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mardi 14 juin 2011

"Juazeiro" : Orlandivo et le groove de João Donato


La Saint-Jean approche, une fête qui marque une date essentielle des cultures brésiliennes, nordestines en particulier. Pour faire le lien avec l'hommage à João Gilberto publié à l'occasion de son quatre-vingtième anniversaire, nous vous offrons aujourd'hui un morceau qui porte le nom de sa ville natale, "Juazeiro". Ce n'est que prétexte car je ne suis même pas sûr que le morceau fasse référence au même Juazeiro que celui de João Gilberto, un prétexte pour présenter un titre porté le groove terrible de João Donato et interprété par Orlandivo.

Assurément, Orlandivo n'est pas un musicien brésilien connu du public international. Pourtant, quelques connaisseurs ont fait de lui un artiste culte et se sont enflammés à son sujet*. Le simple fait de savoir qu'il était l'idole de Jorge Ben** à ses débuts devrait attirer l'attention des amateurs de musiques brésiliennes qui balancent bien. Orlandivo (ou Orlann Divo) a connu le succès au début des années soixante avec un premier album, le bien nommé A Chave do Sucesso, "la clé du succès". Et effectivement cet album lui a ouvert la porte du succès. Mais ce titre est aussi une allusion à l'instrument d'Orlandivo : un simple trousseau de clés secoué pour marquer la cadence. Ce qui vaut bien la boîte d'allumettes des sambistes.


Je prévenais en préambule que ce frère bahianais, cet irmão baiano, dont parle la chanson, n'a probablement aucun rapport avec João Gilberto. Mais comment résister à ce joyau hyper-groovy ? Si Orlandivo a été une vedette des sixties, il était déjà un peu has been quand il eut l'idée géniale de solliciter João Donato pour enregistrer un nouvel album. Ce dernier était alors dans sa période électrique, à base de claviers funky, type Rhodes et clavinet, absolument irrésistible. En fait, on a tout simplement là un disque de João Donato, interprété par un autre chanteur qui se permet même de remettre au goût du jour certains de ses anciens succès. Un disque de João Donato où il n'a composé aucun morceau mais dont il a arrangé l'ensemble et joué des claviers. Et cet album, Orlandivo Com João Donato, porte diablement sa patte. 

Si on ajoute que la rythmique est celle d'Azymuth, avec Ivan "Mamão" Conti à la batterie et Alex Malheiros à la basse, on saura à quoi s'attendre. Un festival de grooves relâchés et contagieux, des sons couleur funk ! Au générique, signalons encore la présence de Sivuca, Durval Ferreira, Helcio Milito ou Copinha. Et toujours la voix nasale d'Orlandivo. Le genre d'album sur lequel je suis forcément destiné à revenir à l'avenir.

Au vu de la pochette, vous pourriez craindre que la musique soit aussi démodé que la veste de la vedette. Que nenni. Ecoutez-ça !

Orlandivo, "Juazeiro"Com João Donato (1977) mp3 320kbps

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* Signalons "L'Incroyable Orlandivo (comment je me suis trompé)" sur C'est Jamais Pareil, ou un entretien en français réalisé par Nicola Son et Adri3n pour We Go Funk., "Orlandivo : Sambaflex au Royaume du Groove".
** J'avais déjà évoqué la rencontre entre un Jorge Ben débutant admiratif et son idole Orlandivo, ici..

samedi 2 avril 2011

João Donato, Lugar Comum @ Flabbergasted Vibes


Ce coup-ci, le Dr. Funkathus n'est qu'un humble go-between, l'intermédiaire dévoué qui vous invite à aller découvrir un chef-d'œuvre sur un autre blog, Flabbergasted Vibes.


Lugar Comum est un album enregistré en 1975 par João Donato, seulement son deuxième chanté puisqu'il n'avait jusqu'à la quarantaine enregistré que des disques instrumentaux. Probablement un de mes albums brésiliens préférés, auquel nous avions consacré un petit article l'an dernier. Un album que nous pourrions considérer comme son album bahianais, imprégné de l'ambiance des terreiros, guidé par un groove nonchalant et irrésistible, toujours tout en douceur, cette douceur si caractéristique de Donato...

