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dimanche 22 mai 2011

Jaime Alem, de l'orchestre à la viola solo (1/2) : seul avec les dix cordes brésiliennes


En 2009, après plus de quarante ans de carrière, Jaime Alem lançait son premier disque solo, Dez Cordas do Brasil, un album instrumental de viola caipira ! Jaime Alem est un musicien chevronné, arrangeur et "bras droit" de Maria Bethânia depuis près de vingt-cinq ans, qui, dans les années soixante-dix, avait sorti avec sa femme quelques albums sous le nom de Jaime & Nair. Mais pourquoi avec un tel renom, Jaime Alem se condamne-t-il à une telle confidentialité ? Un disque entier de viola caipira !!! La raison invoquée est on ne peut plus honnête, comme vous pourrez le constater...

Et quelle mouche nous pique donc d'évoquer un album à la confidentialité garantie ? Un faisceau de coïncidences, encore une fois. L'une d'entre elle provient très indirectement de Madlib, comme nous le verrons demain, mais tout a commencé quand nous évoquions récemment la place essentielle occupée par la viola caipira dans la musique de Roque Ferreira. Puis, nous montrions une vidéo tournée dans la famille Velloso où nous voyions Maria Bethânia chanter "Foguete", accompagnée de Jaime Alem à la viola. La viola caipira est rustique. Cette guitare à dix cordes de métal, cinq cordes doublées, répandue dans tout le Brésil, se retrouve en particulier dans les zones rurales et le Sertão.

Jaime Alem en a fait son instrument de prédilection. Comme il l'explique à Garota FM*, "la viola s'infiltrait dans mon quotidien quand j'étais enfant, à Ouro Fino, et ensuite plus grand à Jacarei. Ces choses de l'enfance vous marquent. J'aimais les Beatles et les Rolling Stones mais j'écoutais aussis Dolores Duran, Tom Jobim, de la musique française, de la musique italienne. J'aimais jouer de la guitare mais la viola m'attirait. Et à dix-huit ans, c'est à elle que je me suis dédié".


Jaime Alem cherche cependant à dissiper tout malentendu sur sa façon de jouer. "Je ne suis pas un joueur de viola traditionnel. Je suis un musicien qui a appris à jouer de la viola. Vraiment, en vérité, je ne suis pas un joueur de viola. Je sors des sons avec l'ongle, une baguette, une pièce de monnaie... Mais je ne vais quand même pas mettre de distorsion ni prendre des chorus ! J'explore la viola d'une manière différente de celle d'un caipirinha légitime".

Et s'il s'est autorisé cette escapade solitaire, c'est avec la bénédiction de la patronne : "Bethânia et moi avons un lien fort. Nous sommes pluggés l'un dans l'autre. Outre les arrangements que je lui écris, j'arrive parfois à transformer en musique les idées qu'elle exprime. Elle est une des personnes ayant le plus encouragée ma viola". Au point que l'instrument fait maintenant partie intégrante de la musique de Maria Bethânia. "Elle se contente de dire : 'Jaime, prend ta violinha'. Bethânia est très créative et a toujours plein d'idées. Nous avons beaucoup d'affinités".

Il demeure qu'on s'interroge sur le choix de ce dépouillement extrême de la part de quelqu'un habitué aux orchestrations soignées, de la part d'un maestro. La réponse de Jaime Alem est à la fois d'une humilité et d'un pragmatisme sidérants : "la vérité, c'est que je ne me considère pas comme un soliste. Je suis plus attaché aux orchestrations. J'adore écrire pour un orchestre et j'aurais rêvé de faire un disque avec des musiciens. Mais le coût est élevé. Tom Jobim a vendu une maison à Rio pour pouvoir enregistrer Stone Flower. Je n'ai pas ce courage, ni ce talent. Mais c'est ici qu'intervient l'histoire de la viola. J'ai commencé à en jouer sur scène avec Bethânia. Elle m'encourageait. Et on a commencé à me dire : 'mais pourquoi tu ne ferais pas un disque ?' ".


"Le coût est élevé" ! Ou comment les projets artistiques d'un musicien viennent se fracasser sur les dures contingences économiques pour, finalement, rebondir avec beaucoup de spontanéité sur un autre projet.



Si cela ne vous dérange pas de rendre à Jaime Alem les contingences économiques encore plus dures, vous pourrez trouver son album sur Um Que Tenha.

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* Toutes les citations sont extraites de cet entretien publié par Garota FM, "Arranjador de Bethânia há 25 anos, Jaime Alem lança primeiro disco solo"

samedi 7 mai 2011

Les Velloso chantent Roque Ferreira


Pour conclure ce cycle d'hommages à Roque Ferreira, grand compositeur de sambas bahianais, il fallait des invités prestigieux. Aujourd'hui, c'est donc la famille Velloso* qui interprète un titre de Roque, composé toutefois en partenariat avec un membre de la famille, Jota, ici présent.

Ces images sont extraites du documentaire d'Andrucha Waddington consacré à la chanteuse, Pedrinha de Aruanda, sorti en 2006.

Le charme de ces images tient à leur caractère spontané, un moment d'intimité familiale autour d'une chanson. Nous sommes à Santo Amaro da Purificação, petite ville du Recôncavo dont est originaire la famille Velloso. Et chez les Velloso, on a toujours l'impression d'un espace fortement matriarcal.


On retrouve assis en cercle sur de vulgaires chaises de jardin en plastique blanc, Caetano, Maria Bethânia, leur mère Dona Canô, allègre centenaire, le neveu Jota assis par terre, sa femme Mariene de Castro, avec les cheveux courts, et Jaime Alem, le directeur musical de Maria Bethânia depuis au moins vingt-cinq ans, qui joue à la viola caipira ce morceau de Roque Ferreira et Jota Velloso.

Caetano semble en retrait, boudeur qu'on chante en famille autre chose que ses morceaux ou des œuvres du répertoire. Sa guitare sur les genoux, il ne participe pas. Avant de se dérider sur la fin quand un sourire apparaît sur son visage et qu'il reprend tout de même le refrain avec les autres, porté par la conviction que met sa sœur à tout ce qu'elle chante.

Voici donc "Foguete" interprété par la famille Velloso emmenée par l'élan communicatif de Maria Bethânia.



