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mercredi 1 juin 2011

Quand Massive Attack était Massive (1991, vingt ans après)


Si l'expression est galvaudée, dire d'un album qu'il a ouvert une nouvelle voie, c'est à bon escient qu'on l'utilisera à propos du Blue Lines de Massive Attack. Nous poursuivons donc avec lui notre série rétrospective sur les vingt ans d'albums sortis en 1991. Bien que la musique de Massive Attack me semble plus adaptée à l'automne et la grisaille, si nous en parlons en cette saison, c'est que c'est au printemps que j'ai acheté l'album.


Mais avant de savoir si d'autres allaient s'engouffrer dans cette voie, il faut rappeler l'impression saisissante procurée par la découverte de ce disque. En 1991, j'écoutais beaucoup de rap et Massive Attack, c'est aussi du rap. Si le grime et ses succédanées ont prouvé le contraire, on avait coutume de dire avant son émergence que le hip hop ne s'était jamais véritablement implanté en Grande-Bretagne : les traditions jamaïquaines ne lui avaient pas laissé de place. Il y avait bien quelques groupes de rap, comme le London Posse, mais c'est la culture du dancehall, la tradition des sound-systems, qui dominait. Massive Attack était tout imprégné de cette culture-là, le reggae était présent et pas seulement par la voix magnifique de Horace Andy. Mais Massive Attack était aussi hip hop et balançait quelques raps. Est-ce que quiconque ayant écouté "Safe from Harm" n'a pas eu qui lui trotte un moment dans la tête ce fameux "I was lookin' back to see if you were lookin' back at me / To see me lookin' back at you" ?


Il y avait du rap, certes, mais sous-tendu par une musique différente. Propice à la rêverie. Le rap en général n'a jamais vraiment reposé sur des cadences démentes, des BPMs élevés, mais Massive Attack semblait encore ralentir le tempo. La page Wikipédia consacrée à Blue Lines cite Simon Reynolds pour qui Blue Lines s'écoule à un spliff tempo*, le rythme nonchalant d'un fumeur de joints. Bien sûr, mais c'est aussi, tout simplement, un disque adapté au rythme de la marche. Je n'ai eu un walkman que durant une brève période mais c'était celle où j'écoutais Massive et où je me baladais avec les chansons de Blue Lines entre les oreilles ! C'était, par exemple, le métronome de mes pas quand, pendant un séjour Erasmus, je déambulais dans Rome à n'importe quelle heure du jour et de la nuit.

En parlant de marche... Je ne veux pas vous lasser de souvenirs mais ces souvenirs sont le bout du fil qu'on attrape avant de dérouler la pelote. Le bout du fil, c'est donc l'achat de ce disque. Je me souviens précisément de l'avoir acheté à la FNAC Montparnasse dès sa sortie, en avril 1991, et d'avoir marché ensuite jusqu'au métro Châtelet. C'était une belle journée de printemps et il était agréable d'être dehors. Je me souviens aussi avoir rencontré une amie en chemin, ma bonne complice "Didine", à qui j'avais montré mon butin. Butin qui d'emblée tourna beaucoup sur la platine puis qui, copié sur cassette, défila donc en boucle dans le walkman. Et, après tout, cette nonchalance trouvait aussi sa place quand la chaleur nous invitait à ralentir notre foulée.

Si aujourd'hui on associe Massive Attack au trip hop, il faut pourtant se souvenir qu'historiquement parlant, le terme n'existait pas encore et que, quand il fut lancé, il ne s'appliquait pas à la musique de Massive. Mais malgré ce léger anachronisme et ce quiproquo, c'est bel et bien Massive Attack qui est devenu l'épitomé du trip hop auprès du grand public.