Jusqu'alors je n'avais trouvé sur la Toile que des copies de piètre qualité. Des rips de vinyls tout crachotant. Si on a coutume de dire que le vinyle crépite comme un feu dans la cheminée, là c'est plutôt un incendie de forêt qui se donnait à entendre... Flabbergasted Vibes nous offre un remède à tout ça en proposant une version toute neuve, réalisée à partir du CD remasterisé de 2004. Lugar Comum est donc disponible en mp3 320kbps et FLAC. Le taulier étant un véritable maniaque audiophile, vous n'en trouverez nulle part ailleurs une copie avec un son aussi impeccable.

En outre, comme Flabbergast fait bien les choses, on trouvera également les scans du livret, lequel présente un bel intérêt puisque c'est João Donato lui-même qui raconte les conditions dans lesquelles furent créées les chansons qui composent l'album. Lugar Comum est un témoignage de la période où Donato fréquentait et travaillait avec les Tropicalistes. Ici, c'est Gilberto Gil qui est son partenaire essentiel. On pourrait presque dire que Lugar Comum est le fruit de leur collaboration puisque Gil est intervenu sur huit des titres de l'album. On connaît le point de départ : Donato a des musiques mais pas de textes. Il sollicite alors Gil qu'il côtoyait. Dans ces notes de pochette, on apprend que Gil pouvait écrire les paroles presque spontanément, vif d'un incroyable sens de l'improvisation. Donato raconte ainsi que le temps de cheminer à ses côtés, marchant dans les rues de Rio depuis l'appartement de Caetano jusqu'au sien, Gil avait déjà écrit toutes les paroles de "Bruxa da Mentira" avant qu'ils n'arrivent à destination.

Avant de conclure, un détail pour lequel je partage l'avis de Flabbergast : la pochette du CD remasterisé est encore plus hideuse que celle de l'album original, au point que je ne vous la montrerai même pas. Voici donc celle de 1975...


João Donato, Lugar Comum (1975) mp3 320kbps et FLAC @ Flabbergasted Vibes

jeudi 17 juin 2010

L'Escale bahianaise enchantée de João Donato (4/4)

Si Carlinhos Brown incarne le funk bahianais débordant d'énergie et dégoulinant de sueur, vous pouvez aussi en chercher une autre variante qui serait, celle-ci, loose et nonchalante. Un funk qui cheminerait en toute décontraction, bien preguiçoso, paresseux, sans jamais perdre le fil du groove. Ce funk-là existe, il est magique. Je l'ai rencontré sur un album de João Donato, Lugar Comum.

Si le magazine Rolling Stone a classé A Bad Donato et Quem é Quem dans sa liste des 100 meilleurs disques jamais enregistrés, mon album préféré de João Donato est bel et bien celui-là. Et ce n'est pas en raison du morceau-titre, ce "Lugar Comum" dont la mélodie lui vient de l'enfance, de ce fameux jour où il s'assit au bord de la rivière et pleura d'émotion en découvrant pour la première fois de sa vie la mélancolie, et qui serait la véritable matrice de toute son œuvre.

Mais comment peut-on parler de funk bahianais s'il est l'œuvre d'un Acreano ? Tout simplement parce que Lugar Comum est, en quelque sorte, l'album bahianais de João Donato. A cette époque-là, dans la première moitié des années soixante-dix, João Donato était assez proche de nos chers tropicalistes. Il avait, par exemple, dirigé la tournée Cantar de Gal ou participé à l'album Qualquer Coisa de Caetano...

Lors de la récente réédition en CD de l'abum, il raconte comment il en vint à collaborer avec eux. Un jour qu'il rendit visite à Caetano, "tout le monde était là : Bethânia, Gal, Caetano avec Dedé et Moreno (...). Ils avaient mes deux disques Muito A Vontade et A Bossa Muito Moderna et je les provoquais toujours en les défiant de leur écrire des paroles. Alors que nous les écoutions, Gil improvisa sur la mélodie : "bananeira não sei / bananeira sei lá". Et alors j’ai répliqué : "quintal do seu olhar". Et lui: "olhar do coração". Cétait comme une partie de ping-pong". C'est ainsi qu'est né "Bananeira", titre qui deviendra un des plus célèbres de son auteur, repris quelque temps plus tard par Emilio Santiago, toujours avec Donato aux claviers.

Comme souvent, ce thème était un instrumental et changera de titre avec l'ajout des paroles. Celui-ci s'intitulait à l'origine "Villa Grazia", du nom d'une auberge dans la ville de Lucca, en Italie, où il accompagnait son double, l'autre João.

