui dit qu'il s'est remis sérieusement au boulot, un autre coup, c'est D'Angelo lui-même qui annonce un projet dans l'esprit des premiers Funkadelic... Sans suite... A l'arrivée, seules deux chansons circulèrent : "Really Love", dont on dit que c'est ?uestlove lui-même qui serait responsable de sa "fuite" sur le net, et "I Found my smile again", dont le titre laissait espérer que son auteur aille mieux...

De quoi souffrirait-il, bon sang, celui qui faisait se pâmer les filles quand il s'exhibait torse poil, tout en pec' et tablettes de chocolat ? Quelques abus de toxiques, une fréquentation trop assidue des paradis artificiels, ? Bah, rien que de très banal, c'est le travers habituel d'un musicien en panne d'inspiration. Faudrait-il plutôt chercher du côté du narcissisme ? En effet, il est avéré que notre homme a beaucoup grossi. Je suis trop charitable pour vous montrer directement la photo mais certains commentaires l'apostrophaient du style, "eh mec, tu te laisses aller, tu ressembles plus à rien, on dirait le frère d'Ol' Dirty Bastard". Ayant ainsi perdu de sa superbe, lui est-il trop difficile de se montrer aujourd'hui ? Car, pour rester dans la métaphore, alors que Libé le comparait à l'époque au "Dalaï-Lama de la soul", disons qu'aujourd'hui D'Angelo en serait plutôt le Bouddha ventripotent. S'il a souvent comparé sa musique à une quête spirituelle, pareille métaphore devrait l'encourager sur ce long chemin...

lundi 17 janvier 2011

Très en retard (2/2) : Quand D'Angelo travaillait ses abdos... (?uestlove témoigne pour les générations futures, 2ème partie)

De cette génération d'artistes brillants à qui l'avenir semblait promis au tournant de ce siècle, D'Angelo, après Lauryn Hill évoquée hier, aura lui aussi connu une sortie de route dont il ne s'est pas remis. Toujours pas de suite à Voodoo, la borne essentielle de ce début de millénaire, plus de dix ans après ! Et, comme Lauryn Hill, D'Angelo avait pris cette regrettable habitude d'être très en retard à ses concerts. Quand il ne les annulait pas !

Pour avoir assisté à son concert du Grand Rex de Paris, je confirme. Après la première partie assurée par Slum Village, il monta enfin sur scène avec quasiment une heure de retard. Et ce fut pour au moins deux heures et demies exceptionnelles, incroyables de tension et d'intensité. De FUNK !!!

On savait que, pour un acteur, il était parfois douloureux de sortir d'un rôle, qu'un musicien ait du mal à se défaire d'un clip est plus surprenant. Après tout, un clip n'est guère qu'un petit film promotionnel, une pub aux vagues prétentions arty dans le meilleur des cas. Selon son ami ?uestlove, c'est pourtant à cause de la fameuse vidéo de "Untitled" que D'Angelo aurait eu beaucoup de mal à affronter le public lors de la tournée qui accompagnait la sortie de l'album Voodoo, comme il l'expliquait dans une interview qu'il accorda en 2003.


Ces raisons semblent tellement dérisoires et superficielles quand on pense aux ambitions artistiques et spirituelles si élevées de leur auteur ! Laissons la parole à ?uestlove...

"Il a un incroyable manque d'assurance. Tout le monde doute, mais chez lui ça atteint un tel degré qu'il fallait que je me sacrifie pour le distraire et jouer les majorettes. Certains soir il se regardait dans le miroir et se disait : 'je ne ressemble pas à la vidéo'. Il était complètement obnubilé par ça, il était dans son trip à la Kate Moss. Alors, il disait : 'laisse-moi faire 200 abdos de plus'. Il retardait littéralement le show d'une demi-heure pour faire des abdos ! Parfois, on retardait le concert d'une heure et demie s'il ne se sentait pas préparé mentalement ou entraîné physiquement. Certains concerts ont été annulés parce qu'il ne se sentait pas prêt physiquement !"

Dès le premier soir de la tournée Voodoo, les cris pour qu'il se déshabille ont commencé au bout de dix minutes à peine. C'était un spectacle de trois heures. Il maîtrisait tous les trucs des grands chanteurs. On avait tout rodé. Et les filles étaient là : 'Take it off ! Take it off !'. 


Dans la logique du karma, c'était une forme de justice poétique pour toutes les femmes qui ont été harcelées sexuellement, qui ont besoin de travailler deux fois plus dur simplement pour prouver qu'elles peuvent travailler aussi bien qu'un homme. Littéralement.


C'était trop de pression pour lui. Au bout du quatrième soir, il était furieux et plein de ressentiment : 'c'est ça que vous voulez ? C'est ça que vous voulez ?'. Elles n'en avaient rien à foutre de la dimension artistique, s'en foutaient que Jeff Lee Johnson joue note pour note le solo de "Crosstown Traffic". Elles voulaient "Untitled". Il détestait chaque seconde de tout ça. Alors continuer à le motiver au bout de ce quatrième soir est devenu problématique. Il disait, frustré : 'bon... on n'a qu'à faire "Untitled" plus tôt'. On lui répondait : 'non, tu dois finir avec "Untitled"'. Et tout a commencé à être de l'ordre du compromis. Comment arrêter l'hémorragie afin que le concert se passe bien jusqu'à ce qu'arrivent les 'Take it off'. Aucun soir n'en sortait indemne. Au bout de trois semaines, c'était devenu insupportable. Absolument insupportable. Alors, il fallait le distraire. Il fallait le sortir de cet état dépressif. Alors à quatre heures de l'après-midi, il fallait commencer, la jouer en forçant le bonheur : 'what's up, man ! Yo, allons voir ce qu'il a comme disquaires dans le coin'. Toute la journée, il fallait surjouer la bonne humeur. Aller acheter des disques, puis on disait : 'allons manger un morceau chez Roscoe's' (chaîne de restos soul food, ndla). Ah ! C'est vrai, tu ne peux pas manger, tu dois t'entraîner. OK, Mark (le préparateur physique), c'est pour toi'. Mark arrivait, l'entraînait. Quand je revenais : 'yo, man ! J'ai trouvé cette nouvelle vidéo de Prince !'. On la regardait une paire de fois, on était bien remonté. Alors, je lui disais : 'bon, je vais m'habiller et dans un quart d'heure, on est dans la voiture et on y va'. Certains jours, ça marchait. D'autres, non. Il virait psychosomatique et me disait : 'je ne peux pas le faire' ".

