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mardi 31 janvier 2012

Criolo à Bahia avec Ilê Aiyê : "Somo crioulo doido e somo bem legal"


Criolo était ces derniers jours à Salvador pour rencontrer Ilê Aiyê et tourner un nouveau clip haut en couleurs. Pour l'occasion, Criolo a participé à l'enregistrement d'une nouvelle version de l'hymne d'Ilê Aiyê, "Que Bloco É Esse". Un choix tout à fait de circonstance... En effet, cette rencontre entre le rappeur pauliste d'origine cearense et le plus ancien des blocos afros de Bahia était écrite ! Certes pas dans le "Grand Rouleau" mais, plus prosaïquement, dans les paroles originales du morceau :

"Somo crioulo doido e somo bem legal
Temos cabelo duro é só no black power"

Nous rappellerons que jusqu'alors Kleber Gomes était connu dans les cercles du hip hop de São Paulo sous le nom de Criolo Doido, "Créole Fou", et qu'il vient seulement d'abandonner le "doido" !


Fondé par Vovô en 1974, Ilê Aiyê n'est pas seulement le plus ancien des blocos afros de Salvador, c'est aussi le plus intransigeant. C'est dans le quartier de Liberdade, le plus grand quartier noir d'Amérique du Sud en nombre d'habitants, qu'Ilê Aiyê a vu le jour. Il présente la particularité d'exclure de ses rangs les Blancs et les Métis. Il fut donc accusé de racisme alors que personne ne s'était jusqu'alors offusqué que le club de tennis de Bahia soit resté si  longtemps interdit aux Noirs.

A l'origine, la formation devait s'appeler Poder Negro mais la police l'aurait interprété comme une menace. Dans l'impossibilité d'adopter ce nom, Vovô se tourna vers les coquillages, les buzios, cette pratique divinatoire du candomblé, pour en choisir un nouveau. Ce fut donc Ilê Aiyê qui sortit, un nom qui signifie en yoruba maison de Noirs !

Dès l'origine, Ilê Aiyê ne s'est jamais éloigné du candomblé. Il faut dire que la figure vénérée du groupe, sa matriarche, était elle-même une très respectée mãe de santos : Mãe Hilda, mère du fondateur Vovô, à la tête du terreiro Ilê Axé Jitolu.

Ilê Aiyê a toujours eu vocation à réinventer son Afrique mythique, fantasmée, tribale. Et comme tous les blocos afros, il a ses propres couleurs : jaune, rouge et noir. Mais s'il a toujours incarné le combat pour la fierté des populations noires brésiliennes, il s'est fait connaître par la grâce de quelques morceaux popularisés par des vedettes nationales : Gilberto Gil a ainsi chanté "Que Bloco É Esse" et Daniela Mercury, "O Mais Belo dos Belos".

Ilê Aiyê, c'est aussi une armée de percussionnistes, comme on en voit tant à Salvador, et qui en fait une des formations emblématiques du genre. Au point d'en être son volcan ? C'est ce que suggère Criolo dans les paroles qu'il a ajouté au morceau : "o volcão da Bahia é o tambor d'Ilê Aiyê / Hoje a terra vai tremer". "Le volcan de Bahia est le tambour d'Ilê Aiyê, aujourd'hui, la terre va trembler" !

Le clip, réalisé par Ricardo Spencer, est construit autour de cette image. On découvre Criolo partir à la recherche d'Ilê Aiyê. Alors qu'il monte vers la ville haute à bord du funiculaire de Pilar, il remarque que l'alarme vibre. Effectivement comme si la terre tremblait. Il se lance ensuite à la poursuite du son des tambours dans les rues de Liberdade jusqu'à rencontrer le bloco et sa sculpturale chanteuse d'Ilê Aiyê, Iracema Killiane, pour y être accueilli et adopté.

Après vingt ans de carrière dans l'underground, Criolo était la plus belle révélation brésilienne de 2011, porté par son fantastique album Nó na Orelha. Il enchaîne la nouvelle année et d'emblée se trouve au bon endroit pour rendre ce bel hommage au bloco afro le plus radical de Bahia.




Le clip a été présenté samedi 28 janvier lors de la Noite da Beleza Negra, d'Ilê Aiyê, la Nuit de la Beauté Noire, où devait être élue la nouvelle Deusa do Ébano, la Déesse d'Ébène.

Quant à Criolo, il sera de retour à Salvador le 5 février pour donner un concert à la Concha Acústica.


samedi 31 décembre 2011

Le Top 10 du Dr. Funkathus : les coups de cœur de 2011


D'accord, proposer une sélection de ses albums préférés de l'année, c'est : 1. arbitraire, 2. paresseux, 3. ça ne vole pas très haut, etc... Ceci posé, comme une année ne se passe heureusement pas sans coups de cœur, je souhaite une fois de plus les partager après les avoir déjà présentés plus en détail tout au long de 2011. Autrement dit, quand on n'aime pas, pas de palmarès ! Or, cette année, quelques albums m'ont beaucoup plu, touché ou fait vibrer.

Etant entendu que cette sélection vaut à un instant T, j'avais l'an dernier laissé la place à l'inconnu et au changement d'opinion en ne proposant qu'un Top 9 ! Et comme il n'y a que les imbéciles qui ne changent pas d'avis, si je devais refaire aujourd'hui cette sélection 2010, elle serait considérablement différente de celle proposée alors !

Il n'y a pas eu cette année un album très largement au-dessus des autres comme l'avait été The ArchAndroid de Janelle Monáe. Cette année, les choses sont plus serrées, il y a deux albums que j'ai bien du mal à départager et, à vrai dire, je m'en fous un peu. Ce genre d'exercice est déjà suffisamment bêta pour ne pas y rajouter de la mesquinerie. Voilà : il y a deux albums que j'adore plus que les autres. Metá Metá de Kiko Dinucci, Juçara Marçal et Thiago França et Nó Na Orelha de Criolo. Et, hormis, ces deux-là, l'ordre n'a aucune espèce d'importance. Je ne suis pas encore assez maniaque pour tenir compte d'un critère subsidiaire positiviste, le compteur de lectures de mon juke-box virtuel !

