De cette génération d'artistes brillants à qui l'avenir semblait promis au tournant de ce siècle, D'Angelo, après Lauryn Hill évoquée hier, aura lui aussi connu une sortie de route dont il ne s'est pas remis. Toujours pas de suite à
Voodoo,
la borne essentielle de ce début de millénaire, plus de dix ans après ! Et, comme Lauryn Hill, D'Angelo avait pris cette regrettable habitude d'être très en retard à ses concerts. Quand il ne les annulait pas !
Pour avoir assisté à son concert du Grand Rex de Paris, je confirme. Après la première partie assurée par Slum Village, il monta enfin sur scène avec quasiment une heure de retard. Et ce fut pour au moins deux heures et demies exceptionnelles, incroyables de tension et d'intensité. De FUNK !!!
On savait que, pour un acteur, il était parfois douloureux de sortir d'un rôle, qu'un musicien ait du mal à se défaire d'un clip est plus surprenant. Après tout, un clip n'est guère qu'un petit film promotionnel, une pub aux vagues prétentions arty dans le meilleur des cas. Selon son ami ?uestlove, c'est pourtant à cause de la fameuse vidéo de "Untitled" que D'Angelo aurait eu beaucoup de mal à affronter le public lors de la tournée qui accompagnait la sortie de l'album
Voodoo, comme il l'expliquait dans une interview qu'il accorda en 2003.
Ces raisons semblent tellement dérisoires et superficielles quand on pense aux ambitions artistiques et spirituelles si élevées de leur auteur ! Laissons la parole à ?uestlove...
"Il a un incroyable manque d'assurance. Tout le monde doute, mais chez lui ça atteint un tel degré qu'il fallait que je me sacrifie pour le distraire et jouer les majorettes. Certains soir il se regardait dans le miroir et se disait : 'je ne ressemble pas à la vidéo'. Il était complètement obnubilé par ça, il était dans son trip à la Kate Moss. Alors, il disait : 'laisse-moi faire 200 abdos de plus'. Il retardait littéralement le show d'une demi-heure pour faire des abdos ! Parfois, on retardait le concert d'une heure et demie s'il ne se sentait pas préparé mentalement ou entraîné physiquement. Certains concerts ont été annulés parce qu'il ne se sentait pas prêt physiquement !"
Dès le premier soir de la tournée Voodoo, les cris pour qu'il se déshabille ont commencé au bout de dix minutes à peine. C'était un spectacle de trois heures. Il maîtrisait tous les trucs des grands chanteurs. On avait tout rodé. Et les filles étaient là : 'Take it off ! Take it off !'.
Dans la logique du karma, c'était une forme de justice poétique pour toutes les femmes qui ont été harcelées sexuellement, qui ont besoin de travailler deux fois plus dur simplement pour prouver qu'elles peuvent travailler aussi bien qu'un homme. Littéralement.
C'était trop de pression pour lui. Au bout du quatrième soir, il était furieux et plein de ressentiment : 'c'est ça que vous voulez ? C'est ça que vous voulez ?'. Elles n'en avaient rien à foutre de la dimension artistique, s'en foutaient que Jeff Lee Johnson joue note pour note le solo de "Crosstown Traffic". Elles voulaient "Untitled". Il détestait chaque seconde de tout ça. Alors continuer à le motiver au bout de ce quatrième soir est devenu problématique. Il disait, frustré : 'bon... on n'a qu'à faire "Untitled" plus tôt'. On lui répondait : 'non, tu dois finir avec "Untitled"'. Et tout a commencé à être de l'ordre du compromis. Comment arrêter l'hémorragie afin que le concert se passe bien jusqu'à ce qu'arrivent les 'Take it off'. Aucun soir n'en sortait indemne. Au bout de trois semaines, c'était devenu insupportable. Absolument insupportable. Alors, il fallait le distraire. Il fallait le sortir de cet état dépressif. Alors à quatre heures de l'après-midi, il fallait commencer, la jouer en forçant le bonheur : 'what's up, man ! Yo, allons voir ce qu'il a comme disquaires dans le coin'. Toute la journée, il fallait surjouer la bonne humeur. Aller acheter des disques, puis on disait : 'allons manger un morceau chez Roscoe's' (chaîne de restos soul food, ndla). Ah ! C'est vrai, tu ne peux pas manger, tu dois t'entraîner. OK, Mark (le préparateur physique), c'est pour toi'. Mark arrivait, l'entraînait. Quand je revenais : 'yo, man ! J'ai trouvé cette nouvelle vidéo de Prince !'. On la regardait une paire de fois, on était bien remonté. Alors, je lui disais : 'bon, je vais m'habiller et dans un quart d'heure, on est dans la voiture et on y va'. Certains jours, ça marchait. D'autres, non. Il virait psychosomatique et me disait : 'je ne peux pas le faire' ".
