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dimanche 11 septembre 2011

?uestlove's Afro-Picks : Fela et les musiques africaines revisités à la Villette


?uestlove est une des têtes d'affiche du festival Jazz à La Villette 2011. Il y est doublement présent. Hier soir, tout d'abord où il animait toute la nuit Musique Large, un set de DJ, en partageant les platines avec Rekick et Fulgeance. Et aujourd'hui, 11 septembre, pour ses ?uestlove's Afro-Picks. Il a réuni pour l'occasion une formation de prestige où l'on retrouve son compère des Roots, Black Thought, Macy Gray, Amp Fiddler et Tony Allen, invité d'honneur autour de qui a été pensé ce concert. Il faut ajouter que participeront également des membres d'Antibalas et que le tout sera dirigé par David Murray. Au total, une vingtaine de personnes sur scène. Ensemble, ils entendent revisiter l'histoire des musiques africaines, de l'afrobeat de Fela au rap. Une affiche alléchante où la formidable érudition d'Ahmir ?uestlove Thompson devrait faire merveille. Un concert à cinq batteurs donc, ?uestlove et Tony Allen dont Fela disait qu'il jouait comme quatre ! C'est vraiment dans ces moments-là qu'on regrette de ne plus être à Paris.


L'an dernier, David Murray et ?uestlove avaient déjà réalisé une belle création pour la clôture de Jazz à La Villette : Tongues On Fire, un hommage aux Black Panthers.

Pour s'offrir un pareil générique, il fallait vraiment un sponsor de poids ! Je vous laisse deviner son nom. Vous voulez un indice ? Je n'en ai jamais bu !

A défaut d'assister à ses fameuses Afro-Picks, ou d'en voir prochainement des extraits, voici déjà une brève  présentation du projet...



lundi 17 janvier 2011

Très en retard (2/2) : Quand D'Angelo travaillait ses abdos... (?uestlove témoigne pour les générations futures, 2ème partie)

De cette génération d'artistes brillants à qui l'avenir semblait promis au tournant de ce siècle, D'Angelo, après Lauryn Hill évoquée hier, aura lui aussi connu une sortie de route dont il ne s'est pas remis. Toujours pas de suite à Voodoo, la borne essentielle de ce début de millénaire, plus de dix ans après ! Et, comme Lauryn Hill, D'Angelo avait pris cette regrettable habitude d'être très en retard à ses concerts. Quand il ne les annulait pas !

Pour avoir assisté à son concert du Grand Rex de Paris, je confirme. Après la première partie assurée par Slum Village, il monta enfin sur scène avec quasiment une heure de retard. Et ce fut pour au moins deux heures et demies exceptionnelles, incroyables de tension et d'intensité. De FUNK !!!

On savait que, pour un acteur, il était parfois douloureux de sortir d'un rôle, qu'un musicien ait du mal à se défaire d'un clip est plus surprenant. Après tout, un clip n'est guère qu'un petit film promotionnel, une pub aux vagues prétentions arty dans le meilleur des cas. Selon son ami ?uestlove, c'est pourtant à cause de la fameuse vidéo de "Untitled" que D'Angelo aurait eu beaucoup de mal à affronter le public lors de la tournée qui accompagnait la sortie de l'album Voodoo, comme il l'expliquait dans une interview qu'il accorda en 2003.


Ces raisons semblent tellement dérisoires et superficielles quand on pense aux ambitions artistiques et spirituelles si élevées de leur auteur ! Laissons la parole à ?uestlove...

"Il a un incroyable manque d'assurance. Tout le monde doute, mais chez lui ça atteint un tel degré qu'il fallait que je me sacrifie pour le distraire et jouer les majorettes. Certains soir il se regardait dans le miroir et se disait : 'je ne ressemble pas à la vidéo'. Il était complètement obnubilé par ça, il était dans son trip à la Kate Moss. Alors, il disait : 'laisse-moi faire 200 abdos de plus'. Il retardait littéralement le show d'une demi-heure pour faire des abdos ! Parfois, on retardait le concert d'une heure et demie s'il ne se sentait pas préparé mentalement ou entraîné physiquement. Certains concerts ont été annulés parce qu'il ne se sentait pas prêt physiquement !"

Dès le premier soir de la tournée Voodoo, les cris pour qu'il se déshabille ont commencé au bout de dix minutes à peine. C'était un spectacle de trois heures. Il maîtrisait tous les trucs des grands chanteurs. On avait tout rodé. Et les filles étaient là : 'Take it off ! Take it off !'. 


