Affichage des articles dont le libellé est Lucas Santtana. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Lucas Santtana. Afficher tous les articles

vendredi 16 mars 2012

Lucas Tout-Puissant : O Deus que Devasta mas Também Cura


Avec O Deus Que Devasta Mas Também Cura, Lucas Santtana vient de signer une œuvre magistrale, très certainement son disque le plus accompli à ce jour. Il ne s'agit plus d'un exercice de style ou d'une contrainte subvertie mais d'un disque d'une rare densité. Je ne connais rien des habitudes matrimoniales de Lucas Santtana mais on en viendrait à souhaiter qu'il se sépare plus souvent s'il devait à chaque fois composer des albums d'une telle trempe pour sublimer la rupture du sentiment amoureux.

Cet album est, en effet, né d'une séparation. Lucas est parti de chez lui un jour de tempête, la plus grosse tempête que Rio ait connu depuis des années. La pluie mais aussi le sable dans les rues en bloquant la circulation, figèrent Rio quelques jours durant. Il composa les chansons qui figurent sur l'album dans la foulée, à chaud. "80% des compositions du disque ont été faites en l'espace de deux mois. C'est cet ensemble de chansons-sœurs qui est à l'origine du disque. Par ailleurs, l'autre élément qui lui donne son unité, c'est la présence de couches orchestrales, qu'elles soient jouées ou samplées", expliquait-il au journal de Salvador A Tarde.

Interrogé à l'automne dernier quand il venait jouer son disque précédent en Europe, il nous avait effectivement révélé que l'on trouverait des "samples symphoniques" sur son prochain disque et que celui-ci serait à la fois centré sur le groupe qui joue live et cette texture orchestrale. Parce qu'il a les idées claires et une vision précise de son travail, Lucas Santtana avait bien résumé les choses.


Lucas Santtana est un auteur-compositeur-interprète, ce qui fait de lui un artiste complet. Selon les critères classiques. Or, il est aussi un musicien de son temps et s'ajoute à cette palette un autre talent désormais essentiel, celui de sculpter et mettre en scène les sons, jouer de leur textures. Le premier choc de O Deus... vient de là, de ce fantastique travail sur la matière sonore, l'utilisation de l'espace et des timbres, et en fait un disque d'une incroyable richesse et densité.

On aime aussi ce que l'on est : il est ainsi intéressant de noter que ce que Lucas attribuait à Céu, dans la récente interview qu'elle lui a accordé, se rapporte également à son cas. Lucas Santtana n'ayant pas une voix de chanteur, au sens brésilien du terme, il considère Céu comme une "divisor d'águas" parce que sa voix n'est plus l'instrument premier mais qu'elle est intégrée au son global, démarche qui est également sienne.

Si l'utilisation de samples orchestraux (Beethoven, Ravel, Debussy) a déjà été évoqué, il faut souligner aussi la qualité des arrangements et l'apport des musiciens invités. Le morceau d'introduction qui a donné son titre à l'album, "O Deus Que Devasta mas Também Cura", "le Dieu qui détruit mais aussi guérit", a été le premier composé : "à l'origine, j'ai fait cette musique pour le disque de Gui Amabis. C'est la musique qui a déclenché toutes les compositions de l'album". Le titre possède un vrai souffle épique grâce à l'apport du maestro bahianais Letieres Leite et des cuivres de son Orkestra Rumpilezz.





Sur "Vamos Andar Pela Cidade", Lucas Santtana a laissé au trompettiste Guizado toute liberté : "à l'origine, il y a avait des paroles mais les arrangements de cuivres de Guizado étaient si puissants et allaient si bien avec les arrangements d'orchestre du disque que je me suis finalement décidé à laisser le morceau instrumental".

Quant à "Músico", une reprise de Tom Zé, on y retrouve une formation serrée. "Pour moi, ses paroles sont parmi les plus belles de toute l'histoire de la MPB, explique-t-il. On retrouve les participations de Céu, Curumin à la MPC, Marcos Gerez (Hurtmold) à la basse, Gustavo Ruiz aux guitares, Mauricio Fleury (Bixiga 70) au synthé, Rica Amabis (Instituto) aux samples et Bruno Buarque à la batterie. Comme le morceau s'appelle "Músico", J'avais envie d'inviter des musiciens que j'admire pour jouer avec eux. J'ai également samplé Beethoven". Un des sommets du disque.

Une fois de plus, en bon gamer, Lucas Santtana glisse une allusion aux jeux vidéos. Après "O Violão de Mario Bros" sur Sem Nostalgia, on retrouve aussi un morceau qui leur est consacré, "Jogos Madrugais". Son rapport à la console semble si passionnel que ses musiciens ont cru, en découvrant les paroles, que la chanson était consacrée à la débauche !

"Pupilas que dilatam / Enquanto o corpo aquece / O coração bombeia / Os glóbulos se perdem / As minhas mãos não param / Meu dedos se alimentam / Sentidos que explodem / Para que outros adormecem". 

"J'ai fait cette musique au terme d'une nuit blanche passée sur ma console de jeux vidéos. Mais quand j'ai montré les paroles au groupe, ils ont tous cru qu'il s'agissait d'une nuit de dro .gue et de sexe (rires). Le refrain en anglais est inspiré d'un documentaire sur les neurosciences. Et franchement, c'est une musique pour les pistes de danse ! J'ai utilisé des batteries électroniques vintage et j'ai samplé un quatuor à cordes de Ravel". Faudrait-il être lacanien pour supposer que si cet homme en rupture amoureuse s'est ainsi abandonné une nuit entière et frénétique aux jeux vidéos, c'est peut-être parce qu'une console, comme son nom l'indique... console ?

Sur cet album, Lucas semble s'être régalé à balancer de bons gros batuques digitaux. Comme sur "Ela é Belém". C'est, paraît-il, la première fois qu'un artiste de tecnobrega (Waldo Squash en l'occurence) est samplé (par quelqu'un qui n'est pas originaire du Pará, précisons). Tout comme le titre qui clôt l'album. "Une reprise que j'ai faite d'un morceau du groupe anglais My Tiger My Timing. Buguinha Dub dit que c'est un kuduro mais je n'en sais rien. Je sais seulement qu'il a été pas mal influencé par ma collection de disques de Global Guettotech".

Dans le genre léger, il s'autorise un ska réjouissant, avec guitare surf (œuvre de Morotó Slim du groupe de rock bahianais Retrofoguetes) et cuivres énergiques (arrangés par lui-même) pour dire le rapport très fort qui le lie à São Paulo, ville où il compte de nombreux amis, "Se Pá Ska. S.P.".

En père débordant d'amour et de fierté, il signe un titre avec son fils Josué, lequel vient à neuf ans à peine de sortir son livre ABC do Josué, mazette ! "Dia de Furar Onda no Mar". "J'ai fait cette musique pour mon fils Josué et mes deux neveux Joaquim et Mateus. Dans le processus, j'ai utilisé des extraits du livre ABC do Josué qui sera lancé cette année par Editora Dantes. Josué y donne ses propres définitions de mots de notre quotidien. J'ai enregistré les voix de ses amis et je les ai invités à la fin du morceau".

Si O Deus... sait être ludique, tout en restant brillant, il porte aussi l'émotion qui a déclenché sa création, une rupture. e morceau le plus émouvant, et qu'on imagine refléter au mieux ce contexte dans lequel Lucas Santtana a conçu et réalisé cet album, est sans conteste "É Sempre Bom Se Lembrar". "La ballade sœur de "O Deus...", dit-il. On retrouve la participation de Gui Amabis aux samples d'orchestre, du maestro Luca Raele (Nouvelle Cuisine) à la clarinette, de Kassin à la basse acoustique et de Marcelo Lobato (O Rappa) au vibraphone)". Surtout, c'est une élégante manière de clore un amour que de dire qu'il "est toujours bon de se souvenir" : "É sempre bom se lembrar /daquela estrela guia / que là no céu não está / mesmo que ainda há brilhar".


Si j'ai bien un faible pour Eletro Ben Dodô, son premier album, parce que c'est une évocation de Bahia et de son univers musical de percussions, O Deus... est sans conteste le meilleur album de Lucas Santtana à ce jour. Œuvre de la maturité, elle désamorce le risque de l'étalage ou de la froide démonstration d'un talent en étant profondément incarnée dans le vécu de son auteur.

S'il fallait comparer O Deus... à un autre album de Lucas, c'est à Parada de Lucas qu'on penserait spontanément. Ces deux disques se distinguent par la différence qui existe entre une œuvre de jeunesse et celle de la maturité, entre l'esquisse et la toile. Après la césure de 3 Sessions in a Greenhouse, exercice de dub, et de Sem Nostalgia, qui revisitait cinquante ans de voz-violão, Lucas Santtana peut revenir à un album libéré des contraintes. Dix ans après Parada de Lucas, il retrouve les batuques digitaux et s'en amuse, toujours accompagné du fidèle Chico Neves à la production, mais désormais leur confère plus de sens.

Œuvre envoûtante qui appelle l'immersion et s'écoute en boucle, O Deus Que Devasta Mas Também Cura devrait résolument installer son auteur parmi les musiciens essentiels de l'époque. Lucas  démontre ici combien ses références sont larges, aussi à l'aise avec la tradition symphonique occidentale qu'à l'autre bout de la chaîne, avec les nouveaux rythmes des ghettos globalisés.

Enfin, parce qu'il est résolument de son temps, Lucas Santtana lance son album en téléchargement gratuit. Ayant bénéficié d'une subvention de la Municipalité de Rio pour l'enregistrer, il se sent même redevable et, dit-il, "après tout, c'est de l'argent public"... Vous pouvez le trouver sur son site officiel ou ici : peu importe, le lien est le même. D'un simple clic, voici déjà un des meilleurs albums de l'année.

Lucas Santtana, O Deus Que Devasta Mas Também Cura (2012) (mp3 320 kbps)

1. "O Deus que Devasta mas Também Cura"
2. "Músico"
3. "Jogos Madrugais"
4. "É Sempre Bom se Lembrar"
5. "Se Pá Ska. S.P."
6. "Ela é Bélem"
7. "Vamos Andar pela Cidade"
8. 'Para Onde Irá esta Noite"
9. "Dia de Furar Onda no Mar"
10. "O Paladino e seu Cavalo Altar"
_______________________________________

Toutes les citations de Lucas Santtana sont extraites et traduites de ses commentaires pour l'article de Lucas Cunha, "Faixa a faixa do novo disco de Lucas Santtana", publié dans le supplément du journal A Tarde, Caderno 2+.

mercredi 29 février 2012

O Deus..., le nouvel album de Lucas Santtana en téléchargement gratuit !

Depuis hier, 28 février, le nouvel album de Lucas Santtana, O Deus Que Devasta Mas Também Cura, est disponible en téléchargement gratuit (mp3 320 kbps) sur la page Facebook de l'artiste. On l'écoute et on en reparle !