Il disait : 'ils ne comprennent pas. Ils veulent juste que je me déshabille'. Alors, chaque soir pendant huit mois, c'était comme de devoir faire un Rubik' cube en moins d'une minute avant que la bombe n'explose. Tous les soirs. Et certains soirs, ça ne marchait pas. Le concert était annulé. Au total, on a dû annulé environ l'équivalent de trois semaines. Dont deux semaines au Japon.

Aujourd'hui (en 2003, ndla), je suis sûr que ce qu'il veux, c'est être gros ! Il n'a pas envie de se faire tresser jusqu'à la dernière mèche de cheveux. Il n'a pas envie d'avoir des tablettes de chocolat. Il n'a pas envie d'avoir la pression d'être "Untitled", la vidéo. S'il avait su les répercussions que cela aurait, il ne l'aurait jamais tournée".


Dans une salle aussi peu approprié à ce genre de concert que peut l'être le Grand Rex, son concert fut pourtant un moment rare. Unique. Malgré son retard, alors que l'ambiance devenait électrique de tous ces "hou hou" et ces sifflets, en deux minutes à peine, il avait retourné la salle et le public bascula en un instant d'un extrême à l'autre. Là, il ne se contenta pas du minimum syndical, la petite heure derrière laquelle se réfugient trop d'artistes américains. Accompagné d'un groupe monstrueux, il plongeait dans la temporalité du funk, celle du don où on joue longtemps, longtemps, longtemps, pour bien faire monter la température.

Je suis persuadé que, ce soir-là, personne dans la salle n'a soupçonné un seul instant que D'Angelo puisse douter de lui. Il semblait à ce point rayonnant d'une aura étrangère au commun des mortels, animé d'une foi qui l'aurait fait marcher sur l'eau. En état de grâce. Et, oui, les filles braillaient comme c'est pas permis. N'étant pas coutumier des chanteurs à minettes, je n'avais jamais vu ça et ne l'ai jamais revu depuis... Et toutes ces filles qui braillaient n'étaient pourtant plus des ados ! Et, oui, il faisait tout ce qu'il faut pour les chauffer ! Et ça semblait naturel. Même si, comme le dit ?uestlove, c'est "une forme de justice poétique pour toutes les femmes qui ont été harcelées sexuellement", ceux qui disent qu'il l'a bien cherché ne sont que des jaloux. Détectons toutefois dans ce cas d'école les dangers d'un narcissisme mal placé. Si D'Angelo est, comme il se dit, brisé d'avoir été pris pour un sex-symbol plutôt que pour le brillant musicien œuvrant pour la postérité qu'il ambitionne d'être, le seul remède est dans la musique. Près de douze ans après, Voodoo attend toujours son successeur. Depuis 2008, un album intitulé James River est évoqué. Il était encore annoncé pour l'été 2010, accompagné d'une tournée mais, bien sûr, toujours rien...

La prochaine fois qu'à un concert, l'artiste montera sur scène en retard, vous ne le regardez plus de la même façon.

samedi 15 janvier 2011

Très en retard (1/2) : Lauryn Hill

La semaine dernière, Lauryn Hill se produisait plusieurs soirées sur la scène du Blue Note, à New York. Une toute petite salle pour se chauffer avant d'attaquer une tournée. Le début d'un vrai come-back ? A voir...


Rappelez-vous, cela semble une éternité, il y a un peu plus d'une dizaine d'années, une nouvelle génération de musiciens essayait de créer une musique qui sache conjuguer les racines soul et funk au son du hip-hop sans céder aux sirènes commerciales. Certains d'entre eux fondaient un collectif très sélectif, les Soulquarians. Presque élitiste, réservé à des artistes d'exception. Le présent leur ouvrait ses portes et l'avenir leur appartenait. Parmi les Soulquarians, on trouvait Mos Def, Erykah Badu, J Dilla, ?uestlove, Common, James Poyser, Raphael Saadiq, etc... et D'Angelo. A l'époque, on s'étonnait que Lauryn Hill n'y fut pas conviée. De cette génération et parmi les artistes cités, abstraction faite de Dilla mort trop tôt, la plupart d'entre eux a réalisé depuis la carrière qui leur semblait promise. Sauf deux : D'Angelo et Lauryn Hill. Celui qui était littéralement touché par la grâce et celle qui connaissait le plus gros succès commercial, avec les Fugees puis avec son premier album solo, The Miseducation of Lauryn Hill.

Alors que D'Angelo n'a rien sorti de consistant depuis Voodoo, en 2000, aucun album en studio de Lauryn Hill n'a vu le jour depuis The Miseducation..., en 1998. Seul un live MTV Unplugged a donné une suite à sa carrière discographique.

