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mardi 9 novembre 2010

Adobró et Diminuto, ou comment deux albums ne font pas un double...

Carlinhos Brown est quelqu'un qui ne fait jamais les choses à moitié. On attendait la sortie imminente de son nouvel album et, comme il n'est jamais avare de surprises, il nous en offre deux d'un seul coup. Et reconnaissons qu'il y a une vraie cohérence à avoir scindé ses nouvelles chansons en deux albums différents. En effet, Adobró et Diminuto sont deux projets complémentaires. Sur Adobró, les percussions occupent le devant de la scène, on y retrouve le Brown festif, le guide du Carnaval de Bahia, tandis que sur Diminuto, c'est le versant plus intimiste et acoustique qui s'exprime.

Ceux qui suivent la carrière de Carlinhos Brown auront probablement remarqué le type de critiques qui accueillaient en général ses albums : brouillons, dispersés, trop touche-à-tout, en manque d'une vraie cohérence. C'était parfois injuste et, à côté de ces remarques, il y avait aussi de vraies louanges. Mais peut-être, en adoptant cette approche double-face, cherche-t-il à remédier à ce travers qui lui fut reproché. On pouvait aussi, comme c'était mon cas, apprécier au contraire la variété des styles et des inspirations sur un même album. C'était finalement la patte de Brown, sa versatilité, sa capacité à faire feu de tout bois...

Il ne faut pourtant pas trop s'étonner de cette option de sortir deux albums. C'est presque devenu une mode au Brésil. On se souvient, en 2006, de Marisa Monte, sa comparse Tribalista, sortant simultanément Universo ao meu redor et Infinito particular. Puis ce fut au tour de Zeca Baleiro, en 2008, avec O Coração do Homem Bomba - Vol. 1 & 2. Ou encore Moska, Nina Becker etc., et bien sûr Maria Bethânia qui, l'an dernier, avait choisi de séparer  ses nouvelles chansons en deux albums aux couleurs distinctes, Tua et Encanteria.

Si on peut comprendre la démarche, on se souviendra pourtant que le format du double-album se prête bien à la diversité de styles. S'il existe des doubles qui possèdent une vraie unité, comme par exemple le Bitches Brew de Miles Davis, fruit de sessions intenses et qui donnèrent encore, malgré les coupes, suffisamment de matière pour ce format long, on lui opposera les albums de The Clash, London Calling et Sandinista, carrément triple-LP, qui brillaient justement par leur capacité à passer du coq à l'âne... Et que dire de l'album blanc des Beatles ? Leur White Album n'est pas autre chose qu'un génial inventaire de tout ce qui pouvait s'inventer quand on est touché par la grâce de la créativité. Pourtant George Martin est même allé jusqu'à dire que cela aurait gagné à être concentré sur un seul disque. Ce à quoi Paul McCartney opposait un définitif : "c'est quand même le White Album des Beatles !!!". Et, bon sang, il a raison ! Et Stevie Wonder ? Heureusement qu'on ne lui a pas demandé de brider son génie au moment de sortir Songs in the Key of Life !

Et puisque nous parlons double-albums, il y a une coïncidence qui fait des messages de l'Elixir un involontaire, mais heureux, jeu de "marabout d'ficelle". Cette fois-ci, la coïncidence est que, juste avant les deux disques de Brown, nous ayons parlé de Speakerboxxx/The Love Below. Où le partage des tâches entre Big Boi et Andre 3000, chacun son disque, incarnait encore une troisième voie dans la manière d'envisager l'exercice. Sans compter que par leur durée, chacun de ces disques était un double-album en soi. Et où celui d'Andre 3000 revenait à ce principe de diversité comme essence de ce format long.

Pour revenir à Brown, cette vogue au Brésil de l'option des deux albums homogènes signerait-il l'arrêt de mort de ce foisonnement éclectique auxquels sont propices les double-albums ? Les mauvaises langues diront surtout que deux albums se vendront  toujours plus cher qu'un double-album... Pour encore une dizaine de jours, l'argument ne tient pas pour Carlinhos Brown puisque je rappelle que Diminuto est en téléchargement gratuit, jusqu'au 19 de ce mois sur le site de Natura, mécène du projet. Et c'est toujours au vinyl qu'il fait référence pour décrire sa démarche par la métaphore suivante : "nous nous sommes enfermés à trop vouloir faire des musiques à succès, je veux parier sur la Face B, sur les nouveaux rythmes"...

vendredi 5 novembre 2010

Dos-à-dos, face-à-face : Speakerboxxx/The Love Below de Outkast (Les 10 du Millénaire, 4/10)

Le passage de Big Boi par la France nous donne l'occasion de reprendre notre série Les 10 du Millénaire, à savoir une sélection très subjective des albums qui m'auront le plus marqué depuis le passage à l'an 2000. Et, incontestablement, Speakeboxxx/The Love Below, le double album d'Outkast rentre dans ce palmarès.

