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dimanche 14 février 2010

Cartola de Mangueira : sambas de joie et de tristesse

Les amateurs de musique brésilienne le savent, le samba ne se réduit pas à la parade festive du carnaval. Parce qu'il est réellement l'âme du peuple brésilien, il l'accompagne dans ses joies et ses douleurs. Comme l'illustre l'immense Cartola, co-fondateur de la plus célèbre école de samba carioca et auteur des chansons bouleversantes d'émotion.
Ci-dessous, un article que j'avais publié lors de la ré-édition de son album Verde que te quero rosa...

Le coude de Cartola
En 1977, Cartola a 69 ans quand il enregistre Verde que te quero rosa, réédité aujourd'hui (RCA-BMG), et clôt une longue boucle de 50 ans, fidèle à ces couleurs vert et rose. Cartola est reconnu (à titre posthume) comme le plus grand sambiste de l'histoire. Sa vie est le vrai roman de la samba, elle trace son histoire de l'allégresse des défilés à des abîmes de tristesse, de la samba enredo à la samba dor de cotovelo.


En avril 1928, dans la favela nichée sur le morro de Mangueira, une des nombreuses buttes surplombant la baie de Rio, sept comparses se réunissent à l'initiative d'Agenor de Oliveira pour fonder une école de samba. Celle de Deixa Falar, la toute première, vient tout juste de naître que déjà apparaît la Estação Primeira de Mangueira. A l'heure d'en choisir les couleurs, quand le vert et le rose sont écartés, jugés inconciliables, le jeune Agenor s'insurge : "qui a dit que l'amour ne s'accorde pas avec l'espérance ?". Va donc pour le verde e rosa. Surnommé Cartola, en raison du chapeau de paille de coco qu'il portait, maçon, pour se protéger du ciment, il devient son directeur d'harmonie. "Chega de demanda", la samba enredo qu'il compose pour leur premier défilé, gagne le carnaval. La Mangueira devient très vite la principale et plus populaire institution carnavalesque du pays. Cartola est admiré de Heitor Villa-Lobos, chanté par Carmen Miranda et surnommé le "Divino" par la presse.

Pourtant, quand un jour de 1956 à Rio, le journaliste Sergio Porto croise un vieux noir maigre et marqué par la vie, et lui demande intrigué : "êtes-vous Cartola de la Mangueira ?", cela fait plus de quinze ans qu'il était oublié des uns, cru mort des autres. Il travaille alors de nuit comme laveur de voitures dans un petit garage d'Ipanema. Relancé par cette rencontre, il passe à la radio puis, en 1963, ouvre avec sa troisième femme Dona Zica, le Zicartola, un bar qui verra défiler sambistes traditionnels et jeunes adeptes de la bossa nova.

Ce n'est qu'en 1974 que le producteur indépendant Marcus Perreira offre à Cartola la possibilité d'enregistrer son premier disque solo. Trois autres suivront, dont celui-ci, l'avant-dernier. Des chefs d'œuvre absolus, indispensables à tout amateur de musique brésilienne. Cartola nous donne ici le plus beau chant d'une samba intimiste et crépusculaire. De cette samba d'une tristesse à s'en faire mal aux coudes : à attraper la dor de cotovelo, douleur de coude, à force d'être accoudé au bar à noyer ses chagrins d'amour. Connu aussi comme samba-canção, où le rythme parfois se fait presque aussi imperceptible que le discret "tchi-tchi" d'une boîte d'allumettes, la dor de cotovelo est toute consacrée aux bleus de la vie et de l'amour. "J'aime faire de la samba dor de cotovelo qui parle de femmes, d'amour et de Dieu parce que c'est ce que je trouve de plus important", disait Cartola.

Pour la première fois ici, Cartola a pu, sur ce disque, être accompagné d'un orchestre de cordes sur son fameux "Autonomia", où il se fait esclave consentant de l'amour : "rendre ainsi esclave un pauvre cœur nécessite une nouvelle abolition pour me rendre la liberté". Tout n'est pas sombre, la samba est encore entraînante. Et l'amour est parfois heureux aussi, comme pour "Nos dois", qu'il dédie à Dona Zica, son "vert et rose". Serein, sur l'émouvant "Pranto de poeta", il chante : "A Mangueira quand meurt un poète, tout pleure / Je vis tranquille à Mangueira parce que je sais qu'ici on pleurera le jour où je mourrai". C'est encore un euphémisme de dire qu'il ne triche pas : Cartola est.

Cartola, "Pranto de Poeta", Verde Que Te Quero Rosa (1977)






Olivier Cathus, Cultures en Mouvement n°50 (septembre 2002)

samedi 13 février 2010

Le Carnaval pour renaître de ses cendres (Martinho da Vila)

Quand nombre de regards se tournent vers Vancouver où vont s'ouvrir les Jeux Olympiques d'hiver, le mien se tend opposite way, vers le Brésil où le Carnaval s'apprête à battre son plein. Dans un soupir de lassitude, n'en pouvant plus de cet hiver qui s'éternise, je pense à cette grande fête à laquelle je n'ai jamais eu la chance de participer.

