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jeudi 23 juin 2011

Thundercat : Brainfeeder' Bass Master General (interview L.A. Weekly))


Lundi soir, je découvrais via la newsletter de Weekly Propaganda deux titres du premier album de Thundercat en téléchargement gratuit. Mardi soir, je mettais en ligne un texte sur leur auteur, sans oublier les liens vers les morceaux. Mercredi matin, je découvrais une interview de Thundercat réalisée par Kristina Benson et publiée sur un blog du L.A. Weekly. Aujourd'hui, car ce type est vraiment à suivre, j'en traduis naturellement quelques extraits.

Kristina Benson : Ca fait quoi d'avoir l'oreille absolue ?
Thundercat : Ah, ouais, c'est vrai, j'ai l'oreille absolue. Je suis un type dont l'oreille absolue a été altérée par le fait que je m'accorde généralement à ce qui se passe. Quand j'étais gamin, c'était horrible ! Si deux notes qui se suivaient étaient dissonantes, ça me rendait dingue. Si j'avais l'impression qu'il y avait quelque chose entre les notes, ça me hérissait.


K. B. : Tu disais dans une autre interview que quand tu avais travaillé avec Erykah Badu, elle te demandait de jouer quelque chose en rouge, ou en vert. Comment joues-tu quelque chose en rouge ?
Thundercat : Parfois les gens ne peuvent pas t'expliquer précisément ce qu'ils veulent que tu joues, mais c'est ton devoir d'essayer de te représenter ce qu'ils veulent entendre. Alors tu écoutes ce qui se passe dans la chanson et tu joues tout ce que tu peux. C'est comme si tu parcourais un rolodex mental de tout ce que tu considères rouge - ça peut être n'importe quoi, d'un lick d'Allan Holdsworth à Bootsy Collins - ou ça peut simplement d'être plus actif dans ton jeu. Quoi que soit 'rouge' pour toi, c'est toujours là où est ton esprit. Tu peux être le gars qui se dit 'comment diable jouer quelque chose de rouge ?'. Ou tu peux te dire, 'laisse-moi essayer de me représenter où ça nous mène'. 


K. B. : Tu disais avoir eu envie de jouer de la basse après avoir entendu un morceau de Jaco Pastorius.
T. : J'ai commencé à prendre la basse plus au sérieux quand j'ai découvert Jaco Pastorius. J'étais déjà passé par différents instruments à cordes quand mon père m'a fait écouter "Portrait of Tracy" et ça m'a fait flipper. D'un point de vue sonique. Et je n'arrivais pas à croire qu'on puisse faire un truc comme ça. Emotionnellement pour moi, c'était énorme

K. B. : Comment c'était la première fois que tu écoutais la radio et que tu as entendu une chanson sur laquelle tu jouais ?
T. : Complètement dingue. J'avais complètement oublié que j'avais joué sur le dernier album de Snoop Dogg jusqu'à ce qu'un ami me dise 'ton truc sur l'album de Snoop est terrible !'. Bon sang, j'ai fait ça et j'ai oublié que je l'ai fait. C'est Snoop, Bootsy, et je joue de la basse !

K. B. : Peux-tu chanter et jouer de la basse ?
T. : Ma théorie, c'est que si Tony Williams peut chanter, et si Kanye West peut chanter, alors moi aussi. Et j'essaie !

K. B. : Comment sais-tu que tu es satisfait d'une chanson ?
T. : J'essaie simplement d'être aussi impliqué émotionnellement que je le peux. Et aussi, très souvent, je travaille avec quelqu'un et il y a plus d'une opinion en jeu et on peut mutuellement s'équilibrer.


