Aujourd'hui est la date d'un bien macabre anniversaire, celui du tremblement de terre qui, le 12 janvier 2010, a ébranlé Haïti et fait plus de 200 000 morts. Un an plus tard, le pays est toujours en vrac. Un malheur n'arrivant jamais seul, depuis le mois d'octobre, une épidémie de choléra a déjà fait plus de 3 000 victimes. L'Etat haïtien est inexistant. L'aide internationale n'a pas encore permis que commence la véritable reconstruction du pays.
L'an dernier, quelques jours après le séisme, on pouvait lire cette conclusion de la Conférence Ministérielle Préparatoire sur Haïti, tenue à Montréal le 25 janvier 2010 : "pour un trémolo meurtrier de trente secondes, il faudra une décennie entière de reconstruction" (cité par Courrier International, n°1004, 28 janvier/3 février 2010). Et si cette conclusion était encore trop optimiste ? Dans le dossier que consacre Le Monde à l'événement, on peut voir les critiques qui remettent en question à la fois le mode d'action des ONG et l'organisation, voire la non-implication, de l'ONU. Depuis 2004, des casques bleus sont pourtant présents en Haïti, dans le cadre de la MINUSTAH (Mission des Nations Unies pour la Stabilisation en Haïti). Dans son article "L'Imposture des Nations Unies en Haïti" (Le Monde, 31/12/2010), Jean-Philippe Belleau, professeur à l'Université du Massachussetts, porte un jugement terrible sur l'action de l'ONU : "les Nations unies ressemblent à ces trous noirs des astrophysiciens. Rien ne semble ressortir du milliard de dollars consommé chaque année par sa mission de la paix en Haïti, si ce n'est un discours d'autolégitimation et d'autosatisfaction. Croire enfin que des expatriés, dont le salaire de base commence à près de onze mille dollars par mois net d'impôt, peuvent entretenir des relations autres que coloniales avec une population cassée et pas seulement paupérisée, relève du phantasme".
Quant au problème de l'humanitaire, c'est que les ONG fonctionnent toujours sur un modèle où leur rôle consiste à accompagner un Etat et, comme le souligne l'article "Le 'Modèle humanitaire dominant' est mis en question en Haïti" (Le Monde, 12/1/2011), "transposée dans un contexte comme celui d'Haïti cette approche dans la relation avec le gouvernement est inopérante, du fait même de la faillite de l'Etat".
Alors, sur les décombres viennent s'installer des régiments évangéliques, notamment américains. Des "prophètes de malheur" que Le Monde Magazine a présenté à travers un reportage d'Arnaud Robert et des photos de Paolo Woods et qui font froid dans le dos. Tous ces hystériques jurent que le vaudou a attiré la malédiction de Dieu sur le petit pays. Chavannes Jeune, récent candidat aux élections présidentielles, déclarait : "avec le séisme, puis le choléra, on se demande si nous ne sommes pas dans le collimateur de Dieu. Je crois qu'Haïti n'a pas été fondé sur des bases saines. C'est l'idôlatrie qui a conduit notre peuple depuis son origine. Jésus doit retrouver son trône".
Défilé contre le vaudou, photo de Paolo Woods
Quant à Gregory Schadt, un de ces prêcheurs américains ayant fait son nid en Haïti, il déverse ses sornettes à une population désemparée : "vous voyez le drapeau haïtien ? Si On l'observe attentivement, on peut y distinguer le visdage du diable. Aujourd'hui, des tremblements de terre ont lieu, le choléra est apparu : quelque chose se passe dans la nation, un grand nettoyage. Haïti n'est pas condamné à la malédiction. Le pays est promis à devenir la troisième nation élue de Dieu, après Israël et les Etats-Unis".
