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mardi 23 novembre 2010

Barrett Rude Jr., chanteur de soul fictif dans sa Forteresse de Solitude

Alors que je suis en train de terminer la lecture de Chronic City, le dernier roman de Jonathan Lethem, je repensais au personnage d'un autre de ses romans, Barrett Rude Junior. C'est le passage de Push Up au JAM qui m'a fait penser à lui. En effet, leur album est consacré au personnage de Quincy Brown, chanteur de soul fictif, retiré du métier et en pleine crise existentielle, lequel m'a évidemment rappelé cet autre chanteur de soul fictif et dont la carrière semble derrière lui : Barrett Rude Jr., personnage de The Fortress of Solitude.

Roman riche et complexe, The Fortress of Solitude (dont la traduction, Forteresse de Solitude, a été publiée aux Editions de l'Olivier) brasse quelques enjeux majeurs de la société américaine contemporaine, notamment la question des relations interraciales, abordée ici à travers l’amitié de Dylan et Mingus, deux gamins de Brooklyn élevés par leurs pères, Abraham Ebdus et Barrett Rude Jr., la gentrification des villes, etc..., tout en s'ancrant profondément dans les cultures populaires, musique et BD. D'ailleurs, peut-être qu'à force de se bercer de comics dont les super-héros regorgent de super-pouvoirs, nos jeunes Dylan et Mingus vont-ils à leur tour basculer dans une réalité fantastique ? Je ne vous en dis pas plus car, de toutes façons, c'est uniquement l'importance de la musique dans cet ouvrage qui nous amène à l'évoquer ici. La première partie du roman, située dans les années soixante-dix, nous montre ainsi l'émergence du hip hop, l'apparition des graffitis sur les murs de la ville, les premières block parties. Et, bien sûr, un chanteur de soul retiré du monde, enveloppé de sa propre légende...

Avant qu'un jour nous revenions sur d'autres aspects de ce roman, c'est de Barrett Rude Jr. dont il sera question aujourd'hui. Quand on le découvre, il vit depuis déjà un moment en reclus dans sa petite maison de Brooklyn. On apprend qu'il a été le chanteur lead du groupe The Subtle Distinctions, passé notamment par le label Motown, puis le Philly Sound, et qu'il a gagné  deux disques d’or. Ses royalties lui assurent encore des revenus suffisants pour se dispenser de s'impliquer dans de nouveaux projets. Il s'est installé incognito dans Dean Street et s'est isolé au premier étage de sa maison, laissant le rez-de-chaussée à son fils Mingus, qu'il élève seul. La tour d’ivoire de l’artiste retiré est sa “forteresse de solitude”. "Barrett Rude Jr. s'habillait de plus en plus comme quelqu'un qui ne sort jamais de chez lui, tout son étage mué en une espèce d'auto-harem, territoire de pyjamas" (extrait que j'ai déjà cité en parlant du concert de Push Up).

Des montagnes de cocaïne achèvent de l’isoler dans son inactivité rêveuse. Son quotidien est troublé par l’irruption de son père, Barrett Sr., qu’il héberge pour lui permettre de sortir de prison, en liberté conditionnelle. Senior est un ancien pasteur, insupportable bigot doublé d’un pervers pépère que la vie dissolue de son fils obsède. La tension dramatique du roman repose notamment sur un suspense que les amateurs de soul devinent : difficile de ne pas penser aux rapports entre Marvin Gaye et son père en lisant l’histoire de la famille Rude. Pour qui sait que Marvin a été assassiné par son père qui ne supportait plus la vie de péché de son fils, on sent venir le drame. Mais ne comptez pas sur moi pour dévoiler l'intrigue. Dylan témoin auditif de la scène n’a entendu qu'un coup de feu, sans savoir qui était la cible et qui était le tireur.

Car Barrett Jr., s’il est donc un personnage de roman, a été inspiré à Jonathan Lethem par trois artistes réels, comme il l'a confié en interview. Marvin bien sûr, mais également David Ruffin et Philippé Wynne, respectivement anciens chanteurs des Temptations et des (Detroit) Spinners. "Trois gars qui ne parviennent pas à résoudre leurs conflits mais les transposent dans leur voix même".


On sait le destin tragique de David Ruffin, ayant lui aussi connu un père abusif et ultra-croyant, et dont, plus tard, l’addiction à la cocaïne le privera de ses capacités d’assurer bien longtemps les lead-vocals au sein des Temptations. Viré du groupe pour avoir manqué des concerts (notamment pour participer à ceux de sa copine d’alors, Gail Martin, la fille de “Dino”, lequel ne devait pas voir d’un très bon œil qu’elle sorte avec un Noir). Il tapera par la suite régulièrement l’incruste sur scène, perturbant les concerts en leur volant la vedette pour le plus grand plaisir du public. Les Temptations durent même étoffer leur service d’ordre pour prévenir les intrusions intempestives de Ruffin.

