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vendredi 30 décembre 2011

Lucas Santtana, ou l'art de réinventer cinquante ans de tradition : une interview pour l'Elixir !


Avant de présenter mes albums favoris de 2011, histoire de boucler la boucle, voici en quelque sorte le cadeau de fin d'année que réserve l'Elixir à ses lecteurs : une interview inédite de Lucas Santtana. Si nous avons fréquemment dit ici que Criolo est la révélation de l'année au Brésil, de ce côté-ci de l'Atlantique, c'est sans conteste Lucas Santtana qui est la révélation brésilienne de 2011. Qu'il est loin le temps où je pouvais écrire que Lucas Santtana était "le secret le mieux gardé de la musique brésilienne" !

De façon assez paradoxale puisque Sem Nostalgia, l'album qui lui a apporté cette reconnaissance, est sorti au Brésil en 2009 mais dût attendre l'été dernier pour trouver un label, Mais Um Discos, qui le sorte en Europe. Ce qui explique que l'album de Lucas ne figure pas dans le palmarès 2011 de l'Elixir. Il était pour moi le meilleur disque de 2009 même si, cette année-là, je ne m'étais pas amusé à établir de classement de mes coups de cœur. (Parenthèse : ce n'est pas une contradiction par contre que, quand le magazine Vibrations me demande la liste de mes albums favoris, je l'y mette en bonne place. Dans la perspective de l'actualité musicale européenne/internationale, Sem Nostalgia est effectivement un album de 2011).


Personnellement, Lucas Santtana est un artiste que j'adore depuis l'époque d'Eletro Ben Dodô, son premier album, il y a une dizaine d'années. Je l'avais même fait figurer dans mes dix disques favoris de ce nouveau millénaire : "Manifeste Afro-Tropicaliste du IIIe Millénaire" ! Et quand j'ai projeté de réaliser des interviews exclusives pour l'Elixir, le premier musicien vers qui je me suis tourné était naturellement Lucas Santtana. Par e-mail, il m'avait donné son accord de principe et demandé de lui envoyé mes questions. Il ne s'attendait bien sûr pas à être assailli par une cinquantaine de questions revisitant l'ensemble de sa carrière, aussi me laissa-t-il sans réponse. Il fallut attendre que s'inaugure ma collaboration avec le magazine Vibrations pour que le contact soit renoué. On me demandait un article qui présente la nouvelle génération de musiciens brésiliens en recentrant mon propos sur Lucas Santtana, coup de cœur de la rédaction qui venait de le découvrir, et Seu Jorge. Et libre à moi d'y ajouter quelques noms.

Cette fois-ci, le rendez-vous fut pris par le biais de son attachée de presse en Angleterre. Ne pouvant malheureusement monter sur Paris pour son concert et l'interroger en face-à-face, nous décidâmes d'enregistrer l'interview la veille, le 1er novembre, alors qu'il était encore à Londres. Nous nous sommes retrouvés face-à-face certes, mais par écrans interposés, sur Skype, alors qu'il était dans le hall de son hôtel à siroter un soda. Ce fut un échange détendu et très sympa. Lucas devait être rassuré d'avoir à faire à quelqu'un qui connaissait bien son œuvre et, en même temps, soulagé d'avoir évité de se coltiner le fardeau de répondre par écrit à ma liste immense de questions ! En une demi-heure, nous nous sommes concentrés sur l'essentiel, à savoir son actualité, son dernier album, Sem Nostalgia, où il réinvente brillamment le format voz-violão si important dans la grande histoire de la musique brésilienne. Mais, comme vous devez bien vous en douter, je n'ai pas pu m'empêcher de glisser dans la conversation une ou deux questions sur Eletro Ben Dodô ! Et il m'a même parlé de son futur disque qui devrait sortir début 2012 !


O. C. : Quand on a connu, comme toi, le succès critique dès ses débuts, est-ce une forme de reconnaissance importante à tes yeux de pouvoir tourner en Europe et d'y voir ton album distribué ?

Lucas Santtana : Oui, c'est important de pouvoir jouer en Europe car, que ce ce soit en France, en Allemagne, en Italie ou en Angleterre, il y a un public qui aime beaucoup la musique brésilienne, qui accompagne son histoire. Il y a des gens comme toi qui connaissent ma musique depuis dix ans. Alors c'est pour cette raison que je trouve important de pouvoir venir en Europe, en raison de l'amour des gens pour la musique brésilienne. La musique brésilienne est connue dans le monde entier.

Avec internet, enfin, tout semble plus proche. Il ne faut plus penser le Monde séparément avec le Brésil, l'Europe mais penser le monde comme un seul monde. On parle des langues différentes mais nous avons quand même des langages communs. La musique est une langue universelle. Et, finalement, je n'ai pas tant l'impression de lancer un disque en Europe. Je pense que je suis en train de lancer un disque dans plus de pays, d'atteindre d'autres lieux.

O. C. : C'est peut-être ton disque le plus international, on y trouve plusieurs chansons en anglais, penses-tu que cela le rende peut-être plus accessible ?

Lucas Santtana : Oui, peut-être. Mais quand j'ai fait le disque, qui contient plus de chansons en anglais qu'en portugais, ce n'était pas pensé ou destiné au marché international. C'est une coïncidence…

O. C. : C'est peut-être aussi l'influence d'Arto Lindsay avec qui tu as composé plusieurs titres de l'album ?

Lucas Santtana : Oui, j'ai toujours fait des musiques pour mes disques avec Arto. Alors, cette fois-ci, quand je lui ai dit, "viens, on va écrire des musiques pour nouvel album", il avait déjà deux chansons prêtes en anglais, encore inédites, qui n'avaient jamais été enregistrées. Mais je trouve ça important. Dans tous mes disques, il y a toujours une ou eux chansons en anglais. Et j'aime bien la langue anglaise pour chanter, c'est quelque chose qui se passe naturellement.


O. C. : Il est difficile de t'associer à une scène précise tant ta musique est originale et suit sa propre voie… Tu es Bahianais mais tu vis à Rio. A quels artistes cariocas es-tu lié, dans quels lieux vas-tu jouer ? Quelle est l'importance de Rio pour toi ?

Lucas Santtana : Pour moi, Rio a été important parce que, quand j'habitais à Bahia, internet n'existait pas encore. Aussi il était très difficile pour moi d'avoir accès à l'information. Pour que je puisse découvrir Fela Kuti, il avait fallu qu'un ami ramène un LP d'Europe puis qu'il le copie en cassette pour les amis. Vraiment, c'était très difficile d'avoir accès à l'information. Et quand je me suis installé à Rio, j'ai eu accès à beaucoup plus de choses. J'ai pu voir beaucoup de films, trouver beaucoup de disques, découvrir de nouveaux styles musicaux qui n'arrivaient pas jusqu'à Bahia. Pour toutes ces raisons, ça a été important pour moi d'aller vivre à Rio. Parce que c'est un centre culturel du Brésil plus riche.

O. C. : Plus riche que Salvador ?

Lucas Santtana : Salvador possède sa propre richesse et elle est la seule à l'avoir. Mais quand j'y vivais, il était plus difficile d'y assimiler ce qui venait d'ailleurs. C'est différent aujourd'hui. Avec internet, n'importe qui, en n'importe quel point du globe, peut accéder à tout. A mon époque, pendant mon adolescence, ce n'était pas le cas et Rio a été très important.

O. C. : Mais quand je regarde ton agenda de concert, j'ai l'impression que, chaque mois, tu joues dans tous les coins du pays mais assez peu à Rio, que tu ne sembles pas forcément y être attaché à un lieu particulier…

Lucas Santtana : C'est le problème depuis un moment, il n'y a pas assez de lieux où se produire. L'endroit où je joue le moins de tout le Brésil, c'est Rio ! C'est pareil pour beaucoup d'artistes qui vivent à Rio et qui jouent le plus souvent ailleurs qu'à Rio. C'est le même problème. Parce qu'il n'y a pas assez de lieux adaptés et qu'ils ne paient pas bien, alors ça ne vaut pas la peine de s'y produire. Sauf pour les festivals qui sont des événements bien organisés qui paient correctement. Là, une nouvelle salle vient de s'ouvrir, le Studio RJ qui est un bon lieu pour jouer.

O. C. : Peut-être aussi que Rio reste encore très branché sur le samba, et notamment une interprétation assez classique du samba, ta musique étant plus originale et inclassable…

Lucas Santtana : Oui, il y a aussi ce côté-là. Ceux qui font du choro ou du samba peuvent jouer plus facilement à Rio. Mais si tu fais une musique plus originale, un travail d'auteur si je puis dire, tu auras moins de lieux où te produire à Rio. Et aussi, à Rio, tu as aussi ce côté "estival" : les gens vont voir un concert mais, pour eux, c'est aussi l'occasion d'aller boire des coups, draguer les filles. Ils vont au concert mais il y a des choses aussi importantes que le show lui-même. A São Paulo, le show, c'est le show, les gens sortent pour aller au concert, tu vois ! (rires).

O. C. : Sur Sem Nostalgia, tu te confrontes au format voz-violão. Mais tu subvertis la contrainte, en quelque sorte. Les sons de guitares peuvent être samplés, tu joues des percussions sur la caisse… Comme si tu avais voulu casser le format.