Gilberto Gil est le véritable partenaire de Donato sur cet album. Outre l'écriture des textes, on le retrouve à chanter sur trois morceaux, "Tudo bem", "A bruxa de mentira" et "Patumbalacundê".

Dans 100 Disco Fondamentais da Musica Popular Brasileira, Luiz Américo Lisboa Junior décrit ainsi l'effet que procure cette musique : "Ecouter "Ê menina" et "Lugar comum" est un plaisir si indescriptible qu'il ne peut se comparer qu'à la brise rafraîchissante sous le soleil et le bleu céleste d'une plage de Salvador, comme Piatã, Placafor ou Itapoã, on se laisse bercer par les plus purs sentiments de communion avec la Nature" ("um prazer tão indescritível que so se compara a uma brisa refrescante sob o sol e o azul celeste das praias de Salvador, como Piatã, Placafor ou Itapoã, deixando-se embalar nos mais puros sentimentos de comunhão com a natureza").

C'est pas magnifique Itapoã ?

L'album est également "bahianais" en raison des paroles, signées de Gil sur la plupart des titres, de Caetano ("Naturalmente"), Gutemberg Guarabyra ("Ê Menina"), ou Ruben Confete ("Xangô é de baê"). C'est Bahia qui donne le ton, c'est son ambiance qui imprègne Lugar Comum, lui confère sa saveur, son paladar. L'évocation de lieux, comme par exemple de l'île de Maré, dans la Baie de Tous les Saints, sur "Xangô é de baê", contribue à inscrire l'album dans son environnement .

Mais surtout, alors que ce sont des éléments totalement étrangers à un type venu du fin fond du pays, de l'Acre, on retrouve ici cette dimension particulière de spiritualité joyeuse propre à la culture bahianaise, ces traces toujours vives des cultures africaines et cette omniprésence des orixas : Oxalá, Xangô... Une ambiance soulignée par la musique des mots yoruba ou nagô, leurs accents circonflexes à gogo...

Nous le disions dans l'introduction de cette petite série consacrée à João Donato, la reprise d' "Emoriô" que viennent de proposer Sergio Mendes et Carlinhos Brown est un contresens total. Sauf le respect que l'on doit à Carlinhos Brown, disons-le clairement, c'est un truc de bourrin. Où est passée la grâce ? Où est passée la finesse et la douceur de l'original dans cette version pachydermique ? (Que les amis des éléphants ne s'offusquent pas : dans certains cas, ce serait une immense qualité qu'un funk soit ainsi qualifié de pachydermique, cela pourrait désigner un truc génial, porté par une basse bien lourde, avec un solo de trombone en guise de barrissement, vous voyez le genre... Sauf qu'ici ce n'est pas le cas, c'est juste lourd).

Dans sa version originale, comme l'écrit Luiz Américo Lisboa Junior, Bahianais lui-même : "Emoriô est le rythme bahianais en démonstration permanente de vigueur et d'authenticité. Qui donne envie de sortir en dansant et de se laisser envahir par le son de nos afoxés." ("é o ritmo baiano em permanente demonstração de vigor e autenticidade. Da vontade de sair dançando e se deixar envolver completamente pelo som dos nossos afoxés").

João Donato, "Emoriô", Lugar Comum (1975)






"ê-emoriô 
ê-emoriô

emoripaô
emoriô deve ser
 uma palavra nagô

uma palavra de amor
um paladar
emoriô deve ser
 alguma coisa de lá

o Sol, a Lua, o céu
 pra Oxalá
"

L'influence d'Oxalá, le swing toujours incomparable de João Donato, une basse qui met le funk : quelques ingrédients qui font un chef d'œuvre. S'il dit que sa musique doit avoir les vertus d'un baume, le Dr. Funkathus vous le prescrit en guise d'élixir. A consommer sans modération.

mercredi 16 juin 2010

João Donato, chez lui dans son petit appartement mal rangé (3/4)

Il ne faut jamais se fier aux apparences. Surtout avec João Donato. La vie d'un grand artiste peut bien donner l'impression d'un quotidien morose. Pour son livre Saravá : Rencontres avec la Bossa-Nova (Naïve, 2005), François-Xavier Freland est allé le rencontrer et lui a tiré le portrait. Avec sensibilité et sans complaisance. Son ouvrage est à recommander chaleureusement. Son auteur a une belle plume, le sens de l'observation et du "détail stendhalien" (une qualité que recommandait Edgar Morin à tout sociologue). Et, surtout, comme l'annonce son titre, il s'appuie sur des rencontres avec des acteurs historiques de la bossa nova, ou à défaut des proches de ceux déjà disparus, ou de celui que même pas en rêve on pourrait approcher : João Gilberto. João Donato, lui, est disponible.

