Affichage des articles dont le libellé est Olivier Cathus. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Olivier Cathus. Afficher tous les articles

lundi 6 juin 2011

Le Dr. Funkathus sur France Culture : Sur Les Docks "La Sueur"


Bon, vous allez croire que je crâne alors qu'en fait, j'ignore encore ce qui a été gardé au montage de mon intervention. A découvrir demain... Et merci à Stéphane Bonnefoi de m'avoir sollicité sur le sujet...

« La sueur » 
07.06.2011 - 17:00
Un documentaire de Stéphane Bonnefoi et Vincent Abouchar

Ce documentaire balaie, grâce à la complicité de quatre passionnés, à la fois le champ physiologique et sociologique, mais pénètre également celui de l’intime.
C’est ainsi que nous suivons la sueur à la trace : la musique funk (« qui sent la sueur » en traduction littérale), son immixtion dans les parfums (l’odeur du musc ou du cumin proche des sécrétions apocrines), les réminiscences de l’enfance, le fétichisme.
Stéphane Bonnefoi y livre aussi sa propre vision, au travers d’un texte liant la sueur ouvrière de son père à celle, beaucoup plus sèche, de son engagement syndical…
Certains intervenants réhabilitent ce fluide que l’on combat aujourd’hui sous toutes ses formes, au sein d’une société frappée d’hygiénisme.
Mais au fond, quelle est la signification de ce combat contre les traces si naturelles de notre effervescence ?

Avec :
Le professeur Jean-Paul Escande,
Olivier Cathus, sociologue, auteur de « L’âme-sueur »,
Jean-Claude Ellena, créateur de parfums chez Hermès,
Jean Streff, auteur de « Traité du fétichisme ».
Texte de Stéphane Bonnefoi lu par Patrice Bornand.

Production :Stéphane Bonnefoi
Réalisation : Vincent Abouchar

Pour le podcast, c'est par ici...

vendredi 19 novembre 2010

Le R&B, Baromètre de la société américaine ? Conférence, dimanche 21 novembre

Si vous êtes sur Montpellier ou dans les parages, je vous invite à assister ce dimanche, 21 novembre, à la conférence que je donnerai à la Médiathèque Centrale d'Agglomération Emile Zola, de 16h à 17h30... Une heure et demie, c'est bien court pour parcourir une histoire si riche. Pourtant, même en partant des origines, avant même que le terme de R&B n'existe, cela ne nous empêchera pas de parler de nouveaux artistes, comme de la révélation Janelle Monáe. Artiste emblématique s'il en est, chez qui on peut déceler une part de rétro mais dont l'album est considéré par certains comme un manifeste afro-futuriste... Pour l'anecdote, l'intitulé de la conférence, "de Ray Charles à Janelle Monáe", reposait sur un fil rouge visuel, le nœud pap', porté par l'un et l'autre. Ceci afin que l'image soit parlante sur une affiche.

L'ambition de ce type d'intervention est essentiellement de faire comprendre les liens entre la musique et son contexte socio-culturel. Ainsi, autour de quelques œuvres et artistes essentiels, nous essaierons dimanche de montrer comment le cloisonnement de principe du R&B est empreint de porosités, comme en témoignent les jeux complexes d'influences réciproques, de "vols" disent même certains, de crossover...

En attendant de vous y retrouver, voici le communiqué de presse...




Conférence : « Le R&B, baromètre de la société américaine »

Dans le cadre des animations qu’elle organise le dimanche, la médiathèque centrale de Montpellier Agglomération Emile Zola accueille, dimanche 21 novembre à 16h, Olivier Cathus pour une conférence autour du « R&B, baromètre de la société américaine ? De Ray Charles à Janelle Monae ».

Avec cette conférence, c’est un panorama de près d’un siècle de musique noire aux Etats-Unis qui va être évoqué. Aujourd’hui associé à une forme de variété internationale, « bling-bling » et superficielle, le R&B est en fait un terme générique qui, depuis 1949, permet de revisiter l’histoire des musiques noires aux Etats-Unis, depuis l’époque où les artistes de R&B étaient aussi les remarquables représentants de la Great Black Music.
A travers l’histoire musicale peut se lire aussi l’histoire des communautés afro-américaines. En s’appuyant sur des extraits de films et de chansons, c’est une véritable histoire riche en anecdotes que racontera Olivier Cathus.