Avec Blue Lines, Massive Attack plantait Bristol sur l'atlas des musiques. L'avènement de Portishead et de Tricky, présent sur Blue Lines sous le nom de Tricky Kid, enfonçait un peu plus la punaise. Mais les éléments déclencheurs de cette clique, The Wild Bunch, venaient d'ailleurs : Neneh Cherry, époque Raw Like Sushi (!!!), et Cameron "Booga Bear" McVey. Ce dernier, mari de la première, a produit l'album et Neneh leur a transmis sa pêche. Enfin, leur a même "botté le cul" comme le reconnaissait Daddy G : "nous étions des petits glandeurs de Bristol. C'est Neneh Cherry qui nous a botté le cul et poussé en studio. Nous avons beaucoup enregistré chez elle, dans la chambre de son bébé. (...) Ce que nous essayions de créer était de la dance music pour l'esprit plutôt que pour les pieds". C'est là la clé de leur musique : ce downtempo qui s'immisce dans nos pensées, qu'elles soient introspectives ou divaguantes.

Outre Horace Andy, Shara Nelson imposait sa voix pour lui donner sa couleur à l'univers de l'album mais ne figurerait déjà plus sur l'album suivant. Elle était remplacée par Nicolette dans la quête de 3D et Daddy G de confectionner des écrins pour des timbres de voix très particuliers. Ainsi, on retrouvera sur leurs albums suivants des chanteuses emblématiques de la scène anglaise, a priori à mille lieues de leur univers, Tracey Thorn (Everything But The Girl) ou Liz Frazier (Cocteau Twins). Il est difficile de sortir un titre en particulier de Blue Lines mais "Unfinished Sympathy" incarne bien l'univers de Blue Lines. Sur Protection, leur deuxième album, en 1994, le titre "Sly" aboutissait plus encore cette veine orchestrale qui portait une voix soul.


En avril 1991, nous venions alors de sortir de la première guerre du Golfe et Massive Attack faisait partie de ces groupes dont le nom avait posé problème. Qui sait si avec un nom pareil, cela n'allait pas faire naître des vocations terroristes ! La BBC avait ainsi banni de ses ondes le groupe Bomb The Bass, contraignant Tim Simenon à mener carrière sous son nom propre. Massive Attack, lui, fut contraint de décapiter la moitié belliqueuse de son blase pour n'être plus que Massive tout court. Comme vous l'avez peut-être remarqué plus haut sur la pochette d'époque. Quelques mois plus tard, le groupe récupérait l'intégralité de son nom et l'apposait sur tous les nouveaux pressages de Blue Lines.

Avant d'écrire ce petit texte, cela faisait plusieurs années que je n'avais pas écouté cet album, pas mal d'années. Je m'attendais à retrouver un album qui aurait vieilli, tellement ancré dans une époque en particulier... Même sans le frisson de la découverte, sans ce choc apaisé si particulier, le redécouvrir avec un tel plaisir me confirme qu'il est devenu un classique, qu'il a gardé son éclat, la caractéristique d'un classique étant qu'il vous amène toujours quelque chose d'unique et fort. C'est une vraie bonne surprise que Blue Lines, assurément une borne dans mon histoire personnelle de la musique, ait ainsi conservé toute son originalité et sa fraîcheur.

Alors, comme je le disais en préambule, la musique de Massive Attack évoque plutôt une ambiance de grisaille. Peut-être parce qu'aujourd'hui il fait gris, frais et qu'il pleuviote, son écoute me semble à ce point de circonstance, vingt après l'avoir découverte.

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* Citation extraite de Simon Reynolds, Generation Ecstasy: Into the World of Techno and Rave Culture (1998)

mercredi 26 janvier 2011

1991 : il y a vingt ans, une nouvelle génération...

Il y a vingt ans... Sans être passéiste, il est de coutume chaque année de se retourner sur le passé, de commémorer, c'est-à-dire partager des souvenirs... Et vingt ans est la première échéance qui compte vraiment.

