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dimanche 26 septembre 2010

Quand Baden Powell a cessé de chanter les Afro-Sambas...

Aujourd'hui, 26 septembre, cela fait dix ans que Roberto Baden Powell de Aquino nous a quitté. Parce que Os Afro Sambas est un album qui a bercé ces derniers mois où je l'ai beaucoup écouté, encore maintenant que l'automne est là, l'hommage à Baden s'imposait en ces colonnes. Os Afro Sambas est un classique, vibrant tout à la fois de spontanéité et de spiritualité. On y sent l'urgence, on y sent la vie, on y sent la dimension mystique du côté afro et l'élan du côté samba. Il y a quelques semaines déjà nous avions évoqué ce chef d'œuvre de Baden Powell et Vinicius de Moraes. Nous profitions du trentième anniversaire de la mort du poète pour revenir sur sa collaboration inspirée avec Baden Powell. Nous promettions de revenir très vite sur cet album, en l'abordant cette fois-ci du point de vue de Baden.

Vinicius a toujours attribué la beauté de ce disque à Baden. Il écrivait ainsi : "ces antennes qui relient Baden à Bahia et, par extension, à l'Afrique, lui permettent de réaliser un nouveau syncrétisme : donner une couleur carioca, dans l'esprit du samba moderne, au candomblé afro-brésilien et, dans le même temps, lui donner une dimension plus universelle. Jamais auparavant les thèmes noirs du candomblé n'avaient été traités avec autant de beauté, profondeur et richesse rythmique". Bel éloge...

Il y a cependant quelque chose d'un double sacrilège dans le rapport de celui-ci aux Afro Sambas.

Premier sacrilège, il les ré-enregistra en 1990. En essayant d'y être fidèle à la virgule près. Mais même si on y retrouve aux chœurs, comme en 1966, le Quarteto Em Cy, c'est sans Vinicius bien sûr, qui était mort dix ans plus tôt, que Baden Powell se lança dans ce projet.

L'intention en était peut-être louable, comme il l'expliquait dans les notes de pochette de ce remake des Afro-Sambas.

"Cet enregistrement constitue, pour le Brésil, un travail hautement culturel, il s'agit de mes œuvres et celles de notre très regretté Vinicius de Moraes - les célèbres Afro-Sambas. Les Afro-Sambas ont été composées aux environs de 1962 et enregistrés en 1965/1966. En ce qui concerne la qualité sonore, c'était ce qu'il y avait de plus mauvais car il n'existait en ce temps-là que deux pistes stéréo. L'enregistrement a eu lieu un jour de déluge inoubliable. La pluie avait inondé le studio. Je chantais et on jouait installés sur quelques caisses de bières et de whisky qu'on avait vidées depuis un bon moment. Nous étions très inspirés mais aussi bien ivres. Plus très professionnels en fait. Tout le monde a participé à l'enregistrement, fiancées, femmes, amis... Il fallait absolument refaire cet enregistrement. Quel dommage que Vinicius ne soit plus parmi nous ! Nous sommes déjà en 1990, l'heure est venue, j'ai pris mon courage à deux mains et, sans l'aide de personne, j'ai tout refait, écrit tous les arrangements, la direction d'orchestre (...) 
J'ai veillé à tout noter sur les partitions - surdo, tambourin, agogô, afoxé, atabaque, et d'autres effets comme les sons de cloche, grelots, les bruits de vagues. Et comme beaucoup connaissent déjà ces musiques, j'ai pris soin de ne pas changer une seule virgule, afin de ne décevoir personne. Ce disque a été refait avec la technologie moderne et il est bien exécuté et bien accordé. Bref, mon objectif est que cette œuvre traverse ce siècle avec dignité ! Il est nécessaire de maintenir un bon niveau de son. Les graves, les aigus, les médiums doivent être fidèles (...), les échos ou la réverbération : fidèles, aussi".

Fidèles... Mais l'esprit pourtant semble s'être évaporé en même temps que le progrès technologique amenait sa haute-fidélité... L'émotion de l'original a disparu. Ce qui était peut-être prévisible en l'absence de Vinicius !

Mais le second sacrilège que commit Baden Powell à l'égard des Afro-Sambas est intervenu quelques années plus tard quand il se convertit à la religion évangélique. Avec pour conséquence qu'en 1999, peu avant de mourir, Baden Powell déclare : " je ne peux plus dire saravá*. Je peux jouer la "Samba da Bênção" mais je ne dis pas saravá car c'est une louange de Satan" ("Não digo mais saravá. Posso tocar o Samba da Bênção, mas não falo saravá, porque é um louvor a Satanás"). Il faut savoir qu'au Brésil si le Catholicisme a longtemps combattu les religions afro-brésiliennes, il est devenu beaucoup plus tolérant. Par pragmatisme probablement, de nombreux fidèles fréquentant les terreiros une fois sortis de l'église. A l'inverse, les nombreuses églises évangélistes font preuve d'une impitoyable intolérance à l'égard des religions afro-brésiliennes, sommant leurs fidèles de ne pas fréquenter d'autres lieux de culte, caricature de monothéisme sectaire.

Dans une interview accordée alors à la Folha de São Paulo, il revenait sur cette conversion et ses conséquences... J'ai donc essayé d'en traduire quelques extraits...

D'où vient le côté afro des Afro-Sambas ?
Baden Powell : C'était déjà là, dans nos veines. Tout le Brésil est afro. C'est en nous. Vinicius et moi aimions ça. A cette époque, j'étudiais les chants grégoriens, les modes liturgiques. Je composais par-dessus, quand j'étudiais avec Guerra Peixe (arrangeur des Afro-Sambas de 1966). Les chants africains sont identiques aux grégoriens, c'est impressionnant. Je ne sais pas pourquoi, j'ai cessé d'étudier tout cela. Parce que je suis évangélique désormais. Les gens pensent que nous faisions une musique pour la macumba, le candomblé. Mais rien de tout cela, non. C'était uniquement culturel.

Quelle était votre religion à cette époque ?
Baden Powell : Non, non, cela n'a rien à voir. Ca pouvait être n'importe quoi. Vinicius était athée. Il n'y a pas besoin d'être dans la macumba pour jouer de la guitare. Il faut étudier, il ne faut pas croire que j'allais prendre deux bouteilles de bière et sortir jouer de la guitare. Ca ne mènerait nulle part. J'ai toujours eu une sympathie pour tous ces trucs de macumba, de candomblé. Comme tout catholique, non ? De là sont nés les chants que j'ai commencé à faire au berimbau.
J'ai fait un examen avec Guerra Peixe sur un chant grégorien. J'ai vu que cela ressemblait à un chant de sirène. De là vient "Canto de Iemanjá". C'est une image qui existe au Japon, en Chine, depuis plus de dix mille ans. L'Afro-Samba est un style de musique qui existe au Brésil, comme le samba lent, le samba-canção, le samba de carnaval, le samba-choro, le samba-lamento. Ce dernier est lié à l'afro-samba, qui possède ce côté sombre de l'afro, le lamento. Il reste ce stigmate mais nos afro-sambas n'ont rien inventé. Aujourd'hui, je suis en train de faire une nouvelle étude sur les chants grégoriens pour une série de musiques évangéliques.

