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samedi 16 octobre 2010

Teresa Cristina, ou la discrétion d'une belle personne

De ce côté-ci de la planète, le début d'automne est peut-être la saison la plus propice au samba. Entre ce bel été indien et les signes avant-coureurs du froid qui vient, ce petit pincement au cœur des jours qui décroissent, le mélange d'allégresse et de mélancolie qui le caractérise est le véhicule idéal pour se laisser porter léger en savourant l'instant... Alors ces dernières semaines, c'est en boucle, presque sans pouvoir m'en défaire, que j'ai écouté Clementina de Jesus, Candeia, Paulinho da Viola et, pour la nouvelle génération, Teresa Cristina.

De ces trois figures historiques du samba, Paulinho da Viola est le seul à être encore parmi nous. Et dès lors qu'il s'agit de l'évoquer, un trait de son caractère mérite d'être relevé, son incroyable modestie. Une tendance à se mettre en retrait pour mieux valoriser ses partenaires. Il a trouvé en Teresa Cristina une digne héritière qui partage avec lui ce trait de caractère, cette délicatesse.

Teresa Cristina a commencé sa carrière en chantant dans les bars de Lapa, quartier bohème de Rio. Si son premier projet artistique fut de chanter Candeia (décidément, me direz-vous si vous passez par ici régulièrement !) car c'est à travers son engagement qu'elle pris conscience que "black is beautiful", ce qui lui permit de mieux se révéler à elle-même et dépasser les préjugés encore en vigueur dans ce Brésil de toutes les couleurs, son premier album fut dédié à l'œuvre de Paulinho da Viola.

Accompagnée de son groupe Semente, Teresa Cristina s'imposait comme une figure majeure du renouveau du samba, fidèle à la tradition sans être passéiste. En 2002, le double album A Música de Paulinho da Viola a fait d'elle la révélation du genre, élue meilleure chanteuse de samba de l'année. Ce disque de reprise a permis de redécouvrir un répertoire essentiel du samba (et de la musique brésilienne tout court) alors que les albums originaux de Paulinho da Viola n'étaient plus guère en vogue. Par nos temps d'apparence et de superficialité, il faut aussi dire qu'avec son look de vieux, type chemise aux tons pastel, il n'y a pas non plus mis du sien pour paraître au goût du jour. Ce qui est tout à son honneur.

"Je l'ai toujours beaucoup admiré, il a toujours été très présent dans mon répertoire. Paulinho da Viola est une personne appréciée de tous, où qu'il aille tout le monde va l'acclamer. Il est portelense, supporter du Vasco... ça nous fait beaucoup de choses en commun. Ces dernières années, il a traversé quelques épreuves et enregistrer ce disque a renforcé son importance dans la musique brésilienne. Peu d'artistes ont repris ses chansons et cela lui faisait penser que ses musiques n'étaient pas faites pour d'autres interprètes. Je suis doublement heureuse : d'abord parce qu'il a bien aimé mon disque et parce ça lui a fait réaliser que ses musiques conviennent à d'autres interprètes. D'ailleurs, je ne comprends pas pourquoi on ne lui a pas encore consacré un songbook".

En retour, elle a été adoubée de la plus belle manière par Paulinho da Viola qui lui tressait ce joli compliment : "elle est une figure jeune et captivante, une excellente chanteuse de samba. On a justement besoin d'artiste comme elle car, aujourd'hui, il n'y a plus grand monde qui sache interpréter le samba comme elle". Alors, on pourra bien jouer les puristes en objectant que ses reprises n'atteignent pas tout à fait la richesse des originaux, leurs mille nuances et petites subtilités, il n'empêche l'hommage de Teresa Cristina est une magnifique réussite. Fidèle dans l'esprit, retrouvant l'humeur de ces compositions, indémodables comme autant de standards.

Depuis ses débuts, Teresa Cristina a pris de l'assurance. Elle qui était toute timide sur scène et chantait les yeux fermés, s'y montre plus à l'aise et détendue. Pour avoir commencé tardivement sa carrière artistique, elle s'amuse d'être toujours considérée comme une "nouvelle artiste" : "le terme 'nouveau', quand on a quarante-deux ans est merveilleux".

La délicieuse Teresa Cristina possède donc ce trait commun avec Paulinho da Viola, une modestie non simulée. Elle a ainsi le chic pour se faire voler la vedette. Ou plutôt pour s'effacer devant les artistes invités. Aussi, pour rendre hommage à Paulinho da Viola, à son humilité et celle de Teresa Cristina, nous avons choisi une reprise du magnifique "Dança da Solidão" où elle invite Marisa Monte sur scène avec elle et où c'est elle qui se fait discrète pour l'accompagner.


Rappelons que Marisa, grâce à son incroyable notoriété, a largement contribué à diffuser le répertoire de Paulinho da Viola, reprenant un de ses titres sur pratiquement chacun de ses albums.  Elles sont donc ses deux plus belles héritières. Les deux femmes se connaissent depuis longtemps et leur admiration semble réciproque. Marisa Monte dit ainsi de Teresa Cristina : "elle est merveilleuse. C'est une vraie dévote du samba, qui va aux racines et y consacre des recherches. C'est une artiste intègre, une interprète sans affectation. L'exemple d'une histoire authentique". 


