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mardi 5 juillet 2011

La Fièvre de Sly Stone


Alors qu'enfin la sortie d'un nouvel album de Sly Stone est confirmée, George Clinton vient de nous offrir parmi ses cadeaux, des morceaux à télécharger gratuitement (en mp3 320), une collaboration avec Sly Stone. Ce n'est certes pas un inédit puisque cette reprise de "Fever" figurait sur l'album de George Clinton & His Gangsters of Love, en 2008. Mais cette participation est en soi historique : c'était le premier enregistrement de Sly Stone depuis… une éternité ! Et ce n'est pas une surprise que ce premier enregistrement ait eu lieu avec Clinton, qui ne l'a jamais lâché et est toujours resté en contact avec lui pendant sa longue traversée du désert*.


"Participer à mon album est la première chose qu'ait enregistré Sly depuis... une éternité. Il s'est beaucoup amusé à chanter avec El DeBarge. Quelques chansons qu'on a enregistré étaient tellement bonnes qu'il voulait les garder pour lui ! Il a fait cette reprise de "Fever" et y a ajouté des paroles à propos du réchauffement climatique. Sa voix est toujours parfaitement juste. Et quand il utilise un vocoder, il le fait mieux que tous les types que j'ai jamais entendus. Sly m'a montré plein de trucs sur le chant, il m'a fait bosser encore plus dur".

Quoi qu'en dise George Clinton, de Sly Stone ne demeure qu'un maigre filet de voix vocodorisé. C'est notre première impression en découvrant cette version de "Fever". Avec "Fever", Little Willie John avait signé un titre incandescent. Tous ses interprètes avaient creusé cette même veine pour essayer de rendre cette ambiance de fièvre. Pas Sly. Il fait ce qu'il peut. Puis, on y repique, on réécoute et on se dit que Clinton n'a pas tort : aussi effacé et altéré qu'il soit, Sly est toujours juste.

Annoncé depuis plus d'un an, son nouvel album, simplement intitulé I'm Back, doit sortir le 16 août chez Cleopatra Records.
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* Peut-être même depuis sa participation à "Funk Gets Stronger (Killer Millimeter Longer Version)" sur l'album de Funkadelic, The Electric Spanking of War Babies, en 1981. Avec son compère Clinton, décidément. A cette époque, ils collaboraient sur ce qui allait être le dernier album de Sly, Ain't But the One Way. Et Sly était déjà passé de l'autre côté. Erratique.

vendredi 7 janvier 2011

Sly Stone : High comme Icare ?

"Les martyrs, cher ami, doivent choisir d'être
oubliés, raillés ou utilisés. Quant à être compris, jamais"
(Albert Camus, La Chute)

Il y a un an, pour vous souhaiter la bonne année, j'avais mis en ligne cette photo en noir et blanc de Sly hilare, en train de sauter. Mais jusqu'à ce que je la découvre, je n'avais jamais vraiment prêté attention à ses obsessions d'élévation.


Je connaissais bien sûr ses pochettes le montrant "en l'air", au zénith de son saut, celle High On You, et celle de Fresh la plus célèbre, souvent utilisée de façon emblématique dès lors que l'on évoque Sly Stone dans toute sa splendeur. Un indice à ajouter : un de ses plus grands succès s'intitule tout bonnement "I Wanna Take You Higher". Un autre de ses tubes, "Everybody is a star" : qui a-t-il de plus perché qu'une étoile ? Comment ne pas y avoir pensé plus tôt !

A l'époque où sortirent ces albums, en 1974 et 1975, Sly était déjà entré dans une phase tourmentée, ses années glorieuses étaient loin et le déclin une forme de routine. La Family Stone, malgré les réels liens familiaux d'une partie du groupe, avait changé de personnel et High On You pourrait même être considéré comme un album solo de Sly. Que les siens l'aient laissé en plan en dit long sur l'état des relations qu'avait entraîné les errements de leur leader.