Lauryn Hill est une énigme. Même s'il existe une raison à son retrait de la scène musicale. Wycleff Jean et Pras ont déclaré que Lauryn était bipolaire et refusaient en conséquence de reformer les Fugees tant qu'elle ne se serait pas soignée. L'absence de nouveaux projets et des comportements parfois étranges venaient confirmer leurs propos. Pourtant, le fait qu'elle soit mère de cinq enfants, dont trois nés dans les années 2000, pourrait nous inciter à penser qu'elle a préféré se mettre en retrait pour s'occuper d'eux, après avoir vu sa vie envahie par la notoriété et ses obligations. Un choix de vie cohérent et crédible, non ? Etre mère de cinq enfants suppose d'être suffisamment équilibrée, il va de soi. Mais ça ne vous met pas pour autant à l'abri des troubles psychiques... Comme vous l'aurez constaté, l'Elixir n'est pas dédié aux potins de stars, il y a des endroits pour ça, des sites spécialisés, et des vedettes comme Lauryn Hill sont justement des bons "clients" pour eux, pour faire leurs choux gras de leurs déboires. Nous ne spéculerons donc pas sur l'état de Lauryn Hill. Ses vrais fans, toujours nombreux, non plus. Certains d'entre eux souffrent aussi. Un nom a même été donner à ce trouble particulier :ils sont atteints du LHDD, le Lauryn Hill Denial Disorder, un trouble qui affecte leur perception de la réalité et nie les évidences.

Journaliste musical du Village Voice, Rob Harvilla est allé assister à un de ces concerts au Blue Note. Il n'a donc pas eu à s'acquitter des 180$ de rigueur si vous souhaitiez acheter une place. D'ailleurs, à ce prix-là, vous auriez probablement renoncé à l'acheter. Les retards de Lauryn Hill sur scène sont légendaires et ces dates ne firent pas exception à la règle. Prévu à 20h00, le concert ne commença que quatre heures plus tard, vers minuit, quand elle daigna enfin se présenter sur scène. Entretemps, la salle s'était un peu vidée. Une partie du public avait  un train à prendre ou était à bout de patience. Le reporter raconte avoir vu un couple partir dégoûté, en soupirant lucide, "that's how Lauryn is". Au moins cette fois-ci, elle n'a pas insulté son public comme en décembre dernier, où elle balança : "j’ai sacrifié ma vingtaine pour vous donner de l’amour, alors quand j’entends des gens se plaindre, je ne sais pas quoi vous dire. Je sais personnellement que je vaux l’attente".

Quatre heures de retard ! Quatre heures qu'on imagine de tourments et de trac, plutôt que de caprices de diva... Que se passe-t-il backstage ? Dans quel état de nerfs est-elle ? C'est le mystère du spectacle quand, de la salle, on ignore quel mélodrame se joue en coulisses...

A l'arrivée, sa prestation fut honnête. Lauryn Hill, le micro dans un main, un mouchoir noir dans l'autre pour sans cesse s'éponger le front en précisant : "si j'étais en bikini, je transpirerais autant. C'est à cause des projecteurs". Et du stress ?

Comme en témoigne Rob Harvilla, il flottait dans l'air, après ces concerts du Blue Note, une ambiance particulière : le soulagement d'avoir échappé au désastre. Malgré ces quatre heures de retard ! Qui ne sont rien à côté de la route qu'il reste encore à parcourir à Lauryn Hill avant de revenir vraiment...


A suivre, ?uestlove explique pourquoi D'Angelo était lui aussi très souvent en retard sur la tournée qui suivit la sortir de Voodoo...

mardi 28 septembre 2010

?uestlove témoigne pour les générations futures, 1ère partie : les jalons musicaux de sa vie

Rentrée chargée pour Ahmir ?uestlove, batteur, producteur et beaucoup plus que ça de The Roots. Entre les sorties de How I Got Over, le dernier album du groupe, en juin, et celle de Wake Up!, l'album qu'il a enregistré avec John Legend, ces jours-ci. Mais cela n'a pas empêché ?uestlove de revenir sur les grands chocs musicaux qui ont jalonnés sa vie. C'est le principe des interviews 5-10-15-20 auxquelles Pitchfork soumet quelques artistes. Les inviter à parler des musiques qu'ils aimaient à l'âge de cinq ans, dix ans, quinze ans etc...


?uestlove est le client idéal pour ce genre d'exercice. Entre son ebonics gouailleur et son érudition musicienne, le bonhomme est intarissable et passionnant. Lire une interview de ?uestlove est toujours très instructif. Il y a même fort à parier que d'ici cinquante ou cent ans, quand les générations futures voudront avoir des témoignages détaillés et vivants de la vie musicale au tournant du Troisième Millénaire, c'est vers les récits de ?uestlove qu'elles se tourneront.

Cette machine à remonter le temps que propose Pitchfork aux musiciens interrogés voit ?uestlove commencer par évoquer Frankie Lymon et son célèbre "Why Do Fools Fall in Love?" en guise de première étape. Suivent The Time, Run-D.M.C., De La Soul, D'Angelo et Dilla. Rappelons juste que pour D'Angelo et Dilla, c'est aussi une histoire intime qui les lie à ?uestlove...

Quelques extraits...

L'influence de De La Soul.
"Plus que tout, DeLa Soul m'a préparé à ma profession. 1991 a été une année tellement charnière pour le hip hop qui atteignait l'âge de raison. A cette époque, j'avais déjà fait tous mes devoirs sur les fondamentaux du hip hop, ce qui consistait à aller voler tous les disques de James Brown à quiconque avait plus de cinquante ans et ne se souciait pas de sa collection de disques, les remisait à la cave ou les refilait à des disquaires d'occas'".