Enseignant et formateur sur les musiques actuelles, Olivier Cathus est l’auteur de L’Âme-Sueur, le Funk et les Musiques Populaires du 20e siècle (1998), et l’animateur de l’émission « Goutte de Funk » sur Divergence FM.

Entrée libre dans la limite des places disponibles.

Contact presse >>> Frédérique Touraine – Tél. : 04 67 13 60 20



lundi 7 juin 2010

Carlinhos Brown et l'Âme-Sueur

Qu'est-ce qui peut bien m'inciter à mettre en ligne une "œuvre de jeunesse" aussi lyrique que cet article "La Sudation du Monde", publié en 1997 ? Toujours cette série entamée avec Caetano puis Gal, consacrée à ma découverte de la musique brésilienne, il y a une vingtaine d'années.

Avec la chaleur, la sueur commence à accompagner nos mouvements. Chaque jour, la montée de la rue de la Figairasse à vélo me voit arriver au boulot avec le textile qui colle au corps. Et c'est justement cette arrivée des beaux jours qui nous a replongé dans le bain brésilien où je vais tremper tout l'été. L'occasion de ces quelques textes à l'usage des jeunes générations évoquant ma découverte, en des temps reculés, de la musique brésilienne.

Outre Caetano, s'il est un artiste qui devait tenir une place centrale dans cette rétrospective, c'est bien Carlinhos Brown.

Je crois que je n'ai jamais attendu avec autant d'impatience que le sien le premier album d'un artiste. Cela faisait déjà un moment qu'avec quelques amis nous suivions sa carrière. La première fois que j'ai vu son nom crédité, c'était en 1989, sur le premier album de musique brésilienne que j'ai jamais acheté, l' Estrangeiro de Caetano Veloso. Il était l'auteur de la chanson "Meia-Lua Inteira" et jouait des percus sur la moitié des titres. J'ignorais alors bien qui était ce type mais son nom justement "percutait" bien.

Après, on pouvait suivre sa trace : quelques participations ou compos de ci, une interview de là. Et, surtout, les descriptions que nous donnaient nos amis bahianais, André Lemos, Goli et Nadja, des répétitions publiques de Timbalada dans le Candéal. Vous les entendiez vous racontez ça et, tout de suite, compreniez que c'était là, the place to be.

Fin 1996, j'ai enfin eu la chance de le découvrir en concert. Il venait de recevoir le Prix RFI pour les musiques du monde et s'est produit pour l'occasion à Paris, sur la scène du Trianon (si je me souviens bien). A l'époque, je vivais depuis quelques mois en reclus, attelé à la rédaction et au bouclage de ma thèse de sociologie consacrée au funk et aux musiques populaires du XXe. siècle. Après ce rude labeur intellectuel, venait le temps de la détente festive. Car Brown sur scène fait feu de tout bois, est capable de faire bouger le plus blasé des publics. Et ce concert de Carlinhos Brown vint étayer tout ce que j'étais en train de décrire dans un cadre académique. Je témoignais dans la conclusion de ma thèse de l'enthousiasme de ces instants, de cette manifestation bahiano-parisienne de l'âme-sueur et c'est l'esprit serein que je pouvais déposer les quelques exemplaires reliés de mon travail au secrétariat de l'université.

Voilà à quoi cela ressemblait alors...


Quelques mois plus tard, même un simple showcase à la Fnac Opéra suffisait pour qu'il mette le feu ! Avec la même ferveur que s'il était sur une grande scène. Ce type ne fait pas semblant et c'est bien cela la qualité première par laquelle le Funk saura reconnaître les siens !

Celui que la presse pauliste qualifiait parfois avec mépris de "semi-analphabète" est bien le seul artiste, avec George Clinton et la Malka Family, ayant influencé l'élaboration de mon attirail conceptuel et donner corps à ma réflexion sociologique. Quand, à étudier le funk, on mesure l'importance de la sueur, réelle ou métaphorique, Brown vient l'incarner physiquement, artistiquement, joyeusement. Oui, la sueur vient lubrifier l'axe de rotation des rythmes du Monde.