Comme Ruffin, Barrett Rude Jr. est addict à la coco. Comme Philippe Wynne, un passage par la galaxie P-Funk de George Clinton, alias la Funk Mob dans le roman, s’offre à lui. Après s'être séparé des Spinners, Wynne a effectivement rejoint la bande à Clinton, plaçant quelques vocals sur "Knee Deep" ou "Uncle Jam". Il tournera aussi avec eux en incarnant sur scène The Thrill Sergeant. Dans le roman, Barrett est partagé, à la fois fasciné par ces types du funk et d'autant plus nostalgique de ses partenaires d'antan. "Tout en enviant la liberté de ces types sapés comme des macs de dessin animé et des super-héros, tout en laissant une part de lui penser 'Merde, pourquoi moi non plus j’me suis pas laissé tenter par toutes ces guignolades, pourquoi faut toujours que je reste tellement coincé dans le système Philly, putain', une autre part de lui-même pense que les chœurs et l’instrumental de ce morceau ne valent rien. Le funk, c’est de la soul sous acide, pour le meilleur et pour le pire ; aujourd’hui pour le pire. Ce morceau part dans tous les sens, aussi mou, à sa façon, que du disco. Du disco porno, voilà ce que c’est. Il espérait broder sur fond d’harmoniques, mais les harmoniques ne valent rien, et pour la première fois depuis qu’il a quitté les Subtle Distinctions, leurs voix douces et serrées lui manquent, leur façon de déployer cet élégant et soyeux matelas sonore qui donnait naissance à ses rhapsodies, ses envolées".

Il participe donc à un titre de Doofus Funkstrong. "Quiconque avait un peu d’oreille savait que derrière Doofus Funkstrong se cachait le groupe Funk Mob que ses engagements contractuels, source d’une inextricable chicanerie, contraignaient à enregistrer sous pseudo - quant à ceux qui en manquaient, un simple regard à la pochette psychédélique signée Pedro Bell faisait l’affaire. Moins nombreux les connaisseurs qui pouvaient mettre un nom sur le chanteur dont les vocalises ornaient seulement les trente-huit dernières secondes du single, présent sur la pochette, conformément aux accords, comme Pee-Brain Rooster : sous sa véritable identité de Barrett Rude Junior, ce n’était plus qu’une voix qu’on n’entendait plus depuis des années, mais pas encore un oldie. Si quelques uns s’interrogeraient 'Ce ne seraient pas ce chanteur, là, des Distinctions ? Ce n’était qu’une pensée fugitive - était-il vraisemblable, d’ailleurs, que le ténor des Distinctions, si doux et mélodieux, refasse surface en chevauchant la crête d’une ligne de basse sursaturée ?"*...

Par quelque ironie du sort, bien des années plus tard, c'est à Dylan Ebdus, devenu critique musical, que l'on demandera de rédiger les notes de pochette pour une réédition de ses succès, bien des années après qu'il l'ait eu comme voisin et, surtout, bien des années après qu'il ait perdu de vue son ami Mingus, le fils de Barrett... Et quand Dylan prend sa plume, il n'évoque pas ses souvenirs directs, ses si longues heures passées dans la petite maison de Dean Street, tourmenté de culpabilité, il écrit donc son texte avec le professionnalisme d'un encyclopédiste, dénué de la moindre émotion :

"Derrière le sommet du panthéon des chanteurs de soul - Sam Cooke, Otis Redding, Marvin Gaye et Al Green (ajoutez-y les noms de votre choix, j’y ajouterai les miens) - se dresse un autre panthéon, dans l’ombre, celui des chanteurs qui ne sont pas passés loin. On peut les regrouper, plus ou moins, en deux catégories. Les premiers sont les victimes des caprices de la chance ou du caractère - Howard Tate et James Carr, par exemple. O.V. Wright peut-être. Des chanteurs qui enregistrent pour divers labels, pondent un ou deux classiques avant de se retirer, de partir la dérive. Selon les critères soul du 'grand homme', ce sont les seconds couteaux. La seconde catégorie est celle des chanteurs masqués par la célébrité et la réussite d’un groupe. Ben E. King des Drifters, David Ruffin des Temptations, Levi Stubbs des Four Tops, Philippe Wynne des Spinners : tous considérés par leurs pairs comme les meilleurs interprètes à s’être jamais emparés d’un micro. Le monde ne les connaît que d’oreille"**.

Malin, Jonathan Lethem fait citer à Dylan dans son portrait de Barrett, ses propres influences qui allaient lui permettre de l'inventer. Où l'on constate, et ce n'est pas une découverte, qu'il y a parfois autant de vérité dans la fiction que dans la réalité...