* A l'état civil, leur nom s'écrit avec deux l...

jeudi 5 mai 2011

Roque Ferreira : ce sont les femmes qui chantent le mieux ses sambas de Bahia


Alors qu'il va fêter ses soixante-cinq ans l'an prochain, le sambiste bahianais Roque Ferreira jouit enfin d'une véritable reconnaissance. L'an dernier, trois artistes sortirent un album consacré à son répertoire : Mariene de Castro, Roberta Sá et Clécia Queiroz. Maria Bethânia également avait intégré six de ses compositions sur ses derniers albums Tua et Encanteria, sortis simultanément en 2009. C'est pourtant depuis 1979 que ses chansons ont commencé à trouver des interprètes, Clara Nunes ayant été la première à créer une de ses sambas, "Apenas um adeus", co-écrite avec Edil Pacheco et Paulinho Diniz, et figurant sur l'album Esperança. Roque Ferreira a beau être chanté par les plus grands sambistes cariocas, c'est dans les traditions bahianaises du samba de roda et du samba de raiz qu'il trouve son inspiration.

Roque Ferreira est né en 1947, dans la petite ville de Nazaré das Farinhas, dans le Recôncavo, au cœur de l'Etat de Bahia. Une autre autre gloire locale originaire de Nazaré est le footballeur Vampeta qui portait fièrement la moustache et les couleurs du PSG au début des années 2000. La ville est célèbre pour sa Feira de Caxixis où, chaque année au mois d'avril, se tient une foire d'artisanat de terre cuite, ce qui donne prétexte à faire la fête et organiser des concerts.

Mais Nazaré est une petite ville provinciale, aussi à l'âge de quinze ans, Roque rejoint Salvador, la capitale, et commence à composer. Pourtant, la musique n'est pas son vrai métier. Il travaille comme publicitaire* pendant vingt ans. Ce qui ne l'empêche pas de continuer à composer. Aujourd'hui encore, comme en témoignent les membres du Trio Madeira Brasil qui a accompagné Roberta Sá pour le sublime album dédié au répertoire de Roque Ferreira, Quand o Canto é reza, "il compose de manière compulsive, explique Zé Paulo Becker. Il dit, 'si vous avez des mélodies, vous pouvez me les envoyez pour que j'écrive les paroles, ok ?'. Et du jour au lendemain, elles sont prêtes". Mais comme le précise Marcello Gonçalves, également du trio, "pourtant Roque a coutume de dire qu'il n'écrit pas ça sous le coude, tout est étudié, il lit, se documente"**. Il faut préciser qu'il s'est aussi associé fréquemment à quelqu'un qui écrit de manière encore plus compulsive que lui, Paul César Pinheiro, omniprésent parolier d'un bon millier de sambas.

La première à chanter une de ses compositions est donc Clara Nunes, l'immense vedette qui toucha le grand public brésilien tout en restant fidèle aux racines du samba et à l'école de Portela. S'il est très imprégné de la culture bahianaise, c'est donc à des interprètes cariocas qu'il doit son début de reconnaissance. Outre Clara Nunes, Beth Carvalho l'a chanté, ainsi que Alcione, João Nogueira, Martinho da Vila et Zeca Pagodinho. Si ce dernier est probablement le plus populaire des sambistes de ces vingt dernières années, c'est grâce à Roque Ferreira que sa carrière démarra véritablement. En 1995, Zeca Pagodinho interprète "Samba pras Moças" et en fait le titre de son album. Comme le rappelle Roque Ferreira : "avant cela, Zeca vendait dix mille disques. Après, il a commencé à en vendre 400 000. Je peux dire sans fausse modestie que cela lui a ouvert le chemin. Et j'ai commencé à faire connaître le samba-de-roda grâce au plus carioca des chanteurs"***. L'histoire se souviendra que la chanson a d'abord été refusée par la chanteuse Alcione, qui se rattrapera par la suite en interprétant d'autres chansons de Roque Ferreira.

Sans oublier Dudu Nobre avec qui il a occasionnellement composé quelques tubes pour les autres (par exemple, "Água da minha sede" pour Zeca Pagodinho ou "Pro amor render" pour Martinho da Vila), Roque Ferreira est donc reconnaissant à ses interprètes cariocas et sévèrement lucide sur le rapport de Bahia au samba. "Si le samba est originaire de Bahia, bien que cela ne puisse être prouvé, je peux dire que Bahia est une mauvaise mère. La musique axé a sapé le samba et donné le pagode. Sans Rio, le samba serait déjà mort"***.


C'est ainsi, la langue de bois est étrangère à Roque Ferreira. Il déteste l'axé et le fait savoir. Même Ivete Sangalo, la plus grande star du genre, presque une institution, n'échappe à pas à sa dent dure. Quant au rock, malgré son prénom, c'est encore pire : il déteste de toutes ses forces. Même le sublime hommage que lui ont rendu Roberta Sá et le Trio Madeira Brasil n'échappa à ses critiques. "Le disque est bien fait, je le trouve super. Elle chante très bien, très juste. Roberta et le Trio Madeira Brasil ont proposé leur propre lecture de mon travail. Mais si c'est moi qui l'avait enregistré, l'album aurait été très différent. Le disque est light et le samba-de-roda n'est pas light. C'est un type de samba qui exige beaucoup de percussions et le disque de Roberta n'en a pas. Cela ne lui retire pas son mérite. Je reste très fier de l'hommage. Le trio est merveilleux. Le disque a perdu en bahianité, est plus orienté MPB. Je suis ancré dans la réalité musicale du Recôncavo. Les mélodies sont jolies, les harmonies sont simples. Ils ont sophistiqué les harmonie. C'est très beau mais si je montrais ça au public du Recôncavo, il n'y croirait pas".