La dimension afro y sera-t-elle présente d'une manière ou d'une autre ? Votre religion ne l'aime guère...

Baden Powell : Il faut qu'elle y soit. Je n'ai pas de religion.

Vous dîtes pourtant que vous êtes évangélique.
Baden Powell : Je suis évangélique. Ma religion est le Christ. La bataille des évangéliques est avec la candomblé lui-même, pas avec la musique. Tu peux jouer tout ce que tu veux...

Pourquoi vous êtes vous converti ?
Baden Powell : Pourquoi ? Tu sais pourquoi je suis devenu évangélique ? Pour en savoir plus. C'est comme quand j'étais à la recherche des afros, je continue à chercher la sagesse. Et quand j'ai atteint un certain point de sagesse, j'ai vu que toutes ces histoires de candomblé étaient un grand mensonge. Et j'ai arrêté.

Est-ce que vous enregistreriez encore les Afro-Sambas aujourd'hui ?
Baden Powell : Oui, je les enregistrerais. Il n'y en a que quelques uns que je ne peux pas graver. "Samba da Bênção", par exemple. Je ne peux plus dire 'saravá'. Je peux toujours jouer "Samba da Bênção" mais je ne dis pas 'saravá', parce que c'est une louange à Satan.

Est-ce que vous critiquez ceux qui le font ?
Baden Powell : Non, mon fils. Je ne critique pas, non. C'est seulement une question de sagesse. Je ne peux pas faire la louange mais je peux en parler, en discuter. "Berimbau" et "Consolação" sont des afro-sambas, je peux les interpréter. "Canto de Iemanjá", non, ce serait contribuer à une chose fausse. La musique, si elle existe, ce n'est pas un problème. Je peux jouer de la guitare, je peux en parler. Mais c'est juste que je ne peux plus faire des louanges.

Il faut cependant préciser que la conversion de Baden Powell fut tardive. Elle intervint à un moment où il était déjà malade et fragilisé... Il lui attribuait le fait d'avoir pu se débarrasser de sa très longue addiction à l'alcool.
Il n'empêche, c'est d'une tristesse !

L'ironie de la chose, c'est quand on relit le post-scriptum de la lettre qu'il envoya à l'ingénieur du son français, lors de l'enregistrement de 1990 des Afro-Sambas...

"P.S. : le technicien et moi avons remarqué, dans le dernier morceau, quelques bruits étranges. Ne fais pas attention, rien d'alarmant ! Il s'agit simplement des lamentations d'Exu !"

A vrai dire, je suis désolé en ce jour des dix ans de sa mort, d'avoir évoqué ce sujet qui jette un éclairage peu flatteur sur Baden Powell. Mais j'insiste : cette conversion est trop tardive pour qu'elle soit considérée comme importante au regard de son œuvre de musicien.

Et qu'importe cette conversion, après l'évocation malheureuse de ces sacrilèges, c'est bien Exu qui, aujourd'hui, nous sert d'intermédiaire pour toujours apprécier la musique de Baden Powell. Exu, maître des carrefours, intermédiaire entre les Dieux et les hommes, qui sous son incarnation YouTubesque, nous fait parvenir ces quelques images de la splendeur de Baden Powell. Images de jeunesse qui sont extraites, encore une fois, du film de Pierre Barouh, Saravah, tourné trois ans après la sortie des Afro-Sambas. Dans une ambiance décontractée, sous un nuage de fumée, où on le voit tirer goulûment sur sa cigarette en même temps qu'il joue, Baden Powell y interprète un thème extrait de l'album, le magnifique "Tempo de Amor". Avec lui, au chant, Marcia Souza, un peu en deçà, et quelques percussionnistes. Baden Powell y est intense. Ce sont ces images où il est rayonnant et fiévreux du plaisir de jouer que l'on gardera...


*Saravá signifie salut, bénédiction.

vendredi 30 juillet 2010

Célébration de Vinícius et ses Afro Sambas

Levons notre verre en hommage à Vinícius de Moraes ! Saravah !!!

Alors que ces dernières semaines je ré-écoutais assez fréquemment Os Afro Sambas, depuis que j'avais découvert la reprise de "Tempo de Amor" par Seu Jorge, sur son album avec Almaz, j'avais complètement oublié de mentionner le trentième anniversaire de la mort de Vinícius de Moraes, décédé à 67 ans le 9 juillet 1980.

Marcus Vinícius da Cruz de Melo Moraes : poète et diplomate. Authentique poète. Authentique diplomate. Avant de devenir l'auteur avec Jobim et Baden Powell de tous ces standards indémodables de la musique brésilienne. Figure centrale et fondatrice de la bossa nova. Vinícius de Moraes a toujours collaboré avec des gens beaucoup plus jeunes que lui. Jobim, Baden Powell, Toquinho le fidèle, ou Maria Bethânia, encore toute gamine quand elle chantait avec lui, etc. Il leur a apporté sa maturité, une expérience de la vie qui donne toute sa profondeur et sa gravité aux nombreuses chansons qu'il a écrites.

Le bonhomme ne faisait pas dans la demi-mesure. Pas du genre à s'économiser. Généreux, excessif, il avait l'alcoolisme assumé et joyeux. Et parmi tous les alcools, il a voué une adoration indéfectible au whisky. Au point d'avoir fait cette grande déclaration : "le whisky est le meilleur ami de l'homme, c'est du chien en bouteille" ("O Whisky é o melhor amigo do homem… whisky é cão engarrafado").

Si le thème d'Os Afro Sambas est la spiritualité afro-brésilienne, l'enregistrement se déroula stimulé par cet adjuvant dévastateur. Dans un état d'ivresse qui devait favoriser la transe mystique. Avec Baden Powell, le whisky, ils le buvaient par caisse ! Déjà, trois ans plus tôt, en 1963, Baden et Vinícius s'étaient enfermés près de trois mois dans l'appartement de ce dernier. Ils composèrent vingt-cinq morceaux tout en se descendant vingt caisses de whisky Haig & Haig, paraît-il rentrées au Brésil par la valise diplomatique. Un journaliste brésilien calcula que cela représentait donc 0,8 caisse par chanson. Dans ce genre de comptabilité, un chercheur (un vrai, un sérieux, même si je n'ai aucune idée de son nom) fit une étude sur la consommation d'alcool chez les philosophes : il en ressortait qu'il fallait en moyenne environ une bouteille de vin par page à un philosophe français...