__________________________

Notes :
* "Anyone trusting their ears knew Doofus Funkstrong was a disguise for the legally hamstrung, hence recording-under-pseudonyms Funk Mob - for those less sure, a look at the psychedelic Pedro Bell jacket art did the trick. Fewer ears would place the name of the vocalist whose melismas decorated just the last thirty-eight seconds of the single edit, credited on the album jacket, as according to plan, as Pee-Brain Rooster : under his own name Barrett Rude Junior was a voice from radio's middle distance, years out of rotation, not yet an oldie. If a few formed the question Ain't that the singer from the Distinctions ? it was only a passing thought - how likely, anyway, that the tenor voice of the smooth and mellow Distinctions should show up riding the crest of that distorted synth bass line ?"

** "Behind the uppermost pantheon of male soul vocalists - Sam Cooke, Otis Redding, Marvin Gaye and AL Green (you add your names to those four, I'll add mine) - lies another pantheon, a shadow pantheon, og those singers who fell just short. They gather, more or less, in two categories. The first are those denied by the vagaries of luck or temperament - Howard Tate and James Carr, say, maybe O.V. Wright. The singers who record for a few different labels, cut a classic side or two, then bag out, drift away. In the "great man" theory of soul, these are the also-rans. The second category is the singer disguised within the fame and achievement of a group. Ben E. King of theDrifters, David Ruffin of the Temptations, Levi Stubbs of the Four Tops, Philippe Wynne of the Spinners : all known by their peers among the finest vocalists ever to step to the mike. The world knows them only by ear".

vendredi 8 octobre 2010

Baloji, Kinshasa Succursale : funk à la mode kinoise

Baloji passe ce soir au Zénith de Montpellier dans le cadre des Nuits Zébrées de Nova. Côté concerts, c'est un des événements locaux en ce début d'automne, l'occasion de découvrir sur scène un artiste dont le nouvel album, Kinshasa Succursale, est un vrai coup de cœur. Un album mêlant introspection sans fard et regard lucide sur le Congo, l'année du cinquantenaire de son Indépendance.

S'il apparaît sur les photos en dandy plus classe encore qu'un sapeur, s'il s'autorise même une ambiguïté que n'oserait pas un rappeur, ce ne sont pas les apparences qui importent. Car les textes de Baloji ne sont pas seulement intelligents, ils brûlent d'une urgence, urgence du propos à laquelle vient se greffer celle des conditions d'enregistrements. Seulement six jours à Kinshasa pour mettre une quinzaine de titres dans la boîte. Car à l'origine du projet, il y avait la volonté de Baloji de donner une seconde vie à certains morceaux figurant sur son album précédent Hotel Impala, en les ré-enregistrant à Kinshasa. Ils en sortent littéralement transfigurés. "A Kinshasa, il y a quelque chose de brûlant, d'intense qui bouffe la ville, la folie créatrice, ça pue la sueur. Ca m'a tellement inspiré. On voulait juste rejouer les anciens morceaux, mais au final on a fait quelque chose de totalement différent" (Vibrations n° 127).

Quelques années plus tôt, le jeune rappeur belgo-congolais avait pourtant raccroché le micro. Avec une honnêteté qui n'est pas si courante, Balo du groupe Starflam, estimait n'avoir plus rien à dire. Il s'arrêta donc de rapper. Jusqu'à ce qu'un événement particulier lui redonne une source d'inspiration depuis intarissable.

Cet événement, il l'a raconté souvent. C'est, après vingt-cinq ans de silence, une lettre de sa mère restée au Congo. Car L'histoire personnelle de Baloji est marquée par un déracinement. A l'âge de trois ans, il quitte le Congo pour la Belgique avec son père. Du coup, pendant longtemps il s'est défini comme un "Blanc aux cheveux crépus", un "Afropéen". Cette lettre fit alors office de déclic. En réponse à cette mère lointaine, il  découvre en lui la matière pour enregistrer un album, Hotel Impala. Alors qu'il n'a pas mis les pieds au Congo depuis vingt ans, il se rend à Lubumbashi, pour retrouver sa mère. Il a alors la maladresse de lui offrir en guise de cadeau l'album que sa lettre lui inspira. Ce n'était pas le bon présent pour quelqu'un qui vit dans le dénuement et a d'autres jeunes enfants à nourrir. Un album ? Malaise, malentendu culturel. "Ce sont des cadeaux d’occidental, d’Européen. Ce n’est pas ça qu’elle attend. 


Qu’est-ce qu’elle attend ? 

Je suis son fils aîné, elle est veuve, j’ai cinq demi-frères et sœurs, et ils sont dans l’urgence… Ils attendent autre chose. Donc… C’était déplacé".

