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jeudi 22 mars 2012

Bienvenue sur les Afro-Sambas.fr


Chers lecteurs,

J'annonçais en début d'année un projet de "mue spectaculaire", c'était peut-être exagéré. Néanmoins, la voici. L'Elixir va fêter ses trois ans dans quelques semaines et, comme vous vous en doutez peut-être, j'y suis très attaché. C'est un espace que j'ai toujours essayé de rendre chaleureux et convivial. Mais qui reste malheureusement trop confidentiel. Aussi le temps est-il venu de lancer un nouveau site, entièrement dédié aux musiques brésiliennes.

Je suis fier de vous inviter à poursuivre cette aventure sur les Afro-Sambas.fr.

Il reste encore quelques bricoles à régler, l'apparence n'est pas définitive mais cela fait déjà quelques semaines que le site est en ligne. J'ai récupéré toutes les archives consacrées aux artistes brésiliens car je ne voulais pas repartir de zéro mais donner un nouvel élan à cette aventure.

Il fallait aussi un événement majeur pour initier le basculement vers les Afro-Sambas.fr, le voici : Jorge Ben, né le 22 mars 1942, devient aujourd'hui septuagénaire. Nous allons lui rendre un hommage étalé sur plusieurs jours. Salve Jorge !

D'ailleurs, dans les premières ébauches de ce nouveau site, j'étais très content d'avoir à mettre en bandeau d'en-tête une image de Jorge Ben face à ses musiciens, commandant leur jeu du regard. Pensez, ici-même, je n'avais jamais été fichu d'intégrer une image d'en-tête aux bonnes dimensions. Malheureusement, cette photo de Jorge Ben était trop grande et occupait la moitié de la page. J'ai donc dû me résoudre à la retirer, à contre-cœur. Sachez simplement que la figure tutélaire de Jorge Ben demeure une référence de ce projet...


L'Elixir, ce n'est pas fini mais on n'y parlera plus de musique brésilienne. Par contre, très prochainement, vous pourrez découvrir une interview de Sandra Nkaké qu'elle m'avait accordé fin novembre mais que j'avais mis de côté en attendant le lancement de son album, sorti cette semaine. Egalement, une présentation de Yargo, groupe injustement oublié, avec un vinyl rip original de leur premier album... Etc... Mais pour les musiques brésiliennes, maintenant, c'est sur Afro-Sambas.fr !!!




Qui est-ce ? La réponse : Sílvia Saint Ben Lima


Comme promis, voici la solution à cette devinette puisque personne n'a trouvé la réponse. Cette dame sur la photo, c'est Sílvia Saint Ben Lima. Autrement dit, la mère de Jorge Ben.

Ce n'est pas un hasard de poser la question cette semaine : Jorge Ben fête aujourd'hui ses 70 ans et nous allons en profiter pour lui rendre hommage pendant quelques jours. Mais ça, ce sera sur le nouveau site...


J'avais choisi de la présenter sous forme de devinette parce que sa ressemblance avec Césaria Evora m'avait frappé quand je l'ai vue pour la première fois. J'ai pu constater que je n'étais pas le seul à l'avoir remarqué...

mardi 3 janvier 2012

Jorge Ben chante "Umbabarauma" (version 2010)


2012, c'est l'année où l'on va fêter la génération brésilienne de 1942. Rendre hommage pour leurs soixante-dix ans à Ben, Gil, Caetano, Tim, Milton et Paulinho. Pour tout de suite être dans le bon tempo et commencer l'année sur les chapeaux de roue, il fallait un morceau dantesque, une bombe de groove. Et en la matière, Jorge Ben a tout ça en catalogue. Et histoire de prendre de ses nouvelles, voici une version de "Umbabarauma" enregistrée en 2010 avec Mano Brown à São Paulo, dans les magnifiques studios YB.


Faut-il encore présenter Jorge Ben ? Selon leurs goûts, les admirateurs de Jorge Ben préfèreront tel ou tel disque,  Samba Esquema Novo, en 1962, A Tábua de Esmeralda, en 1974, etc... On peut avoir un penchant pour d'autres disques qu'Àfrica Brasil mais il faut reconnaître que, de toute sa carrière, celui-ci ne sonne comme aucun autre.

Sorti en 1976, c'est le premier album où il joue de la guitare électrique, instrument qu'il adopte à partir de cette date, au détriment de sa fidèle guitare-nylon. Mais la guitare électrique ne fait pas tout et n'explique pas ce qui distingue Àfrica Brasil des autres disques de Jorge Ben. Ce n'est pas son disque qui "balance" le plus : tous ses disques "balancent". Mais c'est son disque à la fois le plus funk et le plus rock. Il a doublé la batterie, multiplié les percussions, introduit des breaks de rythmes redoutables. Il a forcé sur sa voix. Oubliée la caresse, il crie presque. Ce son brut et cette voix éraillée font d'Àfrica Brasil un disque à part dans la carrière de Jorge Ben.

Le premier morceau est déjà un hymne : "Ponta de Lança Africano (Umbabarauma)" ! Il ne faut pas en attendre considérations ésotériques ou alchimiques. Non, si hymne il y a, c'est à la gloire d'un joueur de football, l'homme-but, l'homem-gol. Umbabarauma était son nom, il était ce "fer de lance africain" et portait le n°10. Ce n'est pas la seule fois où Jorge Ben a consacré une chanson au football. Mais où "Fio Maravilha" évoquait la malice, "Umbabarauma"dégaine la grosse artillerie : tribal !

Pour être admis à travailler avec le maître, on s'est probablement bousculé au portillon ! On retrouve dans l'équipe sélectionnée pour façonner le son de cette nouvelle interprétation, des figures contemporaines majeures : Daniel Ganjaman (Instituo, Criolo...), Duani Martins et Zegon (N.A.S.A.). Mais aussi Pupilo et Gustavo da Lua (Nação Zumbi) aux percussions. Et parce que "Umbabaurama" est aussi un morceau porté par ses chœurs féminins, ils sont ici confiés aux Negresco Sisters, à savoir Céu, Anelis Assumpção et Thalma de Freitas ! Participe également à l'aventure Gabriel Ben Menezes, fils de Jorge.

Mais le personnage principal de cette nouvelle version, c'est bien entendu Mano Brown. Le leader des Racionais MC's*, groupe culte du rap brésilien, est un personnage d'une incroyable notoriété alors même qu'il a toujours fui les médias. Ce n'est rien de dire que leurs tableaux des quartiers périphériques de São Paulo lui ont garanti une street cred' à vie !

Qu'attendre d'une nouvelle version de "Umbabarauma" ? Pas grand-chose. Le morceau est déjà un classique et ce n'est pas aujourd'hui que Jorge Ben pourra en donner une meilleure interprétation. D'ailleurs, Daniel Ganjaman est des plus lucides à ce sujet : on ne pourra jamais faire mieux mais, pour lui, c'est déjà un peu entrer dans la légende que de participer à ce projet. Et, ma foi, ça tient plutôt bien la route.

Evidemment, un tel projet n'avait pu voir le jour qu'une année de Coupe du Monde. Ce serait gâcher le plaisir que d'en donner le sponsor, je vous le laisse deviner... Restons-en là, c'était sympa de voir Jorge Ben interpréter un de ses morceaux cultes avec fraîcheur et sentir l'admiration dans les yeux de ses jeunes partenaires !


Pour ceux qui en deviendraient mordus, il existe un making-of du morceau en trois parties...
1/3
2/3
3/3
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* Sur leur album Sobrevivendo no Inferno, en 1997, ils avaient repris "Jorge da Capadócia"

dimanche 20 novembre 2011

Le "Zumbi" de Jorge Ben pour le Dia da Consciência Negra


Au Brésil, le 20 novembre est le Jour de la Conscience Noire. Un jour dans l'année pour réfléchir à la place qu'occupent les Noirs dans la société brésilienne. Le moment d'évoquer les inégalités, les discriminations, les préjugés. Et parce que le constat ne se suffit pas, il faut aussi chercher la reconnaissance et organiser la résistance. Cette date a justement été choisie pour son caractère symbolique. C'est celle de la mort de Zumbi.


Zumbi dos Palmares est un des plus grands personnages de l'histoire du Brésil. Si Zumbi est né libre, en 1655, dans un quilombo, un de ces villages de Marrons ayant fui l'esclavage, il fut capturé enfant par des soldats portugais qui le confièrent au Père Antonio Melo, lequel se chargea de son éducation. Mais, à quinze ans, Zumbi s'évada pour rejoindre le quilombo. Il en devint son chef de guerre et, pendant près de vingt ans, résista vaillamment à l'armée portugaise et ses mercenaires. Le quilombo de Palmares, situé dans l'état d'Alagoas (mais qui à l'époque dépendait du Pernambouc) est un symbole de résistance et Zumbi un héros au courage légendaire. Il fut tué et décapité par les troupes portugaises le 20 novembre 1695.

Depuis les années soixante, cette date a été choisie pour rappeler combien il restait encore du chemin à parcourir pour améliorer la situation des populations noires au Brésil. A deux semaines de fêter ce qui, au Brésil, pourrait être un synonyme de ce Jour de la Conscience Noire, la journée du samba, le 4 décembre, voici un morceau tout à fait de circonstance : "Zumbi", interprété par son auteur, Jorge Ben !

Un titre extrait de son album A Tábua de Esmeralda, en 1974. Cette version a été enregistrée en 1977 pour l'émission Fantástico de TV Globo. Des images d'archives, ce qui compense leur mauvaise qualité...

samedi 23 avril 2011

La Saint-Georges et l'Ange Charles : le duo Jorge Ben-Carlinhos Brown


Le 23 avril est le jour de la Saint-Georges. On devrait plutôt écrire que le 23 avril est le jour dédié à Jorge Ben car c'est bien lui qui semble le plus attaché à son prénom, sans conteste. De ce prénom, il s'est fait un blason et de la date un code ésotérique. Le 23 avril est donc sur l'Elixir le jour où, chaque année, nous rendrons hommage à ce grand maître. Car Jorge Ben est probablement le plus fédérateur des musiciens brésiliens, ses chansons sont reprises absolument par tous, tous genres compris : rock, MPB, rap, reggae, funk...Il suffirait pour le démontrer de choisir quelques reprises mais cela nous priverait de ses versions originales qui cassent la baraque. Alors, cette année, nous avons choisi un compromis : une reprise d'un titre de Jorge Ben mais où celui-ci est également invité.

Un hommage où Georges s'appellerait... Charles ! On devinera bien sûr qu'il s'agit du morceau "Charles Anjo 45".

Il est repris ici par Carlinhos Brown et ses musiciens pour un duo avec Jorge Ben. Encore pour une banale histoire de prénom, on ne s'étonnera pas que, dans tout le répertoire de Jorge Ben, Carlinhos Brown ait choisi "Charles Anjo 45" plutôt qu'une autre chanson. Car le Charles ici, outre celui de la chanson, c'est Carlinhos. Cette version de "Charles Anjo 45" figure sur l'album Músicas Para Tocar Em Elevador, sorti en 1997 et dont la pochette est proprement hideuse, comme vous pouvez le constater. Il s'agit d'un tribute à Jorge Ben (Jor) où des groupes et artistes lui rendent hommage en reprenant un de ses titres interprétés en duo avec lui. On retrouve ainsi, outre Brown, Os Paralamas do Suceso, Fernanda Abreu, Skank, Cidade Negra ou Funk'n Lata, le groupe d'Ivo Meirelles, Ivo Meirelles celui qui physiquement pourrait passer pour un fils naturel du Ben. L'album est assez inégal, voire même franchement moyen sur pas mal de contributions, ce qui est aussi représentatif d'une partie non négligeable de la musique brésilienne, avouons-le. Mais le morceau choisi aujourd'hui sort largement du lot.

