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jeudi 28 avril 2011

"Be Still", la nouvelle vidéo de Big Boi avec Janelle Monáe


Cela faisait un moment que nous n'avions pas eu d'écho de Miss Janelle Monáe, la voici dans le dernier clip de Big Boi, "Be Still". Un nouveau titre extrait de Sir Luscious Leftfoot : The Son of Chico Dusty, le brillant album de Big Boi sorti l'an dernier. A l'époque, ce n'était pas un de mes titres favoris sur l'album mais on ne va pas se priver pour autant de ce duo. On pourrait le considérer comme la réciproque de "Tightrope" où c'est Janelle Monáe qui invitait Big Boi. Quoi de plus naturel qu'il lui rende la pareille, d'autant qu'il est en quelque sorte son parrain, celui qui l'a repérée à l'époque de Idlewild, en 2006.


Dans ce morceau où l'on croit deviner une ode à la maturité affective, le vétéran du rap avait bien besoin d'une jeunette à qui transmettre sa leçon de sagesse. Il vaut mieux rester tranquille plutôt que de trop mettre la pression :

"My heart says do not disturb, and yours is like a doorknob"



jeudi 20 janvier 2011

Kanye West remporte le Pazz & Jop 2010

Le Village Voice vient de publier les résultats du 38ème Pazz & Jop. Derrière ce terme devenu familier de ses lecteurs, le magazine new-yorkais propose son classement des meilleurs albums et singles de l'année. A la différence, des classement proposés habituellement par leurs confrères, en général le fruit des préférences de la rédaction et celle des lecteurs, le Pazz & Jop est une véritable élection. En effet, près de 800 critiques sont généralement invités à donner leur liste d'albums et singles préférés. Parmi eux, figure toujours le légendaire Robert Christgau qui organisa l'événement pendant plus de trente ans. Ce nombre incroyable de votants permet à ce palmarès d'établir de manière assez représentative le bilan définitif de l'année passée. Pour mesurer l'ampleur de ce classement, sachez par exemple que cette années 1839 albums ont recueilli des voix !

And the Winner is... 

Dans la catégorie Albums, le lauréat est Kanye West pour My Beautiful Dark Fantasy...


Pour info, le Top 5 :

1. Kanye West, My Beautiful Dark Fantasy (3250 points)
2. LCD Soundsystem, This is Happening (1634 points)
3. Arcade Fire, The Suburbs (1559 points)
4. Janelle Monáe, The ArchAndroid (1448 points)
5. Vampire Weekend, Contra (1295 points)

Pour comprendre le mode de comptage des points, il faut savoir que chaque critique dispose de 100 points à distribuer entre les dix albums qu'il aura choisi et s'il le souhaite, plutôt que de donner 10 à chacun, il pourra attribuer à un album 30 points maximum et 5 minimum.

En plaçant à la première place des albums My Beautiful Dark Fantasy, Kanye West rejoint le recordman Bob Dylan  des titres Pazz & Jop, le seul qui l'ait jusqu'alors remporté trois fois. Il égalise donc ce record après que The College Dropout en 2004 et Late Registration en 2005 aient été élus albums de l'année.


Dans la catégorie Singles, le lauréat est Cee Lo Green avec "Fuck You!"

Le Top 5 :

1. Cee Lo Green, "Fuck You!"
2. Janelle Monáe, "Tightrope"
3. Robyn, "Dancing on my Own"
4. Kanye West, "Runaway"
5. Kanye West, "Power"


Même si le nombre considérable de votants confère à ce palmarès des allures démocratiques, rien ne dit que leurs goûts correspondent aux vôtres... Pour le fun, je me suis amusé à chercher la place de mon Top 9 dans le classement du Pazz & Jop, pour arriver à ceci :

1. Janelle Monáe, The ArchAndroid..............4ème
2. Carlinhos Brown, Diminuto + Adobró......absent du classement
3. Gonjasufi, A Sufi and A Killer.................58ème
4. Seu Jorge & Almaz.........................absent du classement
5. Galactic, Ya-Ka-May..............................176ème
6. Trombone Shorty, Backatown.................424ème
7. Of Montreal, False Priest.......................437ème
8. Chucho Valdes, Chucho's Steps...............absent du classement
9. Madlib, pour l'ensemble de son œuvre de 2010... 585ème

On peut comprendre que Carlinhos Brown ne figure pas dans les Pazz & Jop 2010, ses albums n'étant pas encore sortis hors du Brésil. Curieusement, par contre, pas trace de Seu Jorge alors que son disque avec Almaz est sorti sur le label californien Now Again Records, distribué par Stones Throw ! En fait, hormis celui de Janelle Monáe, aucun de mes albums préférés n'occupe une place significative... Ce qui, comme je le laissais entendre, montre qu'on ne partage pas forcément les goûts du plus grand nombre. Si vous avez du temps à perdre, amusez-vous à repérer où se classent les albums de votre propre liste...


vendredi 31 décembre 2010

Comment danser le Tightrope ?

Plus que quelques heures avant la grande fête de ce soir. Si The ArchAndroid est l'album de l'année, "Tightrope" est le morceau de l'année. A moins que vous ne soyez déjà un expert en la matière et en maîtrisiez les pas, il ne vous reste donc plus que quelques heures pour apprendre à danser le tightrope. Bon prince, le Dr. Funkathus vient vous sortir de l'embarras. Si vous avez vu le clip, vous aurez remarqué qu'une danse lui est associé. Voici donc deux leçons qui vous enseigneront les indispensables rudiments pour faire bonne figure en société lors du réveillon. Avec les meilleures professeurs qui soient, Ladia Yates, danseuse et chorégraphe du clip, et Janelle Monáe en personne.


Première étape. Niveau débutant avec Ladia Yates, bonne pédagogue, qui vous expliquera comment votre pied doit dessiner un S imaginaire. Les paroles de "Tightrope" évoquent la nécessité de trouver son équilibre, que vos humeurs jamais ne vous fassent tomber trop bas ou ne vous fassent perdre le sens des réalités à vous croire trop haut. Ce qui se traduit dans la danse où quand les bras sont en haut, le corps descend, quand les bras se baissent, le corps remonte. Mouvements qui symbolisent cet équilibre.


Ensuite, c'est au tour de Miss Monáe d'en faire une petite démonstration et, de bonne grâce, expliquer à son élève, un animateur de la BBC Radio, comment procéder. Au début, ça ne semble pas gagné pour l'apprenti mais les conseils et encouragements de Janelle Monáe finissent par porter leurs fruits. Comme elle l'explique, le tightrope est une illusion, il doit donner l'impression d'une lévitation. Pour cela, le pied qui dessine des S ne doit pas toucher pas le sol.


A vous de jouer. Quelques coupes de champagne devraient être précieuses pour rendre vos pas plus glissants et légers. Mais si l'ivresse peut donner l'illusion de la lévitation, concernant l'équilibre...

Bonne Fête !!!

mercredi 29 décembre 2010

The ArchAndroid de Janelle Monáe : Album de l'Année

"Whatever celebrity they achieve will be built on 
being unclassifiable
which in the long run is where you want to be…
 free to be freaky as you wanna 
— like George Clinton and David Bowie in their primes"
Greg Tate

"Meeting Janelle and everybody at Wondaland 
was definitely the most important event for me, 
artistically speaking, in the last 10 years. 
It was like discovering the Beatles or something. (...)
 I feel like she is the best vocalist 
and performer alive right now"
Kevin Barnes, of Montreal

"J'adore Janelle Monáe. C'est une fille incroyable, 
la chorégraphie et le clip sont géniaux"
Catherine Deneuve

"Janelle Monáe me rend dingue. Elle est époustouflante. 
Ce qu'elle présente est parfait : la production 
de son album The Archandroid,
 la manière dont elle chante, danse"
Vanessa Paradis

"Tant qu'il y aura des chanteuses comme elle 
qui feront surface, je ne me fais pas de souci"
Prince

Janelle Monáe est brillante. The ArchAndroid est l'album de l'année et cela ne souffre aucune discussion*. C'est déjà assez rare en soi, rare de ne pas hésiter sur son album favori de toute une année. Ce petit florilège de compliments placés en exergue ne sont que quelques illustrations des éloges adressés depuis quelques mois à Janelle Monáe. Stop ! N'en jetez plus. Son talent est une évidence et ça se remarque.


Ainsi 2010 marque l'avènement d'une fembotune femme robot, dans le paysage de la pop mondiale. A moins qu'il ne s'agisse d'une thrival ? Mais derrière cette musique éblouissante, le récit futuriste qui sert de fil The ArchAndroid  et une comm' verrouillée, sans prétendre révéler le moindre secret de fabrication, il est temps d'essayer de jeter un œil en cuisine et découvrir l'équipe qui l'entoure. Si on peut bien sûr essayer de comprendre le sens de son concept-album, il faut aussi reconnaître que celui-ci s'avère un bon prétexte pour se cacher derrière une fiction et ne rien révéler à la presse.

