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vendredi 25 juin 2010

Michael Jackson était aussi la voix des laissés pour compte

C'est arrivé il y a un peu plus d'un an. Je rentrais en marchant et en nage d'un footing vers Ovalie, autour des vignes de Bugarel, quand je croisais un ado qui me dit : "il est super votre t-shirt, c'est le même que Michael Jackson". Il en était tout souriant le gamin. Oui, effectivement, pour aller courir j'enfile fréquemment mon t-shirt Olodum que j'avais, en bon touriste, ramené de Salvador. Evidemment mon jeune ne connaissait pas Olodum mais avait vu la vidéo de Michael tournée dans le Pelourinho. De mon côté, je n'avais jamais pensé un seul instant à Michael quand je portais ce t-shirt d'Olodum. Olodum est tout simplement une institution dont je respecte le travail social et dont j'apprécie la musique, et son rythme typiquement bahianais, profondément contagieux.

Quelques semaines plus tard, il y a exactement un an aujourd'hui, Michael Jackson redevenait, par sa mort, la plus grande star planétaire. C'est ainsi qu'à son insu il est devenu l'homme de l'année.

Depuis cette date, à chaque fois que je revois la vidéo ou que j'écoute "They Don't Care About Us", ce que j'ai fait un bon nombre de fois, je me fais la remarque qu'à un certain stade de ses métamorphoses, le physique de Michael Jackson aurait pu être celui naturel d'un Bahianais. Plutôt que le naturel, l'indétermination de son physique n'était pas le fruit d'une miscegenação pluri-centenaire mais d'une obsession chirurgicale.

Un an après, alors que je suis, depuis déjà quelques semaines, entré en mode Bahia (comme les lecteurs de ce blog l'auront remarqué), il me semble important de rappeler qu'au delà des apparences, si Michael Jackson était autant aimé de part le Monde, c'est parce qu'il était la voix des sans-voix, des laissés pour compte. Le "cantor das multidões", comme les Brésiliens le disait d'Orlando Silva, le chanteur des masses, des foules anonymes.

Il lui suffisait de chanter "All I wanna say is that / They don't really care about us" pour toucher la fibre universelle, et incarner tous ceux d'en bas, l'immense majorité de l'humanité.

"Michael’s phantasmal, shape-shifting videos, upon reflection, were also, strangely enough, his way of socially and politically engaging the worlds of other real Blackfolk from places like South Central L.A., Bahia, East Africa, the prison system, Ancient Egypt. He did this sometimes in pursuit of mere spectacle (“Black and White”), sometimes as critical observer (“The Way You Make Me Feel”), sometimes as a cultural nationalist romantic (“Remember the Time”), even occasionally as a harsh American political commentator (“They Don’t Care About Us”). "
Greg Tate, "Michael Jackson: The Man in Our Mirror", Village Voice


Par contre, personne en France, même dans les médias spécialisés, n'a relevé que le 31 octobre 2009, Neguinho do Samba, fondateur d'Olodum et "inventeur" du samba-reggae, nous avait quitté, à seulement 54 ans.

mercredi 29 juillet 2009

A Trois Degrés de séparation de Michael Jackson

On connaît le principe des 6 Degrés de séparation : par le biais de relations individuelles, toute personne sur Terre est reliée à n'importe quelle autre par un maximum de cinq autres personnes. J'ai donc calculé mon degré de séparation avec Michael Jackson. Il était la plus intouchable et mystérieuse des stars mondiales, vivant comme coupé du reste des mortels. Malgré cette réclusion, je n'étais éloigné de lui que de trois degrés de séparation. Je me suis dit : bon score !
(Calculez-le le vôtre et laissez un commentaire si vous faîtes mieux.)

Seulement, ce beau score dissimule en fait un sacré bide...

La chaîne se présente comme suit :
Moi-même, aka Dr. Funkathus -> Till Mahou -> La Toya Jackson -> Michael

Hier, je profitais d'une visite à mon ami Till, pour lui demander quels souvenirs il gardait de La Toya. Je me rappelais qu'au début des années 90, il avait travaillé au Moulin Rouge, pour la mise en place des décors entre les numéros. Genre machiniste ou un truc dans le genre. A cette période, en 1992 pour être précis, La Toya Jackson venait de signer un contrat pour se produire un an sur la scène parisienne favorite des touristes de province, à l'occasion de la revue du centenaire de l'établissement. On peut considérer qu'elle était tombée bien bas pour être réduite à ce genre de tour de chant. A l'inverse, le Moulin Rouge, lui, devait avoir l'impression d'avoir frappé un grand coup pour le mercato de son centenaire : la sœur de Michael ! Et mon pote Till était bel et bien en contact direct avec une partie de cette légende familiale.