"Vinícius de Moraes est le plus grand fils de pute machiste", dixit Tom Zé. Peut-être. Lui, se décrivait comme "le Blanc le plus Noir du Brésil". Ce qui à l'époque devait littéralement outrager la bourgeoisie nationale, toute engoncée dans ses préjugés. Plus encore que sa pièce Orfeu da Conceição, qui inspira le film Orfeu Negro de Marcel Camus, c'est justement sur Os Afro Sambas, enregistré en 1966, que se révèle le "cœur noir" de Vinícius (si vous me passez l'expression). C'est au moins un superbe témoignage de sa découverte du candomblé. Au début des années soixante, un Bahianais lui offrit un disque Samba de Roda e Candomblés da Bahia qui l'impressionna beaucoup. Il le fit écouter à Baden Powell. Et il commença à s'intéresser à cette religion dont la richesse et la complexité le fascinaient. Il se mit également à fréquenter les terreiros en compagnie de Baden Powell. Celui-ci également avait déjà été fasciné par la découverte de cette musique lors d'un séjour bahianais. Mais si Baden Powell était fasciné, ce n'était pas tant pour la dimension mystique de cette musique que pour la beauté de ses harmonies.

Cette plongée au cœur des racines culturelles noires du Brésil donna une réelle inspiration à Vinícius et Baden. Inspiration qui illumine ces salutations aux orixas, Iemanjá, Xangô, Exu... De ces sessions, naquit cet album empreint de spiritualité, où figurent peut-être également les plus beaux textes de Vinícius sur l'amour. Justement parce que même l'amour y prend une dimension spirituelle.

Outre le fait que Baden Powell ait à cette époque étudié le chant grégorien avec Moacyr Santos, qui y percevait des similitudes avec les cantiques aux origines africaines, cette intensité religieuse tient aussi à la présence de quatre sœurs bahianaises (blanches) lors de l'enregistrement : Cyva, Cybele, Cynara et Cylene, soit le Quarteto em Cy. Leurs voix ferventes sont une véritable épreuve pour qui voudrait se définir comme mécréant. Oui, oui, je sais de quoi je parle. Ecoutez ne serait-ce que "Bocochê" ou "Canto de Xangô" pour vous en convaincre. A ces voix enchanteresses se greffent six percussionnistes pour reproduire la puissance rythmique des musiques du candomblé.

Pour illustrer le caractère spontané de l'enregistrements des Afro Sambas, l'interprétion du "Canto de Ossanha" en est une merveilleuse illustration. Baden Powell est à la guitare. Vinícius chante et le refrain est repris en chœur par l'assemblée de jeunes gens assis aux pieds des musiciens. Peut-être s'agit-il du Coro Misto qui participa à l'enregistrement de l'album, composé de proches et d'amies du duo. Peu importe, il s'en dégage un enthousiasme et une fraîcheur irrésistibles. Irrésistibles ! Et, bien sûr, Vinícius tient son verre à la main ! Allez, "vai, vai, vai, vai" !!!


Vinícius de Moraes avait toujours attribué au génie de Baden Powell la beauté de cet album. Mais, pour lui, il importait surtout que ressorte de son enregistrement l'ambiance spontanée et joyeuse qui les animait alors. En 1990, toujours avec le Quarteto em Cy mais sans Vinícius décédé dix ans plus tôt, Baden Powell ré-enregistra Os Afro Sambas, au plus fidèle possible de la version originale dont il regrettait la faible qualité du son, enregistrée en deux pistes en 1966. La qualité technique de la prise de son est certes meilleure mais la magie s'est quelque peu évaporée. Les Afro Sambas vues du côté de Baden Powell, c'est un autre sujet. Dont nous parlerons dans quelques semaines...


mardi 30 mars 2010

Elizeth Cardoso : 100 fois une autre fois

Elizeth Cardoso vient de passer le cap des 100 !!! Une annonce qui nécessite quelques précisions...

Aujourd'hui, je remarquais ainsi qu' "Outra Vez", interprété par Elizeth Cardoso, venait de passer la barre symbolique des 100 écoutes. Un chiffre énorme, qui lui vaut de caracoler une vingtaine d'unités devant le deuxième titre le plus écouté du répertoire. Mais quelle diabolique invention que ce compteur d'écoutes sur iTunes car, après tout, on s'en fout de savoir quels sont les morceaux de musique que l'on écoute le plus fréquemment ! Non que j'en fasse grand cas de ce compteur mais, parfois, il vient piquer ma curiosité en me révélant des titres ayant été beaucoup écoutés sans que je l'ai soupçonné. Avec le poids de l'objectivité, d'un point de vue quantifiable s'entend, se dessine un Top 50 individuel qui révèle ses propres surprises bien qu'issues exclusivement de ma discothèque. Et vu que, malgré des piles et des piles de vinyls, des rayonnages entiers de CDs, par commodité je n'écoute quasiment plus de musique qu'à partir d' iTunes, ce classement est bel et bien celui de ce que j'ai le plus écouté depuis son installation.

Pour comprendre pourquoi ce titre s'impose, jetez-y une oreille. Nous avons ici en 1 minute et 53 secondes une sorte de quintessence de la musique brésilienne : une voix d'exception accompagnée par l'incomparable batida de João Gilberto à la guitare.

Elizeth Cardoso, "Outra Vez", Canção do Amor Demais (1958)



Ce morceau est lui-même tiré d'un album historique, Canção do Amor Demais, enregistrée en 1958 par Elizeth Cardoso et uniquement composé des chansons écrites par Tom Jobim et Vinícius de Moraes. Cet "Outra Vez" était le seul titre ayant déjà été enregistré : par Dick Farney, en 1954. Pour le reste tous les autres morceaux étaient inédits. Et parce que c'était la première fois qu'un album était exclusivement composé de leur répertoire, celui-ci passe en quelque sorte pour l'acte de naissance de la bossa nova, laquelle fêtait son cinquantenaire en même temps que cet album en 2008, et dont nous rendions compte à l'époque (voir en bas de page).

Cet album est une borne pour quiconque souhaite comprendre la musique brésilienne contemporaine. Il fait partie de ces sources vers lesquelles il faut remonter. Ainsi, on découvrira déjà présente dans ces œuvres de jeunesse, par exemple sur "As Praias Desertas", une fascination chez le jeune Jobim pour une école classique française, notamment Debussy, fascination qui se fera plus manifeste lors de certains albums de la maturité, comme sur Urubu en 1976. On s'amusera de ce que celui-ci ait souhaité donner à l'orchestre une "simplicité quasi de chambre" : "seulement" (sic) 12 cordes, 2 trombones, une flûte, une trompette et une section rythmique. Une simplicité toute en baroque profusion. Mais une approche qui dit aussi sa volonté de reconnaissance auprès des classes moyennes et leur goût. La pochette ne dit pas autre chose, montrant Elizeth devant une bibliothèque de vieux livres reliés. Nous sommes loin de l'image d'Epinal de la bossa nova, avec ses insouciantes parties de plage des jeunes gens de bonne famille...