Lucas Santtana : Oui. Ce format existe au Brésil depuis au moins cinquante ans. La borne serait João Gilberto, en 1958. Et, en cinquante ans, ce format n'a jamais évolué. Alors que si tu prends un autre format établi comme le power trio dans le rock, à savoir guitare-basse-batterie, c'est le cas. Si, dans cette configuration, tu écoutes un enregistrement des années soixante, puis un enregistrement des années-soixante-dix, et des années quatre-vingt, tu remarqueras que le même format musical s'est transformé avec les années. Parce que sont apparues de nouvelles pédales pour les guitares, de nouveaux sons, de nouveaux micros pour capter différemment le son de la batterie. Et tu trouves des formations guitare-basse-batterie qui ne jouent que du jazz, que du rock… Donc le même groupe d'instruments sert à plein de choses différentes. Mais, au Brésil, les artistes qui ont chanté en s'accompagnant à la guitare n'ont rien changé de cette formule. Alors, j'ai voulu faire un disque de voz-violão mais je voulais y amener quelque chose de nouveau. Je me suis demandé de quelle manière je pourrais y parvenir. Comment faire que ce voz-violão sonne de plusieurs manières différentes. Donc, l'idée c'était de faire un disque de voz-violão mais qui ne sonne pas comme un disque de voz-violão.

O. C. : Te confronter au format voz-violão, c'était peut-être aussi une façon de t'inscrire dans une filiation de Bahianais qui l'ont pratiqué et sont allés poursuivre leur carrière à Rio comme Dorival Caymmi ou João Gilberto ? Surtout que tu considères encore ces artistes comme des influences.

Lucas Santtana : Bien sûr, ils m'ont beaucoup influencé : Caymmi, João Gilberto, Caetano, Gil, Jorge Ben. Et quand je fais le "Super Violão Mash-Up" ou le "Violão de Mario Bros", c'est fait exclusivement à partir de samples des guitares de Jorge Ben, Caymmi, etc… C'est comme de leur rendre hommage mais sans trop les respecter non plus. C'est un hommage à ma façon.

O. C. : J'adore vraiment ton premier album, Eletro Ben Dodô, il est comme un portrait musical de ta ville, de Bahia. Tu y fais référence à toutes les formations du cru : les Muzenza, Timbalada, Olodum, Ilê Ayiê, Apaches do Tororó, etc... C'est un disque qui reflète la musique de Salvador au début des années 2000, quand s'inventait un nouveau langage de percussions et que tu as mis en avant sur ton disque mais c'était quoi l'idée ? Est-ce que c'est parce que tu en étais déjà loin à Rio, que tu en avais la saudade

Lucas Santtana : J'avais conscience qu'il existait une culture de la percussion à Bahia, une culture de la rue. Mais je percevais aussi autre chose. La culture afro y était très intériorisée et j'ai voulu la faire communiquer avec des éléments extérieurs. L'idée de ce disque, c'était que tous les instruments aient une fonction rythmique. La guitare ne fait pas d'harmonie, elle joue une rythmique. La basse fait du rythme, la voix fait du rythme. Comme si tous les instruments étaient de percussions. C'est mon idée de départ. Et l'autre idée, c'était de montrer aux jeunes de Salvador qu'ils pouvaient faire une musique de percussions mais pensée d'une manière plus globale et pas seulement locale.

O. C. : L'an dernier, tu participais au disque de Baiana System. Je parlais justement avec Roberto Barreto il y a deux jours, pendant qu'il était à Copenhague pour le WOMEX. Leur concert a fait un tabac et ils devraient pouvoir faire une petite tournée en Europe l'an prochain. Pour moi, leur projet n'est pas seulement de moderniser un instrument presque tombé en désuétude comme la guitarra baiana mais c'est aussi, comme l'avait fait Eletro Ben Dodô, de moderniser la musique percussive de Bahia, tout en gardant son langage, ses timbaus qui claquent.

Lucas Santtana : Ce que fait Baiana System est excellent. Comme tu le dis, il ne s'agit pas seulement de sortir la guitarra baiana des trio elétricos, il l'amène à la surf music, à la cumbia, vers d'autres univers musicaux. Et aussi il prend ce langage de la percussion, le mêle à l'électronique. Et lui donne une dimension urbaine. Ca cesse d'être une musique folk, ou traditionnelle, pour devenir une musique urbaine. Et c'est ça qui est très intéressant.


O. C. : Il y a une chose étonnante en ce moment au Brésil. Même si la crise du disque y est la même que partout dans le Monde, on a l'impression que les musiciens y vont de l'avant et positivent. C'est incroyable de voir que Kiko Dinucci, Criolo, Romulo Fróes, Baiana System, etc... proposent leurs disques en téléchargement gratuit. Alors, bien sûr, la situation est différente. En Europe, il n'y a pas suffisamment de lieux pour que les artistes puissent se produire régulièrement alors qu'au Brésil, faire connaître sa musique permet d'obtenir une plus grande notoriété et donc de jouer plus souvent. Sans vendre de disques, les artistes peuvent vivre de leur musique. Mais la situation est malgré tout difficile et nécessite de l'imagination pour inventer un nouveau schéma…

Lucas Santtana : Au Brésil, pour les gens de ma génération, pouvoir télécharger la musique a été un truc super important. Parce qu'il y a encore une dizaine d'années, il était encore impossible de faire connaître ta musique par le biais de la radio. Aujourd'hui, on entend plus des gens de ma génération passer à la radio mais il y a dix ans, ce n'était pas le cas. Alors internet était le seul moyen d'atteindre le public et il fallait donc laisser notre musique pour qu'elle soit téléchargée et puisse se disséminer rapidement. Et c'est vrai, du coup, que les disque ne se vendent plus beaucoup mais on gagne notre vie grâce aux concerts, en composant une musique pour un film, et tout ce qu'on peut imaginer de cet ordre-là. Et pour dire vrai, ça valait le coup d'offrir son disque en téléchargement gratuit parce que ça permettait de se faire connaître et, du coup, faire plus de concerts, plus de travail grâce à ce disque. Au Brésil, on vit grâce aux concerts.

O. C. : Il y au aussi des lois, comme la Loi Rouanet, qui incitent les entreprises à pratiquer le mécénat culturel en échange d'exonérations fiscales, mais on entend parfois dire qu'il n'y a que les artistes les plus célèbres qui en profitent.

Lucas Santtana : Non, je ne crois pas que ce soit le cas. Il y a beaucoup d'artistes indépendants qui parviennent à être publiés s'ils obtiennent des subventions. Et il en existe au niveau national, mais aussi régional, municipal. Et si tu obtiens ces subventions, ça t'aide beaucoup. Parce qu'enregistrer un disque coûte cher, ce n'est pas vrai qu'on puisse faire un disque bon marché. Alors ça permet aux artistes de faire des disques de qualité et de payer tout le monde, les musiciens, l'ingénieur du son, le graphiste qui fait la pochette. C'est de l'argent qui circule dans le milieu musical. Après, c'est vrai ce que tu me dis mais uniquement dans le cas du mécénat d'entreprises. Celles-ci ne veulent financer que des artistes qui sont déjà très connus, pour ne pas prendre de risques. Mais il existe plein d'aides possibles.

O. C. : Bon, je t'ai expliqué que Vibrations m'a commandé un article centré sur toi mais où il sera aussi question de quelques autres artistes. Pourrais-tu me dire en quelques mots ce que tu pensent d'eux ? De Seu Jorge pour commencer ?

Lucas Santtana : C'est une des plus belles voix du Brésil, c'est un grand crooner, un grand interprète. C'est un très bon chanteur avec un timbre de voix très spécial. Et aussi un grand acteur, un grand artiste vraiment.

O. C. Et Kiko Dinucci et son trio Metá Metá ? 

Lucas Santtana : Kiko est un très bon guitariste. J'ai beaucoup aimé Metá Metá parce qu'ils parviennent à retrouver cette sonorité des vinyles, des vieux disques brésiliens. Par les arrangements, les sonorités. C'est un peu comme ça que j'ai conçu Sem Nostalgia, même si c'est plus tourné sur le futur, où que le passé est lié au futur. Metá Metá actualise le passé d'une manière organique.

O. C. : Criolo ? Tu as participé avec lui au disque de Gui Amabis, Memórias Luso-Africanas.

Lucas Santtana : C'est un très bon disque. Il a rassemblé beaucoup de monde. Criolo, Céu, Tulipa, Curumin, et moi. Il est très bon. C'est un travail de samples, presque tout est fait à partir de samples mais ils sont utilisés presque comme si c'était joué, c'est très sophistiqué. Ce n'est pas comme dans le hip-hop où tu as un sample et un beat par-dessus, là, c'est très sophistiqué, c'est accordé. C'est un travail d'artisan avec les samples.

O. C. Et l'album de Criolo ?

Lucas Santtana : Il est très bon. Criolo, ça fait vingt ans qu'il est dans le truc. Et ça n'arrive que maintenant mais c'est bien de voir un type qui n'a jamais renoncé. Et c'est intéressant également parce que les groupes de rap au Brésil ont toujours beaucoup imité les Américains avec les mêmes beats. Là, c'est bien de voir le rap se mélanger avec le samba, la musique brésilienne. C'est quelque chose de salutaire pour le rap brésilien, qu'il ne reste pas à toujours imiter le rap américain.


O. C. : Y a-t-il quelque chose qui t'a frappé en Europe ? Une anecdote ? C'est la première fois que tu viens ?

Lucas Santtana : L'an dernier, je suis déjà venu mais c'était seulement à Lisbonne.

O. C. : Ah, Lisbonne, c'est toujours la porte de l'Europe pour les Brésiliens !

Lucas Santtana : Hier, c'était le premier concert en Angleterre, demain le premier à paris. Ce sont mes débuts ici. Ce que j'ai ressenti ? La première fois que je suis venu en Europe, c'était quand je jouais avec Gilberto Gil, j'avais vingt-trois ans. Je ne connaissais encore rien du Monde et l'Europe me paraissait vraiment très différente. Mais aujourd'hui, je remarque surtout tout ce qu'il y a en commun : les rues, le métro, les boutiques, la nourriture. Chaque lieu a ses caractéristiques, sa personnalité mais même si l'architecture est différente, je ne ressens pas tant de différences dans le monde.