Dès 1970, les choses commencèrent à ne plus tourner tout à fait rond. Alors que Sly et sa Family contribuaient à l'invention du funk, qu'ils venaient de triompher à Woodstock et, par leur mixité intégrale, incarnaient une forme d'idéal que seuls les plus enthousiastes auraient pu imaginer pouvoir se réaliser, Sly déclarait à un journaliste que leur prochain album serait "le plus optimiste de tous". Pourtant, comme l'écrit Greil Marcus, "quelque chose clocha. Sly commença à arriver en retard aux concerts ou à ne pas venir du tout. Ce qui provoqua des émeutes, dont une très violente à Chicago. Les représentations, quand elles avaient lieu, étaient souvent erratiques, colériques ou désenchantées. Le nouvel album ne venait pas ; il y avait des embrouilles avec les organisateurs ; des poursuites judiciaires ; des rumeurs de dissolution du groupe ; des rumeurs parlant de mauvaises drogues, de gangsters, d'extorsion, de menaces de mort. L'imprésario de Sly déclara que son client avait des dédoublements de personnalité" (Sly Stone : le mythe de Stagger Lee). 

Les Lois de la Patatras-physique
Tout corps s'élevant dans les airs est amené à se reposer, même s'il s'agit de celui d'un oiseau. Tout corps, je dis bien tout corps, à l'exception des satellites et autres engins envoyés dans l'espace, en orbite ou que sais-je, ce qui vous l'avouerez n'est guère courant. Mais vous pouvez être noble rapace, profil aquilin et vue perçante, tournoyant immobile en quête d'une proie, cigogne migratrice, long bec et plumage bicolore, flamand rose, parcourant les immensités célestes, toujours vous finirez par atterrir. Dans le cas de l'homme, puisqu'il ne sait pas voler, l'atterrissage est toujours une chute. Dans le cas de la gymnastique par exemple, cette réception au sol après moult acrobaties est même un critère déterminant d'appréciation de la performance. Que ce soit au sol, à la barre fixe ou sur un quelconque autre appareil, les juges attribueront une note conditionnée en grande partie par la façon dont le gymnaste finira sa prestation : saura-t-il se redresser pour saluer, verra-t-il son équilibre flageolant ? La chute serait même le lot commun si nos athlètes n'étaient pas des stakhanovistes de l'entraînement. Sly, lui, appartiendrait plutôt au monde des saltimbanques mais, au cirque également, l'acrobate doit saluer avec le sourire quand il retombe. Maintenant, imaginez-vous, à la place de Sly Stone à ce moment de l'Histoire : votre gloire est derrière vous, comment ne pas chuter dès lors que vous prétendez vous élevez.

Sans même rêver de voler, amortir la chute, bien se réceptionner, atterrir en douceur, tout cela est déjà un défi. Comme moi, vous avez peut-être vu ce bref film d'archive où, en 1912, Franz Reichelt se lance du premier étage de la Tour Eiffel pour faire la démonstration de son prototype de manteau-parachute...


... Et s'écrase comme une masse. Des images terribles. La première fois que je les ai vues, j'ignorais le dénouement du saut. Quelques années plus tard, en les revoyant, j'étais dès lors attentif à ses instants d'avant. Car l'histoire révèle que les essais n'avaient même jamais été concluants. Franz Reichelt convoqua malgré tout les journalistes à sa démonstration. Il monta sur une table et prit place sur un tabouret posé sur celle-ci, tout contre la rambarde. La trentaine de secondes qui s'écoule avant qu'il ne saute est d'une intensité incroyable. Bon sang, tous ses essais se sont terminés par des fracas et, malgré tout, il est sur le point de se lancer dans le vide. Plus que les images d'un fiasco tragique, on aurait aimer que l'Histoire conserve l'insaisissable : le tourbillon de ses dernières pensées, avant qu'il ne se jette.