Il se trouve que j'en avais justement fait une critique très positive lors de sa sortie. C'est toujours amusant de redécouvrir avec le recul ce que l'on a écrit à chaud. Inutile de préciser que c'est une épreuve qui peut être douloureuse. A relire aujourd'hui cette chronique, on ne trouve par exemple nulle mention de "Hey Ya". On pourra me reprocher de n'avoir pas eu le nez creux mais je n'avais effectivement pas soupçonné un seul instant que le morceau ferait un tel carton... Un tube, un vrai. Rétrospectivement, si The Love Below, l'album d'Andre 3000 est celui qui m'avait le plus enthousiasmé à l'époque de sa sortie, porté par l'effet de surprise et son côté expérimental, à la longue, avec les années, ce sont finalement quelques titres de Big Boi sur Speakerboxxx, que j'écoute encore le plus volontiers. Ce qui démontre finalement l'incroyable richesse de ce double album.

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En quelques albums, de Southernplayalisticadillacmuzik à Stankonia, Outkast, le duo d’Atlanta, a su brillamment conjuguer le hip-hop le plus créatif au succès commercial. En réponse aux rumeurs de séparation, Speakerboxxx/The Love Below a été un des événements de la rentrée musicale de septembre. Une éclatante réussite, et même mieux, à boire et à manger en rations généreuses (deux albums pour le prix d’un), morceaux raffinés et gros beats roboratifs. Leurs divergences artistiques ont fourni à Big Boi et André 3000 la base et le principe général du projet : un double-album sous la forme de deux disques distincts, un parfait recto-verso directo-versatile. Imaginons un instant John Lennon et Paul McCartney, à force de conflits, pratiquer la scission des Beatles pour, chacun dans son coin, composer sa face de la galette en vinyl et y exposer sa vision du songwriting. C’est ce qu’ont réalisé les deux lascars, leurs George et Ringo n’étant plus que docile software. On voit parfois de jeunes groupes se partager l’affiche d’un disque pour réaliser ce que l’on appelle un split album. C’est ce que fait Outkast, sauf qu’ici c’est peut-être une façon de retarder la séparation, le split. En se renvoyant ainsi dos-à-dos dans une saine émulation, Outkast a-t-il su faire fructifier de la plus créative manière qui soit leur incompatibilité de vue, ou bien n’est-ce que la position de départ des duellistes avant l’affrontement ?

Leurs différences ne datent pas d’hier, c’est même de cette confrontation qu’est née l’originalité du duo, la reconnaissance de leurs individualités : Big Boi, le bad boy, André 3000, le dandy. Quand ce dernier s’est lancé dans la peinture, Big Boi a mis en branle un élevage de pitbulls, quand l’un se déclare végétarien, l’autre s’enturbanne d’un nuage de fumée de marijuana. Ces deux-là s’étaient néanmoins créés un territoire commun, marqué de leur patte, et illustrant à merveille, pour ceux qui avaient encore un doute, les propos de George Clinton : "le funk est l’ADN du hip-hop". Le rap d’Outkast puisait à la bonne vieille source P-Funk pour engendrer l’élan et la substance de leurs hymnes festifs, leur recette gagnante.

C’est encore de la marmite-matrice P-Funk que sortent les titres les plus dansants de Speakerboxxx, l’album de Big Boi. Contrairement à ce que pourraient imaginer nos amis brésiliens, ce Boi n’a rien à voir avec le bœuf, ni avec la grande fête agraire dont il est la vedette, le Bumba Meu Boi. Non, Big Boi, lui, "tape le bœuf" avec ses ordinateurs et balance un gros son boombastic. Big Boi la joue directe et pousse les curseurs dans le rouge : le rap a besoin de grosses basses, de bons beats et de speakers costauds, des enceintes capables de supporter ces fréquences et le volume. Pas plus qu’il ne se lasse du funk, Big Boi endosse une nouvelle fois la panoplie gangsta du bad boy et ne se lasse pas de jouer le mac, mais à la différence de ses confrères, ce pimp-là possède une conscience sociale : funky mais pas idiot.

Il est assez rare aujourd’hui de voir les artistes en général et hip-hop en particulier, changer de formule alors que celle-ci cartonne. C’est pourtant ce que fait André 3000 sur The Love Below, partir en vrille dans toutes les directions : jazz, drum’n bass, pop. Avec un panache digne de Prince (mais une virtuosité moindre). Il s’introduit en crooner accompagné de cordes soyeuses. Puis embraye en faisant strider une guitare avant d’enchaîner sur un tempo jazz avec piano et cuivres. Le reste à l’avenant. Notre joli cœur s’offre également un duo avec la charmante Norah Jones, et un autre avec Kelis, la petite tigresse du R&B. Versatile donc, au point qu’on ne puisse plus parler là de rap.