Je m'autorise à reproduire ici quelques extraits des pages qui lui sont consacrées...


"João Donato est un homme accessible et ouvert. Il est d'accord sur tout, il ne dit jamais non, Donato. Tudo bem. Toujours ouvert à la proposition. Vous voulez le voir, il dit oui. Vous voulez le quitter, il dit d'accord. Mais il ne se répète pas, João Donato. Quand il ouvre la porte, il ne sourit pas. Son petit appartement ressemble à tous ceux déjà vus : fonctionnel. Peut-être un peu plus mal rangé. Des instruments de musique jonchent le sol : guitare, trombone, accordéon. Des partitions tachetées de café sont posées négligemment sur le piano ouvert. João Donato habite à deux pas de chez Miucha, tout près de João Gilberto, dans ce petit triangle d'or bossa coincé entre Leblon, le lac de Freitas et Ipanema. La mer est là. Juste au bout de l'avenue Afrânio de Melo. Il sort parfois la regarder.
João Donato vit sans doute seul.
Il tapote trois notes sur le clavier du piano, comme s'il venait de se découvrir un nouveau hobby. Il met un CD, s'assied dans un fauteuil. Donato, n'a ni complexes ni fausse prétention. Il est toujours prêt à rendre service. A la musique.
João Donato a l'air ailleurs. "Vous êtes nostalgique ? "Non, pourquoi, tudo bem, tudo bem !". Le sourire est un peu trop naturel. Il me regarde avec un air légèrement perdu, vide. Il est grand. Un "grand homme" comme on dit, costaud, lourd, et fragile en même temps, encore plus dans cet accoutrement d'évangéliste. Une chemise légère et transparente sur un pantalon ivoire, avec, au bout seulement, les orteils qui dépassent de ses tongs noires à la pointure introuvable. L'homme a l'air doux, calme, presque mou. Un vieux Blanc sans cheveux.
(...)
Donato a le cafard dans son petit appartement tout laqué de Leblon. Il y a une terrasse qui donne sur le Corcovado, où on l'imagine assis la plus grande partie de la journée à regarder le ciel. Et en attendant le grand départ, il se fait la main au synthé sur des airs de Debussy".

mardi 15 juin 2010

João Donato n'est pas un séparatiste flamand (2/4)

"Et si aux jeunes femmes,
On ose un chant flamand,
Elle s'envolent en rêvant
Aux oiseaux roses et blancs"
(Jacques Brel, "Les Flamingants")

Libération titrait aujourd'hui "Le Triomphe du Flamingant" pour annoncer la large victoire de la Nieuw-Vlaams Alliantie (Nouvelle Alliance Flamande ) de Bart de Wever aux élections législatives belges.

"Les élections législatives belges de dimanche ont débouché sur le triomphe des indépendantistes flamands, un séisme politique pour le pays qui pourrait contraindre les francophones à accepter l’autonomie accrue réclamée ardemment par les néerlandophones. (...) Ce score est sans précédent. Jamais un mouvement prônant l’indépendance de la Flandre n’avait remporté un scrutin législatif fédéral.
(...)
De Wever a affirmé que l’indépendance de la Flandre n’était pas sa revendication immédiate, même s’il envisage que la Belgique puisse disparaître à terme.
Le raz de marée est spectaculaire. En additionnant les voix de la N-VA, du parti d’extrême droite Vlaams Belang (12,7%) et d’un parti populiste --la Liste De Decker créditée de 3,7%--, les partis prônant d’une manière ou d’une autre l’indépendance de la Flandre représentent près de 45% de l’électorat flamand" (Libération, 13 juin 2010).

Bon, mais que vient faire João Donato dans cette affaire ? Il se trouve qu'en 1977, sur son album Les Marquises, Jacques Brel a repris une de ses musiques, "A Rã (The Frog)" pour balancer avec une rare violence sur les nationalistes flamands : "Les Flamingants". Au point que la Ministre (flamande) de la Culture, Rita De Backer l'avait alors menacé d'un procès.

Peut-être ces paroles prennent-elles une acuité particulière quand on voit la situation actuelle de la Belgique.

