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vendredi 8 avril 2011

Mariene de Castro, ou le renouveau du samba de Bahia


Avec ce début de printemps dont la météo est estivale et où la température avoisine les 30°, quoi de plus adapté qu'un peu de samba de Bahia ? Mariene de Castro est une figure essentielle du renouveau du samba-de-roda bahianais. Elle a sorti l'an dernier un album live, Santo de Casa et son label vient justement d'en diffuser un extrait en vidéo. Il n'en fallait pas plus pour fêter en sa compagnie les beaux jours ! Mais si son talent crève l'écran comme vous pourrez vous-même le constater avec cette vidéo, le chemin vers la reconnaissance fut pourtant laborieux et long. Car cela fait déjà une quinzaine d'années que Mariene de Castro se produit sur scène. Il faut dire que le samba était pendant longtemps tombé en désuétude en ses terres et qu'il aura donc fallu une nouvelle génération pour se ré-approprier et faire revivre ses propres racines afin que les samba et samba-de-roda retrouvent l'attention des médias en même que ses lettres de noblesse.

Bahiaflâneur, le blog d'un Français installé à Salvador, nous a offert le portrait en français de Mariene de Castro le plus détaillé à ce jour. Celui-ci a eu la chance de la rencontrer pour l'interroger, un portrait qui a fourni une bonne partie de la matière de cet article.

Mariene de Castro est une authentique Soteropolitana, née et grandie à Salvador dans le quartier de Nazaré. L'éducation artistique est entrée très tôt dans sa vie, avec des cours de ballet classique, de théâtre  puis de chant. Elle commence à se produire dès seize ans quand elle intègre Timbalada, puis enchaîne sur la tournée qui accompagne la sortie du premier album de Carlinhos Brown, Alfagamabetizado, en 1997. J'ignore si elle a suivi la tournée en Europe, auquel cas je l'aurais vu sur scène sans le savoir où si elle se cantonna aux dates brésiliennes.

Mais le grand saut vers l'Europe, elle l'effectua toute seule, en 1998, pour lancer sa carrière à... Agen, Lot-et-Garonne. Repérée par des émissaires du Florida, un lieu plus pointu que son nom ne le laisse supposer, elle tourna en Périgord, Agen et alentours. Remonta-t-elle jusqu'à Castillonnès, Issigeac et autres patelins quasi-limitrophes des terres ancestrales de ma famille ? Je l'ignore et, d'ailleurs, quand je dis "les terres", il faut comprendre quatre pauvres hectares. Le Périgord a beau être un pays de Cocagne, avec sa cuisine à la fois roborative et raffinée, on imagine que le choc du dépaysement fut violent pour la jeune Mariene. Néanmoins, elle découvrit là-bas le succès et cela mériterait d'aller fouiller les archives de Sud-Ouest, le quotidien local, pour y rencontrer des articles élogieux et des interviews enthousiastes. A raison : rares sont les artistes de talent à aller au fin fond de nos terroirs faire découvrir la musique brésilienne authentique.

Ce triomphe périgourdin ajouta peut-être une ligne scintillante à son cv d'artiste en devenir, cela ne lui ouvrit pourtant aucune porte à son retour à Bahia.

Tout en continuant à se produire sur toutes les scènes possibles de Salvador et de l'état de Bahia, elle participe avec son mari d'alors Jota Velloso, neveu de Caetano et Maria Bethânia, à la fondation du groupe Vozes da Purificação centré autour de la légendaire Dona Edith do Prato, vaillante nonagénaire depuis disparue. Cette aventure artistique et familiale a permit à Mariene de Castro de se plonger au cœur de Bahia, dans le Reconcavô, là où les traditions tant du samba que du candomblé, sont les mieux préservées et les plus authentiques. Elle participe ainsi à cet album essentiel de la musique bahianaise et brésilienne de ces dix dernières années, l'album de Dona Edith do Prato justement intitulé Vozes da Purificação. Jota Velloso y travaille comme producteur et si je ne connais pas son œuvre de compositeur, hormis quelques titres composés pour Mariene ou dont j'ignore qu'il soit l'auteur, je tiens pour précieux, vraiment très précieux, les albums qu'il a réalisé avec Paquito pour Batatinha et Riachão, deux figures historiques du samba bahainais, Diplomacia et Humaneochum, deux albums magnifiques où les artistes se voyaient rendre un hommage de leur vivant par leurs pairs. Le travail de Jota Velloso pour Dona Edith do Prato rentre dans le même cadre patrimonial, enregistrer des artistes incarnant une tradition avant qu'ils ne disparaissent et tout ce pan de tradition avec eux.

Il fallut attendre 2004 pour que Mariene de Castro enregistre son premier album, Abre Caminho, né de la rencontre avec Roque Ferreira, indispensable sambiste bahianais. Ces débuts furent récompensés d'un prix régional du disque sans cependant rencontrer le succès commercial qui aurait lancé sa carrière. Mais ses pairs ont su reconnaître son talent et la notoriété est venue des invitations de Beth Carvalho et Daniela Mercury à participer à leurs spectacles, ses prestations figurant sur leurs albums et DVDs respectifs et lui offrant une visibilité que son album ne lui avait pas donnée.