Sly, lui aussi, va tomber de haut. Au figuré, cela représente bien un étage de Tour Eiffel. Car si la chute est lourde, c'est qu'il avait été porté, soulevé au-dessus de lui-même, au préalable. Des foules conquises, une jeunesse qui voit en lui "the great Reconcilier". Un costume bien sûr trop grand à porter. C'est la lucidité de Sly qui le fit plonger.

Pour Sly, plus dure sera la chute. Il n'est pas anodin que sa dépendance principale durant toutes ces années fut à la drogue dont la consommation entraîne, son effet dissipé, la plus forte sensation de descente, la cocaïne. Le down est d'autant plus dur que le high fut puissant.


Down comme Icare, dans quelle indifférence ?
Greil Marcus, dans son essai, le compare à Staggerlee où "Staggerlee est un homme libre, parce qu'il saisit sa chance et se moque des conséquences". Staggerlee, qui assassine gratuitement et cruellement Billy le Lion, incarne "un fantasme de liberté totale". D'où le fait qu'une partie de la population noire américaine s'identifie à lui, à travers ce fantasme dont il est porteur : "le dupe de personne, au service de personne, plus retors que le diable et hors de l'atteinte de Dieu".

Quand sort enfin l'album tant attendu, There's a riot going on, en 1971, au lieu de l'album "le plus optimiste de tous" annoncé, on découvre une œuvre crépusculaire, sombre. "C'est la confession d'un homme qui, ne s'exprimant pas seulement en son nom, a été piégé par des limites dont il n'aurait autrefois pas même admis l'existence, sauf pour ce qui est du respect : piégé par la drogue ; par la faiblesse d'un monde fondé sur le style ; par la répression qui conduit les hommes et les femmes noirs à la fuite, à l'exil, à la morgue ; par la superficialité des récompenses qu'une société blanche lui a offertes. Testament de l'oppression, la musique est, à la première écoute, elle-même oppressante" (Greil Marcus, ibid.). Marcus fait de Sly Stone un martyr lucide : "le paradoxe qui donne à Riot sa tension c'est que Sly sait que Staggerlee détient la clef de la vitalité aussi bien que celle du désastre".

Maintenant, on peut aussi se demander si la théorie de Marcus n'est pas finalement trop bien ficelée, comme une solution de facilité. Ou tirée par les cheveux. Personnellement, si je vois bien où il veut en venir,  je ne suis pas certain d'y avoir pleinement adhéré. Certes, on peut bien y trouver quelque pertinence mais cela me semble à la fois forcé et réducteur. Certes, Sly, comme Staggerlee, est tombé dans le piège de l'illusion d'une liberté. N'est-ce pas céder à une forme de déterminisme de les rapprocher ? Parce que Sly est Noir ? En cela, cette interprétation est profondément américaine. Après tout, Sly est américain et le symbole qu'il incarna de même...

Mais, de l'extérieur, vu de la France, de notre vieille Europe avec son antiquité et tous ses mythes, ne pourrait-t-on proposer une interprétation plus humble (en même temps que foncièrement funk-a-logique) du destin de Sly Stone ? Quant à sa pertinence, je vous en laisserais juge. Essayons voir...

Pour nous, ce sera l'allusion au mythe d'Icare, tout simplement. Comme lui, Sly s'est brûlé les ailes. C'est là le sens commun attribué au mythe dans son acception populaire. L'expression ne fait que rappeler les faits, laisse la porte ouverte aux diverses interprétations : Icare est-il pris par la fièvre des hauteurs, grisé et inconscient, traçant haut vers sa perte ? Ou défie-t-il les éléments, lucide quant au dénouement mais considérant que cette ivresse des cimes vaut malgré tout la peine ? Lucide, Sly l'a probablement toujours été.

Lucide certes, mais perturbé, son état d'addiction et de trouble psychologique est décrit par tous les témoins de l'époque. Jusqu'à sa disparition dans l'anonymat. De cette absence propice aux rumeurs. Une sorte de chute plus bas que terre pour qu'il soit ainsi absent aux regards.