Dans la logique du karma, c'était une forme de justice poétique pour toutes les femmes qui ont été harcelées sexuellement, qui ont besoin de travailler deux fois plus dur simplement pour prouver qu'elles peuvent travailler aussi bien qu'un homme. Littéralement.


C'était trop de pression pour lui. Au bout du quatrième soir, il était furieux et plein de ressentiment : 'c'est ça que vous voulez ? C'est ça que vous voulez ?'. Elles n'en avaient rien à foutre de la dimension artistique, s'en foutaient que Jeff Lee Johnson joue note pour note le solo de "Crosstown Traffic". Elles voulaient "Untitled". Il détestait chaque seconde de tout ça. Alors continuer à le motiver au bout de ce quatrième soir est devenu problématique. Il disait, frustré : 'bon... on n'a qu'à faire "Untitled" plus tôt'. On lui répondait : 'non, tu dois finir avec "Untitled"'. Et tout a commencé à être de l'ordre du compromis. Comment arrêter l'hémorragie afin que le concert se passe bien jusqu'à ce qu'arrivent les 'Take it off'. Aucun soir n'en sortait indemne. Au bout de trois semaines, c'était devenu insupportable. Absolument insupportable. Alors, il fallait le distraire. Il fallait le sortir de cet état dépressif. Alors à quatre heures de l'après-midi, il fallait commencer, la jouer en forçant le bonheur : 'what's up, man ! Yo, allons voir ce qu'il a comme disquaires dans le coin'. Toute la journée, il fallait surjouer la bonne humeur. Aller acheter des disques, puis on disait : 'allons manger un morceau chez Roscoe's' (chaîne de restos soul food, ndla). Ah ! C'est vrai, tu ne peux pas manger, tu dois t'entraîner. OK, Mark (le préparateur physique), c'est pour toi'. Mark arrivait, l'entraînait. Quand je revenais : 'yo, man ! J'ai trouvé cette nouvelle vidéo de Prince !'. On la regardait une paire de fois, on était bien remonté. Alors, je lui disais : 'bon, je vais m'habiller et dans un quart d'heure, on est dans la voiture et on y va'. Certains jours, ça marchait. D'autres, non. Il virait psychosomatique et me disait : 'je ne peux pas le faire' ".

Il disait : 'ils ne comprennent pas. Ils veulent juste que je me déshabille'. Alors, chaque soir pendant huit mois, c'était comme de devoir faire un Rubik' cube en moins d'une minute avant que la bombe n'explose. Tous les soirs. Et certains soirs, ça ne marchait pas. Le concert était annulé. Au total, on a dû annulé environ l'équivalent de trois semaines. Dont deux semaines au Japon.

Aujourd'hui (en 2003, ndla), je suis sûr que ce qu'il veux, c'est être gros ! Il n'a pas envie de se faire tresser jusqu'à la dernière mèche de cheveux. Il n'a pas envie d'avoir des tablettes de chocolat. Il n'a pas envie d'avoir la pression d'être "Untitled", la vidéo. S'il avait su les répercussions que cela aurait, il ne l'aurait jamais tournée".


Dans une salle aussi peu approprié à ce genre de concert que peut l'être le Grand Rex, son concert fut pourtant un moment rare. Unique. Malgré son retard, alors que l'ambiance devenait électrique de tous ces "hou hou" et ces sifflets, en deux minutes à peine, il avait retourné la salle et le public bascula en un instant d'un extrême à l'autre. Là, il ne se contenta pas du minimum syndical, la petite heure derrière laquelle se réfugient trop d'artistes américains. Accompagné d'un groupe monstrueux, il plongeait dans la temporalité du funk, celle du don où on joue longtemps, longtemps, longtemps, pour bien faire monter la température.