K. B. : Qu'as-tu appris en travaillant avec Flying Lotus ?
T. : J'ai appris qu'il y a des gens qui peuvent parler sans parler. C'est pour ça que Wayne Shorter a écrit "E.S.P.". Il y a quelque chose de très spécial entre Lotus et moi, en toute honnêteté. Il n'y a vraiment qu'une poignée de gens comme ça. C'est comme parler sans parler et nous avons eu beaucoup de conversations soniquement où nos pensées sont si proches et dans la même veine. Et ça vient comme ça. Les chansons sont juste symbiotiques. Elles ont commencé finies. Ca arrive souvent entre moi et Lotus, même sur scène. C'est rare de trouver ça. Tu atteins rarement ce niveau avec les gens. C'est presque comme si... nous sommes trois frères et c'est comme si Lotus était l'autre frère. Il serait un Bruner.

The Golden Age of Apocalypse sort le 30 août 2011 sur Brainfeeder, le label de Flying Lotus. Nous aurons probablement l'occasion d'en reparler alors. D'ici là, vous pouvez patienter en téléchargeant deux titres. Enfin, c'est plutôt l'inverse qui risque de se produire : écouter ces deux titres vous rendra carrément impatient de découvrir tout l'album !

A tout hasard, si vous êtes à Los Angeles aujourd'hui, Flying Lotus et Thundercat se produisent au Music Box du théâtre Henry Fonda, en compagnie d'Austin Peralta, Teebs et Strangeloop. Ca se trouve sur Hollywood Boulevard.


jeudi 10 février 2011

"Gone Baby, Don't Be Long", le nouveau clip d'Erykah Badu réalisé par Flying Lotus

Nous annoncions il y a peu la première réalisation de Flying Lotus. Après le "Levels" de Bilal, il n'aura pas mis longtemps à récidiver. Il a cette fois-ci dirigé le nouveau clip d'Erykah Badu, "Gone Baby, Don't Be Long", laquelle figurait d'ailleurs en guest-star dans "Levels". Après Special Problems aux effets spéciaux de "Levels", c'est cette fois-ci Beeple qui  signe le graphisme de cette vidéo. Un graphisme très épuré, avec ses lignes qui évoquent une forme de dessin industriel presque psychédélique. La silhouette d'Erykah Badu glisse-t-elle dans une usine ou un immense vaisseau spatial, comme certains le suggèrent ?


Au moins, "la" Badu ne risque-t-elle pas d'encourir les foudres de la justice qui l'avait condamné à une amende et une mise à l'épreuve pour s'être promener nue dans les rues de Dallas, sur les lieux de l'assassinat du Président Kennedy pour être précis, pour son précédent clip "Window Seat". Sa période de probation n'étant pas finie, la sagesse lui commandait cette prudence. Ce qui n'empêche pas la réussite esthétique de ce petit film.


mardi 25 janvier 2011

"Levels", le nouveau clip de Bilal réalisé par Flying Lotus

Bilal vient de sortir un nouveau clip pour illustrer son morceau "Levels", extrait de l'album Airtight's Revenge. On y retrouve en figurants de luxe Erykah Badu et Shafiq Husayn et, pour l'occasion, Flying Lotus fait ses débuts de réalisateur.


Il y a quelques semaines, nous avions mis en ligne une vidéo de Flying Lotus qui illustrait son morceau "MmmHmm". Nous retrouvons ici le même univers visuel appliqué à la musique de Bilal. Thundercat, le bassiste déguisé en chef indien qui figurait déjà dans "MmmHmm", est encore de la partie. C'est  d'ailleurs lui qui avait branché Flying Lotus sur les vieux albums de George Duke, au point que le neveu d'Alice Coltrane en reconnaissait l'influence sur Cosmogramma. Détail qui m'avait échappé mais qui m'a incité depuis à réécouter The Aura Will Prevail (1975) et même à l'apprécier comme jamais auparavant, comme quoi... Et qui semble manifeste (dès lors qu'on le sait !) sur un titre comme "MmmHmm".