Dans le mythe, Icare est enfermé avec son père Dédale dans le labyrinthe que celui-ci a construit. Pris à son propre piège, en quelque sorte. L'évasion passera par les airs quand Dédale fabriquera des ailes pour lui et son fils, avec des plumes collées sur leurs bras par de la cire. Icare s'approchera trop du soleil et sa chaleur fera fondre la cire. D'où sa chute. Sly aussi tombera de très très haut.

La métaphore d'Icare appliquée à Sly est alors à entendre dans son interprétation breughelienne, à savoir que la chute s'est déroulée dans une sorte d'indifférence générale, simple détail dans un coin de la toile...


Certes, les premiers écarts de Sly furent longuement commentés, il était à ce point devenu un symbole malgré lui que ses errances ne pouvaient passer inaperçues. Mais quand il était au fond du trou, qui s'en souciait ? Les titres de ses albums des 70's sortis dans l'anonymat laissent à penser qu'il essayait de se convaincre qu'il était encore attendu. Heard Ya Missed Me, Well I'm Back (1976) : du style, j'ai entendu dire que je vous manquais, ben me voilà de retour ! Back on the Right Track (1979) : de retour sur la bonne voie. Assez pathétique.

Puis il disparut complètement. L'absence est propice aux rumeurs les plus folles et celles-ci le donnaient zombie, junkie cramé, mort, ou au contraire toujours inspiré, qu'il décide seulement de revenir et il mettrait tout le monde d'accord. Le recul des années nous inciterait à pencher pour les premières hypothèses. Mais, comme le disait Camus des martyrs, Sly a-t-il alors été oublié, raillé, utilisé ? Oublié, à une époque certainement. Utilisé ? En forme d'hommage, quand Prince devint une star planétaire, à l'époque de Purple Rain, on ne peut qu'être frappé par des similitudes frappantes : la coiffure choucroute, les jabots, et cette musique qui balance entre le funk et le rock. Sly est alors au fond du trou.

Rêve-t-il encore qu'il vole quand il traverse ces années noires ? "Les rêves de vol sont interprétés comme la manifestation physiologique de troubles de l'équilibre. D'un point de vue psychologique, ces rêves sont généralement interprétés comme l'aspiration à résoudre une situation inextricable, ou à échapper à un poids accablant en adoptant un point de vue qui permet de se défaire de contraintes antérieures" (Encyclopédie des Symboles). La correspondance avec Sly est frappante.

Le vol onirique a ceci de particulier qu'il n'a pas besoin d'ailes. Comme l'écrit Gaston Bachelard dans L'Air et les Songes, "quand l'aile apparaît dans un récit de rêve de vol, on doit soupçonner une rationalisation de ce récit". Il cite l'Abbé Damian qui, en 1507, donnait son point de vue sur la question : "au fond, pour voler, on a moins besoin d'ailes que de substance ailée, que d'une nourriture ailante. Absorber de la matière légère ou prendre conscience d'une légèreté d'essence". Le brave Abbé Damian rationalise là ses échecs. Mauvais perdant. Il avait lui-même essayé de voler en se fabriquant des ailes de plumes, sauta du haut d'une tour et se fracassa les jambes en... tombant. S'il chut plutôt qu'il ne vola, c'était la faute au coq, un coupable qu'il désigna mesquinement un coupable. Selon lui, les plumes de coq qu'il avait utilisé pour confectionner ses ailes n'étaient pas propices au vol, en raison de la proximité de l'animal avec la basse-cour, et l'auraient au contraire comme aimanté vers le sol. L'Abbé a donc beau jeu de parler ensuite de "substance ailée"... Franz Reichelt, lui, n'a pas eu le loisir d'en commenter l'absence, lui qui n'avait pas non plus "absorbé de la matière légère"...