Bref rappel des faits : Janelle Monáe Robinson voit le jour le 1er décembre 1985 à Kansas City, fille d'une concierge et d'un éboueur crack-addict. Elle commence des études à New York, au sein de la prestigieuse American Musical and Dramatic Academy, voie royale pour Broadway, mais ne finit pas son cursus, préférant s'installer à Atlanta et se concentrer sur sa musique. Elle y fonde la Wondaland Arts Society et sort en 2007, un premier EP, Metropolis-Suite I : The Chase.

Inclassable ? Un ArchAndroid-en-ciel de styles
Greg Tate ne s'y est pas trompé (cf. citation en exergue), Janelle Monáe est inclassable et semble même en faire une question de principe. Mais malgré les barrières qu'elle tombe, elle a toujours un train d'avance et, à la traîne, demeure toujours étiquetée R&B. Par défaut. D'où notre question à la découverte des premiers titres lors de la sortie de l'album :  ça existe le R&B alternatif ?

The ArchAndroid est un album que vous pourrez écouter en boucle, dans son intégralité, ou bien par tranches. Il y aura toujours un titre qui correspondra à votre humeur du moment. Musicalement, l'album est à la fois accessible et aventureux, avec un certain nombre de morceaux tout à fait adaptés, pour ne pas dire formatés, au format radio, c'est-à-dire à celui d'une musique commerciale, notamment R&B, sans que l'on y voit un caractère péjoratif tant Janelle Monáe n'y perd pas son âme. Ces morceaux les plus accessibles sont en effet très réussis, énergiques, accrocheurs en même temps que suffisamment complexes, et surtout font office de balises qui permettent par ailleurs toutes les audaces sur les autres titres, en brassant les styles les plus variés : jazz, funk, rock, folk, classique (?), what else ?


Entre "Tightrope", le très très funk et irrésistible premier single porté par un clip hyper-entraînant, avec chorégraphie et nouvelle danse de rigueur, et "BaBopBye Ya", le clou du spectacle en toute fin d'album, il y a peu en commun. Entre le presque punk "Come Alive (War of the Roses)" et les ouvertures orchestrales des Suites II & III, de même. Et le reste à l'avenant.

Le choix des invités est également révélateur : Saul Williams, le poète incandescent, Big Boi qui l'a révélée et Of Montreal, pour un duo en parfaite symbiose avec Kevin Barnes.

Le paradoxe de The ArchAndroid est d'évoquer une société totalitaire, froide, où les sentiments sont prohibés, tout en donnant envie de se lover dans sa musique. A la fois le poison et son antidote. La description d'un monde épouvantable mais, au sein duquel Janelle invente des bulles des douceur, des espaces où il fait bon être. Au cœur de la métropole grise et oppressante, elle trouve la porte qui donne sur la clairière de "Mushrooms and Roses", ou "Neon Valley Street" et invente dans la foulée un environnement bucolique de synthèse. Elle déclarait à The Quietus : "je suis plus créative quand je suis entourée d'arbres. Je peux méditer dans le parc en bas du studio". Un environnement bucolique de synthèse, c'est ça.

The ArchAndroid est un album incroyablement dense qui a la durée d'un double-LP et qui est d'ailleurs un double-album dans le sens où il est divisé en deux parties : Suite II et Suite III (même si ce découpage est imperceptible à l'écoute). Le format du double-album se prête assez bien à cette approche élargissant le panorama, brassant les styles.  Ce genre de tentatives a parfois sévèrement été critiqué, à cause justement de cette diversité. Comme si on leur reprochait un manque de cohérence, un côté "touche-à-tout, bon à rien", brouillon, ou parfois tape-à-l'œil. Pourquoi Janelle échappe-t-elle à ces critiques ? Parce que son geste est à la fois artistique, en tant que démonstration du talent incroyable d'une tiny jeunette de vingt-cinq ans, et politique, au sens où elle cherche à abolir les cloisonnements historiques de la société américaine. Elle ne veut rien s'interdire. Ainsi quand elle balance un morceau presque punk ou plane sur des harmonies vocales folk, elle marque encore son territoire. Dans l'Amérique contemporaine, c'est un véritable manifeste. Elle repousse les limites comme pour montrer qu'elle les a déjà dépassées. 

Les aventures de l'androïde Cindi Mayweather, concept-album
Metropolis-Suite I : The Chase EP, sorti en 2007, était le premier volet d'un récit centré sur Cindi Mayweather, androïde de modèle Alpha Platinum 9000, alter-ego de Janelle. The ArchAndroid , Suites II & III est la suite de ses aventures. Ce concept-album est donc imaginé comme une variation sur le Metropolis de Fritz Lang dont l'action se déroule en 2719 (1927 en verlan, année de sortie du film), époque où franchement il ne fait pas bon vivre.

Comme dans le Metropolis de Fritz Lang, on retrouve une figure messianique, une androïde, la séparation de la société en deux groupes distincts et inégaux... Dans The ArchAndroid, Cindi Mayweather découvre qu'elle est l'élue, destinée à amener l'amour et la liberté aux androïdes. Pour conter les épreuves qu'elle doit traverser, l'album se veut un emotion picture, mêlant narration cinématique et refrains entêtants.

Au-delà des classiques questions de race et gender, pourtant loin d'être réglées, Janelle Monáe choisit d'évoquer une nouvelle altérité, celle de l'androïde, le nouveau paria, la nouvelle victime du stigmate dont la vie est bridée par les interdits. Et l'androïde lui fournit même une parade quand on essaie de la récupérer. On l'a dit gay, elle répond : "la communauté lesbienne a essayé de me revendiquer. Mais je ne sors qu'avec des androïdes. Rien de tel qu'un androïde - eux au moins ne vous trompent pas" ("The lesbian community has tried to claim me. But I only date androids. Nothing like an android—they don’t cheat on you").

Une chose est sûre, Janelle Monáe est une véritable control freak et, malgré sa signature sur Bad Boy Records, le label de Diddy, et la distribution par Warner, elle cherche à préserver son indépendance. Elle affiche sa conscience politique en s'habillant de noir et blanc, en hommage à la classe ouvrière dont elle est issue, et assume une forme de féminisme. On peut ainsi lire l'affirmation suivante sur le site de sa structure Wondaland Arts Society : "Nous croyons que les femmes sont bien plus intelligentes que les hommes. Et qu'elles s'efforcent d'agir en conséquence". Janelle se choisit pour modèles des femmes fortes ou extravagantes, d'où son admiration pour Katharine Hepburn, comme elle le confiait récemment au Monde, "la première à marcher en pantalon sur les tapis rouges d'Hollywood, à redéfinir la liberté d'habillement des femmes". Après tout, si la référence à Katharine Hepburn, plutôt qu'à Audrey, n'est guère fréquente ces temps-ci, elle colle assez bien à Miss Monáe : elle se distingue de ses consœurs actuelles de la même manière que Katharine Hepburn des siennes en son temps. Non pas femme fatale au décolleté pigeonnant, mais peste un peu garçonne, avec du caractère et qui porte pantalon. Cet "uniforme" instantanément identifiable qui est le sien, iconique, smoking, nœud-pap' et pompadour, code couleur immuable, dépasse les apparences et ose la rupture des codes en vigueur dans le R&B. Dans un genre où on mettra en avant un physique avantageux de bimbo bling-bling, elle opte pour une tenue pudique ne laissant pas apparaître une once de peau : radical. Fine mouche, elle sort ainsi du lot tout en prétextant que cette discrétion vise à ne pas faire écran entre elle et sa musique, afin qu'aucun détail ne vienne nous en distraire.

Ne pas nous distraire de la musique mais aussi de l'histoire que raconte le concept-album The ArchAndroid. Une histoire qui se déroule donc en l'an 2719 et où nous suivons les tribulations de Cindi Mayweather, l'androïde  n°57821, qui est l'élue. Dans son essai pour The Quietus, "Janelle Monáe: A New Pioneer Of Afrofuturism", John Calvert insistait sur l'importance de ce concept de libération. Selon lui, à travers cette fiction, c'est le thème de l'esclavage qui remonte. Quand on vous dépouille de toute forme d'identité nationale, familiale, religieuse, que l'on vous prive de votre passé, que reste-t-il comme territoire à s'approprier pour s'inventer une histoire ? Le futur. La figure de l'androïde renvoie également à l'esclave, comme lui, il est une machine, un simple outil de production du capitalisme, ce qui sous-entend que The ArchAndroid pourrait se lire d'un point de vue marxiste, comme cela est souvent évoqué en raison de l'influence du Metropolis de Fritz Lang sur l'œuvre de Janelle, même si elle cite également Philip K. Dick, Octavia Butler ou Le Meilleur des Mondes d'Aldous Huxley comme références ayant inspiré son récit.