Il n'est pas question de nier que cet album fasse parfois son âge. Il a certes un peu vieilli, mais cela n'alterne en rien son charme. Je l'avais découvert il y a quelques années grâce à cette mine d'or de la musique brésilienne qu'était Loronix, le plus fantastique blog que j'ai jamais vu (abandonné depuis plus de six mois, tout le monde craint le pire pour son fondateur). "Outra Vez" s'étant tout de suite imposé comme un véritable coup de cœur, j'avais aussitôt entrepris à cette même source loronixienne d'approfondir mes connaissances sur cette artiste que je ne connaissais pas jusqu'alors, ô terrible lacune, Elizeth Cardoso.

Quelquefois les commémorations ont du bon, elles auront ainsi permis la réédition de cette œuvre patrimoniale de la musique brésilienne. C'est Biscoito Fino, un label indépendant, qui a ainsi donné une nouvelle vie à Canção do Amor Demais. Ce qui me permet de l'avoir désormais entre les mains et de lire avec curiosité les notes de pochette revenant sur la genèse de ce projet. Ou y découvrir les souvenirs de Vinícius griffonnés de sa main.

Il y insiste sur l'amitié qui les unissait tous les trois, Tom Jobim, Elizeth et lui. Et sur le fait que ce n'est pas seulement cette amitié qui conduisit le duo d'auteurs-compositeurs à la choisir elle plutôt qu'une autre interprète. "La diversité des sambas et des chansons exigeait une voix particulièrement accordée; qui possède un timbre populaire brésilien mais capable de s'élever au-dessus du strictement populaire; avec un registre ample et naturel dans les graves et les aigus et, principalement, une voix d'expérience, avec la force et l'âcreté de ceux qui ont aimé et souffert, affûtée par la patine de la vie. Et c'est ainsi que la Divina s'est imposée comme la Lune par une nuit de sérénade".

Quelques années plus tard, en 1963, Elizeth enregistrait un autre album consacré exclusivement aux chansons de Vinícius de Moraes. On constatait encore une fois avec quel talent elle s'appropriait ce répertoire. Sa version de l'ultra-rabaché "Consolação" est à classer parmi les toutes meilleures. Il faut voir avec quelle autorité elle empoigne ce standard ! Pour mieux l'incarner en mettant à jour la fragilité de qui à déjà connu ces blessures d'amour, cette voix d'expérience que recherchait Vinícius chez son interprète.

Elizeth Cardoso, "Consolação", Elizeth Interpreta Vinícius (1963)






En 2008, nous revenions dans une émission de Goutte de Funk (@ Divergence-FM) consacrée à Jorge Ben sur cet album qui fêtait alors ses cinquante ans, comme la bossa nova :

Pour situer le contexte dans lequel Jorge Ben a fait ses débuts, rappelons que la bossa nova fête en 2008 ses cinquante ans. En effet, c'est en 1958 que sort le 45t de João Gilberto, "Chega de Saudade", moment fondateur s'il en est. Mais 1958, c'est aussi et d'abord l'année qui voit paraître un album considéré comme une borne au sein de l'histoire musicale brésilienne, un album qui fête donc ses cinquante ans en 2008 : Canção do Amor Demais d'Elizeth Cardoso.

Au-delà de quelque connotation pop qui lui colle à la peau, la notion de songwriting prend tout son sens dans la musique populaire brésilienne, laquelle a toujours accordé une importance capitale à l'écriture de chansons et a donné le statut de standards à nombre de titres signés aussi bien par des artistes célèbres que par des compositeurs obscurs. Jorge Ben est à ce titre unique. Notre propos consiste à établir que son importance dans l'histoire de la musique brésilienne, en tant que créateur de standard, maître du songwriting, est au moins aussi grande que celle d'Antonio Carlos Jobim.

Jobim est l'homme qui a composé ce qui allait devenir la plupart des standards de la bossa nova. Principalement en collaborant avec Vinícius de Moraes, qui était jusqu'alors poète et diplomate. C'est donc en 1958 que leurs chansons étaient pour la première fois enregistrées sur un album leur étant exclusivement consacré : ce chef d'oeuvre d'Elizeth Cardoso, Canção do Amor Demais. Celle que les Brésiliens surnommaient la "Divina" rassembla à cette occasion 13 titres du répertoire de Jobim et Vinícius de Moraes. Plus encore que sa propre sa carrière d'interprète qui allait suivre, Vinícius confessait que cette période de l'enregistrement de l'album par Elizeth Cardoso restait un des moments forts de sa vie, notamment par la complicité qui le liait à Jobim, comme il en témoignait dans la chanson "Carta ao Tom 74", écrite avec Toquinho : "Rua Nascimento Silva 107, voce ensinando pra Elizete as canções de Canção do Amor Demais/Lembra que tempo feliz ai, que saudade/Ipanema era só felicidade/era como se o amor morresse em paz".

Jobim était également en charge des arrangements et la guitare était confiée à João Gilberto sur 2 titres, "Chega de saudade" et "Outra vez". C'est d'ailleurs l'apparition de ce dernier qui rend l'album historique. Luis Americo Jr. rapporte que pendant les séances d'enregistrement, encore tout jeune mais déjà acariâtre, il se permit ainsi de suggérer à la Divina d'interpréter "Chega de Saudade" sur un ton plus intimiste. La grande dame préféra le faire à son idée, "à l'ancienne" dira-t-on rétrospectivement. Et Dieu sait que finalement elle a bien fait. "Outra Vez", le titre que nous écoutons ce soir l'illustre, tant elle y fait la démonstration d'un chant parfait, 1 minute 53 qui contiennent déjà une forme de quintessence de tout ce qui fait l'incroyable richesse de la musique brésilienne. On préférera même sa version, à l'interprétation qu'en donne João Gilberto lui-même, tout à son murmure magnifique. Et signalons à ce propos que la grande dame ne lui tint pas rigueur de ces commentaires puisque, comme le rappelle fort à propos Zeca Louro de Loronix, João Gilberto accompagnait toujours Elizeth Cardoso sur son album Naturalmente, l'année suivante.

mercredi 25 mars 2009

Les 60's de Jorge Ben : Samba Novo et Cool Absolu

Trilogie Jorge Ben - 1ère partie
GdF#2.5 - Février 2008
Goutte de Funk @ Divergence-FM

Il était inévitable qu'un jour Goutte de Funk se penche sur l'oeuvre du grand Jorge Ben. Nous lui accorderons rien moins que trois émissions, une véritable trilogie. La première aujourd'hui consacrée à ses débuts et à ses albums des années 60. La seconde partie, dans quelque temps, sera consacrée aux 70's de Jorge Ben, assurément sa période la plus funky. Enfin, un troisième volet sera consacrée à son influence majeure à travers des reprises de ses chansons par ses pairs, à travers les styles et les époques. Cette dernière étape clôturera la démonstration et établira que l'oeuvre de Jorge Ben est probablement la plus fédératrice de toute la musique brésilienne.