"A l'origine, je voulais garder les mêmes thèmes visuels que sur "MmmHmm", explique Flying Lotus, cette autre vidéo tirée de mon dernier album. Thundercat y apparaissait en bassiste inter-galactique, dans un monde très étrange créé par Special Problems. Comme Thundercat participait également à cette chanson, j'ai pensé que ce serait amusant de continuer dans le même style visuel et dans cette ambiance de space opera. A la fin, vous avez cette vidéo complètement dingue qui mêle les genres, des rêves de geek et beaucoup d'amour".

Avec les mêmes effets spéciaux toujours réalisés par Special Problems, "Levels", comme "MmmHmm", ressemble donc à une boule à neige psychédélique. Je dis "psychédélique" parce que si je parlais de peplum épique dans une boule à neige, tout de suite ça ferait péjoratif. Tandis que "psychédélique", vous comprendrez bien que, même sans abusez pas de substances psychotropes, les affrontements des dieux au sommet d'un Mont Olympe, ou carrément perchés dans l'outer space, pourraient ressembler à ça si vous aviez... consommé. Et peut-être que si vous écoutiez le remix qu'en a proposé Flying Lotus, l'effet serait encore plus saisissant.

Si nous évoquions récemment le "syndrome D'angelo", Bilal en a probablement été lui aussi victime. Pour des raisons plus communes, du type divergences de vue avec son label. Après 1st Born Second en 2001, qui laissait entrevoir une carrière phénoménale portée par une voix sublime, il aura en effet fallu attendre neuf ans pour qu'une suite voit le jour !



mardi 7 décembre 2010

La Position du Flying Lotus

Je dois bien reconnaître que j'ai rarement autant cédé à la facilité qu'en choisissant pareil titre. Mais c'est un peu la faute au clip. Les personnages n'y sont pas assis dans la position du lotus mais on pourrait presque le croire. Ceci admis, en décembre, il est de coutume de jeter un coup d'œil dans le rétro de l'année qui s'est écoulée pour s'en remémorer quelques moments forts. Assurément, le Cosmogramma de Flying Lotus fait partie des albums majeurs de 2010 mais, personnellement, Flying Lotus, c'est aussi un rendez-vous manqué. En juillet dernier,  il était la tête d'affiche annoncée d'une soirée du Worldwide Festival, en compagnie notamment de Gonjasufi et The Gaslamp Killer, une programmation où il était cohérent de voir les trois Californiens réunis puisqu'ils ont fréquemment collaboré ensemble. Mais une annulation de dernière minute nous priva de son passage par Sète. Si ce fut une déception, il est probable que sa prestation aurait également été une déception. Difficile en effet, de proposer un set spectaculaire si on n'est accompagné, en tout et pour tout, que de son Mac. A moins d'être monté sur ressort et de secouer sa tignasse dans tous les sens comme le fait Gaslamp Killer... Et d'ailleurs, quel serait le meilleur cadre pour découvrir Flying Lotus sur scène ? Y en a-t-il seulement un ?

Peut-être un jour, nous essaierons-nous à une analyse détaillée de la musique de Flying Lotus, à l'évocation du contexte familial, l'influence de sa grand-tante Alice Coltrane, le temple védique qu'elle dirigeait et où le jeune Steve Ellison passait ses dimanches... En attendant, aujourd'hui, nous soulignons simplement l'originalité de son travail. Il est assurément un de ces musiciens qui contribuent à dessiner les contours d'une musique résolument de son temps, un jazz qui serait électronique, ou une électro qui serait jazz, ou au moins une nouvelle forme de musique, profondément jazz. A l'adresse de ceux qui croient que l'électro-jazz consiste à poser de paresseuses boucles de beats trop bien calés, il est nécessaire de préciser que le travail de Fly Lo en est à mille lieues.