Tenir un blog, c'est entrer en quelque sorte dans un cercle vertueux. On le commence pour partager, transmettre ce que l'on croit savoir et on se retrouve à apprendre beaucoup de choses en se documentant sur les sujets que l'on entend traiter. Ainsi, j'ai longtemps cru que le Charles de la chanson était un de ces bandits vaillants des favelas aux préoccupations sociales, ce "Robin Hood dos morros", avant de découvrir qu'il désignait un guerrillero combattant la dictature militaire, Avelino Capitani, surnommé "Ange" parce qu'il était blond et "45" parce que, ma foi, il était armé d'un tel calibre. Mais de ce morceau et de ses sources d'inspiration, nous reparlerons dans un futur proche (ou plus lointain), d'autres reprises à l'appui, aujourd'hui nous souhaitions simplement rendre un hommage à Jorge Ben en vous offrant comme cadeau pascal cette version d'un de ses titres légendaires, "Charles Anjo 45". Légendaire car on se souvient de la version qu'en donnait Jorge Ben en 1969, accompagné du Trio Mocotó.


Carlinhos Brown a été adoubé par Jorge Ben. Celui-ci disait de lui : "je suis très lié à Carlinhos Brown, je l'adore. Aux débuts de Timbalada, j'étais un de ceux qui jouais dans leurs fêtes. Depuis, de ci de là, on se retrouve sur diverses manifestations. C'est un grand artiste". Tant mieux car si Jorge Ben vient y prêter sa voix, la version présentée aujourd'hui est clairement une adaptation typiquement "brownienne". C'est le groupe de Carlinhos Brown qui joue et on sent bien cet accent funk mis sur la rythmique avec basse et batterie balancées d'entrée. Quelques sirènes en intro, Brown qui commence par faire la cuica vocale pour ouvrir la voie au maître. Enregistré en 1997, le morceau est contemporain du premier album de Carlinhos Brown, Alfagamabetizado, tout en étant délesté des boursouflures "world" de ces débuts.

Jorge Ben & Carlinhos Brown, "Charles Anjo 45", Musica Para Tocar em Elevador (1997) 320 kbps


Pour rappel, l'an dernier nous avions rendu hommage à Jorge Ben en ce 23 avril en présentant des morceaux de son répertoire dédiés à la figure de Jorge : "Jorge de Cappadocia", "Jorge Well", "Domingo 23" et "A Historia de Jorge"...

vendredi 2 juillet 2010

Clube do Balanço et un documentaire sur le samba-rock

Puisque nous venons d'évoquer assez longuement le samba-rock à propos du premier album de Seu Jorge, voici une petite leçon d'histoire avec ce court documentaire en deux parties.


J'évoquais dans ce papier l'importance du label Regata, créé par Bernardo Vilenha, pour relancer la vague du samba-rock au début des années 2000. Faisant œuvre pédagogique, Regata produisit ce film pour évoquer un style musical apparu dans les années soixante et oublié par la suite. En même temps, le documentaire nous invite à suivre l'enregistrement de l'album de Clube do Balanço, Swing & Samba-Rock.

Le Clube do Balanço était, au sein de l'écurie Regata, le plus strictement attaché à l'héritage du samba-rock, le plus fidèle dans son exécution. Marco Mattoli, un grand fan de Jorge Ben, s'y est dédié de tout son cœur, comme à une véritable profession de foi : "je ne suis pas xénophobe, au contraire, mais depuis que j'ai découvert cette brasilianidade, je ne veux plus rien savoir d'autre. Le point clé est de faire un son pop qui ait une racine brésilienne, et non le contraire, comme cela se produit généralement (...). Le samba-rock, lui, est une pure expression de l'individualité culturelle brésilienne" ("Marco Mattoli e sua saga rumo ao suingue").

Mattoli a donc rassemblé une bonne bande de musiciens et, ensemble, ils ont commencé à jouer dans les bals populaires de la périphérie de São Paulo. La vraie leçon du funk en quelque sorte : aller mouiller le maillot et payer de sa personne pour ambiancer les foules ! Le Clube est même devenu une sorte d'association où tous les acteurs historiques du mouvement ont pris leur carte et en sont devenus socios !

Et là, attention, ce sont ces mêmes acteurs du samba-rock que nous retrouvons dans ce petit documentaire. Un véritable casting de rêve. Pour les vétérans : Marku Ribas, Bebeto, Erasmo Carlos, Luis Vagner "Guitareiro", Hélio Matheus... Pour la nouvelle génération : Marco Mattoli bien sûr, fondateur du Clube do Balanço, Paula Lima, Wilson Simoninha, Max de Castro, Seu Jorge et Ivo Meirelles. Ce dernier se retrouve même au téléphone avec Domingas, la femme et muse de Jorge Ben...

Et, hormis Domingas, vous retrouvez tout ce beau monde sur Swing & Samba-Rock, le premier album du Clube do Balanço. Et là, on dit merci qui ? Merci Bernardo Vilenha, bien sûr ! Ne soupçonnons pas Mattoli d'aller fayoter quand il dit : "ce sera difficile de pouvoir reproduire avec un autre label ce que nous avons réussi à faire sur ce disque. Il n'y a pas grand monde qui aurait le courage de donner l'argent et la liberté que nous avons eu pour enregistrer cet album, car il fallait être audacieux pour aller sortir de l'oubli tous ces artistes que nous avons invités, parce qu'ils ne sont pas commerciaux. Regata redonne de la dignité à la MPB et honore son rôle qui consiste à valoriser l'artiste noir".


Quant à ce premier album, je peux vous garantir que dans une fête, quand vous balancez "Zamba Ben" featuring Marku Ribas et Paula Lima, ou "Segura a Nega" featuring Seu Jorge et Ivo Meirelles, les gens dansent et en redemandent !!! N'est-ce pas le meilleur compliment que l'on puisse faire au Clube do Balanço ?

Pour revenir au documentaire, même si le grain de l'image est pourri, il est idéal pour découvrir ce style relégué à la périphérie parce qu'il n'était que la musique des Noirs brésiliens. Lesquels inventèrent les bailes samba-rock parce que c'était moins cher de passer un disque sur la platine que de se payer un groupe pour animer la fête.

Très instructif, le film insiste également sur l'importance de la danse. On y apprend même que le "Check Machine" de Paul McCartney se danse comme du samba-rock. Au Brésil, du moins...

Et, à propos, c'est quoi la différence entre suingue et samba-rock ? Rio et São Paulo, tout simplement. On dit suingue à Rio et samba-rock à São Paulo !

Première Partie :


Deuxième Partie :


Le mot de la fin revient à Seu Jorge : "le truc, c'est d'éteindre la télévision et d'aller mettre un bon vinyl !"


Une bonne présentation du genre (mais en portugais) sur Clique Music

jeudi 1 juillet 2010

L'Instinct du Samba : Samba Esporte Fino de Seu Jorge (Les 10 du Millénaire 3/10)

"O samba está na cabeça,
E na palma da mão e na sola do pé"
(Seu Jorge, "O Samba Taí")

Il aura suffi de quelques secondes à Seu Jorge pour qu'il s'impose à moi comme une découverte majeure de la musique brésilienne de ce début de millénaire. Dès que l'on entend sa voix, l'affaire est le sac : coup de cœur instantané et grosse claque.


Je dis que quelques secondes suffirent, car c'est en effet par cette seule portion congrue que j'ai découvert ce type : en écoutant en boucle les extraits de trente secondes qui étaient proposés sur le site Clique Music pour accompagner la critique de son premier album, Samba Esporte Fino. Les frais de port étant alors prohibitifs, je dus attendre la venue en France de mes amis Juremir et Claudia pour qu'ils veuillent bien me ramener le CD, celui-là et quelques autres.

Quelques secondes pour découvrir une voix fantastique, profonde et sensuelle. Une voix écorchée juste ce qu'il faut pour en faire le véhicule du samba le plus authentique. Et un flow hallucinant qui se promène sur le rythme, nonchalant ou précipité, pour allumer la flamme du funk.


Mais qu'il pulse funk ou balance reggae, Seu Jorge est samba. Ce premier album porte un titre qui sonne comme un manifeste : Samba Esporte Fino. Un manifeste qui louerait la finesse du samba, son élégance altière et populaire. Où Seu Jorge se place clairement sous l'influence tutélaire de Jorge Ben par cette allusion au titre du premier album de son aîné, l'autre Jorge, LE Jorge de la musique brésilienne : Samba Eschema Novo. Et comme Jorge Ben en son temps, il s'agit pour Seu Jorge de proposer un nouveau schéma de samba. Le maître a d'ailleurs adoubé son jeune disciple en lui offrant pour cet album, privilège rare, un morceau inédit, "Em Nagoya eu vi Eriko".


"J'avais besoin de prendre une initiative au nom du samba, expliquait alors Seu Jorge. Je dois beaucoup au samba, et pas seulement musicalement, mais aussi comme personne. C'est en faisant la connaissance d'artistes comme Jovelina Pérola Negra, Bezerra da Silva et João Nogueira, que j'ai appris à me comporter. Dès lors, j'avais en tête que mon travail devrait incarner l'évolution du samba, pour montrer jusqu'où le rythme peut nous conduire". Les propos de Seu Jorge étaient appuyés par la critique de Marco Antonio Barbosa pour Clique Music : "de fait, Samba Esporte Fino est un véritable voyage qui ouvre de nouveaux chemins au (bon) batuque. Métissé avec le funk, le sacundin de Jorge Ben, le reggae et le plus pur et enraciné fundo de quintal, le son de Seu Jorge est également un véritable portrait chanté de la musicalité carioca".

Seu Jorge est profondément carioca. D'ailleurs, avant de se lancer en solo, la musique du groupe dont il faisait partie, Farofa Carioca, était décrite par la presse comme étant la nouvelle MPC (Musica Popular Carioca), au même titre que celle de Pedro Luis E A Parede. Une étiquette qui, précisons-le, a toujours été rejetée par Seu Jorge lui-même ("nous n'avons jamais eu de bannière, de manifeste ou de quoi que ce soit dans le genre"). Seu Jorge préfère, pour rire, définir sa musique comme de la MBP (Mistura Brasileira e Popular) !

La révélation vint pourtant d'ailleurs. De Récife, Pernambouc. Comme pour tant d'autres musiciens de sa génération, ce fut en découvrant Chico Science & Nação Zumbi qu'une vocation allait naître. "Ce qui m'a donné le déclic, c'est Chico Science. Quand je l'ai vu sur scène, avec cette mixture de régionalisme nordestin et de modernité pop, j'ai commencé à imaginer une manière de faire la même chose avec les références que j'avais ici, à Rio". Il reprend donc à son compte la devise de Chico Science : "moderniser le passé est une évolution musicale" et plonge dans les racines samba de sa ville. Car qu'il pulse funk ou balance reggae, Seu Jorge est samba. L’instinct du samba. Son esprit. En témoigne les scènes du film de Mika Kaurismäki, Moro No Brasil. On l'y découvre, jeune homme respectueux, allant se faire tailler une chemise sur mesure par le légendaire sambiste et, comme son nom l'indique, tailleur : Walter Alfaiate. Une belle chemise bleue qu'il portera sur scène, un peu plus tard dans le film, quand il interprète "Cirandar", que nous évoquions précédemment à propos de l'autre version qu'il propose de ce titre de Martinho da Vila sur son nouvel album, accompagné du groupe de circonstance, Almaz.


Dans Moro no Brasil, on le voit également enregistrer un des titres forts de son premier album, "Pequinês e Pitbull", samba dans le style de Zeca Pagodinho, où même si l'élan y est plutôt festif, son chant reste vibrant d'émotion...


Car on sait bien que contrairement aux idées reçues, le samba n'est pas là que les jours de fête. Il accompagne la vie de tous les jours, dans les moments de joie mais aussi de peine où, comme un baume, il agit pour adoucir les bleus à l'âme. D'où le besoin, pour pleinement l'incarner, d'avoir un certain vécu. Même s'il est à peine trentenaire quand il enregistre son premier album, Jorge Mário da Silva, dit Seu Jorge ("Monsieur Jorge", ndla), le vécu, il l'a. Car certaines de ses années ont probablement compté double, ou triple. En effet, pendant sept ans, il vécut dans la rue. Il a souvent raconté son histoire. "C'était traumatisant, bien sûr. Mon organisme en garde encore des séquelles". La rue, après la mort de son grand frère, ce grand frère qui prenait soin de lui, et la vente de leur maison par sa mère, alors qu'il n'est âgé que d'une dizaine d'années et que plus rien ne faisait alors sens pour lui.

