Affichage des articles dont le libellé est Céu. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Céu. Afficher tous les articles

jeudi 1 mars 2012

La Caravane enchantée de Céu


Sans rien perdre de ses langueurs sensuelles, Céu semble s'être amusée à faire Caravana Sereia Bloom. Et si c'était ça la vraie nouveauté que nous offre son troisième album ? Car si cette belle réussite se distingue des précédentes œuvres proposées par Céu, elle s'inscrit tout autant dans leur continuité et ne devrait pas décevoir ses amateurs. Plus épanouie, Céu trace sa route, sans dévier, à la gypsy-chic, sans céder aux sirènes commerciales, à son allure... tranquille. L'allure tranquille d'une caravane chargée où toute la famille fait partie du voyage... Elle décrit même l'album comme un road disco, pensé lors des voyages incessants des artistes de scène.


Il y a quelques semaines, lorsque je présentais le clip "Retrovisor", morceau choisi pour annoncer Caravana Sereia Bloom, j'étais en train de rédiger la chronique de ce nouvel album pour Vibrations et je ne souhaitais pas en dévoiler ici le contenu, pour lui en laisser la primeur*. J'avais simplement révélé qu'il ne fallait pas forcément se fier trop à "Retrovisor" pour se faire une idée de l'album. Aussi réussi soit-il, il est à la limite de la redite quand l'album est plus original. Si cet avant-goût plaçait Céu en terrain familier, Caravana Sereia Bloom poursuit les explorations musicales de l'égérie internationale de la jeune scène indé pauliste. 

On a beau, en effet, se demander si ce nouvel album allait être en rupture ou dans la continuité des précédents, la première remarque qui s'impose serait de rappeler que Céu  possède ce privilège d'être instantanément reconnaissable. Par sa voix bien sûr, mais aussi son style. Dès ses débuts, on comprenait pourquoi, outre son talent, elle séduisait le public international. Sa musique était, en même temps que brésilienne, compatible avec d'autres styles. Sa nonchalance down-tempo, par exemple, pouvait évoquer une version électropicale du trip-hop.

Depuis Vagarosa, on a cru déceler une évolution de la musique de Céu vers un son plus organique. C'est au moins la première impression qui nous vient quand on commence à écouter ce Caravana... Mais il ne faut pas forcément s'y fier : le talent d'orfèvre ès-samples de Gui Amabis, son producteur de mari, est tel que le bougre est bien capable de nous faire prendre des samples pour des musiciens. Ainsi, même en allant chercher des sons vintage voire rétros, elle demeure résolument contemporaine.


Bien entendu, on retrouve ici les morceaux alanguis qui ont fait le charme de Céu, on ne se refait jamais complètement ! Ainsi cette version de "Palhaço", enregistrée avec Edgard Poças, son père, où Céu nous prouve qu'avec elle, même cette samba écorchée à en fendre l'âme de Nelson Cavaquinho devient douceur ! Mais aussi de belles ballades comme "Street Bloom", composé sur mesure par Lucas Santtana, ou "Chegar em Mim" qui clôt l'album..

Tandis que, d'emblée, sur "Falta de Ar", le premier titre, on est plongé dans un bain de rock tropicaliste où on croirait retrouver la guitare acide du mythique Lanny (Gordin). Ici et là, on retrouve aussi la vibe reggae qui depuis ses débuts sous-tend fréquemment les morceaux de Céu. Et, là encore, cela donne quelques unes des réussites de l'album : "Asfalto e Sal" ou "You Won't Regret It", reprise à la source de Lloyd Robinson et Glen Brown.

Cette veine enlevée donne, à mon sens, son meilleur morceau à l'album avec "Contravento". Co-écrit avec Lucas Santtana, celui-ci illustre combien l'afrobeat fait actuellement des ravages chez les jeunes musiciens brésiliens. Et, dans le cas de Céu, ce "Contravento", mais aussi "You Won't Regret It" et les autres titres presque "dansants" (dont "Baile de Ilusão"), amènent une délicieuse légèreté à sa musique. Comme si elle s'amusait et avait délaissé ses poses langoureuses pour un sourire chaleureux.

Ne comptez pas sur moi pour m'adonner à la psychologie sauvage et interpréter cette humeur détendue comme la traduction de l'épanouissement qu'offre la maternité aux jeunes femmes. Je laisse à d'autres ce genre de croyance simplificatrice. Je leur cède même la notion d'instinct maternel en prime, autre vaste foutaise. On se bornera à signaler que le Sereia du titre de l'album, Sirène en français, est le prénom de sa fille. Et qu'elle lui a dédié un petit intermède qui renvoie à une fameuse incantation à Iemanjá, orixa de la mer, la sirène du panthéon yorubá. Et c'es d'ailleurs Céu elle-même qui a réalisé sur Garage Band ces vignettes qui viennent aérer l'album, notamment l'envoutant "Teju na Estrada".