O. C. : Notamment grâce à internet et aux réseaux sociaux, où chacun peut se connecter par centre d'intérêt ?

Lucas Santtana : Exactement, exactement. Et aussi parce qu'il y a beaucoup plus de migrations. De plus en plus, les grandes villes sont cosmopolites et rassemblent des gens venus du monde entier. Le monde se rapproche, et c'est plutôt bien.

O. C. : Je ne pourrai malheureusement pas assister à ton concert parisien mais j'ai compris que tu devais déjà revenir l'an prochain pour faire plus de concerts. J'ai bon espoir de te voir enfin sur scène !

Lucas Santtana : Oui, je vais revenir l'an prochain ! 

O. C. : J'ai cru comprendre que ton prochain album était déjà presque prêt, qu'il était déjà enregistré.

Lucas Santtana : Oui, il est en phase de mixage.

O. C. : Et à quoi va-t-il ressembler, sera-t-il dans une continuité avec Sem Nostalgia ? 

Lucas Santtana : C'est un disque qui est très centré sur le groupe, en train de jouer live. Mais il y a aussi beaucoup de samples symphoniques. Parce que quand j'étais adolescent à Bahia, j'écoutais beaucoup de musique classique symphonique. Je suivais cette éducation classique et donc, même si j'écoutais de tout, il y avait beaucoup de musique symphonique. Et ça a beaucoup influencé ce que je fais. Mes quatre disques sont tous très différents entre eux. Mais ils ont tous une chose en commun qui est la recherche de textures musicales. Tous mes disques sont composés de chansons mais leurs arrangements recherchent des textures de sons superposés, des textures particulières. Et c'est quelque chose que l'on retrouve dans la musique symphonique. En raison de la variété des instruments de l'orchestre, chaque combinaison produit une texture particulière, différente. Puis, j'ai arrêté d'écouter du classique pendant longtemps. J'y suis revenu l'an dernier et ça a beaucoup influencé le prochain album.

O. C. : Mais ce sera à partir de samples ?

Lucas Santtana : Oui, ça va être samplé mais certains sons seront joués.

O. C. : Parce que les samples, c'est moins cher que d'avoir un orchestre ?

Lucas Santtana : Tu m'étonnes ! Un orchestre ? Ca, c'est impossible (rires) !

Un grand merci à Lucas pour cet échange. Sem Nostalgia figure parmi les meilleurs albums de l'année pour de nombreuses publications. Cela lui permettra, pour son retour l'an prochain, d'avoir  plus de dates de concert. Personnellement, après qu'il l'ait invité dans son émission sur la BBC, je caresse l'espoir qu'il soit programmé par Gilles Peterson dans le Worldwide Festival qui se déroule à Sète. Autant dire à deux pas. D'ici là, vous pourrez découvrir prochainement dans l'Elixir une interview de Lewis Hamilton, alias Mais Um Gringo, le jeune Anglais qui a fondé le label Mais Um Discos qui a sorti Sem Nostalgia en Europe.

Et j'apprends à l'instant que le cinquième album de Lucas sortira en mars et s'appelle O Deus.

lundi 12 décembre 2011

Robertinho Barreto, leader de Baiana System : un entretien pour l'Elixir


Vous ne connaissez pas encore Baiana System ? Préparez-vous, 2012 sera une bonne année pour eux ! Robertinho Barreto, le fondateur du groupe, nous a accordé une interview alors qu'il était à Copenhague pour le WOMEX. Il nous a présenté ce projet très particulier et a évoqué la place qu'y tient la guitarra baiana...

Baiana System, c'est un coup de cœur instantané. Un des meilleurs disques sortis de Bahia ces dix dernières années. Alors nous avions présenté Baiana System une première fois l'an dernier. Puis encore en septembre, sous le titre "Baiana System, mini guitare et gros sound system", cette fois-ci, en proposant l'album en téléchargement. Un album que l'on peut également se procurer gratuitement (en mp3 320kbps) sur le site du groupe. Parce que le projet initié par Robertinho Barreto est très cohérent et profondément ancré dans la musique locale. Avec Baiana System, il  a considérablement modernisé la petite guitarra baiana, inventée par Dodô et Osmar pour défiler sur leur trio elétrico pendant le carnaval de Salvador. Dans Baiana System, outre cette petite guitare, les timbaus donnent cette couleur percussive si caractéristique de Salvador, mais aussi immergé dans l'univers des sound-systems et du dub.


Cette année, Baiana System était invité à se produire au WOMEX qui se tenait à Copenhague. Convaincu que Baiana System était une vraie révélation et qu'il avait le potentiel pour séduire le public européen, nous venons de le présenter dans "Novo Brasil", l'article que j'ai écrit pour Vibrations (n° 140). Nous avons interrogé Roberto Barreto alors qu'il était encore à Copenhague, le lendemain de sa prestation au WOMEX qui, visiblement avait fait un carton. Celui-ci était à son hôtel, s'apprêtait visiblement à sortir pour la soirée et se montrait très volubile pour parler de ce projet qui lui tient à cœur. Ce séjour fut des plus profitables puisqu'il nous a révélé que Baiana System viendrait tourner en Europe l'an prochain. Puisque je n'ai pas eu la place de citer cet entretien dans l'article de Vibrations, le voici donc dans son intégralité.


O. C. : Bonjour Roberto, alors, comment s'est passé ce passage au WOMEX ?

Robertinho Barreto : L'accueil a été très chaleureux pour le concert. Les feed-backs ont été très positifs. Et, aujourd'hui, sur le salon, j'ai rencontré quelques personnes, de très bons contacts qui vont nous permettre, l'an prochain, de faire quelque chose. On va organiser ça de façon plus… organisée ! Et on va faire au moins une petite tournée en Europe.

O. C : La musique de Baiana System est à la fois très originale et très cohérente parce que construite autour de la guitarra baiana. Mais quelqu'un qui entendrait Baiana System pour la première fois ne s'en rendrait pas forcément compte, peut-être que s'il n'y faisait pas attention, il croirait entendre une guitare normale.

Robertinho Barreto : Oui, oui, je vois ce que tu veux dire. Mais je pense quand même qu'il y aurait un doute dans la tête des gens. Car le timbre n'est pas le même. Ce n'est pas accordé comme une guitare. C'est plus aigu, c'est accordé comme une mandoline. Ca n'a pas autant de corps qu'une guitare. Alors les gens, même s'ils ignorent qu'il s'agit d'une guitarra baiana, devineront peut-être que ce n'est pas tout à fait la même chose. Ils seront dans le doute, ne devineront peut-être quel est l'instrument…

O. C. : Il y a deux jours, j'ai vu Hamilton de Holanda en concert. Tous les deux, vous êtes dans la position de pouvoir inventer un nouveau langage pour votre instrument. Chacun a son histoire, sa tradition. Lui, sa mandoline est au cœur du choro, toi, ta guitarra baiana vient des trio elétricos du carnaval bahianais. C'est très rare de pouvoir inventer quelque chose de neuf pour un instrument, ça doit être très excitant ?

Robertinho Barreto : Tout à fait. Parmi les choses qui me motivent, dans les musiques qu'on a enregistré pour le disque, c'est de proposer d'autres possibilités pour cet instrument, la guitarra baiana. Parce qu'elle était un petit peu oubliée, ici à Bahia. Il n'y avait plus que quelques personnes qui en jouaient sérieusement. Et elle était toujours associée à ce contexte particulier : le carnaval, les trios. Et toujours avec un répertoire qui faisait référence au passé, à la musique de ces vingt ou trente dernières années, qui est sans conteste celle de notre formation, la musique avec laquelle on a grandi, avec laquelle on a appris à jouer. Mais si tu ne proposes pas un dialogue nouveau de l'instrument avec des éléments contemporains, ça ne servira à rien.

Et il y a quelque chose que je perçois très clairement parce que, depuis trois ou quatre ans, je produis une émission de radio consacrée aux musiques africaines, ici sur une radio de Bahia. C'est combien cette musique a également été assimilée, associée à la musique du carnaval, ce contact avec la musique africaine, avec les guitares souvent jouées en lignes, comme dans le soukouss ou dans la guitare angolaise.  Et tout ça m'a touché au point de transposer tout ça sur la guitarra baiana d'une manière très claire. Jouer avec toutes ces sonorités, et avec la tradition du choro et du frevo, et aussi avec la distorsion. Retrouver ces guitares hypnotiques comme le sont les guitares africaines, avec ces lignes qui se répètent en boucle…

O. C. : Sur l'album, il y a ce morceau "Da Calçada Pro Lobato", le titre qu'interprète Gerônimo, où j'avais bien perçu cette influence africaine qui me rappelait effectivement la musique congolaise, la rumba ou le soukouss. Mais j'ai aussi l'impression que le morceau est un hommage à Pio Lobato, la vedette paraense de la guitarrada ?

Robertinho Barreto : Oui, c'est tout à fait ça. J'ai voulu rendre un hommage à Pio. La musique lui est dédiée mais il s'est passé beaucoup de choses avant ça. J'avais déjà participé à une rencontre à Salvador entre la guitarra baiana et la guitarrada. Il y avait Mestre Vieira et Pio. Et j'avais en tête ce qu'avait dit Hermano Vianna, l'anthropologue. Il disait que les deux styles de guitares typiquement brésiliens, avec leur esthétique, leur façon de jouer, étaient la guitarra baiana et la guitarrada. Ce sont ces références qui m'ont inspiré ce morceau.

O. C. : Comme la guitarra baiana, la guitarrada est un style régional. Il est typique du Pará mais j'ai l'impression que Pio Lobato est devenu une référence nationale auprès des musiciens, beaucoup l'adorent. Pour autant, la guitarrada touche-t-elle aussi le grand public ?