("More than anything, De La Soul Is Dead prepared me for my profession. 1991 was such a banner year for hip-hop, such a coming of age. By that point, I had done all the basic homework on my fundamental hip-hop, which meant stealing all James Brown records from anyone over 50 who had neglected their record collection in basements and thrift stores and Goodwills").

D'Angelo et la possibilité d'être soi
?uestlove raconte aussi les difficultés qu'ont eu les Roots, à leurs débuts, à être programmés sur certaines radios. Des allusions furent glissées, cela viendrait peut-être du drumming ? Sa rencontre avec D'Angelo, qui le sollicite pour jouer sur ce qui allait être son album Voodoo, aura alors un effet libérateur sur son jeu, comme il le raconte ici :

"Tous les yeux étaient pointés sur moi car je ne joue pas avec un métronome. Ca m'a rendu amer parce que je suis un breakbeat ambulant et que, là, j'ai dû bosser comme un dingue pour sonner comme un robot. Donc pendant toute la création et l'enregistrement de Illadelph Halflife, j'essayais de sonner comme une drum machine, et pendant un an j'ai complètement bridé ma créativité. Et là, D'Angelo rapplique avec l'antidote absolu : il voulait que je me désordonne délibérément. Alors, je lui ai dit : 'Dude, je viens juste de construire cette tour de kapla de 12 kilomètres de haut, tout en équilibre, un véritable travail de perfection, et tu viens me dire de tourner le dos à tout ça et jouer de la batterie comme si je m'étais bourré au moonshine derrière une carriole ?'. Et lui : 'oui, c'est exactement ce que je veux que tu fasses' ".

("So then all eyes are pointed at me because I don't play with a metronome. It left me bitter because I'm like a walkin', livin' breakbeat, but now I have to work extra hard because I have to sound like a robot.
So during the whole making of Illadelph Halflife I was trying to sound as much like a drum machine as I could, basically freezing myself creatively for a year. And now D'Angelo comes along with the absolute antidote-- he wanted me to mess up on purpose. I'm like, "Dude, I just built this 12-mile high Jenga display of perfection, and now you're telling me that I have to turn my back on that and drum like I drank some moonshine behind a chuckwagon?" He's like, "That's exactly what I want you to do").

Dilla, le frère et son dernier souffle
Bien sûr, on retrouve J-Dilla parmi les rencontres formatrices d'Ahmir. L'évocation qu'il fait de lui est réellement touchante.

"Je l'ai vu environ trois mois avant qu'il nous quitte. Il ne pouvait même pas parler et je ne pouvais même pas entrer dans la pièce. Nous n'étions pas préparés à cela. Mais le truc le plus dingue, c'est que quand je suis entré dans la maison, j'ai entendu de la musique. Je me suis dit, 'putain, il est encore en train de travailler sur un truc'. Et je l'ai vu dans son fauteuil, scotché à sa machine. C'était déroutant pour moi de voir que cette partie de son cerveau n'avait rien perdu. Son sens du rythme, tout ça, c'était toujours le même. Au début, je pensais vraiment qu'il allait s'en sortir. Mais il m'a donné son disque fétiche et ça m'a vraiment fait flipper. C'est un pressage brésilien très rare d'un EP de Stevie Wonder. Il m'a dit : 'c'est pour toi'. Et j'étais là : 'mais pourquoi ? Tu l'as depuis si longtemps'. Je ne voulais pas le prendre parce ça semblait vraiment trop comme la phase terminale. Sa mère est arrivée derrière moi et me l'a mis entre les mains. Alors je suis sorti de la maison sans savoir si je devais pleurer ou juste l'accepter ainsi. Il ne voulait pas vivre ainsi. Sa mère m'a dit qu'il avait réalisé son dernier beat - qui était un truc très inhabituel à partir d' "America Eats Its Young" de Funkadelic - et qu'il lui avait dit, 'je crois que je suis prêt'. Il s'est allongé sur le canapé et, deux heures plus tard, s'est éteint".

"I saw him about three months before he passed and he couldn't even talk and I couldn't walk in the room. We weren't prepared for that. But what was even crazier is when I walked in the house, I heard music. I'm like, "He's working on shit!" And I see him and he's in a wheelchair and hooked up to a machine. It was just baffling to me that that part of his brain had not expired. His sense of rhythm and all that stuff was still the same. At first, I thought he was going to get through it.

But then he gave me his prized possession record, and that really scared me. It's a very rare Brazilian Stevie Wonder EP. He said, "This is for you." And I was like, "Why? You've had this for so long." I didn't want to take it because it seemed too final. His mom came up behind me and put it in my hands. I just walked out of the house and didn't know if I should start bawling or just accept it. He didn't want to live like that. His mom told me he made his last beat-- which was a very unusual flip of Funkadelic's "America Eats Its Young"-- and told her, "I think I'm ready." He laid on the couch and, two hours later, he expired
".

Mommy, What's a Questlove?
Comme si ça ne suffisait pas, et ça ne suffit jamais, car une interview, aussi longue soit-elle, ne saurait être à la dimension de notre bonhomme, ?uestlove, pour répondre aux questions qu'on ne lui a pas encore posées, est devenu un twitter-maniac et a ouvert son propre site, Hypnagogics, où il décrit avec humour ses rencontres avec des célébrités.