S'il sera question de l'implication de Céu dans le son et la production dans l'interview qu'elle a accordé à Lucas Santtana et dont vous trouverez très prochainement la traduction, Caravana Sereia Bloom est aussi l'occasion de s'entourer d'une équipe top notch où l'on retrouve les omniprésents Pupilo et Dengue de Nação Zumbi, mais aussi Catatau, Curumin, Thiago França ou Bruno Buarque, soit les musiciens qui font le son de la musique brésilienne d'aujourd'hui. Sans oublier les copines pour faire les chœurs, les Negresko Sisters, à savoir Anelis, Thalma de Freitas et Céu elle-même...

Si Céu est la seule de ses consœurs à connaître un succès international, São Paulo est le foyer d'une telle effervescence artistique qu'il allait lui falloir faire preuve d'inspiration pour continuer à incarner avec grâce pareille richesse musicale. Mais l'émulation a du bon, si le monde ignore encore le talent d'Anelis Assumpção ou Iara Rennó, leur talent est un bon aiguillon pour obliger Céu à avancer. Et confirmer qu'elle est une artiste majeure de sa génération.
________________________________

* Elle devrait sortir cette semaine avec le n°142 et ne fait que 500 signes...

mercredi 15 février 2012

Céu dans le rétroviseur, fidèle à son image


Le nouvel album de Céu est sorti hier au Brésil, et sortira le mois prochain en France. Il s'appelle Caravana Sereia Bloom. Elle en a annoncé la couleur avec le clip de la chanson "Retrovisor" que je vous présente aujourd'hui. C'est d'ailleurs de son tournage qu'est tirée la photo de sa pochette.


Pour ce troisième album, allait-elle évoluer dans la continuité des précédents ou opérer un virage de style ? Même si j'ai depuis quelques semaines eu la chance de l'écouter afin de le chroniquer, je n'en dirais guère plus aujourd'hui. Si ce n'est qu'il ne faut pas forcément se fier à ce premier extrait pour se faire une idée de la couleur de l'album...

Sur ce "Retrovisor", on sera certes sensible au charme du morceau et de son interprète mais Céu semble presque surjouer son style. "Retrovisor" n'évite pas la redite.

Parmi les albums les plus attendus de 2012, on trouve notamment ceux de Lucas Santtana, Rodrigo Campos, Gaby Amarantos et bien sûr celui de Céu, Caravana Sereia Bloom. En deux albums, Céu s'est imposée à l'international comme l'égérie de la nouvelle génération de chanteuses brésiliennes. Pour le monde, elle a endossé avec grâce le rôle d'ambassadeur de la scène indé de São Paulo. Mais il règne là-bas une telle émulation que son album se devait d'être à la hauteur de ceux de ses consœurs... Mais de cela, nous en parlerons une prochaine fois, très vite.

Sur ce clip, on la retrouve qui cultive son image sensuelle toute de langueur et d'abandon, et son style hippie chic. Tournée à Vila Velha, sur l'île d'Itamaracá, dans le Pernambouc, cette vidéo de Renan Costa Lima et Ivo Lopes Araújo suit Céu dans sa déambulation, dans la campagne, le long d'une route, pour la filmer sous toutes les coutures... Une belle lumière, de belles images et, même si le charme agit, rien de franchement nouveau non plus.


En attendant de lire prochainement la chronique de Caravana Sereia Bloom, ce très bel album, vous pouvez télécharger "Retrovisor", ici :



samedi 3 septembre 2011

Les Mémoires Luso-Africaines de Gui Amabis


Comment réaliser une œuvre intime, inspirée de l'histoire familiale tout en s'ouvrant aux autres et en les invitant à y participer pour lui donner une portée nationale ? C'est ce qu'a essayé de faire Gui Amabis avec Memórias Luso-Africanas, son premier album solo. Cet acteur clé de la scène pauliste actuelle s'est souvenu des récits de sa grand-mère pour interroger son identité complexe et traduire cette histoire en musique. Ce n'est pas tout à fait un hasard si nous évoquons cet album aujourd'hui. En effet, après avoir successivement consacré deux textes à Criolo puis Lucas Santtana, il nous semblait une coïncidence amusante de les retrouver tous les deux participant à un même projet, cet album de Gui Amabis. Et comme le Nó Na Orelha de Criolo, cet album est offert par son auteur en téléchargement gratuit (mp3 320kbps) !


Cette confrontation à la mémoire familiale, inspirée des récits de sa grand-mère maternelle d'origine portugaise, Firmina dos Prazeres Machado, a donné une source d'inspiration à Gui Amabis, lui qui ne se voit pas mener une carrière en son nom. Cette grand-mère était une excellente conteuse et c'est quand elle a commencé à perdre la mémoire que Gui a pu mesurer l'importance de ces histoires, et celle de leur transmission. La matière était si forte que celui qui n'était jusqu'alors qu'un homme de l'ombre, certes essentiel mais en retrait, a ressenti l'impérieux besoin de mener à terme ce projet. "J'ai compris que ces musiques sont le miroir de ce que je suis génétiquement et culturellement",  confiait-il à Rolling Stone.