En même temps que je m'enfonce dans les profondeurs funk-a-logiques de cet essai sans savoir, tout près de son dénouement, si la chute m'attend ou si je retomberai sur mes pattes, incroyable coïncidence, je réalise que je suis en train d'écouter "Open Your Eyes You Can Fly" de Flora Purim, ce que je n'avais pas fait depuis un ou deux ans ! Avec pareil titre, comme qui dirait, l'inconscient est bien fait ! Sly ouvrait-il les yeux pour rêver ?

Reprenons ces mots de Bachelard : "le vol onirique est la synthèse de la chute et de l'élévation". Tout au long de sa carrière, Sly aura pratiqué l'élévation symbolique et la chute réelle. Où on sait que l'imaginaire collectif importe plus que les épreuves personnelles. C'est lui, cet imaginaire, qui a transcendé le sordide en martyr. Et si Sly a probablement foutu en l'air la moitié de sa vie, cette moitié-ci aura également contribué à écrire sa légende. Et s'il a traversé des abîmes qu'on ne souhaiterait pas à son pire ennemi, les graines qu'il a semé, dans l'effervescence ou la douleur, ont poussé par delà les limites établies. Dans la culture américaine contemporaine, le soleil n'est parfois que son simulacre, une bordée de sunlights sous lesquels ses héritiers n'ont plus besoin de se brûler les ailes pour décrocher la lune.

Mais fi de cette verbeuse hypothèse, fi de Staggerlee, fi d'Icare, ou de l'Abbé Damian, peut-être que le destin de Sly est-il de n'être jamais vraiment compris...

vendredi 8 janvier 2010

Sly, toujours High On The Funk

C'est assez frappant, quand y pense, de voir combien Sly a toujours cherché à s'élever, comme le montre les nombreuses photos le montrant saisi dans son saut. En l'air.

Sly a toujours été un malin, un type très intelligent mais le Dr. Funkathus soupçonne pourtant dans cette posture plus une manifestation de son inconscient que la mise en scène récurrente d'un concept d'élévation. Rappelons qu'à l'époque de cet album High On You, en 1975, cela fait déjà quelques années que le comportement de Sly était pour le moins erratique. Déjà, l'abus de certaines substances coupait Sly d'un pan de la réalité. Dès l'époque de There's a Riot Goin' On, en 1971, il était courant qu'il soit en retard pour les concerts, voire même absent.

Dans ces images, il est fait abstraction de la chute. Elle est le moment d'après, immédiatement d'après, mais que l'on ne voit pas. Et pendant longtemps, des années, on n'a d'ailleurs plus du tout vu Sly Stone. Une disparition qui alimentait toutes les rumeurs et fait désormais la légende du personnage.

Cette disparition a pris fin. Sly est revenu dans le monde des vivants et dans l'industrie du spectacle. Après le documentaire Coming Back for More, c'est un livre Thank You, The Story of Sly & The Family Stone, écrit par les jumeaux Edwin et Arno Konings, qui est annoncé.

Mais la nouvelle la plus étonnante, aussi la plus réjouissante, est que Sly a signé un nouveau contrat avec une maison de disques, le label Cleopatra Records, qui annonce un album pour l'été. Affaire à suivre...

PS : en fait, il n'est pas toujours fait abstraction de la chute. Le verso de la pochette de l'album High On You le montre d'ailleurs à quatre pattes. Toujours avec le sourire.

vendredi 1 janvier 2010

2010 High On The Funk

Bonne Année et Meilleurs Vœux !

Un seul mot d'ordre : en 2010, n'oubliez pas d'être High On The Funk !!!


Certes, à force d'être très high, Sly a fini par être beaucoup down...
Bon, on la refait.

Bonne Année et Meilleurs Vœux ! (Alternate Take)

Que 2010 soit aussi hip que Betty Davis...

mardi 20 octobre 2009

Sly Stone, un mythe dans la dèche ?

Ces derniers jours avait lieu la première de Coming Back For More, le documentaire de Willem Alkema consacré à Sly Stone. Une nouvelle actu pour le plus grand reclus de l'histoire du funk... Déjà, il y a quelques semaines, on apprenait qu'il avait, paraît-il, écrit une chanson pour Michael Jackson en vue de son prochain album. Un scoop quand on sait qu'il n'a rien écrit depuis une éternité...