Quelle part accorder à la biographie d'un artiste pour appréhender son travail ? Dans quelle mesure cette expérience de la rue a-t-elle influencé les talents d'interprète de Seu Jorge ? Sa formidable capacité à incarner ce qu'il chante ? Il pourrait chanter les Pages Jaunes, que c'en serait déjà poignant ou, à l'inverse, entraînant. Je n'exagère pas en disant qu'il suffit de quelques secondes pour être captivé par sa voix. Si "Carolina" qui ouvre le disque témoigne de son agilité virtuose à chevaucher le rythme, dans la veine écorchée du samba, c'est "O Samba Taí" qui sort du lot. Ce titre dont j'écoutais en boucle les quelques trente secondes mises en ligne, quelques instants d'où jaillissait une émotion universelle. Le producteur Mario Caldato Jr. ne s'y était d'ailleurs pas trompé quand le Jorge lui fit écouter sa démo, à l'époque où il mixait A Invasão do Sagaz Homem-Fumaça, un album de Planet Hemp. Seu Jorge le racontait en imitant l'accent "portunglês" de Caldato : " 'Negão, O Samba Taí, c'est LA musique, ça va rendre dingue tout le monde. Fais attention, ne laisse pas cette musique s'échapper' ".

Seu Jorge, "O Samba Taí", Samba Esporte Fino (2001)


Et Seu Jorge n'a rien laissé s'échapper. Ne se refusant aucun style, Seu Jorge s'est donc approprié tout ce qui lui plaisait. Après avoir quitté Farofa Carioca, il s'adonna au rap-fusion de Planet Hemp, vantant les plaisirs prohibés de la maconha avec son "collègue" Marcelo D2. Plus tard, son rôle de Pelé dos Santos, marin en bonnet rouge, dans The Life Aquatic, le film de Wes Anderson, lui offrit l'occasion d'interpréter quelques chansons de David Bowie. Ce dernier, qui refusait habituellement le droit d'utiliser ses chansons, fut conquis en découvrant ces versions guitare et voix interprétées par Seu Jorge ("Had Seu Jorge not recorded my songs acoustically in Portuguese I would never have heard this new level of beauty which he has imbued them with"). A signaler que, dans la foulée du film, Seu Jorge a enregistré un album entier dédié au répertoire de Bowie, The Life Aquatic Studio Sessions, album que je vous recommande chaleureusement.

Sur Samba Esporte Fino, si le cœur est samba, il bat parfois à la cadence du funk, comme sur ce titre "Mangueira", hommage à la plus célèbre Ecole de Samba carioca, où il balance en intro son truc d'ambianceur terrible : "E isso ai ! E a hora do funk, rapaziada !", allez, c'est l'heure du funk, les gars !!! Certes, la vénérable institution ne se l'appropriera pas pour son enredo carnavalesque. On se souvient Ivo Meirelles, alors qu'il dirigeait la bateria de la Mangueira et rêvait d'y insuffler un élan funk, dut quitter le navire pour divergence de vue artistique. C'est alors qu'il fonda Funk 'n' Lata mais trêve d'apartés, de ce groupe nous parlerons peut-être une autre fois...

Malgré la diversité de styles et d'expériences présents ici, malgré son ancrage fondateur dans le samba, quand sort Samba Esporte Fino, Seu Jorge est avant tout considéré comme le plus bel ambassadeur de la nouvelle vague du suingue-samba rock. S'il est celui qui a connu la plus grande réussite, il n'était pas le seul alors à se plonger dans ce revival du balanço, ou samba-rock. Ce premier album est d'ailleurs sorti sur Regata, une petite maison de disques qui avait gagné le surnom de Casa do Balanço. Ce label indépendant avait été fondé par Bernardo Vilenha, acteur de longue date de la scène musicale brésilienne, compositeur, producteur, voire même poète. Bernardo Vilenha est un passionné et il voulait donner les moyens à ses artistes d'enregistrer leurs albums dans les meilleures conditions. Il s'amusait alors à dire que Regata était la "casa oficial da black music brasileira" : "Ah, cette maison aurait besoin d'être beaucoup plus grande pour pouvoir abriter tous ceux qui le méritent".

Seu Jorge lui-même raconte avoir eu du mal à convaincre d'autres labels de le signer. Comme il envisageait de demander à Caldato de le produire, certains lui rétorquaient tout simplement que celui-ci était trop cher. C'est Paula Lima, l'ex-chanteuse du groupe Funk Como Le Gusta, qui lui suggéra de se tourner vers Vilenha. Elle-même enregistra pour Regata son premier album... Et j'ai comme dans l'idée que l'on risque d'en reparler bientôt ici-même... C'était en tout cas un sacré bon conseil que donna la Diva Paulista à Seu Jorge.

"J'ai expliqué à Bernardo quel était mon idée pour ce disque et je pensais qu'il allait faire marche arrière. Pas du tout, il a banqué et m'a envoyé à Los Angeles pour travailler avec Caldato. Bernardo est total sangue-bom, le type se bat pour la musique honnête, pour le son noir qui n'est encore qu'à la périphérie".

Bernardo Vilhena s'était effectivement fixé un but : "j'aime dire que nous ne voyons pas Regata comme un travail mais comme une mission". A man on a mission qui a frappé très fort en 2001. S'il a commencé par sortir le groupe Classe, il a enchaîné avec les albums de Paula Lima, Clube do Balanço, Seu Jorge, Banda Black Rio, Gerson "King'" Combo, ou Ivo Meirelles. Et chacun de ces albums était au moins bon, sinon carrément terrible. De plus, nombre de ces artistes se sont mutuellement invités à participer à leurs albums respectifs, renforçant le sentiment qu'une famille musicale se créait.

La ligne éditoriale de Regata est nette, comme l'expliquait Vilhena à Marco Antonio Barbosa, pour son article "Regata, a casa do balanço" : "nous travaillons sur un segment bien défini qui est celui de la musique noire produite au Brésil. Et à l'intérieur de ce segment, nous souhaitons nous développer au maximum."

Il était fier des artistes qu'il avait signé, que ce soit les vétérans ou la nouvelle génération : "ce sont des artistes cultes et courageux. Principalement parce qu'ils ne restent pas superficiels. Ils n'ont pas peur d'aller gratter, râcler le fond de la marmite, de faire des recherches, de récupérer des valeurs et des sons qui n'étaient pas jugés porteurs par le marché". En effet, les musiques noires brésiliennes ont longtemps souffert d'ostracisme et se voyaient reléguées, comme le disait Seu Jorge, à la "périphérie". C'est ainsi que le samba-rock, le balanço, le suingue étaient tombés dans l'oubli, alors qu'ils étaient toujours joués dans les fêtes et bals des quartiers populaires, à São Paulo ou Rio. Et malgré ce revival du début des années 2000, comme le dit Seu Jorge, "le samba-rock n'est pas à la mode. Tous ceux qui font ce son aujourd'hui sont authentiques. Le problème est que le Brésil a oublié le samba-rock (...) Ils peuvent tenter de pasteuriser ce rythme, l'exploiter commercialement, ce qui est dans leur logique, c'est ce qui est arrivé avec le forro : le style a des hauts et des bas, mais la racine reste toujours vive".

Bernardo Vilenha regrettait d'autant plus cet état de fait qu'il sentait bien le potentiel de ce samba-rock qui est, disait-il, "une invention brésilienne légitime. Le peuple adore mais les médias et l'industrie du disque le négligent. Alors que les gringos qui le découvrent en deviennent raides dingues et s'approprient directement sa sonorité. S'il existait un système décent de diffusion, le samba-rock pourrait être la grande explosion de la musique brésilienne dans le monde entier".

Sur Samba Esporte Fino, c'est "Carolina" qui ouvre l'album sur son versant samba-rock et c'est une sacrée illustration du potentiel contagieux de cette musique. (C'est d'ailleurs sous le titre Carolina qu'est sorti l'album en Europe, distribué par Mr. Bongo.)


A l'époque où est sorti Samba Esporte Fino, en 2001, tout s'est soudainement accéléré pour Seu Jorge. Il était sur scène interprétant Folias Guanabaras, une comédie musicale où il avait la grande Elza Soares pour partenaire, et se faisait connaître au cinéma avec le rôle marquant de Mané Galinha dans La Cité de Dieu. Sa carrière musicale était lancée fort brillamment et dépassait largement le cadre du revival samba-rock. On pourrait parler de son charisme et de sa belle gueule mais, ici, nous insisterons simplement sur le fait que Seu Jorge est un interprète exceptionnel. Exceptionnel pour sa capacité à s'approprier tout ce qu'il chante. Ici, il brasse samba de raiz, partido alto, balanço black, batuque carioquissimo, funk etc... Mais ce qui lui donne sa ligne directrice, bien sûr, c'est qu'il œuvre à l'évolution du samba. Samba qui est, comme il le chante, "dans la tête et la paume de la main et la plante des pieds", et aussi toujours à fleur de peau...


"Voz da rua ganha espaço no samba de Seu Jorge" : un article (en portugais) de Silvia Vivona où Seu Jorge, dans un entretien datant de la sortie de Samba Esporte Fino, évoque ses débuts artistiques et sa vie pendant les années où il était à la rue.

mercredi 30 juin 2010

Jorge Ben et Caetano Veloso, un duo en blanc pour chanter "Ive Brussel"

Petite séquence rétro... En 1980, Jorge Ben invite Caetano Veloso à interpréter "Ive Brussel" lors d'une émission de télé. Normal, puisque Caetano l'avait déjà enregistré sur disque avec lui. A vrai dire, Jorge Ben voyait même plus grand pour ce titre. "Quand j’ai écrit "Ive Brussel", pour l'album Salve Simpatia, j’ai voulu réunir Caetano, Tim Maia et Roberto Carlos. Ça n’a pas été possible". Bon, juste Caetano, c'est déjà pas mal.

Même si c'est loin d'être mon morceau de Jorge Ben préféré, la vidéo est amusante. Rien que de voir nos deux compères donner leur sérénade aux jeunes femmes du public devrait vous mettre de bonne humeur. Tiens, c'est marrant, Jorge Ben semble beaucoup plus à l'aise et naturel dans ce rôle que Caetano !

En tout cas, c'est l'été, et tout le monde s'habille en blanc, non ?

vendredi 23 avril 2010

Le 23, Jour de Jorge

Le 23 avril, on fête Saint-Georges. Ce jour est celui de Jorge, Jorge Ben. Bien sûr. Lui, plutôt que n'importe quel autre. Il faut dire que l'ami a beaucoup œuvré à son appropriation, certes, mais aussi à la célébration de ce glorieux prénom, ainsi qu'à celle de quelques uns de ces plus illustres représentants de l'Histoire. Ce que nous allons voir en évoquant quelques chansons dédiés aux "Jorges" de son répertoire.

D'ailleurs, regardez ci-contre, il va jusqu'à porter l'image du Saint terrassant le dragon sur son t-shirt !

Et puis, c'est grâce à lui que j'ai su que Saint-Georges était originaire de Cappadoce. J'ai depuis toujours été fasciné par sa chanson "Jorge de Capadócia" (que j'ai d'abord découvert dans la reprise qu'en faisait Caetano Veloso sur Qualquer Coisa) sans même faire le rapprochement avec Saint-Georges. Il y avait là toute la dimension mystico-ésotérico-historique de son univers, univers où même les footballeurs deviennent des personnages de légende.