Lucas Santtana, O Deus Que Devasta Mas Também Cura (2012)

1. "O Deus Que Devasta Mas Também Cura"
2. "Músico"
3. "É Sempre Bom Se Lembrar"
4. "Se Pá Ska. S.P."
5. "Ela É Belém"
6. "Vamos Andar Pela Cidade"
7. "Para Onde Irá Essa Noite"
8. "Dia de Furar Onda no Mar"
9. "O Paladino e Seu Cavalo Altar"

mercredi 25 janvier 2012

"Músico", un extrait du prochain Lucas Santtana en écoute


Il faudra attendre jusqu'au mois de mars avant de découvrir le prochain album de Lucas Santtana. Pour patienter, voici un premier extrait de O Deus que Devasta Mas Também Cura, son cinquième album. Nous venons d'en dévoiler la pochette, et nous en comprenons mieux le sens après avoir lu l'article que lui a consacré Marcus Preto* pour la Folha de São Paulo. C'est un divorce qui a inspiré le thème de l'album. Le jour où Lucas Santtana a quitté le domicile conjugal, en mai 2010, Rio connaissait une de ses pires tempêtes. Outre la pluie, le sable dans les rues empêchait la circulation, paralysant la ville. D'où cette peinture de Gregory Thielker où le monde est vu à travers une pluie battante sur le pare-brise d'une voiture !


"Músico", cette première chanson que l'on découvre avant la sortie de l'album, est la reprise d'un morceau de Paralamas do Sucesso en collaboration avec Tom Zé... Pour l'enregistrer avec lui, Lucas Santtana s'est entouré d'une équipe de choix. Pensez, on y retrouve CéU, Curumin, Gustavo Ruiz, Maurício Fleury (Bixiga 70), Rica Amabis (Instituto), Bruno Buarque et Marcos Gerez (Hurtmold). Et encore, j'attends encore un peu avant de compléter la liste des musiciens ayant participé à l'album !



En proposant ce morceau en avant-première, Lucas Santtana a voulu remercier le FAM (Fundo de Apoio a Música), le fond de soutien à la musique de la Municipalité de Rio, qui l'a aidé à réaliser cet album.
______________________________________

* Marcus Preto, "Lucas Santtana transforma fim do casamento em mote do novo CD", Folha de São Paulo (24/1/2012)

samedi 21 janvier 2012

La Pochette du prochain album de Lucas Santtana


Quand nous avions interrogé Lucas Santtana début novembre, il nous avait confié être déjà dans la phase de mixage de son prochain album. Son cinquième. Il me disait qu'on y trouverait toujours beaucoup de samples mais cette fois-ci des "samples symphoniques".

Dernièrement, nous avions appris le titre de l'album : O Deus que Devasta mas Também Cura. Nous venons maintenant de découvrir sa pochette.


Celle-ci est l'œuvre de Gregory Thielker, peintre américain adepte du photoréalisme et dont l'eau est au centre de son travail puisqu'il peint le monde comme vu à travers le prisme d'un pare-brise ruisselant d'une pluie battante.

A signaler également, avant d'avoir pu découvrir l'album, que Lucas Santtana interprétait déjà le morceau "O Deus que Devasta mas Também Cura" sur l'album de Gui Amabis, Memórias Luso Africanas, sorti l'an dernier...

Le site de Gregory Thielker http://www.gregorythielker.com/

vendredi 30 décembre 2011

Lucas Santtana, ou l'art de réinventer cinquante ans de tradition : une interview pour l'Elixir !


Avant de présenter mes albums favoris de 2011, histoire de boucler la boucle, voici en quelque sorte le cadeau de fin d'année que réserve l'Elixir à ses lecteurs : une interview inédite de Lucas Santtana. Si nous avons fréquemment dit ici que Criolo est la révélation de l'année au Brésil, de ce côté-ci de l'Atlantique, c'est sans conteste Lucas Santtana qui est la révélation brésilienne de 2011. Qu'il est loin le temps où je pouvais écrire que Lucas Santtana était "le secret le mieux gardé de la musique brésilienne" !

De façon assez paradoxale puisque Sem Nostalgia, l'album qui lui a apporté cette reconnaissance, est sorti au Brésil en 2009 mais dût attendre l'été dernier pour trouver un label, Mais Um Discos, qui le sorte en Europe. Ce qui explique que l'album de Lucas ne figure pas dans le palmarès 2011 de l'Elixir. Il était pour moi le meilleur disque de 2009 même si, cette année-là, je ne m'étais pas amusé à établir de classement de mes coups de cœur. (Parenthèse : ce n'est pas une contradiction par contre que, quand le magazine Vibrations me demande la liste de mes albums favoris, je l'y mette en bonne place. Dans la perspective de l'actualité musicale européenne/internationale, Sem Nostalgia est effectivement un album de 2011).


Personnellement, Lucas Santtana est un artiste que j'adore depuis l'époque d'Eletro Ben Dodô, son premier album, il y a une dizaine d'années. Je l'avais même fait figurer dans mes dix disques favoris de ce nouveau millénaire : "Manifeste Afro-Tropicaliste du IIIe Millénaire" ! Et quand j'ai projeté de réaliser des interviews exclusives pour l'Elixir, le premier musicien vers qui je me suis tourné était naturellement Lucas Santtana. Par e-mail, il m'avait donné son accord de principe et demandé de lui envoyé mes questions. Il ne s'attendait bien sûr pas à être assailli par une cinquantaine de questions revisitant l'ensemble de sa carrière, aussi me laissa-t-il sans réponse. Il fallut attendre que s'inaugure ma collaboration avec le magazine Vibrations pour que le contact soit renoué. On me demandait un article qui présente la nouvelle génération de musiciens brésiliens en recentrant mon propos sur Lucas Santtana, coup de cœur de la rédaction qui venait de le découvrir, et Seu Jorge. Et libre à moi d'y ajouter quelques noms.

Cette fois-ci, le rendez-vous fut pris par le biais de son attachée de presse en Angleterre. Ne pouvant malheureusement monter sur Paris pour son concert et l'interroger en face-à-face, nous décidâmes d'enregistrer l'interview la veille, le 1er novembre, alors qu'il était encore à Londres. Nous nous sommes retrouvés face-à-face certes, mais par écrans interposés, sur Skype, alors qu'il était dans le hall de son hôtel à siroter un soda. Ce fut un échange détendu et très sympa. Lucas devait être rassuré d'avoir à faire à quelqu'un qui connaissait bien son œuvre et, en même temps, soulagé d'avoir évité de se coltiner le fardeau de répondre par écrit à ma liste immense de questions ! En une demi-heure, nous nous sommes concentrés sur l'essentiel, à savoir son actualité, son dernier album, Sem Nostalgia, où il réinvente brillamment le format voz-violão si important dans la grande histoire de la musique brésilienne. Mais, comme vous devez bien vous en douter, je n'ai pas pu m'empêcher de glisser dans la conversation une ou deux questions sur Eletro Ben Dodô ! Et il m'a même parlé de son futur disque qui devrait sortir début 2012 !


O. C. : Quand on a connu, comme toi, le succès critique dès ses débuts, est-ce une forme de reconnaissance importante à tes yeux de pouvoir tourner en Europe et d'y voir ton album distribué ?

Lucas Santtana : Oui, c'est important de pouvoir jouer en Europe car, que ce ce soit en France, en Allemagne, en Italie ou en Angleterre, il y a un public qui aime beaucoup la musique brésilienne, qui accompagne son histoire. Il y a des gens comme toi qui connaissent ma musique depuis dix ans. Alors c'est pour cette raison que je trouve important de pouvoir venir en Europe, en raison de l'amour des gens pour la musique brésilienne. La musique brésilienne est connue dans le monde entier.

Avec internet, enfin, tout semble plus proche. Il ne faut plus penser le Monde séparément avec le Brésil, l'Europe mais penser le monde comme un seul monde. On parle des langues différentes mais nous avons quand même des langages communs. La musique est une langue universelle. Et, finalement, je n'ai pas tant l'impression de lancer un disque en Europe. Je pense que je suis en train de lancer un disque dans plus de pays, d'atteindre d'autres lieux.

O. C. : C'est peut-être ton disque le plus international, on y trouve plusieurs chansons en anglais, penses-tu que cela le rende peut-être plus accessible ?

Lucas Santtana : Oui, peut-être. Mais quand j'ai fait le disque, qui contient plus de chansons en anglais qu'en portugais, ce n'était pas pensé ou destiné au marché international. C'est une coïncidence…

O. C. : C'est peut-être aussi l'influence d'Arto Lindsay avec qui tu as composé plusieurs titres de l'album ?

Lucas Santtana : Oui, j'ai toujours fait des musiques pour mes disques avec Arto. Alors, cette fois-ci, quand je lui ai dit, "viens, on va écrire des musiques pour nouvel album", il avait déjà deux chansons prêtes en anglais, encore inédites, qui n'avaient jamais été enregistrées. Mais je trouve ça important. Dans tous mes disques, il y a toujours une ou eux chansons en anglais. Et j'aime bien la langue anglaise pour chanter, c'est quelque chose qui se passe naturellement.


O. C. : Il est difficile de t'associer à une scène précise tant ta musique est originale et suit sa propre voie… Tu es Bahianais mais tu vis à Rio. A quels artistes cariocas es-tu lié, dans quels lieux vas-tu jouer ? Quelle est l'importance de Rio pour toi ?

Lucas Santtana : Pour moi, Rio a été important parce que, quand j'habitais à Bahia, internet n'existait pas encore. Aussi il était très difficile pour moi d'avoir accès à l'information. Pour que je puisse découvrir Fela Kuti, il avait fallu qu'un ami ramène un LP d'Europe puis qu'il le copie en cassette pour les amis. Vraiment, c'était très difficile d'avoir accès à l'information. Et quand je me suis installé à Rio, j'ai eu accès à beaucoup plus de choses. J'ai pu voir beaucoup de films, trouver beaucoup de disques, découvrir de nouveaux styles musicaux qui n'arrivaient pas jusqu'à Bahia. Pour toutes ces raisons, ça a été important pour moi d'aller vivre à Rio. Parce que c'est un centre culturel du Brésil plus riche.

O. C. : Plus riche que Salvador ?

Lucas Santtana : Salvador possède sa propre richesse et elle est la seule à l'avoir. Mais quand j'y vivais, il était plus difficile d'y assimiler ce qui venait d'ailleurs. C'est différent aujourd'hui. Avec internet, n'importe qui, en n'importe quel point du globe, peut accéder à tout. A mon époque, pendant mon adolescence, ce n'était pas le cas et Rio a été très important.