Ce fut une leçon et maintenant, après Hotel Impala, c'est donc l'épreuve du terrain. L'enregistrement sur place de Kinshasa Succursale. Véritable album de rencontres, sa force, outre la conviction du jeune homme, doit beaucoup à ces musiques incarnées. L'accompagnent l'Orchestre de la Katuba, la Chorale de la Grâce et la Fanfare de la Confiance. Ces apports transcendent littéralement sa musique. La comparaison s'impose puisque l'on retrouve de nombreux titres d'Hotel Impala. On voit la différence de traitement. L'intensité que leur confère le fait d'avoir été enregistré dans l'urgence avec les moyens du bord, en se pliant à la loi de l'Article 15.

"On a fait des rencontres incroyables, comme Rodrigue, un guitariste qui trouvait chaque riff en moins de cinq minutes, ou la fanfare de la Confiance, avec ses trombones fendus par le soleil, qui joue sur six titres. Konono N°1 a joué sur un titre, il y a eu trois coupures de courant pendant la prise, on n’a gardé que le likembe de Mingiedi. C’était compliqué, mais c’est du groove de la brousse, mon titre préféré. Kinshasa c’est une ville basée sur du temporaire. Dans Kinshasa Succursale, tout a été provisoire et tout le monde s’est adapté" (Mondomix).


Grand amateur de soul, il a voulu retrouver la transe des enregistrements "live", tous ensemble, sans overdubs, en une ou deux prises seulement, à l'ancienne. Et dans cette effervescence, il a bel et bien puisé une partie de son inspiration dans la soul. Ainsi, "Nazongi Nadko", ce titre étonnant avec les vétérans de Zaïko Langa langa et... Amp Fiddler, inspiré par Marvin Gaye. Baloji raconte qu'en effet, quand son père lui fit quitter le Congo, c'était pour l'emmener au pays de Marvin Gaye. "Quand j’ai eu ma mère en ligne, elle m’a dit 'je t’ai vu à la télé, sur MCM Afrique. On m’a dit que tu faisais de la musique, je t’ai tout de suite reconnu, j’ai toujours su que tu ferais ça : ton père m’avait dit qu’il t’emmenait au pays de Marvin Gaye'. Après m’avoir dit ça, j’hallucine un peu… C’est une métaphore, le sens de la formule comme on peut avoir dans le rap… Je suis arrivé en 1981 avec mon père, je vivais à Ostende, et effectivement Marvin Gaye vivait au même endroit. C’était un point de départ intéressant. Et ensuite j’ai découvert ce morceau de Marvin Gaye qui termine l’album, et putain c’est prophétique ! 'I’m going home to see my mother, I’m going home to see my dear old dad'… J’ai pris ce morceau comme s’il avait été fait pour moi".

Soul, funk bien sûr, intensément funk, plein de sa sueur, rumba, Baloji peut tout se permettre accompagné de ces formations bouillonnantes, porté par cette bande-son de feu. Cette musique incandescente couvre un flow peut-être un peu convenu, rattrapé par une impeccable diction. Indispensable pour saisir des textes riches de sens. Car c'est un regard d'une rare maturité que pose Baloji sur notre monde. Même sa reprise de "Indépendance Cha Cha", le "tube" pan-africain des Indépendances signé par Grand Kalle, est détournée pour faire sens, alors que la plupart de ses collègues n'en aurait tiré qu'un gimmick aguicheur, un refrain accrocheur. Lui l'utilise pour illustrer sa réflexion sur le contexte d'aujourd'hui, cinquante ans après cette indépendance du Congo.

"J'ai repris cette chanson fédératrice, symbole de la crédulité des prémices /
Pour que les démocraties progressent, il faut qu'elles apprennent de leurs erreurs de jeunesse"


Dans une interview à Mondomix, il explique son choix et les conditions dans lesquelles il a pu l'enregistrer : "la mélodie est incroyable et c’était un challenge intéressant. Je suis arrivé avec les textes écrits, il fallait juste qu’on trouve les interprètes… Mais ni l’arrangeur ni les musiciens ne voulaient mettre ces paroles sur ce titre parce que c’est un monument, qui fait partie du patrimoine musical. Je dis qu’après l’indépendance, le temps s’est arrêté au Congo. On a vraiment cette impression à Kin, parce qu’il y a très peu de constructions modernes. Tout date de l’époque coloniale : du chemin de fer aux institutions, c’est incroyable. Les musiciens étaient d’accord avec mon texte, mais ils avaient peur des représailles. Les services secrets, c’est certainement le truc qui marche le mieux au Congo. Ce sont les seuls à être « aware » comme on dit là bas. Finalement, à force de quatre heures de discussion, on les a convaincus de jouer".