Où ça devient un peu tordu, c'est quand on sait que s'il a choisi cette musique de João Donato, ce n'est pas parce qu'il l'appréciait particulièrement mais, au contraire, parce qu'il ne la supportait plus. A cette époque, il habitait aux Marquises avec sa compagne Maddly. Celle-ci donnait des cours de danse aux gamines du coin en utilisant cette chanson de João Donato en boucle. De quoi mettre les nerfs du Grand Jacques en pelote.

Après avoir évoqué la douceur de João Donato hier, il est en effet tout à fait paradoxal de voir qu'une de ses compositions ait pu servir de support à un texte aussi agressif. Il n'a probablement pas trop apprécié. Lui, dont la musique est souvent comparée à une douce brise, aurait certainement préféré que les paroles de Brel soient dédiées aux alizés des Îles Marquises, ces vents dont l'énergie est fournie par le rayonnement solaire...

lundi 14 juin 2010

João Donato : Eloge de la Douceur (et du groove parfait) (1/4)

"Donato é a conclusão inconteste
de que o Acre existe".
(Alexandre Carvalho dos Santos*)

João Donato ne ressemble à rien. Mais João Donato ne méritait pas ça : cette infâme reprise de "Emoriô" par Sergio Mendes. Ou peut-être que si, peut-être que c'est déjà bien que son nom apparaisse sur un titre destiné à toucher le grand public. Car si João Donato est une figure cruciale de la musique brésilienne, il est absolument inconnu de ce même grand public, total béotien en la matière. Il est "L'Homme de l'ombre", comme le titrait Vibrations (n°67, octobre 2004) à l'occasion d'un portrait qui lui était consacré. Mais pour ceux qui savent, João Donato est essentiel.

Si l'on veut bien considérer que l'une des principales révolutions esthétiques de la musique brésilienne est l'œuvre de João Gilberto, il convient dès lors de se pencher sur ses influences. Dans l'élan de la bossa nova naissante, un interprète vient établir ce qui deviendra un modèle sans cesse imité, jamais égalé : une voix feutrée légèrement décalée de la rythmique de sa guitare. Si cette batida si particulière de João Gilberto se fait l'écho des tambours de sa Bahia natale, elle doit aussi beaucoup au jeu de piano de João Donato. Pour cette influence à elle seule, João Donato mérite donc de figurer dans une sorte de panthéon de la musique brésilienne : il est le type qui a inspiré à João Gilberto sa batida !

La complicité entre les deux Joãos fut importante. Avant même de se rencontrer, chacun s'était vu dire que l'autre João lui ressemblait comme un frère jumeau. Le jour où, enfin, ils firent connaissance, comme Donato le raconte, "on s'est regardé pendant deux minutes, et João Gilberto a dit : 'c'est donc vrai !' " (Vibrations n°67).

Le début d'une amitié. "On était tout le temps ensemble, un peu à l'écart du reste des gens. Nous attendions l'aube pour nous promener à Guaratiba (une plage éloignée du centre de Rio), vers deux ou trois heures du matin, parce qu'il n'y avait ni les embouteillages, ni la chaleur, ni personne". Peut-être parce qu'ils sont des provinciaux, les deux Joãos ne se sont jamais sentis proches de la clique carioca de la bossa nova, celle était composée en grande partie de fils de bonnes familles avec qui ils n'avaient guère d'affinités.

Nos deux génies ont en outre ce point commun d'avoir un physique tout à fait ordinaire. C'est comme ce choc que vous avez peut-être éprouvé vous-même, en découvrant que c'était bien ce petit monsieur gris qui chantait d'une voix si sensuelle la "Garota de Ipanema". João Donato ne ressemble à rien. Ou alors au ravi de la crèche. Je cite les gars de C'est Jamais Pareil, à propos de la pochette de son album Quem é Quem (1973) : "Au verso, c'est le choc : un type plus tout à fait jeune avec un air simplet, tout droit sorti d'un film de Tati. Ca ne l'empêche pas de faire groover son piano comme un dément".