On pourrait s'imaginer face à un vieux bougon, à un type trop ancré dans la tradition pour supporter qu'on la touche alors que c'est loin d'être le cas. Certes Roque Ferreira est attaché à ces racines, à ce samba-de-roda bahianais, mais son œuvre est, au contraire, un véritable trajet poétique. Alors qu'on pourrait l'imaginer fervent fidèle des terreiros du candomblé, "que nenni, je n'étais jamais allé dans un terreiro de candomblé jusqu'à ce que Mariene (de Castro, ndla), m'invite à assister à la sortie de son saint dans un terreiro de Gantois (****)", Roque est agnostique. Mais il cultive l'évocation d'un univers populaire empreint de spiritualité afro-brésilienne. Comme d'autres compositeurs, ses textes sont truffés de références au folklore, à la religion, et nourris de cette langue africaine ayant survécu au Brésil à travers les siècles. Son œuvre est justement un travail sur la langue, attachée à enrichir la langue portugaise de ces termes africains qui en font le brésilien. Mais cette inspiration n'est pas spontanée, c'est une démarche intellectuelle qui s'appuie sur un travail de documentation. Comme l'explique Roque Ferreira, "je n'écris pas avec les pieds, je fais des recherches, j'achète des livres"***. Ce travail de documentation préalable lui sert ensuite à trouver cette fameuse musicalité de la langue brésilienne. Ainsi, son approche est bel et bien un trajet poétique vers cette influence africaine dans la langue populaire brésilienne. Et ses paroles sont parsemées de termes inconnus à la plupart de ses compatriotes. D'ailleurs, quand Roberta Sá entreprit de chanter son répertoire, il dut même lui envoyer un glossaire afin qu'elle comprenne les paroles et puisse les intérioriser.


Déjà 400 compositions de Roque Ferreira ont été enregistrées. Et 600 sont encore inédites. Mais s'il est chanté par les autres depuis une trentaines d'années, il n'a enregistré qu'un seul album, en 2004, le magnifique Tem Samba no Mar, sorti sur le label Biscoito Fino mais visiblement déjà épuisé. Il déclare prendre de plus en plus goût au chant et, il y a déjà deux ans, il disait travailler sur un nouvel album : il a déjà plus de matière qu'il ne lui en faut. Si les percussions sont la base de ces morceaux, les cordes sont virevoltantes, parmi elles, la viola caipira, cette guitare à 10 cordes de métal essentielle dans nombre de styles populaires brésiliens, est omniprésente et incarne cet ancrage dans la tradition.

S'il a été chanté par les Cariocas, ce qui frappe en découvrant la liste des interprètes de Roque Ferreira, c'est de constater à quel point ce sont principalement des femmes que se sont appropriées son répertoire. Clara Nunes, la première, Beth Carvalho, Alcione, Maria Bethânia et donc récemment au sein de cette nouvelle générations d'artistes, Mariene de Castro, Clécia Queiroz et Roberta Sá. De ces dernières, il dit : "elles incarnent le renouveau du samba, chacune à sa manière. J'en suis heureux car, quand je partirai, j'ai envie de voir que tout ça continue"***. Mais celui décrit comme ayant la modestie élégante ignore pourquoi ce sont les femmes qui interprètent ses chansons : "je les applaudis toutes mais je ne sais pas trop ces qui les attire chez moi. Peut-être la simplicité de ma musique"***.

Peut-être une certaine sensibilité, pour Roberta Sá, il ne fait aucun doute que Roque Ferreira compose des chansons taillées pour être interprétées au féminin : "ce sont des musiques de femmes, mais des femmes vigoureuses, pas des gamines"**, d'où le challenge sur son album de concilier une forme de suavité à la force de ces personnages féminins. Elle lui tresse un bel hommage : "Roque Ferreira est un des plus grands compositeurs actuels du Brésil. C'est quelqu'un qui a une personnalité forte mais je trouve qu'il n'occupe pas encore la place qu'il mérite. Toute la jeunesse carioca reprend ses chansons et quand le public découvrira qu'il en est l'auteur, tout le monde va l'adorer"***.

Si Roque a fait la fine bouche devant la sophistication de son répertoire proposé par Roberta Sá et le Trio Madeira Brasil, il se sent infiniment plus proche de Mariene de Castro dont l'approche est certes beaucoup plus conventionnelle mais porté par un sacré abattage. Avec sa voix grave, elle donne de la puissance aux chansons qu'elle interprète. Entre eux deux, c'est une amitié de quinze ans, depuis ses débuts. Elle le considère à ce titre comme une sorte de Pygmalion. "Il est un maître pour moi, le compositeur de ma vie, un génie qui m'a considéré comme une sambista avant même que je m'estime digne de ce titre sacré"***. Il faut dire que ce n'est pas quelque chose qu'elle prend à la légère... "Etre une sambiste est un titre inestimable, grandiose parce qu'il signifie que l'on a une responsabilité à l'égard de l'histoire du samba et à l'égard de l'histoire du peuple brésilien. Pour cette raison, j'ai fait ce travail avec amour et beaucoup d'implication de manière à ce qu'il ait la même importance pour les plus jeunes qui commencent seulement à aimer le samba que pour les plus anciens afin qu'ils ne perdent pas le souvenir de la Bahia d'antan".


En attendant de découvrir un jour un nouvel album de Roque Ferreira, si vous avez des difficultés à vous procurer son unique CD à ce jour, déjà épuisé ou uniquement disponible chez certains vendeurs, je vous invite à l'écouter par la voix de ces formidables chanteuses qui se sont appropriées son œuvre ou de le suivre à la trace, au gré de ses participations à des albums aussi essentiels que celui de Dona Edith do Prato, Vozes da Purificação, ou celui de Riachão, Humaneochum, où il intervient pour un duo sur "Quem é o dono dessa mulher"... 

Si sa notoriété commence au Brésil à être à la hauteur du personnage, il va sans dire qu'en France, il demeure un illustre inconnu. Aussi à notre humble échelle, aurons-nous essayé de réparer cette injustice. 

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* N'allez pas me demander s'il était créatif, planner stratégique ou que sais-je, je n'en sais rien.
** "Roque Ferreira por Roberta Sá", O Estadão (2/8/2010)
*** "Roque Ferreira, sambista baiano, fala sobre samba e critica axé", Correio 24 Horas (18/10/2009)
**** Une des variantes du candomblé bahianais, citation ibid. ***

lundi 21 mars 2011

Pourquoi le Site internet de Maria Bethânia crée une gigantesque polémique


Une polémique agite le Brésil depuis quelques jours. Depuis qu'on y apprit que Maria Bethânia allait pouvoir toucher près de 1,3 millions de reais, soit près de 550 000 €, pour mettre en ligne un site sur internet. La somme laisse effectivement rêveur.