Robertinho Barreto : Bien sûr, les musiciens l'apprécient mais elle commence aussi à s'immiscer dans la MPB. Avec Catatau (Cidadão Instigado, ndla) qui est un producteur et chanteur mais aussi d'autres qui commencent à s'y intéresser, et ainsi qu'à la chanson brega. Et la guitarrada accède ainsi à une scène contemporaine très forte. J'ai vu ces choses qui arrivent ici, comme la lambada... Et la guitarrada elle-même possède aussi ces mêmes influences africaines, comme celles de la musique angolaise des années 70 notamment : Bonga, David Zé, Jovens do Prendo. Tous ces groupes utilisaient ce style de guitare mi-soukouss, mi-caribéen. Et la guitarra baiana, quand elle est jouée avec un son clair, sans la distorsion, peut se rapprocher du style de la guitarrada. Et j'ai déjà évoqué avec Pio la possibilité d'un projet guitarrada-guitarra baiana. Et quand le morceau a été fini, j'avais en tête tout ça, et j'en ai profité pour en faire un hommage qui s'amuserait avec ces références de Belém. Et il y a aussi cette influence que tu as perçu de la guitare africaine, comme dans le soukouss ou en Angola. Dans mes influences, cela se sent.

O. C. : J'ai l'impression que la musique de Baiana System pourrait plaire à différents publics. Je suis persuadé que ça pourrait plaire au public rock parce que la guitare y est très en avant. Dans le rock justement, y a-t-il des guitaristes qui t'aient influencé ? Et ressens-tu cette dimension dans ta musique ?

Robertinho Barreto : Je ne sais pas, peut-être, peut-être... Avant ça, je faisais partie d'un groupe de rock de Salvador, Lampironicos. Et, à cette époque, nous avions un morceau déjà à la guitarra baiana, c'était quand je commençais à faire des recherches à son sujet. Le morceau s'appelait "Jegue Beck" ("Âne Beck", ndla), qui était un hommage. Et j'ai bien sûr été influencé par ces guitaristes dont l'importance est universelle, mais au final, je pense que ce que j'ai voulu développer est lié à la musique africaine, en allant chercher dans ce sens. J'étais un peu fatigué du côté guitar-hero qui est plus une notion anglo-américaine avec un type dans son coin. Et on est plus libre si on laisse de côté cet aspect-là. Alors que quand on voit Sékou Diabaté du Bembeya Jazz, on réalise que ce type est complètement dans la musique et pas dans son coin. Ce qui m'intéresse, c'est beaucoup plus l'idée d'un son qu'un guitariste en particulier.

O. C. : Le son de Baiana System est typiquement bahianais. Si tu y modernises la guitarra baiana, on y entend aussi beaucoup les percussions, en particulier le timbau qui, lui, a été modernisé par Carlinhos Brown. Tu as fait partie de Timbalada, es-tu proche de lui ?

Robertinho Barreto : Oui, même si dernièrement on s'est moins vu. Mais à l'époque de Timbalada, on était souvent ensemble. J'ai enregistré plusieurs disques avec lui et Timbalada. Puis, comme on était proches, il a produit quelques titres du premier album des Lampironicos et nous a permis d'enregistrer dans son studio, l'Ilha dos Sapos. On est toujours resté proches, il connaît bien le travail de Baiana System, il a accompagné le projet. On avait même pensé à ce qu'il participe à notre album mais ça n'a pas pu se faire. C'est lui qui a ouvert le concept de système, et pas seulement de sound system. C'est plutôt à l'image de notre fonctionnement, c'est-à-dire un système dont les parties se complètent. Là, il y a Russo Passapusso, notre chanteur, qui vient des sound-systems, qui a été embolador. Et véritablement Brown a ouvert ce concept, comme il a bien sûr ouvert la voie pour les percussions, pour le timbau. Toute percussion à Salvador qui soit venue après lui, a reçu son influence. D'une forme ou d'une autre. Pas seulement dans le son mais aussi dans la posture, je ressens ça chez la plupart des percussionnistes que je vois.


O. C. : Baiana System est aussi un projet fédérateur puisque l'album réunit plusieurs générations de Bahianais. On y retrouve Roberto Mendes et Gerônimo pour les "anciens" et Russo Passapusso et Lucas Santtana pour les "jeunes"... C'était l'idée, enregistrer un album trans-générationnel ?

Robertinho Barreto : Oui, je crois. Mais tout s'est passé très naturellement. On parlait tout à l'heure de "Da Calçada pro Lobato", il y avait aussi l'influence de Gerônimo dans ce morceau, même s'il y a la guitarrada. Marcelo Seco, le bassiste, et lui sont cousins et ils se connaissent très bien. Quand j'ai eu la musique, c'était évident pour moi que c'était lui qui devait la chanter. Sa participation illustre aussi cette idée de système. Elle montre à quelle source nous buvons. C'est la même chose avec Roberto Mendes. C'est une référence à la guitare et les choses se sont faites très spontanément. On l'a appelé, il est venu et il a joué. Et chanté. Il a parlé aussi, parce que le morceau auquel il participe est mi-parlé mi-chanté. Pareil pour Lucas. Il est passé et ça s'est fait spontanément. Mais c'est quelque chose de très important pour nous, c'est comme ça qu'on apprend, qu'on s'avance dans notre spirale.

O. C. : Ton disque est en téléchargement gratuit. Pour les musiciens de ta génération, il est plus important de faire découvrir sa musique et la jouer en concert que de vendre des disques ?

Robertinho Barreto : Je pense que c'est quelque chose qui touche tout le monde, d'une manière ou d'une autre. On ne peut rien y faire, rien contrôler de tout ça. Et il y a plusieurs expériences dont Lucas est d'ailleurs un pionnier. 3 Sessions in a Greenhouse est un disque qu'il a mis en téléchargement gratuit et qui a été beaucoup téléchargé, mais même malgré ça, c'est un disque qui s'est plutôt bien vendu. Les gens l'avaient téléchargé mais quand ils allaient au concert, ils étaient prêts à acheter le CD à la sortie. Alors qu'on le veuille ou non, c'est comme ça. On n'est encore qu'au milieu du chemin et on sait pas comment ça va évoluer. Et ce qui est sûr aujourd'hui, c'est qu'internet est un moyen de divulgation, et ça on l'a bien compris. Pour Baiana System, c'est comme ça que ça s'est passé. Il y a beaucoup de monde qui nous connaissait par internet, ça circulait sur les réseaux sociaux. 


O. C. : Avec Baiana System, vous jouez plutôt sur Bahia ou plus dans le reste du pays ?

Robertinho Barreto : Je pense qu'on atteint un certain équilibre. En ce moment, on est sur plusieurs projets qui nous permettraient de tourner dans tout le pays. Il y a Conexão Vivo, Projeto da Oito, Caixa Economico, tous ces projets qui peuvent être réalisés grâce à des subventions. Tout ça crée un circuit. Et parfois, tu joues pour rien ou presque mais c'est comme de proposer tes albums sur internet, ça te fait connaître. Et tous ces projets permettent aux artistes de tourner. Et c'est vrai aussi qu'il y a des entreprises qui aident beaucoup les artistes. Natura, par exemple, a un projet très intéressant. Petrobras aussi. Au Brésil, il existe diverses possibilités pour un artiste de vivre de sa musique. Y compris les moyens les plus classiques. Alors, même si on ne peut plus faire tourner les groupes comme avant, si les cachets ont baissé, tout ça permet de faire vivre les musiciens au Brésil.

O. C. : Vous donnez beaucoup de concerts sur Salvador ? Est-il possible à un musicien d'y vivre sans jouer de l'axé music ?

Robertinho Barreto : C'est toujours difficile. Dans mon cas, comme je te le disais, je m'en tire aussi parce que je fais de la radio, que j'ai plusieurs émissions et que ça me donne une sécurité. Mais c'est déjà mieux qu'il y a quelques années, tu n'aurais pas pu envisager de faire seulement les choses qui te plaisent. Aujourd'hui, c'est un scénario envisageable. Il y a une petite scène ici, et elle va travailler avec la scène de Rio. On parlait de Lucas, j'ai joué dans son groupe quand il était venu à Salvador. Et Marcelo Seco aussi, et Juninho, le percussionniste qui joue avec nous en ce moment. Et ces artistes qui font une musique personnelle, intéressante, sont plus accessibles.


Mais trouver des lieux pour jouer à Salvador devient compliqué. Salvador ne possède pas encore un circuit qui te garantisse de jouer régulièrement et de jouer seulement à Salvador. Non, tu es obligé de jouer avec d'autres personnes et de tourner pour espérer t'en sortir.

O. C. : Beaucoup d'artistes brésiliens s'installent à São Paulo ? Et toi, est-ce une possibilité que tu as déjà envisagé ? Ou ton inspiration vient tellement de Bahia que tu estimerais difficile de faire ce que tu fais ailleurs ?

Robertinho Barreto : Oui, je crois. Bahia se reflète dans ma musique. J'ai l'impression que, parfois, quand les gens s'installent à São Paulo, ils cessent d'évoluer. Et je n'ai pas l'impression qu'aujourd'hui ce soit une nécessité d'habiter à São Paulo. Ca ne compense pas le coût de la vie là-bas. Je n'en sens pas la nécessité aujourd'hui comme ça pouvait l'être il y a quelque temps. Tu sais, avec internet, la manière dont tu peux faire circuler ta musique, entrer en contact avec les gens, il n'y a pas besoin d'être à São Paulo pour que les gens connaissent Baiana System. Et même si tu étais là, ce n'est même pas sûr que tu puisse t'intégrer à un circuit qui te permette de jouer. Tu peux faire ton truc de n'importe où. Notamment de Bahia, bien sûr ! Et puis, tu vois, je suis marié, j'ai une fille, tu imagines pour s'installer là-bas, il faut tout réorganiser. Je préfère rester à Bahia.