S'il n'avait ce talent, l'intérêt des médias pour cet héritage coltranien serait lourd à porter. Flying Lotus assume, évoque combien cette tante à qu'il dédie Cosmogramma a exercé une forte influence sur lui. Et son cousin Ravi, fils d'Alice et de John Coltrane, figure parmi les invités de l'album. Cosmogramma a été réalisé ainsi, en hybridant les instruments live et les machines : la harpe de Rebekah Raff, en hommage à celle de sa tante, les cordes arrangées par Miguel Atwood-Ferguson, la basse de Thundercat, etc... A signaler également la présence de Thom Yorke sur un titre mais Flying Lotus travaille sa voix comme n'importe quelle autre matière utilisée ici et, presque, on ne remarquerait pas cet invité de marque si on n'était préalablement averti de sa présence.

A défaut de détailler le propos, je m'en remets au son et à l'image avec cette vidéo de "MmmHmm"... Pour se faire une idée de la musique riche, complexe et bienfaisante de Flying Lotus.





mardi 23 février 2010

Gonjasufi, mystique lo-fi

Un ermite rasta sorti du désert du Nevada pour poser sa voix chevrotante sur fond d'électro psychédélique, ça intrigue. L'album n'est pas encore dans les bacs que Gonjasufi, avec juste une poignée de 45tours à tirage très limité à son actif, aura déjà trouvé, partout sur la Toile, des apôtres annonçant sa venue. Ca bruisse, ça buzze, ça s'enflamme et ça gonfle les voiles d'une embarcation de fortune prête à surfer sur la prochaine vague médiatique...

Il arrive, précédé d'une réputation de mystique, et son album est présenté par le site de Vibrations comme "une sorte de testament liturgique d'un gourou repenti". D'après quelques éléments biographiques grapillés sur le web, Gonjasufi serait un ancien professeur de yoga, installé dans le désert du Nevada : point.


Tout cela sort de l'ordinaire, de ce mystère naît une curiosité, certes. Mais si Gonjasufi suscite cet intérêt, c'est aussi parce qu'il bénéficie de la réputation de son label, Warp, et de celles de ses partenaires, Flying Lotus en tête. De plus, les premiers convertis l'ont été par du tangible, la musique. La dimension spirituelle imprégnant l'album nous inciterait à l'appréhender en tant que syncrétisme, à la façon dont les religions vont parfois se construire en intégrant des éléments hétéroclites. Ainsi l'album se révèle véritable Objet Sonore Non Identifié, et balance une musique envoûtante, hypnotique, résolument lo-fi, où les beats d'un hip-hop électro expérimental vont fournir la trame organique sur laquelle les sons du monde entier viendront contribuer à la couleur mystique du projet.


Le titre de l'album est déjà porteur en soi d'un curieux programme : un soufi et un tueur. Quel lien peut bien établir Gonjasufi entre le soufisme, qui vise à s'approcher de la divinité par l'extase, et un tueur, dont le rôle serait d'annihiler pareille élévation ? Quel paradoxe. On se creuse les méninges en essayant d'y comprendre quelque chose, on postule qu'il faudrait peut-être interpréter ce paradoxe comme significativement post-moderne (si nous voulons bien admettre que le Zeitgeist est à l'oxymore). Après tout, ça ne peut pas faire de mal de se prendre la tête, c'est toujours un bon petit exercice ludique pour s'activer les neurones mais, après mûre réflexion, il est, à mon sens, inutile de chercher ici midi à quatorze heures : le titre de l'album renvoie à quelque chose de beaucoup plus prosaïque, il n'est que le rappel de la collaboration entre un interprète et son Pygmalion, soit Gonjasufi et The Gaslamp Killer. Tout simplement. Le Sufi et le Killer, cqfd.

En effet, si d'autres producteurs interviennent, comme Flying Lotus et Mainframe (un bon pseudo de geek pour ce proche de feu Jay Dee), il semblerait que The Gaslamp Killer soit le principal collaborateur de Gonjasufi, ou du moins celui qui l'a aidé à accoucher, pour la première fois, de ces visions...