Et je précise aussi que ce n'est pas non plus contradictoire que la liste que j'ai proposée à Vibrations soit sensiblement différente de celle de l'Elixir. Pour Vibrations, j'avais adopté un point de vue plus objectif, ou vaguement, avec l'idée de relever des albums "qui comptent" sans être trop exclusivement brésilo-centré. Ici, qu'on ne s'étonne par contre pas de ne trouver quasiment que des albums brésiliens : ce sont aussi les disques que j'ai le plus écouté, tout bonnement !

Enfin, chose extraordinaire, sept des mes dix albums préférés de l'année ont été proposés en téléchargement gratuit (mp3 320 kbps) par leur auteur !


1. Kiko Dinucci, Juçara Marçal et Thiago França, Metá Metá (Desmonta)


En trio acoustique, Kiko, Juçara et Thiago ont signé un album fantastique d'une profonde spiritualité, très inspiré par le candomblé et les religions afro-brésiliennes. Ils jouent une musique qui tend vers l'élévation, qui excelle tant dans la détente que dans la tension. Une musique qui passe de ballades tout en apaisement apollinien à des montées hypnotiques évoquant les figures d'orixas dans la fièvre d'un afrobeat réinventé et porté par la voix sublime de Juçara. Essentiel.

Lire : la chronique et un entretien exclusif sur l'Elixir et la chronique adaptée pour le site de Vibrations...
A télécharger gratuitement sur le site de Kiko ou sur la Musicoteca

et

1. Criolo, Nó Na Orelha (ôLôKo Records)


Si Lucas Santtana est la grande révélation brésilienne en Europe, c'est Criolo qui est la véritable révélation de l'année au Brésil ! Le rappeur de Grajaú, quartier périphérique de la Zona Sul de São Paulo, a signé un album magnifique qui le voit endosser un rôle de chanteur, voire même de crooner ! Grâce à l'appui, le talent et les encouragements de Daniel Ganjaman et Marcelo Cabral, ses producteurs, il a sorti un disque d'une grande variété, brassant le rap avec l'afrobeat, le samba ou le reggae. Bouleversant et toujours à fleur de peau. Et, il faut bien le dire, avec cette mue, il a probablement dû réaliser que sa voix de chanteur est bien meilleure que sa voix de MC !  "Linha de Frente" et "Bogotá" sont aussi parmi mes chansons préférées de 2011.

Lire : la présentation de l'album et pas mal d'autres petites choses sur Criolo...
A télécharger gratuitement sur le site de Criolo ou sur la Musicoteca

3. Passo Torto (Kiko Dinucci, Marcelo Cabral, Rodrigo Campos et Romulo Fróes) (YB)


C'est la loi de la survie dans le monde de la musique brésilienne : les musiciens sont dans la nécessité de mener plusieurs projets de front. D'un impératif économique, on ne s'attendrait pas à trouver un tel niveau d'excellence. Ainsi, notre bande de jeunes musiciens paulistes se configure et re-déploie en une multitude de formations à géométrie variable et en albums passionnants. Ensemble ou séparément, on retrouve donc Kiko Dinucci, Marcelo Cabral, Thiago França, Rodrigo Campos, Guilherme Held, ou Romulo Fróes trustant cette sélection de mes albums favoris de 2011. Passo Torto, c'est la rencontre de trois compositeurs qui ont écrit à quatre mains les chansons de ce disque, accompagné d'un formidable contrebassiste qui, de son archet, donne une belle profondeur au son de l'ensemble. Un disque de cordes, uniquement : guitare, cavaquinho et contrebasse. Contrairement à Metá Metá, l'autre disque de Kiko Dinucci sorti  cette année, il n'est plus question ici d'élévation mais de spleen urbain.  De désenchantement plus que de foi. Avec la qualité du son YB, produit par Mauricio Tagliari et mixé par Carlos "Cacá" Lima. Un album dont se détache la chanson "Cidadão", absolument magnifique. Romulo n'a peut-être jamais aussi bien chanté que sur ce titre.

Lire : la chronique de l'album "La Mélancolie à nu"
A télécharger sur le site de Passo Torto ou sur la Musicoteca

4. Seu Jorge, Músicas Para Churrasco, Volume 1 (Universal)


Après son album "américain" avec le groupe Almaz, signé sur le label californien Now Again, Seu Jorge est retourné au Brésil et il consacre donc un album, voire même une trilogie, à une institution nationale au Brésil : le barbecue ! Et pour ça, il balance un disque hyper funky où il continue de brailler de sa voix éraillée d'écorché ! La "musique pour barbecue" est-elle fonctionnelle, demandais-je à son propos cet été ? Elle l'est devenue, oui, mais pas pour cuire ma viande : c'est le disque que je fous à fond quand je fais les sols et passe balai et serpillière. Le truc qui donne du cœur à l'ouvrage : "Olé Olé" !!!

Lire la chronique "Le Barbecue de Seu Jorge"

5. Mariana Aydar, Cavaleiro Selvagem Que Te Sigo (Universal)


Pour le plus formidable travail d'orchestration de l'année. Entouré de musiciens brillants, le maestro bahianais Letieres Leite (Orkestra Rumpilezz) tisse une toile instrumentale de grande classe.

Lire la chronique

6. Pipo Pegoraro, Taxi Imã (YB)


L'afrobeat commence à faire naître des vocations au Brésil et le phénomène est récent. C'est sa rythmique élastique qui donne sa cadence au disque de Pipo Pegoraro. Entouré d'une floppée de musiciens, il prend le temps de faire durer les morceaux et y pose sa voix en douceur. Le genre de disque qu'on réécoutera volontiers avec le retour des beaux jours.

Lire la chronique "Ou comment Pipo Pegoraro imagine l'afrobeat tropicaliste"
A télécharger sur la Musicoteca

7. Anelis, Sou Suspeita Estou Sujeita Não Sou Santa (Scubidu Records)


Après avoir fait partie du groupe Dona Zica, Anelis Assumpção se lâche enfin et sort son premier album. Depuis son adolescence Anelis chante, depuis qu'elle accompagnait sur scène son père, Itamar Assumpção. C'est d'ailleurs avec la voix d'Itamar et une de ses compositions encore inédite que s'ouvre le disque, provoquant une étonnante continuité de l'œuvre familiale avec le fantastique "Mulher Segundo Meu Pai". Et cet album est une œuvre ambitieuse, longue comme un double-LP, qui la place d'emblée parmi les artistes de sa génération à suivre de près.