Et en parlant de jouer, je suis impatient de le découvrir sur scène ce soir, en espérant que seront de la partie l'Orchestre de la Katuba, la Fanfare de la Confiance et la Chorale de la Grâce !

jeudi 7 janvier 2010

Le climat et les grooves conceptuels de Marvin Gaye et Anthony Joseph

GdF #4.3
Goutte de Funk @ Divergence-FM
4 décembre 2009

Play-List :
Marvin Gaye, "Right On", What's Going On (1971)
Marvin Gaye, "A Funky Space Reincarnation", Here, My Dear (1978)
Marvin Gaye, "I Want You", I Want You (1976)
Marvin Gaye, "You Can Leave, But It's Gonna Cost You", Here, My Dear (1978)
Marvin Gaye, "Mercy Mercy Me (The Ecology)", What's Going On (1971)
Curtis Mayfield, "We The People Who Are Darker Than Blue", Curtis (1970)
Lou Donaldson, "If There's A Hell Below (We're All Going To Go)", Cosmos (1971)
Rotary Connection, "I Am The Black Gold Of The Sun", Hey Love (1971)
Anthony Joseph & The Spasm Band, "Robberman", Bird Head Son (2009)
The Last Poets, "Blessed Are Those Who Struggle", Delights of the Garden (1977)
Anthony Joseph & The Spasm Band, "Kneedeepinditchdiggerniggersweat", Leggo De Lion (2007)
Gil Scott-Heron, "Where Did The Night Go", I'm New Here (2010)
Gil Scott-Heron, "The Revolution Will Not Be Televised", Pieces Of A Man (1971)
Mos Def, "Bedstuy Parade", The New Danger (2004)
Anthony Joseph & The Spasm Band, "Secret Underlung", (Inédit Vibrations n°) (2008)
Ju-Par Universal Orchestra, "Beauty & The Beast", Moods & Grooves (1976)

Pour cette émission de décembre, le Dr. Funkathus vous a concocté un programme en deux parties, la première consacrée principalement à Marvin Gaye, la seconde à un poète très funky qui sera dans quelques jours sur les scènes montpelliéraines, Anthony Joseph. Deux artistes dont les albums peuvent trouver une unité conceptuelle sans jamais perdre le groove. Et parmi les concepts, l'écologie et la question du climat peuvent servir de correspondance un peu tirée par les cheveux entre leur travaux respectifs...

Du 7 au 18 décembre, se tiendra le sommet de Copenhague sur le changement climatique organisé par les Nations Unies. Programmé pour succéder au protocole de Kyoto, entré en vigueur en 2005, il est présenté comme une des rares occasions où les principaux dirigeants de la planète puissent coordonner leurs efforts afin d'un tant soit peu ralentir les émissions de gaz à effet de serre et freiner le réchauffement climatique. Un des premiers artistes soul à avoir parlé d'écologie est d'ailleurs Marvin Gaye... Alors que la question du réchauffement rassemble, le froid arrive dans nos contrées, c'est alors le moment privilégié de l'année pour se resserrer sur l'essentiel, retrouver le réconfort de quelques classiques, ceux de Marvin Gaye justement...

Marvin, car si 2009 est l'année du cinquantenaire de Motown, on en a déjà beaucoup parlé ici, ce sont aussi les vingt-cinq de la mort de Marvin Gaye, assassiné par son père, les trente de celle de Minnie Riperton et les dix ans de celle de Curtis Mayfield... Encore des morts, toujours des morts, des membres éminents du Funkin' in Heaven & Hell All Stars Club. Des artistes rares dont l'œuvre demeure un doux foyer où trouver le réconfort par ces rudes nuits d'hiver...

What's Going On mais aussi I Want You et Here, My Dear : des albums-concept
On peut même se permettre d'écouter des extraits de ce classique indémodable qu'est What's Going On, et Dieu sait pourtant que c'est le genre d'album que l'on a déjà beaucoup écouté... Outre le titre "Mercy Mercy Me the Ecology", qui donne le thème de l'émission de ce soir, le choix d'un autre titre en guise d'introduction nous amène à "Right On", un de mes morceaux préférés sur l'album, avec son raclement de güiro qui pose le rythme, un balancement tout en sensualité latine...

What's Going On est souvent cité comme le chef d'œuvre de la soul music, une borne qui figure dans toutes les anthologies des meilleurs albums de ces cinquante dernières années. What's Going On est aussi présenté comme le mouvement d'émancipation d'un artiste à l'égard de Motown, un Marvin Gaye adulte souhaitant désormais avoir le contrôle artistique de sa musique. Ce mouvement était suivi par un Stevie Wonder attentif qui n'allait pas tarder à emboîter le pas à Marvin Gaye et réclamer, lui aussi, son indépendance artistique à Berry Gordy. Cette période du début des 70's, quand la machine Motown semblait avoir une sensible baisse de régime, est qualifiée de Redemption Songs in the Age of Corporation par Nelson George, dans son ouvrage devenu référence The Death of R&B. Cela correspond à la prise de conscience sociale d'artistes revendiquant leur indépendance dans un environnement devenu dominé par la seule logique commerciale.