Jorge Ben , "Mas que nada"
Pour situer Jorge Ben à ceux qui croiraient peut-être ne pas le connaître, commençons par "Mas que nada", à la fois parce qu'il s'agit de son premier succès et parce qu'il demeure probablement son titre le plus connu, ne serait-ce que par son utilisation par Nike dans des films publicitaires, notamment au moment de la Coupe du Monde 1998, avec le spot de la Seleção jouant au ballon dans un aéroport. Et là, tout le monde se dira : "bon sang mais c'est bien sûr" ! (Même si la version utilisée est celle du Tamba Trio, si mes souvenirs sont bons.)

Les 50 ans de la bossa nova
Elizeth Cardoso, "Outra vez"

Pour situer le contexte dans lequel Jorge Ben a fait ses débuts, rappelons que la bossa nova fête en 2008 ses cinquante ans. En effet, c'est en 1958 que sort le 45t de João Gilberto, "Chega de Saudade", moment fondateur s'il en est. Mais 1958, c'est aussi et d'abord l'année qui voit paraître un album considéré comme une borne au sein de l'histoire musicale brésilienne, un album qui fête donc ses cinquante ans en 2008 : Canção do Amor Demais d'Elizeth Cardoso.
Au-delà de quelque connotation pop qui lui colle à la peau, la notion de songwriting prend tout son sens dans la musique populaire brésilienne, laquelle a toujours accordé une importance capitale à l'écriture de chansons et a donné le statut de standards à nombre de titres signés aussi bien par des artistes célèbres que par des compositeurs obscurs. Jorge Ben est à ce titre unique. Notre propos consiste à établir que son importance dans l'histoire de la musique brésilienne, en tant que créateur de standard, maître du songwriting, est au moins aussi grande que celle d'Antonio Carlos Jobim.

Jobim est l'homme qui a composé ce qui allait devenir la plupart des standards de la bossa nova. Principalement en collaborant avec Vinicius de Moraes, qui était jusqu'alors poète et diplomate. C'est donc en 1958 que leur chansons étaient pour la première fois enregistrées sur un album leur étant exclusivement consacré : ce chef d'oeuvre d'Elizeth Cardoso, Canção do Amor Demais. Celle que les Brésiliens surnommaient la "Divina" rassembla à cette occasion 13 titres du répertoire de Jobim et Vinicius de Moraes. Plus encore que sa propre sa carrière d'interprète qui allait suivre, Vinicius confessait que cette période de l'enregistrement de l'album par Elizeth Cardoso restait un des moments forts de sa vie, notamment par la complicité qui le liait à Jobim, comme il en témoignait dans la chanson "Carta ao Tom 74", écrite avec Toquinho : "Rua Nascimento Silva 107, voce ensinando pra Elizete as canções de Canção do Amor Demais/Lembra que tempo feliz ai, que saudade/Ipanema era só felicidade/era como se o amor morresse em paz". 

Jobim était également en charge des arrangements et la guitare était confiée à João Gilberto sur 2 titres, "Chega de saudade" et "Outra vez". C'est d'ailleurs l'apparition de ce dernier qui rend l'album historique. Luis Americo Jr. rapporte que pendant les séances d'enregistrement, encore tout jeune mais déjà acariâtre, il se permit ainsi de suggérer à la Divina d'interpréter "Chega de Saudade" sur un ton plus intimiste. La grande dame préféra le faire à son idée, "à l'ancienne" dira-t-on rétrospectivement. Et Dieu sait que finalement elle a bien fait. "Outra Vez", le titre que nous écoutons ce soir l'illustre, tant elle y fait la démonstration d'un chant parfait, 1 minute 53 qui contiennent déjà une forme de quintessence de tout ce qui fait l'incroyable richesse de la musique brésilienne. On préférera même sa version, à l'interprétation qu'en donne João Gilberto lui-même, tout à son murmure magnifique. Et signalons à ce propos que la grande dame ne lui tint pas rigueur de ces commentaires puisque, comme le rappelle fort à propos Zeca Louro de Loronix, João Gilberto accompagnait toujours Elizeth Cardoso sur son album Naturalmente, l'année suivante.

Les amateurs et les curieux se précipiteront sur Loronix, le meilleur blog musical du monde, une mine d'or sans fond pour tout ce qui a trait aux LPs do Brasil des décennies passées, pour y découvrir les albums de la Divina introuvables commercialement et certains de ceux de João Gilberto. Les années de travail dans l'ombre de centaines de scientifiques et d'ingénieurs, durs à la besogne, les stratagèmes machiavéliques de l'armée américaine afin de dominer le Monde, et tous les faisceaux technologiques ayant été déployés et nécessaires pour l'invention de l'internet, toute cette débauche de matière grise et d'énergie se justifie ne serait-ce que parce qu'elle permit à Loronix de voir le jour. Et ça, c'est déjà du bonheur.

On pourra trouver toutes les qualités à Elizeth Cardoso, à l'origine était João Gilberto. A l'origine de la bossa nova et d'un style qui révolutionnera la façon de placer sa voix pour tous les chanteurs brésiliens. Surtout, c'est dans la batida de sa guitare, sa rythmique, dans laquelle on retrouve l'écho des tambours de sa Bahia natale, que João Gilberto impose son style.

Le Ben
L'oreille fine, le jeune Jorge Ben tombe sous le charme de ce style si novateur. Parce qu'il était harmoniquement difficile à reproduire, Jorge Ben se concentre sur la batida, s'en inspire pour créer la rythmique la plus dévastatrice qui soit. Son jeu marquant par exemple les basses, au point qu'il n'y a ni bassiste ni contrebassiste sur certains de ses premiers enregistrements, sa seule guitare posant le groove.

Et, déjà, premier disque, premier succès : "Mas que nada". Pourtant, à ce moment-là, le jeune Jorge Ben n'est pas encore sûr de ce qu'il souhaite faire. Carioca de Madureira, quartier populaire, le jeune Jorge Duílio Ben Zabella Lima de Menezes n'était pas destiné à devenir musicien, malgré le fait que ses parents aient été amis avec le grand sambiste Ataulfo Alves, ou bien que son père joua dans le groupe Cometas de Rio. Celui-ci rêvait de le voir devenir avocat, quand sa mère, d'origine éthiopienne, le voulait pédiatre. Lui, le Jorge, se voyait bien footballeur. En équipes de jeunes, il jouait d'ailleurs pour le prestigieux Club de Regates du Flamengo, le Fla. Pour l'anecdote, signalons que Jorge Ben fait partie de la Génération 1942, incroyable pour la musique brésilienne. Pensez qu'en 1942 sont nés, outre Jorge Ben, Caetano Veloso, Gilberto Gil, Paulinho da Viola et Tim Maia...