Lire la chronique "Ou comment la fille d'Itamar Assumpção s'est fait un prénom"
A télécharger sur la Musicoteca


8. The Dø, Both Ways Open Jaws (Cinq7)


Les amateurs d'indie pop ne considèreront peut-être pas le deuxième album de The Dø comme une des réussites de l'année. Si je ne me trompe, il figure seulement à la 37ème place du classement pop/rock/rap des Inrocks. Je m'en tamponne. Pour moi qui n'écoute que peu de pop/rock (parce qu'à l'écoute, mon intérêt est souvent trop vite gagné par l'ennui)  Both Ways Open Jaws est un album qui m'a captivé. The Dø, couple d'amour et de musique, Olivia Merihlati et Dan Levy, semble littéralement touché par la grâce. On a l'impression qu'il ont déjà tellement tout intégré, des field recordings d'Alan Lomax à l'electro pop Micachu, qu'ils peuvent désormais créer en toute liberté, avec naturel et évidence.

Lire la chronique

9. Romulo Fróes, Um Labirinto em Cada Pé (YB)


Romulo Fróes aimerait que l'on oublie parfois sa réputation de penseur de la musique brésilienne actuelle pour que l'on se concentre sur ses disques, pour ne pas que ses analyses pointues fassent de l'ombre à sa musique. Sur cet album produit par Mauricio Tagliari, aucun risque qu'on soit distrait de la musique : les textures sonores sont suffisamment denses avec les guitares de Guilherme Held, le cavaquinho de Rodrigo Campos et le saxophone de Thiago França, et la voix de Romulo a gagné en assurance. Ouf, il peut continuer à être bavard quand il parle de musique, on l'écoutera et le lira toujours avec intérêt, cela ne nous distraira pas de l'essentiel !

Lire la chronique "Comment traverser les murs du labyrinthe"
A télécharger sur son site ou sur la Musicoteca

10. Caçapa, Elefantes na Rua Nova (Garganta Records)


Il fallait un album "difficile" dans la liste, lequel se révélait très vite hypnotique. Un disque instrumental qui va savamment dénicher le psychédélisme au fin fond d'un tradi-moderne idiosyncrasique. C'est tout ça qu'explore les trois violas dinâmicas polyphoniques de Caçapa.

Lire la chronique "Caçapa et la finesse des éléphants"
Le site très didactique de Caçapa.

Festoyez bien !

mercredi 28 décembre 2011

"Xirley" et les meilleures vidéos de 2011


Fin décembre, vient le temps des bilans et l'occasion de se rappeler nos coups de cœur. Avant les sélections musicales, un coup d'œil sur nos vidéos préférées parce que désormais l'image accompagne presque toujours le son. Pour les blogueurs, YouTube ou Vimeo sont des opportunités extraordinaires de faire partager la musique que l'on aime. Cela peut même devenir une solution de facilité, un truc de gros feignant. On copie le code pour que la vidéo soit embedded et pof, ça fait un post en deux coups de cuiller à pot. Mais sur l'Elixir, on n'est pas comme ça. On essaie au moins de présenter les choses et l'artiste. C'est quand même la moindre des choses. Par contre, proposer sa sélection de l'année, ça, je l'avoue, c'est un peu paresseux.

Alors, si rien ne m'a autant enthousiasmé que, l'an dernier, le "Tightrope" de Janelle Monae qui est probablement la vidéo que j'ai vu le plus grand nombre de fois de toute ma vie, cette année ma vidéo préférée, c'est "Xirley" de Gaby Amarantos.

Gaby Amarantos, "Xirley", par Priscilla Brasil

Nous l'avions annoncé, avec Gaby Amarantos, la "Muse de la tecnobrega", c'est une tornade de qui allait frapper le Brésil. On attend la suite avec la sortie de son "vrai" premier album.

Ce petit film réalisé par Priscilla Brasil raconte une histoire. Il raconte en plusieurs tableaux l'ascension vers la gloire d'une chanteuse partie de tout en bas de l'échelle. Très autobiographique et ironique. Le décor et les tenues changent mais, toujours dans un coin, tout aussi kitsch que le reste, la petite statue de Nossa Senhora de Nazaré à qui Gaby voue un culte.

Si "Xirley" est mon clip préféré, c'est parce qu'il donne la pêche. Vous le regardez et vous avez envie de tout écarter sur votre passage comme la tornade Gaby !

Présenté ici le 20 octobre...


Carlinhos Brown dans les Petites Planètes, par Vincent Moon
et
dom & Kiko Dinucci, "Ciranda Para Janaína", par Jeremiah

Il y a désormais une école Blogothèque dès lors qu'il s'agit de filmer la musique quand elle se joue. Il s'agit d'être au cœur de l'action et de tourner autour des musiciens, voire de tourner sur soi-même pour saisir un panorama à 360° du lieu. Dit comme ça, ça n'a l'air de rien mais avec le talent de ces jeunes réalisateurs, c'est une véritable tentative d'immersion du spectateur sur le lieu de l'action. J'ai cru voir que la collection Ocora fondée par Charles Duvelle était une influence pour Vincent Moon. Ces enregistrements sont de véritables référence en matière d'ethnomusicologie et d'enregistrements de terrain. Charles Duvelle allait sur le terrain mais pour rendre compte de la dynamique de leur exécution, accompagnant souvent une cérémonies, des danses, etc., ne posait pas ses micros mais les déplaçait discrètement afin d’être toujours au cœur de l’action. Vincent Moon, Jeremiah et les autres réalisateurs issus de la Blogothèque semblent avoir adopté ce principe et transposé dans leur cinéma musical. En voici les deux exemples que j'ai préférés cette année.

Tourné dans son studio de l'Ilha dos Sapos, dans le Candéal, le film consacré à Carlinhos Brown par Vincent Moon, est une tournerie funk imparable. Avec Brown, quand ça commence à jouer, ça chauffe très vite ! La collection Petites Planètes qui conduit Vincent Moon à faire le tour du monde pour rencontrer des musiciens dans leur environnement est un projet magnifique. Réalisé sous licence Creative Commons et n'existant que grâce à vos dons !