Avoir des ancêtres portugais et africains nourrit une saga familiale. Mais c'est le lot commun de millions de Brésiliens qui possèdent de telles racines combinées. L'histoire familiale et intimiste de Gui Amabis incarne également celle du Brésil. Ainsi entend-on Gui, sur le premier titre gratter là où ça fait encore mal : "E pensar em meus pais e meus avós/ Que sou dois inimigos em um só". C'est le seul titre qu'il chante et toute la violence de l'histoire de son pays y résonne : penser à ses parents et ancêtres lui fait réaliser qu'il a en lui les deux ennemis en une seule et même personne !

Vous l'aurez compris, il ne faut pas attendre des Memórias Luso-Africanas un disque léger. C'est une œuvre introspective grave. Il ne faut pas non plus y chercher l'expression musicale des racines lusophones et africaines du Brésil. Non, Gui Amabis est un acteur central de cette jeune scène musicale de São Paulo*, là où même les traditions régionales prennent l'accent électro et la cadence digitale. Souvent, ces dernières années, ce sont justement des artistes issus de cette scène pauliste (avec un axe tendu vers Récife qui fonctionne à plein) qui auront rencontré, parmi tous leurs compatriotes, le plus grand succès international. Peut-être parce que leur musique est plus accessible et moins exotique, plus proche de nous tout en gardant un attrait venu d'ailleurs. La figure emblématique de cette nouvelle génération originaire de São Paulo est bien évidemment Céu. On la retrouve présente sur cet album, chantant deux titres et faisant les chœurs. Et pour cause, elle est l'épouse de Gui Amabis. Ensemble, ils avaient déjà monté le groupe Sonantes, également distribué en Europe, puis Gui avait produit Vagarosa, deuxième album de Céu.

Parce qu'il préfère être en retrait et, aussi, parce qu'ouvrir ce projet à d'autres voix permettait d'élargir le propos familial de Gui à l'histoire nationale, il a passé quelques invitations pour aboutir à ce générique somptueux. Outre sa femme Céu, on retrouve comme annoncé les participations de Criolo et Lucas Santtana. Tulipa Ruiz, révélation 2010 au Brésil avec son premier album Efêmera, vient également interpréter deux titres. A signaler enfin la présence de Tiganá, jeune chanteur bahianais particulièrement investi dans l'héritage africain des musiques de son pays.

Outre les chanteurs, les musiciens présents sur le disque sont tous des figures omniprésentes de cette scène pauliste : de Curumin à Regis Damasceno, en passant par Thiago França. Une clique que l'on retrouve également en ordre dispersé sur les albums de Criolo et Lucas Santtana présentés ces derniers jours.


Parce qu'il a beaucoup composé pour le cinéma et la télévision, la musique de Gui Amabis s'appuie beaucoup sur les atmosphères. Il dit d'ailleurs avoir composé celle-ci comme s'il s'agissait d'un film. Memórias Luso-Africanas est une œuvre exigeante et grave. Sa seule respiration est interprétée par Tulipa Ruiz. Une chanson où Gui dit avoir voulu mettre une touche caribéenne quand je n'y entend guère qu'une pop légère et joliment ciselée. Quant à "Orquidea Ruiva" interprété par Criolo, il déclare avoir composé un morceau qui sonne "presque comme du rock arabe" ! Fi des comparaisons improbables, cet album s'inscrit effectivement dans la veine creusée par la scène pauliste et délivre aussi ses moments de grâce, comme sur "Doce Demora" chantée par Céu. Le genre de musique brésilienne susceptible de plaire au public orienté pop indie même si on peut préférer le samba, non ?


Gui Amabis, Memórias Luso-Africanas (2011) (mp3 320kbps)

1. "Dois Inimigos"
2. "Orquídea Ruiva (feat. Criolo)"
3. "Sal e Amor (feat. Tulipa Ruiz)"
4. "Swell (feat. Céu)"
5. "Ao Mar (feat. Tulipa Ruiz)"
6. "Doce Demora (feat. Céu)"
7. "O Deus que Devasta Mas Também Cura (feat. Lucas Santtana)"
8. "Imigrantes (feat. Tiganá)"
9. "Para Mulatu (feat. Criolo)"
10. "Fim de Tarde"

Pour se faire une idée, avant que vous ne téléchargiez l'album, voici trois chansons interprétées sur scène par respectivement Criolo, Céu et Lucas Santtana...

A voir Criolo (Doido) dans cet extrait, on comprend mieux le pourquoi du Doido...





_______________________________

* Dans la famille Amabis, j'ai d'abord connu Rica, son frère, auteur il y a une dizaine d'années de Sambadelic. Un album qui parvenait à se hisser à la hauteur de son titre, mêlant traditions brésiliennes et électro, s'appuyant tout particulièrement sur des rythmiques drum and bass. Rica Amabis que, ceci dit au passage, on retrouvait à la programmation sur un tire du Sem Nostalgia de Lucas Santtana ("Recado pro Pio Lobato").