Sans comprendre, à l'époque, toutes les nuances des paroles, j'étais projeté dans une sorte de péplum épique, au cœur d'un désert tout en rudesse. C'est parfois de cette incapacité féconde à comprendre le sens de certains mots, conséquence de lacunes linguistiques, que va surgir cette mise en branle de notre imagination, laquelle nous projette dans une rêverie qui possède parfois la netteté de certains rêves. Ainsi nous entendrons dans la musique des mots une image d'une poésie sublime qui risque, malheureusement, d'être un contresens total par rapport à ce qu'avait voulu exprimé leur auteur. Et, quelques années plus tard, peut-être, aurons-nous la déception, en feuilletant un dictionnaire ou en discutant avec des amis brésiliens, de constater que le sens original était beaucoup plus terre à terre. Là où, de ces quelques mots inconnus, avait surgi un horizon fantastique ne subsiste plus que la banalité...

De banalité, il n'en est pas question avec ce "Jorge de Capadócia". J'avais bien compris le sens des paroles mais j'avais néanmoins raté l'évidence, ce Georges de Cappadoce est bel et bien celui qui sera sanctifié et aura vaincu le dragon.

Mais, avant d'aller plus loin, parenthèse : un petit rappel de la légende de Saint-Georges...
"Né à Lydda, en Cappadoce, de parents chrétiens, Georges, officier dans l'armée romaine, traverse un jour une ville terrorisée par un redoutable dragon qui dévore tous les animaux de la contrée et exige des habitants un tribut quotidien de deux jeunes gens tirés au sort. Georges arrive le jour où le sort tombe sur la fille du roi, au moment où celle-ci va être victime du monstre. Georges engage avec le dragon un combat acharné ; avec l'aide du Christ, il finit par triompher. la princesse est délivrée et, selon certaines versions, dont celle de la Légende dorée, le dragon, seulement blessé, lui reste désormais attaché comme un chien fidèle" ("bio" succinte que l'on retrouve copié-collé à tour de bras sur la toile et dont j'ignore l'origine exacte).

A travers le triomphe de Georges sur le dragon, il faut voir la victoire de la Foi sur le Mal, c'est ainsi qu'a été couramment interprété le mythe.

Maintenant, le texte de Jorge Ben. Celui-ci a pour narrateur un soldat appartenant à la même compagnie que ce Georges de Cappadoce. Comme protégé par l'aura de celui-ci, il se sent invincible : ses ennemis ont beau avoir des pieds, ils ne pourront le rattraper, ils ont beau avoir des mains, ils ne pourront l'atteindre, ont beau avoir des yeux, ils ne pourront le voir. Même en rêve ne pourront lui faire le moindre mal. Maintenant qui est Ogam ? C'est là la parcelle de mystère qui demeure...

Jorge Ben, "Jorge de Capadócia", Solta O Pavão (1975)






"Jorge sentou praça na cavalaria
E eu estou feliz porque eu também sou da sua companhia
Eu estou vestido com as roupas e as armas de Jorge
Para que meus inimigos tenham pés, não me alcancem
Para que meus inimigos tenham mãos, não me peguem, não me toquem
Para que meus inimigos tenham olhos e não me vejam
E nem mesmo um pensamento eles possam ter para me fazerem mal
Armas de fogo, meu corpo não alcançará
Facas, lanças se quebrem, sem o meu corpo tocar
Cordas, correntes se arrebentem, sem o meu corpo amarrar
Pois eu estou vestido com as roupas e as armas de Jorge
Jorge é de Capadócia, viva Jorge!
Jorge é de Capadócia, salve Jorge!
Perseverança, ganhou do sórdido fingimento
E disso tudo nasceu o amor
Perseverança, ganhou do sórdido fingimento
E disso tudo nasceu o amor
Ogam toca pra Ogum
Ogam toca pra Ogum
Ogam, Ogam toca pra Ogum
Jorge é da Capadócia
Jorge é da Capadócia
Jorge é da Capadócia
Jorge é da Capadócia
Ogam toca pra Ogum
Ogam toca pra Ogum
Jorge sentou praça na cavalaria
E eu estou feliz porque eu também sou da sua companhia
Ogam toca pra Ogum
Ogam toca pra Ogum
Jorge da Capadócia
"

Ce premier exemple mis de côté, rien qu'en se référant aux chansons dédiés aux "Jorges", on pourrait retracer à travers l'œuvre de Jorge Ben sa propre maturation d'artiste. Ou, au moins, son évolution de parolier car, musicalement, sa mixture était, dès ses débuts, une pure barre de dynamite. Ainsi sur ce fantastique album de 1965, Big Ben, le morceau "Jorge Well" semble une évidente allusion à George Orwell. Pourtant, rien dans les paroles ne semblent évoquer les thèmes développés dans ses ouvrages par l'auteur de 1984. On se contente ici du minimum syndical. Pas loin du niveau zéro, il faut bien le reconnaître. L'alibi de l'anglais aura bon dos pour ce "Come and dance with me / I dance very well / Because I am Jorge Well".

Jorge Ben, "Jorge Well", Big Ben (1965)






"Mama
Mama
Mama
Take it easy, girl
I am here
Take it easy, girl
I am Jorge Well
Come on, my baby
Take it easy, my girl
Just you wait for me
I am here
Please, it's me
Come and dance bossa nova
Come and dance with me
I dance very well
Because I am Jorge Well
Ask it, my mama
Ask it, my mama
Take it easy, girl
I am here
Take it easy, girl
I am Jorge Well
"

Nous pénétrons par contre au cœur de notre sujet avec "Domingo 23", extrait de l'album Ben, en 1972. Ici, il est bel et bien question de Saint-Georges. C'est un morceau de 23 Avril, jour de la Saint-Georges. On commence dès lors à réaliser que rarement un artiste aura autant fait corps et matière avec son prénom que Jorge Ben. Y compris en faisant du 23 son chiffre fétiche. Le texte en lui-même ne révèle rien de particulier, il revient simplement sur les attributs de Saint-Georges, façon image d'Epinal. Le 23, "É dia de Jorge" et c'est déjà pas mal...

Jorge Ben, "Domingo 23", Ben (1972)






"É dia de Jorge
É dia dele passear
Dele passear
No seu cavalo branco
Pelo mundo prá ver
Como é que tá
De armadura e capa
Espada forjada em ouro
Gesto nobre
Olhar sereno
De cavaleiro, guerreiro justiceiro
Imbatível ao extremo
Assim é Jorge
E salve Jorge viva viva viva Jorge
Pois com sua sabedoria e coragem
Mostrou que com uma rosa
E o cantar de um passarinho
Nunca nesse mundo se está sozinho
E salve Jorge
E salve Jorge
Domingo 23
É dia de Jorge
É dia dele passear
No seu cavalo branco
Pelo mundo prá ver
Como é que tá
De armadura e capa
Espada forjada em ouro
Gesto nobre
Olhar sereno
De cavaleiro, guerreiro justiceiro
Assim é Jorge
E salve Jorge viva viva viva Jorge
Pois com sua sabedoria e coragem
Mostrou que com uma rosa
E o cantar de um passarinho
Nunca nesse mundo se está sozinho
"

Avec le titre suivant, on passe carrément dans une autre dimension. L'album lui-même est une pièce particulière de l'œuvre de Jorge Ben : Africa Brasil . Une pure bombe. Un album qui mérite de figurer dans n'importe quel Top 100 des musiques du Vingtième Siècle, tous styles confondus. Entre les deux termes du titre, visant à établir une évidente connection entre l'Afrique et le Brésil, il manque juste celui qui fait leur conjonction : Funk. Cet album est unique dans sa tension, sa force brute, sa synthèse de samba et de funk, comme le titre qui suit en témoigne. Jamais Jorge Ben n'aura chanté aussi rauque qu'ici, quand il crie "Voa, Jorge, Jorge voa". Et ce break de percus sur la fin !

Quant au texte lui-même, il est emblématique de l'évolution de Jorge Ben. Tout en restant fondamentalement populaire, il va glisser vers une complexité qui prend la forme d'un réalisme fantastique. Références ésotériques et mythologiques fournissent les thèmes développés par Jorge Ben. Mais, même du quotidien, comme sur "A Historia de Jorge", le titre proposé ci-dessous, peut surgir une magie qui, pourtant, semble naturelle et ordinaire. Celle-ci ne sera pas sans rappeler, à sa façon, le Mr. Vertigo de Paul Auster.

C'est l'histoire d'un gamin qui a un copain, Jorge, qui sait voler. Bien sûr, quand il raconte ça, personne ne le croit. Jusqu'à ce que son pote Jorge accepte de faire un vol qui laisse tout le monde complètement espanté. Et celui qui ne vole pas crie à son ami "Vole Jorge mon ami, vole". Pas de jalousie, de l'émerveillement. Devrait-on comprendre par là que l'homme a besoin de mythes, qu'il s'agisse de saint, d'ange, de musicien voire de footballeur... Que le public a besoin de Jorge pour rêver ?

Jorge Ben, "A Historia de Jorge", Africa Brasil (1976)






"Ei, xará!
Ei, xará!
Ei, xará!
Olha, essa é a história de um menino
Que tinha um amigo que voava
E Jorge se chamava
Ninguém acreditava no menino não voava
Quando ele dizia que tinha um amigo
que falava, brincava e até voava
Todo mundo dele caçoava
Um dia Jorge soube de tudo
E voou para toda gente ver
O espanto foi geral
E o menino que não voava feliz da vida gritava:
Voa, Jorge!
Voa, Jorge!
Voa, Jorge, voa
Voa, Jorge, Jorge voa
Voa bem alto, Jorge
E traz uma estrela pra mim
Jorge amigo meu
Meu amigo Jorge
Jorge amigo anjo
Anjo amigo Jorge
Voa bem alto, Jorge
E traz uma estrela pra mim
Jorge amigo anjo
Voa, Jorge, Jorge voa
"

Ah, j'oubliais. Le dernier trip "jorgien" de Ben Jor aura été de s'identifier à George Washington. Dans le cadre d'une émission de MTV Brasil, Eu Queria Ser où il s'agit pour des personnalités de dire quel personnage elles auraient aimé être, c'est en effet à George Washington qu'il a choisi de s'identifier. L'occasion de prendre la pose en costume d'époque, face et perruque enfarinées, pour une photo des plus étonnantes. Pourquoi George Washington, à ce propos ? D'abord par ce qu'il s'agit du premier Président des Etats-Unis, ardent défenseur de la démocratie. Mais aussi pour le côté Dead Prez : parce que c'est lui dont l'effigie figure sur les billets de 1$, dit Jorge Ben Benjor. Nous prendrons la liberté d'ajouter une raison supplémentaire à ce choix étonnant : il s'agit d'un George, et le Ben est très attaché à son prénom...

Les 60's de Jorge Ben : Samba Novo et Cool Absolu (Re-Post)

Pour la Saint-Georges, un hommage à Jorge Ben avec ce texte écrit, en 2008, pour une émission de Goutte de Funk (@ Divergence-FM)...


Il était inévitable qu'un jour Goutte de Funk se penche sur l'oeuvre du grand Jorge Ben. Nous lui accorderons rien moins que trois émissions, une véritable trilogie. La première aujourd'hui consacrée à ses débuts et à ses albums des années 60. La seconde partie, dans quelque temps, sera consacrée aux 70's de Jorge Ben, assurément sa période la plus funky. Enfin, un troisième volet sera consacrée à son influence majeure à travers des reprises de ses chansons par ses pairs, à travers les styles et les époques. Cette dernière étape clôturera la démonstration et établira que l'oeuvre de Jorge Ben est probablement la plus fédératrice de toute la musique brésilienne.

Jorge Ben , "Mas que nada"
Pour situer Jorge Ben à ceux qui croiraient peut-être ne pas le connaître, commençons par "Mas que nada", à la fois parce qu'il s'agit de son premier succès et parce qu'il demeure probablement son titre le plus connu, ne serait-ce que par son utilisation par Nike dans des films publicitaires, notamment au moment de la Coupe du Monde 1998, avec le spot de la Seleção jouant au ballon dans un aéroport. Et là, tout le monde se dira : "bon sang mais c'est bien sûr" ! (Même si la version utilisée est celle du Tamba Trio, si mes souvenirs sont bons.)