Il faut préciser que la polémique n'est pas tant liée à la somme en elle-même mais à sa provenance et à la façon dont un tel négoce fut rendu possible. Pour obtenir une telle levée de fond, le projet de Maria Bethânia a été approuvé par le CNIC, la Commission Nationale d'Encouragement de la Culture (la Comissão Nacional de Incentivo à Cultura). Cette commission a notamment pour rôle de sélectionner les projets qui, selon elle, mérite de bénéficier de la Loi Rouanet. Cette loi a été créée pour inciter les entreprises à devenir des mécènes culturels sous couvert d'avantages fiscaux, toutes leurs donations étant déductibles d'impôt. Intention louable en soi mais qui suscite la critique suivante : ce sont ceux qui en auraient le moins besoin qui en profitent le plus, à savoir les artistes déjà les plus célèbres. Au hasard, pour ne citer qu'eux, Caetano Veloso ou ici sa sœur Maria Bethânia. Cette dernière avait déjà bénéficié de profits remarquables grâce à la Loi Rouanet lors de la tournée qu'elle effectua, en 2007, avec Omara Portuondo et qui rapporta 1,8 million de reais.

Pour être honnête, contrairement à ce qu'on entend parfois, c'est un site internet et non un blog que va créer Maria Bethânia. Il s'appelera O Mundo Precisa de Poesia (le Monde a besoin de Poésie, ndla). Elle l'alimentera quotidiennement d'une vidéo où elle dira un texte ou une poésie. Pour l'accompagner, l'anthropologue Hermano Vianna assurera la coordination du projet et le réalisateur Andrucha Waddington dirigera les vidéos.

J'ai suffisamment d'admiration pour les Veloso, Caetano et Maria Bethânia, pour m'autoriser la critique. Je n'oublierai jamais que leurs vieux albums furent mes portes d'entrée sur la musique brésilienne dans toute sa richesse et sa diversité. Pour dire combien ces artistes me sont importants, je dirai simplement que je regrette encore de n'avoir pu descendre du car à Santo Amaro, leur ville natale, lors de sa brève halte sur la route de Cachoeira. Pour l'anecdote, dans ce même car, j'étais justement en train de lire le livre de Caetano, Verdade Tropical, éminemment de circonstance. Ceci posé, je me permets donc de dire que Caetano est désormais d'une prétention et d'une arrogance stupéfiantes, n'envisageant plus sa place dans la musique brésilienne autrement que comme celle de nombril autour duquel tourne tout le reste. A l'inverse, je voyais encore Maria Bethânia comme une belle personne. Il y a quelques années, le documentaire de Georges Gachot qui lui était consacré, Musica é Perfumé en témoignait. Alors, je ne sais que penser, j'ai du mal à reconnaître l'image que je me faisais d'elle dans ce portrait la montrant âpre au gain. Pour moi, ça ne colle pas mais les faits sont têtus...


Si une partie du public et des médias crie au scandale, d'autres préfèrent décortiquer le projet pour démontrer qu'il n'y a rien de choquant dans tout cela. On apprend déjà que Maria Bethânia elle-même ne touchera que la moitié de la somme, soit 600 000 R$, plus 36 000 pour des "recherches", soit un total d'environ 268 000 €, le reste étant partagé entre les autres intervenants et les divers coûts de production. Les gens sont choqués en se disant qu'un blog ne coûte quasiment rien mais les tournages, par exemple, sont plus onéreux. Un article relativisait la somme en calculant que chaque vidéo ne coûterait finalement que 3 480 R$, soit même pas 1500 €, une broutille. Andrucha Waddington, le réalisateur à venir de ces vidéos, s'offusque même des réactions en rappelant que "la finition  audiovisuelle des vidéos sera de première qualité. Les gens s'étonnent quand on parle de ça parce que c'est destiné à internet, comme si c'était quelque chose de mineur. (...) Si ça avait été un film ou un documentaire qui ne serait vu que par cinq mille personnes, on n'aurait rien trouvé à y redire".

Certes, certes mais ce qui choque visiblement le plus, c'est le biais par lequel elle a obtenu ses fonds, cette fameuse Loi Rouanet, synonyme de niche fiscale. D'autant que la commission du Ministère de la Culture aurait rejeté dans un premier temps son projet et que c'est Juca Ferreira, alors ministre de la Culture, qui fit annuler sa décision pour finalement avaliser le projet. Une forme de passe-droit qui donne un argument de poids à ceux qui considèrent que cette loi ne profite qu'aux artistes déjà reconnus... Ana de Hollanda, l'actuelle ministre de la Culture, a tenté de désamorcer la polémique, en vain. J'ignore le bilan de la Loi Rouanet, j'ignore si elle a permis de soutenir des artistes débutants ou plus confidentiels. Je crains qu'elle ne soit une bonne illustration du proverbe "on ne prête qu'aux riches".

Toutefois, si le projet a reçu l'aval du CNIC pour trouver des mécènes, selon Jorge Furtado, cinéaste gaucho, "rien ne garantit qu'après être allé mendier auprès de l'élite entreprenariale brésilienne, le plus fréquemment illettrée, les producteurs du blog réussissent à rassembler une telle somme. Le plus probable est qu'ils soient obligés de revoir le projet à la baisse". Farouche défenseur de la Bethânia, Furtado dénonce dans cette polémique les préjugés encore liés aux Nordestins et Bahianais dans lesquels se vautre et se complaît le "ghetto blanc pauliste de droite qui pense que la poésie n'est que charabia".

Depuis toujours, Maria Bethânia intègre la poésie dans ses spectacles et albums, mais depuis qu'est née cette polémique sur son "blog", une représentation de son spectacle de lectures, Bethânia e as Palavras, spectacle qui a inspiré le projet de site, programmé à Vitoria en octobre, est dores-et-déjà annulée.

En attendant que Maria Bethânia s'exprime, cette polémique a au moins le mérite de déclencher une avalanche de commentaires sur les forums. Les avis contradictoires s'y confrontent joyeusement. Personnellement, j'ai du mal à reconnaître cette grande dame dans le portrait à charge présenté par certains. Si elle avait été à ce point attirée par l'argent, elle aurait fait des disques plus commerciaux et, surtout, ne se serait pas échinée à faire découvrir au public brésilien les grands poètes lusophones...