Au pandeiro, puis à la guitare, le jeune Jorge Ben fait en autodidacte son apprentissage de la musique. Fréquente d'autres musiciens. Arrive donc "Mas que nada". Porté par ce tube, le 1er album de Jorge Ben atteint très rapidement les 100 000 exemplaires vendus. Des débuts si fracassants que le jeune homme prend les choses avec désinvolture et a du mal à réaliser l'ampleur de la chose. Pour prendre la mesure de ces chiffres, il s'imagine le public du Maracana, chaque spectateur son album à la main pour comprendre à quel point le truc est énorme. Comme il le raconte lui-même : "le premier disque pour moi, c'était un truc comme ça... En vérité, je suis entré dans la musique parce que je traînais dans le milieu de la musique. Un truc de copains qui étaient musiciens, tu comprends. Mais ce n'était pas ce que je souhaitais. A tel point que mon premier succès n'était pas quelques chose qui m'intéressait beaucoup. On me disait que j'étais le premier chanteur à vendre 100 mille disques au Brésil. Là, j'ai commencé à imaginer un Maracana avec chacun des spectateurs avec mon disque à la main. Là, ça devenait super" ("O primeiro disco pra mim foi uma coisa assim... na verdade, eu entrei na música porque eu estava no meio musical. Coisa de amigos que eram músicos, entende? Mas não era o que eu queria. Tanto que no meu primeiro sucesso era uma coisa que não me interessava muito. Falavam que eu era o primeiro cantor aqui  que vendia 100 mil discos. Eu ficava imaginando o Maracanã lotado, cada um com um disco meu na mão. Achava legal").

Les débuts sont fracassants, il est une évidence, se pose avec l'assurance de celui qui incarne le cool absolu de son temps. Pour le comprendre, il n'est qu'à voir les pochettes de ses débuts : Samba Esquema Novo et Ben é Samba Bom. Sur la première, il gratte sa guitare en équilibre sur une jambe, sur l'autre en pull casual, qui ne déparerait pas sur les épaules d'un mod british d'alors, il n'a même plus besoin de guitare, il lui suffit de claquer des doigts, fixant l'objectif avec ce regard de cool absolu.

Sans se lancer dans une grande analyse causale chère à Max Weber, effectuons alors un rapide flashback pour montrer que les choses auraient pu tourner différemment. Zeca Louro, l'humble perroquet faisant office de bloggeur sur Loronix, rapporte l'anecodte suivante, du temps où le jeune Jorge Ben avait une idole. Il profita du passage de celle-ci au Beco des Garrafas, le célèbre club de Rio qui servit de berceau à la bossa nova, pour lui proposer ses chansons. Laissons Orlann Divo, l'idole en question, raconter l'affaire : "Well there's a funny story about Jorge Ben. One day I was playing at Bottles on the Beco das Garrafas and the owner of the Plaza Club Oliveira Filho, came up to me and said : "Orlann, that's a kid outside who says he's written some songs for you". I was quite curious so I went out and there was this kid you know, Jorge Ben, very very young and he took the guitar and started playing "Por Causa de Voxe" and "Mas Que Nada", you know with that same singing through the nose style; singing voh-shay instead of voh-say. Well I was flattered but I thought they were fantastic and said : "Kid you gotta record them yourself". He said : "Oh no MR Divo, I wrote these songs for you, Im not a singer!" And I said : "hey kid Look at me I wasn't a singer either and look at me [laughs]!" Some while later I heard that Armando Pittigliani from Philips had signed him up and the next thing you know "Mas Que Nada" is selling millions all around the world! But, in truth I had just recorded my first LP and I didn't' think I could take his songs and not record them. But he found his own voice and that's great. He ended up covering one of my songs!"
Heureusement donc qu'Orlandivo (ou Orlann Divo) n'était pas un chacal. Il ne s'est pas approprié les chansons en condamnant le jeune Jorge à rester dans l'ombre et l'a, au contraire encouragé à trouver sa voie (sa voix, aussi).

"Sacundin sacunden", la batida dévastatrice
Plus plausible, on peut tout de même imaginer que le talent du bonhomme aurait quoi qu'il en soit éclaté au grand jour. Car avant d'être un grand chanteur, Jorge Ben s'impose par son jeu de guitare. Il faut dire qu'il invente un style radicalement nouveau. Littéralement un Nouveau Schéma de Samba : un Samba Esquema Novo, du titre de son premier album, titre qui claque comme le manifeste d'une révolution esthétique. Il a beau parler dans "Mas que nada" d'une samba de "preto velho", de vieux Noir, sa samba est sacrément modernisée.
"Quand j'ai inventé cette batida, je l'ai nommée "sacundin sacunden", puis à l'époque de la Jovem Guarda, c'est devenu "jovem samba" et, plus tard, "sambalanço" ", expliquait Jorge Ben pour décrire les débuts de ce qui allait être connu au Brésil sous le nom de suingue ou samba-rock. ("Quando eu inventei essa batida, chamava de sacundin sacunden, depois, na época da jovem guarda, virou jovem samba, e, mais tarde, sambalanço").
Avec Jorge Ben et sa "batida peculiaríssima", comme l'écrivait le journaliste Silvio Essinger, on voit le passage du 2/4 au 4/4. Alors que le rythme de samba est traditionnellement joué en 2/4 binaire, se développe alors un compas quaternaire en 4/4, directement venu du rock ou de la soul music américains. 

Le Ben lui-même raconte comment la maison de disques semblait assez perplexe devant son style et ne sachant quelle étiquette lui coller : " "On aime beaucoup et tout et tout, mais on a un problème. La direction aime bien aussi mais c'est que le producteur musical ne sait pas ce que c'est, c'est pas du samba, il ne sait pas ce que c'est". Alors j'ai dit : "bon, mais c'est du samba". ("Nós gostamos e tudo, mas tem um problema aqui... a diretoria gostou, mas é que o produtor musical não consegue... ele não sabe o que é isso aqui, não é samba, ele não sabe o que é". Aí eu falei "bom, mas é samba").