Marvin Gaye est un artiste clé de la Motown. Il est également une personnalité forte, complexe, tiraillée entre des aspirations et pulsions contradictoire. "Je crois que tout ce que je fais me vient de ma passion pour la vie, de ma curiosité et de ma capacité à m'investir. Je dois me plonger dans les profondeurs de la dépravation pour remonter vers les sommets de la spiritualité. Il n'existe aucun autre moyen pour devenir un artiste de qualité, mon ami" (Les Inrocks n°25, 1990).


Lié à la famille Gordy par son mariage avec Anna, sœur de Berry, de dix-sept l'aînée de Marvin, il est aussi marqué par la difficulté des rapports avec son père, Marvin Gay Sr. Enfant aîné d'une fratrie, il est victime des mauvais traitements que celui-ci lui inflige, mis en scène avec une jouissance sadique, et accentués par ses tentatives de protéger ses cadets. Ce père bourreau est pasteur mais mène une double vie de travesti. Aussi quand Marvin Jr. ajoutera un "e" à la fin de son nom de famille, c'est à la fois pour imiter son idole Sam Cooke, qui fit de même à son Cook de naissance, mais aussi et surtout pour dissiper les allusions à une quelconque homosexualité.

En 1970, Marvin Gaye est déjà un vétéran de Motown. Mais cette période est douloureuse. Il est très marqué par la mort de sa partenaire artistique Tammi Terrell, emportée par une tumeur au cerveau, avec laquelle il enregistra de nombreuses chansons. Cela faisait alors un moment que Marvin Gaye n'avait rien enregistré quand il se lança dans le projet qui allait devenir ce classique absolu de la soul, son album de référence, What's Going On.

Marvin se cherchait, hésitait, ne savait plus quelle direction donner à sa vie. Il avait même pensé laisser la musique de côté pour se consacrer au sport. Il comptait même se lancer dans une carrière professionnelle dans le football américain au sein du club des Detroit Lions. Recalé sans même que le club lui ait accordé un essai, il entreprit alors, sans grand enthousiasme au début, de travailler sur une chanson que lui proposaient ses amis d'alors, Al Cleveland, un des songwriters de l'écurie Motown, et Renaldo "Obie" Benson, un membre des Four Tops. La chanson : "What's Going On". Puis, c'est le déclic, Marvin Gaye abandonne les thèmes romantiques qu'il avait interprété jusqu'alors pour l'évocation de problématiques "adultes" et socialement concernées : misère, criminalité, guerre du Vietnam (inspiré par la correspondance de son frère Frankie qui y passa trois ans), pollution et écologie.

Il est question d'écologie sur What's Going On et, en cela, il est un précurseur. Pour dire à quel point les problématiques environnementales étaient absentes des préoccupations d'alors : il paraît que c'est lorsque Marvin remit les bandes à Motown, qu'à la lecture des titres, Berry Gordy, pour la première fois, découvrit le mot "écologie" et dut s'encquérir de sa signification.

"Oh, mercy mercy me
Oh, things ain't what they used to be
No, no
Where did all the blue sky go?
Poison is the wind that blows
From the north, east, south, and sea
Oh, mercy mercy me
Oh, things ain't what they used to be
No, no
Oil wasted on the oceans and upon our seas
Fish full of mercury
Oh, mercy mercy me
Oh, things ain't what they used to be
No, no
Radiation in the ground and in the sky
Animals and birds who live nearby are dying
Oh, mercy mercy me
Oh, things ain't what they used to be
What about this overcrowded land?
How much more abuse from man can you stand?
My sweet Lord
My sweet Lord
My sweet Lord
"

Le reste appartient à l'Histoire. Elle retiendra qu'il s'agit du premier album Motown où les musiciens soient crédités sur la pochette du disque, cette pochette magnifique avec le visage de Marvin sous la pluie, tout aussi célèbre que la musique. L'Histoire retiendra également qu'il s'agit du premier concept-album de la soul.

En matière de concept-album, Marvin Gaye n'allait pas s'arrêter là. En 1976, I Want You est inspiré par sa liaison avec Janis Hunter. S'il reprend des compositions de Leon Ware, que ce dernier sortira plus tard sous le titre de Musical Massage, Marvin se les approprie pour célébrer l'extase sexuelle qu'il connaît alors, extase qu'il considère aussi comme une expérience spirituelle, extase qu'il vit avec une jeune fille de 17 ans sa cadette. Il a alors 37 ans et Janis... 19. L'amour chez Marvin semble marqué de ce signe des 17 ans d'écart. C'est encore la même différence d'âge qui existe entre lui et sa femme, Anna Gordy, sœur de Berry, de 17 ans l'aînée de Marvin.