Comment un type né au fin fond du Brésil et découvrant la musique en jouant de l'accordéon devient-il un acteur majeur d'une musique fondamentalement carioca, la bossa nova ? Parce que sa musique possède les deux qualités qui définissent la bossa, le swing et la douceur. Le Rio d'alors est le plus bel épitomé de la Dolce Vita qui puisse être et cette nouvelle musique de la jeunesse en est une belle incarnation mais c'est pourtant en sa lointaine province amazonienne, l'Acre, à la frontière du Pérou et de la Bolivie, qu'est née la révélation musicale de João Donato. Il a maintes fois raconté cette anecdote qui remonte à l'enfance : "j'ai vu une petite barque sur la rivière qui traverse la ville de Rio Branco, au coucher du soleil. Un copain sifflait la mélodie de "Lugar Comum". Alors, je me suis assis et j'ai pleuré. Ce thème n'a jamais quitté ma mémoire, toutes mes chansons sont nées de ce thème-là. Seules les paroles changent. C'est à ce moment que j'ai eu l'idée de faire de la musique douce. J'avais trouvé ma vocation, et je pleurais. Certains sont encore en train de la chercher, et d'autres ne la trouvent jamais" (in Vibrations n°67).

C'était donc ça sa vocation, faire de la musique douce. Il s'y consacra donc de tout son cœur et ses albums chantés en sont des démonstrations magistrales. Dans un pays où les voix sont merveilleuses, João Donato à peine chantonne, marmonne mais avec une telle douceur... Comme il le confiait à François-Xavier Freland, pour son livre Saravá : Rencontres avec la Bossa-Nova : "la bossa, c'était faire moins de bruit..."

João Donato a toujours cru au pouvoir de la musique, à son effet sur notre âme. Aussi veille-t-il à ce que cet effet soit positif. "La musique est très forte, elle te pénètre comme un rayon laser. Ma mission est de réjouir, d'être comme un baume, de décompresser les sens et de faire naître l'espoir. Les musiques artificielles ou cyniques ne m'intéressent pas. La mauvaise musique est préjudiciable à la santé. Et le volume du son a besoin d'être confortable. S'il est trop bruyant, la musique n'est plus qu'un bruit de plus dans la ville : on ne fait plus la différence" (Revista Pororoca #2).

Vous l'aurez compris, la musique de João Donato n'est pas de celle qui a besoin qu'on l'écoute loud ! Et même, alors qu'il vit aux Etats-Unis, quand il découvre les claviers électriques, en particulier le Fender Rhodes, jamais il ne perd cette douceur qui est sa marque de fabrique. Si l'album A Bad Donato, en 1970, est la borne marquant ce passage à l'électrique, on comprend aisément que "bad" pour lui est un véritable rôle de composition. En fait de bad, il était plus vraisemblablement un geek de ces nouveaux claviers. Les anecdotes concernant l'enregistrement de cet album racontent plutôt qu'il s'était enfermé quelques semaines pour expérimenter et se familiariser avec les nouvelles possibilités qu'ils offraient, en apnée, en reclus du son. Nulle débauche là-dedans. Mais quel pétard de groove. Au sujet de ce Bad Donato, il dira en 2004 : "and I made the noisiest record I can ever remember making". Pour les curieux, une chronique assez vivement troussée de l'album sur la Blogothèque... Alors oui, quand on le voit sur la pochette, il pourrait presque réussir à nous faire croire qu'il est réellement bad... Mais on sait bien qu'il ne faut pas se fier aux apparences, sinon on n'aurait jamais eu la curiosité, et donc la chance, d'écouter l'album suivant...

Rentré au pays, il enregistre Quem é Quem, en 1973, où il commence à poser sa voix :
"Le style de Donato est jubilatoire (...). Les albums instrumentaux n'étaient pas à la mode ? Il chante ! et sur une partie des titres se contente même de marmonner des borborygmes idiots, comme ces ding-ding-a-ding qui me rendent fous sur le génial "A Ra" ou des gné-gné-gné sur le groove irrésistible de "Cala Boca Menino". Quand il chante, c'est d'une voix mal assurée, et on dirait qu'il sourit. Sur "Cadê Jobel ?" qui clôt l'album, c'est comme une douce brise qui vient vous rafraîchir le visage" (C'est Jamais Pareil). Que ce soit en français ou en portugais, plusieurs fois j'ai trouvé l'effet de la musique de João Donato comparé à une douce brise. L'image est probablement assez juste.

A l'époque, il est très fier de cet album et s'enthousiasme en écrivant une lettre à son compère Gilberto : "c'est mon meilleur enregistrement à ce jour, ce qui explique le temps qu'on y a passé et le soin porté au moindre détail. Et à l'arrivée, c'est un album que je trouve tout simplement adorable". Adorable, oui. Mais toujours avec un sacré sens du groove.