La saudade qui m'étreint ne concerne même pas un événement que je n'ai jamais fêté in situ mais plutôt un temps déjà lointain où je découvrais la musique brésilienne. C'était il y a déjà une vingtaine d'années. Passée la découverte de Caetano, mon Sésame, un de mes premiers coups de cœur fut pour Martinho da Vila et sa voix incroyable, reconnaissable entre mille. La voix de Martinho da Vila demeure une de mes préférées, tous styles et époques confondues, internationale, presque à classer au patrimoine de l'humanité tant elle réchauffe le cœur.


A Rio, on est affilié à une école de samba à laquelle on reste attaché, fidèle, malgré les aléas. Un peu comme au football où l'on se doit de ne pas changer de club comme une girouette. A Rio encore, on est Fla ou Flu, voire Vasco, mais il serait impensable de changer de camp. De même qu'à Porto Alegre, un Colorado, c'est-à-dire un supporter de l'Internacional, ne deviendra jamais un Grémiste, n'est-ce pas Juremir ! Si la Mangueira demeure la plus adorée des écoles de samba, nombre de sambistes historiques soutiennent d'autres écoles sans faillir, ainsi Paulinho da Viola avec la Portela ou Martinho da Vila avec celle de Vila Isabel.

Cet attachement va survivre aux écueils et déceptions en tous genres. Martinho da Vila est ainsi le musicien emblématique de Vila Isabel. Il aura composé de nombreuses sambas de enredo pour elle, ces hymnes interprétés par les écoles lors du défilé sur le Sambadrome, afin de décrocher le titre annuel de champion du Carnaval. Martinho da Vila est notamment l'auteur de celle qui fut, et demeure, pour moi un morceau fétiche : "Renascer das Cinzas". Littéralement, renaître de ses cendres, tel le Phoenix. Après la défaite, rester unis, soudés, pour "montrer au peuple que le berceau du samba est à Vila Isabel".

Martinho da Vila, "Renascer das Cinzas", Canta Canta Minha Gente (1974)






"Vamos renascer das cinzas
Plantar de novo o arvoredo
Bom calor nas mãos unidas
Na cabeça um grande enredo
Ala dos compositores
Mandando o samba no terreiro
Cabrocha sambando, cuíca roncando, viola e pandeiro
No meio da quadra, pela madrugada, um senhor partideiro
Sambar na avenida de azul e branco é o nosso papel
Mostrando pro povo que o berço do samba é em Vila Isabel
(Tão bonita)
Tão bonita é nossa escola
E é tão bom cantarolar
Lá, lá, laiá, laralaiá
Lá, laiá
"

J'ai toujours eu une affection et une tendresse particulières pour cette fidélité dans la défaite. Mais, pour aller plus loin et comprendre le sens réel de cette chanson, il faut préciser que les cinzas en question sont aussi celles du Mercredi. Le Mercredi des Cendres qui marque la fin du Carnaval et le début du Carême, ce qui fait de ce mot un synonyme de "tristesse profonde". Dans le contexte de l'époque, la composition de Martinho da Vila est aussi une réaction d'orgueil. Une réponse au sort réservé au samba-enredo de l'année précédente et à la tristesse qui s'ensuivit...

En 1974, Martinho da Vila composa le titre "Tribo dos Carajás" pour le défilé de l'école de samba de Vila Isabel, l'histoire d'un Indien qui refuse l'esclavage, et que l'on peut, ironie de l'histoire, retrouver dans sa version studio sur le même album que "Renascer das Cinzas", le génial Canta, Canta Minha Gente (1974), qui comprend aussi "Disritmia", peut-être le plus beau morceau jamais écrit par Martinho da Vila. Cette fable écologique vantant la sagesse des Indiens d'avant l'arrivée des Conquistadores fut jugée subversive par la censure. Vila Isabel dut sous la pression renoncer à défiler en l'interprétant. Ses participants manifestèrent en boudant et son cortège sans enthousiaste valut à l'école une place de dernier du classement. Seule l'intervention de Chagas Freitas, Gouverneur de l'Etat de Rio, qui déclara qu'exceptionnellement il n'y aurait pas de rétrogradation, évita à Vila Isabel de tomber en deuxième division du Carnaval des écoles de samba.

En son temps, "Renascer das Cinzas" fut donc une réaction d'orgueil à cette censure, un appel à la prise de conscience. Personnellement, dans l'ignorance de ces événements, ce fut une borne initiatique dans ma découverte des musiques brésiliennes. Cela reste un morceau qui me tient d'un attachement particulier.