Le Ben
A l'origine de la bossa nova et d'un style qui révolutionnera la façon de placer sa voix pour tous les chanteurs brésiliens. Surtout, c'est dans la batida de sa guitare, sa rythmique, dans laquelle on retrouve l'écho des tambours de sa Bahia natale, que João Gilberto impose son style.L'oreille fine, le jeune Jorge Ben tombe sous le charme de ce style si novateur. Parce qu'il était harmoniquement difficile à reproduire, Jorge Ben se concentre sur la batida, s'en inspire pour créer la rythmique la plus dévastatrice qui soit. Son jeu marquant par exemple les basses, au point qu'il n'y a ni bassiste ni contrebassiste sur certains de ses premiers enregistrements, sa seule guitare posant le groove.

Et, déjà, premier disque, premier succès : "Mas que nada". Pourtant, à ce moment-là, le jeune Jorge Ben n'est pas encore sûr de ce qu'il souhaite faire. Carioca de Madureira, quartier populaire, le jeune Jorge Duílio Ben Zabella Lima de Menezes n'était pas destiné à devenir musicien, malgré le fait que ses parents aient été amis avec le grand sambiste Ataulfo Alves, ou bien que son père joua dans le groupe Cometas de Rio. Celui-ci rêvait de le voir devenir avocat, quand sa mère, d'origine éthiopienne, le voulait pédiatre. Lui, le Jorge, se voyait bien footballeur. En équipes de jeunes, il jouait d'ailleurs pour le prestigieux Club de Regates du Flamengo, le Fla. Pour l'anecdote, signalons que Jorge Ben fait partie de la Génération 1942, incroyable pour la musique brésilienne. Pensez qu'en 1942 sont nés, outre Jorge Ben, Caetano Veloso, Gilberto Gil, Paulinho da Viola et Tim Maia...

Au pandeiro, puis à la guitare, le jeune Jorge Ben fait en autodidacte son apprentissage de la musique. Fréquente d'autres musiciens. Arrive donc "Mas que nada". Porté par ce tube, le 1er album de Jorge Ben atteint très rapidement les 100 000 exemplaires vendus. Des débuts si fracassants que le jeune homme prend les choses avec désinvolture et a du mal à réaliser l'ampleur de la chose. Pour prendre la mesure de ces chiffres, il s'imagine le public du Maracana, chaque spectateur son album à la main pour comprendre à quel point le truc est énorme. Comme il le raconte lui-même : "le premier disque pour moi, c'était un truc comme ça... En vérité, je suis entré dans la musique parce que je traînais dans le milieu de la musique. Un truc de copains qui étaient musiciens, tu comprends. Mais ce n'était pas ce que je souhaitais. A tel point que mon premier succès n'était pas quelques chose qui m'intéressait beaucoup. On me disait que j'étais le premier chanteur à vendre 100 mille disques au Brésil. Là, j'ai commencé à imaginer un Maracana avec chacun des spectateurs avec mon disque à la main. Là, ça devenait super" ("O primeiro disco pra mim foi uma coisa assim... na verdade, eu entrei na música porque eu estava no meio musical. Coisa de amigos que eram músicos, entende? Mas não era o que eu queria. Tanto que no meu primeiro sucesso era uma coisa que não me interessava muito. Falavam que eu era o primeiro cantor aqui que vendia 100 mil discos. Eu ficava imaginando o Maracanã lotado, cada um com um disco meu na mão. Achava legal").

Les débuts sont fracassants, il est une évidence, se pose avec l'assurance de celui qui incarne le cool absolu de son temps. Pour le comprendre, il n'est qu'à voir les pochettes de ses débuts : Samba Esquema Novo et Ben é Samba Bom. Sur la première, il gratte sa guitare en équilibre sur une jambe, sur l'autre en pull casual, qui ne déparerait pas sur les épaules d'un mod british d'alors, il n'a même plus besoin de guitare, il lui suffit de claquer des doigts, fixant l'objectif avec ce regard de cool absolu.

Sans se lancer dans une grande analyse causale chère à Max Weber, effectuons alors un rapide flashback pour montrer que les choses auraient pu tourner différemment. Zeca Louro, l'humble perroquet faisant office de bloggeur sur Loronix, rapporte l'anecodte suivante, du temps où le jeune Jorge Ben avait une idole. Il profita du passage de celle-ci au Beco des Garrafas, le célèbre club de Rio qui servit de berceau à la bossa nova, pour lui proposer ses chansons. Laissons Orlann Divo, l'idole en question, raconter l'affaire : "Well there's a funny story about Jorge Ben. One day I was playing at Bottles on the Beco das Garrafas and the owner of the Plaza Club Oliveira Filho, came up to me and said : "Orlann, that's a kid outside who says he's written some songs for you". I was quite curious so I went out and there was this kid you know, Jorge Ben, very very young and he took the guitar and started playing "Por Causa de Voxe" and "Mas Que Nada", you know with that same singing through the nose style; singing voh-shay instead of voh-say. Well I was flattered but I thought they were fantastic and said : "Kid you gotta record them yourself". He said : "Oh no MR Divo, I wrote these songs for you, Im not a singer!" And I said : "hey kid Look at me I wasn't a singer either and look at me [laughs]!" Some while later I heard that Armando Pittigliani from Philips had signed him up and the next thing you know "Mas Que Nada" is selling millions all around the world! But, in truth I had just recorded my first LP and I didn't' think I could take his songs and not record them. But he found his own voice and that's great. He ended up covering one of my songs!"
Heureusement donc qu'Orlandivo (ou Orlann Divo) n'était pas un chacal. Il ne s'est pas approprié les chansons en condamnant le jeune Jorge à rester dans l'ombre et l'a, au contraire encouragé à trouver sa voie (sa voix, aussi).

"Sacundin sacunden", la batida dévastatrice
Plus plausible, on peut tout de même imaginer que le talent du bonhomme aurait quoi qu'il en soit éclaté au grand jour. Car avant d'être un grand chanteur, Jorge Ben s'impose par son jeu de guitare. Il faut dire qu'il invente un style radicalement nouveau. Littéralement un Nouveau Schéma de Samba : un Samba Esquema Novo, du titre de son premier album, titre qui claque comme le manifeste d'une révolution esthétique. Il a beau parler dans "Mas que nada" d'une samba de "preto velho", de vieux Noir, sa samba est sacrément modernisée.
"Quand j'ai inventé cette batida, je l'ai nommée "sacundin sacunden", puis à l'époque de la Jovem Guarda, c'est devenu "jovem samba" et, plus tard, "sambalanço" ", expliquait Jorge Ben pour décrire les débuts de ce qui allait être connu au Brésil sous le nom de suingue ou samba-rock. ("Quando eu inventei essa batida, chamava de sacundin sacunden, depois, na época da jovem guarda, virou jovem samba, e, mais tarde, sambalanço").
Avec Jorge Ben et sa "batida peculiaríssima", comme l'écrivait le journaliste Silvio Essinger, on voit le passage du 2/4 au 4/4. Alors que le rythme de samba est traditionnellement joué en 2/4 binaire, se développe alors un compas quaternaire en 4/4, directement venu du rock ou de la soul music américains.

Le Ben lui-même raconte comment la maison de disques semblait assez perplexe devant son style et ne sachant quelle étiquette lui coller : " "On aime beaucoup et tout et tout, mais on a un problème. La direction aime bien aussi mais c'est que le producteur musical ne sait pas ce que c'est, c'est pas du samba, il ne sait pas ce que c'est". Alors j'ai dit : "bon, mais c'est du samba". ("Nós gostamos e tudo, mas tem um problema aqui... a diretoria gostou, mas é que o produtor musical não consegue... ele não sabe o que é isso aqui, não é samba, ele não sabe o que é". Aí eu falei "bom, mas é samba").

Jorge Ben considère bien qu'il s'agit de samba, comme en témoignent les titres des ses premiers albums : Samba Esquema Novo, déjà cité, Ben é Samba Bom, ou encore Sacundin Ben Samba. Pourtant, sa musique est si inhabituelle qu'il ne trouve pas de musiciens de samba capables de l'accompagner dans cette direction inédite. C'est de ce constat préalable, qu'il se fit alors accompagner de musiciens venus du jazz, plus souples et capables de le suivre dans son Sacundin... Lesquels étaient justement ses amis, JT Meirelles, ou Luiz Carlos Vinhas pour ne citer qu'eux, des figures majeures de la jeune scène jazz brésilienne.
"Vraiment, les gens du samba ne savaient pas m'accompagner avec ma façon de jouer de la guitare et chanter. Alors, comme j'avais quelques amis par là, qui eux étaient dans le jazz, j'ai pris contact avec eux. Ils avaient un groupe qui jouait au Beco das Garrafas et qui s'appelait Meirelles Copa Cinco. Je leur a montré ce que je faisais, ils ont adoré et on a commencé à jouer. (...) C'est comme ça que j'ai enregistré mon premier album avec ce groupe de jazz. Et ça a été super." ("Aí, realmente, o pessoal do samba não tinha uma leitura, não sabiam me acompanhar, do jeito que eu tocava no violão e cantava. Aí, como eu tinha uns amigos lá, que eram mais para o jazz, entrei em contato com eles, uma banda que tinha lá no "Beco das Garrafas", que chamava "Meirelles Copa Cinco". Mostrei pra eles e eles adoraram, começamos a tocar. Eles fizeram... o pessoal do samba não teve uma leitura fácil, e eu gravei meu primeiro disco com essa banda de jazz. E foi legal.")

Cette influence jazz est marquante à l'écoute. Sur son 4ème album Big Ben, de 1965, cet appui jazz est tout aussi manifeste. Si la patte de Jorge Ben est sa manière phénoménale de planter un groove en deux coups de cuiller à pot par un intro rythmique à la guitare, sur cet album, c'est un fantastique drumming qui est mis en avant dans le mix. Alors qu'on sait que Dom Um Romão officiait sur le premier album, qu'Edison Machado a également été batteur dans la formation de JT Meirelles, la fiche technique de Big Ben n'indique pas les musiciens qui participèrent aux sessions de l'album. Après avoir cherché l'info sur internet, je reviens bredouille et ignore toujours le nom du batteur de Big Ben : peut-être un certain Reizinho, d'après Marcelo Cruz, du blog SacundinBen, sans que lui-même en ait d'ailleurs la certitude. Comme ses trois précédents albums, Big Ben est produit par Armando Pittigliani. Outre ses musiciens, comme nous venons de le voir, Jorge Ben a su se faire épauler par des personnes de talent. Pittigliani était, en effet, considéré alors comme l'un des meilleurs producteurs du pays (en 1965, 1966 et 1967, il fut élu meilleur producteur par l'Association des Critiques d'Art de São Paulo). Je ne me lasse tellement pas de cet album que nous allons en écouter trois extraits ce soir : "Na Bahia Tem", "Lalari-Olala" et "Agora Niguém Chora Mais".

Jorge Ben, "Lalari-Olala", Big Ben (1965)

Sacundim et Sacundém, les saints...
Comme le disait Lucas Santtana, un des artistes à découvrir de la nouvelle scène brésilienne, au moment de la mort du Godfather : "James Brown a une très grande importance dans la formation groovesque de ma main droite. Autant que Jorge Ben". Voilà, la messe est dite, Ben et Brown, c'est bel et bon, la Trinité du Groove n'avait que deux têtes certes, mais si à cela s'ajoute le 4/4 : 1 + 1 + 4/4 = 3 = la Trinité du Groove, cqfd, découverte théologique majeure du Dr. Funkathus, pour vous servir (les années d'austère exégèse commencent à porter leurs fruits).