Jorge Ben considère bien qu'il s'agit de samba, comme en témoignent les titres des ses premiers albums : Samba Esquema Novo, déjà cité, Ben é Samba Bom, ou encore Sacundin Ben Samba. Pourtant, sa musique est si inhabituelle qu'il ne trouve pas de musiciens de samba capables de l'accompagner dans cette direction inédite. C'est de ce constat préalable, qu'il se fit alors accompagner de musiciens venus du jazz, plus souples et capables de le suivre dans son Sacundin... Lesquels étaient justement ses amis, JT Meirelles, ou Luiz Carlos Vinhas pour ne citer qu'eux, des figures majeures de la jeune scène jazz brésilienne.
"Vraiment, les gens du samba ne savaient pas m'accompagner avec ma façon de jouer de la guitare et chanter. Alors, comme j'avais quelques amis par là, qui eux étaient dans le jazz, j'ai pris contact avec eux. Ils avaient un groupe qui jouait au Beco das Garrafas et qui s'appelait Meirelles Copa Cinco. Je leur a montré ce que je faisais, ils ont adoré et on a commencé à jouer. (...) C'est comme ça que j'ai enregistré mon premier album avec ce groupe de jazz. Et ça a été super." ("Aí, realmente, o pessoal do samba não tinha uma leitura, não sabiam me acompanhar, do jeito que eu tocava no violão e cantava. Aí, como eu tinha uns amigos lá, que eram mais para o jazz, entrei em contato com eles, uma banda que tinha lá no "Beco das Garrafas", que chamava "Meirelles Copa Cinco". Mostrei pra eles e eles adoraram, começamos a tocar. Eles fizeram... o pessoal do samba não teve uma leitura fácil, e eu gravei meu primeiro disco com essa banda de jazz. E foi legal.")

Cette influence jazz est marquante à l'écoute. Sur son 4ème album Big Ben, de 1965, cet appui jazz est tout aussi manifeste. Si la patte de Jorge Ben est sa manière phénoménale de planter un groove en deux coups de cuiller à pot par un intro rythmique à la guitare, sur cet album, c'est un fantastique drumming qui est mis en avant dans le mix. Alors qu'on sait que Dom Um Romão officiait sur le premier album, qu'Edison Machado a également été batteur dans la formation de JT Meirelles, la fiche technique de Big Ben n'indique pas les musiciens qui participèrent aux sessions de l'album. Après avoir cherché l'info sur internet, je reviens bredouille et ignore toujours le nom du batteur de Big Ben : peut-être un certain Reizinho, d'après Marcelo Cruz, du blog SacundinBen, sans que lui-même en ait d'ailleurs la certitude. Comme ses trois précédents albums, Big Ben est produit par Armando Pittigliani. Outre ses musiciens, comme nous venons de le voir, Jorge Ben a su se faire épauler par des personnes de talent. Pittigliani était, en effet, considéré alors comme l'un des meilleurs producteurs du pays (en 1965, 1966 et 1967, il fut élu meilleur producteur par l'Association des Critiques d'Art de São Paulo). Je ne me lasse tellement pas de cet album que nous allons en écouter trois extraits ce soir : "Na Bahia Tem", "Lalari-Olala" et "Agora Niguém Chora Mais".

Sacundim et Sacundém, les saints...
Comme le disait Lucas Santtana, un des artistes à découvrir de la nouvelle scène brésilienne, au moment de la mort du Godfather : "James Brown a une très grande importance dans la formation groovesque de ma main droite. Autant que Jorge Ben". Voilà, la messe est dite, Ben et Brown, c'est bel et bon, la Trinité du Groove n'avait que deux têtes certes, mais si à cela s'ajoute le 4/4 : 1 + 1 + 4/4 = 3 = la Trinité du Groove, cqfd, découverte théologique majeure du Dr. Funkathus, pour vous servir (les années d'austère exégèse commencent à porter leurs fruits). 

La batida de Ben est si phénoménale qu'un type aussi talentueux que Gilberto Gil pense arrêter la musique quand il l'entend, ainsi que le rapporte Caetano Veloso dans Verdade Tropical, son livre autobiographique revenant sur ses années tropicalistes :
"Gil était un passionné de Jorge Ben depuis ses années de jeunesse à Bahia. Un soir, alors qu'il donnait un concert dans un club de Salvador, il déclara qu'il arrêtait de composer et qu'il ne chanterait plus aucune de ses propres compositions, depuis qu'un type appelé Jorge Ben venait de surgir et qu'il faisait déjà tout ce que lui aurait du faire. Moi qui aimait Jorge Ben pour son originalité et son énergie, je n'admettais pas qu'un talent musical comme celui de Gilberto Gil fasse silence en révérence à celui-ci. Par-dessus tout, il me semblait presque choquant que Gil, bien plus doué pour les harmonies que moi, dise qu'il préférait tout abandonner à cause d'un musicien infiniment plus primaire que lui. Bien que je trouve son geste radical et passionnément généreux, je ne pouvais partager ses motivations. Je l'attribuais en partie (et je crois que je n'avais pas complètement tort) à des raisons raciales. Jorge Ben n'était pas seulement le premier grand auteur noir depuis les débuts de la bossa nova (un titre qui aurait pu aussi revenir à Gil), il était aussi le premier à en faire un déterminant esthétique." (Verdade Tropical, pp. 196-197, traduit approximativement par bibi).

Car outre des rythmiques à faire se trémousser une assemblée de croque-morts, Jorge Ben introduit une dose d'africanité dans la musique brésilienne par le biais de certaines références. Ainsi sur "Chove Chuva", un des succès de son premier album, ce qui pourrait sembler, si l'on n'y prête attention, n'être qu'une série d'onomatopées : "Sacundim, Sacundém, Imboró, Congá, Dombim, Dombém, Agouê, Obá", est en fait l'énumération d'une série de saints (Sacundim et Sacundém), de guerriers (Dombim, Dombém ) ou de divinités (Obá est la déesse nagô de l'amour) auxquels le narrateur de la chanson adresse sa prière pour que la pluie cesse de mouiller son amoureuse. Mais il faut vraiment s'appeler Jorge Ben pour oser déranger un pareil chapelet de divinités pour un motif aussi dérisoire.

Je dois par ailleurs confesser ne pas disposer d'assez d'éléments biographiques pour savoir si ses directes origines éthiopiennes, par sa mère, ont joué un rôle. D'autant que les références qu'il utilise sont les plus habituelles des cultures afro-brésiliennes et n'ont aucun rapport avec ce qui pourrait provenir de la Corne de l'Afrique. 

Par contre, il est important de rappeler que si le Brésil est considéré comme le "Pays du Métissage", ce qui le distingue d'un autre grand pays du Nouveau Monde ayant aussi pratiqué l'esclavage, la stigmatisation des cultures et populations noires y demeure forte. D'ailleurs, sans cynisme, on pourrait considérer le métissage brésilien comme une forme de Real Politik : le petit royaume du Portugal d'alors, vidé de sa population masculine, dispersée au gré des conquêtes, savait bien qu'il n'y avait pas trente-six moyens de peupler ces terres immenses.