Quant à l'histoire narrée par The ArchAndroid, même si spéculations et interprétations de l'œuvre vont bon train sur quelques forums, quelle portée lui accorder ? Elle joue avec les codes et les passages obligés de tout récit de science-fiction. Par la force des choses, on peut aussi penser qu'elle s'approprie les archétypes, sans se borner aux stéréotypes. Le futur décrit comme totalitaire est un de ces passages obligés. Mais toute approche futuriste raconte en métaphore une histoire contemporaine quand elle ne règle pas ses comptes avec le passé. Ainsi, la romance contrariée entre l'androïde Cindi Mayweather et l'humain (Sir) Anthony Greendown, plus qu'aux sempiternels Roméo et Juliette, pourrait renvoyer à un mythe fondateur américain, Pocahontas. Ainsi, au pays du happy end obligatoire, une terrible convention exigeait que jamais une histoire d'amour mixte ne se finisse bien dans un film américain, même après l'abolition du sinistre Code Hays. Qu'en est-il de l'amour entre Cindi et Greendown, échappera-t-il à cette malédiction ? A considérer les dernières paroles du morceau final, on peut en douter :

"I see beyond tomorrow
This life of strife and sorrow
My freedom calls and I must go"

Mais cette fuite en avant de l'héroïne n'est peut-être que l'ouverture annonçant de nouvelles aventures, une sequel, la Suite IV ?!

La Matrice Wondaland Arts Society
Les aventures de Cindi Mayweather si elles incitent aux spéculations de fans, au même titre que ceux de... que sais-je, Harry Potter, Twilight, etc..., sont finalement un écran de fumée, un os à ronger tendu aux teenagers. Il y a intrigue, certes, mais les véritables investigations devraient plutôt se tourner vers la matrice d'où est issue cet album et dont se revendique Janelle, la Wondaland Arts Society. D'ailleurs doit-on vraiment adopter une lecture marxiste du récit de Janelle Monáe ? N'est-ce pas une élucubration funk-a-logique de journalistes qui voient plus loin que le bout de la copie qu'on leur demande ? Car on pourrait aussi bien essayer de comprendre la posture et le travail de Janelle Monáe comme intrinsèquement... capitaliste, même si ce capitaliste est lui-même... futuriste. Ou simplement contemporain. Dans cette perspective, on verra une habile stratégie commerciale dans la mise en scène d'une nouvelle héroïne, au look immédiatement identifiable, iconique disais-je plus haut. Janelle ne baisse jamais la garde, est en permanence en représentation, incarnant son personnage jusqu'au bout des ongles et de la pompadour. Si vous écoutez une interview, n'attendez pas la moindre confession ou anecdote un peu spontanée. Elle joue son rôle avec la froide détermination d'une... androïde, portée par une ambition démesurée. Artiste dans l'âme et bourreau de travail parce que le travail est la seule façon de parvenir à ses fins. Il est ainsi instructif de lire la présentation de sa structure, la Wondaland Arts Society, qui oscille entre les statuts de l'entreprise et le manifeste artistique.

"Nous suivons Steve Jobs comme Berry Gordy suivait Henry Ford" !!! Ce qui donne en détail et en anglais : "we are watching Steve Jobs the way Berry Gordy watched Henry Ford. We believe in Moore's Law, in time pacing, in micro-chunking, in nanofying, in monetizing, optimizing everything, and shipping products. We're like a cross between Guy Kawasaki and James Brown". Ou comment mettre un sévère coup de vieux à la Motown !

Quant à la vision qu'ils donnent d'eux-mêmes, de leur vision de l'art et de la musique, on y retrouve une part d'idéalisme naïf mêlé à une ambition dévorante... "Nous, à Wondaland, sommes des inventeurs. Nous portons le smoking tous les jours et plongeons dans des piscines pendant nos performances (...) Nous croyons que les chansons sont des vaisseaux spaciaux. Nous croyons que la musique est l'arme du futur. Nous croyons que les livres sont des étoiles. Nous croyons qu'il n'existe que trois formes de musique : la bonne musique, la mauvaise musique et le funk.

Nous avons créé notre propre Etat, notre propre République. Il y a de l'herbe ici. L'herbe pousse et sort des toilettes, des bibliothèques, pousse au sol et au plafond. L'herbe nous aide à nous sentir bien. Dans notre état, il n'y a pas de lois, il y a seulement de la musique. C'est le funk qui dicte sa loi. Et le punk dirige les cours de justice et de la bourse.

Dans cet Etat, il n'y a pas de nourriture. Nous mangeons des livres et les assaisonnons de vin et de barbapapa. Quand vous voulez connaître les nouvelles, vous lisez une BD (...)


Nous avons déjà construit plusieurs villes. Nous sommes toujours à la recherche d'une nouvelle ville où habiter. Nous avons récemment déménagé d'Atlantis pour nous installer à Métropolis, une cité que nous avons nous-mêmes conçu. C'est la plus grande ville du monde mais vous ne pouvez la voir qu'en fermant les yeux". Etc, etc...

Naïf ? Mignon ? Mais un lieu où les livres sont une nourriture est toujours digne d'estime, surtout si les livres sont de bon goût et qu'on trouve sur les étagères de Wondaland les romans de Zadie Smith, Percival Everett ou Junot Diaz, sans oublier les classiques Joyce, Kafka, Borges...

A vrai dire, Janelle la joue collectif. Toujours, elle parle au pluriel et utilise le "we". Ce "nous" dont elle fait partie est justement la Wondaland Arts Society, petite structure indépendante rassemblant artistes de tous poils et disciplines. Quant à Janelle, le parrainage d'Outkast et la signature sur le label de Sean "Diddy" Combs, Bad Boy Records, nous distraient de l'essentiel, le processus créatif au sein de Wondaland. Lequel semble effectivement un travail d'équipe. Si on a facilement repéré la grande silhouette de Kellindo Parker, guitariste portant perruque, les deux piliers du travail de composition et de production sont étrangement absents de la plupart des chroniques (françaises) de l'album. Alors que Janelle écrit les paroles, quasiment tous les morceaux sont pourtant signés de Nathaniel Irvin III, aka Nate Rocket Wonder, et Charles Joseph II, aka Chuck Lightning. Ensemble, ils forment par ailleurs le duo Deep Cotton, invité sur un titre de The ArchAndroid, "57821". Les deux personnalités sont complémentaires. Comme en témoigne Chuck Lightning : "j'ai appris que nous étions semblables malgré nos différences. N8 est plutôt PC alors que je suis Mac. Il est branché fast-food, chansons et pop-charts. Je suis plutôt tapas, albums et underground. Quand il monte dans ma voiture, il monte les aigus car il est fasciné par les cordes et les mélodies. Quand je monte en voiture, je balance des basses parce que j'aime bien sentir la musique. Mais ceci posé, nous sommes complémentaires".


Dans cette petite vidéo, les voici au travail sur le titre "Come Alive (War of the Roses)", dans les locaux de Wondaland. L'écriture et la composition de l'album y apparaissent comme un véritable processus collectif, une collaboration tendue vers un seul but commun, sans interférences d'ego : faire un sacrée bonne musique qui éclate tous les carcans.


Outre le duo essentiel Nate Wonder-Chuck Lightning, aka Deep Cotton, on retrouve l'apport déterminant de Roman GianArthur. Comme nous étions impressionnés par le morceau "BaBopBye Ya", nous avons cherché les crédits parmi les notes de pochette pour découvrir que celui-ci en avait signé la composition et les arrangements pour orchestre. Cet autre membre du collectif Wondaland est par ailleurs frère de Nate Wonder. Kevin Barnes, leader du groupe Of Montreal, proche de Janelle et Wondaland, nous prévenait : "Roman GianArthur va être le grand  truc de 2011, c'est un génie musical, un arrangeur brillant, auteur, interprète... Il faut aussi probablement très bien la cuisine. Vous allez voir, quand ils vont entendre son album, les gens en laisseront tomber leurs provisions" ! Chuck Lightning raconte le rituel quotidien de la maison : "les journées à Wondaland commencent quand Roman GianArthur s'assied devant le grand piano et joue sa sélection du jour. Parfois, c'est Debussy, parfois Stevie Wonder. Georgie Fruit, aka Kevin Barnes, peut éventuellement le rejoindre. Comment un seul piano peut-il avoir autant de funk ?"

Plus surprenant encore, le morceau aurait été composé en 1976 par leur père Nathaniel Irvin II dont on peut se demander s'il n'est pas le véritable gourou de Wondaland. Mais laissons le suspense pointer le bout de son nez, l'influence du Dr. Irvin sera le prochain volet de nos investigations.

Greg Tate, en observateur avisé et mentor de Janelle, est persuadé qu'elle et sa clique iront loin : "je pense qu'ils sont tout à fait capables d'avoir un impact sur la vie intellectuelle et la culture pop de leur génération, principalement parce qu'il se consacrent à leur art, aux idées mais aussi aux aspects commerciaux y étant associés avec la même implication".