O. C. : Chez certains artistes de São Paulo, on sent une forte influence des traditions et des musiques afro-brésiliennes Chez quelqu'un comme Kiko Dinucci, par exemple. Es-tu sensible à son travail ?

Robertinho Barreto : Bien sûr, que je connais Kiko ! (se penchant en arrière pour accentuer son enthousiasme). Ce "marché indépendant", entre guillemets, j'aime pas trop le terme, dans cette scène, tout le monde finit par se connaître. Il y a un dialogue, une proximité entre les musiciens. Et tout le monde, à un moment, va se retrouver sur des projets communs. Par exemple, Chico Correa qui est notre DJ depuis le début, monte un projet avec Juninho Costa, qui est un super guitariste, qui a joué avec Brown, avec Ivete, avec tous ceux que tu peux imaginer, un type très bon. Et ce type a aussi fait des trucs avec Kiko. Kiko est un des artistes les plus créatifs de cette nouvelle génération de São Paulo. Comme compositeur, comme producteur aussi, j'ai vu des choses merveilleuses de Kiko. Padê avec Juçara Marçal est excellent. On a déjà eu quelques idées ensemble, avec la guitarra baiana et sa guitare. On a déjà parlé de monter un projet ensemble, d'autant que lui travaille beaucoup à partir de projets. Maintenant, c'est Metá Metá. J'aimerais bien faire quelque chose avec lui. Aussi parce son jeu de guitare est très spécial, et la façon dont il s'inspire des musiques africaines m'intéresse également. Ca pourrait donner lieu à un super dialogue entre nous, entre son univers et ce que je cherche. On en a déjà parlé : 'allez, viens, on va faire un truc ensemble'. Et aussi comme compositeur, je trouve qu'il est déjà très mûr.

O. C. : Y aura-t-il bientôt un nouveau disque ? Quels sont tes ambitions pour l'année qui vient ?

Robertinho Barreto : On y pense, il y a déjà des morceaux qu'on joue en concert. Il y a déjà des participations de prévus. Avec Lazzo Matumbi, par exemple, qui est aussi une figure des musiques noires de Bahia. Il y a Ilê Ayiê, parce qu'on aimerait bien enregistrer une base d'Ilê Ayiê pour faire un morceau. On était avec eux à Shangaï l'an dernier pour jouer pendant l'exposition universelle. On va essayer de faire quelque chose ensemble. Marcia Castro, aussi, on va peut-être faire quelque chose avec elle bientôt.

O. C. : Et une tournée en Europe ?

Robertinho Barreto : On aimerait bien revenir en Europe, pouvoir tourner dans les festivals et sur ce marché international. Parce qu'on sent bien que Baiana System a ce potentiel. Et c'est aussi important pour mûrir artistiquement de voyager, se confronter à cet environnement nouveau. Parce que les festivals, c'est un truc européen, les Américains ne savent pas organiser de festival, des shows oui, mais pas des festivals. C'est quelque chose que j'ai vécu avec Timbalada en tournant. Mais, ici, au WOMEX, les retours ont été super positifs. C'est pratiquement sûr qu'on viendra jouer l'an prochain.

OK, Roberto, on t'attend !


Pour vous convaincre du potentiel de leur musique, une visite sur le site de Baiana System s'impose. Vous pourrez toujours y trouver l'album en téléchargement gratuit !


lundi 14 novembre 2011

Riachão, ou le samba comme élixir de jouvence


Joyeux anniversaire Riachão ! Clementino Rodrigues a vu le jour à Salvador, le 14 novembre 1921. Il fête aujourd'hui ses quatre-vingt-dix ans !

Riachão, c'est une figure légendaire du samba bahianais. Aux côtés de Batatinha et Ederaldo Gentil avant tout, mais aussi d'Edil Pacheco, Walmir Lima ou Nelson Rufino, sans oublier les maîtres du Recôncavo que sont Roque Ferreira ou Roberto Mendes. Mais, assurément, Riachão est le plus pittoresque, son pitre et cabot.


Riachão est un pur soteropolitano, un habitant de Salvador : né dans le quartier de Gracia, il n'en a jamais bougé. Bien sûr, il a commencé tout gosse à chanter et taper le rythme sur les premières boîtes venues mais c'est en 1944 qu'il est embauché à Rádio Sociedade où il chante en trio. Il a aussi beaucoup chanté en duo, dans ces fameuses duplas sertanejas. Car s'il est un sambiste en majesté, Riachão a eu le temps de se frotter à différents styles, du forró au choro, sans oublier toute la gamme des rythmes régionaux.

S'il s'est composé un répertoire au gré des décennies, un seul de ses titres a connu une véritable renommée au-delà des cercles de samba bahianais : "Cado Macaco no seu Galho". Caetano Veloso et Gilberto Gil l'ont, en effet, interprété sur leur album Barra 69 ao Vivo na Bahia, enregistré à la veille de leur exil londonien, mais sorti seulement à leur retour, en 1972. Ces circonstances confèrent au morceau une portée symbolique. Une portée symbolique qu'ils ont accentué plus encore en reprenant le morceau en 1993 sur leur album commun Tropicália 2 qui marquait les vingt-cinq ans du mouvement tropicaliste. Une version qui, pour l'anecdote, compte avec Carlinhos Brown aux percus.

Cette absence de morceaux devenus des standards a fait dire à Luiz Américo Lisboa Junior, historien bahianais de la musique, que le répertoire de Riachão, hormis "Cada Macaco...", était assez moyen comparé à celui de ses contemporains, Edil Pacheco ou Roque Ferreira. Mais on pourrait aussi prendre les choses en renversant la perspective : si Riachão est peu repris par les autres sambistes, toutes générations confondues, c'est surtout parce que ses chansons possèdent un ton si personnel qu'il est difficile à d'autres de se les approprier.

Car Riachão est un authentique titi bahianais, un type qui a le sens de l'observation et celui de la description, une description marquée de sa gouaille argotique. On décrit sa verve comme journalistique mais du journalisme, il semble voué à la modeste rubrique des chiens écrasés. Si tant est qu'une telle rubrique puisse exister avec une telle truculence, un tel amour de sa terre. A ce titre, ces morceaux "animaliers" font partie des pièces de choix de ce répertoire : "Baleia da Sé" et "Tartaruga 70". La première raconte comment, en 1959, une baleine embaumée fut exposée Praça da Sé, dans le centre historique de Salvador. Les Américains ayant organisé l'événement financèrent par la même occasion la chanson de Riachão qui narre les faits. C'est d'ailleurs un succès emblématique de son style. Et la postérité retiendra qu'il est celui qui a vu le "nombril de la baleine" !

Chroniqueur de sa ville, il en a vanté les douceurs comme dans "Retrato da Bahia", ce portrait de Bahia où il salive à l'évocation de la cuisine au parfum de dendê et qui chante en guise de refrain : "acarajé, ô ô ô" ! Parce qu'à Bahia la poésie populaire commence en disant "dendê". Conteur aux mille anecdotes, il est une mémoire vivante de sa ville.

Malgré les années, Riachão a gardé une pêche absolument incroyable. C'est le type qui passe son temps à chanter et danser dans la rue. C'est d'ailleurs ce tempérament qui a fait sa légende, autant que son répertoire tant le petit bonhomme est intenable et d'une bonne humeur contagieuse. D'ailleurs, Riachão se dépense tellement que  son indispensable accessoire de mode est une serviette éponge. Ici, on se protège du froid avec une écharpe. A Bahia, on se pose une serviette sur les épaules pour s'éponger la sueur... même si ça casse un peu le look.


Il y a une dizaine d'années, Paquito et Jota Velloso ont rendu hommage à deux légendes de ce samba de Bahia. Ils ont enregistré deux albums qui invitent Batatinha et Riachão et les entourent d'invités prestigieux pour interpréter les perles de leur répertoire et leur offrir un magnifique écrin. C'est Diplomacia, en 1998, pour Batatinha, et Humaneochum pour Riachão, en 2000. Justement, de celui-ci nous reparlerons demain.

Riachão n'est pas complètement inconnu en France. En 2005, lors de l'Année du Brésil en France, il s'est produit à la Cité de la Musique. N'habitant déjà plus Paris à l'époque, j'ai raté l'événement, hélas.

Marcel Camus n'a pas tourné qu'Orfeu Negro au Brésil. En 1975, il réalise également Otalia da Bahia, adapté du roman de Jorge Amado, Les Pâtres de la Nuit. Un film auquel a participé Riachão mais que je n'ai jamais eu l'occasion de voir. Pas plus que je n'ai vu le documentaire que Jorge Alfredo lui a consacré en 2001 : Samba Riachão.

On se contentera du trailer, on y retrouve tous ces Bahianais illustres venus lui rendre hommage : Dorival Caymmi, Caetano Veloso, Gilberto Gil, Tom Zé et Carlinhos Brown...

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Riachão Noventão ? Axé !

mercredi 19 octobre 2011

Mariana Aydar à la poursuite du cavalier sauvage


Il n'est pas tout à fait un hasard que l'on parle de Cavaleiro Selvagem Que Te Sigo, le troisième album de Mariana Aydar ces jours-ci. D'abord il vient de sortir mais, surtout, il est produit et arrangé par Letieres Leite dont nous venons de présenter le projet Rumpilezz. (Peut-être parce que l'architecture d'un blog se résume à un bête empilage chronologique des messages postés, nous aimons bien introduire une continuité entre eux.) Mariana Aydar fait partie des rares artistes brésiliennes de sa génération à bénéficier d'une distribution internationale, un avantage évident procuré par sa signature avec Universal. Il y a probablement des contraintes à ce partenariat, mais pas forcément de compromis artistique. Au contraire, il lui donne les moyens de réaliser son album dans des conditions rêvées : réunir une équipe de musiciens brillants et embaucher Letieres Leite, un maestro à la fois rôdé au format pop et porté sur des structures plus complexes.