Présenté le 25 mai...


Quand Jeremiah filme Dominique Pinto, aka dom (sa chérie) et Kiko Dinucci interprétant "Ciranda Para Janaína" sur un balcon, au vingt-quatrième étage d'un immeuble de São Paulo, il saisit un moment de grâce intimiste alors que le crépuscule tombe sur la ville.

Présenté le 30 novembre...


Criolo, "Subirusdoistiozin" par Tom Stringhini

OK,  Criolo est la révélation de l'année au Brésil, on l'a déjà dit et répété. Mais il illustre l'importance pour un artiste qui propose son album en téléchargement gratuit d'avoir des clips soignés, de véritables petits films, afin d'être en rotation sur MTV ou abondamment regardé sur YouTube car ce qui compte, c'est désormais de se faire une notoriété et multiplier les concerts.

Avec "Subirusdoistiozin", Tom Stringhini réalise une belle reconstitution, un film "en costumes" des années 80. Avec le grain de l'image qui va avec. Un retour au temps de l'enfance de Criolo et les époques qui se succèdent jusqu'à aujourd'hui autour de l'échoppe d'un coiffeur...

Présenté le 31 août...


Madvillain, "Strange Ways", par JYB (Jean-Yves Blanc)

Pour être franc, je ne suis allé que deux fois au cinéma cette année. Pour voir Rio et Tintin. Et même si c'était pour accompagner mes enfants, j'ai me suis bien régalé. Depuis Shrek, j'adore les films d'animation en images de synthèse. Mais j'aime aussi beaucoup le hand-made. Et les imperfections qui vont avec. Le côté bricolo hyper-inventif d'un Michel Gondry. Ou le soin obsessionnel d'un Nick Park à confectionner ses personnages en pâte à modeler et ses décors. Jean-Yves Blanc, aka JYB, est un de ces passionnés méticuleux. Cela déjà quelques années qu'il sculpte les figures du hip hop et du funk en pâte à modeler. Ici, avec son matériau habituel, il a réalisé "Strange Ways", un titre de l'album Madvillain, un classique instantané du rap, l'œuvre de Madlib et MF Doom. Dans le cadre d'un concours organisé par le label Stones Throw qui invitait les vidéastes amateurs à illustrer un titre de leur choix du catalogue. Et vous savez-vous, il n'a même pas fini premier, quelle injustice !

Présenté le 22 septembre...

dimanche 11 décembre 2011

"Freguês da Meia-Noite", le nouveau clip de Criolo


Au Brésil, Criolo est plus que la révélation de l'année, c'est un véritable phénomène. Mais n'allez pas croire : il n'y a aucun paradoxe à offrir son album en téléchargement gratuit pour, dans le même temps, en présenter des extraits sous forme de clips particulièrement léchés.

Ce n'est pas parce que Criolo a proposé son album Nó Na Orelha gratuitement que c'est un truc au rabais. De même, il s'offre des clips très soignés. Après avoir soutenu le lancement de Nó Na Orelha avec "Subirusdoistiozin", voici maintenant "Freguês da Meia-Noite". Comme nous avons déjà eu le loisir de l'expliquer ici, Criolo le rappeur s'est ouvert avec ce nouveau projet à une grande diversité de styles. Entouré d'une équipe de formidables musiciens, il ne se contente pas de rapper, il chante aussi très bien. "Freguês" est même un boléro !


Réalisé par Arthur Rosa França et Samuel Malbon, "Freguês da Meia-Noite" est effectivement un véritable court-métrage où on compte presque une cinquantaine de personnes au générique. Avec son noir et blanc très esthétisant, on se croirait vraiment au cinéma. Mais on peut aussi se demander si ces images ne reproduisent pas un certain nombre de clichés propres au rap et à sa fascination pour l'univers du crime quand la musique de Criolo s'en est, au contraire, affranchie ! Entre exercice de style et stéréotype, je vous laisse situer ce film...

Pour Criolo, c'est une vraie stratégie de soigner la présentation visuelle de sa musique. Certes, on peut télécharger son disque pour rien mais il est presque impératif d'obtenir la meilleure visibilité. Un tel clip va profiter d'une rotation sur MTV Brasil et va être vu sur YouTube. Et, derrière, Criolo enchaîne les dates et tourne avec son super groupe. Cette semaine, il est même monté à New York pour jouer au Nublu Jazz Fest. Hier, de retour à São Paulo, il partageait l'affiche avec Q-Tip et Prince Paul ! En espérant de le découvrir bientôt en Europe...

D'ici là, côté clip, j'attends de voir illustrés mes morceaux préférés de l'album, "Linha de Frente" et "Bogotá".




Et toujours, Nó Na Orelha à télécharger gratuitement sur son site : http://www.criolo.net/

Criolo, Nó Na Orelha (2011) (mp3 320 kbps)

01. Bogotá
02. Subirusdoistiozin
03. Não Existe Amor em SP
04. Mariô
05. Freguês da Meia Noite
06. Grajauex
07. Samba Sambei
08. Sucrilhos
09. Lion Man
10. Linha de Frente

jeudi 1 décembre 2011

Novo Brasil, un article pour Vibrations


Il est sorti, ça y est ! Le nouveau numéro de Vibrations arrive en kiosque et j'y ai participé. Je suis l'auteur d'un article, "Novo Brasil", qui présente quelques nouveaux artistes brésiliens familiers des colonnes de l'Elixir : Lucas Santtana et Seu Jorge, plus d'autres de mon choix : Kiko Dinucci et son trio Metá Metá, Criolo et Baiana System.


Pour cette première collaboration avec le magazine, j'ai également signé une paire de chroniques : celles de Metá Metá, et de l'album de Criolo, Nó Na Orelha...

lundi 21 novembre 2011

Les MarginalS à la Casa de Francisca avec Criolo et Lurdez da Luz


Il est difficile de trouver un groupe plus radical que MarginalS. Issu de la scène indépendante de São Paulo, ce trio instrumental composé de Thiago França au saxophone, Marcelo Cabral à la basse et Anthony Gordin à la batterie, s'est lancé dans l'expérimentation en direct et sans filet. Leur musique est essentiellement improvisée. Ils commencent à jouer... et la musique fut ! L'album qu'ils ont sorti cette année n'a pas de nom et leurs morceaux pas de titre. Il a été intégralement enregistré en une seule prise ! Avec eux, on appuie sur "Record" et c'est dans la boîte. Et c'est encore un euphémisme de dire qu'ils ne font pas de concessions.


