Allez va, le prétexte est tout trouvé : après Alegrias, son album avec Band of Gypsies, présenté hier ici-même, ajoutons un épisode à notre série des 10 du Millénaire en y faisant figurer un album solo d'Howe Gelb, The Listener. Je vous avouerai sans tourner autour du pot que si j'ai beaucoup aimé et écouté cet album lors de sa sortie, il n'aurait pas fait pour autant partie de ce palmarès si je n'avais pas déjà écrit sa chronique à l'époque. En effet, je suis très en retard : nous sommes déjà à la mi-novembre et je n'en suis encore qu'à cinq albums sur les dix de prévus de ce projet foireux : détacher les dix albums m'ayant le plus touché ou que j'ai le plus écouté pendant ces premières années du troisième millénaire. Subjectif et... foireux. Qu'importe, je m'entête dans une sorte d'escalade d'engagement, comme diraient les psys...
Et je m'impose comme contrainte de ne pas retoucher un article publié en son temps, lors de sa sortie, histoire de voir comment il résiste à l'épreuve du temps...
Le destin est parfois si capricieux qu’il en devient une ironie du sort. C’est ce que semble penser Howe Gelb, entre amertume et fatalisme. Son histoire est en effet celle d’un grand musicien à la tête du groupe Giant Sand qui, en une vingtaine d’années et autant d’albums, n’a jamais connu d’autres succès que d’estime. A l’inverse, dès leur première tentative pour voler de leurs propres ailes sous le nom de Calexico, John Convertino et Joey Burns, respectivement batteur et bassiste du groupe, récoltèrent d’emblée les fruits de ce qu’il avait patiemment semé : les germes d’une musique plongeant aux racines, entre folk-rock et country-jazz alternatif, ancrée dans sa terre, à Tucson, au fin fond du désert d’Arizona.
Et je m'impose comme contrainte de ne pas retoucher un article publié en son temps, lors de sa sortie, histoire de voir comment il résiste à l'épreuve du temps...
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Le destin est parfois si capricieux qu’il en devient une ironie du sort. C’est ce que semble penser Howe Gelb, entre amertume et fatalisme. Son histoire est en effet celle d’un grand musicien à la tête du groupe Giant Sand qui, en une vingtaine d’années et autant d’albums, n’a jamais connu d’autres succès que d’estime. A l’inverse, dès leur première tentative pour voler de leurs propres ailes sous le nom de Calexico, John Convertino et Joey Burns, respectivement batteur et bassiste du groupe, récoltèrent d’emblée les fruits de ce qu’il avait patiemment semé : les germes d’une musique plongeant aux racines, entre folk-rock et country-jazz alternatif, ancrée dans sa terre, à Tucson, au fin fond du désert d’Arizona.
Pour autant, et malgré le nom du groupe, diminutif de Giant Sandworms, ces vers géants inventés par Frank Herbert dans Dune, Howe Gelb a toujours considéré comme réductrice cette vision et conçoit quelque amertume à voir ces anciens lieutenants l’utiliser : "pendant des années j’ai insisté dans les interviews pour qu’on ne mêle pas le désert à notre musique et qu’on le laisse en paix. Et la première chose que Joey et John ont faite quand ils ont commencé Calexico, c’est d’exploiter cette image, de revendiquer pleinement l’Arizona, le Mexique. Quelle ironie du sort !".Ironie du sort, alors que depuis un concert à Bourges, en première partie des Cramps, et un premier album sorti en France chez New Rose, il y a une bonne quinzaine d’années, j’avais perdu la trace de Giant Sand, c’est par sa sublime reprise du "Sand" de Lee Hazlewood avec Lisa Germano, que j’ai retrouvé Howe Gelb. Le sable, décidément. Le sable sert aussi à mesurer le temps qui passe, notons qu’il s’en sera écoulé des dunes puisque "Sand" figure sur Slush, un album à redécouvrir, enregistré sous le nom de OP8 en 1997.