O. C. : Mais quand je regarde ton agenda de concert, j'ai l'impression que, chaque mois, tu joues dans tous les coins du pays mais assez peu à Rio, que tu ne sembles pas forcément y être attaché à un lieu particulier…

Lucas Santtana : C'est le problème depuis un moment, il n'y a pas assez de lieux où se produire. L'endroit où je joue le moins de tout le Brésil, c'est Rio ! C'est pareil pour beaucoup d'artistes qui vivent à Rio et qui jouent le plus souvent ailleurs qu'à Rio. C'est le même problème. Parce qu'il n'y a pas assez de lieux adaptés et qu'ils ne paient pas bien, alors ça ne vaut pas la peine de s'y produire. Sauf pour les festivals qui sont des événements bien organisés qui paient correctement. Là, une nouvelle salle vient de s'ouvrir, le Studio RJ qui est un bon lieu pour jouer.

O. C. : Peut-être aussi que Rio reste encore très branché sur le samba, et notamment une interprétation assez classique du samba, ta musique étant plus originale et inclassable…

Lucas Santtana : Oui, il y a aussi ce côté-là. Ceux qui font du choro ou du samba peuvent jouer plus facilement à Rio. Mais si tu fais une musique plus originale, un travail d'auteur si je puis dire, tu auras moins de lieux où te produire à Rio. Et aussi, à Rio, tu as aussi ce côté "estival" : les gens vont voir un concert mais, pour eux, c'est aussi l'occasion d'aller boire des coups, draguer les filles. Ils vont au concert mais il y a des choses aussi importantes que le show lui-même. A São Paulo, le show, c'est le show, les gens sortent pour aller au concert, tu vois ! (rires).

O. C. : Sur Sem Nostalgia, tu te confrontes au format voz-violão. Mais tu subvertis la contrainte, en quelque sorte. Les sons de guitares peuvent être samplés, tu joues des percussions sur la caisse… Comme si tu avais voulu casser le format.

Lucas Santtana : Oui. Ce format existe au Brésil depuis au moins cinquante ans. La borne serait João Gilberto, en 1958. Et, en cinquante ans, ce format n'a jamais évolué. Alors que si tu prends un autre format établi comme le power trio dans le rock, à savoir guitare-basse-batterie, c'est le cas. Si, dans cette configuration, tu écoutes un enregistrement des années soixante, puis un enregistrement des années-soixante-dix, et des années quatre-vingt, tu remarqueras que le même format musical s'est transformé avec les années. Parce que sont apparues de nouvelles pédales pour les guitares, de nouveaux sons, de nouveaux micros pour capter différemment le son de la batterie. Et tu trouves des formations guitare-basse-batterie qui ne jouent que du jazz, que du rock… Donc le même groupe d'instruments sert à plein de choses différentes. Mais, au Brésil, les artistes qui ont chanté en s'accompagnant à la guitare n'ont rien changé de cette formule. Alors, j'ai voulu faire un disque de voz-violão mais je voulais y amener quelque chose de nouveau. Je me suis demandé de quelle manière je pourrais y parvenir. Comment faire que ce voz-violão sonne de plusieurs manières différentes. Donc, l'idée c'était de faire un disque de voz-violão mais qui ne sonne pas comme un disque de voz-violão.

O. C. : Te confronter au format voz-violão, c'était peut-être aussi une façon de t'inscrire dans une filiation de Bahianais qui l'ont pratiqué et sont allés poursuivre leur carrière à Rio comme Dorival Caymmi ou João Gilberto ? Surtout que tu considères encore ces artistes comme des influences.

Lucas Santtana : Bien sûr, ils m'ont beaucoup influencé : Caymmi, João Gilberto, Caetano, Gil, Jorge Ben. Et quand je fais le "Super Violão Mash-Up" ou le "Violão de Mario Bros", c'est fait exclusivement à partir de samples des guitares de Jorge Ben, Caymmi, etc… C'est comme de leur rendre hommage mais sans trop les respecter non plus. C'est un hommage à ma façon.

O. C. : J'adore vraiment ton premier album, Eletro Ben Dodô, il est comme un portrait musical de ta ville, de Bahia. Tu y fais référence à toutes les formations du cru : les Muzenza, Timbalada, Olodum, Ilê Ayiê, Apaches do Tororó, etc... C'est un disque qui reflète la musique de Salvador au début des années 2000, quand s'inventait un nouveau langage de percussions et que tu as mis en avant sur ton disque mais c'était quoi l'idée ? Est-ce que c'est parce que tu en étais déjà loin à Rio, que tu en avais la saudade

Lucas Santtana : J'avais conscience qu'il existait une culture de la percussion à Bahia, une culture de la rue. Mais je percevais aussi autre chose. La culture afro y était très intériorisée et j'ai voulu la faire communiquer avec des éléments extérieurs. L'idée de ce disque, c'était que tous les instruments aient une fonction rythmique. La guitare ne fait pas d'harmonie, elle joue une rythmique. La basse fait du rythme, la voix fait du rythme. Comme si tous les instruments étaient de percussions. C'est mon idée de départ. Et l'autre idée, c'était de montrer aux jeunes de Salvador qu'ils pouvaient faire une musique de percussions mais pensée d'une manière plus globale et pas seulement locale.

O. C. : L'an dernier, tu participais au disque de Baiana System. Je parlais justement avec Roberto Barreto il y a deux jours, pendant qu'il était à Copenhague pour le WOMEX. Leur concert a fait un tabac et ils devraient pouvoir faire une petite tournée en Europe l'an prochain. Pour moi, leur projet n'est pas seulement de moderniser un instrument presque tombé en désuétude comme la guitarra baiana mais c'est aussi, comme l'avait fait Eletro Ben Dodô, de moderniser la musique percussive de Bahia, tout en gardant son langage, ses timbaus qui claquent.

Lucas Santtana : Ce que fait Baiana System est excellent. Comme tu le dis, il ne s'agit pas seulement de sortir la guitarra baiana des trio elétricos, il l'amène à la surf music, à la cumbia, vers d'autres univers musicaux. Et aussi il prend ce langage de la percussion, le mêle à l'électronique. Et lui donne une dimension urbaine. Ca cesse d'être une musique folk, ou traditionnelle, pour devenir une musique urbaine. Et c'est ça qui est très intéressant.


O. C. : Il y a une chose étonnante en ce moment au Brésil. Même si la crise du disque y est la même que partout dans le Monde, on a l'impression que les musiciens y vont de l'avant et positivent. C'est incroyable de voir que Kiko Dinucci, Criolo, Romulo Fróes, Baiana System, etc... proposent leurs disques en téléchargement gratuit. Alors, bien sûr, la situation est différente. En Europe, il n'y a pas suffisamment de lieux pour que les artistes puissent se produire régulièrement alors qu'au Brésil, faire connaître sa musique permet d'obtenir une plus grande notoriété et donc de jouer plus souvent. Sans vendre de disques, les artistes peuvent vivre de leur musique. Mais la situation est malgré tout difficile et nécessite de l'imagination pour inventer un nouveau schéma…

Lucas Santtana : Au Brésil, pour les gens de ma génération, pouvoir télécharger la musique a été un truc super important. Parce qu'il y a encore une dizaine d'années, il était encore impossible de faire connaître ta musique par le biais de la radio. Aujourd'hui, on entend plus des gens de ma génération passer à la radio mais il y a dix ans, ce n'était pas le cas. Alors internet était le seul moyen d'atteindre le public et il fallait donc laisser notre musique pour qu'elle soit téléchargée et puisse se disséminer rapidement. Et c'est vrai, du coup, que les disque ne se vendent plus beaucoup mais on gagne notre vie grâce aux concerts, en composant une musique pour un film, et tout ce qu'on peut imaginer de cet ordre-là. Et pour dire vrai, ça valait le coup d'offrir son disque en téléchargement gratuit parce que ça permettait de se faire connaître et, du coup, faire plus de concerts, plus de travail grâce à ce disque. Au Brésil, on vit grâce aux concerts.

O. C. : Il y au aussi des lois, comme la Loi Rouanet, qui incitent les entreprises à pratiquer le mécénat culturel en échange d'exonérations fiscales, mais on entend parfois dire qu'il n'y a que les artistes les plus célèbres qui en profitent.

Lucas Santtana : Non, je ne crois pas que ce soit le cas. Il y a beaucoup d'artistes indépendants qui parviennent à être publiés s'ils obtiennent des subventions. Et il en existe au niveau national, mais aussi régional, municipal. Et si tu obtiens ces subventions, ça t'aide beaucoup. Parce qu'enregistrer un disque coûte cher, ce n'est pas vrai qu'on puisse faire un disque bon marché. Alors ça permet aux artistes de faire des disques de qualité et de payer tout le monde, les musiciens, l'ingénieur du son, le graphiste qui fait la pochette. C'est de l'argent qui circule dans le milieu musical. Après, c'est vrai ce que tu me dis mais uniquement dans le cas du mécénat d'entreprises. Celles-ci ne veulent financer que des artistes qui sont déjà très connus, pour ne pas prendre de risques. Mais il existe plein d'aides possibles.

O. C. : Bon, je t'ai expliqué que Vibrations m'a commandé un article centré sur toi mais où il sera aussi question de quelques autres artistes. Pourrais-tu me dire en quelques mots ce que tu pensent d'eux ? De Seu Jorge pour commencer ?

Lucas Santtana : C'est une des plus belles voix du Brésil, c'est un grand crooner, un grand interprète. C'est un très bon chanteur avec un timbre de voix très spécial. Et aussi un grand acteur, un grand artiste vraiment.

O. C. Et Kiko Dinucci et son trio Metá Metá ? 

Lucas Santtana : Kiko est un très bon guitariste. J'ai beaucoup aimé Metá Metá parce qu'ils parviennent à retrouver cette sonorité des vinyles, des vieux disques brésiliens. Par les arrangements, les sonorités. C'est un peu comme ça que j'ai conçu Sem Nostalgia, même si c'est plus tourné sur le futur, où que le passé est lié au futur. Metá Metá actualise le passé d'une manière organique.

O. C. : Criolo ? Tu as participé avec lui au disque de Gui Amabis, Memórias Luso-Africanas.

Lucas Santtana : C'est un très bon disque. Il a rassemblé beaucoup de monde. Criolo, Céu, Tulipa, Curumin, et moi. Il est très bon. C'est un travail de samples, presque tout est fait à partir de samples mais ils sont utilisés presque comme si c'était joué, c'est très sophistiqué. Ce n'est pas comme dans le hip-hop où tu as un sample et un beat par-dessus, là, c'est très sophistiqué, c'est accordé. C'est un travail d'artisan avec les samples.