Sur scène, l'alchimie opère et l'improvisation est leur seul guide. "On considère le son comme une route, expliquait Thiago França au site Na Mira do Groove. Les concerts durent toujours une heure. Et on ne chronomètre rien. C'est notre connexion au temps - ce n'est pas quelque chose qu'on peut expliquer mais qu'on sent".

Les voici réunis à la Casa de Francisca, minuscule salle de concert-restaurant. Ils ont invité Lurdez da Luz (ex-Mamelo Sound System) et Criolo à poser leur flow sur leur flux, lequels sont soutenus et inspirés par le trio MarginalS, ici mué en backing band de rêve. Lurdez da Luz interprète "Andei" et "Lamento" quand Criolo se lance dans "Linha de Frente", un des titres les plus forts de son album Nó Na Orelha.

Gabi Jacob a réalisé ce petit film, un extrait du concert. On appréciera le grain de l'image et les couleurs, mais on restera dubitatif sur son sens du cadrage. Faut-il y voir un manifeste louant les vertus du hors-champ ?

lundi 7 novembre 2011

Le "Cálice" de Chico Buarque et Gilberto Gil, des images exceptionnelles de 1973


Il y a quelques semaines, pour présenter Criolo, nous avions utilisé en guise d'introduction son interprétation a capella de "Cálice". Il avait ajouté ses propres paroles à ce classique de la chanson subversive composée au temps de la dictature militaire. Chico Buarque n'y a vu aucun outrage, au contraire, lors de ces derniers concerts, il a lui-même reprend les mots de Criolo en souhaitant rendre hommage à "ce rappeur de São Paulo". Et, il y a quelques jours, c'est Criolo qui a posté cette vidéo historique sur sa page Facebook.

Ce sont des archives exceptionnelles que nous découvrons là. Ces images furent tournées en mai 1973 lors du festival Phono 73, organisé par le label Phonogram à des fins promotionnelles. Pendant deux jours, au palais des congrès d'Anhembi, à São Paulo, toutes les vedettes du label se sont relayées sur scène. C'est un témoignage précieux sur l'époque qui nous montre les accoutrements hippies de Caetano Veloso, Maria Bethânia ou Gal Costa. Sans oublier Raul Seixas. Dans cet extrait, on aperçoit également Nara Leão, Jorge Ben, Elis Regina, Vinícius et Toquinho...

Le fait marquant du festival fut l'interprétation de "Cálice" par Gilberto Gil et Chico Buarque. Cela nous ramène brutalement à la réalité. C'est bien sympa de voir les tenues extravagantes de nos hippies bahianais, la répression n'est jamais loin. Ainsi, "Cálice" étant censuré, le micro de Chico fut coupé sur ordre de la police. On le voit qui tape du doigt dessus, peut-être pour le prouver. A la fin d'un autre titre, "Baioque", toujours le micro coupé, on l'entend crier "censura filha de puta". L'ironie de la chose, si je puis dire, c'est que la chanson joue sur un double sens, le calice certes, mais sa prononciation en portugais signifie également "tais-toi". Et puisque la censure consiste littéralement à réduire au silence, c'est à Chico que fut cloué le bec. 

P

Pour information, Phono 73 est sorti sous forme de coffret (trois CDs et un DVD).

dimanche 23 octobre 2011

"Então Toma", le meilleur clip de l'année au Brésil est celui d'Emicida


Nous l'annoncions hier, Criolo est le grand vainqueur des trophées VMB, l'équivalent brésilien des MTV Awards. Avec lui, c'est plus largement le rap brésilien qui était à l'honneur. Et tout particulièrement celui de São Paulo pour être encore plus précis. Ainsi, dans la catégorie du Meilleur Clip de l'Année, le vainqueur est Emicida pour "Então Toma". Sans oublier Lurdez da Luz qui figurait également dans la liste des nominés pour le clip de "Andei".


Emicida est un jeune rappeur de São Paulo. Ces dernières semaines, nous l'avons déjà croisé à deux reprises dans les papiers de l'Elixir, pour sa participation à l'album de Criolo, puis pour avoir composé avec Mariana Aydar le morceau "Cavaleiro Selvagem", qui figure sur le nouvel album de cette dernière.

On soulignera que ce trophée du meilleur clip occupe une place particulière au sein de ce palmarès puisque des clips,  l'organisateur des VMB en diffuse lui-même sur sa propre chaîne de télévision : MTV Brasil ! On comprend donc leur importance pour les artistes. Emicida, par exemple, n'a pas encore sorti d'album, uniquement des mixtapes et des EPs mais il parviendra malgré tout à acquérir une visibilité significative en existant à travers ses vidéo-clips.

Pour cette catégorie, ce n'est pas tant Emicida qui est le lauréat mais plutôt Fred Ouro Preto, le réalisateur du clip. Lequel n'en était pas à sa première collaboration avec Emicida puisqu'il avait déjà dirigé un autre de ses clips, "Triunfo". Cette fois-ci, il l'a joué grand spectacle. "Então Toma" est la parodie d'une bande-annonce de film d'action imaginaire. Le genre de film où ça cavale, où ça se trimballe avec un flingue, où ça prend en otage... Non que le clip lui-même soit violent, au contraire, il est parodique et s'amuse des codes du genre. Malgré tout, si c'était un vrai film, je le dis tout de go, je n'irai pas le voir... Par contre, pour avoir pris la peine de regarder tous les clips en lice, il est assurément celui qui fait le plus "cinéma". Avec le "Subirusdoistiozin" de Criolo. Il est celui qui donne l'impression d'avoir bénéficié du plus gros budget. Celui qui s'offre quelques guest-stars passées faire un clin d'œil, comme Zeca Baleiro pour ne citer que le plus connu et qu'on n'aperçoit guère qu'une seconde.