J'attendais donc quelques anecdotes qui incarneraient ce 2ème degré de séparation, voire quelques révélations sur les liens fraternels du premier degré qu'elle aurait pu lui confier, entre deux numéros, comme si la supposée promiscuité des lieux pouvait entraîner ce type de confidences. Las, patatras, Till n'en a plus le moindre souvenir.

Certes, La Toya n'a pas honoré la totalité de son contrat, abandonnant au bout de 4 mois, sur les 12 pour lesquels elle s'était engagée, ce qui lui valut d'être poursuivie par le Moulin Rouge. Ses fans du site The Universal Love of La Toya (de vrais fans donc) jugent cependant que 4 mois, c'est déjà énorme, pensez : elle chantait 5 jours par semaine, en français qui plus est, ce qui l'a proprement lessivé. Manqua-t-elle de sérieux ? Cela serait tout de même étonnant venant d'un membre de cette famille si professionnelle. Tout le contraire de sa sœur Janet, en somme : André Manoukian, qui lui servit de répétiteur pour enregistrer la version française de son titre "Again", témoigne, dans son livre La Mécanique des Fluides, du perfectionnisme de Janet à chanter phonétiquement juste la moindre parole du morceau.

La Toya, elle, n'a laissé aucune trace dans la mémoire de mon pote. Aussi sûrement que la mer efface sur le sable nos pas nonchalants, le temps a gommé son empreinte. Pourtant, moi, je me souviens bien qu'à l'époque, Till et un autre ami qui travaillait avec lui au Moulin Rouge, me parlaient de La Toya. Non qu'ils eussent grand chose à en dire, des banalités du genre : elle est gentille, discrète, mignonne. L'autre ami lui donnait même la main pour l'aider à monter sur scène, mais lui, je l'ai complètement perdu de vue. Et Till n'a aucun souvenir de Miss Jackson, ce qui, en creux, en dit probablement beaucoup sur la carrière de celle qui interprétait alors chaque soir, "A Paris, les Femmes ressemblent à des fleurs" (paroles de Pierre Porte sur une musique originale de Roland Léonar).

Ce qui m'étonne, c'est qu'au-delà de ses talents d'artiste, la croiser dans les coulisses du Moulin Rouge devait forcément faire penser à son frère (et donc laisser une marque indélébile). Car la ressemblance avec Michael est frappante. Ou plus exactement, la ressemblance est frappante en version post-chirurgicale. Comme en témoigne la photo ci-contre, before, il fallait chercher avec attention, scruter patiemment les visages pour trouver un air de famille. Ce qui nous permet de mesurer l'ampleur des chantiers entrepris par les scalpels et autres bistouris. Ce qui ajoute aussi un élément qui rend encore plus complexe l'étude de la psyché jacksonienne : un frère et une sœur qui ne se ressemblent guère, mais cherchent à s'éloigner des traits familiaux, en viennent à se ressembler artificiellement comme frère et sœur. On dit d'ailleurs à ce sujet que c'est justement La Toya, son aînée de deux ans, qui inspira à Michael ses premières interventions plastiques. Donc, non seulement ils ont les mêmes parents mais, à les voir, on dirait bien qu'ils ont eu le même chirurgien.

Jeter un œil à la carrière de La Toya a au moins ce mérite : nous rappeler combien la famille Jackson a su cultiver le mauvais goût et les kitscheries. Jermaine avait pourtant mis la barre assez haut grâce à son duo avec Pia Zadora mais La Toya enfonce haut la main toute la fratrie. Au point que ses fréquentes séances photos pour Playboy semblent presque de "bon ton" en comparaison d'autres épisodes :
- Une chanson anti-drogue, "Just Say No", composée pour la campagne de Ronald Reagan ;
- Une carrière de diva euro-dance ne connaissant de micro-succès qu'aux Pays-Bas, en Allemagne, en Italie, ou à la télé slovène ;
- Un album (Stop In The Name of Love) de reprises de la Motown enregistré en 2 heures à peine ! (2 heures !!!)

A quel rang classer le Moulin Rouge dans cette accumulation foireuse de plans Série B ? Le hasard a voulu que j'écrive ces lignes le jour où La Toya sort Home, son nouvel album. Je viens de m'en rendre compte en portant une rectification au texte et me réjouis qu'il prenne du même coup une actualité si brûlante.

Quant à Till, je lui fis quelques relances. Il fit donc quelque effort pour sortir des plis de sa mémoire le fait que, oui, au Moulin Rouge, à cette époque-là, il y avait une belle Noire, fine... Et grande... Vérification faite, La Toya plafonne à 1,55m. Encore raté.