Enfin, bonne nouvelle pour nos lointains descendants, il se lance dans l'écriture d'un livre. OkayPlayer, le label des Roots, l'annonce seulement pour 2012. Eh oui, un livre, ça demande du temps. Surtout si prétend l'écrire tout seul sans faire appel à un ghost-writer, un "nègre". Titre provisoire Mommy, What's a Questlove?, à paraître chez Grand Central Publishing...

vendredi 5 février 2010

Parce qu'il le vaudou bien : Voodoo de D'Angelo (Les 10 du Millénaire, 1/10)

Avec quelque temps de retard, je réalisais que nous venions de clore la première décennie de ce siècle et donc du Millénaire. Le genre de date qui invite toujours à un premier bilan. Le déclic eut lieu il y a quelques jours, alors que je découvrais le nouvel album de Build An Ark. Je me faisais la réflexion que Dawn, leur précédente production, était assurément un des disques qui m'était le plus cher de ces dernières années. Du coup, je me demandais : tiens, à propos, c'est quoi mes disques préférés de ce début de 21ème siècle ? Ce en toute subjectivité, bien entendu.


L'occasion de jeter un regard dans le rétro et d'évoquer des coups de cœur inscrits dans la durée, des albums qui auront résisté à l'épreuve du temps. Mes incontournables perso... L'occasion de les évoquer ici sous une bannière grandiloquente : les 10 du Millénaire. Présenté comme ça, ça en jette. Je ne garantis pas que j'irai jusqu'à dix mais commençons...

Premier sur la liste, indétrônable : le Voodoo de D'Angelo, sorti en l'an 2000. Cette année-là, mon podium aurait été complété par le Tudo Azul de la Velha Guarda da Portela et par le Zumbi d'Andrea Marquee, deux disques brésiliens. Ce choix de Voodoo en number one du millénaire prend un tour particulier quand l'on sait que son auteur n'a toujours pas, depuis, sorti de nouvel album. Dix ans déjà ! Puisse 2010 être enfin l'année du retour fracassant de celui qui avait définitivement quelque chose à part, ou de plus, que ses collègues. Un égo ? Une mystique ?

Voilà ce que j'écrivais à l'époque de la sortie de Voodoo dans les colonnes de la revue Cultures en Mouvement...

Parce qu'il le vaudou bien...
Voodoo (EMI), album au titre pour le moins ambitieux, marque le retour de D’Angelo cinq ans après. Révélé par Brown Sugar en 1995, D’Angelo fut d’emblée bombardé tête de file de la « nouvelle » soul, au même titre que Me’shell Ndégeocello ou Erykah Badu, par exemple. Sévère avec ses pairs trop exclusivement dédiés au bizness, D’Angelo a préféré, à la fructification de son capital commercial, une voie qu’il décrit comme spirituelle. Nous n’attendions pas autre chose de celui que Libé a proclamé rien moins que le « Dalaï-Lama de la soul » (et qui ne l’empêche pas de vouloir absolument nous montrer ses abdos). Il n’y a pas dans la voie de D’Angelo le moindre renoncement au corps, au contraire sa musique évolue dans la plus sensuelle des moiteurs. Construite sur des tempos alanguis posés de la frappe sèche d’Amir ?uestlove, batteur de The Roots, accompagnée d’une guitare minimaliste ou de Roy Hargrove aux cuivres, les voix curieusement mises un poil en retrait, la soul de D’Angelo prend le temps d’enfoncer le clou du groove, s’immisce par la longueur des morceaux et reste brute sur cette colonne du beat qui doit autant au hip-hop qu’à cette analogie vaudou librement adaptée. Ce « vaudou » est aussi une référence au « voodoo child », Jimi Hendrix, dont l’esprit a inspiré l’album, d’ailleurs enregistré dans son Electric Lady Studio (mais on trouvera aussi l’influence de Prince sur certains morceaux). Un disque envoûtant, parce qu’il le vaudou bien.
(Olivier Cathus, Cultures en Mouvement n°27, mai 2000)

Dix ans ont passé. Que s'est-il passé, où a-t-il dérapé ? De cette génération, une autre figure emblématique a également explosé en vol à l'orée d'une carrière prometteuse, Lauryn Hill. Wyclef Jean, son partenaire des Fugees, aurait confié à la presse qu'elle serait bipolaire... Mais, dans le cas de Michael Archer, dit D'Angelo, quelle embryon d'explication peut-on évoquer ? Car l'exigence artistique ne suffit plus, dix ans après. Des rumeurs de nouvel album courent depuis plusieurs années sans que rien ne vienne. Un coup, c'est son ami ?uestolve qui dit qu'il s'est remis sérieusement au boulot, un autre coup, c'est D'Angelo lui-même qui annonce un projet dans l'esprit des premiers Funkadelic... Sans suite... A l'arrivée, seules deux chansons circulèrent : "Really Love", dont on dit que c'est ?uestlove lui-même qui serait responsable de sa "fuite" sur le net, et "I Found my smile again", dont le titre laissait espérer que son auteur aille mieux...

De quoi souffrirait-il, bon sang, celui qui faisait se pâmer les filles quand il s'exhibait torse poil, tout en pec' et tablettes de chocolat ? Quelques abus de toxiques, une fréquentation trop assidue des paradis artificiels, ? Bah, rien que de très banal, c'est le travers habituel d'un musicien en panne d'inspiration. Faudrait-il plutôt chercher du côté du narcissisme ? En effet, il est avéré que notre homme a beaucoup grossi. Je suis trop charitable pour vous montrer directement la photo mais certains commentaires l'apostrophaient du style, "eh mec, tu te laisses aller, tu ressembles plus à rien, on dirait le frère d'Ol' Dirty Bastard". Ayant ainsi perdu de sa superbe, lui est-il trop difficile de se montrer aujourd'hui ? Car, pour rester dans la métaphore, alors que Libé le comparait à l'époque au "Dalaï-Lama de la soul", disons qu'aujourd'hui D'Angelo en serait plutôt le Bouddha ventripotent. S'il a souvent comparé sa musique à une quête spirituelle, pareille métaphore devrait l'encourager sur ce long chemin...

jeudi 14 janvier 2010

Haïti maudit ?