Temple protestant sous chapiteau dans un camp, photo de Paolo Woods
Même si l'Evêque Lafontant fait mine de garder foi "en l'œcuménisme foncier des Haïtiens" et qualifie cette ferveur de la population de "conversion du ventre", l'intolérance et le fanatisme évangélique ont pris le vaudou pour cible. Au point que, depuis les débuts de l'épidémie de choléra, au moins quarante-cinq prêtres vaudou ont été tués à coups de machettes et leurs corps brûlés ! J'attends avec impatience qu'on vienne m'expliquer ce qu'il y a de chrétien dans leur geste !
Divergence vient de mettre aux podcasts. Super. Cela vient compléter la panoplie et valorise les programmes en les rendant plus accessibles.
Avant de retrouver prochainement la dernière émission, enregistrée vendredi dernier, voici celle du mois de février, la première à bénéficier de cette considérable mise-à-jour technologique. Une émission en grande partie consacrée à un hommage à Haïti, suivi de notre coup de cœur pour l'album de Galactic, Ya-Ka-May... Les fidèles de L'Elixir reconnaîtrons dans leur version sonore des thèmes abordés ici.
Boukman Eksperyans, "Pwazon Rat", Vodou Adjae (1991) Wyclef Jean, "24 e´ Tan Pou Viv", Welcome To Haiti Creole 101 (2004) Boukman Eksperyans, "Ke'm Pa Soté", Vodou Adjae (1991)
Emeline Michel, "Tankou Melodi", Flan'm (1989) Beethova Obas, "Pa Présé (Prends Ton Temps)", Pa Présé (1997) Caetano Veloso & Gilberto Gil, "Haiti", Tropicália 2 (1993) D'Angelo, "Chicken Grease", Voodoo (2000) Noriel Vilela, "Pra lemanja Levar", Eis O "Ôme" (1968) Os Tincoãs, "Na Beira do Mar", Os Tincoãs (1973) Galactic , "Boe Money (ft. The Rebirth Brass Band)", Ya-Ka-May (2010) Galactic, "Double It (ft. Big Freedia)", Ya-Ka-May (2010) Galactic , "Do It Again (ft. Cheeky Blakk)", Ya-Ka-May (2010) Galactic, "You Don't Know (ft. Glen David Andrews)", Ya-Ka-May (2010) Timbaland, "Ease Off The Liquor", Shock Value II (2009) Whitefield Brothers, "The Gift (feat. Edan & Mr. Lif)", Earthology (2009) Georgia Anne Muldrow, "Doobie Down", Kings Ballad (2010) Jimi Tenor & Tony Allen, "Mama England", Inspiration Information 4 (2009)
Dans le dernier numéro des Inrockuptibles (n° 739, 27 janvier 2010), Léon Mercadet a réalisé un entretien avec Anne Lescot, anthropologue et réalisatrice de documentaires sur Haïti et le vaudou (que l'on devrait écrire vodou, si on ne le francisait pas), notamment Des Hommes et des Dieux. Elle y revient sur le sort qui doit être réservé aux morts.
Anne Lescot : "Pas de vie sans mort, pas de mort sans vie. Sans sépulture correcte, les morts reviennent. Ils apparaissent dans les rêves, provoquent des maladies, des accidents, ils envoient des signes, que le houngan interprète. Après le décès, on fait une neuvaine : on veille le mort pendant neuf jours, on accueille les amis, on nourrit les lwas. Puis on sort le cercueil pour le promener dans la ville. On le fait tourner dans les carrefours pour lui faire perdre son chemin, qu'il ne puisse pas retrouver le lieu où il est mort."
Photo de Maggie Steber : "Cercueil, quartier de Bel-Air, Port-au-Prince" (1987), extraite de son livre Danser sur un volcan
Interrogée sur la situation actuelle, comment font les gens après le tremblement de terre, "enterrés à la va-vite, ces morts délaissés vont-il hanter la ville, elle répond :
"Si vous étiez à Haïti aujourd'hui, vous verriez des choses qu'on ne montre pas à la télé. Beaucoup de gens ont quitté Port-au-Prince avec leurs morts sur le dos vers la campagne pour y pratiquer les rites. Il y a aussi des messes immenses, avec plusieurs centaines de personnes, des cérémonies collectives où les curés invoquent les lwas... un tas de curés et de houngans autour des fosses communes. (...) On parle de 'messe', de 'curés', mais vous ne tarderiez pas à découvrir que sous le masque du curé, il y a le houngan ! Sans compter les hybrides, à mi-chemin du prêtre et du houngan, qu'on appelle les 'pères-savane' ".
