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mercredi 5 janvier 2011

Canteloube Highlands

Je me souviens avoir été captivé par ce chant lors d'un voyage en train, en remontant vers Paris et en voyant défiler les mornes plaines du centre de la France, couvertes d'une fine couche de neige, sous un ciel gris bien bas. Face à tant de rigueur et de désolation, je trouvais spontanément un enchantement dans cette mélodie dont j'ignorais tout de la provenance. "Lo Fiolairé", j'imaginais que cela pouvait bien être du gaélique puisque sur cet album, Susanne Abbuehl adaptait des textes de James Joyce sur plusieurs titres. Et si les fées avaient une voix, elle ressemblerait  certainement à la sienne.


Susanne Abbuehl, "Lo Fiolairé", Compass (2006)


Cet hiver-là, je montais tous les quinze jours à Paris pour travailler et "Lo Fiolairé" m'accompagnait lors de chaque trajet tandis que, derrière la vitre, invariablement, s'étendaient les campagnes sinistres mortifiées par la rude saison. Des paysages qu'on se contente de voir à travers la vitre d'un train en s'attribuant la chance de ne pas y habiter. Mais je conserve un souvenir agréable de ces traversées hivernales du pays en TGV. Dans la molle somnolence du voyageur, j'avais découvert une musique propice à la rêverie, en harmonie avec ce climat et ces paysages que j'étais content, moi qui déteste le froid, de seulement traverser.

Grand lecteur de Jonathan Coe, deux ou trois ans plus tard, j'étais intrigué en lisant The Rain Before It Falls par l'évocation des Chants d'Auvergne d'un certain Joseph Canteloube.

Les références musicales occupent une place importante dans l'univers romanesque de Jonathan Coe, elles renvoient fréquemment à une mélancolie qui est un trait essentiel de son œuvre, un trait qu'il considère ancré dans le tempérament britannique. J'avais pareillement été intrigué par la référence à Hatfield & The North dans The Rotters Club. Pour finalement ne pas du tout accrocher à la musique de ces représentants de l'Ecole de Canterbury du rock progressif anglais des 70's. J'étais néanmoins curieux d'écouter à quoi ces Chants d'Auvergne pouvaient bien ressembler tant ils occupent une place centrale dans le récit. A la médiathèque, j'en ai trouvé un enregistrement par Kiri Te Kenawa, accompagnée par l'English Chamber Orchestra dirigé par Jeffrey Tate. Où je découvrais que "Lo Fiolairé" était donc un de ces fameux Chants d'Auvergne de Canteloube.

Dans The Rain Before It Falls, l'œuvre de Canteloube symbolise le temps d'un bonheur éphémère. Il était l'album favori de Rosamond, une vieille dame qui vient de se suicider quand commence le livre. Le roman est construit autour des cassettes qu'elle a enregistré juste avant sa mort et qui commentent une vingtaine de photos de famille couvrant plusieurs générations. Le disque Chants d'Auvergne est encore sur la platine quand sa nièce pénètre sur les lieux.

Rosamond avait découvert ces chants dans sa jeunesse, par hasard à la radio et comme, à cet instant, elle partageait un moment d'intimité amoureuse particulièrement fort et tendre avec sa compagne, "ces chants sont restés à jamais indissociables de ce souvenir. Mais plus encore, ils ont fini par devenir... quel est le mot ?... un symbole ?... ou est-ce plutôt un fétiche ?... oui, je crois, un fétiche sacré de notre amour"*. Au point que quelques années plus tard, elles firent ensemble un "pèlerinage" en Auvergne, à la source de cet enchantement et y connurent des instants de bonheur jamais égalés par la suite. "Il n'y a rien à dire, je crois, d'un bonheur qui ne comporte aucun défaut, aucune ombre, aucune tache - si ce n'est la certitude qu'il aura une fin"**. C'est lors de ces vacances que l'enfant qu'elles gardent leur explique que sa pluie préférée, c'est "la pluie avant qu'elle tombe". Et quand les adultes lui disent qu'alors ce n'est pas de la pluie, elle leur répond comme à des nigaudes : "bien sûr que ça n'existe pas. C'est bien pour ça que c'est ma préférée. Une chose n'a pas besoin d'exister pour rendre les gens heureux, pas vrai ?"***

Ces fameux Chants d'Auvergne sont nés d'un travail de collecte réalisé par Joseph Canteloube entre 1923 et 1930. Auvergnat, Canteloube est déjà un pianiste et compositeur reconnu quand il entreprend de sauvegarder en les recueillant ces chants qu'il harmonise. On sait depuis Bartok que la musique moderne s'est fréquemment ressourcée aux sources des musiques populaires et paysannes. Malheureusement, comme cela arrive parfois, l'intérêt pour ce patrimoine s'associe à des motivations pour le moins ambiguës, pour ne pas dire douteuses. Dans le cas de Canteloube, elles sont mystico-nationalistes, dirons-nous : il fonda le Collège Bardique des Gaules, inscrit dans la mouvance néo-druidique, s'acoquina avec l'Action Française, rejoignit le gouvernement de Vichy, en 1941... On ne demande certes pas aux artistes d'être fins politiques, n'est-ce pas Caetano ?, mais c'est jeter un vilain voile sur l'homme. Peut-être était-il naïf, peut-être a-t-il réhabilité malgré ces égarements collabos ? Je l'ignore. Et cela n'enlève rien à la beauté de ces Chants d'Auvergne, musiques paysannes sublimées par un amoureux de sa région et son folklore.

Si dans The Rain Before It Falls, Rosamond et son amie Rebecca aimaient en particulier "Baïlèro", le plus célèbre de ces chants, c'est "Lo Fiolairé" qu'interprète Susanne Abbuehl, accompagnée de Michel Portal à la clarinette. "Lo Fiolairé" qui raconte l'histoire d'une fileuse rêvant d'échanger des baisers avec un berger. Mais sur les notes de pochette de Compass, le nom de Canteloube n'est pas mentionné. "Lo Fiolairé" est ici crédité à Luciano Berio qui en avait proposé une relecture sur ses Folk Songs. C'est donc cette version que Susanne Abbuehl s'approprie, même si on retrouve fidèlement la mélodie originale.

Ainsi "Lo Fiolairé" n'est donc pas du gaélique mais de l'occitan. Mais qu'il est loin ici, l'occitan, sur cet album enregistré à Oslo ! La musique de Susanne Abbuehl, chanteuse suisse allemande, trouve tout à fait sa place au sein du catalogue ECM et son dépouillement nordique. Quelque chose qu'il ne me viendrait pas à l'idée d'écouter à la belle saison. Même pas en automne, uniquement en hiver. 

Quel curieux paradoxe, pour Rosamond et Rebecca les Chants d'Auvergne évoquent le bonheur dans toute sa plénitude, au cœur d'un été auvergnat sur les berges du lac Chambon, quand pour moi c'est le souvenir des étendues glacées, des mornes plaines du centre que j'observais blotti derrière la vitre du train... Mais après tout, quelle que soit la saison, c'est la même mélancolie qu'inspire ces chants qui revient.

* "Those songs were forever associated with that occasion, but more than that, somehow they became - what is the word ? - symbolic ? - or do I mean totemic ? - totemic, I think - of the love between us".

** "There is nothing on can say, I suppose, about happiness that has no flaws, no blemishes, no fault lines : none, that is, except the certain knowledge that it will come to an end".

*** "Of course there's no such things. That's why it's my favourite. Something can still make you happy, can't it, even if it isn't real ?"