Car Gonjasufi, de son vrai nom Sumach Ecks, ne serait pas né de la dernière pluie. Comme il le confesse sans ambages sur le site de Warp : "pour parvenir à cette conviction derrière les mots, ça m’a pris 30 ans de frustrations et de désespoir… des tests de foi continuels. Une lutte de tous les jours, vous savez. Une énergie réprimée qui, tout à coup, a trouvé le parfait moyen pour s’exprimer… Elle a continué. Et depuis elle s’écoule continuellement, vous voyez ?". Oui, oui, on voit.


Cette vidéo et les quelques photos circulant sur le net nous permettent de mettre un visage sur cette apparition. Pourtant, quelques doutes subsistent : Gonjasufi serait-il un canular, l'identité d'emprunt d'un DJ ou musicien souhaitant mener ce projet de l'ombre ? Si la question se pose, c'est d'abord parce que Gonjasufi semble sorti de nulle part, ensuite et surtout, parce qu'un précédent récent est encore dans les esprits : le cas fameux de Clutchy Hopkins, ce vieux baba barbu défraîchi, derrière lequel se serait dissimulé un fameux DJ et quant à l'identité duquel les spéculations allaient bon train (Madlib ? DJ Shadow ? Cut Chemist ? Shawn Lee ? Money Mark ?), inciterait à prendre avec précaution le phénomène. Dans le cas de Gonjasufi, j'ai lu un commentaire (sans conviction, il est vrai) qui soupçonnerait Sufjan Stevens de se cacher derrière ce projet...

Après tout, sous ses airs de rasta hirsute, Gonjasufi pourrait bien être le premier bum venu. Les épreuves endurées dans la rue entraînent parfois chez ce type d'individu une tendance à prophétiser, même si le propos n'est le plus souvent qu'un délire incohérent, notamment parce que les troubles psychiatriques sont une caractéristique fréquente de ce type de population, et que le délire mystique en est une des manifestations possibles. Mon hypothèse est plus banale, c'est simplement un type ayant grandi avec le hip-hop qui, par la suite, a cheminé dans sa tête, si je puis dire.

Mais, même s'il n'y a pas d'usurpation d'identité, que Sumach Ecks a bien pris le nom de Gonjasufi pour exprimer sa prose illuminée, ma rigueur de sociologue devrait m'inciter à prendre de la distance avant de commenter cette sortie, à vérifier les infos. Exercice délicat, surtout que l'album n'est pas encore officiellement sorti, malgré les fuites habituelles sur le net. En fait, il faudrait observer la manière dont circule l'information. On constaterait qu'il n'y a finalement qu'une ou deux sources à l'origine des abondantes occurences de Gonjasufi sur le net. Comme point de départ journalistique, on pourrait identifier un bref article de Ben Ratliff, dans le New York Times, organe de référence s'il en est, du 5 février et, depuis, abondamment repris et commenté par les internautes. Tout y est déjà dit. Après, le nombre important des commentaires vient témoigner de la fascination exercée par notre illuminé du désert et par sa musique. Partant de là, on pourrait analyser cette fascination à la façon d'une rumeur. Ainsi, comme pour la rumeur, il s'agit là d'une "reconstruction par amalgame de motifs présents dans l’imaginaire" (Véronique Campion-Vincent et Jean-Bruno Renard, De source sûre : nouvelles rumeurs d’aujourd’hui). Et ces motifs sont ici nombreux : quête de spiritualité et lassitude du matérialisme, attrait pour la figure de l'anachorète à l'heure où certains voient dans la décroissance une alternative à l'impasse dans laquelle s'enfonce notre société de consommation, fascination pour le désert dont la rudesse serait un symbole fort de cette décroissance et d'une vie dépouillée de ses oripeaux superflus, vieux rêve d'un hybride où la technologie brancherait ses câbles d'alimentations sur des racines culturelles ancestrales, etc...