En revoyant ces images, je me dis en fait que l'essentiel n'est pas que Marisa mène la danse et que Teresa soit dans le coin, effacée, non, ce que capture ces images et qui en font le charme est cet enthousiasme collectif où la salle entière, plus que Marisa ou Teresa, chante à l'unisson ce morceau du début à la fin... C'est tellement irrésistible que je résiste pas à l'occasion d'en proposer une deuxième version où, cette fois-ci au moins, Marisa tend le micro à Teresa Cristina.


On connaît la rengaine : ah, s'il y avait un peu plus d'amour envers son prochain en ce bas monde. Ajoutons que s'il y avait aussi un peu plus de modestie, d'espace et de respect offerts à l'Autre, le monde serait infiniment plus doux à vivre. Aussi c'est une immense qualité que cette discrétion que l'on retrouve partagée par Paulinho da Viola et son héritière Teresa Cristina. La marque d'une belle personne.

lundi 4 octobre 2010

Au-delà du samba ? : la polémique Nei Lopes / João Cavalcanti


On a pu lire ces derniers jours dans la presse brésilienne* un article de Nei Lopes qui se montrait assez virulent quant au premier projet solo de João Cavalcanti, le fils de Lenine, en dehors de son groupe Casuarina.

Nei Lopes y réagissait vivement à un autre article de Leonardo Lichote qui présentait le projet du jeune homme, paru quelque temps auparavant (O Globo, 29 août) et intitulé "Seguindo a própria trilha, muito além do samba" . Ce que l'on pourrait traduire par "suivant son propre chemin, bien au-delà du samba". A quoi il répond par "Além do samba ? Pra quê ?". Au-delà du samba ? Pourquoi ?

Nei Lopes est quelqu'un qui sait de quoi il parle. Compagnon de route de Candeia, il est en effet un sambiste reconnu, "authentique". Compositeur mais aussi interprète. Il a ainsi signé quelques albums fantastiques avec Wilson Moreira, dont A Arte Negra de Wilson Moreira e Nei Lopes (1980). Surtout, il présente en outre la caractéristique rare d'être également un écrivain aux ouvrages ambitieux. "Même si, dit-il, chez moi c’est le sambiste qui paie les factures de l’écrivain"... Nei Lopes est l'auteur, entre autres, de Kitábu, o livro do saber e do espírito negro-africanos (2005), Partido-alto, samba de bamba (2005), Enciclopédia Brasileira da Diáspora Africana (2004), Sambeabá: o samba que não se aprende na escola (2003), Novo Dicionário Banto do Brasil (1999), O Negro no Rio de Janeiro e sua tradição musical (1992). Et en parcourant les titres (je n'en ai malheureusement encore lu aucun), on comprend que toute son œuvre, celle d'un essayiste et historien, est axée sur l'étude des cultures afro-brésiliennes.

C'est une longue route et s'il suit lui aussi son propre chemin, celui-ci toujours sera guidé par le samba. Au début des années soixante-dix, Nei Lopes était donc aux côtés de Candeia dans son combat contre la commercialisation des écoles de samba. Le combat de Candeia se traduisit par sa sortie, en 1975, de la Portela et la fondation du GRANES Quilombo, une nouvelle école de samba prônant un retour aux valeurs fondatrices et l'affirmation de la richesse des cultures afro-brésiliennes. Nei Lopes fut ainsi l'auteur, avec Wilson Moreira, du dernier samba-enredo, "Ao povo em forma de arte" auquel assista Candeia avant sa mort, lors du carnaval de 1978. Lecteurs fidèles, notez bien qu'ici-même, cela fera très prochainement le thème d'un article assez développé sur le génial Candeia : j'y travaille...

A lire l'article Nei Lopes, on a ainsi l'impression que se rejoue sous nos yeux, dans le Brésil de 2010, la vieille querelle qui opposait, dans les termes de Candeia, ceux de "dentro" à ceux de "fora". Ceux du dedans contre ceux du dehors.

"Cet article (celui de Lichote pour Globo, ndla) évoque le lancement pop d'un jeune chanteur qui, durant quelque temps, à la tête d'un groupe de samba originaire du Lapa carioca, vendait sa camelote en tant que sambiste, s'est fait un petit nom et, maintenant, cherche à se détâcher de cette étiquette pour aller 'du rock au tango', ces formes tenues comme d'un univers plus ouvert" **.

Détail qui tue : il ne cite même pas son nom !

A sa sortie, nous aurons très probablement l'occasion d'évoquer ce projet de João Cavalcanti, pour ce qui sera probablement un album intéressant. Des invités comme Lucas Santtana, Davi Moraes ou Pedro Miranda laissent en effet présager d'une musique ouverte, brassant les styles. Ce qui est, rappelons-le, devenu une des caractéristiques de nombreuses musiques brésiliennes, digérant en de luxuriantes synthèses ses influences, aussi diverses soient-elles. N'est-ce pas, après tout, le principe de l'Anthropophagie culturelle ? Et Papa Lenine en est assurément une des plus inspirées incarnations contemporaines.