Si Janelle Monáe a un talent incroyable, elle a su trouver les personnes qui partagent sa vision. Leur communion artistique a déjà produit ce chef d'œuvre. Wondaland se propulse à la façon d'une fusée, après avoir largué dans l'espace son premier étage, The ArchAndroid, on attend impatient de découvrir les albums de Deep Cotton et Roman GianArthur.

Quant à "BaBopBye Ya", ce morceau clôt l'album majestueusement. Longue pièce en trois mouvements de presque 9 minutes, il déploie un véritable souffle orchestral pour fournir un écrin à la voix de Janelle, peut-être le titre où elle peut délivrer sa plus brillante performance vocale. Si on considère que Janelle Monáe œuvre dans une veine afro-futuriste, la dimension rétro est également très présente. Elle puise son inspiration dans des références qui ne sont pas de son âge : Katharine Hepburn, Fritz Lang, les tuxedos... Sur ce bouquet final, j'avais cru percevoir l'influence de The Rubaiyat of Dorothy Ashby, album inspiré d'Omar Khayyam, produit et arrangé par Richard Evans. C'est le ton délibérément rétro de son chant qui me fait penser à cet essai de jazz imprégné d'Exotica, et aussi cette allusion au vin...

"The only love my heart approaches
Your tender eyes fill mine with roses
I drink your wine
And never will my heart dry inside
Or be denied
"

Je me trompe probablement en croyant déceler cette influence. De même quand, plus loin, un dialogue violon-piano me rappelle Astor Piazzola et son Quinteto Tango Nuevo. Mais ça ne fait que renforcer la richesse et le pouvoir d'évocation de "BaBopBye Ya".

Ce serait injuste de reprocher sur pareil titre à Janelle et son équipe un côté démonstratif, un "tour de force", car on sent la fierté de jeunes gens, presque encore surpris d'avoir accompli un tel travail. Dans l'extrait vidéo ci-dessous, ils rappellent combien cette pièce est un élément essentiel de The ArchAndroid.


The ArchAndroid est donc un album créé dans une intense effervescence artistique qui révèle au monde l'incroyable talent de Janelle Monáe. Tout pimpante, elle capte la lumière et rayonne. Car il faut aussi reconnaître que la fascination pour cet album tient également à la curieuse séduction de son auteur. Son visage enfantin contraste avec sa froide détermination. On est admiratif de la voir à ce point dédiée à son art et cela mérite le respect. Elle n'est certes pas modeste, son aplomb et son assurance peuvent gêner mais il émane de cette femme-enfant une telle volonté qu'on est conquis. Perfectionniste, inébranlable, elle se donne les moyens de ses ambitions.

Dépouillé de tout son decorum, son message est on ne peut plus simple et s'adresse aux jeunes gens, notamment de couleur. Janelle Monáe leur dit qu'il faut prendre confiance, ne pas se laisser brider par ses peurs, s'y confronter et s'affirmer tel que l'on est. Positif et fier. Elle assume ainsi vouloir être un modèle. Sa coiffure a beau être extravagante, ce sont ses cheveux naturels, précise-t-elle. Janelle Monáe est unique. Brillante.

The ArchAndroid n'est pas fini. Un roman graphique va être publié. Et chaque chanson devrait être illustrée par un clip ou un court-métrage. En attendant le DVD, ses bonus, le making-of, etc..., le disque n'a pas fini de tourner. "Tightrope" explose d'ailleurs mon compteur : en 5 ans que j'ai installé iTunes, c'est le titre le plus écouté de ma discothèque numérique. 

L'avis du Dr. Funkathus : un élixir radical, un effet feel good instantané, notamment sur "Tightrope" donc. A ce sujet, le Dr. vous conseille toutefois de bien réviser vos pas de danse si vous voulez faire bonne figure lors du réveillon. 




* Pour le Dr. Funkathus certes, mais aussi pour Vibrations, The Guardian, Associated Press, etc., etc...

dimanche 19 décembre 2010

Le Top 9 du Dr. Funkathus

Pourquoi s'en priver, hein ? Moi aussi, je m'adonne allègrement au degré zéro de l'écriture (cf. le billet précédent) en proposant une... liste. Et en adoptant pour ce faire les pratiques électorales d'une république bananière à seules fins de choisir mes albums préférés de 2010. Serge Moscovici, dans ses écrits sur l'influence des minorités, rappelait que le processus démocratique commençait à partir de trois personnes, avec la possibilité d'une majorité et d'une minorité. Mais, franchement, c'est encore tout seul qu'elle marche le mieux la démocratie ! Parfois c'est déjà assez difficile de s'entendre avec soi-même, alors les autres, pfuhhh !

Inutile de faire durer plus longtemps ce suspense insoutenable, voici donc le palmarès 2010 du Dr. Funkathus...

1. Janelle Monáe, The ArchAndroid
2. Carlinhos Brown, Diminuto + Adobró
3. Gonjasufi, A Sufi and A Killer
4. Seu Jorge & Almaz
5. Galactic, Ya-Ka-May
6. Trombone Shorty, Backatown
7. Of Montreal, False Priest
8. Chucho Valdes, Chucho's Steps
9. Madlib, pour l'ensemble de son œuvre de 2010


1. Janelle Monáe, The ArchAndroid
Les trois premiers de ce classement ne souffrent aucune discussion. Ce sont clairement les albums qui m'ont le plus marqués en 2010. L'ordre n'a pas non plus connu trop d'hésitations. Janelle Monáe, avec The ArchAndroid, est même, à mon sens, hors-concours tant son talent est une évidence qui s'impose même aux observateurs distants. Reconnaissons que j'ai hésité un instant entre les albums de Carlinhos Brown et Gonjasufi pour savoir lequel mettre sur la deuxième marche. D'un côté, un nouveau venu sorti de nulle part ou vaguement du désert et dont l'album est un OVNI, de l'autre, un artiste confirmé qui signe son retour au premier plan, Carlinhos Brown. L'album de Janelle mérite une présentation plus précise, on y revient très vite... En attendant, les précédents messages lui étant consacrés, c'est (et aussi dans la barre de libellés)...

2. Carlinhos Brown, Diminuto
Même s'ils ne sont pas encore distribués chez nous, Carlinhos Brown a sorti deux albums en 2010, l'un d'entre eux, le plus ambitieux, était même offert en téléchargement gratuit pendant les premières semaines après sa sortie sur le site de son mécène, Natura. Brown est l'artiste le plus fréquemment évoqué dans les colonnes de l'Elixir, comme en témoigne la barre des libellés, à gauche de cette page. Il était évident qu'un nouvel album attire notre attention mais il l'était moins qu'il nous emballe autant. J'avais été en effet très déçu par son précédent, A Gente Ainda Não Sonhou et n'attendais pas grand-chose de son successeur. Je me suis trompé dans les grandes largeurs et c'est tant mieux car comme vous le savez peut-être, j'ai délaissé depuis une dizaine d'années la sociologie pour me consacrer exclusivement à la funkologie, y compris (ou en particulier) dans sa version pata-. Au sein de cette discipline en quête de reconnaissance académique, je me suis spécialisé dans une branche particulière, la brown-ologie. Au sein de cette branche, plusieurs sous-branches : la djémsienne, la ruthième, la chuquième, mais aussi la carlinienne. Celle qui nous concerne. Sans forfanterie, je me présente  donc à vous en tant que funkologue expert en brownologie-carlinienne. Vous avez déjà pu découvrir dans nos colonnes un certain nombre d'articles consacrés à Carlinhos Brown, dont une critique de Diminuto, l'album qui lui permet de figurer à la deuxième place de notre Top 10 annuel. Concernant Adobró, nous y reviendrons quand il en sera question de ce coté-ci de l'Atlantique et dédierons alors un nouveau cycle de messages à l'Ange-Conducteur de Bahia.


3. Gonjasufi, A Sufi and A Killer
Surgi de nulle part (même s'il avait déjà quelques enregistrements de rap confidentiels au compteur), Gonjasufi fait partie de ces artistes qui, dès les premières secondes d'écoute, provoque un choc. Un son si particulier, lo-fi, grésillant, une voix qu'on croirait de vieillard, nasillarde et geignarde, qui semble celle d'un spectre ancestral. Une façon de se mettre à nu, intense, presque gênante... Une expérience. Au départ, j'avoue avoir douté de la réalité de Gonjasufi, je me suis demandé s'il n'était pas un nouveau canular façon Clutchy Hopkins. Il s'est vite avéré que non, qu'il s'appelait en réalité Sumach Ecks, qu'il avait vécu en ermite dans le désert du Nevada, qu'il était mystique et prof de yoga (occasionnel). On a même pu lire de ci, de là, qu'il était une sorte de gourou : un vrai non-sens. Pour être gourou, il déjà être capable de s'occuper de soi, présenter un masque de certitudes, tout le contraire de Gonja qui semble tiraillé par le doute et trop instable. Une grande partie de son temps est dédié à l'éducation de ses enfants, une éducation parfois surprenante. "A un moment, je regardais La Mouche (version Cronenberg, ndla) en boucle et ça me faisait délirer grave. Je l'ai passé à mon fils. Ca lui a foutu une trouille d'enfer. Et je lui disais : 'assieds-toi et regarde ce putain de film avec moi, bro'. Ce film m'avait fait peur quand j'étais enfant, alors pourquoi est-ce que je ne lui ferais pas subir la même chose ?" Curieuse conception de l'éducation, où l'on juge bon de reproduire sur son fils les traumatismes de sa propre enfance. Et curieuse façon de s'adresser à son fils en lui donnant du "frère" (bro est la contraction de brother, ndla). Que celui qui n'a jamais fait d'erreur avec ses enfants lui jette la première pierre, ce n'est pas moi qui le ferai. Je ne suis pas de ces donneurs de leçon.