L’originalité et la prise de risque engendrent toujours de la pression. Ainsi Dré, qui privilégie ici le chant au rap, a tellement craint de décevoir ses fans qu’il en récolta quelques nuits d’insomnie. C’est après tout la condition de la créativité de se remettre en question, mais le conformisme l’asphyxie et il faut un courage certain pour s’en affranchir sans craindre le ridicule. André 3000 s’émancipe et se rêve maintenant avec des musiciens. Au début des 90’s, rappelons-nous, DC Basehead, par exemple, faisait figure d’hurluberlu dans le milieu parce qu’il rappait en s’accompagnant à la guitare. Même si la pratique instrumentale s’est développée depuis lors, qu’André 3000 prenne lui aussi la six cordes reste quelque chose de peu courant dans le rap. Il n’a d’ailleurs pas l’intention d’en rester là. De même que Q-Tip ou Mos Def ont entrepris de suivre un enseignement de jazz auprès de Weldon Irvine, il vient de se mettre au saxophone et à la clarinette et envisage de s’inscrire dans une école de musique pour étudier la composition. Il possède déjà une belle maîtrise qui lui permet de jongler ici avec les styles en faisant montre d’un brio certain. Des écoutes répétées révèleront au fur et à mesure les surprises cachées et les bonnes trouvailles de cet album.

Si la Face B est matériellement obsolète avec l’objet CD, le concept demeure. La façade reste conforme à leur marque de fabrique alors que l’autre versant révèle un côté plus expérimental et aventureux : Outkast avance dos-à-dos, face à face.

O.C. 
(article initialement paru dans
Cultures en Mouvement n°63, déc. 2003)

jeudi 4 novembre 2010

Big Boi, un maestro du flow en concert à Paris

Pour la première fois en France sans sa moitié d'Outkast, Big Boi sera en concert demain, 5 novembre, à l'Elysée Montmartre... S'il se présente sans son compère, c'est qu'il vient présenter Sir Lucious Left Foot: The Son of Chico Dusty, son album solo : une des grosses tueries de l'année. Funky à mort, avec toujours ce flow hallucinant, incroyable dans sa façon de trouver sa cadence en se promenant sur le beat.


Le plus étonnant dans cette affaire n'est pas que Big Boi se présente seul ou ait enregistré un album solo, après une quinzaine d'années de vie artistique commune, on comprend aisément son envie. Il n'y a aucune embrouille avec Andre 3000. Non, le plus étonnant, c'est que ça lui ait pris trois ans pour le sortir. Et l'explication en est même carrément stupéfiante : c'est encore une fois le manque de flair des maisons de disque. Qu'un type comme Big Boi, après les millions de disques vendus avec Outkast, n'ait pas les coudées franches laisse pantois... "Jive Records m'a dit que mon album était une oeuvre d'art mais qu'il ne savait pas quoi en faire. Je suis donc passé chez Def Jam. Et maintenant Jive essaie d'empêcher Dre de figurer sur mon album. Nous ne pouvons pas être ensemble sur une chanson".

Antwan "Big Boi" Patton aurait même tendance à se fâcher lorsqu'il évoque le sujet : "c'est juste de la pure sutpidité. C'est un business stupide, une politique stupide. Laissez-moi vous dire que ça fait déjà trois ans que Jive Records a "Shutterbug" dans ses tiroirs. Et "General Patton" aussi, depuis trois ans. Vous vous rendez compte ! Ils m'ont dit de faire une reprise du "Lollipop" de Lil Wayne ! J'adore cette chanson, c'était même ma préférée quand elle est sortie. Mais comment pouvez-vous me dire d'aller reprendre le style d'un autre MC ? Comment peux-tu ne serait-ce qu'oser ouvrir la bouche pour me dire ça ! C'est le pire manque de respect que l'on m'ait jamais montré. C'est pour ça que j'ai quitté Jive. Et la seule chose honorable qu'ils aient fait, c'est de m'y avoir autoriser".

Alors en attendant un nouveau projet d'Outkast, peut-être en 2011, si "3 Stacks" (aka Andre 3000) ne peut pour ces raisons contractuelles partager le micro sur l'album de Big Boi, rien ne l'empêche d'œuvrer à la prod'. Ce qu'il fait par exemple sur ce titre où c'est Yelawolf,  jeune artiste très tatoué, qui est le principal guest.


Et si vous ne pouvez assister au concert de l'Elysée Montmartre, vous pourrez toujours l'écouter sur le site de la Red Bull Music Academy. Doit-on y voir une coïncidence avec son nom d'artiste, le boi étant synonyme de bull en portugais... Transition idéale pour le message de demain !