La batida de Ben est si phénoménale qu'un type aussi talentueux que Gilberto Gil pense arrêter la musique quand il l'entend, ainsi que le rapporte Caetano Veloso dans Verdade Tropical, son livre autobiographique revenant sur ses années tropicalistes :
"Gil était un passionné de Jorge Ben depuis ses années de jeunesse à Bahia. Un soir, alors qu'il donnait un concert dans un club de Salvador, il déclara qu'il arrêtait de composer et qu'il ne chanterait plus aucune de ses propres compositions, depuis qu'un type appelé Jorge Ben venait de surgir et qu'il faisait déjà tout ce que lui aurait du faire. Moi qui aimait Jorge Ben pour son originalité et son énergie, je n'admettais pas qu'un talent musical comme celui de Gilberto Gil fasse silence en révérence à celui-ci. Par-dessus tout, il me semblait presque choquant que Gil, bien plus doué pour les harmonies que moi, dise qu'il préférait tout abandonner à cause d'un musicien infiniment plus primaire que lui. Bien que je trouve son geste radical et passionnément généreux, je ne pouvais partager ses motivations. Je l'attribuais en partie (et je crois que je n'avais pas complètement tort) à des raisons raciales. Jorge Ben n'était pas seulement le premier grand auteur noir depuis les débuts de la bossa nova (un titre qui aurait pu aussi revenir à Gil), il était aussi le premier à en faire un déterminant esthétique." (Verdade Tropical, pp. 196-197, traduit approximativement par bibi).

Car outre des rythmiques à faire se trémousser une assemblée de croque-morts, Jorge Ben introduit une dose d'africanité dans la musique brésilienne par le biais de certaines références. Ainsi sur "Chove Chuva", un des succès de son premier album, ce qui pourrait sembler, si l'on n'y prête attention, n'être qu'une série d'onomatopées : "Sacundim, Sacundém, Imboró, Congá, Dombim, Dombém, Agouê, Obá", est en fait l'énumération d'une série de saints (Sacundim et Sacundém), de guerriers (Dombim, Dombém ) ou de divinités (Obá est la déesse nagô de l'amour) auxquels le narrateur de la chanson adresse sa prière pour que la pluie cesse de mouiller son amoureuse. Mais il faut vraiment s'appeler Jorge Ben pour oser déranger un pareil chapelet de divinités pour un motif aussi dérisoire.

Je dois par ailleurs confesser ne pas disposer d'assez d'éléments biographiques pour savoir si ses directes origines éthiopiennes, par sa mère, ont joué un rôle. D'autant que les références qu'il utilise sont les plus habituelles des cultures afro-brésiliennes et n'ont aucun rapport avec ce qui pourrait provenir de la Corne de l'Afrique.

Par contre, il est important de rappeler que si le Brésil est considéré comme le "Pays du Métissage", ce qui le distingue d'un autre grand pays du Nouveau Monde ayant aussi pratiqué l'esclavage, la stigmatisation des cultures et populations noires y demeure forte. D'ailleurs, sans cynisme, on pourrait considérer le métissage brésilien comme une forme de Real Politik : le petit royaume du Portugal d'alors, vidé de sa population masculine, dispersée au gré des conquêtes, savait bien qu'il n'y avait pas trente-six moyens de peupler ces terres immenses.

Si les préjugés ont la vie dure en ce début de Troisième Millénaire, il faut bien se dire que la situation était encore plus délicate au début des années soixante. Et si c'est un natif de Montpellier qui avait établi ce qui allait servir de base à la première Constitution brésilienne, Auguste Comte, fondateur du Positivisme, c'est un natif de Nîmes qui a grandement contribué à montrer toute la richesse et la complexité des religions afro-brésiliennes, considérées jusqu'alors comme de primaires superstitions par l'élite du pays : Roger Bastide, anthropologue, qui a passé la majeure partie de sa carrière académique à l'Université de São Paulo. Et s'il est aujourd'hui assez commun d'invoquer les orixas dans une chanson, l'énumération faite par Jorge Ben doit donc être comprise comme une affirmation, et peu importe alors les motifs dérisoires qui y président. Au même titre que la plupart des artistes noirs brésiliens, Jorge Ben aura d'ailleurs à subir une forme de dévalorisation de son travail.

D'où la nécessité d'établir que son influence est aussi grande que celle de Jobim, dont le répertoire n'a pas eu, lui, à souffrir d'un manque de légitimité. C'est une forme d'unanimité qui devrait suffire à démontrer l'importance de Jorge Ben. Dans la tension des années soixante, les scènes musicales étaient cloisonnées et, comme dans toute chapelle, l'intolérance et les rejets des autres courants étaient virulents. Pourtant, entre la bande de la bossa nova, celle des Yéyés de la Jovem Guarda, puis, ensuite celle des Tropicalistes, un seul artiste allait se montrer apprécié par chacun de ces courants : Jorge Ben le fédérateur. Ce qui est illustré par sa participation aux différents programmes télé enregistrés par chacun de ces courants, O Fino da Bossa, avec Elis Regina et Wilson Simonal, Jovem Guarda, présenté par Roberto et Erasmo Carlos, ou encore l'éphémère Divino, Maravilhoso des Tropicalistes.

Concernant les Tropicalistes, mouvement mené par Caetano Veloso, Gilberto Gil, Tom Zé, etc..., ils vont parfois même jusqu'à considérer Jorge Ben comme un des leurs. Caetano Veloso écrit d'ailleurs : "un enregistrement de Jorge Ben contenait toutes nos ambitions. Il s'agit de "Se Manda", un hybride de baião et de marcha-funk, chanté et joué avec une violence salutaire et une modernité pop naturelle qui nous remplissait d'enthousiasme et d'envie". Jorge Ben n'a jamais été hippie mais il a su évoluer, introduire une dimension presque expérimentale dans certaines de ses chansons, comme dans cet étonnant "Descobri que sou um anjo" que nous écoutons ce soir. Un titre qui date de 1969 et d'un album tout simplement intitulé Jorge Ben, où la pochette nous montre une toile représentant Jorge Ben avec sa guitare dressée, décorée de l'écusson du Flamengo, alors que l'arrière-plan mêle silhouettes féminines et végétation. Après avoir été accompagné du groupe The Fevers en 1967 pour son album O Bidu - Silencio no Brooklyn (qui contient le fameux "Se Manda" mentionné par Caetano), cette fois-ci Jorge Ben a eu la bonne idée de jouer avec le Trio Mocoto. João Parahyba, un des membres du trio, racontait il y a quelques années à un journaliste de Libération : "Quand Jorge nous a vus jouer ensemble, il voyait pour la première fois trois percussionnistes qui jouaient différemment, comme un trio de guitares. Nous avons joué avec lui ce soir-là, puis le lendemain et on ne s'est plus arrêté." Leur collaboration débuta un an plus tôt, en 1968, quand le trio accompagna Jorge Ben pour le titre "Charles Anjo 45" à l'occasion du Festival Internacional da Canção. On considère souvent que le samba-rock tient là son origine. João Parahyba se souvient : "nous faisions un suingue qui avait une qualité musicale. C'était une modernisation du samba. Nous sentions que nous étions à demi-avanguardistes ! On voulait faire une sorte de tropical jazz mais ça s'est transformé en suingue" ("Fazíamos um suingue com qualidade musical. Era uma modernização do samba. Sentíamos que éramos meio vanguarda! A gente queria fazer algo como um tropical jazz, mas acabou virando o suingue").

En cette période de dictature, Jorge Ben fait l'éloge d'un Robin des Bois des favelas, le Charles Anjo 45 en question. Cette sorte de malandro à conscience sociale, brigand au grand coeur, ce "défenseur des faibles et des opprimés", fêté par le peuple des favelas, compense les défaillances de l'Etat. Les années soixante de Jorge Ben se terminent avec un titre aussi explosif que celui-ci, dernière plage de son dernier album de la décénnie. Un titre que Caetano enregistra quelque temps avant d'être arrêté et contraint à l'exil en compagnie de Gilberto Gil, et que sa maison de disques préféra ne pas sortir de crainte que la dictature n'y voit une provocation, à cause du parallèle qui s'établirait entre le fameux Charles Anjo 45 de la chanson et Caetano lui-même... Jorge Ben restera lui au Brésil, il chantera même un message de soutien à l'exilé Caetano, en compagnie de sa soeur Maria Bethânia : "Mano Caetano". Sa conscience sociale ira grandissante, comme nous le verrons prochainement dans le volet consacré à ses funky 70's.

Enfin, pour conclure, laissons la parole à un universitaire brésilien spécialiste de l'étude de la musique populaire de son pays, auteur d'une anthologie des 50 meilleurs albums de ces cinquante dernières années, le pourtant très intransigeant Luiz Américo Lisboa Junior : "Viva seu Jorge Ben ou Benjor, voce que já esta com todos os méritos na galeria dos grandes de nossa canção popular, continue com seu balanço, pois ele já é eterno. Sacundim, sacundem!".

dimanche 12 juillet 2009

Jorge Ben à la plage

Juillet. Si c'est pas encore les vacances, déjà on y pense. Vu d'ici, la plage n'est pourtant pas bien loin mais ayons une pensée pour ceux qui vivent loin de la mer. Voici donc quelques images pour patienter : une vidéo de Jorge Ben à la plage.
Une curiosité de 1979 où notre Jorge vante les joies du surf. Oh, lui, ne semble pas savoir en faire mais il est là, en maillot de bain, et en profite pour reluquer les filles.

mercredi 25 mars 2009

Les 60's de Jorge Ben : Samba Novo et Cool Absolu

Trilogie Jorge Ben - 1ère partie
GdF#2.5 - Février 2008
Goutte de Funk @ Divergence-FM

Il était inévitable qu'un jour Goutte de Funk se penche sur l'oeuvre du grand Jorge Ben. Nous lui accorderons rien moins que trois émissions, une véritable trilogie. La première aujourd'hui consacrée à ses débuts et à ses albums des années 60. La seconde partie, dans quelque temps, sera consacrée aux 70's de Jorge Ben, assurément sa période la plus funky. Enfin, un troisième volet sera consacrée à son influence majeure à travers des reprises de ses chansons par ses pairs, à travers les styles et les époques. Cette dernière étape clôturera la démonstration et établira que l'oeuvre de Jorge Ben est probablement la plus fédératrice de toute la musique brésilienne.

Jorge Ben , "Mas que nada"
Pour situer Jorge Ben à ceux qui croiraient peut-être ne pas le connaître, commençons par "Mas que nada", à la fois parce qu'il s'agit de son premier succès et parce qu'il demeure probablement son titre le plus connu, ne serait-ce que par son utilisation par Nike dans des films publicitaires, notamment au moment de la Coupe du Monde 1998, avec le spot de la Seleção jouant au ballon dans un aéroport. Et là, tout le monde se dira : "bon sang mais c'est bien sûr" ! (Même si la version utilisée est celle du Tamba Trio, si mes souvenirs sont bons.)

Les 50 ans de la bossa nova
Elizeth Cardoso, "Outra vez"

Pour situer le contexte dans lequel Jorge Ben a fait ses débuts, rappelons que la bossa nova fête en 2008 ses cinquante ans. En effet, c'est en 1958 que sort le 45t de João Gilberto, "Chega de Saudade", moment fondateur s'il en est. Mais 1958, c'est aussi et d'abord l'année qui voit paraître un album considéré comme une borne au sein de l'histoire musicale brésilienne, un album qui fête donc ses cinquante ans en 2008 : Canção do Amor Demais d'Elizeth Cardoso.
Au-delà de quelque connotation pop qui lui colle à la peau, la notion de songwriting prend tout son sens dans la musique populaire brésilienne, laquelle a toujours accordé une importance capitale à l'écriture de chansons et a donné le statut de standards à nombre de titres signés aussi bien par des artistes célèbres que par des compositeurs obscurs. Jorge Ben est à ce titre unique. Notre propos consiste à établir que son importance dans l'histoire de la musique brésilienne, en tant que créateur de standard, maître du songwriting, est au moins aussi grande que celle d'Antonio Carlos Jobim.