C'est un article consacré à Gonjasufi, "L'Agneau pascal selon Gonjasufi" qui est la page la plus visitée de ce blog. Il y est question de son morceau "Sheep" et personne ne m'a encore laissé de commentaires pour me signifier qu'en anglais, l'agneau se dit lamb et le mouton sheep. Mais pour un texte publié à Pâques, la tentation du jeu de mot était trop forte et invitait donc à l'approximation linguistique.


4. Seu Jorge & Almaz
Seu Jorge possède une voix incroyable. De Sam Cooke, on disait : "he could sing the telephone book", il pourrait même chanter l'annuaire téléphonique. On serait tenter de dire la même chose à propos de Seu Jorge. L'entendre interpréter un répertoire de choix, uniquement des reprises, est un plaisir qui ne se refuse pas : Jorge Ben, Michael Jackson, Roy Ayers, Tim Maia, Kraftwerk, Noriel Vilela, Nelson Cavaquinho... Bien sûr, on peut se demander si cela mérite de figurer dans une sélection des meilleurs albums de l'année. Mais pourquoi privilégier la composition à l'interprétation ? Ici, cette interprétation est l'œuvre de Seu Jorge donc, mais aussi de Lucio Maia (guitares) et Pupilo (batterie), membres de Nação Zumbi, et d'Antonio Pinto (basse). Le point de départ de ce projet remonte au moment où chacun des membres devait proposer aux autres un morceau qu'il aurait aimé écrire. Et le choix est un sans faute. En outre, sans que les titres choisis soient obscurs, c'est l'occasion de faire découvrir au public international un répertoire brésilien qui sort des sentiers battus et des standards de la bossa nova. Alors vaut-il mieux un album de mauvaises compositions ou de belles interprétations ? La seconde option, non ? Seu Jorge & Almaz sur l'Elixir...

5. Galactic, Ya-Ka-May et 6. Trombone Shorty, Backatown
Le funk de NOLA déboule en force dans notre classement avec deux albums, celui de Galactic et celui de Trombone Shorty. Les deux disques sont dans le même esprit, une sorte de formule gagnante, une mixture funk qui balance du groove avec un gros son rock. Si le talent de Troy Andrews, aka Trombone Shorty, est impressionnant quand on pense qu'il n'a que vingt-quatre ans, nous avons placé l'album de Galactic un rang plus haut pour sa dimension collective et fédératrice. Il serait trop facile de dénigrer Galactic en les taxant de backing-band, il s'agit effectivement d'un groupe instrumental. Un groupe qui invite de nombreux chanteurs et rappeurs à venir faire la fête : Allen Toussaint, Irma Thomas Big Chief Bo Dollis, les Sissy Bouncers Katey Red, Big Freedia et Sissy Nobby, sans oublier les jeunes Trombone Shorty et Glen David Andrews, ou la participation du Rebirth Brass Band, etc, etc... Le casting est impressionnant, rendant à la Nouvelle Orléans sa réputation créole de tolérance et de brassage, ici entre Noirs et Blancs, jeunes et vieux, hommes et femmes, hétéros et gays. Une bonne tambouille où se mêlent funk, fanfare, bounce, rock, à écouter sans modération jusqu'au bout de la nuit en poussant le volume. Une bonne tambouille puisque le ya-ka-may est une soupe roborative vendue dans les rues et qui a la réputation d'éponger les gueules de bois ! Quant au super-funk-rock de Trombone Shorty, là aussi, vous pouvez monter le son !

7. Of Montreal, False Priest
Ou le deuxième effet Janelle ! Alors que ce groupe originaire d'Athens, Géorgie, jouit d'un statut enviable, que False Priest est déjà leur dixième album, je n'ai même pas souvenir d'avoir lu une seule critique de l'album dans la presse spécialisée, uniquement sur quelques blogs. Certes, leur clip de "Coquet Coquette" a, paraît-il, provoqué un petit scandale, comme quoi il n'en faut pas beaucoup pour effaroucher certaines bonnes âmes ! J'avais écouté sans beaucoup d'attention quelques titres des deux précédents albums mais c'est avec celui-ci que j'ai vraiment découvert Of Montreal. Le déclic fut leur participation à l'album de Janelle Monáe sur le titre "make the Bus" où le duo de la miss et Kevin Barnes fonctionnait si bien qu'il déboucha sur deux autres titres. Sur l'album d'Of Montreal cette fois-ci. Autre invitée de Kevin Barnes et sa bande, Solange Knowles (oui, la sœur de Beyoncé) pour un "Sex Karma" dont le refrain "You look like a playground to me" tombe à point nommé pour rappeler que le sexe devrait toujours être "par surprise", avec l'imagination, dans l'inspiration du moment. Sur l'album je trouve en particulier irrésistible "Hydra Fancies" où Kevin Barnes se pose comme fils naturel et illégitime de David Bowie et George Clinton, comme si le P-Funk servait de bande-son à un opéra glam rock.

8. Chucho Valdes, Chucho's Steps



Cette liste n'est pas un classement de l'excellence musicienne, sinon Chucho Valdes y figurerait bien plus haut. Voici en effet un artiste en pleine maturité qui a atteint un niveau de maîtrise de son art absolument phénoménale, assortie d'une vision musicale qui lui permet de poursuivre et d'approfondir ses explorations et son élaboration d'un idiome particulier de jazz afro-cubain. Etourdissant.






9. Madlib, pour l'ensemble de son œuvre de 2010
L'ensemble de son œuvre ! Et c'est beaucoup de disques. Au moins 17 albums si je ne me suis pas trompé dans mes calculs ! Otis Jackson Jr. est prolifique et même plus que ça : c'est un dingue. Madlib mérite largement de faire partie de notre sélection même si je n'ai pas écouté en boucle ses albums, et d'ailleurs je n'en ai écouté qu'une petite partie. Et pour cause ! Rien que le Madlib Medicine Show compte douze albums, un par mois. Bon, il y a quand même un ou deux volumes de retard mais comment pourrait-il en être autrement. A travers Madlib, on apprécie la politique de Stones Throw, à la fois dans les choix artistiques mais aussi dans son approche esthétique des objets vinyls et CDs. Sans oublier que, pour un blogueur, leur site est une aubaine. Quant à Madlib, il contredit l'idée répandue qu'une consommation excessive de cannabis freine l'activité, tant on sait que l'homme part en immersion dans sa collection de vinyls, en une apnée prolongée par ses adjuvants fétiches, la weed et le café. Et le cognac ? Il en fait un usage très particulier dont je vous informe très prochainement...

Vous allez bien sûr me demander quel est le dixième sur la liste. Je l'ignore. Si cette liste s'arrête à neuf, ce n'est pas pour faire l'intéressant, c'est juste que j'hésite encore sur l'album manquant. J'hésite. Flying Lotus, The Roots avec ou sans John Legend, Aloe Blacc, Push Up, Baiana System, The Dead Weather, Blundetto, Moussu T (pour seulement quatre titres aux paroles si bien tournées), etc, etc... Une liste est par définition trop lapidaire, arbitraire. Je préfère l'idée de laisser la porte ouverte.

samedi 18 décembre 2010

Le Top 2010 des Blogueurs

Fin de l'année, temps des bilans. Chacun y va de son palmarès des meilleurs disques de l'année. Ainsi, une soixantaine de blogueurs francophones s'est-elle fédérée pour élire ses albums préférés de 2010. Sans que cela ait valeur de sondage, cette initiative est instructive en ce qu'elle révèle un pan de l'air du temps.


Par contre, quand cela vient d'un magazine musical, au hasard Vibrations, je considère l'exercice d'une incroyable paresse éditoriale. Surtout s'il s'agit d'un numéro double valant pour les mois de décembre et janvier. Mais, au moins, cette année, ils l'ont joué sobre et n'ont consacré qu'une page à leur palmarès, contre une dizaine par le passé. Par contre, sauf le respect que je dois à cette exceptionnelle chanteuse, quelle idée d'aller exhumer une interview d'Aretha Franklin réalisée en 1978 où sur six pages (six pages !!!), elle étale le fait qu'elle n'a strictement rien à dire sur rien. Le choix de la rédaction de Vibrations comme Album de l'Année s'est porté sur... trois albums qu'elle n'a pas réussi à départager : The ArchAndroid de Janelle Monáe, Assume Crash Position de Konono n°1 et Silent Movies de Marc Ribot. 