Alors qu'il n'y a pas si longtemps, Sly vivait dans une belle demeure de la Napa Valley et paradait en chopper trois-roues, ses droits d'auteur continuant à lui garantir un train de vie confortable. La photo ci-dessous, où l'on aperçoit sa maison au fond du jardin semble en témoigner.

Malheureusement, sa situation s'est depuis considérablement dégradée. En août, un article du Guardian annonçait que le film d'Alkema révélait la situation précaire de Sly, réduit à aller d'hôtels minables en mobil-homes, depuis que son manager Jerry Goldstein avait cessé abusivement de lui verser ses royalties.

L'annonce de sa tournée en 2007 avait été la plus grande surprise que l'on puisse imaginer. A l'époque, un autre grand revenant, qui n'avait pas foulé les scènes de France depuis 34 ans, s'apprêtait à lancer une tournée : Polnareff ! Quand un artiste se retire, encore faut-il en connaître la raison. Dans le cas de Polnareff, je m'étais à l'époque mépris sur le motif de son exil américain. Alors tout gamin, j'ai cru qu'il avait du quitter la France pour avoir montré ses fesses sur une affiche. Je me souviens que l'image m’avait frappé, la nudité n'était pas courante sur les affiches à cette époque préhistorico-pompidollienne.

Infiniment plus funky que le booty de Polnareff, Sly... Avant d’aller plus loin, rappelons que le funk a sa propre trinité : James Brown, Sly et George Clinton. Clinton lui-même reconnaît volontiers que ce sont les deux autres qui l’ont inspiré. De Sly, il dit : "He's my idol, forget all that peer stuff. I heard Stand!, and it was like: Man , forget it! That band was perfect. And Sly was like all the Beatles and all of Motown in one. He was the baddest thing around. What he don't realize is that him making music now would still be the baddest”. Rien que ça : tous les Beatles et tout Motown à lui tout seul (d'accord, Clinton n'est pas réputé pour son sens de l'euphémisme...)

On a déjà assisté à quelques retours étonnants ces dernières années, notamment celui d’Al Green, qui s'autorisa une escapade de son église du Full Gospel Tabernacle pour enregistrer de la musique profane, alors qu'il avait lâché la carrière depuis 1979, mais cela n'est rien en comparaison du retour de Sly, un come-back sur lequel personne n'était près à mettre le moindre kopek.

Il faut dire que cela faisait presque 30 ans qu'il ne s'était pas produit sur scène, après déjà quelques années où on ne retrouvait sa trace que sur quelques enregistrements erratiques, des apparitions fugaces, quelques concerts et une participation The Electric Spanking of War Babies, un album de Funkadelic, avec Clinton, l’occasion pour les deux hommes d’être arrêtés en possession de cocaïne... Sly est entrée dans la légende. Il a disparu. Mais la rumeur la plus fréquente le décrivait juste en zombie ravagé par la coke...

Pourtant, n'est-ce pas son retrait qui établit définitivement sa légende ? Pour avoir eu le courage de refuser un rôle factice qui aurait donné bonne conscience à son pays...