Jobim est l'homme qui a composé ce qui allait devenir la plupart des standards de la bossa nova. Principalement en collaborant avec Vinicius de Moraes, qui était jusqu'alors poète et diplomate. C'est donc en 1958 que leur chansons étaient pour la première fois enregistrées sur un album leur étant exclusivement consacré : ce chef d'oeuvre d'Elizeth Cardoso, Canção do Amor Demais. Celle que les Brésiliens surnommaient la "Divina" rassembla à cette occasion 13 titres du répertoire de Jobim et Vinicius de Moraes. Plus encore que sa propre sa carrière d'interprète qui allait suivre, Vinicius confessait que cette période de l'enregistrement de l'album par Elizeth Cardoso restait un des moments forts de sa vie, notamment par la complicité qui le liait à Jobim, comme il en témoignait dans la chanson "Carta ao Tom 74", écrite avec Toquinho : "Rua Nascimento Silva 107, voce ensinando pra Elizete as canções de Canção do Amor Demais/Lembra que tempo feliz ai, que saudade/Ipanema era só felicidade/era como se o amor morresse em paz". 

Jobim était également en charge des arrangements et la guitare était confiée à João Gilberto sur 2 titres, "Chega de saudade" et "Outra vez". C'est d'ailleurs l'apparition de ce dernier qui rend l'album historique. Luis Americo Jr. rapporte que pendant les séances d'enregistrement, encore tout jeune mais déjà acariâtre, il se permit ainsi de suggérer à la Divina d'interpréter "Chega de Saudade" sur un ton plus intimiste. La grande dame préféra le faire à son idée, "à l'ancienne" dira-t-on rétrospectivement. Et Dieu sait que finalement elle a bien fait. "Outra Vez", le titre que nous écoutons ce soir l'illustre, tant elle y fait la démonstration d'un chant parfait, 1 minute 53 qui contiennent déjà une forme de quintessence de tout ce qui fait l'incroyable richesse de la musique brésilienne. On préférera même sa version, à l'interprétation qu'en donne João Gilberto lui-même, tout à son murmure magnifique. Et signalons à ce propos que la grande dame ne lui tint pas rigueur de ces commentaires puisque, comme le rappelle fort à propos Zeca Louro de Loronix, João Gilberto accompagnait toujours Elizeth Cardoso sur son album Naturalmente, l'année suivante.

Les amateurs et les curieux se précipiteront sur Loronix, le meilleur blog musical du monde, une mine d'or sans fond pour tout ce qui a trait aux LPs do Brasil des décennies passées, pour y découvrir les albums de la Divina introuvables commercialement et certains de ceux de João Gilberto. Les années de travail dans l'ombre de centaines de scientifiques et d'ingénieurs, durs à la besogne, les stratagèmes machiavéliques de l'armée américaine afin de dominer le Monde, et tous les faisceaux technologiques ayant été déployés et nécessaires pour l'invention de l'internet, toute cette débauche de matière grise et d'énergie se justifie ne serait-ce que parce qu'elle permit à Loronix de voir le jour. Et ça, c'est déjà du bonheur.

On pourra trouver toutes les qualités à Elizeth Cardoso, à l'origine était João Gilberto. A l'origine de la bossa nova et d'un style qui révolutionnera la façon de placer sa voix pour tous les chanteurs brésiliens. Surtout, c'est dans la batida de sa guitare, sa rythmique, dans laquelle on retrouve l'écho des tambours de sa Bahia natale, que João Gilberto impose son style.

Le Ben
L'oreille fine, le jeune Jorge Ben tombe sous le charme de ce style si novateur. Parce qu'il était harmoniquement difficile à reproduire, Jorge Ben se concentre sur la batida, s'en inspire pour créer la rythmique la plus dévastatrice qui soit. Son jeu marquant par exemple les basses, au point qu'il n'y a ni bassiste ni contrebassiste sur certains de ses premiers enregistrements, sa seule guitare posant le groove.

Et, déjà, premier disque, premier succès : "Mas que nada". Pourtant, à ce moment-là, le jeune Jorge Ben n'est pas encore sûr de ce qu'il souhaite faire. Carioca de Madureira, quartier populaire, le jeune Jorge Duílio Ben Zabella Lima de Menezes n'était pas destiné à devenir musicien, malgré le fait que ses parents aient été amis avec le grand sambiste Ataulfo Alves, ou bien que son père joua dans le groupe Cometas de Rio. Celui-ci rêvait de le voir devenir avocat, quand sa mère, d'origine éthiopienne, le voulait pédiatre. Lui, le Jorge, se voyait bien footballeur. En équipes de jeunes, il jouait d'ailleurs pour le prestigieux Club de Regates du Flamengo, le Fla. Pour l'anecdote, signalons que Jorge Ben fait partie de la Génération 1942, incroyable pour la musique brésilienne. Pensez qu'en 1942 sont nés, outre Jorge Ben, Caetano Veloso, Gilberto Gil, Paulinho da Viola et Tim Maia...

Au pandeiro, puis à la guitare, le jeune Jorge Ben fait en autodidacte son apprentissage de la musique. Fréquente d'autres musiciens. Arrive donc "Mas que nada". Porté par ce tube, le 1er album de Jorge Ben atteint très rapidement les 100 000 exemplaires vendus. Des débuts si fracassants que le jeune homme prend les choses avec désinvolture et a du mal à réaliser l'ampleur de la chose. Pour prendre la mesure de ces chiffres, il s'imagine le public du Maracana, chaque spectateur son album à la main pour comprendre à quel point le truc est énorme. Comme il le raconte lui-même : "le premier disque pour moi, c'était un truc comme ça... En vérité, je suis entré dans la musique parce que je traînais dans le milieu de la musique. Un truc de copains qui étaient musiciens, tu comprends. Mais ce n'était pas ce que je souhaitais. A tel point que mon premier succès n'était pas quelques chose qui m'intéressait beaucoup. On me disait que j'étais le premier chanteur à vendre 100 mille disques au Brésil. Là, j'ai commencé à imaginer un Maracana avec chacun des spectateurs avec mon disque à la main. Là, ça devenait super" ("O primeiro disco pra mim foi uma coisa assim... na verdade, eu entrei na música porque eu estava no meio musical. Coisa de amigos que eram músicos, entende? Mas não era o que eu queria. Tanto que no meu primeiro sucesso era uma coisa que não me interessava muito. Falavam que eu era o primeiro cantor aqui  que vendia 100 mil discos. Eu ficava imaginando o Maracanã lotado, cada um com um disco meu na mão. Achava legal").

Les débuts sont fracassants, il est une évidence, se pose avec l'assurance de celui qui incarne le cool absolu de son temps. Pour le comprendre, il n'est qu'à voir les pochettes de ses débuts : Samba Esquema Novo et Ben é Samba Bom. Sur la première, il gratte sa guitare en équilibre sur une jambe, sur l'autre en pull casual, qui ne déparerait pas sur les épaules d'un mod british d'alors, il n'a même plus besoin de guitare, il lui suffit de claquer des doigts, fixant l'objectif avec ce regard de cool absolu.

Sans se lancer dans une grande analyse causale chère à Max Weber, effectuons alors un rapide flashback pour montrer que les choses auraient pu tourner différemment. Zeca Louro, l'humble perroquet faisant office de bloggeur sur Loronix, rapporte l'anecodte suivante, du temps où le jeune Jorge Ben avait une idole. Il profita du passage de celle-ci au Beco des Garrafas, le célèbre club de Rio qui servit de berceau à la bossa nova, pour lui proposer ses chansons. Laissons Orlann Divo, l'idole en question, raconter l'affaire : "Well there's a funny story about Jorge Ben. One day I was playing at Bottles on the Beco das Garrafas and the owner of the Plaza Club Oliveira Filho, came up to me and said : "Orlann, that's a kid outside who says he's written some songs for you". I was quite curious so I went out and there was this kid you know, Jorge Ben, very very young and he took the guitar and started playing "Por Causa de Voxe" and "Mas Que Nada", you know with that same singing through the nose style; singing voh-shay instead of voh-say. Well I was flattered but I thought they were fantastic and said : "Kid you gotta record them yourself". He said : "Oh no MR Divo, I wrote these songs for you, Im not a singer!" And I said : "hey kid Look at me I wasn't a singer either and look at me [laughs]!" Some while later I heard that Armando Pittigliani from Philips had signed him up and the next thing you know "Mas Que Nada" is selling millions all around the world! But, in truth I had just recorded my first LP and I didn't' think I could take his songs and not record them. But he found his own voice and that's great. He ended up covering one of my songs!"
Heureusement donc qu'Orlandivo (ou Orlann Divo) n'était pas un chacal. Il ne s'est pas approprié les chansons en condamnant le jeune Jorge à rester dans l'ombre et l'a, au contraire encouragé à trouver sa voie (sa voix, aussi).

"Sacundin sacunden", la batida dévastatrice
Plus plausible, on peut tout de même imaginer que le talent du bonhomme aurait quoi qu'il en soit éclaté au grand jour. Car avant d'être un grand chanteur, Jorge Ben s'impose par son jeu de guitare. Il faut dire qu'il invente un style radicalement nouveau. Littéralement un Nouveau Schéma de Samba : un Samba Esquema Novo, du titre de son premier album, titre qui claque comme le manifeste d'une révolution esthétique. Il a beau parler dans "Mas que nada" d'une samba de "preto velho", de vieux Noir, sa samba est sacrément modernisée.
"Quand j'ai inventé cette batida, je l'ai nommée "sacundin sacunden", puis à l'époque de la Jovem Guarda, c'est devenu "jovem samba" et, plus tard, "sambalanço" ", expliquait Jorge Ben pour décrire les débuts de ce qui allait être connu au Brésil sous le nom de suingue ou samba-rock. ("Quando eu inventei essa batida, chamava de sacundin sacunden, depois, na época da jovem guarda, virou jovem samba, e, mais tarde, sambalanço").
Avec Jorge Ben et sa "batida peculiaríssima", comme l'écrivait le journaliste Silvio Essinger, on voit le passage du 2/4 au 4/4. Alors que le rythme de samba est traditionnellement joué en 2/4 binaire, se développe alors un compas quaternaire en 4/4, directement venu du rock ou de la soul music américains. 

Le Ben lui-même raconte comment la maison de disques semblait assez perplexe devant son style et ne sachant quelle étiquette lui coller : " "On aime beaucoup et tout et tout, mais on a un problème. La direction aime bien aussi mais c'est que le producteur musical ne sait pas ce que c'est, c'est pas du samba, il ne sait pas ce que c'est". Alors j'ai dit : "bon, mais c'est du samba". ("Nós gostamos e tudo, mas tem um problema aqui... a diretoria gostou, mas é que o produtor musical não consegue... ele não sabe o que é isso aqui, não é samba, ele não sabe o que é". Aí eu falei "bom, mas é samba").

Jorge Ben considère bien qu'il s'agit de samba, comme en témoignent les titres des ses premiers albums : Samba Esquema Novo, déjà cité, Ben é Samba Bom, ou encore Sacundin Ben Samba. Pourtant, sa musique est si inhabituelle qu'il ne trouve pas de musiciens de samba capables de l'accompagner dans cette direction inédite. C'est de ce constat préalable, qu'il se fit alors accompagner de musiciens venus du jazz, plus souples et capables de le suivre dans son Sacundin... Lesquels étaient justement ses amis, JT Meirelles, ou Luiz Carlos Vinhas pour ne citer qu'eux, des figures majeures de la jeune scène jazz brésilienne.
"Vraiment, les gens du samba ne savaient pas m'accompagner avec ma façon de jouer de la guitare et chanter. Alors, comme j'avais quelques amis par là, qui eux étaient dans le jazz, j'ai pris contact avec eux. Ils avaient un groupe qui jouait au Beco das Garrafas et qui s'appelait Meirelles Copa Cinco. Je leur a montré ce que je faisais, ils ont adoré et on a commencé à jouer. (...) C'est comme ça que j'ai enregistré mon premier album avec ce groupe de jazz. Et ça a été super." ("Aí, realmente, o pessoal do samba não tinha uma leitura, não sabiam me acompanhar, do jeito que eu tocava no violão e cantava. Aí, como eu tinha uns amigos lá, que eram mais para o jazz, entrei em contato com eles, uma banda que tinha lá no "Beco das Garrafas", que chamava "Meirelles Copa Cinco". Mostrei pra eles e eles adoraram, começamos a tocar. Eles fizeram... o pessoal do samba não teve uma leitura fácil, e eu gravei meu primeiro disco com essa banda de jazz. E foi legal.")