Anna Gordy était considérée comme une des femmes ayant le plus d'entregent sur la scène musicale de Détroit. Avec sa soeur Gwen, elles fréquentaient les clubs de jazz et c'est par leur intermédiaire que Berry put faire connaissance avec de nombreux musiciens alors qu'il n'était encore qu'un aspirant songwriter. Anna et Gwen jouaient les entremetteuses et leur présentaient le petit frère en n'oubliant pas de dire : "il compose des chansons".

Ce mariage entre Anna et Marvin fut des plus houleux, chacun des époux ayant un fort caractère. Quoiqu'il en soit, leur divorce allait inspirer à Marvin un autre album-concept. Le juge décida que celui-ci devrait verser, en outre d'une pension alimentaire, les recettes des ventes de son prochain album. Déterminé à l'enregistrer à la va-vite afin d'être débarrassé de cette corvée, Marvin choisit finalement d'en faire une œuvre personnelle. Il profite de cette obligation pour dresser un bilan sans concession de leur amour. Cet album de "commande" sort en 1978 sous le titre Here, My Dear. Avec émotion et sincérité, il confia ainsi à la cire des pans de leur intimité, ce qui ne fit bien sûr qu'ajouter au courroux d'Anna. Par exemple, le titre "You Can Leave, But It's Gonna Cost You" reprend les menaces qu'elle lui laissait : tu peux partir mais ça va te coûter cher.

"She said... (Yeah) You can leave, But it's going to cost you... (Yeah)
She said ... You can leave, But it's gonna cost you dearly. (...)
That young girl Is going to cost you. Ooh. Ooh baby.
If you want happiness, You got to pay. Ooh baby
"

C'est également un extrait de cet album qui, en ce moment, sert à essayer de nous vendre du parfum. Le titre est un vrai bijou de funk cosmique : "A Funky Space Reincarnation", un petit bijou sur lequel Charlize Theron joue les égéries de ce luxe.

Hommage à Curtis et Minnie

Curtis Mayfield est mort il y a dix ans, le 26 décembre 1999. Il jouit du privilège d'être un de ces rares artistes que l'on appelle simplement par leur prénom tant leur place est unique (certes, des Curtis, des Marvin ou des Otis célèbres, ça ne court pas non plus les rues).


Marvin Gaye rappelait que, délibérément, à aucun moment sur What's Going On, il n'utilise le terme "Black" tant il voulait que la portée de l'album soit universel et touche tout le monde. Si le sens est clair, semblable attitude d'éviter le terme "Black", pourrait être relevée chez Curtis Mayfield quand il donne ce titre magnifique à une chanson : "We The People Who Are Darker Than Blue". Et qu'importe la couleur, sur cet album un autre titre nous dit de ne pas nous inquiéter, s'il y a un enfer dans les profondeurs, nous irons tous : "(Don't Worry) If There's a Hell Down Below We're All Going to Go". Que nous écoutons ce soir dans la version redoutable qu'en a donnée Lou Donaldson sur son album Cosmos.

Autre artiste majeure dont la disparition mérite d'être commémorée en 2009 : Minnie Riperton, décédée en 1979. Bien que ne possédant pas la notoriété de Marvin, une chanson de Minnie Riperton, "Les Fleur", a été entendue récemment dans un spot de pub (que je n'ai jamais vu, ceci dit)... Sa voix inoubliable confère un peu d'épaisseur à des vêtements qui n'en ont aucune et qui finiront à la poubelle au bout de trois lessives. Pour lui rendre hommage ce soir, nous avons choisi un titre enregistré avant qu'elle n'entame sa carrière solo, avec son groupe Rotary Connection : "I Am the Black Gold of the Sun", un morceau d'anthologie où la guitare classique de l'intro brouille les pistes quant à ce qui va suivre. Produite par Charles Stepney, qui travaillera par la suite avec Earth Wind & Fire, la musique de Rotary Connection est souvent qualifiée de psyché-soul.