Je suis persuadé que, ce soir-là, personne dans la salle n'a soupçonné un seul instant que D'Angelo puisse douter de lui. Il semblait à ce point rayonnant d'une aura étrangère au commun des mortels, animé d'une foi qui l'aurait fait marcher sur l'eau. En état de grâce. Et, oui, les filles braillaient comme c'est pas permis. N'étant pas coutumier des chanteurs à minettes, je n'avais jamais vu ça et ne l'ai jamais revu depuis... Et toutes ces filles qui braillaient n'étaient pourtant plus des ados ! Et, oui, il faisait tout ce qu'il faut pour les chauffer ! Et ça semblait naturel. Même si, comme le dit ?uestlove, c'est "une forme de justice poétique pour toutes les femmes qui ont été harcelées sexuellement", ceux qui disent qu'il l'a bien cherché ne sont que des jaloux. Détectons toutefois dans ce cas d'école les dangers d'un narcissisme mal placé. Si D'Angelo est, comme il se dit, brisé d'avoir été pris pour un sex-symbol plutôt que pour le brillant musicien œuvrant pour la postérité qu'il ambitionne d'être, le seul remède est dans la musique. Près de douze ans après, Voodoo attend toujours son successeur. Depuis 2008, un album intitulé James River est évoqué. Il était encore annoncé pour l'été 2010, accompagné d'une tournée mais, bien sûr, toujours rien...

La prochaine fois qu'à un concert, l'artiste montera sur scène en retard, vous ne le regardez plus de la même façon.

mardi 28 septembre 2010

?uestlove témoigne pour les générations futures, 1ère partie : les jalons musicaux de sa vie

Rentrée chargée pour Ahmir ?uestlove, batteur, producteur et beaucoup plus que ça de The Roots. Entre les sorties de How I Got Over, le dernier album du groupe, en juin, et celle de Wake Up!, l'album qu'il a enregistré avec John Legend, ces jours-ci. Mais cela n'a pas empêché ?uestlove de revenir sur les grands chocs musicaux qui ont jalonnés sa vie. C'est le principe des interviews 5-10-15-20 auxquelles Pitchfork soumet quelques artistes. Les inviter à parler des musiques qu'ils aimaient à l'âge de cinq ans, dix ans, quinze ans etc...


?uestlove est le client idéal pour ce genre d'exercice. Entre son ebonics gouailleur et son érudition musicienne, le bonhomme est intarissable et passionnant. Lire une interview de ?uestlove est toujours très instructif. Il y a même fort à parier que d'ici cinquante ou cent ans, quand les générations futures voudront avoir des témoignages détaillés et vivants de la vie musicale au tournant du Troisième Millénaire, c'est vers les récits de ?uestlove qu'elles se tourneront.

Cette machine à remonter le temps que propose Pitchfork aux musiciens interrogés voit ?uestlove commencer par évoquer Frankie Lymon et son célèbre "Why Do Fools Fall in Love?" en guise de première étape. Suivent The Time, Run-D.M.C., De La Soul, D'Angelo et Dilla. Rappelons juste que pour D'Angelo et Dilla, c'est aussi une histoire intime qui les lie à ?uestlove...

Quelques extraits...

L'influence de De La Soul.
"Plus que tout, DeLa Soul m'a préparé à ma profession. 1991 a été une année tellement charnière pour le hip hop qui atteignait l'âge de raison. A cette époque, j'avais déjà fait tous mes devoirs sur les fondamentaux du hip hop, ce qui consistait à aller voler tous les disques de James Brown à quiconque avait plus de cinquante ans et ne se souciait pas de sa collection de disques, les remisait à la cave ou les refilait à des disquaires d'occas'".

("More than anything, De La Soul Is Dead prepared me for my profession. 1991 was such a banner year for hip-hop, such a coming of age. By that point, I had done all the basic homework on my fundamental hip-hop, which meant stealing all James Brown records from anyone over 50 who had neglected their record collection in basements and thrift stores and Goodwills").

D'Angelo et la possibilité d'être soi
?uestlove raconte aussi les difficultés qu'ont eu les Roots, à leurs débuts, à être programmés sur certaines radios. Des allusions furent glissées, cela viendrait peut-être du drumming ? Sa rencontre avec D'Angelo, qui le sollicite pour jouer sur ce qui allait être son album Voodoo, aura alors un effet libérateur sur son jeu, comme il le raconte ici :

"Tous les yeux étaient pointés sur moi car je ne joue pas avec un métronome. Ca m'a rendu amer parce que je suis un breakbeat ambulant et que, là, j'ai dû bosser comme un dingue pour sonner comme un robot. Donc pendant toute la création et l'enregistrement de Illadelph Halflife, j'essayais de sonner comme une drum machine, et pendant un an j'ai complètement bridé ma créativité. Et là, D'Angelo rapplique avec l'antidote absolu : il voulait que je me désordonne délibérément. Alors, je lui ai dit : 'Dude, je viens juste de construire cette tour de kapla de 12 kilomètres de haut, tout en équilibre, un véritable travail de perfection, et tu viens me dire de tourner le dos à tout ça et jouer de la batterie comme si je m'étais bourré au moonshine derrière une carriole ?'. Et lui : 'oui, c'est exactement ce que je veux que tu fasses' ".

