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mardi 11 janvier 2011

Où Codona transgressait les codes esthétiques d'ECM...


On pourrait présenter "Mumakata" de Codona par une énigme : quel est le point commun entre tous les instruments présents sur ce titre ? Comme indice, je vous dirais seulement que certains ne verraient dans cette caractéristique commune qu'un défaut à corriger. Pour cette raison, rarement un morceau publié par ECM aura à ce point été en rupture frontale avec l'esthétique très marquée du label... Je vous laisse écouter avant de dévoiler la réponse.


Avoir exhumé, il y a quelques jours, Hear & Now de Don Cherry m'a incité à me replonger dans le premier album de Codona, trio que Don Cherry formait avec Collin Walcott et Naná Vasconcelos. Un nom construit à partir de la première syllabe de leurs prénoms : Co-Do-Na. Ensemble, entre 1979 et 1983, ils ont enregistré trois albums. Cette trilogie aux albums simplement intitulés Codona 1, Codona 2 et Codona 3, fait partie des réussites indémodables de ECM. Elle vient d'ailleurs d'être rééditée en coffret il y a deux ans.

Initié par Collin Walcott, Codona est une véritable rencontre entre trois grands musiciens, au point qu'elle sonne comme une évidence alors qu'ensemble, ils inventent une musique, certes baignée d'influences variées, qui ne ressemble à aucune autre. Il est d'ailleurs probable que le trio aurait poursuivi son aventure commune si Collin Walcott n'avait pas trouvé la mort, en 1984, dans un accident de voiture alors qu'il tournait en Allemagne.

Pour être tout à fait franc, je n'ai encore jamais écouté le dernier volet de cette trilogie. J'aime principalement le premier album et certains titres du second. Sur ce projet comme dans leurs carrières respectives, Collin Walcott, Don Cherry et Naná Vasconcelos conjuguaient le langage du jazz aux musiques du Monde à une époque où le terme de world music n'était pas encore entré dans l'usage. Et d'ailleurs leur musique n'aurait jamais pu être associée à de la world. Ils jouent du jazz, improvisent. En les écoutant, on sent la spontanéité, la connivence, le plaisir, la complicité qui les unit. Leur musique possède des vertus à la fois apaisantes et euphorisantes, c'est dire la qualité de cet élixir !

Notre trio est composé de multi-instrumentistes brillants qui utilisent des instruments plutôt inhabituels dans le jazz. Ancien élève de Ravi Shankar, Collin Walcott joue bien entendu du sitar, des tablas, mais aussi du dulcimer et de la sanza. Naná Vasconcelos est aux percussions et au berimbau. Quant à Don Cherry, il joue bien sûr de la trompette mais aussi du n'goni.

Ce premier album est composé de longues pièces où l'influence indienne est la plus manifeste, d'un medley "Colemanwonder" mêlant deux titres d'Ornette Coleman à un de Stevie Wonder, et donc de ce titre plus afro qu'est "Mumakata". Le rythme s'y emballe et où personne n'est en reste. Redoutable. A vrai dire, c'est mon préféré, celui que je réécoute volontiers ces derniers jours. Après l'avoir beaucoup écouté, il y a une vingtaine d'années lorsque j'avais acheté le vinyl, je l'ai redécouvert avec plaisir.

Coïncidence, hier matin, je le faisais découvrir à mes étudiants du Département d'Etudes Soniques, une des filières de l'Institut Supérieur de Funkologie Positiviste où j'enseigne, établissement élitiste aussi mystérieux que le Palace of the Dogs, où il faut montrer patte blanche (ou carte bleue) pour être admis. Je leur posais la même question qu'en introduction de ce message, quelle est la particularité commune des instruments de "Mumakata" ? Ils ont séché.

Et vous, avez-vous deviné ?

Tous les instruments... grésillent. Sur "Mumakata", alors qu'ils chantent tous les trois, Collin Walcott joue de la sanza, Don Cherry du doussou n'goni et Naná Vasconcelos est diabolique sur son berimbau.


Dans ce cours, j'utilisais justement "Mumakata" comme morceau emblématique du grésillement. Si, selon notre conception classique, il s'agit d'un défaut, d'un véritable parasite que l'on doit éliminer, dans d'autres traditions, ce grésillement vient enrichir le son d'un instrument. Parfois qualifié d'effet mirliton, il est universel et on trouve sa trace dans pratiquement toutes les cultures. Le musicologue André Schaeffner, notamment dans Origine des Instruments de Musique - Introduction ethnologique à l'histoire de la musique instrumentale, a ainsi décrit l'importance de ces effets, obtenus par divers procédés et dont le rôle consiste à poser un masque sur la musique. Le son ainsi brouillé, flou, "sali", gagne en épaisseur, et vient conférer à la musique une dimension insolite, parfois surnaturelle.

On peut alors s'interroger sur la démarche de nos trois brillants compères, visait-elle à prendre le contre-pied des codes esthétiques prônés par Manfred Eicher ? Apôtre d'un son clair et froid, il décrivait celui d'ECM comme "le plus beau après le silence". En troublant le son avec ce festival de grésillements, ont-ils cherché à titiller leur hôte ou, simplement, à lui offrir un peu de la chaleur afro qui manquait à son catalogue ?