Et que demande-t-on aux lwas ces jours-ci ?
" 'Aidez-nous. Donnez-nous un délai'. Nous leur disons qu'en ce moment c'est impossible d'observer les rites, vu les circonstances exceptionnelles, mais que les morts et les lwas patientent six mois, nous les ferons plus tard. Pas de souci : les lwas sont compréhensifs, indulgents, tolérants. Tout le vodou est une religion de tolérance. Si un croyant est trop pauvre pour acheter un cochon noir et le sacrifier, il fait une petite action de grâces, demande un délai aux lwas, ça s'arrangera. Après le séisme, il faut prier les lwas, ils comprendront. Je fais confiance à la débrouillardise des Haïtiens pour trouver... de petits arrangements avec les morts."
"Les divinités qui sont venues d’Afrique, dans les navires d’esclaves, sont en général des divinités très combatives parce que les dieux agraires de la fécondité sont tombés à l’eau, ils n’ont pas terminé la traversée! Quand venaient les navires d’esclaves, ils partaient de la côte Africaine pour venir en Amérique en emmenant 9-10 millions d’esclaves, personne ne sait exactement combien, et ils emmenaient avec eux tous leurs dieux, mais en chemin, les dieux de la Fécondité sont tombés à l’eau. C’est très rare de trouver en Amérique des dieux agraires de la Fécondité d’origine Africaine. Cela me semble une preuve de dignité des esclaves qui arrivaient parce qu’ils savaient que s’ils fécondaient les terres, ces terres fécondées allaient donner plus de fruits aux maîtres, aux dépens de l’esclave. Et s’ils fécondaient les femmes, celles-ci allaient donner le jour à plus d’esclaves pour le maître. Ainsi, ces dieux tombent à l’eau, et ceux qui terminent la traversée, sont les dieux bagarreurs, combatifs, les dieux de la guerre, du sexe, de la force, de la tourmente, du tonnerre, du feu. Une autre chose qui me paraît intéressante dans le cas d’Haïti, est que les divinités populaires sont capables de faire le bien et le mal. C’est une religion à la mesure des besoins des hommes, et surtout de l’homme humilié, de l’homme se trouvant dans une situation d’oppression, qui a besoin en même temps d’un instrument de consolation et de vengeance".
Dores et déjà, toutes les énergies, tous les moyens mobilisés, vont se déployer vers la reconstruction d'Haïti. Sauvons les (sur)vivants. Mais si on pense à tout un peuple démuni, à la rue, en détresse, on n'oublie pas les morts. On pense aux disparus, à leur nombre absolument invraisemblable, probablement plus de 100 000.
Si la religion catholique est la seule qui soit officielle en Haïti, depuis le concordat passé avec le Vatican en 1860, ce sont les Eglises protestantes qui sont en plein essor et rassemblent un nombre de croyants de plus en plus important. Ceci posé, si nous voulons ici rendre un hommage aux disparus, c'est en évoquant la conception vaudoue de la Mort. Après tout, comme en témoigne André Ismaite, houngan (prêtre vaudou) de son état, "on invite les pasteurs et les prêtres au palais présidentiel. Mais on fait comprendre qu'on n'y souhaite pas de cérémonie vaudoue. Quelle hypocrisie ! Ce pays a été fondé sur le vaudou. Tous les Haïtiens, qu'ils se proclament catholiques ou protestants, ont le vaudou dans le sang !" (Le Monde, 23 janvier 2010). Le vaudou, par sa dimension syncrétique, est fédérateur, comme en témoigne le vévé (symbole) du Guédé (esprit de la Mort) Baron Samedi où figurent un autel et une croix, entourés de cercueils. Celui-ci, habituellement visiteur des cimetières, en est réduit ces jours-ci à être le Baron Samedi des fosses communes.