O. C. Et l'album de Criolo ?

Lucas Santtana : Il est très bon. Criolo, ça fait vingt ans qu'il est dans le truc. Et ça n'arrive que maintenant mais c'est bien de voir un type qui n'a jamais renoncé. Et c'est intéressant également parce que les groupes de rap au Brésil ont toujours beaucoup imité les Américains avec les mêmes beats. Là, c'est bien de voir le rap se mélanger avec le samba, la musique brésilienne. C'est quelque chose de salutaire pour le rap brésilien, qu'il ne reste pas à toujours imiter le rap américain.


O. C. : Y a-t-il quelque chose qui t'a frappé en Europe ? Une anecdote ? C'est la première fois que tu viens ?

Lucas Santtana : L'an dernier, je suis déjà venu mais c'était seulement à Lisbonne.

O. C. : Ah, Lisbonne, c'est toujours la porte de l'Europe pour les Brésiliens !

Lucas Santtana : Hier, c'était le premier concert en Angleterre, demain le premier à paris. Ce sont mes débuts ici. Ce que j'ai ressenti ? La première fois que je suis venu en Europe, c'était quand je jouais avec Gilberto Gil, j'avais vingt-trois ans. Je ne connaissais encore rien du Monde et l'Europe me paraissait vraiment très différente. Mais aujourd'hui, je remarque surtout tout ce qu'il y a en commun : les rues, le métro, les boutiques, la nourriture. Chaque lieu a ses caractéristiques, sa personnalité mais même si l'architecture est différente, je ne ressens pas tant de différences dans le monde.

O. C. : Notamment grâce à internet et aux réseaux sociaux, où chacun peut se connecter par centre d'intérêt ?

Lucas Santtana : Exactement, exactement. Et aussi parce qu'il y a beaucoup plus de migrations. De plus en plus, les grandes villes sont cosmopolites et rassemblent des gens venus du monde entier. Le monde se rapproche, et c'est plutôt bien.

O. C. : Je ne pourrai malheureusement pas assister à ton concert parisien mais j'ai compris que tu devais déjà revenir l'an prochain pour faire plus de concerts. J'ai bon espoir de te voir enfin sur scène !

Lucas Santtana : Oui, je vais revenir l'an prochain ! 

O. C. : J'ai cru comprendre que ton prochain album était déjà presque prêt, qu'il était déjà enregistré.

Lucas Santtana : Oui, il est en phase de mixage.

O. C. : Et à quoi va-t-il ressembler, sera-t-il dans une continuité avec Sem Nostalgia ? 

Lucas Santtana : C'est un disque qui est très centré sur le groupe, en train de jouer live. Mais il y a aussi beaucoup de samples symphoniques. Parce que quand j'étais adolescent à Bahia, j'écoutais beaucoup de musique classique symphonique. Je suivais cette éducation classique et donc, même si j'écoutais de tout, il y avait beaucoup de musique symphonique. Et ça a beaucoup influencé ce que je fais. Mes quatre disques sont tous très différents entre eux. Mais ils ont tous une chose en commun qui est la recherche de textures musicales. Tous mes disques sont composés de chansons mais leurs arrangements recherchent des textures de sons superposés, des textures particulières. Et c'est quelque chose que l'on retrouve dans la musique symphonique. En raison de la variété des instruments de l'orchestre, chaque combinaison produit une texture particulière, différente. Puis, j'ai arrêté d'écouter du classique pendant longtemps. J'y suis revenu l'an dernier et ça a beaucoup influencé le prochain album.

O. C. : Mais ce sera à partir de samples ?

Lucas Santtana : Oui, ça va être samplé mais certains sons seront joués.

O. C. : Parce que les samples, c'est moins cher que d'avoir un orchestre ?

Lucas Santtana : Tu m'étonnes ! Un orchestre ? Ca, c'est impossible (rires) !

Un grand merci à Lucas pour cet échange. Sem Nostalgia figure parmi les meilleurs albums de l'année pour de nombreuses publications. Cela lui permettra, pour son retour l'an prochain, d'avoir  plus de dates de concert. Personnellement, après qu'il l'ait invité dans son émission sur la BBC, je caresse l'espoir qu'il soit programmé par Gilles Peterson dans le Worldwide Festival qui se déroule à Sète. Autant dire à deux pas. D'ici là, vous pourrez découvrir prochainement dans l'Elixir une interview de Lewis Hamilton, alias Mais Um Gringo, le jeune Anglais qui a fondé le label Mais Um Discos qui a sorti Sem Nostalgia en Europe.

Et j'apprends à l'instant que le cinquième album de Lucas sortira en mars et s'appelle O Deus.

jeudi 1 décembre 2011

Novo Brasil, un article pour Vibrations


Il est sorti, ça y est ! Le nouveau numéro de Vibrations arrive en kiosque et j'y ai participé. Je suis l'auteur d'un article, "Novo Brasil", qui présente quelques nouveaux artistes brésiliens familiers des colonnes de l'Elixir : Lucas Santtana et Seu Jorge, plus d'autres de mon choix : Kiko Dinucci et son trio Metá Metá, Criolo et Baiana System.


Pour cette première collaboration avec le magazine, j'ai également signé une paire de chroniques : celles de Metá Metá, et de l'album de Criolo, Nó Na Orelha...

jeudi 27 octobre 2011

Lucas Santtana : "Who Can Say Which Way" avant la Bellevilloise...


Pour accompagner la sortie de son album Sem Nostalgia, Lucas Santtana s'apprête à s'envoler pour une mini-tournée européenne. Coup de bol, il passe en France. Après Londres, il sera à Paris mercredi prochain, 2 novembre. Cela va se passer à la Bellevilloise. Et, dans ces moments-là (mais rassurez-vous ce sont les seuls), je rage de ne plus habiter Paris et maudis la province. La Bellevilloise, Ménilmontant, c'est mon quartier tout ça...

J'ai bien été tenté de monter pour l'occasion, d'autant que je devrais interviewer Lucas et que ça aurait permis de le faire en face à face mais quand j'ai regardé le prix des billets de train, aïe aïe aïe, j'ai renoncé. Certes, c'est la fin des vacances scolaires mais, tout de même, la SNCF abuse grave...

Alors, avec une pensée à tous ceux qui, comme moi, rateront ce concert, voici un nouveau clip de Lucas Santtana que nous n'avons pas encore présenté ici. "Who Can Say Which Way"...


Regardez bien, on n'y voit que lui. Et pour cause. Lui et ses trois avatars, lui avec quatre looks différents... Même si Sem Nostalgia, album construit autour de la formule guitare-voix a été enregistré avec l'aide de quelques invités, ce clip est une manière d'exprimer combien l'exercice peut être solitaire.

Pour les veinards qui seront à la Bellevilloise, est-ce bien utile de préciser qu'il n'aura pas sur scène ce quadruple don d'ubiquité ? Mais il ne sera pas seul non plus...


En attendant de rater Lucas Santtana, ce soir je vais écouter Hamilton de Hollanda et André Mehmari à Lunel, pays de muscat, où se tient le festival des Mandolines de Lunel. Je vous raconte ça très vite...

vendredi 23 septembre 2011

Baiana System, mini-guitare et gros sound system


Ce que je vous propose aujourd'hui est largement mieux qu'un re-post. C'est carrément un des meilleurs (si ce n'est le meilleur) disques sortis de Bahia ces dix dernières années. Je vous l'avais présenté il y a un an, presque jour pour jour, mais cette fois-ci je vous l'offre en téléchargement (mp3 320 kbps) ! Sans scrupules vu qu'il est quasiment introuvable*. Voici donc, mesdames et messieurs, en direct de Salvador : Baiana System !!!


Aujourd'hui pour ce premier jour de l'automne, je vous présente un des disques que j'ai le plus écouté de tout l'été, en espérant que cette cure de Baiana System vienne retarder un peu la grisaille. Alors que certains jours, je me fais la réflexion que j'ai donné un titre complètement idiot à ce blog, je me rassure en éprouvant les vertus de ce genre de musique : un formidable élixir. Ecoutez, vous verrez que longtemps vous garderez en tête le travail de Robertinho Barreto sur sa petite guitarra baiana. Il a su bien s'entourer, s'est appuyé sur un tapis de timbaus où les peaux claquent sèchement comme elles se doivent de le faire à Bahia (suppléés parfois par la tachycardie d'une boîte à rythmes), à trouvé les chanteurs qui incarnent parfaitement sa musique, du vétéran Gerônimo à l'incandescent Russo Passapusso, omniprésent, en passant par Lucas Santtana (très présent dans nos colonnes ces dernières semaines) ou BNegão. Mais Robertinho est bien le principal artisan de la réussite de cet album, lui conférant une cohérence rare. Tout en étant résoulement originale et ne sonnant comme aucune autre, la musique de Baiana System possède cette particularité de pouvoir plaire à la fois aux rockeurs, par les envolées de guitares bien aiguisées, aux amateurs de reggae pour la pulsation qui traverse tout l'album (et les dubs de Buguinha en bonus), et aux amateurs de percussions jouées mains nues. Formidable.

Ci-dessous, je reproduis le texte publié l'an dernier.

Baiana System, la guitarra baiana du Trio Elétrico au sound-system

Comment sortir un instrument du contexte très particulier auquel il est associé ? Tel semble être le défi de Robertinho Barreto quand il s'est lancé dans le projet Baiana System. L'instrument en question est la guitare bahianaise et son album en fait le point d'ancrage d'une bande son qui mêle les sonorités électro-dub au langage percussif du cru.

La guitarra baiana est un instrument original dont l'histoire est intrinsèquement liée à celle du Carnaval de Salvador de Bahia et à l'invention de ses fameux trios elétricos. A l'origine, deux musiciens, Dodô (Antonio Adolfo Nascimento) et Osmar Macedo, férus d'électroniques, cherchent à amplifier les instruments à cordes. C'est dans les années quarante qu'ils mettent au point un premier prototype, connu sous le nom de pau elétrico, conçu sur le modèle de la mandoline, et en adoptant son accordage.


En 1950, ils sont fin prêts et défilent pour le Carnaval à bord de leur vieille Ford 1929, en jouant des frevos amplifiés. L'année suivante, en 1951, c'est avec l'arrivée de Temístocles Aragão que l'on commence à utiliser le terme de trio elétrico. Ce premier instrument de nos luthiers Dodô et Osmar servira de brouillon à ce qui allait devenir la guitarra baiana, la guitare bahianaise.

A côté des blocos, la formule du Trio Elétrico allait devenir la marque du carnaval bahianais, même si aujourd'hui ce sont d'énormes semi-remorques qui se promènent sur le parcours festif qui traverse la ville en crachant les décibels à tout va. La guitarra baiana a elle aussi évolué. Armandinho, fils d'Osmar (et frère de Rita des Femmouzes T toulousaines), y ajoute une cinquième corde pour développer les graves.