Bon, ne soyons pas négatifs, après tout, c'est toujours une curiosité de découvrir les préférences d'un magazine qu'on lit l'année durant. Et puis l'époque (depuis le High Fidelity de Nick Hornby ?) semble être aux listes en tous genres. Allez va...

Quant aux blogueurs français, nous n'allons pas leur reprocher d'élire un Best Of de l'année puisqu'ils sont bénévoles et que nous n'avons pas à payer pour connaître leurs choix. A la différence d'un magazine papier où ça fait finalement cher la page quand on se cantonne au degré zéro de l'information et de l'écriture. Relativisons un point sur le désintéressement de nos collègues blogueurs : certains ont choisi d'accueillir de la publicité dans leurs colonnes. Cela doit être très variable d'un cas à l'autre mais je n'ai absolument aucune idée de combien cela peut rapporter par mois. Si, paraît-il, une âme pèse 21 grammes, je serais donc curieux d'en connaître le prix. 

Concernant ce Top des Blogueurs, je découvre seulement cette initiative en même temps que ses résultats et, du coup, me suis inscrit pour participer à l'édition 2011. Histoire de faire peser un peu plus le funk et les sons brésiliens dans la balance !

Voici donc leur Top 5 :

1. Gonjasufi, A Sufi and A Killer
2. Swans, My Father will guide me up a rope to the sky
3. Four Tet - There is Love in You
4. Beach House - Teen Dream
5. The Black Keys - Brothers

et 6. Janelle Monáe, The ArchAndroid...




Gonjasufi et Janelle Monáe, deux des artistes les plus fréquemment évoqués cette année dans l'Elixir, deux artistes qui semblent avoir réellement touché une corde sensible et tendue qui fait résonner l'air du temps... L'ermite halluciné et l'androïde-artiste totale sont des figures du Zeitgeist que l'on retrouvera donc dans notre propre palmarès de 2010. A suivre...

samedi 11 décembre 2010

Janelle Monáe à la Cigale... sans moi, hélas

Il arrive, et c'est très rare, que je regrette Paris, moi le gars de Ménilmontant installé à Montpellier. La veille encore, en voyant les images de la ville sous la neige, je me réjouissais d'être encore sous le soleil, loin, bien loin de ce que le ministre se refusait à considérer comme une "pagaille". Je savais pourtant, et depuis longtemps, que le lendemain je regretterai de n'être plus parisien. En effet, Janelle Monáe était de retour sur Paname et donnait un concert à la Cigale, après être passée par la Maroquinerie au printemps. Sans hésitation, Janelle est l'artiste de l'année, elle a été très souvent évoquée dans l'Elixir mais Montpellier ne figure pas encore sur sa route. Il faudra attendre qu'elle devienne vraiment célèbre et puisse, comme Shakira, remplir les 10 000 places de notre flambante Arena.

Pour se consoler de rater celle que Le Monde qualifiait cette semaine de "Princesse mutante de la soul", que L'Express avait choisi comme "Femme de la semaine", il ne restait plus qu'à essayer de grappiller sur la Toile  quelques témoignages de ce concert. Miracle de l'internet, dès les heures qui suivirent, on pouvait ainsi trouver les photos de Joachim Bertrand sur le site de Funk U...




Et même revivre son concert grâce à quelques extraits filmés, notamment par un certain Ingresso Libero...

"Dance or Die"

"Wondaland"

Surfant sur la vague...

Ou, bien sûr, "Tightrope"...

Alors, d'accord, j'y étais pas mais c'est mieux que rien, non ?

lundi 22 novembre 2010

Cee-Lo invite Janelle Monáe dans son émission : en interview et en live

Janelle Monáe était, il y a quelques jours seulement, l'invitée de Cee-Lo Green dans Lay It Down, l'émission qu'il présente sur Fuse TV, une chaîne du cable. Et  croyez bien qu'il ne l'accueillit pas d'un retentissant "f*** you", comme aurait pu le laisser penser le titre de son nouveau single. Il l'annonça plutôt en disant : "it's imperative that she be heard"! L'émergence d'une artiste au talent hors du commun doit effectivement être annoncée, la nouvelle propagée.


En une vingtaine de minutes (à voir en bas de page), elle interprète plusieurs morceaux et est interviewée par Cee-Lo. Elle insiste sur le fait que la diversité d'influences et de styles que brasse son album est le reflet de sa génération, élevée en écoutant "a diverse palette of music". C'est un leitmotiv chez Janelle, haut et fort, elle se revendique artiste. Elle revendique également "le droit à l'imagination et la musique comme arme". Une arme certes, mais dont le but serait de s'unir, to unite.

A écouter Janelle Monáe, on se fait la remarque que pareilles assurance et détermination, dans un si petit bout de bonne femme, feraient presque froid dans le dos. Cela pourrait même nous conduire à penser que l'androïde qu'elle incarne dans son concept-album, est plus la métaphore d'une part d'elle même qu'un rôle de composition. Artiste, c'est un métier et son professionnalisme lui court jusqu'au bout des doigts. Toute dédiée à ce qu'elle fait, on devine qu'elle a dû batailler pour en arriver là. On est donc plus indulgent si on la sent incapable de baisser la garde.

Avec ses musiciens, elle interprète trois titres : "Sincerely, Jane", "Dance or Die" et "Tightrope" et là, on oublie toutes nos réserves. On est saisi  par l'évidence du talent de cette jeune femme, impressionné par sa performance de chanteuse, en particulier sur "Sincerely, Jane". On aurait juste aimé savoir pourquoi, pendant cette version de "Tightrope", elle glissa, comme si de rien n'était, un "shut up Cee-Lo !" ? Lui sussurrait-il quelque chose dans l'oreillette ?


Les Parisiens et les Rennais auront bientôt la chance de la voir sur scène. Encore plus veinards, ceux qui seront au Brésil en janvier, où elle assurera la première partie des concerts de la revenante Amy Winehouse pour quatre dates à Florianopolis, Rio, Récife et São Paulo...

vendredi 19 novembre 2010

Le R&B, Baromètre de la société américaine ? Conférence, dimanche 21 novembre

Si vous êtes sur Montpellier ou dans les parages, je vous invite à assister ce dimanche, 21 novembre, à la conférence que je donnerai à la Médiathèque Centrale d'Agglomération Emile Zola, de 16h à 17h30... Une heure et demie, c'est bien court pour parcourir une histoire si riche. Pourtant, même en partant des origines, avant même que le terme de R&B n'existe, cela ne nous empêchera pas de parler de nouveaux artistes, comme de la révélation Janelle Monáe. Artiste emblématique s'il en est, chez qui on peut déceler une part de rétro mais dont l'album est considéré par certains comme un manifeste afro-futuriste... Pour l'anecdote, l'intitulé de la conférence, "de Ray Charles à Janelle Monáe", reposait sur un fil rouge visuel, le nœud pap', porté par l'un et l'autre. Ceci afin que l'image soit parlante sur une affiche.

L'ambition de ce type d'intervention est essentiellement de faire comprendre les liens entre la musique et son contexte socio-culturel. Ainsi, autour de quelques œuvres et artistes essentiels, nous essaierons dimanche de montrer comment le cloisonnement de principe du R&B est empreint de porosités, comme en témoignent les jeux complexes d'influences réciproques, de "vols" disent même certains, de crossover...

En attendant de vous y retrouver, voici le communiqué de presse...




Conférence : « Le R&B, baromètre de la société américaine »

Dans le cadre des animations qu’elle organise le dimanche, la médiathèque centrale de Montpellier Agglomération Emile Zola accueille, dimanche 21 novembre à 16h, Olivier Cathus pour une conférence autour du « R&B, baromètre de la société américaine ? De Ray Charles à Janelle Monae ».

Avec cette conférence, c’est un panorama de près d’un siècle de musique noire aux Etats-Unis qui va être évoqué. Aujourd’hui associé à une forme de variété internationale, « bling-bling » et superficielle, le R&B est en fait un terme générique qui, depuis 1949, permet de revisiter l’histoire des musiques noires aux Etats-Unis, depuis l’époque où les artistes de R&B étaient aussi les remarquables représentants de la Great Black Music.
A travers l’histoire musicale peut se lire aussi l’histoire des communautés afro-américaines. En s’appuyant sur des extraits de films et de chansons, c’est une véritable histoire riche en anecdotes que racontera Olivier Cathus.

Enseignant et formateur sur les musiques actuelles, Olivier Cathus est l’auteur de L’Âme-Sueur, le Funk et les Musiques Populaires du 20e siècle (1998), et l’animateur de l’émission « Goutte de Funk » sur Divergence FM.

Entrée libre dans la limite des places disponibles.

Contact presse >>> Frédérique Touraine – Tél. : 04 67 13 60 20



mardi 16 novembre 2010

Janelle Monáe en jeans ? Un titre inédit en cadeau...