Qu'adviendra-t-il de l'âme des disparus dans ces conditions ? La re-lecture de certains passages du livre Alfred Métraux, Le Vaudou haïtien, pourrait inquiéter quant à leur devenir. Les fantômes mais aussi les zombi, à savoir les "âmes errantes de ceux qui, ayant péri à la suite d'un accident, sont condamnés à rester sur terre le temps que Dieu leur avait assigné à vivre" (p 229). On apprend aussi qu'au neuvième jour après la mort, les premières âmes vont commencer à s'éloigner. "Tout individu porte en lui deux âmes, le "Gros" et le "Ti-bon-ange" qui ont chacune un sort différent, en fait, on oublie cette distinction. On parle du mort comme s'il se survivait à lui-même sous la forme d'une âme désincarnée.
Des discussions que j'ai eues avec les paysans de Marbial sur la vie d'outre-tombe, il ressort que le "Ti-bon-ange" ne quitterait la terre qu'au neuvième jour après le décès, soit après les "dernières prières". C'est lui qui se présenterait devant Dieu et lui rendrait compte des "péchés" de celui ou de celle dont il avait la garde. Quant au "Gros-bon-ange", on l'identifierait aux fantômes. Il ne s'éloigne qu'à regret des lieux qu'il a fréquentés et s'attarde dans la maison mortuaire" (Le Vaudou haïtien, pp 228-229).
Longtemps, donc, les fantômes accompagneront les Haïtiens dans la reconstruction. Longtemps après que l'odeur des cadavres pris sous les décombres aura cessé de hanter les vivants, les âmes des défunts rôderont encore. Tout travail de deuil commence par la présence fantômatique du défunt. A la fois, dans la crainte qu'elle inspire et dans le réconfort de cette encore proximité. Car cette proximité, même fantômatique, n'est pas encore tout à fait l'absence.
Le deuil passe aussi par un rituel. Mais, dans un pays ainsi ravagé, quels égards accorder aux défunts, quels rituels leur consacrer ? Les houngans heureusement font preuve de bon sens et fixent les priorités. Ainsi Jean-Alex Marc, houngan à Tabarre, un faubourg de Port-au-Prince, reconnaît l'urgence : "la grande catastrophe du 12 janvier balaie toute normalité. Adaptons-nous. Le corps, après tout, n'est qu'enveloppe. Débarassons-nous des cadavres pour la sauvegarde de tous. C'est l'esprit qui importe. Nous ferons les cérémonies plus tard" (Le Monde, 23 janvier 2010).
Le 5 janvier, les lwas, ou loas (c'est-à-dire les esprits), avaient été convoqués pour une grande communion, le "couché yanm". Ce soir-là, ils étaient venus mais ne s'étaient pas comportés à leur habitude : "ils ne parlaient pas, ne mangeaient pas, ne festoyaient pas. Ils pleuraient. C'était bouleversant" (Le Monde, 23 janvier 2010). Mais le message des esprits était resté incompris. Seulement quelques jours plus tard, lors du tremblement de terre, les houngans ayant organisé cette communion comprirent le message, l'avertissement des lwas qui, bien sûr, savaient déjà.
Il ne faut jamais galvauder un mot, l'utiliser pour gonfler une banalité, ou céder à la facilité de l'hyperbole. Certains ne peuvent heureusement être utilisés qu'à titre exceptionnel, ce qui fait leur force. Hélas, ce si rare "maudit" est celui qui me vient à l'esprit pour décrire Haïti, alors que le pays vient d'être frappé par ce terrible tremblement de terre.