Doit-on pour autant en conclure que la théorie des 6 degrés de séparation n'est bonne qu'à distraire de l'ennui les longues soirées d'hiver ? Avant d'écrire ce billet, je croyais que ce principe, qui préfigurait notre société contemporaine organisée autour de ses réseaux, avait été développé de façon très sérieuse par Stanley Milgram (oui, celui qui est célèbre pour ses expériences sur la soumission à l'autorité) sous le nom de Small World, avec moult expériences pour l'étayer. En fait, il ne fit que reprendre une idée développée en 1929 par l'écrivain satirique hongrois Frigyes Karinthy (à qui l'on doit aussi l'aphorisme "en humour, je ne plaisante jamais")...

PS : Pour information, Till Mahou est danseur. Il se produira la semaine prochaine à Tharaux (Gard) dans L'Empereur Chinois et le Rossignol, à l'occasion du VIe Festival Arts & Musique (3-7 août 2009).
Réservation : 04 66 60 26 48 / Renseignements : TharauxAM@yahoo.fr

4 août - 21 h. Concert avec duos et trios de Kodály, Prokofiev, Haydn, Janácek, Dvorák
6 août - 20 h. Improvisation de danse et de musique
3-7 août - 10 à 12 h. - Atelier des enfants
7 août - 19 h. spectacle de terrasses en terrasses

Précision sur le programme : 'Le Rossignol et l'Empereur Chinois', ce conte d'Andersen guidera les différentes activités : Chant en français, patois, allemand, espagnol et néerlandais - L'objectif de cette année est d'aller à la recherche de sons orientaux. Spectacle d'ombre chinoise (Didier Doulson), danse du dragon et jeu de cloches et d'échos.
Les artistes : Bettina K. - arts plastiques, Till Mahou - danse et Marja Bon - musique.

dimanche 12 juillet 2009

"I feel so alive. Can you feel it?"

Qui a dit : "Je me sens si vivant. Tu le sens ?" ?
Réponse : Michael Jackson, lors d'une répétition, quelques heures seulement avant sa mort .

Son ami de 20 ans et photographe Kevin Mazur rapportait ces propos en témoignant du bonheur de Michael : "Between songs, he burst into laughter and joked around with his dancers and the director. I have never seen him so happy"

lundi 6 juillet 2009

Michael Jackson: The Man in Our Mirror (Greg Tate)

Parmi les innombrables hommages à Michael Jackson parus depuis sa mort, signalons celui de Greg Tate dans le Village Voice. Que ces brèves citations vous donnent la curiosité d'aller lire la suite...

"The absolute irony of all the jokes and speculation about Michael trying to turn into a European woman is that after James Brown, his music (and his dancing) represent the epitome—one of the mightiest peaks—of what we call Black Music".
Pour l'illustrer, Greg Tate dit que sa vidéo préférée de Michael Jackson est celle où il se lance dans un a cappella, avec démonstration de beatboxing, lors d'une émission d'Oprah Winfrey...



Demeure l'énigme :
"At what point, we have to wonder, did the line blur for him between Dr. Jacko and Mr. Jackson, between Peter Pan fantasies and predatory behaviors? At what point did the Man in the Mirror turn into Dorian Gray? When did the Warholian creature that Michael created to deflect access to his inner life turn on him and virally rot him from the inside?"

samedi 27 juin 2009

Dark Side of the Moonwalk

Si je ne peux pas prétendre avoir jamais été un de ses fans, c'est pourtant avec une émotion certaine que je glisse ces quelques mots (qui ne peuvent être en ces instants qu'hagiographiques) pour rendre hommage à Michael Jackson...
Star inaccessible, créature mûtante, verrouillée de l'intérieur, mais dont les failles remontaient criantes à la surface. Michael Jackson, c'est l'énigme suivante : comment le plus mignon des gamins devient-il cette créature au physique inquiétant ?



Rarement star aura vu courir plus de rumeurs sur son compte. Il était encore annoncé mourant d'un cancer de la peau il y a quelques semaines. Par exemple, on pouvait lire que, se sachant condamné, il avait veillé à ce que sa sœur Janet puisse, à sa mort, bénéficier de la garde de ses enfants. Et, rongé par le stress, bouffé par les surdoses médicamenteuses, c'est le cœur qui lâche. Fidèle à lui-même, il travaillait d'arrache-pied à ses prochains concerts. Michael était un workaholic. En professionnel exemplaire, il voulait simplement offrir à son public un spectacle à la hauteur de sa légende, une légende à mille lieues de ce qu'était devenue sa réalité. Pareil type de spectacle représentait une véritable performance physique, probablement devenue hors d'atteinte. Pourtant, il devait probablement suer sang et eau pour parvenir à relever ce dernier défi. Comme on avait coutume de dire de James Brown qu'il était "the hardest working man in the show business", Michael devait être son second.