Rappelons un instant sa grandeur, avec les mots de Greil Marcus, auteur de Sly Stone : le mythe de Stagger Lee (Ed. Allia, 2000), quand, en 1967, il apparaît au grand jour à la face du Monde : "La musique noire dont les figures majeures étaient Aretha Franklin, Wilson Pickett et Sam & Dave, avait atteint un pic commercial et approchait de l’impasse artistique, alors que l’inspiration laissait place la formule. Otis Redding devint l’espoir blanc des nouveaux fans de rock’n roll (...). Mais six mois plus tard il était mort. Un vide musical s’ouvrait, et les contradictions raciales de la contre-culture sourdaient en surface. Aucune musique pour résoudre les contradictions, aucune musique pour remplir le vide. C’est ce moment que Sly & The Family Stone émergea des bars blancs démodés de Hayward et Redwood City - banlieues pour classes moyennes avec une musique que ses membres désignaient éffrontément comme “un truc complètement neuf" (pp. 16-17). Sly, "le plus sauvage des dandies que le rock’n’ roll ait jamais vu - ce qui n’est pas rien -, une bête de scène outrancière dont le style était celui d’un souteneur fou et défoncé du quartier de Filmore" (p. 18), est non seulement un grand musicien parvenant tirer la plus cohérente des synthèses de ses influences, tant James brown que les Beatles mais un artiste politique. "Ses gros succès auprès des gosses noirs et des gosses blancs (chariaient) tous les bons sentiments de la Marche sur Washington, avec en plus le cachet de la rue que cette marche n’avait jamais eu. Le vrai triomphe de Sly, c’est d’avoir les deux" (pp. 19-20).

Sylvester Stewart, alias Sly Stone, allait inventer le rêve fédérateur de ces années euphoriques. Sa "Famille" était mixte, hommes et femmes, Noirs et Blancs, et lui en leader charismatique, rayonnant. Le pays a vite fait de le surnommer The Great Reconciler !

Mais la “fin du rêve”, qui marqua la fin des 60’s, se retrouve dans la musique de Sly. Dès cette période, la pression des deux côtés, tant du côté noir que blanc, contribuèrent à le perturber profondément, les abus de cocaïne, et un soi-disant dédoublement de personnalité d’après son médecin de l’époque n’arrangeaient rien. L’album There's a Riot Goin' On, en 1971, en est le témoignage : l’élan enthousiaste cède la place au découragement, au pessimisme. Ce qu'il cède en espoir, il le gagne en profondeur et c’est probablement le plus beau disque de la carrière du groupe.

Après, c'est encore Fresh (1973), pas mal, puis la dégringolade avec encore une paire d'albums sans conviction... Mais dont les titres laissent à penser qu'il aimerait bien qu'on le rappelle : Heard Ya Missed Me, Well I'm Back, ou Back on the Right Track. Disparu de la circulation depuis le début des années 80, les rumeurs abondent. Marcus cite John Dakks, un fan lui ayant consacré un site, qui raconte avoir été contacté par Sly en 98 pour lui jouer une oeuvre inédite à vous arracher des larmes : "rien n’avait changé - tout le talent était intact. Je crois que s’il n’a pas fait de come-back, c’est qu’il n’en avait pas envie. Il peut faire une réapparition fracassante quand il veut" (p. 91).

Pour Greil Marcus, le recul de Sly s’explique par un changement de vision. Dès 73, il raconte l’avoir vu sur scène sans qu’il joue un seul titre de Riot. “Chanter sur disque, en privé, est une chose. C’en est une autre de regarder tous ces gens en face et de leur dire que le bon vieux temps est révolu”.

Pour son frère Freddie, c'est tout simplement que “Sly ne veut plus être sur le devant de la scène. Le glamour ne veut plus rien dire pour lui. Il veut juste être normal”, déclara-t-il au magazine Spin, au début des années 80.

Avec des rentes confortables en droits d’auteur, Sly peut rester ailleurs. Pour Rickey Vincent, l’auteur de Funk: The Music, the People, and the Rhythm of the One : "I don’t think Sly has been hurting from his underground status - I think he likes the mystique".