Pour Mariana Aydar, une des ambitions de ce nouveau projet est d'y acquérir ses galons de compositrice. C'est devenu un passage obligé. Comme s'en amusait Romulo Fróes, une des figures les plus originales de cette nouvelle scène pauliste et, accessoirement, un des compositeurs à qui Mariana fait régulièrement appel : "dans cette génération, tout le monde compose. Tu ne peux plus être une chanteuse si tu ne composes pas. (...) Une chanteuse comme Mariana Aydar qui est spectaculaire, brillante et pourrait avoir tous les compositeurs à ses pieds, moi le premier, même elle se met à composer, parce qu'elle pense que c'est nécessaire. Il n'y a plus de Maria Bethânia qui, de son Olympe, pouvait dire : 's'il vous plaît, faites appeler les compositeurs' ".

Si elle compose, ce n'est jamais seule et ce ne sont que quatre chansons sur l'album. Mais elle a raison, elle s'exprime. Parmi ses compositions, signalons "Floresta", écrite avec (Guilherme Held et) Tiganá Santana, un de ces quelques nouveaux musiciens bahianais à suivre de près, titre qu'ils interprètent en duo. Ou "Cavaleiro Selvagem", composée avec le rappeur Emicida, et qui est portée par un beau souffle orchestral. Sur les autres chansons de l'album, on en trouvera bien sûr une qui porte la patte de Romulo Fróes ("Porto") mais aussi quelques reprises comme le "Nine Out of Ten" de Caetano (un des titres de son exil anglais), une autre de Zé Ramalho ou "Vai Vadiar" de Monarco et Ratinho. Ce "Vai Vadiar" est d'ailleurs un de mes favoris de l'album, si on ne retrouve plus grand chose du samba d'origine, la version a au moins le mérite de l'originalité. Très réussi également le forró de "l'homme à la jambe de bois" (qui dansait mieux ainsi), "O Homem da Perna de Pau", une composition du vétéran Edson Duarte, très entraînant et porté par la guitare électrique de Guilherme Held...

Il arrive parfois qu'avant même d'écouter un disque, on en soit impatient au vu des musiciens qui y participent. C'est le cas avec Cavaleiro Selvagem Que Te Sigo. Si la seule présence de Letieres Leite est en soit suffisamment excitante pour qu'on se dise qu'il s'agit peut-être d'un des albums de l'année. Sans même parler du grand accordéoniste Dominguinhos, invité sur un titre, le reste de l'équipe est à l'avenant. A la batterie Duani Martins poursuit sa collaboration avec la chanteuse, également co-producteur de l'album comme il l'était du précédent Peixes Pássaros Pessoas. A ses côtés, un des grands bassistes brésiliens, un master groover comme on n'en fait peu : Robinho Tavares (ici assez discret, malheureusement). La guitare électrique, très présente sur tout l'album, est celle de Guilherme Held, un de ces jeunes musiciens surbookés qu'on croisera aux côtés de Romulo, Kiko, Criolo ou Lanny Gordin (si, si, le vrai). Sans oublier le génial percussionniste bahianais Gustavo di Dalva. La présence de ce dernier, mais aussi celle de Tiganá, illustre également la volonté de Mariana Aydar de réaliser un album qui soit inspiré par l'influence séminale (à moins que ça ne soit subliminale) de Bahia. Et, pour y parvenir, c'est à Letieres Leite qu'elle a confié les clés de la réalisation. Grand bien lui en a pris, tant il a tissé une toile riche de mille nuances, une belle trame orchestrale dont tout exotisme est banni.

Avec ce Cavaleiro Selvagem, et son goût très sûr pour bien s'entourer, Mariana Aydar confirme allègrement qu'elle est une des chanteuses majeures de sa génération. A suivre un cavalier sauvage, on avance plus vite...

Pour déjà se faire une idée de cet album, rien ne vaut un petit making-of...

samedi 15 octobre 2011

Jazz-Candomblé (2/2) : Letieres Leite & Orkestra Rumpilezz


L'apparition sur la scène musicale brésilienne de l'Orkestra Rumpilezz fondé par Letieres Leite n'a pas manqué de faire sensation. Avec ses quinze cuivres et cinq percussionnistes, ce big band ne risquait évidemment pas de passer inaperçu. L'influence musicale du candomblé ou d'autres religions afro-brésiliennes a nourri l'inspiration de plusieurs générations d'artistes. Voici donc aujourd'hui, le deuxième volet de notre série où un traitement jazz est appliqué à ces musiques religieuses. Après après avoir évoqué Guga Stroeter et son orchestre HB, voici Letieres Leite & Orkestra Rumpilezz. Une évocation très à propos puisque Letieres Leite et sa nombreuse troupe viennent d'embarquer pour l'Europe où ils se produiront la semaine prochaine dans le cadre du festival Europalia...


Fondé à Salvador en 2006, l'Orkestra Rumpilezz fait souffler un vent de fraîcheur sur Bahia, lui amenant un peu de la créativité qui commençait à lui manquer, au point que cet orchestre ait été qualifié de "Vanguardia Baiana", d'avant-garde bahianaise ! Dès le premier disque, encore le seul à ce jour, la reconnaissance et l'enthousiasme pour la musique de Rumpilezz atteignaient tout le pays. Car, finalement, les Bahianais n'auront trouvé que deux façons de conquérir le Brésil entier : par la musique la plus riche qui soit, comme avec Rumpilezz, ou par la plus commerciale, avec l'axé et sa star Ivete Sangalo... Le parcours de cette chanteuse honnie des puristes mériterait d'ailleurs une attention plus soutenue : pendant des années, le chef d'orchestre de son groupe Banda do Bem et son arrangeur n'était autre que... Letieres Leite ! Je ne vais pas vous mentir, le jour où je l'ai appris, j'ai moi-même réécouté en boucle son tube "Festa" !

Avec Letieres Leite, le titre de maestro n'est pas usurpé. Mieux, il l'incarne comme peu de musiciens de sa génération peuvent le prétendre. Alors qu'il a commencé à apprendre la musique en autodidacte, alors qu'il suivait  des études en arts plastiques, il a vite entrepris d'approfondir son bagage, sa formation allant jusqu'à se poursuivre au sein du prestigieux conservatoire Franz Schubert de Vienne où il passera six ans. De retour au Brésil, c'est la musique commerciale qui lui offre la notoriété. Mais tous les tubes d'Ivete Sangalo n'y pourront rien changer, il poursuit un rêve, un rêve qui résume son ambition musicale et qui le taraude depuis ses années viennoises. C'est lors de son retour au Brésil, quand il fonde, dans le quartier d'Amaralina, l'Academia de Música da Bahia, spécialisée dans l'enseignement des musiques populaires de Bahia, que vient le déclic, "c'est à ce moment-là que je suis parvenu à réunir les deux mondes, la tradition des terreiros et l'apprentissage au sein du conservatoire", explique-t-il.

Le nom de la formation qui allait incarner ce vieux rêve ne doit rien au hasard. Orkestra Rumpilezz. Orkestra avec un K, pour renvoyer à sa racine grecque. Rumpilezz parce que les trois tambours du candomblé sont les atabaques  rum, rumpi et et que les deux Z sont ceux du jazz ! Tout un programme. Qui ne semble pas si éloigné de celui de Guga Stroeter, présenté dans la première partie de notre série Jazz-Candomblé. Tirer le meilleur de chaque monde, inventer un langage qui combine les harmonies européennes et les pulsations rythmiques afros ! 

Cet Orkestra fonctionne sur le mode du big band. Si les musiciens ne sont plus en smoking mais vêtus de blanc, ils ont toujours un pupitre sous les yeux et suivent les arrangements très écrits du maestro Leiteres.

Pour être exact, les influences de Rumpilezz ne sont pas seulement celles du candomblé mais plus généralement celles de l'univers percussif bahianais, entendez par là Olodum aussi bien que les sambas traditionnelles du Recôncavo. D'ailleurs, parmi les percussions, on trouve à côté des atabaques quelques timbaus, leur version profane et moderne.

A la différence des musiques de Guga Stroeter, portées par des voix venues directement des terreiros, celles de Leiteres Leite, parce qu'elles sont instrumentales, sont plus abstraites. Imaginez que vous les découvriez lors d'un blind test, vous auriez probablement du mal à en identifier la provenance. C'est ce qui est arrivé à Joe Ferla, le célèbre ingénieur du son new-yorkais : "un ami écoutait le disque, Joe qui passait par là demanda ce que c'était. Il croyait que c'était un groupe afro-cubain, puis se dit que c'était peut-être quelque chose qui venait du Nigéria. Cet ami lui a donné un exemplaire du disque et, une semaine plus tard, il se proposait pour faire le mixage". Sachant que Letieres Leite, profitant de son compagnonnage avec Ivete, a remis un disque de Rumpilezz en mains propres à Beyoncé, parce qu'il avait toujours entendu dire qu'elle avait l'esprit très ouvert en matière de musique, on se demande si elle va bien finir par l'appeler ! De l'intérêt de donner ses disques...



Dans le cadre du festival Europalia, basé en Belgique et alentours, Leiteres Leite & Orkestra Rumpilezz se produiront :
le 19/10 à Borgerhout
le 20/10 à Amsterdam

Pour plus d'informations sur cette formidable manifestation, dédiée cette année au Brésil, le site BossaNovaBrasil en a déjà présenté la programmation. Thierry, son auteur, s'y trouve même ce week-end pour le concert de Teresa Cristina et de la Velha Guarda da Portela : on attend son compte-rendu !