L'an dernier, elle enregistra un nouvel album, en live, Santo de Casa, qui reprend des titres de son premier album et d'autre du répertoire. Je ne suis pas fan de cette manie brésilienne de proposer systématiquement des enregistrements live, disponibles à la fois en CD et en DVD. Un procédé un peu trop commercial à mon goût. Certes, les spectacles sont soignés, chiadés, portés par pléthore de musiciens et ont besoin d'être amortis, l'inflation sur les tickets d'entrée n'y suffisant visiblement pas. Ainsi, Santo de Casa s'inscrit dans cette veine du concert haut-de-gamme. Ce spectacle offre une magnifique représentation du samba bahianais, empreint de la mystique du candomblé, présenté dans un véritable décor de scène et qui rend bien compte de cette dimension, autel et figurines des saints et orixas entourant Mariene et ses musiciens, tout en s'essayant à reproduire (de façon certes un peu figée) la disposition des sambas de roda.

Celle que Daniela Mercury décrivait comme l'héritière de Carmen Miranda et Clara Nunes est plus authentique que la première et aussi sincère que la seconde. Agée d'une petite trentaine d'années et déjà mère de trois enfants, Mariene de Castro est ce qu'on appelle un tempérament. Elle est une évidence. Ce seul titre en vidéo, "Vi Mamãe na Areia", devrait aisément vous en convaincre. N'est-ce pas ?



Tout ce qu'il faut savoir sur Mariene de Castro :
- présentée en détail par Bahiaflâneur ;
- et par la référence absolue en matière de musique brésilienne, le Dictionnaire Cravo Albin...

lundi 6 juillet 2009

Le Stradivarius de l'assiette

En bon toqué du berimbau, je ne voulais pas rater Diario de Naná, le documentaire de Paschoal Samora consacré au voyage de Naná Vasconcelos dans le Recôncavo bahianais, diffusé l'autre soir sur France Ô. Ayant raté le début, je ne vis pas de démonstration de berimbau par un des plus grands virtuoses de l'instrument mais, plus inattendu, j'ai pu assister à la visite de Naná chez Dona Edith do Prato, une figure culte de la culture bahianaise profonde, ayant la particularité d'accompagner son chant d'une assiette frottée d'un couteau.

Longtemps Brésilien de l'extérieur, Naná Vasconcelos, le natif de Récife, confessait qu'il n'était encore jamais venu dans cette région de l'état de Bahia, réputée pour avoir su préserver sa culture et ses traditions. Ainsi, c'est dans la ville de Cachoeira et ses alentours que se pratique encore le candomblé le plus authentique et proche de ses origines africaines. Aussi ce périple de Naná avait-il les allures d'un pèlerinage auprès des mémés de la tradition, qu'elles soient mères des saints ou sambistes. Rien de tel pour se ressourcer que d'échanger avec elles, gardiennes pétillantes des racines culturelles du pays.

Alors, avant chaque visite, Naná fait son marché. Pour l'une, il achète un paon qu'elle offrira à son orixa, me semble-t-il (c'est à partir de là que je pris le doc' en cours). Pour la visite suivante, on le voit dans un bazar tester, en percussionniste, la sonorité de diverses assiettes. Et là, sans même avoir vu le générique, j'ai deviné qui serait la prochaine mémé sur sa liste : Dona Edith do Prato.

Edith Oliviera Nogueira a vécu toute sa vie à Santo Amaro da Purificação, la petite ville d'où sont originaires les Velloso. Très liée à la famille, elle fut même la nourrice de Caetano. Encore toute jeune, cette passionnée de samba, commença à frotter une assiette avec un couteau pour en reproduire à sa façon unique les rythmes, d'où son surnom de Dona Edith do Prato (Dona Edith de l'Assiette, ndla). En 1972, elle participa au plus expérimental des albums de Caetano, Araça Azul, où elle interprétait dans son style inimitable "Viola Meu Bem" . Et à cette époque, elle avait déjà une voix de vieille. (Pour information, elle joue également sur "Boas Vindas", sur l'album Circuladô de 1993).

Pour en revenir au documentaire, Naná était tout fier de lui faire cadeau de sa paire d'assiette. Elle commença donc à sortir son couteau pour gratter celles-ci. mais, c'est le cas de le dire, on ne sentait pas Madame Edith trop... dans son assiette. Elle s'arrêta assez rapidement et demanda :
"Apportez-moi donc la mienne !"
Nana de s'exclamer : "ah, bien sûr, le Stradivarius de l'assiette".
Et cette fois-ci, elle sembla retrouver tout son allant à gratter son instrument. En guise de "Stradivarius", comme l'expliquait son petit-fils, une assiette à bon marché peut très bien faire l'affaire : "O prato tem que ser o mais vagabundo e barato, de louça. Não é qualquer louça ou faca que produz o melhor som. A faca tem que ser fina e sem cabo de madeira, toda de inox".

Dona Edith nous a quitté en janvier 2009, à l'âge de 94 ans. Outre les Caetano, Maria Bethânia, ou leur mère Dona Canô (allègre centenaire), de nombreux artistes bahianais ont tenu à lui rendre hommage, comme Carlinhos Brown qui déclarait : "Com um pirex, uma colher e aquele sorriso ela fazia uma festa. Seja feliz, ela dizia, e isso é que ela nos ensinou: a ser feliz". J'invite tous les amateurs de musique brésilienne authentique et roots à écouter son unique album, enregistré alors qu'elle avait déjà 86 ans, Vozes da Purificação, idéal pour se ressourcer dans la joie. En faire une cure, c'est le traitement de fond qui garantira le plein d'allégresse. Alors qu'il est de coutume de dire qu'aujourd'hui, à Bahia, où les percussions ont conquis leurs lettres de noblesse, elles sont "passées de la cuisine au salon", avec Dona Edith cette reconnaissance s'est faite avec ses ustensiles en guise d'instruments et avec lesquels elle posait son groove de base infaillible. Voyez-ça !