Il ne faut jamais galvauder un mot, l'utiliser pour gonfler une banalité, ou céder à la facilité de l'hyperbole. Certains ne peuvent heureusement être utilisés qu'à titre exceptionnel, ce qui fait leur force. Hélas, ce si rare "maudit" est celui qui me vient à l'esprit pour décrire Haïti, alors que le pays vient d'être frappé par ce terrible tremblement de terre.

C'est l'accumulation de catastrophes naturelles, leur fréquence, leur gravité, qui me conduit à utiliser ce mot qui n'appartient pourtant guère à mon vocabulaire (si ce n'est au sens figuré, lors de certains matches de football, je dois bien le confesser). C'est aussi la situation politique et économique de ce pays qui souligne encore son emploi. Le "pays le plus pauvre du Monde". Haïti, ce pays des fatras, ces décharges à ciel ouvert, où les enfants vont grappiller leur maigre manger, ce pays où l'on vend des galettes d'argile pour repas. C'est aussi le contraste entre sa misère et la force de sa culture et de son Histoire qui incite justement à dire qu'il est maudit. Et pourtant, là non plus, ce n'est pas le mot juste, à moins de croire à une quelconque damnation ou fatalité. Haïti n'est pas maudit, c'est autre chose, ne me demandez pas...

Ce bout de terre caraïbe, cette moitié d'île, possède pourtant un attrait fantastique. Une Histoire qui, si elle a inspiré les grands, Aimé Césaire (La Tragédie du Roi Christophe) ou Alejo Carpentier (Le Royaume de ce Monde), devrait tout bonnement être inscrite dans la mémoire des Mondes Atlantiques, qu'ils soient noirs, blancs ou créoles. Toussaint Louverture et le Roi Christophe devraient figurer dans tout livre scolaire voué à l'édification de nos jeunesses, au même titre que Christophe Colomb, Abraham Lincoln ou... Héliogabale.

Sa spiritualité, le Vaudou, trop souvent parodiée en "sacrifice de poulet", est celle d'une diaspora mais aura conquis, de sa nouvelle base haïtienne, d'autres territoires. Par la porte d'en face, la Nouvelle Orléans, elle aura envahi les imaginaires. Pourtant, le Vaudou est d'une complexité qui mériterait une plus profonde considération. Alfred Métraux, au même titre que Roger Bastide pour le candomblé brésilien, a su en révéler par l'étude la richesse. Dans ce classique de l'ethnologie, Le Vaudou Haïtien (1958), que j'ai entre les mains, pour la première fois depuis de longues années, je commence par relire la quatrième de couverture où les propos de l'auteur rappelle son importance :

"Le vaudou appartient à notre monde moderne, sa langue rituelle dérive du français et ses divinités se meurent dans un temps industrialisé qui est le nôtre; ne serait-ce qu'à ce titre, il relève de notre civilisation".

Si c'est le dernier point que nous tenons à souligner (oui, le vaudou appartient à notre monde moderne et relève de notre civilisation), moi le mystique mécréant ose contredire Monsieur Métraux quand il suggère que nos sociétés auraient éteint ses divinités. Loin de là. Car elles sont les énergies qui sous-tendent le monde matériel, elles pourvoient toujours à l'élan vital du peuple démuni et à l'étincelle qui allume les nouvelles formes culturelles. Ce qu'illustre le Mumbo Jumbo d'Ishmael Reed, son Jes'Gew.

Toute nouvelle musique qui pulse et qui envoûte, née au cœur des civilisation atlantiques du vingtième siècle, doit quelque chose de son mystère au vaudou, en tire une influence diffuse. Le plus grand album de soul de notre nouveau millénaire ne s'intitule-t-il pas laconiquement Voodoo ? Cet album de l'An 2000, signé D'Angelo, est à ce jour indépassé. De notre siècle, il est la première pierre, ou même plus, le poto mitan inaugural, si je puis-dire. Quant à D'Angelo, il n'a pas depuis sorti de nouvel album. Serait-il lui-même "maudit" ? En attendant, pétard, quelle quintessence de funk que ce que vous pouvez voir ci-dessous !!!



Mais tout cela est bien loin de la tragédie actuelle qui frappe Haïti. Et n'exprime finalement que notre propre impuissance à l'évoquer. Je ne manquerai pas, dans les jours qui viennent, de modestement participer à l'élan de générosité qui s'impose pour envisager la reconstruction sur le long terme de ce pays. Je repense à ces proches qui, en se mariant il y a quelques mois, décrétèrent que leur appartement était déjà bien équipé et demandèrent à leurs invités de faire un don à une association d'aide aux enfants haïtiens, plutôt que de leur offrir un cadeau de mariage.

En attendant d'avoir choisi à qui il serait le plus judicieux de donner un infime coup de main, je me souviens de ces quelques bornes qui auront contribué à ma culture livresque ou groovesque sur la question haïtienne. Ce ne sont que quelques bribes de chansons, des romans, une part de ma représentation d'Haïti. Mais ce sont mes seuls liens avec ce pays où je ne poserai probablement jamais le pied. Alors, oui, je me souviens déjà de ces trois albums que j'aurais écouté en boucle à leur époque : le Pa Presé (1997) de Beethova Obas, le Flanm ((1989) d'Emeline Michel et le Vodou Adjae (1991), de Boukman Eksperyans.