Bien sûr, Michael Jackson, c'est le plus spectaculaire des blanchiments de peau mais c'est surtout le flou le plus total sur les catégories qui semblent pourtant les plus établies enfant/adulte, blanc/noir, homme/femme... Vouloir échapper à ces catégories établies impose le plus lourd tribut qui soit à payer, non une libération, au contraire, un enfermement aux yeux des communs dans son étrangeté radicale. On pourra toujours rétorquer que ce n'est que la rançon de la gloire, la condition pour être une star, qui d'autre sera allé aussi loin ? Combien d'individus dans le monde ont-ils pu affirmer leur identité hors des carcans, encouragé par ce modèle, quand Michael lui-même s'enfermait plus avant dans... dans quoi justement ? Michael Jackson, c'est aussi l'illustration la plus touchante que les cultures populaires sont plus complexes qu'il n'y parait. Pourtant existe-il œuvre plus démocratique que la sienne ? Car si le son incroyable de Thriller a partout été reconnu, il faut savoir que Quincy Jones l'avait pensé pour bien sonner sur le plus ordinaire des transistors. Pas juste pour les audiophiles et les techniciens, pour tout le monde. Et derrière le lisse des apparences, le clinquant du synthétique, se dissimulait une âme tourmentée. Et puisqu'il est de bon ton dans un cadre intello de louer les artistes dont l'œuvre est d'accès difficile, vanter leur polysémie, qui pourra prétendre avoir réellement compris Michael Jackson ? Qui a pu comprendre la psyché de cet être ? Et quand on parle de "faire de sa vie une œuvre d'art", façon Oscar Wilde, dandies et poètes maudits, la vie et le personnage de Michael ne dépassent-ils pas son œuvre, œuvre qui pourrait finalement se résumer à quelques grands tubes universels et pas de danse magiques ?

Michael ne pouvait être qu'Américain, du pays où est né le capitalisme régressif, lequel voudrait que la vie soit le lieu où l'on va satisfaire ses besoins à la façon compulsive d'un enfant. Seulement, pour Michael, cette jouissance enfantine de la vie n'allait pas de soi, n'avait rien d'une évidence naturelle. Goûter aux plaisirs de l'enfance dont il avait été privé était le combat d'une vie.
Bien sûr, son Dark Side of the Moonwalk est encore à être révélé, pourtant rarement quelqu'un aura semblé aussi asexué. Et les accusations de pédophilie, survenues notamment après le documentaire de Martin Bashir, semble à mon humble avis une incompréhension fondamentale de la personnalité de Michael Jackson. Plus que par n'importe qui d'autre avant, Michael Jackson s'est senti trahi par Bashir. Car si on est pédophile, va-t-on déclarer face caméra que l'on dort dans la même chambre que de jeunes garçons ? En rhétorique, ça s'appelle un corax, c'est-à-dire un "argument montrant qu'une chose est si vraisemblable qu'elle en devient invraisemblable : mon client a trop de charges contre lui pour être coupable" (Olivier Reboul, Introduction à la rhétorique). S'il est sorti acquitté de tous les chefs d'accusation, Michael Jackson semble avoir été profondément affecté par un procès (où on l'a même vu un jour se présenter en pyjama !) qu'il a ressenti comme la plus incroyable des injustices. Selon ses proches, il ne s'en est même jamais remis. Et tout le monde sait bien que s'il avait besoin de s'allonger, ce n'était bien sûr pas auprès de jeunes garçons mais sur le divan d'un shrink !



Michael a renommé moonwalk, un pas déjà existant, qui s'appelait le backslide. Moonwalk, une façon de souligner que sa danse semblait échapper à la pesanteur.
Mais ce pas, devenu sa marque de fabrique, pourrait finalement être la métaphore de sa vie. Le moonwalk, c'est l'expression de son "syndrome de Peter Pan", rester dans une enfance qu'il n'a jamais vraiment connu normale, et de sa frayeur de l'âge adulte : s'il faut y aller, c'est à reculons .
Quelle ironie du sort que le décès de l'inventeur du moonwalk survienne à quelques jours du 40ème anniversaire des premiers pas de l'homme sur la Lune. (Est-ce à dire que cela fait du moonwalk un "grand pas pour l'humanité" ?)