Il y a vingt ans donc, 1991 fut une année particulièrement riche au niveau musical. Un cru exceptionnel, 1991. Rétrospectivement, ce qui est le plus frappant, c'est que tant d'artistes et de groupes aient sorti leur premier album cette année-là, tant de pistes s'ouvraient qu'il faudrait ensuite explorer... Pour fêter les vingt ans de ces albums fantastiques, tout au long de l'année, le Dr. Funkathus en exhumera quelques uns de sa discothèque. Albums que j'ai tous acheté en vinyle dès leur sortie, à une époque où je m'obstinais et refusais encore le passage au CD ! Aujourd'hui, nous nous contenterons de citer ces albums pour que vous réalisiez l'ampleur de la chose parce que, comme ça, à vue de nez, 1991, ça n'évoque rien de particulier...

Il y a vingt ans... A côté de tous ces groupes qui sortaient leur premier disque, A Tribe Called Quest faisait presque figure de vétéran puisqu'il sortait son deuxième album, The Low End Theory, encore indémodable et sans une ride aujourd'hui. La critique eut vite fait de lui coller l'étiquette de jazz-rap, une appréciation paresseuse qui ne décrit qu'à moitié le projet et qui fut rejetée par Q-Tip, figure de proue du groupe.

Outre-Manche, 1991 fut aussi une riche année. S'il n'existait pas une véritable scène rap britannique, l'influence du hip hop donnait naissance à deux styles musicaux distincts le trip hop et l'acid jazz. Certes, on sait que les noms de ces styles sont parfois contestables, fruit de l'imagination d'un critique, que la porosité de leurs frontières est avérée, y compris entre les deux genres cités ici. L'incubation peut prendre quelques années, les groupes être à cheval entre plusieurs genres, ne pas se reconnaître dans l'étiquette qu'on leur pose, il n'empêche, avec le recul et quelque arbitraire, on pourra considérer qu'en 1991 deux groupes qui sortirent leur premier album furent les ambassadeurs d'un genre émergent, qui peut-être ne portait même pas encore de nom...

En 1991, Massive Attack sortait son premier album, Blue Lines, où la variété des voix trouvait un écrin propice à la flânerie, et se posait sur des rythmiques downtempo qui donnaient son homogénéité  à l'ensemble. Un album qui allait devenir représentatif de ce que la presse appela le trip hop.

Simultanément, Galliano sortait In Pursuit of the 13th Note, encore un premier album, et lançait la vague de l'acid jazz, concept inventé opportunément par Gilles Peterson et qui était incarné par les groupes signés sur son propre label Talking Loud, Galliano mais aussi les Young Disciples la même année.

En France, certains albums sortis cette année-là ne méritent peut-être pas de figurer dans des anthologies de la musique du XXe siècle mais sont eux aussi des bornes historiques. Ainsi, le rap français encore émergent et embryonnaire quelques mois auparavant, balançait deux bombes  coup sur coup : les premiers albums d'IAM et du Suprême NTM. IAM et NTM qui demeurent, vingt ans après,  les deux plus grands groupes qu'ait connu le rap français. Toujours en 1991, pour bien marquer sa différence, un troisième larron inventait une autre façon de poser ses mots sur le tempo, plus ludique, MC Solaar...

Toujours en France, en marge du Mouv', un revival funk s'était développé. Issu de ce microcosme, Malka Family et la FFF sortirent également leur premier album en 1991. Même si On The Beach et Blast Culture témoignaient de la difficulté à retranscrire sur disque l'enthousiasme de la scène, ces deux albums furent pour moi des disques fétiches en leur temps, fréquemment écoutés entre deux de leurs concerts.

Tous n'ont pas la même importance, je le concède. The Low End Theory, Blue Lines et, à un degré moindre, In Pursuit of the 13th Note, sont des jalons incontournables. Ramené au contexte français, les débuts d'IAM et NTM posèrent les bases du rap hexagonal et méritent donc cette considération. Tout au long de cette année 2011, ils seront l'objet d'une rétrospective. Le plus frappant est que tous ces groupes aient signé leur premier album cette même année. Si certains ont pris un sacré coup de vieux, tous, en leur temps, ouvrirent des pistes. Vingt ans,  pour nous aussi, ça fiche un sacré coup de vieux...