C'est ce petit instrument à cinq cordes que s'est ré-approprié Robertinho Barreto. Membre du groupe rock soteropolitano Lampirônicos, ayant longtemps joué avec Timbalada, Barreto construit autour de sa petite guitare tout un univers où le frevo est sous-tendu de dub, où le "roulis charnel" des guitares de la rumba sauce bahianaise vient animer la fête - n'y manque plus qu'un sébène, et où même un sitar vient, une fois, se joindre au projet... On retrouve également quelques invités de marque pour donner de la voix : le rappeur BNegão, le très brillant Lucas Santtana (longuement évoqué en nos colonnes), Gerônimo, figure historique des musiques noires bahianaises, ou Russo Passapusso, prometteur jeune artiste.

A l'arrivée, c'est une belle réussite où la guitarra baiana est tout sauf un gadget. En fait, on l'oublie presque, c'est juste une guitare lead qui virevolte avec autorité au gré des morceaux. Avec Baiana System, le trio elétrico, que l'on pourrait en termes génériques décrire comme un sound system, y est confronté à sa version psyché-dub. Une illustration de ce que la jeune scène musicale bahianaise sait faire de meilleur, une musique où les percussions posent les bases sur lesquelles toute les libertés sont possibles, formidable matrice rythmique qui autorise toutes les audaces.


Baiana System, Baiana System (2010) mp3 320kbps

1. "Nesse Mundo"
2. "Oxe, Como Era Doce (feat. Russo Passapusso)"
3. "Barra Avenida"
4 "Amerika Expressa"
5. "Da Calçada Pro Lobato (para Pio Lobato) (feat. Gerônimo)"
6. "Bembadub (feat. Russo Passapusso)"
7. "Jah Jah Revolta (feat. Russo Passapusso)"
8. "Systema Fobica (Ubaranamaralina) (feat. BNegão & Russo Passapusso)"
9. "Vinheta Baiana"
10. "Frevofoguete (Para os Retrofoguetes) (feat. Lucas Santtana)"
11. "O Carnaval Quem é Que Faz (feat. Lucas Santtana)"
12. "Jah Jah Revolta (Adubada por Buguinha Dub)"
13. "Frevofoguete (Adubada por Buguinha Dub)"

_____________________________

* Un titre de Baiana System (auquel participe Lucas Santtana), "O Carnaval quem é que faz", figure sur la récente compilation Oi! A Nova Musica Brasileira!, publié par le petit label londonien Mais Um Discos. cependant sur la récente compilation

lundi 12 septembre 2011

Lucas Santtana, la nostalgie comme inspiration : une interview pour Sounds & Colours


Bon, je peux vous le dire : j'ai gagné. Gagné le nouvel album de Lucas Santtana présenté ici-même il y a quelques jours. C'est en participant au tirage au sort organisé par Sounds & Colours, l'excellent site britannique dédié aux cultures sud-américaines, que j'ai été sélectionné. Je recevrai donc prochainement Sem Nostalgia. Il viendra compléter ma discothèque* puisque j'ai déjà ses deux premiers CDs. Coïncidence, sacrée coïncidence, hier soir, je traduisais "Nostalgia was my Inspiration", un entretien que Lucas avait accordé à Russ Slater, la plume de Sounds & Colours pour tout ce qui y est consacré aux musiques brésiliennes.

Il y a quelques jours, nous avons présenté Sem Nostalgia, le quatrième album de Lucas Santtana, reprenant d'ailleurs une chronique écrite deux ans plus tôt. Si cela vous a rendu curieux d'en découvrir plus sur son auteur, un des plus brillants musiciens de sa génération, autant lui laisser la parole et traduire cette interview.


Russ Slater (Sounds & Colours) : Tout d'abord, félicitations pour la sortie en Grande-Bretagne de Sem Nostalgia. Est-ce le premier de tes albums à y être distribué ?
Lucas Santtana : Oui, c'est ma première sortie en Europe, et aussi en Australie, Nouvelle-Zélande et Allemagne. Sem Nostalgia va aussi sortir en Argentine, en Uruguay et au Chili ce mois-ci. Auparavant, 3 Sessions était sorti au Japon et en Amérique du Sud (Argentine, Uruguay, Chili), mais c'est la première fois en Europe.

R. S. (S&C) : Quelle était l'inspiration ou l'idée derrière Sem Nostalgia ?
L. S. : J'ai utilisé la nostalgie comme source d'inspiration. Ce qui m'a inspiré, c'est le format du violão, le format classique de la guitare brésilienne. La réalité, c'est que João Gilberto est arrivé avec ce style de jeu de guitare il y a cinquante ans et que, depuis, rien n'a changé, personne n'est venu chahuter ce style, tout le monde le respecte avec dévotion. C'est le même format depuis toujours, juste guitare et voix. Alors j'ai pensé que je pourrais faire un disque de guitare brésilienne mais différemment, en jouant avec l'idée de tradition, montrer qu'avec ces deux instruments (guitare et voix), on pouvait utiliser des tas de sons différents. Mais quand j'ai commencé à présenter Sem Nostalgia comme un disque de guitare, les gens n'étaient pas convaincus par l'idée d'un disque juste avec plein de guitares. Pour eux, un disque normal est un disque où il y a plusieurs instruments. J'ai donc dû les convaincre qu'il fallait le faire, qu'on pouvait faire un disque seulement avec des guitares.

R. S. (S&C) : Et comment était le processus de réalisation, ou plutôt, est-ce qu'il était différent de celui des albums précédents ?
L. S. : C'était intense. La musique était très bonne, vraiment riche. J'ai travaillé avec beaucoup de producteurs différents et chacun m'a aidé à définir le son pour chaque morceau.

R. S. (S&C) : Comment s'est faite la collaboration avec Arto Lindsay ?
L. S. : A l'origine, Arto était un partenaire, nous avions composé des chansons ensemble. Tout ça parce qu'à la fin des années quatre-vingt-dix, j'ai joué sur quelques uns de ses albums. Sur pratiquement tous ses albums de cette époque, j'étais présent comme musicien. Sur 3 Sessions in a Greenhouse, nous avons enregistré "Into Shade", une chanson que nous avions écrite ensemble et que nous avions déjà enregistré sur son album Salt, en 2004. Puis nous l'avons aussi enregistré pour mon disque.
En fait, ça fait déjà une dizaine d'années qu'on fait de la musique ensemble et, cette fois-ci, nous avons fait "Night Time in the Backyard", "I Can't Live Far From my Music" and "Hold Me In". Arto est un ami et aussi un partenaire musical. Ensemble, nous faisons toujours de la musique.

R. S. (S&C) : Penses-tu que Sem Nostalgia soit plutôt un disque brésilien ou international ?
L. S. : C'est un disque qui est très brésilien mais qui est aussi du reste du monde. Peut-être est-ce la raison pour laquelle les gens hors du Brésil peuvent apprécier les chansons, en particulier celles en anglais. Je crois aussi qu'avec internet, les distances se sont resserrées, tout le monde peut avoir un accès à tout, tu peux lire les magazines publiés dans d'autres pays, etc.


R. S. (S&C) : Pourquoi chantes-tu en anglais (alors que, précise Russ, Lucas a demandé à réaliser cette interview en portugais) ?
L. S. : C'est comme ça. Il y a des chansons en anglais sur chacun de mes disques, peut-être parce que l'anglais est très présent dans la culture brésilienne. Les gens regardent des films en anglais, ils écoutent des bouts de chansons en anglais. L'anglais a un son que j'aime, qui est présent dans la vie de mes amis, de mon fils qui apprend l'anglais à l'école. Et dans le cas de ce disque quand je parlais à Arto de faire de la musique, on fait toujours de la musique en anglais. Ensemble, nous n'avons jamais fait de chanson qui ne soit pas en anglais. C'est aussi à propos de la place de la mélodie. En anglais, les mots ont beaucoup de phonèmes, c'est donc beaucoup plus facile de trouver une petite mélodie. C'est pour ça que nous avons fait "Who Can Say Which Way ?". En portugais, c'est beaucoup plus difficile.

R. S. (S&C) : Travailles-tu sur un nouvel album ?
L. S. : Oui, j'ai fini de l'enregistrer et nous sommes en train de le mixer. Si tout va bien, il devrait sortir en janvier prochain.

R. S. (S&C) : OK, maintenant pour comprendre tes influences, pourrais-tu nommer cinq artistes contemporains qui t'aient influencé ?
L. S. : Céu, Curumin, Hurtmold, Gui Amabis, Do Amor...

R. S. (S&C) : Et cinq classiques ?
L. S. : Jorge Ben, Tom Zé, Novos Baianos, Nação Zumbi, Dorival Caymmi.

C'est déjà ça, non ? En attendant que je lui fasse une demande d'interview et qu'il veuille bien accepter !

__________________________________

* Ce n'est pas tout à fait exact puisque, si je possède bien ses deux premiers disques, je n'ai pas le CD de son album dub, 3 Sessions in a Greenhouse, qu'il offre en téléchargement gratuit sur son site, Diginois.

samedi 3 septembre 2011

Les Mémoires Luso-Africaines de Gui Amabis


Comment réaliser une œuvre intime, inspirée de l'histoire familiale tout en s'ouvrant aux autres et en les invitant à y participer pour lui donner une portée nationale ? C'est ce qu'a essayé de faire Gui Amabis avec Memórias Luso-Africanas, son premier album solo. Cet acteur clé de la scène pauliste actuelle s'est souvenu des récits de sa grand-mère pour interroger son identité complexe et traduire cette histoire en musique. Ce n'est pas tout à fait un hasard si nous évoquons cet album aujourd'hui. En effet, après avoir successivement consacré deux textes à Criolo puis Lucas Santtana, il nous semblait une coïncidence amusante de les retrouver tous les deux participant à un même projet, cet album de Gui Amabis. Et comme le Nó Na Orelha de Criolo, cet album est offert par son auteur en téléchargement gratuit (mp3 320kbps) !


Cette confrontation à la mémoire familiale, inspirée des récits de sa grand-mère maternelle d'origine portugaise, Firmina dos Prazeres Machado, a donné une source d'inspiration à Gui Amabis, lui qui ne se voit pas mener une carrière en son nom. Cette grand-mère était une excellente conteuse et c'est quand elle a commencé à perdre la mémoire que Gui a pu mesurer l'importance de ces histoires, et celle de leur transmission. La matière était si forte que celui qui n'était jusqu'alors qu'un homme de l'ombre, certes essentiel mais en retrait, a ressenti l'impérieux besoin de mener à terme ce projet. "J'ai compris que ces musiques sont le miroir de ce que je suis génétiquement et culturellement",  confiait-il à Rolling Stone.