Soyez certains que nous ne sommes qu'au début de cette déferlante. Les médias français vont très vite emboîter le pas à ce buzz, la presse spécialisée dans un premier temps, puis viendront ensuite, les publications généralistes, y compris certaines un peu ringue, comme peuvent l'être les hebdos à la papa, type Nouvel Obs'...

Lors de ma première impulsion à m'exprimer sur cet album, j'ai eu comme une réticence. Je me sentais comme pris d'un élan de panurgisme, comme un mouton pris dans le troupeau avec en guise de berger un hirsute bonhomme ne sachant même pas chanter, à vouloir ainsi réagir à quelque chose de l'ordre de la rumeur, sans rien avoir de plus à en dire que ce que j'avais déjà pu lire jusque-là sur le sujet... Alors que je choisissais de ne pas m'exprimer, de ne pas céder à ce qui me serait apparu comme un réflexe "moutonnier", j'écoutais avec attention les paroles d'un titre de l'album qui s'intitule justement "Sheep". Gonjasufi y déclare "I wish I was a sheep instead of a lion". Il rêve d'être un mouton plutôt qu'un lion, car au moins il n'aurait pas besoin de tuer pour se nourrir. Et de décrire sa fascination pour le gentle sheep, qui aurait besoin d'être rapide sur ses pattes pour ne pas être dévoré... Avant que la conclusion du morceau ne révèle qu'il s'agit en fait, de ce que j'en ai compris, de la rêverie du lion qui terrorise tout le monde et ne serait pas prêt à inverser les rôles. Il s'avère également que ma contribution sera également celle du lion plutôt que du mouton. Lion cosmique moi-même, je m'empare de cette proie de choix et la décortique, la déchiquette méticuleusement de mes crocs rompus à l'ouvrage, lui fend la panse d'une seule de mes griffes pour voir ce qu'elle a dans le ventre. Bon, calmons-nous, réfrénons un brin notre instinct musicarnivore, mais décortiquons tout de même cette si curieuse bête qu'on en croirait une chimère.

Avant de dire que j'écoute en boucle certains des morceaux de cet album depuis que je l'ai découvert, je dois d'abord préciser que rien ne m'insupporte plus que les types qui ne savent pas chanter et Dieu sait qu'ils sont nombreux. Or Gonjasufi ne sait absolument pas chanter. Pas dans le sens conventionnel du terme en tout cas. Si au moins il avait un flow, même pas. Mais il a la conviction. Et justement grâce à cette voix, cet album est habité. Présenté comme un gourou, il n'est pas du genre tribun. C'est plutôt à une petite voix plaintive et chevrotante, lointaine, que nous sommes confronté tout à long de cet album. Il semblerait qu'il y ait eu une charte graphique, ou sonique, précise qui soit posée comme cahier des charges lors de l'enregistrement : la voix sera étouffée, passée au travers d'un filtre cradingue. Un peu comme si Gonjasufi avait passé toutes les sessions de l'album à chanter dans un porte-voix fatigué, enfermé dans la pièce à côté du studio. Un effet bien décrit par l'article du New York Times, une voix "quivery, blithe, at half-tempo to the song, overmodulated but seemingly faded through re-transmission, an audio copy of an audio copy. It doesn’t sound like the thing you’re supposed to be focusing on. It sounds like an extraneous sample, perhaps from a movie, definitely from the days before digital. But that’s the voice of Gonjasufi himself". Une voix comme effacée par une bande usée, comme la copie de la copie.