Il disait : 'ils ne comprennent pas. Ils veulent juste que je me déshabille'. Alors, chaque soir pendant huit mois, c'était comme de devoir faire un Rubik' cube en moins d'une minute avant que la bombe n'explose. Tous les soirs. Et certains soirs, ça ne marchait pas. Le concert était annulé. Au total, on a dû annulé environ l'équivalent de trois semaines. Dont deux semaines au Japon.
Aujourd'hui (en 2003, ndla), je suis sûr que ce qu'il veux, c'est être gros ! Il n'a pas envie de se faire tresser jusqu'à la dernière mèche de cheveux. Il n'a pas envie d'avoir des tablettes de chocolat. Il n'a pas envie d'avoir la pression d'être "Untitled", la vidéo. S'il avait su les répercussions que cela aurait, il ne l'aurait jamais tournée".
Dans une salle aussi peu approprié à ce genre de concert que peut l'être le Grand Rex, son concert fut pourtant un moment rare. Unique. Malgré son retard, alors que l'ambiance devenait électrique de tous ces "hou hou" et ces sifflets, en deux minutes à peine, il avait retourné la salle et le public bascula en un instant d'un extrême à l'autre. Là, il ne se contenta pas du minimum syndical, la petite heure derrière laquelle se réfugient trop d'artistes américains. Accompagné d'un groupe monstrueux, il plongeait dans la temporalité du funk, celle du don où on joue longtemps, longtemps, longtemps, pour bien faire monter la température.
Je suis persuadé que, ce soir-là, personne dans la salle n'a soupçonné un seul instant que D'Angelo puisse douter de lui. Il semblait à ce point rayonnant d'une aura étrangère au commun des mortels, animé d'une foi qui l'aurait fait marcher sur l'eau. En état de grâce. Et, oui, les filles braillaient comme c'est pas permis. N'étant pas coutumier des chanteurs à minettes, je n'avais jamais vu ça et ne l'ai jamais revu depuis... Et toutes ces filles qui braillaient n'étaient pourtant plus des ados ! Et, oui, il faisait tout ce qu'il faut pour les chauffer ! Et ça semblait naturel. Même si, comme le dit ?uestlove, c'est "
une forme de justice poétique pour toutes les femmes qui ont été harcelées sexuellement", ceux qui disent qu'il l'a bien cherché ne sont que des jaloux. Détectons toutefois dans ce cas d'école les dangers d'un narcissisme mal placé. Si D'Angelo est, comme il se dit, brisé d'avoir été pris pour un
sex-symbol plutôt que pour le brillant musicien œuvrant pour la postérité qu'il ambitionne d'être, le seul remède est dans la musique. Près de douze ans après,
Voodoo attend toujours son successeur. Depuis 2008, un album intitulé
James River est évoqué. Il était encore annoncé pour l'été 2010, accompagné d'une tournée mais, bien sûr, toujours rien...
La prochaine fois qu'à un concert, l'artiste montera sur scène en retard, vous ne le regardez plus de la même façon.