Aux dernières nouvelles, je n'ai encore jamais demandé la moindre subvention pour soutenir le grand projet culturel qu'est ce blog.


Pour en savoir plus...
Un article de Globo qui essaie de présenter les enjeux nichés dans cette polémique.
Anti : un texte très polémique de mon ami Juremir Machado da Silva qui écrit sur son blog publié par le quotiien de Porto Alegre, O Correio do Povo : "comment peut-on dépenser 1,3 millions de R$ dans un blog de poésie ? Uniquement en payant les lecteurs".
Pro : La défense acharnée de Jorge Furtado, qui soutient ardemment le projet de Maria Bethânia, sur le site Casa de Cinema de Porto Alegre, allant jusqu'à dire qu'après cette confusion, c'est le Gouvernement qui devrait financer le projet et lui offrir un beau bouquet de roses pour sa mauvaise gestion de l'affaire...

samedi 31 juillet 2010

Batatinha, le Diplomate de Bahia

"Na imitação da vida

Ninguém vai me superar

Pois sorrio da tristeza

Se não acerto chorar"
(Batatinha, "Imitação")

Quand on commence à se plonger dans la musique bahianaise, on est vite attiré par le fond, vers les racines. Et ce sont vers ces racines que l'on retourne ensuite le plus régulièrement. Personnellement, du moins. La culture bahianaise est un véritable conservatoire de la musique brésilienne où les formes traditionnelles et populaires restent vivantes et vibrantes. Parmi ces acteurs essentiels de la musique bahianaise, figurent bien sûr quelques sambistes.

Batatinha est l'un d'eux. Quelqu'un dont je chéris tout particulièrement l'œuvre. L'évoquer, c'est me souvenir du temps où je découvrais la musique brésilienne. Caetano Veloso, comme je le rappelais ici il y a quelques semaines, fut mon premier coup de cœur, celui qui ouvrit les portes. Dans la foulée, je découvrais vite sa petite sœur, Maria Bethânia. Formidable interprète que j'écoutais alors beaucoup. Hasard des soldes et des bacs des disquaires, j'avais acheté plusieurs albums live. Sur l'un d'entre eux, Rosa dos Ventos, elle chantait Batatinha. Trois morceaux enchaînés en une sorte de medley : "Toalha da Saudade", "Imitação" et "Hora da Razão". A l'époque, j'ignorais bien qui pouvait être ce Batatinha dont elle disait le plus grand bien avant de se lancer dans son récital mais, déjà, ses chansons se gravèrent dans ma mémoire. Quelque temps plus tard, en achetant le Muitos Carnavais de Caetano, je retrouvais "Hora da Razão", qu'il reprenait à son tour. Je ne sais plus si j'en déduisais que ce Batatinha devait être très connu mais ce nom m'est resté familier pendant des années sans pour autant que j'en apprenne davantage sur son auteur.

Pour en savoir plus, il fallut attendre mon premier voyage à Bahia, début 1999. A Salvador, Goli et Nadja, les amies qui m'hébergeaient, m'offrirent Diplomacia, un album de Batatinha, accompagné de quelques grands noms de la musique brésilienne venus lui rendre hommage. Commençons donc cette évocation du grand sambiste diplomate par un article que j'avais écrit à mon retour, alors que je ramenais dans mes bagages Diplomacia en trois exemplaires (dont deux pour offrir) :


Diplomacia - Antologia de um Sambista fut la reconnaissance tardive d’un légendaire sambiste bahianais. Cet album n'était pas destiné à être posthume mais, hélas, Batatinha n'en vit pas le lancement. Alors que sonne l’heure de gloire des pépés caïds cubains du genre Compay Segundo, Ibrahim Ferrer and co, rendons un hommage à celui qui fut le grand "diplomate" de Bahia : Batatinha. Mais Batatinha n’était pas un diplomate au sens propre, comme a pu l'être Vinicius de Moraes. Batatinha avait élevé lui la diplomatie au rang d’art de vivre. La diplomatie en tant que dignité et courtoisie. Quant à poète, il l’est largement autant que l’auteur de "Felicidade" et, comme le remarque si justement Cid Teixeira dans le livret, nombre de poètes officiels donnerait tout pour avoir écrit de tels vers :

"Meu desespero ninguém vê / Sou diplomado em matéria de sofrer"
("Personne ne voit mon désespoir, je suis diplomate en matière de souffrance ").

Ces vers-là et beaucoup d'autres mais toujours avec les mots les plus simples.

Car le grand talent de Batatinha est d'avoir su se mettre dans la peau de l'homme de la rue, du Bahianais anonyme et d'exprimer avec la plus grande émotion les peines qu'il cache derrière un sourire ou un pas de samba. Batatinha mieux que quiconque aura su évoquer cette énigme bahianaise, cette fameuse diplomatie qui est le secret de cette Terra da felicidade. Le thème est récurrent dans nombre de ses chansons, la vie est imitation, illusion, ironie. Et si l'on ne veut pas pleurer, mieux vaut sourire de la tristesse. Et s'oublier dans la danse, comme dans le refrain de "Direito de sambar" par exemple : "É proibido sonhar então me deixe o direito de sambar" (Il est interdit de rêver alors je m'accorde le droit de danser le samba).

En deux ou trois occasions, les thèmes sont franchement plus légers. Sur "Bêbê diferente", le vieil homme est irrésistible quand il se raconte en bébé jouisseur, biberonneur précoce d'aguardente et se vantant d'être déjà l'égal de son père. Ou encore sur "De revolver não", où on l'entend entouré de ses vieux potes, dont Riachão, tous bien rigolards à l'évocation d'histoires de pêcheurs.

On retrouve aussi bien entendu sur cet album "Hora da razão", certainement son morceau le plus connu et très fréquemment repris, de Caetano à Timbalada.

Quant à l'enregistrement lui-même, cette réception de l’ambassadeur est un succès. Le gratin est de la fête : Caetano, Gil, Chico Buarque et Bethânia, rien que ça. Tous y vont de leur hommage en reprenant, à chaque fois magnifiquement, une chanson du maître.