De ce sablier géant à l’échelle du désert d’Arizona qu’est le temps, laissons encore filer quelques années-dunes jusqu’à aujourd’hui où, quasi simultanément, sortent les albums de Calexico, Feast of wire, et d’Howe Gelb, The Listener.
Après s’est fait connaître en s’acoquinant avec les mariachis du cru, le duo de gringos ayant pris le nom d’une bourgade frontalière, contraction de California et Mexico, va toutefois sur ce Feast of wire bien en deça de la simple couleur locale et creuse son sillon entre chansons et instrumentaux inspirés, arrangés avec soin. Convertino et Burns font preuve d’un savoir faire qui ne se limite pas à poser des rythmiques fines et efficaces, ils ouvrent leur musique à l’émotion. Il est vrai qu’ils ont été à bonne école, et c’est sans se faire prier qu’ils reconnaissent leur dette : "Howe est un auteur unique, du niveau de Tom Waits et de Bob Dylan. On ne pourrait jamais faire ce qu'il fait. Mais Calexico est sans doute plus accessible".
A l’origine du collectif qui a donné un son à Tucson et en a fait un lieu couru (JL Murat et Yann Tiersen, entre autres, y ont enregistré), Howe Gelb le pionnier s’est exilé au Danemark avec femme et enfants. Peut-être pour prouver que sa musique n’est pas dépendante du désert, l’enregistrement de The Listener s’est partagé entre Tucson et son nouveau repaire scandinave.
Admirateur de Neil Young autant que de Thelonious Monk, aussi bien guitariste qu’élégant pianiste, il nous plonge d’emblée dans des climats intimistes, mélancoliques et intemporels. Avec une modestie d’artisan et une sensibilité d’artiste, ce grand auteur méconnu atteint une maturité épanouie où ses chansons gagnent en nuance et en retenue. Dans un murmure nonchalant, comme un Lou Reed qui n’aurait pas oublié d’être chaleureux, Howe Gelb va droit à l’émotion, accompagné de piano, guitare ou de discrets violons aux cordes sensibles. Une musique en toute simplicité mais réellement habitée et qui coule d’évidence. Trop modeste, lui qui dit n’avoir pas beaucoup d’oreille, fait preuve d’un rare sens de l’écoute, le titre de son album, The Listener, rend ainsi hommage à cette belle qualité du musicien : traduire l’écoute en espace.
Quelques duos au bel équilibre entre une voix féminine et celle d’Howe font un des charmes de l’album. En particulier le magnifique "Torque (Tango de la tongue)", avec Henriette Sennenvaldt, qui nous évoque une Björk au chant feutré, et "Lying there", allègre et détendu, avec sa femme Sofie Albertsen Gelb.
Assurément, Howe Gelb possède son univers en propre. Il trace sa route de biais : vers l'est et le nord, vers l’ouest et le sud. Le sud extrême d’où s’échappent les échos d’un tango bancal. L’ouest, d’où parviennent encore des accents country, au-delà du désert. Howe Gelb est déjà à l’ouest des dunes.
O.C.
(initialement paru dans Cultures en Mouvement n°57, mai 2003)
(initialement paru dans Cultures en Mouvement n°57, mai 2003)
Bon, je n'ai pas trouvé de véritable vidéo de "Torque (Tango de la Tongue)", mon titre préféré sur l'album, aussi nous contenterons-nous de cette image fixe mais, au moins, vous aurez le son. Et à propos d'image, pour votre gouverne, c'est pas du Basquiat sur la pochette : la peinture est signée Pasqualina Azzarello...
Ah, un dernier mot : les fans d'Howe pourront aller le retrouver sur The Quietus, magazine à qui il a accordé une interview début novembre, alors qu'avec Giant Sand, il devait jouer le 4 au Queen Elizabeth Hall... "Keep It Moving : A Quietus Interview with Howe Gelb"...