En semblant s'éloigner, an audio copy of an audio copy, en paraissant ailleurs et loin, Gonjasufi parvient à provoquer un effet de rapprochement avec le spirituel qui anime son art. On sait ainsi que, dans les musiques religieuses, l'éloignement des musiciens, souvent hors de la vue, contribue à accentuer l'idée que ces musiques puissent être célestes, en les préservant de ce qui serait une interférence humaine. On sait également que dans les musiques traditionnelles sacrées, on dispose de nombreux procédés pour modifier le timbre de la voix, ou des instruments. Le grand ethno-musicologue André Schaeffner revient fréquemment sur l'idée du son qui serait comme un masque. Ainsi, dans son ouvrage de référence Origine des Instruments de Musique - Introduction ethnologique à l'histoire de la musique instrumentale, il insiste sur l'universalité de l'effet-mirliton. "La déformation de timbre par le mirliton est pour le chant ou la déclamation ce que le masque est pour la danse". A savoir, le son produit permet d'être un Autre. On voit l'importance que cela peut avoir dans le cadre d'une cérémonie rituelle, comme nous l'avons dit plus haut. Par exemple, on pourra considérer dès lors que c'est la voix d'un esprit, d'un ancêtre, d'une divinité, etc... qui se fera entendre par le biais du mirliton. Nous touchons bien là à quelque chose de plus essentiel que le simple jouet d'enfant auquel la tradition occidentale a désormais cantonné le mirliton. Chez Gonjasufi, c'est cette espèce de porte-voix aux batteries fatiguées qui fait office de "mirliton".


On retrouve en tout cas chez lui cette invocation des esprits, notamment sur ce titre marquant de l'album, "Ancestors", produit par Flying Lotus. De la même façon, on entend des voix enregistrées et samplées sur A Sufi And A Killer. On pensera peut-être à l'inévitable My Life In The Bush Of Ghosts pour le procédé. Ici, on retrouve par ce biais les échos de cultures lointaines, une voix flamenca mise en boucle, un bout de chant qawwali, authentique musique soufie celle-ci, qui prennent des airs fantomatiques, comme l'écho d' "esprits connus et inconnus", de Spirits Known And Unknown, pour citer le beau titre d'un album de Leon Thomas.

L'autre élément de la "charte graphique" de l'album serait son traitement résolument lo-fi du son. Outre le filtre qui voile le chant et les élucubrations de Gonjasufi, tout l'album quasiment est recouvert de ce crépitement de disque vinyl si couramment utilisé pour donner du grain, un crépitement dont l'intensité varie, allant des dernières braises à l'embrasement des bûches, comme une couche de poussière, comme le témoignage exhumé d'un temps lointain. Un indéniable côté Art Brut, à savoir l'œuvre de quelqu'un foncièrement étranger à la culture artistique et qui serait authentique création, sans le travers du mimétisme qui serait, selon Dubuffet, le propre de l'art "culturel".



Pourtant, les références sont sollicitées pour décrire ce curieux objet sonore et s'entendre pour le décrire comme éléctro psychédélique lo-fi. On y retrouvera aussi du rock, des ballades déchirantes et même une sorte de funk. Si le Guardian le décrit comme "Screamin' Jay Hawkins qui reprendrait MIA et remixé par Portishead", on pourrait aussi citer Captain Beefheart, comme je l'ai lu sur Fluctuat Net. Voire Lee "Scratch" Perry et ses élucubrations couinantes tout aussi mystiques que celles de Gonjasufi. D'ailleurs, à une voyelle près, on pourrait imaginer que ce chamanisme doit lui aussi beaucoup à cette technique archaïque de l'extase qu'est l'intoxication au chanvre, décrite par Mircéa Eliade dans son livre sur le chamanisme.

S'il confesse avoir mis longtemps, dans la douleur, à trouver sa voie, son auteur a désormais de hautes ambitions pour sa musique, mystique quoi :
"J’aimerais que cet album atteigne ses auditeurs à tel point que s’ils se trouvaient sur le rebord de la fenêtre prêts à sauter et qu’ils entendaient une de mes chansons ils se diraient ‘attend - Je dois réévaluer la situation…’. Je prierais pour que les gens trouvent la capacité de se trouver par la musique."
Rien moins.


A Sufi And A Killer (Warp), disponible le 8 mars
Le nouveau site de Gonjasufi : www.sufisays.com