Ces deux albums, A Bad Donato et Quem é Quem, figurent dans un classement proposé par le magazine Rolling Stone des 100 Meilleurs Albums Jamais Enregistrés. Mais, personnellement, mon préféré de João Donato, c'est Lugar Comum. Celui-là, je reviens vous en parler dans quelques jours.

jeudi 10 juin 2010

Carlinhos Brown, la Seleção et l'usurpateur

J - 1 !!!
Demain s'ouvre la Coupe du Monde. Les rasades de notre élixir risquent de se faire moins nombreuses durant la compétition. En attendant, s'il y en a un qui a déjà bien commencé son Mondial, c'est Carlinhos Brown.


Il fut choisi par Nike pour être, avec Robinho, le modèle officiel du nouveau maillot de la Seleção, le bleu. C'est ainsi qu'il défila même pendant le dernier Carnaval de Bahia avec sa troupe entière vêtue de la flambante tenue, un défilé d'autant plus fédérateur qu'il rassemblait Timbalada et Olodum : Timbaolodumlada.


Brown va par ailleurs participer officiellement à cette Coupe du Monde. Sur son site, il l'annonce fièrement. Sa version d' "Emôrio", enregistrée avec Sergio Mendès pour le récent Bom Tempo de celui-ci, serait en effet sélectionnée pour faire partie d'une compilation certifiée FIFA qui accompagne l'événement, business du foot quand tu nous tiens !

Certes, c'est grâce à Sergio Mendes que Brown obtenu son premier Grammy, pour sa participation à l'album Brasileiro, en 1992. Sergio Mendes pouvait alors adopter la pose du généreux découvreur de talent, Brown étant alors un inconnu en dehors du Brésil, voire même de Bahia. Pourtant, à y regarder de plus près, on décelait bien là l'attitude habituelle du Sieur Mendes. Car les morceaux de et avec Brown portaient son empreinte si caractéristique, au point qu'on se demandait alors quel avait bien pu être l'apport de Mendes dans cette histoire, si ce n'est qu'il signait l'album de son nom. Le reste de l'album, d'une nullité abyssale, complètement impersonnel, révélait bien sa vacuité.

Le seul mérite de Sergio Mendes est d'avoir fait connaître le répertoire brésilien aux Etats-Unis, notamment celui de Jorge Ben, en en proposant ses propres versions souvent médiocres. En 2006, Will.I.Am, qui lui, au moins, cite ses sources, avait convié toute une clique de rappeurs vedettes, un sacré casting, pour lui rendre hommage sur l'album Timeless. Et c'est bien sûr l'inusable "Mas que nada" de Jorge Ben qui servit de locomotive au projet.

Quand Maradona marqua un but de la main contre l'Angleterre, lors de la Coupe du Monde 1986, bien sûr qu'il n'allait pas avouer son geste à l'arbitre, trop heureux de l'aubaine. Interrogé par la suite, sans craindre le sacrilège, il dira avec audace et malice qu'il s'agissait de "la main de Dieu". Quelques mois après la sortie de Timeless, invité au 13H de France 2, où une Elise Lucet chaleureusement mémère l'invita à jouer un titre seul au piano, Sergio Mendes s'appropria une fois de plus le "Mas que nada" de Jorge Ben. Bien sûr, sans citer ses sources. Mais notre homme en piano solo ne pouvait tricher plus longtemps. Pendant qu'il exécutait une version pathétiquement plate de la chose, notre usurpateur ne pouvait ignorer en son for intérieur que sa main gauche ne possédait en rien l'incroyable explosivité rythmique de la main droite de Jorge Ben : démasqué.

Excusez le manque de nuance, mais j'ai juste envie de dire ceci : Sergio Mendes est le plus grand usurpateur de la musique brésilienne. Et ce n'est pas cette version d' "Emôrio" qui nous fera changer d'avis, malgré la présence de Brown sur ce titre. Où est passée toute la finesse de ce magnifique morceau de João Donato ? Où ont disparu la douceur et la légèreté si particulières de leur auteur dans cette interprétation au rouleau-compresseur ? Cela figure peut-être sur une compil' estampillée FIFA, cela condamne-t-il à ne proposer que pareille caricature ? Doit-on enfin y voir la patte de Sergio Mendes ? Sinon, il faut s'inquiéter pour le prochain album de Carlinhos Brown...