Avoir des ancêtres portugais et africains nourrit une saga familiale. Mais c'est le lot commun de millions de Brésiliens qui possèdent de telles racines combinées. L'histoire familiale et intimiste de Gui Amabis incarne également celle du Brésil. Ainsi entend-on Gui, sur le premier titre gratter là où ça fait encore mal : "E pensar em meus pais e meus avós/ Que sou dois inimigos em um só". C'est le seul titre qu'il chante et toute la violence de l'histoire de son pays y résonne : penser à ses parents et ancêtres lui fait réaliser qu'il a en lui les deux ennemis en une seule et même personne !

Vous l'aurez compris, il ne faut pas attendre des Memórias Luso-Africanas un disque léger. C'est une œuvre introspective grave. Il ne faut pas non plus y chercher l'expression musicale des racines lusophones et africaines du Brésil. Non, Gui Amabis est un acteur central de cette jeune scène musicale de São Paulo*, là où même les traditions régionales prennent l'accent électro et la cadence digitale. Souvent, ces dernières années, ce sont justement des artistes issus de cette scène pauliste (avec un axe tendu vers Récife qui fonctionne à plein) qui auront rencontré, parmi tous leurs compatriotes, le plus grand succès international. Peut-être parce que leur musique est plus accessible et moins exotique, plus proche de nous tout en gardant un attrait venu d'ailleurs. La figure emblématique de cette nouvelle génération originaire de São Paulo est bien évidemment Céu. On la retrouve présente sur cet album, chantant deux titres et faisant les chœurs. Et pour cause, elle est l'épouse de Gui Amabis. Ensemble, ils avaient déjà monté le groupe Sonantes, également distribué en Europe, puis Gui avait produit Vagarosa, deuxième album de Céu.

Parce qu'il préfère être en retrait et, aussi, parce qu'ouvrir ce projet à d'autres voix permettait d'élargir le propos familial de Gui à l'histoire nationale, il a passé quelques invitations pour aboutir à ce générique somptueux. Outre sa femme Céu, on retrouve comme annoncé les participations de Criolo et Lucas Santtana. Tulipa Ruiz, révélation 2010 au Brésil avec son premier album Efêmera, vient également interpréter deux titres. A signaler enfin la présence de Tiganá, jeune chanteur bahianais particulièrement investi dans l'héritage africain des musiques de son pays.

Outre les chanteurs, les musiciens présents sur le disque sont tous des figures omniprésentes de cette scène pauliste : de Curumin à Regis Damasceno, en passant par Thiago França. Une clique que l'on retrouve également en ordre dispersé sur les albums de Criolo et Lucas Santtana présentés ces derniers jours.


Parce qu'il a beaucoup composé pour le cinéma et la télévision, la musique de Gui Amabis s'appuie beaucoup sur les atmosphères. Il dit d'ailleurs avoir composé celle-ci comme s'il s'agissait d'un film. Memórias Luso-Africanas est une œuvre exigeante et grave. Sa seule respiration est interprétée par Tulipa Ruiz. Une chanson où Gui dit avoir voulu mettre une touche caribéenne quand je n'y entend guère qu'une pop légère et joliment ciselée. Quant à "Orquidea Ruiva" interprété par Criolo, il déclare avoir composé un morceau qui sonne "presque comme du rock arabe" ! Fi des comparaisons improbables, cet album s'inscrit effectivement dans la veine creusée par la scène pauliste et délivre aussi ses moments de grâce, comme sur "Doce Demora" chantée par Céu. Le genre de musique brésilienne susceptible de plaire au public orienté pop indie même si on peut préférer le samba, non ?


Gui Amabis, Memórias Luso-Africanas (2011) (mp3 320kbps)

1. "Dois Inimigos"
2. "Orquídea Ruiva (feat. Criolo)"
3. "Sal e Amor (feat. Tulipa Ruiz)"
4. "Swell (feat. Céu)"
5. "Ao Mar (feat. Tulipa Ruiz)"
6. "Doce Demora (feat. Céu)"
7. "O Deus que Devasta Mas Também Cura (feat. Lucas Santtana)"
8. "Imigrantes (feat. Tiganá)"
9. "Para Mulatu (feat. Criolo)"
10. "Fim de Tarde"

Pour se faire une idée, avant que vous ne téléchargiez l'album, voici trois chansons interprétées sur scène par respectivement Criolo, Céu et Lucas Santtana...

A voir Criolo (Doido) dans cet extrait, on comprend mieux le pourquoi du Doido...





_______________________________

* Dans la famille Amabis, j'ai d'abord connu Rica, son frère, auteur il y a une dizaine d'années de Sambadelic. Un album qui parvenait à se hisser à la hauteur de son titre, mêlant traditions brésiliennes et électro, s'appuyant tout particulièrement sur des rythmiques drum and bass. Rica Amabis que, ceci dit au passage, on retrouvait à la programmation sur un tire du Sem Nostalgia de Lucas Santtana ("Recado pro Pio Lobato").

vendredi 2 septembre 2011

Lucas Santtana, Sem Nostalgia, ou la contrainte sublimée


Sorti il y a déjà deux ans au Brésil, Sem Nostalgia, le quatrième album de Lucas Santtana, vient enfin de trouver un label qui lui offre une diffusion internationale. Comme nous l'expliquions hier, il s'agit de Mais Um Discos, minuscule label londonien dédié aux musiques brésiliennes contemporaines. On est ravi de constater que la critique semble d'emblée enthousiaste et on ne s'étonnera qu'à moitié qu'un plumitif britannique qualifie son approche de folktronic (alors que la décrire simplement comme électro-acoustique serait plus juste et moins mariolle).

Lucas Santtana est un artiste que nous suivons de près depuis son premier album, Eletro Ben Dodô, sorti en 2000 et que nous avions classé sans hésitation aucune parmi les dix disques majeurs sortis en ce début de troisième millénaire. Aussi, dès la sortie de Sem Nostalgia, nous sommes nous empressés de le chroniquer pour dire tout le bien qu'on en pensait. Je reproduis donc ce texte, enrichi de nouvelles illustrations et simplement expurgé de quelques considérations sur un gecko, redoutable prédateur, qui essayait de bouffer un papillon de nuit sur le plafond de ma terrasse pendant que j'écrivais  :

Sem Nostalgia, le nouvel album de Lucas Santtana 

Lucas Santtana est probablement un des secrets les mieux gardés de la musique brésilienne contemporaine. Espérons que Sem Nostalgia, son quatrième album sorti il y a quelques semaines, trouve enfin un public à la mesure du talent de son auteur. Lequel choisit ici de se confronter au format le plus exigeant de la musique brésilienne : voix et guitare, voz e violão.



Manifeste Afro-Tropicaliste du Troisième Millénaire

Quelqu'un qui explique qu'en tant que guitariste, James Brown et Jorge Ben ont eu la plus "grande importance dans la formation groovesque de ma main droite", a déjà tout compris. Bahianais devenu Carioca d'adoption, Lucas Santtana est un musicien complet, alliant formation classique et pratique pop. En 2000, Eletro Ben Dodô, son premier album, avait mis la barre très haut. Placé sur la liste des 10 meilleurs albums indépendants de l'année par le New York Times, les débuts de Lucas Santtana permettaient, selon l'anthropologue de la musique Hermano Vianna, de "repositionner la musique pop de Salvador dans la ronde océanique de l'Atlantique Noir, à laquelle tous les nouveaux batuques digitaux sont connectés"*. Vianna allait même plus loin dans le dithyrambe en écrivant que "Eletro Ben Dodô est le meilleur disque de pop africaine jamais enregistré au Brésil (le Africa-Brasil de Jorge Ben étant évidemment hors-concours) et pourrait devenir une référence par la pop contemporaine de nombreux pays d’Afrique, à commencer par sa version yoruba de James Brown (qui est digne de Fela live au Shrine)"** . N'en jetez plus ! Pourtant Eletro Ben Dodô est bel et bien tout ça.

Un coup d'essai, coup de maître qui projetait les germes du Tropicalisme (à savoir la capacité à tout digérer pour produire une synthèse cohérente) en plein dans notre troisième Millénaire. Par son histoire familiale, Lucas Santtana est d'ailleurs intimement lié à ce mouvement artistique des années soixante. Lucas Santtana n'est pas un "fils de", comme peuvent l'être ses copains Moreno ou Davi Moraes, mais c'est tout de même son père, Roberto, qui présenta Gilberto Gil à Caetano Veloso dans les années soixante, rien moins que la recontre initiatrice du mouvement. Et s'il n'est pas "fils de", il est le neveu de Tom Zé, l'autre figure essentielle du Tropicalisme (un lien de parenté qu'il ne découvrit cependant que sur le tard).

Plus encore, dans la lignée de cet autre grand post-tropicaliste, Carlinhos Brown, Lucas Santtana avait choisi de mettre l'accent rythmique sur sa musique, s'appuyant sur la riche tradition percussive bahianaise. Eletro Ben Dodô reste encore aujourd'hui un véritable manifeste.

Exercice de style et subversion de la contrainte

Sem Nostalgia est un disque construit exclusivement autour de la voix et de la guitare-nylon. Le lexique de base de la musique brésilienne, un exercice qui aura laissé les plus grandes œuvres, de Dorival Caymmi à João Gilberto. S'attaquer à ce format, s'est se confronter directement à tout un pan du patrimoine, de la même façon qu'en jazz on impose son style personnel à l'épreuve des standards.

Mais quelqu'un d'aussi brillant que Lucas Santtana n'allait pas se contenter de sortir un banal disque acoustique. Son exercice de style a de plus hautes ambitions. Il lui faut subvertir la contrainte. Effectivement, outre le chant de Lucas, tous les sons sur ce disque ont bel et bien été joués sur une guitare : point de basse mais des lignes de basse jouées sur la 6 cordes, point de batterie ni tambours mais des percussions sur le corps de l'instrument. Mais pas seulement. La guitare, ce sont aussi des sons samplés et retriturés, à l'image de ce "Super Violão Mashup", en ouverture de l'album, qui malaxe des bribes instrumentales de Dorival Caymmi, Baden Powell, João Gilberto, Jorge Ben ou Gilberto Gil. Si les oreilles fines peuvent s'amuser à les essayer de les reconnaître dans ce jeu de collage, le sens d'une telle démonstration de mashup semble plutôt être de se placer sous les meilleurs auspices tout en brouillant les pistes, se les approprier pour mieux les détourner. Humble mais qui ne s'en laisse pas compter.


Sur l'album, les seules exceptions à la guitare sont quelques sons d'insectes, captés sur le terrain et, parfois, ré-arrangés par la suite. Sons de la nature, sons d'ambiance. A la façon du très serein "Natureza n°1 em Mi Maior" qui clôt le voyage. L'ambition est de créer une texture sonore complexe, où l'on retrouvera quelques échos du dub qui avait donné sa direction à l'album précédent de Lucas Santtana, Three Sessions in a Greenhouse.