Pour l'accompagnement, le bon goût et la discrétion sont de mise. Très respectueux, Paquito et Jota Velloso ont réalisé un enregistrement remarquable de finesse et de dépouillement, invitant parfois un violoncelle ou une flûte pour accompagner les indispensables guitares et pandeiro. Sans oublier la fidèle caixa de fosforos de Batatinha, sa boîte d’allumettes qui discrètement pose le rythme du morceau. Et c'est l'art de Batatinha d'accommoder les choses ou les mots les plus simples pour en tirer la plus grande émotion.

O.C., 1999
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Dix ans plus tard, les mots pour décrire Batatinha n'ont pas changé. En cherchant des témoignages et des récits sur son compte, j'ai découvert que c'est toujours sa simplicité qui est évoquée pour décrire l'art de Batatinha. Au premier rang de ces témoignages, celui de Maria Bethânia, bien sûr, dont on retrouve quelques mots manuscrits au dos de la pochette de l'album Samba da Bahia, enregistré en 1975, album que Batatinha partageait avec ses collègues Riachão et Panela :


"Gosto de Batatinha, como gosto da luz da lua, do som do tamborim, do samba em tom menor, das coisas tristes et simples.
Batatinha pra mim, é uma pessoa rare : um artista
"
("J'aime Batatinha comme j'aime la lumière de la lune, le son du tambourin, le samba en ton mineur, les choses tristes et simples.
Batatinha pour moi est une personne rare : un artiste").

Paulinho da Viola, dont la modestie est aussi grande que le talent, le tenait lui aussi en très haute estime (Batatinha lui a, de son côté, dédié le morceau "Ministro do Samba") :
"felicidade para aqueles que têm o privilégio de estar perto dele e conhecê-lo. Eu o coloco ao lado de um Nelson Cavaquinho e um Cartola... Batata, sinto um prazer imenso em ser seu amigo..."
("Quel bonheur pour ceux qui ont le privilège d'être proche de lui et de le connaître. Je le place aux côtés d'un Nelson Cavaquinho ou d'un Cartola... Batata, je ressens un plaisir immense à être ton ami").

Bel hommage de Paulinho da Viola qui met Batatinha sur le même plan que Cartola. Hélas, Batatinha n'a jamais eu la notoriété et la reconnaissance qu'il aurait méritées. C'est injuste mais n'est-ce pas malheureusement le sort de nombreux sambistes ? Même en ayant son heure de gloire, le sambiste retombe ensuite vite dans l'oubli. Même Cartola, le plus grand d'entre tous, a connu pareille infortune. Après avoir été surnommé le "Divino" dans les années trente, quand il était adoré par la bonne société carioque et admiré par Heitor Villa-Lobos, le fondateur de la Mangueira aura attendu 1974 pour enregistrer son premier disque solo, alors qu'il a déjà la soixantaine bien sonnée. Il aura fallu la rencontre avec Marcus Pereira après un anonymat d'une vingtaine d'années. Batatinha a lui aussi rencontré son Marcus Perreira. Ils étaient deux et s'appelaient Paquito et Jota Velloso.

Il faut rappeler que même si leurs collègues cariocas sont fréquemment tombés dans l'oubli, jamais la plupart des sambistes bahianais n'auront atteint leur célébrité. Batatinha, par exemple, n'a jamais voulu quitter Salvador pour Rio. Ainsi de cette belle assemblée, ironiquement surnommée sur la photo, le "Ratpack bahianais", aucun n'aura connu de réelle heure de gloire nationale. Même si c'est un collègue de Rio, le grand Jamelão de la Mangueira, qui le premier enregistra une composition de Babatinha. "Jajá da Gamboa" en 1954. Il en fit même un succès. Il s'agit d'un titre assez atypique puisque très enjoué, alors que son répertoire est en grande partie constitué de chansons tristes, contant les aventures d'un malandro, le Jajá en question.

De gauche à droite : Edil Pacheco, Riachão, Walmir Lima, Batatinha, and Ederaldo Gentil

Batatinha n'a jamais vraiment vécu de sa musique. Né à Salvador en 1924, le jeune Oscar da Penha est obligé de commencer à travailler très jeune. Il rentre comme office boy au journal Diário de Notícias mais évoluera par la suite, comme auxiliaire typographique, puis graphiste. Une profession qu'il exercera toute sa vie, devenant même fonctionnaire des presses officielles, l'Imprensa Oficial de Salvador. Cet emploi de graphiste ne l'empêchera pas de mener la vie de bohème avec ses collègues et ses amis sambistes.

Son premier surnom fut Vassourinha, en référence à un sambiste carioca célèbre de l'époque et qu'admirait le jeune Oscar. Au début des années quarante, il alla voir Antônio Maria, qui dirigeait alors la Rádio Sociedade da Bahia, et lui interpréta "Inventor do Trabalho". Son nouveau (et définitif) surnom de Batatinha lui est venu de ce même Antônio Maria qui l'appela ainsi lors d'un passage radio. Dans l'argot de l'époque, un "Batatinha", (une petite patate, littéralement) désignait un type bien. Ce qu'il était assurément.

Quelques mois avant sa mort, Batatinha fut invité à enregistrer en duo avec Silvia Torres, une de ses compositions, "Pra Todo Efeito", sur l'album de cette dernière, produit par Carlinhos Brown. Sa voix y était déjà terriblement fatiguée. Heureusement, on ressent bien moins cette impression sur les titres de Diplomacia qu'il chante.

Paquito et Jota Velloso (neveu de Caetano et Bethânia) racontent cependant que Batatinha était déjà malade quand ils se sont lancés dans ce projet. Celui était d'offrir à Oscar da Penha, dit Batatinha, la reconnaissance qu'il méritait de son vivant. Ce projet s'était imposé à eux en réaction à l'omniprésence de l'axé qui reléguait la samba traditionnelle à la confidentialité. Et donc aussi ses plus illustres représentants bahianais. Ils ont réalisé un vrai travail patrimonial en s'entretenant avec Batatinha pendant de longs mois. C'est un véritable collectage de son répertoire qu'ils ont ainsi réalisé. Ils furent très étonnés de découvrir que Batatinha n'avait même pas déposé ses compositions. Plus encore, il ne les avait même pas notées dans un cahier. Tout était là, dans sa mémoire. Aussi, lors de ces séances demandaient-ils à Batatinha de leur chanter son répertoire. Ce qu'il faisait en s'accompagnant de cette simple boîte d'allumettes qu'il utilisait pour composer ! De ces retranscriptions, ce sont environ soixante-dix chansons qui ont été sauvés de l'oubli. Paquito et Jota Velloso précisent que ce répertoire est disponible à qui souhaiterait l'interpréter. C'était leur souhait, leur mission : faire connaître l'art de cet auteur.