On mesure combien, avec son cocktail de violence distanciée, Quentin Tarantino a marqué les esprits. Depuis Pulp Fiction, l'action ne se suffit pas à elle-même, les personnages se doivent d'exprimer tout haut des considérations supposément subtiles sur des sujets futiles. Tout en défouraillant à tout va.

On y retrouvera une fois de plus Criolo, ici comme acteur, dans le rôle du faire-valoir d'Emicida, celui qui écoute ses tirades. L'intérêt de "Então Toma" réside aussi dans ses dialogues. Ainsi, au tout début, Emicida prend à témoin son compère Criolo pour lui expliquer qu'avec les nouvelles technologies et les réseaux sociaux, il ne pouvait plus être lui-même. Il ne pouvait plus être Emicida parce que quelqu'un avait déjà pris ce nom, selon lui une fille qui avait contracté son prénom Emiliana-Apparecida en Emi-Cida.

 

Pour le reste, on est plus circonspect. Certes, l'exercice de style est brillamment réalisé mais on peut aussi être réticent face à la sempiternelle complaisance du rap face à la violence. Et que dire des mimiques et gestuelles... Emicida est assurément une figure d'avenir du rap de São Paulo, il lui reste cependant du chemin à parcourir avant de s'affranchir des clichés du genre...



vendredi 21 octobre 2011

Les Trois Trophées de Criolo


Nous l'annoncions alors que nous présentions son album Nó Na Orelha, Criolo était l'artiste à avoir obtenu le plus de nominations (cinq) aux trophées VMB (Video Music Brasil), l'équivalent brésilien des MTV Awards puisque justement organisées par MTV. Le rappeur pauliste était présenté comme la révélation de l'année et il s'avérait prévisible qu'il sorte grand vainqueur de ce palmarès.


C'est hier, 20 octobre, qu'avait lieu la soirée de remise des prix. Et ça n'a pas manqué, Criolo a été récompensé. Trois fois :

- Révélation de l'année
- Meilleur album de l'année pour Nó Na Orelha
- Meilleure musique de l'année pour "Não Existe Amor em SP"

Félicitations. Pour l'occasion, Caetano Veloso est monté sur scène pour interpréter "Não Existe Amor em SP" en duo avec lui. On doute cependant que Criolo considère cela comme une consécration. Peut-être même était-ce Caetano le plus excité des deux ! Comme on sait combien ce dernier aime à se ressourcer auprès de jeunes artistes, on se dit qu'avec son flair et sa sensibilité habituels, il aurait été plus inspiré de sortir un album live avec Criolo que Maria Gadu. Mais, bon, ce que j'en dis...




samedi 3 septembre 2011

Les Mémoires Luso-Africaines de Gui Amabis


Comment réaliser une œuvre intime, inspirée de l'histoire familiale tout en s'ouvrant aux autres et en les invitant à y participer pour lui donner une portée nationale ? C'est ce qu'a essayé de faire Gui Amabis avec Memórias Luso-Africanas, son premier album solo. Cet acteur clé de la scène pauliste actuelle s'est souvenu des récits de sa grand-mère pour interroger son identité complexe et traduire cette histoire en musique. Ce n'est pas tout à fait un hasard si nous évoquons cet album aujourd'hui. En effet, après avoir successivement consacré deux textes à Criolo puis Lucas Santtana, il nous semblait une coïncidence amusante de les retrouver tous les deux participant à un même projet, cet album de Gui Amabis. Et comme le Nó Na Orelha de Criolo, cet album est offert par son auteur en téléchargement gratuit (mp3 320kbps) !


Cette confrontation à la mémoire familiale, inspirée des récits de sa grand-mère maternelle d'origine portugaise, Firmina dos Prazeres Machado, a donné une source d'inspiration à Gui Amabis, lui qui ne se voit pas mener une carrière en son nom. Cette grand-mère était une excellente conteuse et c'est quand elle a commencé à perdre la mémoire que Gui a pu mesurer l'importance de ces histoires, et celle de leur transmission. La matière était si forte que celui qui n'était jusqu'alors qu'un homme de l'ombre, certes essentiel mais en retrait, a ressenti l'impérieux besoin de mener à terme ce projet. "J'ai compris que ces musiques sont le miroir de ce que je suis génétiquement et culturellement",  confiait-il à Rolling Stone.

Avoir des ancêtres portugais et africains nourrit une saga familiale. Mais c'est le lot commun de millions de Brésiliens qui possèdent de telles racines combinées. L'histoire familiale et intimiste de Gui Amabis incarne également celle du Brésil. Ainsi entend-on Gui, sur le premier titre gratter là où ça fait encore mal : "E pensar em meus pais e meus avós/ Que sou dois inimigos em um só". C'est le seul titre qu'il chante et toute la violence de l'histoire de son pays y résonne : penser à ses parents et ancêtres lui fait réaliser qu'il a en lui les deux ennemis en une seule et même personne !

Vous l'aurez compris, il ne faut pas attendre des Memórias Luso-Africanas un disque léger. C'est une œuvre introspective grave. Il ne faut pas non plus y chercher l'expression musicale des racines lusophones et africaines du Brésil. Non, Gui Amabis est un acteur central de cette jeune scène musicale de São Paulo*, là où même les traditions régionales prennent l'accent électro et la cadence digitale. Souvent, ces dernières années, ce sont justement des artistes issus de cette scène pauliste (avec un axe tendu vers Récife qui fonctionne à plein) qui auront rencontré, parmi tous leurs compatriotes, le plus grand succès international. Peut-être parce que leur musique est plus accessible et moins exotique, plus proche de nous tout en gardant un attrait venu d'ailleurs. La figure emblématique de cette nouvelle génération originaire de São Paulo est bien évidemment Céu. On la retrouve présente sur cet album, chantant deux titres et faisant les chœurs. Et pour cause, elle est l'épouse de Gui Amabis. Ensemble, ils avaient déjà monté le groupe Sonantes, également distribué en Europe, puis Gui avait produit Vagarosa, deuxième album de Céu.