On retrouve également sur l'album le goût de Lucas Santtana pour l'univers des jeux vidéo. Cela pourrait sembler anecdotique si ce n'était au contraire significatif, ludique mais pas gratuit. De la même façon que sur Parada de Lucas, son deuxième album, on retrouvait un morceau intitulé "Teclado Casio Vulgar". Ici, il s'agit de "O Violão de Mario Bros", rappelant que la richesse de la musique brésilienne tient aussi dans son habilité à sophistiquer des éléments populaires ou, inversement, rendre populaire des complexités savantes.

Enfin, tout conceptuel qu'il soit, ce Sem Nostalgia n'oublie pas pour autant l'émotion en chemin, comme en témoigne par exemple le doux "Ripple of the Water", ou les 3 titres co-signés avec Arto Lindsay. Qu'il s'agisse de ses propres compositions, ou de la belle reprise du "Amor em Jacumã", de Dom Um Romão, par sa concentration sur l'essentiel, sa cohérence, Sem Nostalgia est l'œuvre de la maturité pour son auteur.

Artiste de son temps, adepte du Do It Yourself, Lucas Santtana a bien intégré les problématiques de la diffusion de la musique à l'époque du www. Aussi son précédent album était-il (et est toujours) disponible en libre téléchargement sur le propre site de l'artiste, Diginois. En outre, il s'y exprime en authentique blogueur, l'alimentant quotidiennement. De même, Sem Nostalgia sort sur la toile avant d'être en magasin. Son auteur semble avoir compris que l'essentiel est d'atteindre à la notoriété. Car, comme bien souvent quand un musicien reçoit les éloges de la critique et de ses pairs, cela est souvent synonyme d'un manque de reconnaissance publique. Lucas Santtana est ainsi un grand espoir confiné à une relative confidentialité.

O.C. (20 juillet 2009)

J'avais oublié dans ce texte de souligner que le charme de la musique de Lucas Santtana tient aussi à son indolence, sa façon très loose de se poser sur le rythme, oublié de préciser que, quand il ne part pas dans des délires saccadés à la "Super Violão Mashup" ou "O Violão de Mario Bros", c'est son album le plus apaisé. Oublié aussi d'indiquer que près de la moitié des morceaux sont en anglais, ce qui rétrospectivement prend une résonance particulière avec sa signature sur Mais Um Discos. S'il chante en anglais, il n'y perd pas son âme et cela devrait au moins lui permettre de toucher plus aisément le public international.

Depuis la mise en ligne de cette chronique, il y a deux ans, une vidéo réalisée par Emílio Domingos et Gregório Mariz est venue illustrer un des titres les plus accessibles de l'album, "Cira, Regina e Nana".

Si l'édition anglaise de Sem Nostalgia est présentée avec une pochette différente, elle possède en outre l'intérêt d'offrir en bonus "Voices and Guitars", un mix de morceaux ayant influencé l'album.


Enfin, bonne nouvelle, Sem Nostalgia figure déjà en tête des World Music Charts Europe. Un grand album qui devrait permettre à son brillant auteur d'obtenir la reconnaissance qu'il mérite.

______________________________________

* "Eletro Ben Dodô reposiciona a música pop de Salvador na roda oceânica do Atlãntico Negro, à qual todos os novos batuques de computador estão conectados".
** "E o melhor disco de pop africano jamais gravado no Brasil (Africa Brasil, de Jorge Ben, o "Ben" de "Eletro Ben Dodô", é obviamente hors-concours) e poderia tornar-se referência para o pop contemporâneo de muitos países da Africa, começando pela versão iorubá de James Brown (que é digna de Fela Kuti ao vivo no Shrine)". La version yoruba de James Brown est une allusion à la reprise de "Doin" it to Death" par Lucas Santtana, reprise où Ramiro Musotto met le feu au berimbau.

jeudi 1 septembre 2011

"Super Violão Mashup" de Lucas Santtana : clip et 45 Tours pour la sortie européenne de l'album Sem Nostalgia


On a envie de dire : c'est pas trop tôt ! Sorti en 2009 au Brésil, l'album Sem Nostalgia de Lucas Santtana a enfin droit à une sortie européenne. Qu'un des plus brillants musiciens de sa génération ne jouisse pas d'une notoriété plus conséquente demeure un des grands mystères de ce bas monde.


Il a fallu pour cela qu'un petit label se mette de la partie. Le label Mais Um Discos*, fondé à Londres en 2010 par le DJ Mais Um Gringo (!), n'a encore que deux disques à son catalogue. Sem Nostalgia et Oi! A Nova Musica Brasileira !, une compilation présentant une quarantaine de groupes brésiliens contemporains, la plupart complètement inconnus au bataillon en dehors de leur pays, même par moi. Son credo : "The label releases music from Brazilian artists who fuse styles, disregard genres and irritate purists".

Nous reviendrons sur une présentation de l'album demain mais aujourd'hui nous nous contenterons d'évoquer le titre choisi en single, "Super Violão Mashup". Un clip réalisé par Rafael Mellin accompagne le lancement du disque par Mais Um Discos. Ce clip nous montre Lucas Santtana en arbitre d'une battle de danseurs : Frank Ejara et Bárbara Lima. Ils sont, paraît-il, parmi les street dancers les plus reconnus du Brésil. L'utilisation presque abusive du split screen trouve sa cohérence quand on écoute le morceau et qu'on comprend comment il a été créé.


Que Lucas Santtana ait l'opportunité de réaliser un clip est une aubaine, le choix de ce morceau-là n'en est que plus étonnant. Comme nous le verrons demain, Sem Nostalgia est un album entièrement dédié au couple guitare-voix. Ce qui n'exclut pas quelques arrangements avec la technologie. Ainsi "Super Violão Mashup" est un instrumental réalisé avec Gustavo Lenza et Lucas Martins, uniquement construit à partir de samples des guitares de Dorival Caymmi, Jorge Ben, Tom Zé, les Novos Baianos, Gilberto Gil ou Baden Powell, etc. Appelez ça un tour de force ou une brillante expérimentation, vous aurez quoi qu'il en soit bien du mal à reconnaître les sons originaux.


Pour soutenir le lancement de Sem Nostalgia, son quatrième album, Lucas Santtana viendra en Europe pour une mini tournée passant par Londres, Amsterdam, Lisbonne. Il semblerait qu'il n'y ait aucune date française de prévu, hélas. En attendant, comme tous ses compatriotes musiciens, Lucas Santtana se produit beaucoup sur scène. Ainsi, dimanche dernier à Salvador, il partageait la scène avec Davi Moraes, autre acteur de cette scène qui a intégré les percussions bahianaises à ses expérimentations soniques...

A suivre demain, une chronique de Sem Nostalgia...

____________________________________

* Mais Um Disco est rattaché à la structure Kartel regroupant et coordonnant divers labels indépendants, dont Soundway...

jeudi 16 décembre 2010

Manifeste Afro-Tropicaliste du IIIe Millénaire : Eletro Ben Dodô de Lucas Santtana (Les 10 du Millénaire, 9/10)

Avant-dernière étape de notre série sur les albums qui ont compté (au moins pour moi) pendant cette première décennie du nouveau millénaire. Alors que son dernier album Sem Nostalgia, déjà chroniqué ici, vient d'être sélectionné par la Revista Bravo!, dans son numéro de décembre 2010, parmi les dix meilleurs disques brésiliens de ce début de XXIe siècle, nous préférons revenir vers ses débuts et son premier album, EletroBenDodô.

Dans la chronique de Sem Nostalgia, je qualifiais Lucas Santtana de secret le mieux gardé de la musique brésilienne. Car s'il jouit d'une évidente reconnaissance critique, son travail reste encore confidentiel.

Quelqu'un qui explique qu'en tant que guitariste, James Brown et Jorge Ben ont eu la plus "grande importance dans la formation groovesque de (s)a main droite", a déjà tout compris. Bahianais devenu Carioca d'adoption, Lucas Santtana est un musicien complet, alliant formation classique et pratique pop. Eletro Ben Dodô, a mis la barre très haut. Placé sur la liste des 10 meilleurs albums indépendants de l'an 2000 par le New York Times, les débuts de Lucas Santtana permettaient, selon l'anthropologue de la musique Hermano Vianna, de "repositionner la musique pop de Salvador dans la ronde océanique de l'Atlantique Noir, à laquelle tous les nouveaux batuques digitaux sont connectés". Vianna allait même plus loin dans le dithyrambe en écrivant que "Eletro Ben Dodô est le meilleur disque de pop africaine jamais enregistré au Brésil (le Africa-Brasil de Jorge Ben étant évidemment hors-concours) et pourrait devenir une référence par la pop contemporaine de nombreux pays d’Afrique". 

Un coup d'essai, coup de maître, qui projetait les germes du Tropicalisme (à savoir la capacité à tout digérer pour produire une synthèse cohérente) en plein dans notre troisième Millénaire. Par son histoire familiale, Lucas Santtana est d'ailleurs intimement lié à ce mouvement artistique des années soixante. Lucas Santtana n'est pas un "fils de", comme peuvent l'être ses copains Moreno Veloso ou Davi Moraes, mais c'est tout de même son père, Roberto, qui présenta Gilberto Gil à Caetano Veloso dans les années soixante, rien moins que la recontre initiatrice du mouvement. Et s'il n'est pas "fils de", il est le neveu de Tom Zé, l'autre figure essentielle du Tropicalisme (un lien de parenté qu'il ne découvrit cependant que sur le tard).

Plus encore, dans la lignée de cet autre grand post-tropicaliste, Carlinhos Brown, Lucas Santtana avait choisi de mettre l'accent rythmique sur sa musique, s'appuyant sur la riche tradition percussive bahianaise. Et même s'il revendique des influences plus larges et générationnelles, tels le Mangue Bit du Pernambouc ou D2 de Rio, son inspiration provient des racines et des fruits de Bahia.  Eletro Ben Dodô reste encore aujourd'hui un véritable manifeste qui arpente Salvador de part en part, d'Itapoã ("Itapoã @no 2000") au Candeal ("Domingo no Candeal"). Il cite les blocos du carnaval, tels les Muzenza, Ilê Ayiê, les Apaches do Tororó, l'afoxé Filhos de Gandhi pour mieux enraciner sa musique dans tout ce qui fait pulser Bahia.

Pour étoffer la bande-son de ce premier album, Lucas Santtana s'est entouré de brillants musiciens : Davi Moraes et Pedro Sa (guitares), Ramiro Musotto, Gustalvo di Dalva et Marcos Suzano (percussions) ou Carlos Malta (flûtes et saxo), sans oublier la production de Chico Neves qui concourt à projeter allègrement Lucas Santtana dans la Bahia du troisième Millénaire.