Pour une fois, je vais aller jusqu'à dire que Montpellier et la Province*, ça craint. Car ce seront, encore une fois, les Parisiens qui seront les plus veinards : Janelle Monáe sera de retour sur Paname, le 9 décembre à la Cigale, après un passage à la Maroquinerie plus tôt cette année. Et, nous, pourquoi n'a-t-on pas droit à la Monáe ? Trop chère pour une Cosmic Groove Session ?

La sortie d'un titre inédit pourrait bien nous consoler... Surtout s'il est offert. Janelle Monáe a une apparence très recherchée, une élegance toujours impeccable. Un style bien à elle avec "pompadour" et tuxedo remis au goût du jour (même si elle pose ci-contre sans son "uniforme"). Changement de look : c'est un marchand de jeans qui nous offre ce titre inédit... "Shape of Things to Come", du titre de ce projet de Levi's... 

Dans ce type de partenariat/mécénat, on peut donc légitimement supposer que Levi's l'a payée et lui a effectivement acheté le morceau. D'où le sentiment que le cadeau est pourtant un peu pingre. Si vous proposez un morceau en téléchargement gratuit et que celui-ci n'est même pas disponible à la vente, pourquoi le compresser en mp3 128 kbps ? Sans compter que vous êtes obligé de remplir une longue liste de renseignements débiles !

S'ajoute un autre motif de mécontentement concernant la mademoiselle : son nouveau clip, la nouvelle version "Wondamix" de "Tightrope" ne peut même pas être intégrée sur les blogs. Vous êtes obligés d'aller le regarder sur la page de YouTube. Même de son site officiel, pas moyen, là aussi vous êtes redirigés vers YouTube ! Comme je suis pas chien, cliquez sur ce lien pour y accéder... Néanmoins, la stupidité majeure de ces fichus labels me laisse pantois.

 Allez, que ce petit mouvement d'humeur ne fasse pas oublier l'essentiel : son album The ArchAndroid est une des plus brillantes réussites de l'année. Quant à Janelle Monáe, avec son talent rare, nous n'avons pas fini d'en entendre parler, elle qui est seulement à l'aube d'une grande carrière... Et d'ailleurs, nous en reparlerons pas plus tard que dimanche. Jour où je donnerai une conférence à la Médiathèque Emile Zola (Montpellier) :

Le R&B, baromètre de la société américaine ? De Ray Charles à Janelle Monáe
détails à suivre...



* Sauf Rennes, puisqu'elle est programmées aux Transmusicales, le 10 décembre...

jeudi 2 septembre 2010

"Coquet Coquette" : la vidéo discrépante d'Of Montreal ?

"Je préfère vous abîmer les yeux
plutôt que de les laisser indifférents"
(Isidore Isou, Traité de bave et d'éternité)

En rentrant de ces vacances où j'étais déconnecté et largué de tout, je découvrais en ouvrant le site des Inrocks que le clip de "Coquet Coquette" du groupe Of Montreal, anticipant de quelques semaines la sortie de leur nouvel album False Priest, provoquait une sorte de petit scandale et choquait les bonnes âmes. Diantre.

Coïncidence, en Lozère j'étais peut-être déconnecté mais j'avais au moins amené une copie de ce nouvel album à la sortie imminente. Pas complètement largué, finalement... Et c'est même quasiment la seule musique que j'ai pris le temps d'écouter là-haut. Avec plaisir. Je ne vais pourtant pas crâner : j'avoue mon ignorance quant à l'importance d'Of Montreal. J'avais bien déjà emprunté leurs derniers albums à la médiathèque mais n'avais même pas pris le temps de les écouter. Nouveaux visiteurs sur ce blog, je vous le confesse : le Dr. Funkathus n'est pas très au fait de ce qui se fait en matière de rock, même indie. Le déclic qui me rendit si curieux de les écouter venait de leur participation au morceau "Make the Bus", sur l'album de la brillante Janelle Monáe. Son duo avec Kevin Barnes, le leader du groupe, était des plus réussis et je me disais qu'après "Tightrope", la miss tenait peut-être là un tube fédérateur, quoique pointu... En retour, la "crazy girl" Janelle est invitée sur deux titres de False Priest ("Our Riotous Deffects" et "Enemy Gene"). Ce n'est pas un de ceux-là qu'a choisi Of Montreal pour annoncer son album par un clip polémique.

Celui-ci, réalisé par Jason Miller, "est violent, sexiste, barbare, saignant, frisant même parfois le ridicule", peut-on lire sur Musique Mag : "si la chanson s’appelle "Coquet Coquette", les images n’en sont pas moins gores".

Concédons que ça frise effectivement le ridicule. Après, pas de quoi fouetter un chat ! Par contre, en écoutant la chanson, je n'avais pas imaginé un instant qu'elle puisse être illustrée par ce petit film. Mais qui a dit que les images d'un clip devaient coller à la musique ?

Certains y lisent malgré tout une métaphore des paroles dans ce grotesque affrontement digne d'une bonne série Z :

"Coquet, Coquet, you know I won’t forget
How you kissed me strange to prove you were mythical
My Coquet, you used my voice as your ugly vehicle
Coquet, Coquet, you know I won’t forget
How you hurt me twice to prove you were cynical
My Coquet, you are the death, you are the pinnacle"

Peut-être ? Sur Beatcrave, ils en sont persuadés : "the song carries anger, lust, fear and a bitterness only Kevin Barnes could articulate. Directed by Jason Miller, this barbarian nightmare is a fight to the death over a prize that is completely unclear. It boils down to the ugliest part of desperation and human survival". Mouais... N'empêche, pour moi, les images ne collent pas à la musique ou à l'ambiance du morceau. D'où la question : ce clip serait-il discrépant ?

Appliqué au cinéma, c'est à Isidore Isou, fondateur de l'Internationale Lettriste, que l'on doit la notion de discrépant. "Avec le Traité de bave et d'éternité, scandaleusement présenté au festival de Cannes en 1951, Isou invente le montage discrépant qui a pour principe la disjonction du son et de l'image. Il les traite de manière autonome comme deux colonnes indépendantes et pures sans aucune relation signifiante" (Le Lettrisme.com).

Greil Marcus, qui avait consacré de longues pages à Isidore Isou dans Lipstick Traces - Une Histoire secrète du vingtième siècle, écrivait avec humour que l'on pouvait aussi trouver du cinéma discrépant dans les films d'Elvis. Involontairement, bien sûr. "Quand Elvis gratte sa guitare acoustique, on entend un solo électrique. Quand on voit une guitare et une basse l'accompagner, on entend des cuivres et un piano. Lorsqu'il chante la bande-son est désynchronisée la bonne moitié du couplet. Un jour, les critiques français découvriront ces films et proclameront qu'ils sont un exemple unique de cinéma discrépant".

Cette disjonction discrépante possède la caractéristique de frapper les esprits, ce qui en fait une bonne méthode pédagogique : "a discrepant event puzzles the observer, causing him or her to wonder why the event occurs as it did. These situations leave the observer at a loss to explain what has taken place", écrit Thomas R. Koballa, Jr. dans The Motivational Power of Science Discrepant Events.

La discordance ou la dissonance sont considérés comme presque synonymes de la discrépance, laquelle est parfois définie comme une "simultanéité désagréable"...

D'où peut-être l'intérêt de ce petit film ridicule "Coquet Coquette", inciter à se prendre un peu la tête pour y chercher du sens... Si ce n'est qu'il a tendance à nous faire oublier la musique... Ce qui est dommage vu la qualité de l'album. Espérons que les prochaines vidéos illustreront mes titres préférés : "Hydra Fancies", ou "Sex Karma", avec Solange Knowles (la sœur de Beyoncé), voire les titres avec Janelle Monáe. Kevin Barnes, avec ses faux airs d'Emmanuel Mouret ayant troqué son look BCBG pour l'extravagance tout azymut, a probablement de quoi nous surprendre dans les prochains essais vidéos du groupe.


Maintenant, il faut bien admettre que les clips discrépants sont particulièrement fréquents. On pourrait : soit envisager de leur consacrer une rubrique. Soit aussi se rendre compte du caractère pour le moins foireux de mon analyse... Ce qui en fait donc une démonstration magnifiquement funk-a-logique...

mercredi 1 septembre 2010

"Cold War" en vidéo : gros plan sur Janelle Monáe

Comment passer à côté d'un nouveau clip officiel de Janelle Monáe alors que The ArchAndroïd, son premier album, est probablement ce qui est sorti de mieux en 2010. Par contre, alors que nous attendions de voir la traduction en image de "Make the Bus", le titre enregistré avec Of Montreal, voici "Cold War". Pas mon morceau préféré d'un album très varié... Après les chorégraphies endiablées de "Tightrope", Miss Janelle a confié à la même réalisatrice, Wendy Morgan, le soin de prendre le contre-pied. "Cold War" est au contraire tourné avec une radicale économie de moyens : un gros plan sur le visage de l'artiste. Une façon habile de casser ses propres "codes", à savoir qu'abstraction est faite de son uniforme noir et blanc, puisqu'elle a les épaules dénudées, et que sa fameuse banane est hors-champ, en raison du cadrage serré. Dépouillée de ses artifices, elle veut cette fois-ci faire passer l'émotion... A vous de voir...

jeudi 22 juillet 2010

Prince appartient à ceux qui se lèvent tôt


Ce matin, je m'étais mis en tête d'acheter Courrier International, histoire de lire l'interview de Prince et récupérer 20Ten, son nouveau CD, offert avec le journal.