Pour le programme complet, le site officiel d'Europalia...

jeudi 13 octobre 2011

Jazz-Candomblé (1/2) : Guga Stroeter avec Sapopemba et Aloísio Menezes


Alors que sortait cette année Xirê Reverb, j'ai beaucoup réécouté depuis quelques mois un autre album de Guga Stroeter et de son Orquestra HB, qui cultivait le même propos : proposer une orchestration et des arrangements inspirés du jazz aux musiques religieuses afro-brésiliennes (ou dans le cas de Agô!, également afro-cubaines). Agô! est sans conteste le disque que j'ai le plus écouté cet été. Nous en avons déjà évoqué ici un morceau, une composition de Gerônimo interprétée par lui-même, "Agradecer e Abraçar". Avant de retrouver dans une deuxième partie, Letieres Leite et son Orkestra Rumpilezz qui, lui aussi, invente une lecture jazz des rythmes ancestraux du candomblé, nous commencerons aujourd'hui par présenter les superbes albums réalisés par Guga Stroeter.


Sur cette thématique des musiques religieuses afro-américaines, nous sommes forcément devant une lecture moins ésotérique que celle de Steve Coleman revisitant la Santeria cubaine sur son album The Sign and The Seal, en 1997. En commun toutefois, on retrouve dans la musique de Coleman comme dans celle de Guga Stroeter ou Leiteres Leite, un formidable travail sur les rythmes, ces rythmes sacrés qui guident les cérémonies du Candomblé ou de la Santeria. Cette complexité rythmique est un formidable outil de travail pour les musiciens cherchant la maîtrise la plus profonde de leur art. C'est d'ailleurs Gene Lake, qui était le batteur de Steve Coleman lors de ces sessions cubaines, qui racontait alors l'incroyable difficulté qu'il éprouvait à saisir toutes les subtilités de ces rythmes.

Originaire de São Paulo, Guga Stroeter est un brillant musicien qui s'est fait connaître aux côtés de Mauricio Tagliari au sein du groupe Nouvelle Cuisine. Leur approche originale du jazz leur valut un statut presque culte. S'il faut préciser que ses instruments de prédilection sont les vibraphone et marimbas, il faudrait aussi présenter le romancier, l'historien de la musique brésilienne qui lui a consacré un livre, Uma Arvore Genealógica da Música Brasileira, l'auteur de nombreux articles, le dramaturge, le conservateur du Museu da Imagem e do Som, le directeur de l'association et label Sambata, le producteur de nombreux disques et d'événements culturels, et, bien sûr, le leader de l'Orquestra HB (pour Heart Breakers) et du trio HBTronix, etc... Ce diplômé de psychologie développe un travail au long cours avec sa formation HB. Il approfondit ses recherches musicales toujours au croisement de trois grands univers, celui du jazz, de la rumba cubaine et du samba brésilien. Parce que, dit-il, il s'agit là des "meilleures musiques du XXe siècle, parce qu'elles mêlent la tradition harmonique de la musique européenne avec la polyrythmie africaine. Nous avons donc le meilleur de deux mondes qui s'unissent pour faire la meilleure musique qui soit".


A dix ans d'intervalle, Agô! Cantos Sagrados de Brasil e Cuba, enregistré en 2001 entre Brésil et Cuba (mais sorti seulement en 2003), et Xirê Reverb, paru en 2011, sont donc de libres interprétations de musiques religieuses où, curieusement, le répertoire est en grande partie le même d'un album à l'autre. Pour expliquer sa démarche, Guga Stroeter écrivait à l'époque de la sortie de Agô! : "les récentes découvertes paléontologiques confirment qu'Homo Sapiens a migré d'Afrique. En conséquence, nous sommes tous, sans exception, afro-descendants. Nous savons également que les religions occidentales actuelles sont récentes. Le Christianisme a 2000 ans, l'Islam 1400, alors que les religions africaines sont beaucoup plus anciennes. Par conséquent, la culture des orixás est un chaînon très ancien entre l'Homme et la Nature, et devrait être envisager au minimum comme quelque chose de culturellement intéressant au lieu d'être diabolisé et réduit à la pratique de la magie noire.

Même sans entrer dans des considérations religieuses, qui ne sont peut-être pas le but de nos recherches, nous avons là une grande musique qui, en soi, justifierait notre implication. Cette musique reçoit un traitement inédit parce que nous avons pris les chants et les toques tels quels (les voix non-tempérées et les tambours polyrythmiques) et nous les avons traités avec le plus sophistiqué des langages d'arrangements de la musique populaire influencée par le jazz. Ainsi, cette musique n'a plus seulement une valeur de témoignage anthropologique pour devenir une musique très bonne à simplement écouter ou pour danser en dehors d'un quelconque rituel".

Ces tambours polyrythmiques sont ceux du culte, principalement les trois atabaques, rum, rumpi et . Les musiques sont des saluts aux orixas, des saudações, joués sur des rythmes consacrés ijexá, aguerê, opanijé, cha cha lo kue fun, bravum etc... Ces voix non-tempérées se devaient d'être exceptionnelles. Ce sont celles de Sapopemba sur Agô! et d'Aloísio Menezes sur Xirê Reverb. Tous deux authentiques ogans, c'est-à-dire dignitaires du candomblé. Sapopemba est originaire du Cearà mais est depuis longtemps installé à São Paulo. Guga Stroeter l'a invité à enregistrer un album sous son nom où il pouvait interpréter ladainhas, chulas, boi-bumbás et autres congos das Gerais. Aloísio est Bahianais, Luiz Melodia n'y est pas allé avec le dos de la cuiller et l'a décrit comme le "Louis Armstrong brésilien". Tous deux ont appris à chanter sur les terreiros. Leur passage dans un studio d'enregistrement est un accident, heureux et tardif. Ils y introduisent une intensité peu commune.


Pour l'anecdote, encore une fois, une coïncidence vient se glisser à l'improviste dans les colonnes de l'Elixir, donnant à l'enchaînement de nos publications un air de "marabout d'ficelle". Alors que nous je cherchais des images de Sapopemba, la voix fantastique présente sur la plupart des titres d'Agô!, je découvre un article qui lui est consacré et dont l'auteur n'est autre que... Fabiana Cozza qui vient de nous accorder une interview ! Je vous jure donc que cet enchaînement, c'est même pas fait exprès, pure coïncidence, je vous dis. Si c'est pas un truc à devenir mystique, ça !

Sur Agô!, on croisera un Rhodes, on s'offrira une virée choro à partir d'un rythme de quebra-prato, sur Xirê Reverb, la basse électrique est plus présente et les amateurs éclairés d'un funk ouvert devrait y apprécier quelques passages, mais, dans les deux cas, il y a toujours ce chœur féminin qui soutient les grosses voix de Sapoemba et Aloísio Menezes, ce chœur qui est indispensable à tout chant construit sur le mode appel-réponse.

On n'oubliera pas non plus de signaler que c'est sur Agô! que Carlinhos Brown a commencé à vraiment travailler sur les musiques de candomblé. On se souvient que quelques années plus tard, en 2005, il avait sorti l'album Candombless, sa propre relecture de toques à base de percus et d'électro. Convié par Guga Stroeter, il produit les trois titres qui concluent l'album : "Saudação a Oxossi", "Saudação a Omulu" et "Saudação a Ogum" et cette même approche y est déjà à l'œuvre.


Une fois de plus, on mesurera la richesse musicale du Brésil où des albums comme ces deux-là ne sont sortis que sur un petit label indépendant, Sambata, fondé par Guga lui-même (Agô! n'avait été pressé qu'à 1000 exemplaires !). Certes, on peut aujourd'hui les trouver sur certaines plateformes de téléchargement mais ils auraient mérité une distribution internationale. Les amateurs de musique brésilienne sophistiquée et profonde auraient su y reconnaître le degré de raffinement qu'y ont acquis les musiciens brésiliens dans l'exploration des traditions populaires de leur pays. De ces chants et rythmes ancestraux, leur virtuosité et leur érudition les amènent à jouer une musique résolument moderne, pure de toute sa bâtarsité.

Pour illustrer ces projets de Guga Stroeter, je n'ai pas trouvé mieux que cette vidéo où le célèbre danseur et chorégraphe Irineu Nogueira l'interprète au côté des musiciens. L'interprétation y manque malheureusement de conviction alors que sur Agô!, c'est le percussionniste Ari Colares qui chante "Oxaguian" et c'est magique, un moment de respiration recueillie au milieu d'une tempête incantatoire.

Verdict : un élixir à consommer sans modération malgré des risques d'addiction et de crises mystiques.




samedi 8 octobre 2011

Dois em Um : une interview de Luis Pereira pour l'Elixir


Hier, nous avions voulu mettre en valeur l'entretien que m'avait accordé Luis Pereira, moitié du duo Dois em Um, par un préambule qui soulignait l'originalité de sa musique, de la bossa indie rock composée et produite à Salvador. Une musique d'une finesse inouïe où la voix de Fernanda Monteiro fait naître l'émotion de sa fragilité, soutenue par son violoncelle et les guitares claires de Luis. Dois em Um, c'est un duo et c'est aussi un couple. La sincérité de leur musique est troublante, elle n'a recours à aucun artifice, à aucune facilité. Mais, comme je l'expliquais hier, une sacrée coïncidence s'est mise de la partie. Tout commença il y a quelques semaines, quand j'eus un jour la surprise de recevoir un message de Luis qui souhaitait me faire connaître leur musique. Je m'apprêtais alors à publier un texte sur Ederaldo Gentil, sambiste bahianais, quand je découvrais qu'il était justement l'oncle de Luizão, le Luis Pereira qui venait de me solliciter !