Parce qu'il préfère être en retrait et, aussi, parce qu'ouvrir ce projet à d'autres voix permettait d'élargir le propos familial de Gui à l'histoire nationale, il a passé quelques invitations pour aboutir à ce générique somptueux. Outre sa femme Céu, on retrouve comme annoncé les participations de Criolo et Lucas Santtana. Tulipa Ruiz, révélation 2010 au Brésil avec son premier album Efêmera, vient également interpréter deux titres. A signaler enfin la présence de Tiganá, jeune chanteur bahianais particulièrement investi dans l'héritage africain des musiques de son pays.

Outre les chanteurs, les musiciens présents sur le disque sont tous des figures omniprésentes de cette scène pauliste : de Curumin à Regis Damasceno, en passant par Thiago França. Une clique que l'on retrouve également en ordre dispersé sur les albums de Criolo et Lucas Santtana présentés ces derniers jours.


Parce qu'il a beaucoup composé pour le cinéma et la télévision, la musique de Gui Amabis s'appuie beaucoup sur les atmosphères. Il dit d'ailleurs avoir composé celle-ci comme s'il s'agissait d'un film. Memórias Luso-Africanas est une œuvre exigeante et grave. Sa seule respiration est interprétée par Tulipa Ruiz. Une chanson où Gui dit avoir voulu mettre une touche caribéenne quand je n'y entend guère qu'une pop légère et joliment ciselée. Quant à "Orquidea Ruiva" interprété par Criolo, il déclare avoir composé un morceau qui sonne "presque comme du rock arabe" ! Fi des comparaisons improbables, cet album s'inscrit effectivement dans la veine creusée par la scène pauliste et délivre aussi ses moments de grâce, comme sur "Doce Demora" chantée par Céu. Le genre de musique brésilienne susceptible de plaire au public orienté pop indie même si on peut préférer le samba, non ?


Gui Amabis, Memórias Luso-Africanas (2011) (mp3 320kbps)

1. "Dois Inimigos"
2. "Orquídea Ruiva (feat. Criolo)"
3. "Sal e Amor (feat. Tulipa Ruiz)"
4. "Swell (feat. Céu)"
5. "Ao Mar (feat. Tulipa Ruiz)"
6. "Doce Demora (feat. Céu)"
7. "O Deus que Devasta Mas Também Cura (feat. Lucas Santtana)"
8. "Imigrantes (feat. Tiganá)"
9. "Para Mulatu (feat. Criolo)"
10. "Fim de Tarde"

Pour se faire une idée, avant que vous ne téléchargiez l'album, voici trois chansons interprétées sur scène par respectivement Criolo, Céu et Lucas Santtana...

A voir Criolo (Doido) dans cet extrait, on comprend mieux le pourquoi du Doido...





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* Dans la famille Amabis, j'ai d'abord connu Rica, son frère, auteur il y a une dizaine d'années de Sambadelic. Un album qui parvenait à se hisser à la hauteur de son titre, mêlant traditions brésiliennes et électro, s'appuyant tout particulièrement sur des rythmiques drum and bass. Rica Amabis que, ceci dit au passage, on retrouvait à la programmation sur un tire du Sem Nostalgia de Lucas Santtana ("Recado pro Pio Lobato").

mercredi 31 août 2011

Criolo, révélation de l'année au Brésil


Cela fait déjà plus de vingt ans qu'il s'est lancé dans le rap mais c'est seulement aujourd'hui qu'il obtient la reconnaissance. A trente-cinq ans, Criolo est probablement la grande révélation brésilienne de 2011 grâce à son magnifique album, Nó Na Orelha, album qui s'ouvre à d'autres influences et au chant.

Qu'il chante ou qu'il rappe, Criolo a envoyé balader toutes les barrières. Mais pour lui, tout vient du hip-hop. Son attachement lui est indéfectible. Même s'il se met à chanter, c'est toujours du hip hop qu'il se réclame. "Je fais du rap même quand je n'en fais pas. Le hip hop est né pour amener l'amour fraternel universel. Si tu es un peintre ou un écrivain mais que tu as cette attitude, je peux te dire que tu es hip hop. Si je devais décrire ce disque morceau par morceau à quelqu'un qui ne l'ait pas écouté, cette personne penserait spontanément que c'est un disque de rap". La gravité et la noirceur de ses textes sont assurément rap, comme sa conscience sociale. Du rap, il garde le sens de l'inscription dans la réalité, le keep it real de ceux qui ne trichent pas. L'émotion qui s'en dégage est aussi celle de ceux de qui ne trichent pas et n'ont pas peur de la sincérité. Daniel Ganjaman qui a produit ce nouvel album raconte même qu'il lui est difficile de sortir d'un concert de Criolo sans avoir la larme à l'œil !

Kleber Gomes est pauliste, issu d'une famille modeste originaire du Ceará. Une famille nordestine donc. Il a toujours vécu dans la Zona Sul, à Grajaú, quartier très populaire de la périphérie de São Paulo, cette ville géante qu'il compare à un "labyrinthe mystique". Pour l'anecdote, le jeune Kleber a traversé sa scolarité secondaire en étant toujours dans la même classe que Maria Vilani Cavalcante Gomes, sa... mère ! Celle-ci n'ayant pas eu, enfant, l'opportunité de suffisamment fréquenter l'école, saisit l'opportunité. Elle avait appris à lire en autodidacte et le virus de la lecture ne l'avait jamais lâché depuis. Le goût des études l'incita même à poursuivre et à s'inscrire à la fac où elle obtint un diplôme de philosophie. Elle devint enseignante puis psychothérapeute et anime depuis des cafés philo ! S'il n'y a nulle allusion à cet épisode dans les textes de celui qui, à trente-cinq ans, habite toujours chez ses parents dans leur appartement modeste, cela permet de comprendre d'où vient Criolo.

Kleber adopta très vite le nom de Criolo Doido. Le Créole Fou. Criolo, dit-il, parce que son père est noir. Doido, parce qu'il est le fils de la "folle", sa mère. "Car seul quelqu'un de fou aurait pu se lancer dans les défis qu'elle s'est lancée. Elle est si folle, mais si folle, qu'avec le temps j'ai estimé préférable de retirer cet adjectif. Je ne le mérite pas"*. Criolo tout court, donc. En 2006, il enregistra un premier disque, Ainda Há Tempostrictly hip hop celui-là, fonda le duo Rinha dos MC's avec DJ Dan Dan dédié à l'organisation de battles. Pendant que Criolo Doido rimait et peaufinait son flow dans des freestyles, le jeune Kleber Gomes devait travailler. Comme vendeur d'abord, puis comme éducateur, un métier qu'il exerça pendant plusieurs années.