Vers 9h du matin, mon marchand de journaux habituel me dit qu'il avait déjà vendu tous ses exemplaires. Quelques instants plus tard, j'en essaie un autre toujours dans mes parages faubouriens. Idem. Dévalisé.

Il m'a fallu aller vers le centre ville et écluser deux autres marchands de journaux avant d'en trouver un qui ait encore un exemplaire de Courrier en stock. L'opération est un énorme succès et le journal pouvait légitimement s'en féliciter : "nous sommes ravis, c'est du jamais vu pour nous ! A dix heures, plus de mille kiosques avaient déjà tout vendu, c'est assez incroyable". Dès la fin de matinée, c'est plus de 130 000 exemplaires de Courrier International qui s'étaient vendus !

L'album ? Pas encore écouté. J'en reparlerai le cas échéant. Mais si je voulais absolument me procurer ce numéro collector, c'est aussi en raison du long article qui lui était consacré, "Cinq Heures avec le Prince de Paisley Park".

Pour le Het Nieuwsblad de Bruxelles, Hans-Maarten Post a eu la chance de rencontrer la star dans son domaine. Bien sûr, il n'eut pas le droit de prendre la moindre photo ni d'enregistrer les propos du maître de maison. Si la description de ces moments ne correspondaient déjà à la légende de Prince, on mettrait sérieusement en doute la bonne foi du journaliste. En effet, certains scènes sont tout bonnement surréalistes. Le journaliste est ainsi convié le soir à ce qui lui est présenté comme une grande fête à Paisley Park. Grande fête absolument déserte si ce n'est quelques belles femmes en tenue de soirée. Cela ne fait pas mentir la réputation de reclus de Prince mais fait toujours son petit effet quand vous lisez le récit de ce genre de situation.

Plus tôt dans la journée, Prince entraîna le journaliste devant une télé. "Viens. Je voudrais te montrer quelque chose". Il lance un enregistrement d'une émission de David Letterman pour se caler sur un passage où apparaît Janelle Monáe en live. "Regarde, tant qu'il y aura des chanteuses comme elle qui feront surface, je ne me fais pas de souci". Et hop, adoubée par le Prince, la Monáe, et ce n'est pas pour avoir le gabarit miniature en commun !!!


Au final, cette opération est peut-être la plus matinale de toute la carrière du génie de Minnéapolis !

jeudi 15 juillet 2010

Janelle Monaé : la Pompadour et les prolétaires

Janelle Monaé continue de faire parler d'elle. Alors que nous annoncions la sortie de The ArchAndroïd, son premier album, dès le 12 mai dernier, nous nous étonnions depuis de ne pas avoir pas vu l'album chroniqué dans Vibrations (alors que même Les Inrocks lui avait consacré une pleine page très élogieuse).

Ce n'était pas un oubli ou un mépris de la rédaction, juste une manière de reculer pour mieux sauter, puisque Miss Monaé fait la couverture de leur numéro de l'été, au titre de révélation de l'année. Le Dr. Funkathus estime ce choix éditorial tout à fait justifié. Le talent de Janelle Monaé ne fait aucun doute. Elle est une artiste ambitieuse et la diversité de styles brassés sur son album témoigne justement de ce talent.

Sa détermination ne fait également aucun doute. Son énergie est au service de son seul but, sa réussite artistique. Si son physique est celui d'une femme-enfant, il se dégage d'elle une force étonnante. Une apparence verrouillée qui ne laisse aucune place à la faiblesse. Est-ce parce que dans cet album-concept, elle endosse le rôle d'une androïde ? On sent que la demoiselle possède une véritable carapace.

La première couche de cette carapace en question étant bien sûr son look étonnant. Bien sûr, quand on la découvre, on ne peut qu'être frappé par l'originalité de celui-ci, avec nœud-pap' de rigueur et banane protubérante.

Certains pourraient s'en arrêter là. Pareille coiffure intrigue. Le site féminin Pure Trend propose même à ses lectrices des conseils pour la reproduire : "Je veux la même banane que Janelle Monaé". On peut y lire cette phrase horrible : "Janelle Monae, c'est une voix, un style mais avant tout une coiffure". La pauvre est "avant tout une coiffure" !!!
Pas bégueule, elle donne quand même des "conseils hypissimes pour maîtriser la coiffure iconique d'une it-girl. Leçon de coiffure par Janelle Monae Herself" (sic)...

Si ça vous intéresse malgré tout :


Si vous avez eu la patience de regarder cette brève vidéo, vous aurez donc noté que cette banane-chignon n'est pas une "Pompadour", ni une "Elvis", mais une "Monaé". Eh oui, tant qu'à faire, elle a donné son nom à sa coiffure. Et Mademoiselle Monaé prévient ses éventuelles imitatrices, il faut avant tout de la patience pour se coiffer de la sorte.


Mais cela n'empêche pas le naturel capillaire de reprendre le dessus. Comme lors de son récent passage à la Maroquinerie, le 5 juillet dernier. Dans une si petite salle, c'était bien évidemment à guichets fermés qu'eut lieu le concert. Le site de Vibrations propose un compte-rendu de ce spectacle très attendu. Janelle Monaé, tout en revendiquant son indépendance, se fond dans la tradition américaine du show-biz : c'est une grande pro. Tout est en place, carré, réglé, impeccable.

Comme le décrit Lysiane Ngoye pour Vibrations, "une interprétation personnelle guitare-voix pleine d’émotion de Smile de Charlie Chaplin sera le seul véritable moment où Miss Monae se montrera vulnérable, avant de repartir de plus belle avec le fameux Tightrope et sa mise en scène Jamesbrown-esque avec pas de danses fluides et fin de plateau à genoux, cape sur le dos. Il faut reconnaître qu’en plus de posséder une voix de rossignol, la demoiselle a un sens du rythme implacable".

A lire les commentaires postés sur leur site, on constate que certains des veinards ayant assisté au concert regrettent cette mise en place trop millimétrée : "aucune place à l’imprévu si ce n’est ce chignon qui se défaisait souvent". C'est probablement un faux procès qui lui est fait là. C'est ignorer que le professionnalisme des entertainers américains s'accommode assez mal de l'approximation et de l'improvisation.

Le Bon Tempo propose un petit résumé de ce premier concert parisien. Et même si elle a la pompadour qui part en vrille, elle assure grave.


Et plutôt que de juste se demander comment reproduire la coiffure de Janelle, peut-être serait-il plus intéressant de connaître le sens qu'elle donne à son look, ce qu'elle explique pour Vibrations...

"Je porte un uniforme noir et blanc pour la classe ouvrière. Ma mère était concierge, mon père conduisait des camions-poubelles, mon beau-père travaille actuellement dans un bureau de poste, ce qui fait que je suis liée à ce monde. (...) J'ai été femme de ménage avant d'aller à l'école, afin de me faire assez d'argent pour suivre mes études universitaires. Donc je comprends et je me sens liée avec ceux qui triment chaque jour, et ils doivent être motivés. Ils ont besoin d'être motivés et d'être inspirés, car ils essaient de créer quelque chose à partir de rien, et il s'agit de leur rendre hommage, ainsi qu'à mes ancêtres, à ceux qui ont travailler vraiment dur pour y arriver". (Vibrations n° 126)


Cependant, de l'interview qu'elle a accordée à Vibrations, la partie la plus surprenante est quand surgit un peu de mystère là où on s'y attend le moins. Interrogée sur le lieu de tournage du clip de "Tightrope", le Palace of the Dogs, elle répond très sibylline : "c'est un sanatorium. Je ne peux cependant pas vraiment en parler car il existe toujours et j'y ai été patiente. J'ai signé un papier dont les clauses m'empêchent de révéler tout ce qui s'y passe, les gens qui y sont et pourquoi ils y sont, mais j'y ai enregistré de la musique". Et si le journaliste la relance et lui demande de dire pourquoi elle a enregistré là-bas, la réponse est sans la moindre ouverture : "non, je ne peux pas".
Pourquoi donc être allée filmer là-bas si le lieu est si secret ? Si ce n'est bien sûr pour justement attirer l'attention. Quelle raison l'a amenée à en être une patiente ? Y a-t-elle signé un pacte ? Et lequel ? Est-ce avec le diable en échange d'une carrière de star ? Y est-elle devenue une cyborg, une androïde ? Dans pareille situation, l'imagination sera toujours plus belle que la réalité.