C'est l'accumulation de catastrophes naturelles, leur fréquence, leur gravité, qui me conduit à utiliser ce mot qui n'appartient pourtant guère à mon vocabulaire (si ce n'est au sens figuré, lors de certains matches de football, je dois bien le confesser). C'est aussi la situation politique et économique de ce pays qui souligne encore son emploi. Le "pays le plus pauvre du Monde". Haïti, ce pays des fatras, ces décharges à ciel ouvert, où les enfants vont grappiller leur maigre manger, ce pays où l'on vend des galettes d'argile pour repas. C'est aussi le contraste entre sa misère et la force de sa culture et de son Histoire qui incite justement à dire qu'il est maudit. Et pourtant, là non plus, ce n'est pas le mot juste, à moins de croire à une quelconque damnation ou fatalité. Haïti n'est pas maudit, c'est autre chose, ne me demandez pas...
Ce bout de terre caraïbe, cette moitié d'île, possède pourtant un attrait fantastique. Une Histoire qui, si elle a inspiré les grands, Aimé Césaire (La Tragédie du Roi Christophe) ou Alejo Carpentier (Le Royaume de ce Monde), devrait tout bonnement être inscrite dans la mémoire des Mondes Atlantiques, qu'ils soient noirs, blancs ou créoles. Toussaint Louverture et le Roi Christophe devraient figurer dans tout livre scolaire voué à l'édification de nos jeunesses, au même titre que Christophe Colomb, Abraham Lincoln ou... Héliogabale.
Sa spiritualité, le Vaudou, trop souvent parodiée en "sacrifice de poulet", est celle d'une diaspora mais aura conquis, de sa nouvelle base haïtienne, d'autres territoires. Par la porte d'en face, la Nouvelle Orléans, elle aura envahi les imaginaires. Pourtant, le Vaudou est d'une complexité qui mériterait une plus profonde considération. Alfred Métraux, au même titre que Roger Bastide pour le candomblé brésilien, a su en révéler par l'étude la richesse. Dans ce classique de l'ethnologie, Le Vaudou Haïtien (1958), que j'ai entre les mains, pour la première fois depuis de longues années, je commence par relire la quatrième de couverture où les propos de l'auteur rappelle son importance :
"Le vaudou appartient à notre monde moderne, sa langue rituelle dérive du français et ses divinités se meurent dans un temps industrialisé qui est le nôtre; ne serait-ce qu'à ce titre, il relève de notre civilisation".
Si c'est le dernier point que nous tenons à souligner (oui, le vaudou appartient à notre monde moderne et relève de notre civilisation), moi le mystique mécréant ose contredire Monsieur Métraux quand il suggère que nos sociétés auraient éteint ses divinités. Loin de là. Car elles sont les énergies qui sous-tendent le monde matériel, elles pourvoient toujours à l'élan vital du peuple démuni et à l'étincelle qui allume les nouvelles formes culturelles. Ce qu'illustre le Mumbo Jumbo d'Ishmael Reed, son Jes'Gew.
Toute nouvelle musique qui pulse et qui envoûte, née au cœur des civilisation atlantiques du vingtième siècle, doit quelque chose de son mystère au vaudou, en tire une influence diffuse. Le plus grand album de soul de notre nouveau millénaire ne s'intitule-t-il pas laconiquement Voodoo ? Cet album de l'An 2000, signé D'Angelo, est à ce jour indépassé. De notre siècle, il est la première pierre, ou même plus, le poto mitan inaugural, si je puis-dire. Quant à D'Angelo, il n'a pas depuis sorti de nouvel album. Serait-il lui-même "maudit" ? En attendant, pétard, quelle quintessence de funk que ce que vous pouvez voir ci-dessous !!!
Mais tout cela est bien loin de la tragédie actuelle qui frappe Haïti. Et n'exprime finalement que notre propre impuissance à l'évoquer. Je ne manquerai pas, dans les jours qui viennent, de modestement participer à l'élan de générosité qui s'impose pour envisager la reconstruction sur le long terme de ce pays. Je repense à ces proches qui, en se mariant il y a quelques mois, décrétèrent que leur appartement était déjà bien équipé et demandèrent à leurs invités de faire un don à une association d'aide aux enfants haïtiens, plutôt que de leur offrir un cadeau de mariage.