Voici donc le premier entretien exclusif réalisé pour l'Elixir. Luis essuie les plâtres et je lui en sais gré. Après avoir échangé quelques e-mails, nous avons réalisé cet entretien par le même biais. Je lui ai envoyé mes questions et, très vite, il m'a répondu. Je n'avais plus qu'à traduire ses propos. Il a même été assez gentil pour m'envoyer (à ma demande) une photo de ses archives familiales où il apparaît, tout jeune, aux côtés d'Ederaldo.


Olivier Cathus : Bonjour Luis, merci d'avoir bien voulu répondre à mes questions... Ton oncle est Ederaldo Gentil, une des plus grandes figures du samba de Salvador et tu as dû grandir dans une ambiance où le samba était très présent. Pourtant ta musique en est très éloignée. Est-ce que c'est lié au fait qu'Ederalo ait connu des revers de fortune dans ce milieu et qu'il en soit devenu amer, comme une leçon que tu aurais intégré et qui t'aurais incité à te tenir loin du samba et adopter un autre style de musique ?

Luis Pereira (Dois em Um) : Non, en aucune manière. Et je ne vois pas le présent d'Ederaldo comme un destin de sa musique. C'est pour des raisons de santé qu'il a dû s'écarter de la musique. C'est très différent et cela peut arriver dans n'importe quelle profession. Pour moi, il a toujours été un exemple d'excellence : un compositeur génial, une personne merveilleuse et un oncle super.


La musique pour moi n'a jamais été un choix, c'est quelque chose d'inhérent. Mon enfance a toujours été très peuplée de musique brésilienne. En dehors de mon oncle Ederaldo, le plus âgé de mes frères, Tatau Pereira, est un excellent compositeur. Sur le disque Pequenino (1976) d'Ederaldo, figure une chanson intitulée "Peleja do Bem" qui est de lui. J'habitais à Juazeiro, dans l'intérieur de l'état de Bahia. Et la maison de João Gilberto n'était qu'à trois maisons de la mienne. A cette époque, la maison de ma famille était très fréquentée par les musiciens, depuis João Gilberto lui-même, en passant par les Novos Baianos, Hermeto Pascoal, jusqu'à de nombreux artistes locaux. J'ai eu un coup de foudre pour la guitare électrique en voyant jouer Pepeu Gomes et j'ai décidé d'en jouer quand j'ai vu, à Juazeiro, le génial Luciano Souza, puis en écoutant les disques de Hendrix. Plus tard, quand j'ai eu onze ans, j'ai découvert le punk, le rock et avec eux la rébellion adolescente qui allait contre le courant musical de la maison.

J'ai maintenant quarante ans et je mélange tout ça. Et il y a beaucoup de samba et de bossa nova dans la musique de Dois em Um, il y a presque tout ce que j'ai vécu.

O. C. : La percussion n'est pas mise en avant. A Bahia, c'est presque un manifeste esthétique, une décision artistique forte qui s'affirme et se lance à contre-courant, non ?

Luis Pereira (Dois em Um) : Selon le point de vue, oui. Surtout si nous prenons comme référence ces médias emplâtrés qui sont devenus les principaux véhicules de communication de masse. A Bahia, il y a toujours eu de tout. Ici, c'est bien sûr la terre du rythme mais c'est aussi la terre de la pause et de la respiration. Nous avons Caymmi, nous avons João (Gilberto). Bahia est un Etat très pluriel en matière de création, mais encore monoculturel dans sa diffusion.

O. C. : On sent de fortes influences étrangères. La première fois que j'ai écouté votre musique, j'ai pensé aux Cocteau Twins, à This Mortal Coil, ces groupes new wave du label 4AD, par exemple. A Radiohead aussi, bien sûr. C'est une référence consciente ? Quels sont les autres groupes et artistes internationaux qui vous influencent ?

Luis Pereira (Dois em Um) : Je m'attache toujours beaucoup aux chansons mais je suis toujours mal informé sur leurs origines. Si j'écoute Björk, Gainsbourg, Jean-Pierre Ferland, les Beatles, Chet Baker, Cocorosie ou Jobim, ça ne m'intéresse pas de savoir d'où ils viennent mais plutôt où ils vont. Ce sont des références inconscientes. J'essaie d'écouter tous les styles de musique.


O. C. : Et parmi les musiciens brésiliens, quelles sont vont références ? On peut retrouver quelque chose de Nara Leão dans la voix de Fernanda ?

Luis Pereira (Dois em Um) : Oui. Malgré le fait qu'elle soit une violoncelliste renommée et très sollicitée pour travailler en studio, sur l'enregistrement du premier disque de Dois em Um, ce fut la première fois que Fernanda posait sa voix devant un micro. Elle est très timide, réservée et cela se reflète dans son interprétation. Cette douceur de la timidité rappelle les maîtres Nara, Chet, João...

Et, concernant le Brésil, en plus de ceux que j'ai cité au début, j'aime beaucoup les classiques : Caetano, Gil, Chico Buarque, (Jards) Macalé, Cartola, Nelson Cavaquinho, Cartola, Dolores Duran, en passant par le rock de Mutantes, Paralamas, Titãs et Legião (Urbana), jusqu'à la génération plus récente de Los Hermanos, Nação Zumbi et les jeunes Tulipa Ruiz, Jeneci, Kassin, Domenico, Retrofoguetes, Rumpilezz, Ronei Jorge, Cidadão Instigado, Lucas Santtana...

O. C. : La distinction qui est souvent faite au Brésil entre musique populaire et savante te semble-t-elle encore pertinente ? Fernanda Monteiro a reçu une formation classique. Et toi, comment as-tu appris ou étudié la musique ?

Luis Pereira (Dois em Um) : Fernanda, c'est la technique, la théorie, la connaissance académique. Moi, je n'ai jamais pris un cours de musique. Ce que j'ai appris, ça a été en observant les autres et par moi-même.

O. C. : Depuis vos débuts, votre musique touche un public international et pas seulement brésilien, déjà sur votre page Myspace, avant même d'avoir sorti le moindre disque. Votre album est d'ailleurs sorti sur un label américain, Souvenir Records. Les artistes brésiliens qui rencontrent un succès en dehors de leur pays, comme par exemple Céu, on retrouve une dimension déjà "internationale" dans leur musique. La musique de Dois em Um également, par son côté indie rock, pensez-vous parce biais toucher un public qui ignore, ou n'aime pas spécialement la musique brésilienne ? Pensez-vous être cette "MPB para exportação, na versão 2.0", comme l'écrivait dans un article pour Globo Leonardo Lichote ?

Luis Pereira (Dois em Um) : De 1996 a 2004, j'ai joué dans Pénélope, un groupe de rock qui obtenait un relatif succès ici, au Brésil. J'étais alors limité à un seul style, une seule esthétique. Après que le groupe se soit séparé, je suis retourné vivre à Bahia et j'ai commencé à composer de façon viscérale. Les onze chansons du premier album de Dois em Um ont ainsi été composées dans une totale liberté, sans la prétention d'en faire un disque. Tout ça était d'une profonde sincérité, c'était comme une méditation. Nous n'avons jamais pensé faire de la "música tipo exportação", mais oui, le monde est 2.0. Nous avons désormais accès à tout grâce à internet, et ce n'est pas la moindre des choses que nous soyons ainsi en train de converser, toi en France, moi au Brésil.

O. C. : Votre premier disque a été enregistré à la maison. Etait-ce plus facile ainsi de faire une musique intimiste ? Vous êtes un duo et aussi un couple. Dans un tel projet, on peut se dire que l'inspiration allait renforcer votre couple mais aviez-vous également conscience de vous mettre en danger si l'inspiration n'avait pas été au rendez-vous ? Ce risque a-t-il stimulé votre inspiration ?

Luis Pereira (Dois em Um) : Cet album est le journal de ce que l'on vivait durant cette période. Deux musiciens dans la même maison et l'un d'entre eux qui ne peut pas rester sans composer ! Les instruments étaient à portée de main, et l'ordinateur, et aussi les idées. C'est tellement bon d'enregistrer quand tu te tapes une insomnie ou quand tu es tellement heureux que tu en oublis de dormir. Et c'est là qu'intervient cette sincérité dont je te parlais : nous ne sommes pas parvenus à nous défaire du "couple" pour devenir Dois em Um, c'était Luis et Fernanda dans toute leur essence, avec le bon et le moins bon aussi.

O. C. : Avez-vous déjà enregistré un nouvel album ? Sera-t-il différent ? Avec des invités ? Toujours intimiste ?

Luis Pereira (Dois em Um) : Nous sommes en phase de pré-production. Nous entrerons en studio durant le premier semestre de 2012. A la différence du premier, que j'ai produit et où je jouais de tous les instruments à l'exception du violoncelle, cette fois-ci nous avons envie de respirer un peu et nous allons inviter d'autres musiciens pour enregistrer avec nous. C'est déjà ce que nous faisons sur scène, comme on peut le constater sur cette vidéo...


Pour information, il s'agit d'une version de "Florália", titre qui figure sur leur premier album. A Fernanda et Luis, se sont joints Tadeu Mascarenhas (basse et claviers) et Felipe Dieder (batterie). Cette version a été enregistrée au studio Casa das Máquinas, à Salvador. Enfin, pour être tout à fait complet, les photos de Dois em Um sont de Mayra Lins.

Je remercie Luis sincèrement de m'avoir accordé son attention, d'avoir pris le temps de répondre à mes questions et d'avoir choisi l'Elixir pour essayer, à cette humble échelle, de faire connaître la musique de Dois em Um au public francophone. Et nous risquons fort d'en entendre encore parler ici quand sortira le prochain album...