Quelques années plus tard, Paquito et Jota Velloso renouvelèrent l'expérience en offrant un album au bien vivant Riachão, sur le même principe d'inviter quelques grands artistes à reprendre quelques pièces de son répertoire. On retrouvait là encore Caetano, mais aussi Tom Zé, Dona Ivone Lara ou Carlinhos Brown... Mais quand Batatinha incarnait une samba triste et pleine d'émotion, Riachão est un joyeux drille débordant d'énergie malgré son âge avancé. Les deux faces de la médaille du samba bahianais.

Batatinha est sa face d'ombre, celui qui chantera ces moments de tristesse, ces occasions ratées que l'on garde au chaud du coeur, à l'image de "Toalha da Saudade". Il se souvient comment, lors du précédent carnaval, il a gardé la serviette avec lequel une belle jeune fille s'est essuyé le visage. La jeune fille a disparu. Il lui reste ce morceau d'étoffe et le souvenir de sa beauté. Seul remède à sa saudade : aller danser le samba !

"Tenho ainda guardada
como lembrança do carnaval que passou
Uma toalha bordada que na escola
um lindo rosto enxugou (Eu tenho)
Tenho ainda guardada
como lembrança do carnaval que passou
Uma toalha bordada que na escola
um lindo rosto enxugou

É a toalha da saudade
da minha infelicidade
Não me vai ornamentar
E pra não sofrer desilusão
nem passar decepção
Eu vou sambar
"

L'album-hommage Diplomacia a visiblement rempli son rôle. Deux documentaires consacrés à Batatinha ont depuis été réalisés. Le premier, Batatinha Poeta do Samba, par Marcelo Rabelo, le second, Batatinha e o Samba Oculto da Bahia, par Pedro Abib.

La bande-annonce de Batatinha Poeta do Samba, qui permet d'écouter un extrait de son morceau "Imitação".


Un extrait du documentaire Batatina e o Samba Oculto da Bahia, où bien sûr on retrouve Maria Bethânia qui fut réellement la première à faire découvrir son œuvre au reste du pays


A sa mort, son joyeux compère Riachão donna de lui une belle définition : "uma cabeça cheia de cabelos brancos e cada fio uma nota musical". Une tête pleine de cheveux blancs et, dans chacun d'eux, une note de musique.

Puisque je m'associe à la mission de Paquito et Jota Velloso dédiée à faire connaître l'œuvre de Batatinha, je vous propose, plutôt qu'un lien pour télécharger l'album, en voici un qui indique les accords du morceau "Direito de Sambar". Ca peut aussi vous occuper pour les vacances...

Batatinha, "Direito de Sambar"



mercredi 7 juillet 2010

Jeunes, Maria Bethânia et Paulinho da Viola chantent "Rosa Maria" au bord de la plage

Bizarrement, il y a un côté déprimant quand arrive cet été que nous aurons attendu toute l'année : les jours commencent à raccourcir et nous rapprochent de l'automne. Déjà le 7 juillet, misère ! Aussi faut-il profiter de cette chaleur et de ce soleil comme si c'était le dernier jour : le froid et la grisaille arriveront toujours trop vite. Pour se plonger dans cette douce ambiance estivale, rien ne vaut une vieille samba interprétée par Maria Bethânia et Paulinho da Viola. Des images qui sont extraites de Saravah, le film que réalisa Pierre Barouh au Brésil, en 1969.

Paulinho da Viola et Maria Bethânia sont attablés à une terrasse, devant des verres d'une bière qui n'est peut-être plus si bem gelada, tant ils s'amusent à chanter ensemble. On imagine la plage toute proche. Ils sont si jeunes sur ces images, décontractés comme on les aura rarement vus, et interprètent plusieurs standards du samba. Ici, c'est "Rosa Maria", composée par Aníbal et Eden Silva en 1948, mais qui brille de la belle insouciance de leur jeunesse malgré des paroles qui évoquent un chagrin d'amour.

Paulinho da Viola et Maria Bethânia, comme des amis qui se retrouvent en vacances et chantent en riant. Avant d'aller se baigner.


"Um dia / Encontrei Rosa Maria Na beira da praia /A soluçar Eu perguntei /O que aconteceu? Rosa Maria me respondeu O nosso amor, morreu! Não sei ainda explicar qual a razão De Rosa Maria desprezar meu coração Eu fazia-lhe toda vontade Será que ela tem outra amizade"

mercredi 9 juin 2010

Ces Doux Barbares qui se ressemblent tant

"Vocês, que me lêem,
já ouviram falar em 'supergroups'?
Pois bem, Doces Bárbaros é um subgrupo.
No sentido de um grupo étnico. Ha-ha-ha-ha"
(Caetano Veloso)

Quand, en 1997, je découvrais l'Alfagamabetizado de Carlinhos Brown, j'étais ravi d'y retrouver sur un titre les Doces Bárbaros au grand complet. A savoir : Gal Costa, Maria Bethânia, Gilberto Gil et Caetano Veloso, enfin réunis. Les Doces Bárbaros sont une de ces bornes initiatiques qui m'ont ouvert la route des musiques brésiliennes, ou plutôt les routes, les chemins de traverse, les sentiers, les ruelles et les boulevards tant depuis je n'ai jamais cessé de poursuivre ce voyage où plus on avance, plus on mesure l'immensité de ce territoire et tout ce qu'il reste à découvrir. Nouvelle épisode de cette série où, sans nostalgie aucune, je me replonge dans cette période de découverte, il y a une vingtaine d'années.

Comme je le disais dans le premier volet de cette série, le point de départ c'est Caetano. Puis ses collègues tropicalistes, tout ça au gré des albums que je pouvais alors trouver en fouinant dans les bacs et y engloutissant mon maigre budget. Dans cette quête, un jour ou l'autre, on finit bien par tomber sur l'album des Doces Bárbaros qui, en 1976, réunit nos quatre larrons. Celui-là, c'est mon frère qui avait mis la main dessus. D'occasion, bien sûr. Avant même de l'écouter, je l'adorais pour ce nom de Doux Barbares. Et pour la photo centrale quand on ouvrait le double-album : nos quatre larrons déguisés et sautillant sur scène. Accoutrement carnavalesque, outrancier, joyeux... Même Gil en collant blanc semble sans crainte du ridicule.