En attendant d'avoir choisi à qui il serait le plus judicieux de donner un infime coup de main, je me souviens de ces quelques bornes qui auront contribué à ma culture livresque ou groovesque sur la question haïtienne. Ce ne sont que quelques bribes de chansons, des romans, une part de ma représentation d'Haïti. Mais ce sont mes seuls liens avec ce pays où je ne poserai probablement jamais le pied. Alors, oui, je me souviens déjà de ces trois albums que j'aurais écouté en boucle à leur époque : le Pa Presé (1997) de Beethova Obas, le Flanm ((1989) d'Emeline Michel et le Vodou Adjae (1991), de Boukman Eksperyans.
Boukman Ekseperyans, d'abord. J'ai découvert ces acteurs essentiels de la scène Mizik Rasin haïtienne en voyant la photo qui illustre leur premier album, Vodou Adjae, reproduite plus haut. Cette image confère une intensité et une gravité inédites à celui-ci. Est-ce une sorte de baptême vaudou, dans l'eau de la rivière, les fidèles vêtus de blanc ? Dans la composition de cette image, la femme qui en est la figure centrale, les bras écartés, incarne presque un archétype de l'imploration fervente, à la manière des grands tableaux de l'histoire de l'art religieux. La musique de Boukman Eksperyans, quant à elle, est emblêmatique de la scène Rasin et de sa mizik, qui comme son nom l'indique plonge aux racines du pays, version profane de rythmes vaudous mêlés aux influences internationales et à une instrumentation moderne. Apparue en 1987, après l'exil de Duvalier, cette scène Rasin s'inscrivait dans une émancipation du vaudou, rendu à son expression authentique après avoir été instrumentalisé par le régime, au même titre que le kompa, style dominant d'Haïti, dont l'influence est essentielle sur le développement des musiques des Antilles françaises, Martinique et Guadeloupe. Nourrie de percussions, portée par une basse rampante, tendue d'un message social fort, la musique de Boukman a pourtant pris quelques rides. La faute à cette guitare et ces quelques nappes synthétiques qui sonnent trop horriblement world. Aujourd'hui, l'enregistrement d'une telle musique saurait, j'en suis persuadé, lui garder sa force brute, sans chercher à trop la lisser pour qu'elle en devienne plus accessible aux oreilles occidentales biberonnées au son de la FM.
Dans les heures suivants le tremblement de terre, sans cesse me revenait en tête ces quelques mots : "les racines des tambours haïtiens enragés"... Avec leur musique chantée de la voix d'une beauté "divine" (au sens figuré bien sûr, si les guillemets ne suffisent pas) : Emeline Michel.
Quelques années avant Boukman, en 1989, l'album Flanm d'Emeline Michel, aura lui aussi tourné sur ma platine jusqu'à l'usure des sillons. Là encore, la production sonne datée, trop lisse, mais la voix d'Emeline Michel, la tonalité jazzy de l'album et les compos de Beethova Obas continuent d'en faire un disque qui m'est cher.
Ce n'est que quelques années plus tard que ce dernier allait imposer, sous son nom propre, sa bossa créole. Quand il est sorti, en 1997, Pa Presé n'a pas quitté ma platine pendant plus d'un mois. Ecoute exclusive, en boucle. Nonchalante et sensuelle, la musique de Beethova Obas demeure la seule tentative francophone qui puisse titiller les maîtres brésiliens sur leur terrain de prédilection. J'avais même utilisé pendant longtemps le refrain à la coule en "boubou boubou boubouboubou bouboubou" du morceau-titre comme fond musical sur mon répondeur. Tout ça à une époque où il fallait faire le grand écart entre les boutons de la chaîne et ceux du répondeur. Je me revois pendant que j'enregistrais mon message d'accueil, 16 secondes maximum, les bras écartés, les doigts de chaque main tentant de déclencher parfaitement synchrone les deux appareils, et recommencer un certain nombre de fois mon ouvrage, chaque fois insatisfait soit de ma voix, soit du temps de déclenchement de l'un ou l'autre. Mais une fois calé, bon sang, je n'ai jamais eu de message plus réussi, "boubou boubou boubouboubou bouboubou, bienvenue, vous êtes bien au bla bla bla... boubou boubou boubouboubou bouboubou", trop cool.