La Sudation du Monde (ou la Fleur qui a poussé sur une poubelle)

Olivier Cathus,
article paru dans Cultures en Mouvement (1997)

Quel est le point commun entre James Brown et l’Olympique de Marseille, dites-moi ?
Ils “mouillent le maillot”.
Ou encore : quel est le point commun entre ces amants enlacés, enfièvrés de leur étreinte, et ces manœuvres sur le chantier, portant casque obligatoire et courbant l’échine sous le fardeau des sacs de ciment ?
Toujours le même. La sueur.

À travers l’ambivalence de la transpiration, nous voudrions proposer une nuance à la notion d’ “orientalisation du monde”. Avec le XXème siècle, le monde occidental s’est résolument sorti de son “splendide isolement” pour aller rencontrer les autres cultures et s’enrichir de leurs influences. Il fit la découverte du jazz et des rythmes noirs qui auront fait dansé toutes les générations du siècle. La fête s’est déclinée en faire la nouba, faire la java, faire la bamboula. Le monde occidental s’est orientalisé en se ressourçant à différentes pratiques et disciplines, asiatiques notamment, qu’il s’agisse du bouddhisme, du yoga ou des arts martiaux.

Mais si les occidentaux se sont tournés vers les cultures orientales pour ce qui est de l’épanouissement personnel et la connaissance de soi, c’est au sein des cultures noires qu’ils ont retrouvé ce qui leur manquait de l’enthousiasme collectif.

En parlant d’ “orientalisation du monde”, l’anthropologue Gilbert Durand considérait qu’aussi bien les cultures asiatiques qu’africaines appartenaient à nos “Orients mythiques”. Cependant, ici, pour nous concentrer sur l’influence des cultures noires et du Sud, nous préférons dire qu’il s’agit de la sudation du monde.

La sudation du monde évoque à la fois le Sud, qu’il soit mythique ou réel, sa chaleur et la sueur.

Notre corps bouge, notre corps s’anime. Nous suons.
Cependant...
“Se faire suer”! Voilà une expression familière qui en dit long sur la considération dont jouit la sueur sur l’échelle des sécretions corporelles. “Se faire suer” : une euphémisation qui la place juste au-dessus de “se faire ch...”!

La sueur est cette trace que le corps hygiéniste s’emploie à éliminer, ou à dissimuler avec force déodorants et anti-perspirants. Elle est la marque des laborieux, des travailleurs manuels, des laissés-pour-compte, des combattants sur le front, en bref de tous ceux n’ayant pas les moyens de se garantir une toilette quotidienne. En plus, son odeur ne fait que gagner en âcreté en sèchant, en devenant vieille sueur.

Elle est l’inséparable partenaire, ou parasite, de l’effort, voire de la lutte. Elle devient le symbole de cette lutte, de ce combat, comme dans le sport. Dernièrement, l’Olympique de Marseille, à la peine en championnat, s’est retrouvé en conflit avec ses supporters qui commençaient à boycotter l’équipe et à la siffler dans son antre, le Stade Vélodrome. Plus que la défaite, le public reprochait aux nouvelles recrues prestigieuses du club de ne pas assez s’investir. De ne pas “mouiller le maillot”. Car “à Marseille, même pour perdre il faut savoir se battre”, comme le résume Jean-Claude Izzo dans Total Khéops, son polar marseillais.

L’ “huile de coude” est le carburant de l’effort. Sa matière première.

Pourtant, si la sueur est cette manifestation déconsidérée du corps humain, elle est aussi un des indispensables ingrédients des scènes d’effervescence. Plus que la simple traduction corporelle de cet état de conscience collectif.

La Funk, cette musique afro-américaine qui connut son âge d’or au coeur des années soixante-dix, nous révèle en concentré la place cruciale qu’occupe la transpiration. Popularisée par James Brown, George Clinton et ses groupes Funkadelic et Parliament, Earth, Wind and Fire ou encore Sly and the Family Stone. C’est encore aujourd’hui la source principale où s’abreuve de samples les DJ’s et rappeurs du Hip Hop : “Le Funk est l’ADN du Hip Hop”, comme le dit George Clinton. Bien que n’étant pas avare de messages et de délires verbaux, avant tout, le Funk est une musique de danse, son groove tantôt nerveux, tantôt nonchalant nous entraîne dans la danse et ne nous lache pas de sitôt.