Ce "Mumakata" est vraiment terrible. Il est recommandé par le Dr. Funkathus comme élixir d'une incroyable vertu.

mardi 4 janvier 2011

Don Cherry et son karma, "in a positive way"

Pour commencer l'année sous les meilleurs auspices, outre hélas le fait de revenir à un régime "maigre", nous devrions peut-être travailler notre karma. Qu'est-ce à dire ? Qu'il faut accomplir de bonnes actions sans rien attendre en retour, désintéressé. Ce sont les seules qui puissent avoir une influence positive sur notre karma. Le karma est une notion avec laquelle je ne suis pas du tout familier et, pourtant, cela fait quelques semaines que je prévoyais de vous offrir les bienfaits d'un titre de Don Cherry, extrait de Hear & Now, où il parle de cela, de son karma.


La pochette est des plus avenantes, à moins qu'elle ne soit dissuasive, question de goût. Don Cherry y apparaît comme une réclame vivante sur les bienfaits du yoga. En chaussettes, assis dans la position du lotus, il sourit franchement. Joyeusement serein. Sans craindre un seul instant le ridicule. Le disque date de 1977 et, franchement, on s'en douterait. Il y a un côté baba qu'on n'aurait plus osé afficher ne serait qu'une paire d'années plus tard. Il y a ce pull que porte Don Cherry. Du tricoté main. Modèle unique. Un peu étroit mais probablement fait sur mesure. Un pull qu'il devait particulièrement aimer puisque j'ai vu d'autres photos où il le porte et qu'il me semble également le reconnaître au dos de la pochette du premier album de Codona, le trio qu'il formait avec Collin Walcott et Nana Vasconcelos. Cette dernière photo étant en noir et blanc, un doute subsiste. Probablement le même. Un pull qui n'était probablement pas de trop pour se réchauffer dans les studios ECM où il se retrouvait avec ses deux compères.

Justement, j'écoutais beaucoup ce premier album de Codona quand j'ai découvert Hear & Now. Je me souviens l'avoir acheté au marché aux puces de Rome, en 1989, ou en 1990. C'est un pressage italien et son précédent propriétaire avait cru bon d'écrire au stylo bille "Palermo 82", dans un coin au verso. C'est un peu un de mes disques fétiches, ne serait-ce que pour y voir la mine réjouie de Don Cherry, même si je ne l'ai pas écouté depuis des années. 

Si Codona enregistrait pour ECM, Hear & Now est sorti sur Atlantic. Le disque a été enregistré à New York, en décembre 1976, dans les studios Electric Lady, créés par Jimi Hendrix. Narada Michael Walden est le producteur et il s'agit de sa première réalisation. La plupart des compositions sont signées par Don Cherry. Pour l'accompagner, on retrouve notamment Michael Brecker, Marcus Miller, Tony Williams ou Collin Walcott. Plus électrique que Codona, Hear & Now, s'appuie sur une rythmique assez groovy, tandis que la guitare de Stan Samole s'énerve et lorgne du côté de Santana. Récemment réédité en CD par Warner, il reçut quelques critiques exécrables, considérant notamment le son lourdingue, trop polissé, les arrangements prévisibles. Sur AllAboutJazz, Chris May va même jusqu'à écrire que si Spinal Tap avait été un groupe de jazz-funk, leur musique aurait probablement sonné ainsi ! Il suggère que Don Cherry l'aurait enregistré pour des motifs bassement commerciaux ! Ce qui est faire insulte à un homme comme lui, unanimement décrit comme un type bien. Narada Michael Walden, accusé de tous les maux par May, du genre "crimes contre la musique"*, a poliment pris la peine de laisser un commentaire pour rappeler que Don Cherry l'avait enregistré avec beaucoup de plaisir et que, mince, il méritait un peu de respect.

Il s'agit d'un album plus accessible que certaines périodes free de Don Cherry, comme lorsqu'il collaborait avec Ornette Coleman, doit-on le dénigrer pour autant ? Sur un site marchand qui le propose à 30$, il est décrit comme mystic exotics funky magical. C'est à peu près ça.

Si vous voulez apprécier cet album de Don Cherry, il vous faudra laisser tout votre cynisme au vestiaire. La beauté de cette musique, sa sincérité naïve ne se donnent qu'à ceux qui sont disposés à l'accueillir de toute leur innocence. Sur "Universal Mother", le titre proposé ici, quand Don Cherry lâche sa trompette de poche, c'est pour se lancer dans un spoken word où il évoque notamment son karma. Humblement, il confesse que c'est l'université de la vie qui lui a enseigné que, s'il faut travailler à rendre son karma positif, il faut aussi accepter le négatif. Vous pourrez trouver bien simple le propos mais je vous rappellerais la différence fondamentale qui existe entre ce que l'on croit savoir et ce que nous enseigne, comme le dit Don Cherry, "l'université de la vie".

Voici donc le cadeau du nouvel an proposé par le Dr. Funkathus, "Universal Mother", rippé sur un vinyl exhumé du fin fond de ma discothèque, couvert de vingt ans de poussière. 

Don Cherry, "Universal Mother", Hear & Now (1977) (mp3 320kbps, vinyl rip)