En France, la célèbre photo rassemblant Ferré, Brassens et Brel a fait couler tant d'encre alors qu'ils sont simplement assis autour d'une table. Imaginez un instant l'impact que cela aurait pu avoir s'ils avaient été ensemble sur scène... Même pas déguisés ni dansants, faut pas rêver, mais ensemble sur scène... Là, avec nos Tropicalistes bahianais, c'est pareil, on est déjà content de voir cette proximité, ces liens très affectueux. Et en plus, eux, font la fête ensemble.


Caetano Veloso plaisante en disant que les Doces Bárbaros ne sont pas un super-groupe mais un "sous-groupe", au sens de groupe ethnique. Avec l'idée qu'ils incarnaient, comme il le dit, une "nouvelle race", en écho à ce que chantaient alors les Novos Baianos... En ces années-là au Brésil, l'humoriste Chico Anysio faisait un tabac à la télévision avec ses imitations de Bahianais. Avec la complicité d'Arnaud Rodrigues, il enregistrera même un tube sous le nom de Baiano E Os Novos Caetanos : "Vô Batê Pa Tu". Ainsi, comme le rappelle Caetano, par le biais de cette figure devenue très populaire du Bahianais hippie, "aux yeux des autres, nous étions déjà, sans même le savoir nous-mêmes, les Doces Bárbaros".

On sait que Caetano et Bethânia sont frère et sœur, que Caetano et Gil étaient beaux-frères pour avoir épousé deux sœurs, elles-mêmes amies d'enfance de Gal. Mais au-delà de ces liens familiaux, amicaux, artistiques, on est assez étonné de voir Caetano et Gil mettre en avant l'argument de la ressemblance physique pour justifier ce projet commun où, pour la première fois, en 1976, ils se présentent au public sous la bannière d'un groupe et non plus, comme ce fut souvent le cas, en leurs noms propres.

A cette époque, au milieu des 70's, c'est Gil qui, un jour, dit à Caetano : "je pense que maintenant nous sommes un groupe parce qu'on se ressemble de plus en plus, même physiquement" ("Acho que a gente agora é um grupo porque foi ficando cada vez mais parecidos uns com os outros, até fisicamente").

Tout en rappelant que tous étaient très différents les uns des autres, Caetano confirme et insiste sur cette convergence morphologique qui n'existait pas quelques années plus tôt. Comme si la proximité artistique et affective avait entraîné une sorte de mimétisme physique.

"Quand nous étions enfants, et même adolescents, Maria Bethânia et moi, n'étions pas des frère et soeur qui se ressemblent : au contraire, nous étions de ces frère et soeur de type différent au sein d'une nombreuse fratrie.

Un jour, en regardant le dos de la pochette de l'album de Gal et Caymmi, j'ai vu une photo de Gal où je trouvais qu'elle me ressemblait.

Quand, en 1965, Maria Bethânia et moi nous sommes installés à São Paulo, à l'époque où elle participait au spectacle Opinião, Gilberto Gil habitait déjà là et Gal vint passer quelque temps avec nous. Gal avait les cheveux courts et, physiquement, était complètement différente de Bethânia. Mais les gens qui voyaient Gal dans la rue la montraient du doigt en disant : 'regarde, c'est Maria Bethânia'. On trouvait ça effrayant parce qu'on pensait que Gal et Maria Bethânia étaient deux personnes totalement différentes. Qu'ils puissent leur trouver une ressemblance, nous semblait comme de dire des Japonais qu'ils se ressemblent tous.

Gil, de son côté, était gros. Son corps n'avait rien d'anguleux ou sec, il mangeait beaucoup. Il mangeait trop. Puis, il s'est mis au régime macrobiotique et a maigri. Et son corps est devenu comme le mien, qui ressemble à celui de Bethânia. (...)

Mais pour les gens qui nous voyaient depuis longtemps comme un groupe ou, disons, comme une poignée d'individus ayant des caractéristiques communes, Doces Bárbaros n'était rien sinon une évidence. Pour nous, c'est une nouveauté majeure. Et c'est la même chose. (...)

Les Doces Bárbaros sont une chose qui s'est formée en nous, à travers nous et même en dépit de nous. C'est une nouvelle race" (Revista Ele e Ela - nº 86, 06/76).

Embarqués dans ce projet d'album et de tournée sous l'impulsion de Bethânia, nos Doux Barbares étaient bel et bien cette "nouvelle race" métissée qui contestait l'idée de race, ce "sous-groupe, au sens de groupe ethnique", comme l'ironisait Caetano.

Un film, Os Doces Bárbaros, sorti deux ans plus tard, témoignait de l'aventure. Le film, qui n'était au départ qu'un documentaire musical, a pris une autre dimension quand, de passage à Florianopolis, Gil et Chiquinho Azevedo, le batteur, furent arrêtés en possession de marijuana. A la clé : interrogatoires et séjour en prison de rigueur. Jom Tob Azulay, le réalisateur, confessait à l'occasion de la sortie en DVD du film, que ces passages du film doivent beaucoup à Gil car "même dans l'adversité de sa cellule, il avait la grandeur de percevoir combien il était important de filmer ces moments difficiles".

Par la suite, chacun mena sa carrière avec la réussite que l'on sait.

Les Doces Bárbaros se sont retrouvés en 1994 pour participer au Carnaval carioca avec la Mangueira et son samba-enredo "Atrás da Mangueira só não vai quem já morreu". Puis, vint la réunion pour participer à ce "Quixabeira", sur le premier album de Brown. Une présence symbolique qui s'inscrivait dans l'histoire de la musique bahianaise et prolongeait celle du Tropicalisme en adoubant son plus brillant héritier.

Enfin, en 2002, les Doces Bárbaros se sont reformés le temps de quelques concerts au Parc d'Ibirapuera et sur la plage de Copacabana. Un DVD Outros (Doces) Bárbaros témoigne de l'événement. Et là, quand on les voit, se pose évidemment LA question : se ressemblent-ils toujours autant physiquement ?