("So then all eyes are pointed at me because I don't play with a metronome. It left me bitter because I'm like a walkin', livin' breakbeat, but now I have to work extra hard because I have to sound like a robot.
So during the whole making of Illadelph Halflife I was trying to sound as much like a drum machine as I could, basically freezing myself creatively for a year. And now D'Angelo comes along with the absolute antidote-- he wanted me to mess up on purpose. I'm like, "Dude, I just built this 12-mile high Jenga display of perfection, and now you're telling me that I have to turn my back on that and drum like I drank some moonshine behind a chuckwagon?" He's like, "That's exactly what I want you to do").

Dilla, le frère et son dernier souffle
Bien sûr, on retrouve J-Dilla parmi les rencontres formatrices d'Ahmir. L'évocation qu'il fait de lui est réellement touchante.

"Je l'ai vu environ trois mois avant qu'il nous quitte. Il ne pouvait même pas parler et je ne pouvais même pas entrer dans la pièce. Nous n'étions pas préparés à cela. Mais le truc le plus dingue, c'est que quand je suis entré dans la maison, j'ai entendu de la musique. Je me suis dit, 'putain, il est encore en train de travailler sur un truc'. Et je l'ai vu dans son fauteuil, scotché à sa machine. C'était déroutant pour moi de voir que cette partie de son cerveau n'avait rien perdu. Son sens du rythme, tout ça, c'était toujours le même. Au début, je pensais vraiment qu'il allait s'en sortir. Mais il m'a donné son disque fétiche et ça m'a vraiment fait flipper. C'est un pressage brésilien très rare d'un EP de Stevie Wonder. Il m'a dit : 'c'est pour toi'. Et j'étais là : 'mais pourquoi ? Tu l'as depuis si longtemps'. Je ne voulais pas le prendre parce ça semblait vraiment trop comme la phase terminale. Sa mère est arrivée derrière moi et me l'a mis entre les mains. Alors je suis sorti de la maison sans savoir si je devais pleurer ou juste l'accepter ainsi. Il ne voulait pas vivre ainsi. Sa mère m'a dit qu'il avait réalisé son dernier beat - qui était un truc très inhabituel à partir d' "America Eats Its Young" de Funkadelic - et qu'il lui avait dit, 'je crois que je suis prêt'. Il s'est allongé sur le canapé et, deux heures plus tard, s'est éteint".

"I saw him about three months before he passed and he couldn't even talk and I couldn't walk in the room. We weren't prepared for that. But what was even crazier is when I walked in the house, I heard music. I'm like, "He's working on shit!" And I see him and he's in a wheelchair and hooked up to a machine. It was just baffling to me that that part of his brain had not expired. His sense of rhythm and all that stuff was still the same. At first, I thought he was going to get through it.

But then he gave me his prized possession record, and that really scared me. It's a very rare Brazilian Stevie Wonder EP. He said, "This is for you." And I was like, "Why? You've had this for so long." I didn't want to take it because it seemed too final. His mom came up behind me and put it in my hands. I just walked out of the house and didn't know if I should start bawling or just accept it. He didn't want to live like that. His mom told me he made his last beat-- which was a very unusual flip of Funkadelic's "America Eats Its Young"-- and told her, "I think I'm ready." He laid on the couch and, two hours later, he expired
".

Mommy, What's a Questlove?
Comme si ça ne suffisait pas, et ça ne suffit jamais, car une interview, aussi longue soit-elle, ne saurait être à la dimension de notre bonhomme, ?uestlove, pour répondre aux questions qu'on ne lui a pas encore posées, est devenu un twitter-maniac et a ouvert son propre site, Hypnagogics, où il décrit avec humour ses rencontres avec des célébrités.

Enfin, bonne nouvelle pour nos lointains descendants, il se lance dans l'écriture d'un livre. OkayPlayer, le label des Roots, l'annonce seulement pour 2012. Eh oui, un livre, ça demande du temps. Surtout si prétend l'écrire tout seul sans faire appel à un ghost-writer, un "nègre". Titre provisoire Mommy, What's a Questlove?, à paraître chez Grand Central Publishing...