Si les préjugés ont la vie dure en ce début de Troisième Millénaire, il faut bien se dire que la situation était encore plus délicate au début des années soixante. Et si c'est un natif de Montpellier qui avait établi ce qui allait servir de base à la première Constitution brésilienne, Auguste Comte, fondateur du Positivisme, c'est un natif de Nîmes qui a grandement contribué à montrer toute la richesse et la complexité des religions afro-brésiliennes, considérées jusqu'alors comme de primaires superstitions par l'élite du pays : Roger Bastide, anthropologue, qui a passé la majeure partie de sa carrière académique à l'Université de São Paulo. Et s'il est aujourd'hui assez commun d'invoquer les orixas dans une chanson, l'énumération faite par Jorge Ben doit donc être comprise comme une affirmation, et peu importe alors les motifs dérisoires qui y président. Au même titre que la plupart des artistes noirs brésiliens, Jorge Ben aura d'ailleurs à subir une forme de dévalorisation de son travail. 

D'où la nécessité d'établir que son influence est aussi grande que celle de Jobim, dont le répertoire n'a pas eu, lui, à souffrir d'un manque de légitimité. C'est une forme d'unanimité qui devrait suffire à démontrer l'importance de Jorge Ben. Dans la tension des années soixante, les scènes musicales étaient cloisonnées et, comme dans toute chapelle, l'intolérance et les rejets des autres courants étaient virulents. Pourtant, entre la bande de la bossa nova, celle des Yéyés de la Jovem Guarda, puis, ensuite celle des Tropicalistes, un seul artiste allait se montrer apprécié par chacun de ces courants : Jorge Ben le fédérateur. Ce qui est illustré par sa participation aux différents programmes télé enregistrés par chacun de ces courants, O Fino da Bossa, avec Elis Regina et Wilson Simonal, Jovem Guarda, présenté par Roberto et Erasmo Carlos, ou encore l'éphémère Divino, Maravilhoso des Tropicalistes.

Concernant les Tropicalistes, mouvement mené par Caetano Veloso, Gilberto Gil, Tom Zé, etc..., ils vont parfois même jusqu'à considérer Jorge Ben comme un des leurs. Caetano Veloso écrit d'ailleurs : "un enregistrement de Jorge Ben contenait toutes nos ambitions. Il s'agit de "Se Manda", un hybride de baião et de marcha-funk, chanté et joué avec une violence salutaire et une modernité pop naturelle qui nous remplissait d'enthousiasme et d'envie". Jorge Ben n'a jamais été hippie mais il a su évoluer, introduire une dimension presque expérimentale dans certaines de ses chansons, comme dans cet étonnant "Descobri que sou um anjo" que nous écoutons ce soir. Un titre qui date de 1969 et d'un album tout simplement intitulé Jorge Ben, où la pochette nous montre une toile représentant Jorge Ben avec sa guitare dressée, décorée de l'écusson du Flamengo, alors que l'arrière-plan mêle silhouettes féminines et végétation. Après avoir été accompagné du groupe The Fevers en 1967 pour son album O Bidu - Silencio no Brooklyn (qui contient le fameux "Se Manda" mentionné par Caetano), cette fois-ci Jorge Ben a eu la bonne idée de jouer avec le Trio Mocoto. João Parahyba, un des membres du trio, racontait il y a quelques années à un journaliste de Libération : "Quand Jorge nous a vus jouer ensemble, il voyait pour la première fois trois percussionnistes qui jouaient différemment, comme un trio de guitares. Nous avons joué avec lui ce soir-là, puis le lendemain et on ne s'est plus arrêté." Leur collaboration débuta un an plus tôt, en 1968, quand le trio accompagna Jorge Ben pour le titre "Charles Anjo 45" à l'occasion du Festival Internacional da Canção. On considère souvent que le samba-rock tient là son origine. João Parahyba se souvient : "nous faisions un suingue qui avait une qualité musicale. C'était une modernisation du samba. Nous sentions que nous étions à demi-avanguardistes ! On voulait faire une sorte de tropical jazz mais ça s'est transformé en suingue" ("Fazíamos um suingue com qualidade musical. Era uma modernização do samba. Sentíamos que éramos meio vanguarda! A gente queria fazer algo como um tropical jazz, mas acabou virando o suingue").

En cette période de dictature, Jorge Ben fait l'éloge d'un Robin des Bois des favelas, le Charles Anjo 45 en question. Cette sorte de malandro à conscience sociale, brigand au grand coeur, ce "défenseur des faibles et des opprimés", fêté par le peuple des favelas, compense les défaillances de l'Etat. Les années soixante de Jorge Ben se terminent avec un titre aussi explosif que celui-ci, dernière plage de son dernier album de la décénnie. Un titre que Caetano enregistra quelque temps avant d'être arrêté et contraint à l'exil en compagnie de Gilberto Gil, et que sa maison de disques préféra ne pas sortir de crainte que la dictature n'y voit une provocation, à cause du parallèle qui s'établirait entre le fameux Charles Anjo 45 de la chanson et Caetano lui-même... Jorge Ben restera lui au Brésil, il chantera même un message de soutien à l'exilé Caetano, en compagnie de sa soeur Maria Bethânia : "Mano Caetano". Sa conscience sociale ira grandissante, comme nous le verrons prochainement dans le volet consacré à ses funky 70's. 

Récemment, Jorge Ben a tendance à se prendre pour George Washington, dans le cadre d'un programme de MTV Brésil, Eu Queria Ser, où il s'agit pour des personnalités de dire quel personnage elles auraient aimé être, c'est en effet à George Washington qu'il a choisi de s'identifier. L'occasion de prendre la pose en costume d'époque, face et perruque enfarinées, pour une photo des plus étonnantes. Pourquoi George Washington, à ce propos ? D'abord par ce qu'il s'agit du premier Président des Etats-Unis, ardent défenseur de la démocratie. Mais aussi pour le côté Dead Prez : parce que c'est lui dont l'effigie figure sur les billets de 1$, dit Jorge Ben Benjor. Nous prendrons la liberté d'ajouter une raison supplémentaire à ce choix étonnant : il s'agit d'un George, et le Ben est très attaché à son prénom pour des raisons qui dépassent l'affectif, on verse là dans les motifs ésotérico-numérologiques, motifs que nous retrouverons donc dans le prochain volet de notre trilogie Jorge Ben.

Enfin, pour conclure, laissons la parole à un universitaire brésilien spécialiste de l'étude de la musique populaire de son pays, auteur d'une anthologie des 50 meilleurs albums de ces cinquante dernières années, le pourtant très intransigeant Luiz Américo Lisboa Junior : "Viva seu Jorge Ben ou Benjor, voce que já esta com todos os méritos na galeria dos grandes de nossa canção popular, continue com seu balanço, pois ele já é eterno. Sacundim, sacundem!".