Si Criolo a réussi un album d'une telle force et variété, il le doit aussi à ses producteurs et musiciens. C'est en effet Daniel Ganjaman, un ancien de Planet Hemp, membre d'Instituto, producteur des Racionais MCs et Sabotage, qui a arrangé et produit Nó Na Orelha avec Marcelo Cabral. On pouvait lire ainsi sous la plume d'Hagamenon Brito pour le Correio da Bahia que Nó Na Orelha était probablement l'album de rap brésilien possédant la plus grande richesse musicale depuis la sortie de A Procura da Batida Perfeita de Marcelo D2, en 2003.

Nó Na Orelha est un album d'une incroyable variété de styles, il démarre pied au plancher en version afrobeat avec "Bogotá", le titre le plus entraînant qui, justement nous entraîne déjà tellement loin qu'on ne peut que poursuivre l'écoute de l'album bluffé, curieux, intrigué. "Subirusdoistiozin" repose sur une décontraction rap et jazzy, très entêtante également alors que "Não Existe Amor em SP" est d'une gravité bouleversante. Sur "Mariô", composé avec Kiko Dinucci, Criolo pose son rap et ses beats sur des percus qui semblent directement enregistrées dans  un terreiro. Alors que "Linha de Frente" qui conclut l'album est clairement un samba, du genre à vous coller la chair de poule, tandis que "Samba Sambei", contrairement à ce que son titre pourrait laisser croire, est reggae.

Même s'il n'oublie pas de décocher quelques rimes ("GrajaúEx"), c'est aussi parce qu'il privilégie ici le chant que Criolo a réussi sa mue, qu'il a trouvé sa voix/voie. Car c'est par ce biais qu'il nous touche en même temps qu'il s'affirme un excellent chanteur, à la voix grave et chaude. Ou, plus exactement, parce qu'il n'est pas un chanteur, il chante superbement et a trouvé sa voix. Sans effet, sans afféterie, mais juste, et droit à l'émotion.

MTV Brasil vient tout juste de publier la liste des nominés pour ses trophées annuels, le VMB (Video Music Brasil). C'est Criolo qui obtient le plus de nominations puisqu'il figure dans cinq fois catégories. Meilleur Disque, Meilleure Chanson pour "Não Existe Amor em SP", Révélation de l'Année et Meilleur Clip pour "Subirusdoistiozin", réalisé par Tom Stringhini et Alexandre Casagrande**. Et Artiste de l'Année, catégorie semble-t-il réservée au vote du public.


Le plus étonnant après avoir lu cet éloge est d'apprendre que Nó Na Orelha est disponible en téléchargement gratuit ! Mais si les fichiers en mp3 320 kbps sont libres, la grande fierté pour Criolo est que son album sorte également en vinyl. Normal pour un type qui vient du hip hop.

Criolo dit qu'il a écrit certaines des chansons il y a déjà une dizaine d'années. Il lui reste maintenant pour s'inscrire sur la durée à activer son rythme d'écriture et de composition. Mais il vient assurément de réussir un des albums marquants de cette année. Une œuvre intemporelle, déjà un classique.

Criolo, Nó Na Orelha (2011) mp3 320 kbps

01. Bogotá
02. Subirusdoistiozin
03. Não Existe Amor em SP
04. Mariô
05. Freguês da Meia Noite
06. Grajauex
07. Samba Sambei
08. Sucrilhos
09. Lion Man
10. Linha de Frente

Vous pouvez télécharger l'album gratuitement directement sur son site ou sur la Musicoteca.

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* Armando Antenore, "O Doido e a Doida", Revista Bravo! (24/8/2011)
** Il participe également au clip d'Emicida, "Não Toma", également nominé dans la catégorie des clips. Si ce dernier ne s'est pas encore débarrassé des clichés propres au genre, Criolo y est bon acteur. Sa présence devant la caméra risque fort de donner des idées à quelque réalisateur...

Le "Cálice" de Criolo


Avant d'écouter son album Nó na Orelha, j'avais découvert Criolo par ces images, ce court extrait où il improvise a cappella des paroles sur l'air de "Cálice". Criolo est la révélation brésilienne de l'année mais avant de le présenter plus en détail, j'avais envie de cette introduction spontanée. Vous reconnaîtrez probablement le morceau, il est écrit et composé par Chico Buarque et Gilberto Gil.

"Cálice" est un morceau emblématique de Chico Buarque, typique de sa façon subtile de dénoncer la dictature militaire de son pays, en même temps qu'il épingle la complicité de l'Eglise. Le titre repose sur un double sens. "Cale-se" qui signifie "tais-toi", se prononce comme cálice. Ainsi quand Chico chante : "Pai! Afasta de mim esse cálice", soit "Père, éloigne de moi ce calice", il faut entendre : "Père, éloigne-toit et tais-toi"*.

Dans cet extrait, Criolo reprend l'air original pour dénoncer les préjugés contre les Nordestins, les Noirs ou les analphabètes. Il le fait avec une incroyable désinvolture, semble commander un café serré en même temps, mais crève l'écran. La scène est prise sur le vif, le décor quelconque, on devine des paquets de chips derrière lui, mais ces quelques secondes chantonnées ont suffi à me donner envie de découvrir qui était ce type. Je revoyais récemment la scène filmée par la BlogothèqueAloe Blacc est dans le métro, à la station Saint-Michel, et où il semble faire partie des badauds qui s'arrêtent pour écouter les musiciens. C'est son groupe qui joue et il commence à chanter comme s'il était un de ces badauds qui passent par là. L'effet est saisissant et c'est dans des conditions précaires comme celles-ci que l'on mesure le charisme d'un artiste. C'est la même impression qui se dégage de ces images. Le charisme et la présence de Criolo sont une évidence. 



A suivre, une présentation plus complète et un lien pour télécharger Nó na Orelha, peut-être l'album de l'année !

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* Une traduction des paroles de "Cálice"