Allons en son cœur. Dépouillons-le de ses oripeaux et de ses flamboyants costumes : sous les peaux de zèbres, sous les cuirs cloutés, les combinaisons inter-sidérales de pacotille, sous le strass, les plumes et les paillettes, demeure la sueur. La matière première donc. Le strip-tease n’est pas intégral, la nudité est couverte par la sueur ruissellante sur la peau.

Remontons maintenant plus avant, vers les origines. Africaines. On raconte que le mot dérive du terme lu-fuki qui, en dialecte ki-kongo, signifie “transpiration positive”, à comprendre dans sa dimension d’enthousiasme collectif. Après quelques tribulations, comme celle d’avoir été enfourné en fond de cale d’un vaisseau négrier, il devient “funk” en anglais. Le sens s’est inversé, s’il s’agit bien toujours de transpiration, c’est maintenant la “sueur froide”, la peur. La “funkiness” désigne alors la peur bleue de l’esclave devant son maître.

Par extension, l’adjectif “funky” renvoie également, avec une forte connotation sexuelle et péjorative, à toutes les sécrétions du corps humain et leurs odeurs, celles du corps moite.

Mais intervient alors ce qui est un processus propre aux cultures populaires et qui consiste à souvent inverser sémantiquement un phénomène, le retourner à son avantage, peut-être en s’évertuant par exemple à “faire contre mauvaise fortune bon coeur”, à “voir le bon côté des choses”. Un exemple : le bad des rappeurs américains a pris un sens positif, auquel on pourrait peut-être trouver un équivalent dans notre “verlanculaire” chanmé.

C’est ainsi que dans ce mouvement d’inversion, le but de la funk consiste désormais à vaincre la peur, à changer la “sueur froide” en chaleur collective, à donner à la fête son âme-sueur. Car c’est bel et bien une manifestation festive de l’âme collective tant, dans la fête, chacun n’est qu’une rasade d’huile de cette mayonnaise qui se monte à plusieurs.

Comme le Hip Hop , le Funk a beaucoup voyagé et s’est trouvé des racines aux quatres coins du globe. Il existe des groupes aussi bien en France qu’au Brésil. Par exemple, le Bahianais Carlinhos Brown glisse-t-il quelques généreuses louches de funk dans son alchimie musicale, recyclant dans un même élan le reggae, le samba, le rock, le rap et les traditions afro-bahianaises.

Lors d’un concert à Paris en décembre, dans un enthousiasme communicatif et hyper-énergique, Carlinhos Brown et sa quinzaine de musiciens sont “lâchés” sur scène. Chacun se renvoie la balle pour faire éclater les solos par dessus cette fantastique “machine à faire du groove” qu’est le groupe. “Suco do suvaco” s’exclament les musiciens, le nez collé à la touffe sous le bras, le bras levé et plié sur la tête. Et effectivement, dans la salle, le “jus d’aisselle” fait monter la température et le taux d’humidité dans l’air. Il enveloppe la fête et, en bon lubrifiant, facilite la transmission de l’âme-sueur.

Quelques instants après, le même Carlinhos Brown insistait au cours d’un entretien sur cette importance de la sueur, dans son lien à l’âme : “dans la musique, personne ne transpire par hasard. On transpire parce que l’âme bouge, qu’elle aime bouger, qu’elle ne veut pas se cacher. Dans le sang, elle aime la clarté que chacun possède et qui appartient à tout le monde. Elle veut transformer tout ça en beauté. La musique dissoud l’être humain et toi, tu transpires”.

La sueur, chaude et humide, joue le même rôle que jouait le vin, lui aussi chaud et humide, dans les rituels dionysiaques. Tous deux contribuent à mettre les âmes en commun et à donner naissance à l’effervescence.

On dit souvent de la musique funk qu’elle est “la fleur qui a poussé sur une poubelle”, notamment en référence à son inscription urbaine, au coeur de la grande ville industrielle. L’expression nous en dit long sur cette capacité à s’accomoder de l’hostile.

Peu importe où, la sudation du monde nous aide à trouver la fleur de l’enthousiasme collectif.


Olivier Cathus
article paru dans Cultures en Mouvement (1997)