Le motif de la colère de Nei Lopes est pour autant tout à fait justifié. Elle tient à des inquiétudes pour lui bien légitimes quant au futur du samba, inquiétudes qui ont pour cause "la diabolisation de la culture afro-brésilienne par un agressif activisme politico-religieux qui, aujourd'hui, forme des nuages sombres dans le ciel de notre perspective culturelle.
D'où la question : comment sera le futur du samba, à l'écart des iPods et des smarphones, sans accès aux canaux de radiodiffusion, et au cœur d'un feu croisé entre la citoyenneté hip-hop et le fondamentalisme gospel ?"***.

Ce que décrit Nei Lopes, c'est l'intolérance dont font preuve les églises évangéliques à l'égard des cultures afro-brésiliennes, c'est leur peu de couverture médiatique. C'est, pour élargir le propos, le ressentiment d'une minorité qui a l'impression d'être dépouillée de sa culture. L'histoire du Brésil est très différente de celle des Etats-Unis, pourtant, en filigrane, n'est-ce pas, le manichéisme en moins, le vieux principe du "white boy who stole the soul" qui se dessine à travers les propos de Nei Lopes ? Bien sûr, les choses sont plus complexes dans un pays où, comme le dit Lopes, "le racisme s’est organisé pour nier l’existence du racisme au Brésil" ou, ironie de la chose, c'est Candeia qui a parfois été considéré comme "xénophobe", au sens de raciste anti-blanc !

Dans cette polémique, n'est-ce pas également ce principe de la street-cred' que fait ressortir Nei Lopes ? La querelle entre Candeia et la direction de l'école de Samba de la Portela portait justement sur ce point, le fameux conflit entre les gens de dedans, dentro, et ceux du dehors, fora. Les premiers sont les acteurs et représentants authentiques du samba, originaires du quartier où est installée l'école. Les autres sont ceux qui viennent simplement s'y encanailler ou se l'approprient à des fins commerciales. Cette distinction sous-entend que seuls les premiers possèdent la légitimité du samba, la légitimité de la "rue", du morro. Concédons que cette distinction, si elle a sa pertinence idéologique, peut cependant être sourde aux purs critères artistico-esthétiques. N'est-ce pas injuste de reprocher à de jeunes gens menant la vie de bohème dans les nuits de Lapa de remettre au goût du jour un patrimoine menacé d'oubli ? Ce d'autant que le "bohème" a toujours eu un rôle sociologique essentiel dans la circulation des formes culturelles d'un milieu à l'autre, véritable charnière à l'intersection de deux mondes. Et, dans le cas du samba, ce serait aller un peu vite en besogne et oublier l'influence considérable, dans les années trente, de Noel Rosa, pour ne citer que lui, dans l'adoption du samba par le pays tout entier. D'ailleurs, João Cavalcanti, "fils de" pas dupe, a toujours pris les devants pour justifier son approche : "il n'est pas nécessaire de naître et grandir dans le morro pour avoir la légitimité de jouer cette musique".

On pourra ne voir dans cet accrochage qu'une fausse polémique, il révèle néanmoins les tensions d'un pays qui n'a pas exorcisé tous ses démons. On pourra toujours dire de Nei Lopes qu'il est un rabat-joie alors qu'il ne fait que tenir son rôle de gardien du temple, digne héritier de Candeia et de son combat.

Aussi y a-t-il quelque ironie à ainsi entendre notre jeune João Cavalcanti interpréter, pour l'anniversaire de la délicieuse Teresa Cristina, l'emblématique "Dia de Graça" de Candeia. Avec ce samba, Candeia dénonçait l'aliénation du Noir brésilien et invitait celui qui n'était "roi" que le temps d'un éphémère carnaval avant de retourner à sa favela, à s'affirmer le reste de l'année en retrouvant sa fierté.


Sur Casuarina, présentation du groupe et du revival samba dont il est un fer de lance ainsi que chronique de leur concert à Lavérune (juillet 2010)...

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* La Revista Musica Brasileira reprenait le 27 septembre un article publié initialement dans O Estado de São Paulo, le 25.
** "Tal matéria tratava do lançamento pop de um jovem cantor que, durante algum tempo, à frente de um grupo de samba do universo da Lapa carioca, vendeu seu peixe como sambista, fez um nomezinho, e, agora, procura descartar-se do rótulo para ir "do rock ao tango", essas formas tidas como de universo mais amplo".
*** "Uma outra inquietação sobre o futuro do samba tem por motivo a satanização da cultura afro-brasileira por parte da truculento ativismo político-religioso que hoje forma nuvens sombrias no céu de nossa perspectiva cultural.
Então, a pergunta: como será o amanhã do samba, fora dos Ipods e smartphones, sem acesso à concessão de canais de radiodifusão, e no meio do fogo cruzado entre a cidadania hip-hop e o fundamentalismo gospel ?".