Car c’est bien là l’essentiel, pour revenir, encore faut-il n’avoir pas été oublié... Jouir du statut de légende, bénéficier d’un culte. Cela a beau être le cas de Sly, “the only thing harder than leaving show business is coming back” disait Dave Chappelle, quand la présence de Sly était évoquée à l’occasion d’un hommage qui lui était rendu lors de la cérémonie des Grammy Awards, début 2006, et qu’il avait la charge d’introduire. La veille, les organisateurs ne savaient toujours pas si Sly serait sur scène alors que les membres de la Family Stone reconstituée avait répété. Il fut bien là : il monta sur scène dans le plus incroyable, improbable, flamboyant des looks : un manteau d’argent et un iroquois platine de 20 centimètre dressé sur un crâne rasé. Avec la Family Stone, déjà sur scène, ils interprétèrent “I Wanna take you higher”. Absent depuis si longtemps, il ne fallait pas non plus trop lui en demander : il quitta la scène au bout d’une paire de couplets, sans finir le morceau, laissant tout le monde en plan, avec la nette impression d’avoir été victime d’une sorte d’hallucination collective. Une chose était confirmée : : Sly semblait bel et bien passé dans une autre dimension. Peut-être pas non plus exempte de roublardise. Comme le disait Adam Levine, du groupe Maroon 5 qui participait à l’hommage (ainsi que Will.I.Am des Black Eyed Peas, Van Hunt, John Legend ou Steve Tyler d’Aerosmith), à propos de la performance de Sly : “Can you really argue with an unbelievable looking mohawk and a silver jacket?”. Il aurait simplement pu dire : “qu’est-ce que vous pouvez dire à Sly ?”


Cette apparition était cependant un signe qui validait l’idée d'un come-back. Se montrer était le premier pas. L'entourage familial semblait l'encourager. En effet, rarement groupe aura été si bien nommé car la Famille Stone en est une vraie de vraie. L’aventure commena dès 1952, avec les Stewart Four (Sly, Freddie, Rose et Vaetta) et un 78 tours : “On the battlefield of the lord” / “Walking in Jesus name”. On les retrouvera dans la Family Stone, avec Larry Graham, un cousin, et une future femme de Sly, Cynthia Robinson.

Puis, Larry Graham a viré témoin de Jéhovah et Freddie est devenu le pasteur Frederick Stewart. Mais, malgré tout, après toutes ces années, la famille continuait d'entretenir l’héritage avec un groupe Tribute, jouant régulièrement tous les classiques de Sly, sous le nom de Phunk Phamily Affair. Sly qui, paraît-il, les dirigeait de l’ombre, a renommé le groupe Family Stone, fin 2005. Avec aujourd’hui, leur fille qui les rejoint sur scène, la nièce Lisa, fille de Rose, etc... Même Greg Errico, le batteur, est resté attaché à cette notion familiale, puisqu’après avoir quitté Sly, il a nommé son groupe Family Without Stone !

Ceux qui ont assisté aux concerts de 2007 ont constaté que le groupe tenait bien la route. Quant à Sly, ma foi, pouvait-on espérer plus que des prestations fantômatiques d'un quart d'heure les bons soirs ? Il semblerait que l'état dans lequel se trouve Sly aujourd'hui ne lui permette plus de tenir son rang, au moins son apparition doit-elle se suffire à elle-même, comme ce fut le cas un an plus tôt, lors de la cérémonie des Grammy Awards...

Outre le film d'Alkema, Brady Spencer lui a également consacré un documentaire : Higher, The Story of Sly Stone, où il apparaît dans des looks toujours aussi flamboyants, tel ce tartan écossais du plus bel effet, répond aux questions et bichonne son chopper-tricycle. En voici un extrait...



Peut-être parce qu'il est une légende, le mérite de Sly est de conserver son mystère alors même qu'il se montre, marqué par les excès. Le journaliste David Kamp, a réussi à l'interroger pour Vanity Fair, en 2007. Cela faisait des années qu'il le "traquait". Quand il put enfin le rencontrer, en chair et en os, qu'il confrontait le mythe à sa réalité d'aujourd'hui, il se demandait forcément à quoi pouvait bien ressembler la vie quotidienne de Sly. Il lui posa donc la question : Do you have a normal life or more of a Sly Stone life?
La réponse de Sly démontra alors que, chez lui, même ce qui peut ressembler à un halo brumeux est, en réalité, une aura fabuleuse : "I do regular things a lot. But it's probably more of a Sly Stone life. It's probably … it's probably not very normal."