J'imagine que cela puisse paraître choquant, à l'heure de cette tragédie, d'en revenir à quelques insignifiants souvenirs personnels. Mais, distance et inconnu obligent, cela reste la seule façon dont je puisse m'associer à la peine collective, en gardant à cœur ce que cette culture a d'élan vital, ne serait-ce qu'à travers ce que certaines œuvres ont pu faire vibrer en moi.
"O Haïti é aqui, o Haïti não é aqui", Haïti est ici, Haïti n'est pas ici. Le premier morceau à me venir à l'esprit lorsque j'appris la terrible nouvelle ne fut même pas l'œuvre d'artistes haïtiens. Il s'agit de la chanson de Caetano Veloso et Gilberto Gil, "Haïti", sortie lors des 25 ans du Tropicalisme. Les voix plus rappées que chantées de Caetano et Gil, le violoncelle de Moreno en arrière-fond, les percussions de Carlinhos Brown qui accentuent la tension du propos, tout cela démontrait que le Tropicalisme, ses auteurs inspirés, au sommet de leur art, n'était pas que racines mais portait toujours de beaux fruits.
Haïti y est une métaphore de Bahia et, par extension, d'un monde d'oppression où la couleur de peau renforce la dureté du sort subit. A l'époque, en 1993, cette chanson avait une telle force d'évocation qu'elle demeure encore aujourd'hui un des grands achèvements de Caetano Veloso, auteur des paroles. Caetano qui, s'il est un vrai poète n'a, par contre, pas toujours été l'analyste politique le plus avisé qui soit, réussit à concilier ici ces deux exigences. A la façon d'un exemple qui démontrerait la justesse d'analyse du Surveiller et Punir de Michel Foucault, "Haïti" montre comment la répression policière est instrumentalisée pour devenir un moyen de contrôle social, afin de maintenir le peuple dans la crainte.
"Quando você for convidado pra subir no adro
Da fundação casa de Jorge Amado
Pra ver do alto a fila de soldados, quase todos pretos
Dando porrada na nuca de malandros pretos
De ladrões mulatos e outros quase brancos
Tratados como pretos
Só pra mostrar aos outros quase pretos
(E são quase todos pretos)
E aos quase brancos pobres como pretos
Como é que pretos, pobres e mulatos
E quase brancos quase pretos de tão pobres são tratados
E não importa se os olhos do mundo inteiro
Possam estar por um momento voltados para o largo
Onde os escravos eram castigados
E hoje um batuque um batuque
Com a pureza de meninos uniformizados de escola secundária
Em dia de parada
E a grandeza épica de um povo em formação
Nos atrai, nos deslumbra e estimula
Não importa nada:
Nem o traço do sobrado
Nem a lente do fantástico,
Nem o disco de Paul Simon
Ninguém, ninguém é cidadão
Se você for a festa do pelô, e se você não for
Pense no Haiti, reze pelo Haiti
O Haiti é aqui
O Haiti não é aqui
E na TV se você vir um deputado em pânico mal dissimulado
Diante de qualquer, mas qualquer mesmo, qualquer, qualquer
Plano de educação que pareça fácil
Que pareça fácil e rápido
E vá representar uma ameaça de democratização
Do ensino do primeiro grau
E se esse mesmo deputado defender a adoção da pena capital
E o venerável cardeal disser que vê tanto espírito no feto
E nenhum no marginal
E se, ao furar o sinal, o velho sinal vermelho habitual
Notar um homem mijando na esquina da rua sobre um saco
Brilhante de lixo do Leblon
E quando ouvir o silêncio sorridente de São Paulo
Diante da chacina 111 presos indefesos, mas presos são quase todos pretos
Ou quase pretos, ou quase brancos quase pretos de tão pobres