Cette influence jazz est marquante à l'écoute. Sur son 4ème album Big Ben, de 1965, cet appui jazz est tout aussi manifeste. Si la patte de Jorge Ben est sa manière phénoménale de planter un groove en deux coups de cuiller à pot par un intro rythmique à la guitare, sur cet album, c'est un fantastique drumming qui est mis en avant dans le mix. Alors qu'on sait que Dom Um Romão officiait sur le premier album, qu'Edison Machado a également été batteur dans la formation de JT Meirelles, la fiche technique de Big Ben n'indique pas les musiciens qui participèrent aux sessions de l'album. Après avoir cherché l'info sur internet, je reviens bredouille et ignore toujours le nom du batteur de Big Ben : peut-être un certain Reizinho, d'après Marcelo Cruz, du blog SacundinBen, sans que lui-même en ait d'ailleurs la certitude. Comme ses trois précédents albums, Big Ben est produit par Armando Pittigliani. Outre ses musiciens, comme nous venons de le voir, Jorge Ben a su se faire épauler par des personnes de talent. Pittigliani était, en effet, considéré alors comme l'un des meilleurs producteurs du pays (en 1965, 1966 et 1967, il fut élu meilleur producteur par l'Association des Critiques d'Art de São Paulo). Je ne me lasse tellement pas de cet album que nous allons en écouter trois extraits ce soir : "Na Bahia Tem", "Lalari-Olala" et "Agora Niguém Chora Mais".

Sacundim et Sacundém, les saints...
Comme le disait Lucas Santtana, un des artistes à découvrir de la nouvelle scène brésilienne, au moment de la mort du Godfather : "James Brown a une très grande importance dans la formation groovesque de ma main droite. Autant que Jorge Ben". Voilà, la messe est dite, Ben et Brown, c'est bel et bon, la Trinité du Groove n'avait que deux têtes certes, mais si à cela s'ajoute le 4/4 : 1 + 1 + 4/4 = 3 = la Trinité du Groove, cqfd, découverte théologique majeure du Dr. Funkathus, pour vous servir (les années d'austère exégèse commencent à porter leurs fruits). 

La batida de Ben est si phénoménale qu'un type aussi talentueux que Gilberto Gil pense arrêter la musique quand il l'entend, ainsi que le rapporte Caetano Veloso dans Verdade Tropical, son livre autobiographique revenant sur ses années tropicalistes :
"Gil était un passionné de Jorge Ben depuis ses années de jeunesse à Bahia. Un soir, alors qu'il donnait un concert dans un club de Salvador, il déclara qu'il arrêtait de composer et qu'il ne chanterait plus aucune de ses propres compositions, depuis qu'un type appelé Jorge Ben venait de surgir et qu'il faisait déjà tout ce que lui aurait du faire. Moi qui aimait Jorge Ben pour son originalité et son énergie, je n'admettais pas qu'un talent musical comme celui de Gilberto Gil fasse silence en révérence à celui-ci. Par-dessus tout, il me semblait presque choquant que Gil, bien plus doué pour les harmonies que moi, dise qu'il préférait tout abandonner à cause d'un musicien infiniment plus primaire que lui. Bien que je trouve son geste radical et passionnément généreux, je ne pouvais partager ses motivations. Je l'attribuais en partie (et je crois que je n'avais pas complètement tort) à des raisons raciales. Jorge Ben n'était pas seulement le premier grand auteur noir depuis les débuts de la bossa nova (un titre qui aurait pu aussi revenir à Gil), il était aussi le premier à en faire un déterminant esthétique." (Verdade Tropical, pp. 196-197, traduit approximativement par bibi).

Car outre des rythmiques à faire se trémousser une assemblée de croque-morts, Jorge Ben introduit une dose d'africanité dans la musique brésilienne par le biais de certaines références. Ainsi sur "Chove Chuva", un des succès de son premier album, ce qui pourrait sembler, si l'on n'y prête attention, n'être qu'une série d'onomatopées : "Sacundim, Sacundém, Imboró, Congá, Dombim, Dombém, Agouê, Obá", est en fait l'énumération d'une série de saints (Sacundim et Sacundém), de guerriers (Dombim, Dombém ) ou de divinités (Obá est la déesse nagô de l'amour) auxquels le narrateur de la chanson adresse sa prière pour que la pluie cesse de mouiller son amoureuse. Mais il faut vraiment s'appeler Jorge Ben pour oser déranger un pareil chapelet de divinités pour un motif aussi dérisoire.

Je dois par ailleurs confesser ne pas disposer d'assez d'éléments biographiques pour savoir si ses directes origines éthiopiennes, par sa mère, ont joué un rôle. D'autant que les références qu'il utilise sont les plus habituelles des cultures afro-brésiliennes et n'ont aucun rapport avec ce qui pourrait provenir de la Corne de l'Afrique. 

Par contre, il est important de rappeler que si le Brésil est considéré comme le "Pays du Métissage", ce qui le distingue d'un autre grand pays du Nouveau Monde ayant aussi pratiqué l'esclavage, la stigmatisation des cultures et populations noires y demeure forte. D'ailleurs, sans cynisme, on pourrait considérer le métissage brésilien comme une forme de Real Politik : le petit royaume du Portugal d'alors, vidé de sa population masculine, dispersée au gré des conquêtes, savait bien qu'il n'y avait pas trente-six moyens de peupler ces terres immenses.

Si les préjugés ont la vie dure en ce début de Troisième Millénaire, il faut bien se dire que la situation était encore plus délicate au début des années soixante. Et si c'est un natif de Montpellier qui avait établi ce qui allait servir de base à la première Constitution brésilienne, Auguste Comte, fondateur du Positivisme, c'est un natif de Nîmes qui a grandement contribué à montrer toute la richesse et la complexité des religions afro-brésiliennes, considérées jusqu'alors comme de primaires superstitions par l'élite du pays : Roger Bastide, anthropologue, qui a passé la majeure partie de sa carrière académique à l'Université de São Paulo. Et s'il est aujourd'hui assez commun d'invoquer les orixas dans une chanson, l'énumération faite par Jorge Ben doit donc être comprise comme une affirmation, et peu importe alors les motifs dérisoires qui y président. Au même titre que la plupart des artistes noirs brésiliens, Jorge Ben aura d'ailleurs à subir une forme de dévalorisation de son travail. 

D'où la nécessité d'établir que son influence est aussi grande que celle de Jobim, dont le répertoire n'a pas eu, lui, à souffrir d'un manque de légitimité. C'est une forme d'unanimité qui devrait suffire à démontrer l'importance de Jorge Ben. Dans la tension des années soixante, les scènes musicales étaient cloisonnées et, comme dans toute chapelle, l'intolérance et les rejets des autres courants étaient virulents. Pourtant, entre la bande de la bossa nova, celle des Yéyés de la Jovem Guarda, puis, ensuite celle des Tropicalistes, un seul artiste allait se montrer apprécié par chacun de ces courants : Jorge Ben le fédérateur. Ce qui est illustré par sa participation aux différents programmes télé enregistrés par chacun de ces courants, O Fino da Bossa, avec Elis Regina et Wilson Simonal, Jovem Guarda, présenté par Roberto et Erasmo Carlos, ou encore l'éphémère Divino, Maravilhoso des Tropicalistes.

Concernant les Tropicalistes, mouvement mené par Caetano Veloso, Gilberto Gil, Tom Zé, etc..., ils vont parfois même jusqu'à considérer Jorge Ben comme un des leurs. Caetano Veloso écrit d'ailleurs : "un enregistrement de Jorge Ben contenait toutes nos ambitions. Il s'agit de "Se Manda", un hybride de baião et de marcha-funk, chanté et joué avec une violence salutaire et une modernité pop naturelle qui nous remplissait d'enthousiasme et d'envie". Jorge Ben n'a jamais été hippie mais il a su évoluer, introduire une dimension presque expérimentale dans certaines de ses chansons, comme dans cet étonnant "Descobri que sou um anjo" que nous écoutons ce soir. Un titre qui date de 1969 et d'un album tout simplement intitulé Jorge Ben, où la pochette nous montre une toile représentant Jorge Ben avec sa guitare dressée, décorée de l'écusson du Flamengo, alors que l'arrière-plan mêle silhouettes féminines et végétation. Après avoir été accompagné du groupe The Fevers en 1967 pour son album O Bidu - Silencio no Brooklyn (qui contient le fameux "Se Manda" mentionné par Caetano), cette fois-ci Jorge Ben a eu la bonne idée de jouer avec le Trio Mocoto. João Parahyba, un des membres du trio, racontait il y a quelques années à un journaliste de Libération : "Quand Jorge nous a vus jouer ensemble, il voyait pour la première fois trois percussionnistes qui jouaient différemment, comme un trio de guitares. Nous avons joué avec lui ce soir-là, puis le lendemain et on ne s'est plus arrêté." Leur collaboration débuta un an plus tôt, en 1968, quand le trio accompagna Jorge Ben pour le titre "Charles Anjo 45" à l'occasion du Festival Internacional da Canção. On considère souvent que le samba-rock tient là son origine. João Parahyba se souvient : "nous faisions un suingue qui avait une qualité musicale. C'était une modernisation du samba. Nous sentions que nous étions à demi-avanguardistes ! On voulait faire une sorte de tropical jazz mais ça s'est transformé en suingue" ("Fazíamos um suingue com qualidade musical. Era uma modernização do samba. Sentíamos que éramos meio vanguarda! A gente queria fazer algo como um tropical jazz, mas acabou virando o suingue").

En cette période de dictature, Jorge Ben fait l'éloge d'un Robin des Bois des favelas, le Charles Anjo 45 en question. Cette sorte de malandro à conscience sociale, brigand au grand coeur, ce "défenseur des faibles et des opprimés", fêté par le peuple des favelas, compense les défaillances de l'Etat. Les années soixante de Jorge Ben se terminent avec un titre aussi explosif que celui-ci, dernière plage de son dernier album de la décénnie. Un titre que Caetano enregistra quelque temps avant d'être arrêté et contraint à l'exil en compagnie de Gilberto Gil, et que sa maison de disques préféra ne pas sortir de crainte que la dictature n'y voit une provocation, à cause du parallèle qui s'établirait entre le fameux Charles Anjo 45 de la chanson et Caetano lui-même... Jorge Ben restera lui au Brésil, il chantera même un message de soutien à l'exilé Caetano, en compagnie de sa soeur Maria Bethânia : "Mano Caetano". Sa conscience sociale ira grandissante, comme nous le verrons prochainement dans le volet consacré à ses funky 70's. 

Récemment, Jorge Ben a tendance à se prendre pour George Washington, dans le cadre d'un programme de MTV Brésil, Eu Queria Ser, où il s'agit pour des personnalités de dire quel personnage elles auraient aimé être, c'est en effet à George Washington qu'il a choisi de s'identifier. L'occasion de prendre la pose en costume d'époque, face et perruque enfarinées, pour une photo des plus étonnantes. Pourquoi George Washington, à ce propos ? D'abord par ce qu'il s'agit du premier Président des Etats-Unis, ardent défenseur de la démocratie. Mais aussi pour le côté Dead Prez : parce que c'est lui dont l'effigie figure sur les billets de 1$, dit Jorge Ben Benjor. Nous prendrons la liberté d'ajouter une raison supplémentaire à ce choix étonnant : il s'agit d'un George, et le Ben est très attaché à son prénom pour des raisons qui dépassent l'affectif, on verse là dans les motifs ésotérico-numérologiques, motifs que nous retrouverons donc dans le prochain volet de notre trilogie Jorge Ben.

Enfin, pour conclure, laissons la parole à un universitaire brésilien spécialiste de l'étude de la musique populaire de son pays, auteur d'une anthologie des 50 meilleurs albums de ces cinquante dernières années, le pourtant très intransigeant Luiz Américo Lisboa Junior : "Viva seu Jorge Ben ou Benjor, voce que já esta com todos os méritos na galeria dos grandes de nossa canção popular, continue com seu balanço, pois ele já é eterno. Sacundim, sacundem!".