Boukman Ekseperyans, d'abord. J'ai découvert ces acteurs essentiels de la scène Mizik Rasin haïtienne en voyant la photo qui illustre leur premier album, Vodou Adjae, reproduite plus haut. Cette image confère une intensité et une gravité inédites à celui-ci. Est-ce une sorte de baptême vaudou, dans l'eau de la rivière, les fidèles vêtus de blanc ? Dans la composition de cette image, la femme qui en est la figure centrale, les bras écartés, incarne presque un archétype de l'imploration fervente, à la manière des grands tableaux de l'histoire de l'art religieux. La musique de Boukman Eksperyans, quant à elle, est emblêmatique de la scène Rasin et de sa mizik, qui comme son nom l'indique plonge aux racines du pays, version profane de rythmes vaudous mêlés aux influences internationales et à une instrumentation moderne. Apparue en 1987, après l'exil de Duvalier, cette scène Rasin s'inscrivait dans une émancipation du vaudou, rendu à son expression authentique après avoir été instrumentalisé par le régime, au même titre que le kompa, style dominant d'Haïti, dont l'influence est essentielle sur le développement des musiques des Antilles françaises, Martinique et Guadeloupe. Nourrie de percussions, portée par une basse rampante, tendue d'un message social fort, la musique de Boukman a pourtant pris quelques rides. La faute à cette guitare et ces quelques nappes synthétiques qui sonnent trop horriblement world. Aujourd'hui, l'enregistrement d'une telle musique saurait, j'en suis persuadé, lui garder sa force brute, sans chercher à trop la lisser pour qu'elle en devienne plus accessible aux oreilles occidentales biberonnées au son de la FM.

Dans les heures suivants le tremblement de terre, sans cesse me revenait en tête ces quelques mots : "les racines des tambours haïtiens enragés"... Avec leur musique chantée de la voix d'une beauté "divine" (au sens figuré bien sûr, si les guillemets ne suffisent pas) : Emeline Michel.

Quelques années avant Boukman, en 1989, l'album Flanm d'Emeline Michel, aura lui aussi tourné sur ma platine jusqu'à l'usure des sillons. Là encore, la production sonne datée, trop lisse, mais la voix d'Emeline Michel, la tonalité jazzy de l'album et les compos de Beethova Obas continuent d'en faire un disque qui m'est cher.

Ce n'est que quelques années plus tard que ce dernier allait imposer, sous son nom propre, sa bossa créole. Quand il est sorti, en 1997, Pa Presé n'a pas quitté ma platine pendant plus d'un mois. Ecoute exclusive, en boucle. Nonchalante et sensuelle, la musique de Beethova Obas demeure la seule tentative francophone qui puisse titiller les maîtres brésiliens sur leur terrain de prédilection. J'avais même utilisé pendant longtemps le refrain à la coule en "boubou boubou boubouboubou bouboubou" du morceau-titre comme fond musical sur mon répondeur. Tout ça à une époque où il fallait faire le grand écart entre les boutons de la chaîne et ceux du répondeur. Je me revois pendant que j'enregistrais mon message d'accueil, 16 secondes maximum, les bras écartés, les doigts de chaque main tentant de déclencher parfaitement synchrone les deux appareils, et recommencer un certain nombre de fois mon ouvrage, chaque fois insatisfait soit de ma voix, soit du temps de déclenchement de l'un ou l'autre. Mais une fois calé, bon sang, je n'ai jamais eu de message plus réussi, "boubou boubou boubouboubou bouboubou, bienvenue, vous êtes bien au bla bla bla... boubou boubou boubouboubou bouboubou", trop cool.

J'imagine que cela puisse paraître choquant, à l'heure de cette tragédie, d'en revenir à quelques insignifiants souvenirs personnels. Mais, distance et inconnu obligent, cela reste la seule façon dont je puisse m'associer à la peine collective, en gardant à cœur ce que cette culture a d'élan vital, ne serait-ce qu'à travers ce que certaines œuvres ont pu faire vibrer en moi.

"O Haïti é aqui, o Haïti não é aqui", Haïti est ici, Haïti n'est pas ici. Le premier morceau à me venir à l'esprit lorsque j'appris la terrible nouvelle ne fut même pas l'œuvre d'artistes haïtiens. Il s'agit de la chanson de Caetano Veloso et Gilberto Gil, "Haïti", sortie lors des 25 ans du Tropicalisme. Les voix plus rappées que chantées de Caetano et Gil, le violoncelle de Moreno en arrière-fond, les percussions de Carlinhos Brown qui accentuent la tension du propos, tout cela démontrait que le Tropicalisme, ses auteurs inspirés, au sommet de leur art, n'était pas que racines mais portait toujours de beaux fruits.

Haïti y est une métaphore de Bahia et, par extension, d'un monde d'oppression où la couleur de peau renforce la dureté du sort subit. A l'époque, en 1993, cette chanson avait une telle force d'évocation qu'elle demeure encore aujourd'hui un des grands achèvements de Caetano Veloso, auteur des paroles. Caetano qui, s'il est un vrai poète n'a, par contre, pas toujours été l'analyste politique le plus avisé qui soit, réussit à concilier ici ces deux exigences. A la façon d'un exemple qui démontrerait la justesse d'analyse du Surveiller et Punir de Michel Foucault, "Haïti" montre comment la répression policière est instrumentalisée pour devenir un moyen de contrôle social, afin de maintenir le peuple dans la crainte.