Si Lucas Santtana s'avère fin mélodiste, auteur de "refrains qui collent aux oreilles comme du chewing-gum" (dixit son propre site internet), il gratte en même temps des rythmiques déchaînées sur sa guitare-nylon. En guise de défi, il nous donne aussi sa vision du funk en reprenant le "Doin' In the Death" de James Brown, à la sauce bahianaise bien sûr, où c'est le berimbau qui pose le groove, véritable morceau de bravoure du regretté Ramiro Musotto. 

Tout simplement brillant.

Lucas Santtana, "Doin' in the Death", EletroBenDodô (2000) mp3 320 kbps

Pour poursuivre l'éloge, le jeune homme s'est trouvé deux parrains de choix, Tom Zé et Hermano Vianna, qui ont écrit chacun un essai sur EletroBenDodô et sa portée... Je vous les livres tels quels. Et je vous avouerai que je n'ai pas tout compris de celui de Tom Zé, assez hermétique. Et s'il avait été en français, je ne l'aurais pas compris pour autant !

De Tom Zé, retenons néanmoins cette belle allusion au pouvoir du rythme, qui est aussi celui d'Eros, le tout évoqué dans le style caractéristique assez délirant de son auteur : "On connaît le leader d'un disque en écoutant quel est l'instrument qui ressort au mixage, le guitariste, la bassiste, le chanteur... Le leader de ce CD est Eros. On a coutume de dire - en l'occurrence dans la Bible - que l'univers commence avec le son : au commencement était le son, livre tant, verset tant... Ici, l'artiste commence à changer la Bible : au commencement était le rythme. Saint-Lucas, chapitre 2/4, verset 4/4. Et le rythme est le ventricule direct d'Eros. Le rythme est la prière du matin d'Eros. Je ne vais pas exagérer pour ne pas perdre en crédibilité (sic !!!, ndla) mais nous avons là un artiste. Habemus".

Quant à Hermano Vianna, ce n'est bien sûr pas parce que Lucas reprend un titre de son frère Herbert Vianna (du groupe Os Paralamas do Sucesso) qu'il lui tresse de telles louanges mais bien parce qu'en bon anthropologue de la musique brésilienne, il saisit tout à fait la longue portée d'un tel premier album.

Eletro Ben Dodô por Tom Zé
Na verdade, existem dois tus: um tu próximo e que mal se despregou do eu, e um tu mais longe, quase ele. Um forte não-eu. Lucas Santtana, por exemplo, está tão longe de mim que sua existência é minha morte. Sucessivas mortes o permitem, a esse tu-lá. Ouvindo neste cedê os hinos que foram feitos com palavras de rua, de areia, de lençóis, anoto que não são hinos da alma, porque as últimas morreram no começo de 1900.
Depois dos treze, quando Stravinsky assentou a Sagração, quer dizer, nos 14, já só lhes conhecemos as lápides. Uma delas nos contou a verdade: aqui jaz a última alma. Depois dessa, o homem começou a ser erigido sobre o ritmo. A humanidade não saiu perdendo, porque o ritmo não tem pecado, já que é um deus desidratado, e Deus tudo acolhe. Aqui são Lucas e sua geração, seus amigos e parceiros. Mas, de que útero eles nasceram?…
Em 1949, morreu o avô deles, uma Bahiaaldeia-incubadeira, faísca inculta e rica que em si mesma não se reconhecia: nesse ano um negro doutor, formado em Medicina, foi impedido de entrar no Clube Social Bahiano de Tênis.
O féretro chamou-se Auto da Glória e Graça da Bahia. Espichou-se pela Avenida Sete (e ao longo dela), entre a piedade, onde eu assisti, era dezembro, com a cabeça metida entre os cotovelos do povo adulto, perfilado em corredor polonês – ia até a Ladeira da Barra.
O carnavalesco (reclame a primazia) do sepultamento foi o professor Walter Ruy. Aquilo tudo a pés. Os funerais, que hoje terminaram em Lucas, prolongaram-se até esta madrugada, em diversos cordões de umbigo.
Por dentro desses cordões latejaram os Filhos de Gandhi, Seminários de Música, Escola de Teatro, Ilê Aiyê, Teatro Vila Velha de João Augusto, tropicália e uma canção chamada “Trio Elétrico”. Alguns carnavalescos, chefiados pelo Dr. Edgar Santos: Koellreutter, Widmer, Tudor, Cage, Mãe menininha. Outros carnavalescos, chefiados pelo menino preto de Dr. Moreira: Seu Rocha do Cinema Novo, o filho de Seu everton, o irmão de Irene, Conselheiro Cravo, Jorge Cacau e João Augusto Vila Velha. Ao todo, eram sete cordões na avenida. Eram sete cordões umbilicais.
E aí eles uteraram.
De forma que por tal e tanto fica dito que Lucas não começam onde nós começamos nem onde nós terminamos. Não começa nunca. A minha geração entrou na música para-quedando no bonde em disparada, incomodando muita gente que reclamou e se queixou. Eles, não: Lucas nascem na música. De uma polissemia-polimicrotonalsemia, pra ser exato – de cordões de umbigo que se intercomunicam. Lucas e seus parceiros.
Observações ligeiras: Você conhece o dono do disco pelo instrumento que ressai na mixagem. O guitarrista, o baixista, ou o cantor… Aqui neste de Lucas Santtana, o dono do CD é Eros. Dizem – no caso, a Bíblia -, que o universo começou com o som: no princípio era o som ; livro tal, versículo tanto. Aqui , o artista começa mudando a Bíblia: primeiro é o ritmo. São Lucas, capítulo2/4, versículo 4/4. E ritmo é o ventrículo direito de Eros. Ritmo é a oração que Eros reza de manhã. Não vamos exagerar no argumento para não perder a causa. Mas aqui há um artista. Habemus.

Eletro Ben Dodô por Hermano Vianna
Lucas Santtana fez o favor de facilitar a vida de quem escuta, dança e pensa “Eletro Ben Dodô”, seu disco de estréia. Não é preciso nem indentificar os sons sampleados em cada faixa para saber o que está acontecendo. A canção “E muito mais” fornece a descrição geográfica básica e explícita do território musical no qual o disco habita: dub; Chelpa Ferro; irmãos Cavalera; família D2; mangue bit; candomblé. E muito mais que pode ser resumido no seguinte verso: “meu lance é muito barulho,viu?”
Até ai, aparentemente, nenhuma novidade, e muito barulho mais, é o ponto de partida inescapável para quem deseja fazer música pop de qualidade e importãncia estética no Brasil hoje. Só que o lance de Lucas Santtana é diferente, por um primeiro motivo fundador: todo o barulho é reprocessado e redefinido a partir de um ponto de vista/audição que sintetiza os últimos 50 anos de música eletro e acústica da cidade da Bahia û, do mundo sonoro/urbano de Salvador e seu recôncavo.
A Bahia e o Brasil precisavam de um disco como “Eletro Ben Dodô”.
É claro: os sinais de outras sínteses podiam ser escutados em muitos lugares e ocasiões. Só para citar um exemplo: o samba-de-roda de São Braz, no epicentro tradicional do Recôncavo Baiano, é tocado agora com guitarra elétrica. Não se pode mais dizer que o barulho da eletricidade não seja também tradicional. Nininho, o guitarrista de São Braz, tocou no histórico trio Tapajós, nos anos 60, transmitindo as lições que havia aprendido na viola do seu pai para a linha evolutiva pop-carnavalizante inaugurada por Dodô e Osmar. Portanto, Lucas Santtana não descobriu a roda. Apenas botou a “roda”(do samba e de todos os outros barulhos) para girar mais depressa e percorrer novos caminhos, o que criou uma síntese mais clara e radical.
Na “roda não há hierarquias. Todo mundo pode entrar na roda, se conectar » á roda ( não hea exatamente um mundo para sempre fora da roda, e aroda não pode ficar “apertadinha” ). Todo mundo pode ocupar o centro da roda, e redefinir o seu futuro. Lucas Santtana está agora no centro da roda e pode reposicionar, sutil mas precisamente, o lugar que todos os componentes da roda ocupam. Mais: “Eletro Ben Dodô” reposiciona a música pop de Salvador na roda oceânica do Atlântico Negro, a qual todos os novos batuques de computador estão conectados. Depois desse disco, vai ser impossível escutar a axé-music ou a anti-axé-music com os mesmos ouvidos.
Sempre imeginei como seria bom que existisse na Bahia uma estaçnao de rádio educativa inteiramente dedicada ao pop africano e sua diáspora rítimica. “Eletro Ben Dodô” parece ser produto de uma realidade histórica paralela, onde essa minha rádio imaginária sempre tivesse existido e desse continuidade a um ambiente de intercâmbio cultural tão criativo quanto aquele que existia em Lagos e Salvado sr no sec. XIX.
É bom que fique bem claro: “Eletro Ben Dodô” é o melhor disco de pop africano jamais gravado no Brasil ( áfrica Brasil, de Jorge Ben, o Ben de “Eletro Ben Dodô” , é obviamente hoursconcours) e poderia tornar-se referência para o pop conteporâneo de muitos países da Africa, começando pela versão iorubá de James Brown ( que é digna de Fela Kuti ao vivo no Shrine). Mas não exatamen-te pela influência direta do afro-beat ou do mbalax.
O mais africano de Lucas Santtana é produto da história do pop baiano pós-trio-elétrico, onde todos seus excessos e firulas estão reduzidos ao exencial da africanidade: o groove.
Em “Eletro Ben Dodô”, os barulhos e o barroquismo sonoro se colocam a serviço do groove, da pulsação contínua e hipinótica, que neste disco soa quase sempre como um toque de candomblé. Na definição de Amiri Baraka, o groove é o “mesmo mutável” (não cust ja nada lembrar: a roda é um círculo, é a cobra que morde o próprio rabo), a redundância grávida de inovação (mas onde aquilo que é novo nunca se descola do conjunto). Os grooves criados para “Eletro Ben Dodô”, pelo método cada vez mais rigoroso e detalhista do produtor Chico Neves, justapõem- em suas mínimas células rítmicas- elementos díspares de décadas de experimentaçnoes musicais em Salvador: do primeirogrito da guitarra baiana á primeira aula de Hans Joaquim Koellreuter ; do primeiro encontro de Caetano Veloso com Gilberto Gil ao primeiro encontro de Raul Seixas e Marcelo Nova; do primeiro baile funk da liberdade á primeira caminhada Axé; do primeiro ensaio de Neguinho do Samba com a bateria do Olodum ao primeiro hit de Luiz Caldas. E muito mais. O muito mais ( mesmo a bossa nova “dos” Paralamas do Sucesso ganhou o groove surdo do sambão, aqui “carioca”) é ˚mais uma garantia de que a Bahia é só o início da conversa. “Eletro Ben Dodô”, sabendo que todo bom festejo é- ao mesmo tempo- regional e planetário, canvida todo mundo para aumentar a roda.