E pobres são como podres e todos sabem como se tratam os pretos
E quando você for dar uma volta no Caribe
E quando for trepar sem camisinha
E apresentar sua participação inteligente no bloqueio a Cuba
Pense no Haiti, reze pelo Haiti
O Haiti é aqui
O Haiti não é aqui"
(Caetano Veloso, "Haïti", Tropicalia 2)
Ce qui donnerait en français quelque chose comme ça :
"Quand on t’a invité à rejoindre le patio de la Fondation Casa de Jorge Amado pour voir par-dessus une file de soldats presque tous Nègres qui frappent à la nuque des racailles nègres, des voleurs mulâtres et d’autres encore, presque Blancs, qui sont maltraités comme des Nègres juste pour montrer aux autres presque-Nègres qu’ils sont presque tous Nègres et comment on maltraite les Nègres et les mulâtres pauvres et les presque-Blancs, presque-Nègres tant ils sont pauvres.
Et qu’importe si les yeux du monde entier sont à cet instant rivés sur la place où les esclaves étaient punis et aujourd’hui le battement de tambour, le battement de tambour aussi pur que les garçons en uniforme d’une école secondaire un jour de parade et la splendeur épique d’un peuple en formation nous attire, nous éblouit et nous stimule : plus rien n’a d’importance. Ni les lignes des maisons ni la lentille de Fantástico, ni le disque de Paul Simon : personne, personne n’est un citoyen. Si tu vas au festival du Pelô et si tu n’y vas pas pense à Haïti, prie pour Haïti.
Haïti c’est ici ! Haïti, ce n’est pas ici !
Et si tu as vu à la télé un député en panique qui peinait à le dissimuler avant un quelconque quelconque plan d’éducation quelconque qui paraît simple, qui paraît simple et rapide et qui risque de représenter une menace de démocratisation de l’enseignement de l’école primaire.
Et si ce même député préconise l’adoption de la peine de mort et le vénérable cardinal dit qu’il voit tant d’humanité dans un fœtus mais pas dans un marginal et si tu cherches le vieux signe rouge, le bon vieux signe rouge habituel tu vois un homme pisser au coin de la rue dans un sac poubelle brillant de Leblon et quand tu écoutes le silence souriant de São Paulo avant le massacre… 111 prisonniers sans défense mais les prisonniers sont quasiment tous des Nègres, ou des presque-Nègres, ou des presque-Blancs presque-Nègres tant ils sont pauvres, et les pauvres sont comme des rebus, et tout le monde sait comment on maltraite les Nègres, et quand tu vas faire un tour de la Caraïbe, et quand tu y vas baiser sans capote et ainsi y apporter ton intelligente contribution à l’embargo cubain : pense à Haïti, prie pour Haïti.
Haïti n'est pas ici. Nous sommes épargnés de la tragédie qui a frappé ce pays meurtri. Haïti n'est pas ici, à eux le malheur, à nous l'indifférence. Haïti n'est pas ici, à nous les discours sur l'identité nationale qui ferme les portes, comme pour faire semblant de n'avoir rien vu rien entendu de la rumeur du Monde.
Haïti est ici, pourtant, "le vaudou appartient à notre monde moderne (...), relève de notre civilisation". Haïti est ici, si nous envisageons une écologie dont les fondements seraient enracinés dans une spiritualité ancestrale.
Haïti est ici, car comme l'écrit Roger Bastide dans Les Amériques Noires, "les civilisations se sont détachées des ethnies qui les portaient, pour vivre d'une vie propre, pouvant même attirer non seulement des mulâtres et des métis d'Indiens, mais encore des Européens" (p. 16-17).
Haïti est ici quand il devient courant de gouverner par l'intimidation.