"Quando você for convidado pra subir no adro

Da fundação casa de Jorge Amado

Pra ver do alto a fila de soldados, quase todos pretos

Dando porrada na nuca de malandros pretos

De ladrões mulatos e outros quase brancos

Tratados como pretos

Só pra mostrar aos outros quase pretos

(E são quase todos pretos)

E aos quase brancos pobres como pretos

Como é que pretos, pobres e mulatos

E quase brancos quase pretos de tão pobres são tratados

E não importa se os olhos do mundo inteiro

Possam estar por um momento voltados para o largo

Onde os escravos eram castigados

E hoje um batuque um batuque

Com a pureza de meninos uniformizados de escola secundária

Em dia de parada

E a grandeza épica de um povo em formação

Nos atrai, nos deslumbra e estimula

Não importa nada:

Nem o traço do sobrado

Nem a lente do fantástico,

Nem o disco de Paul Simon

Ninguém, ninguém é cidadão

Se você for a festa do pelô, e se você não for

Pense no Haiti, reze pelo Haiti

O Haiti é aqui

O Haiti não é aqui

E na TV se você vir um deputado em pânico mal dissimulado

Diante de qualquer, mas qualquer mesmo, qualquer, qualquer

Plano de educação que pareça fácil

Que pareça fácil e rápido

E vá representar uma ameaça de democratização

Do ensino do primeiro grau

E se esse mesmo deputado defender a adoção da pena capital

E o venerável cardeal disser que vê tanto espírito no feto

E nenhum no marginal

E se, ao furar o sinal, o velho sinal vermelho habitual

Notar um homem mijando na esquina da rua sobre um saco

Brilhante de lixo do Leblon

E quando ouvir o silêncio sorridente de São Paulo

Diante da chacina
111 presos indefesos, mas presos são quase todos pretos

Ou quase pretos, ou quase brancos quase pretos de tão pobres

E pobres são como podres e todos sabem como se tratam os pretos

E quando você for dar uma volta no Caribe

E quando for trepar sem camisinha

E apresentar sua participação inteligente no bloqueio a Cuba

Pense no Haiti, reze pelo Haiti

O Haiti é aqui

O Haiti não é aqui"
(Caetano Veloso, "Haïti", Tropicalia 2)

Ce qui donnerait en français quelque chose comme ça :
"Quand on t’a invité à rejoindre le patio de la Fondation Casa de Jorge Amado pour voir par-dessus une file de soldats presque tous Nègres qui frappent à la nuque des racailles nègres, des voleurs mulâtres et d’autres encore, presque Blancs, qui sont maltraités comme des Nègres juste pour montrer aux autres presque-Nègres qu’ils sont presque tous Nègres et comment on maltraite les Nègres et les mulâtres pauvres et les presque-Blancs, presque-Nègres tant ils sont pauvres.
Et qu’importe si les yeux du monde entier sont à cet instant rivés sur la place où les esclaves étaient punis et aujourd’hui le battement de tambour, le battement de tambour aussi pur que les garçons en uniforme d’une école secondaire un jour de parade et la splendeur épique d’un peuple en formation nous attire, nous éblouit et nous stimule : plus rien n’a d’importance. Ni les lignes des maisons ni la lentille de Fantástico, ni le disque de Paul Simon : personne, personne n’est un citoyen. Si tu vas au festival du Pelô et si tu n’y vas pas pense à Haïti, prie pour Haïti.
Haïti c’est ici ! Haïti, ce n’est pas ici !
Et si tu as vu à la télé un député en panique qui peinait à le dissimuler avant un quelconque quelconque plan d’éducation quelconque qui paraît simple, qui paraît simple et rapide et qui risque de représenter une menace de démocratisation de l’enseignement de l’école primaire.
Et si ce même député préconise l’adoption de la peine de mort et le vénérable cardinal dit qu’il voit tant d’humanité dans un fœtus mais pas dans un marginal et si tu cherches le vieux signe rouge, le bon vieux signe rouge habituel tu vois un homme pisser au coin de la rue dans un sac poubelle brillant de Leblon et quand tu écoutes le silence souriant de São Paulo avant le massacre… 111 prisonniers sans défense mais les prisonniers sont quasiment tous des Nègres, ou des presque-Nègres, ou des presque-Blancs presque-Nègres tant ils sont pauvres, et les pauvres sont comme des rebus, et tout le monde sait comment on maltraite les Nègres, et quand tu vas faire un tour de la Caraïbe, et quand tu y vas baiser sans capote et ainsi y apporter ton intelligente contribution à l’embargo cubain : pense à Haïti, prie pour Haïti.
Haïti c’est ici. Haïti ce n’est pas ici."
(traduit par Didico, @ Bossa-Nova Forum Actif).

Haïti n'est pas ici. Nous sommes épargnés de la tragédie qui a frappé ce pays meurtri. Haïti n'est pas ici, à eux le malheur, à nous l'indifférence. Haïti n'est pas ici, à nous les discours sur l'identité nationale qui ferme les portes, comme pour faire semblant de n'avoir rien vu rien entendu de la rumeur du Monde.

Haïti est ici, pourtant, "le vaudou appartient à notre monde moderne (...), relève de notre civilisation". Haïti est ici, si nous envisageons une écologie dont les fondements seraient enracinés dans une spiritualité ancestrale.
Haïti est ici, car comme l'écrit Roger Bastide dans Les Amériques Noires, "les civilisations se sont détachées des ethnies qui les portaient, pour vivre d'une vie propre, pouvant même attirer non seulement des mulâtres et des métis d'Indiens, mais encore des Européens" (p. 16-17).
Haïti est ici quand il devient courant de gouverner par l'intimidation.

Haïti est ici si nous ne l'oublions pas.