Minnie Riperton, si vous l'ignorez, c'est la plus atypique des divas soul, une voix hors-norme, formée au chant lyrique, couvrant 5 octaves. D'ailleurs, il serait assez faux de la considérer comme une chanteuse soul. Minnie Riperton, c'est plutôt les couronnes de fleurs des champs pour orner son afro que la moiteur enfumée d'un club. C'est aussi une vie trop courte, la faute à un cancer du sein qui l'emporta à 31 ans. Plutôt que d'insister sur les larmes de Quincy Jones et Stevie Wonder portant son cercueil, pour détendre l'atmosphère, on se souviendra, avec superficialité, de l'anecdote du lion. Elle fut ainsi (légèrement) blessée par un lion sur un tournage promotionnel qui figurait la pochette de son album Adventures in paradise reproduite ci-contre. Mais le lion que vous y voyez n'est pas celui qui a renversé Minnie. Je m'enfonce dans des abîmes de superficialité avec ce genre de précision, me direz-vous, tout ça pour ne pas parler de son destin tragique. Peut-être est-ce pudeur de ma part. Mais si vous étiez un lion, vous n'aimeriez pas que l'on vous confonde avec un autre lion, surtout s'il n'est pas sympathique. Vous pouvez voir les images de l'incident dans l'extrait vidéo ci-dessous (attention, c'est très bref), ainsi que les commentaires de Minnie lors d'une émission de télé présentée par Sammy Davis Jr. D'après ce que lui auraient dit les dompteurs après coup, le félin voulait seulement jouer avec elle. Ouf, plus de peur que de mal.



Anthony Joseph et le groove de Kunu Supia

La question du climat au cœur du Sommet de Copenhague nous rappelle combien notre Terre est petite, minuscule planète dans l'espace infini de l'univers.

Le groove est un sillon, comme celui du laboureur qui, la saison venue, creuse la terre pour ensuite l'ensemencer. Le groove est un sillon qui tourne, qui tourne round... Bon, la métaphore du laboureur s'arrête là, en général il préfère la ligne droite. Mais, vu du ciel, à Nazca, dans le désert péruvien, ces figures géantes, invisibles de la surface, ne sont-elles pas le sillon d'un groove cosmique dont on ne devrait pas modifier la course ? Hypothèse hautement funk-a-logique, certains y voient un message laissé aux créatures extra-terrestres, voire un signe qu'elles auraient laissé sur notre sol, afin qu'elles puissent les voir depuis leur OVNI.

A propos d'OVNI, Anthony Joseph, que nous aurons plaisir à découvrir sur scène avec son groupe The Spasm Band le week-end prochain, est un poète reconnu mais aussi l'auteur d'un très curieux roman, The African Origins of UFOs (Ed. Salt, Cambridge, 2006). Les origines africaines des OVNIs, intrigant programme...

L'ambition de l'auteur, originaire de Trinidad et installé à Londres, est "to illuminate the history of the African diaspora by retro-constructing a creation myth" (comme l'écrit Lauri Ramey dans l'introduction). L'ouvrage s'appuie sur une structure complexe qui mêle trois temporalités, passé, présent, futur, entremêlées et réparties en vingt-quatre chapitres, soit huit chapitres consacrés à chacune de ces temporalités. Ce structure est inspirée des travaux de Timothy Leary qui divisait la conscience humaine en vingt-quatre phases d'évolution de trois niveaux chacune. Chaque temporalité possède sa propre esthétique, son propre style. Le passé est évoqué par The Genetic Memory of Ancient Ïerè, le présent par Journal of a Return to a Floating Island (où l'on reconnaîtra l'influence de Césaire et son Cahier d'un retour au pays natal), et le futur par Kunu Supia. Précisons que "the past reflects the future, the future mirrors the past, and the present resonates across boundaries of time and space" (intro, ibid.).

C'est cette dernière partie qui nous intéresse particulièrement ici car elle nous entraîne dans une science-fiction funky. En effet, l'action se déroule en 3053 sur la planète Kunu Supia. Nous retrouvons sur celle-ci les problématiques du réchauffement climatique actuelle. La Terre a été détruite par les inondations et les survivants se sont réfugiés sur cette planète. Mais la particularité de Kunu Supia est d'avoir un climat particulièrement brûlant où seules les peaux les plus foncées peuvent survivre. Il s'est donc installé un véritable marché de contrebande de la mélanine de synthèse. Les chapitres consacrés à Kunu Supia baigne dans une ambiance de "genre", entre film noir, sci-fi et parodie de blaxpoitation, la vraie poésie du funk en plus.

Sur son premier album avec le Spasm Band, Leggo de Lion, Anthony Joseph a repris certains passages du roman. Ainsi, le titre "Kneedeepinditchdiggerniggersweat" correspond au premier chapitre consacré à Kunu Supia dans le livre. En voici un extrait, il y est question de la musique hypnotique qui se joue là-haut...

"The naked island funk was steady lickin' hips with polyrhythmic thunderclaps! Does the Berta butt boogie? Do bump hips? Flip'n spin'n bonp'n finger pop'n/subaquantum bass lines pumping pure people-riddim funk like snake rubber twisting in aluminium bucket, reverberating 'round the frolic house with a heavy hearbeat, causing black to buck and shiver-
WOOEEE! WOOEEE!-

The very groove caused coons to stumble loose and slide on Saturnalian pommade until their conks collapsed. The sound possessed more swing than bachelor galvanise in hurricane, more sting than jab-jab whip, more bone than gravedigger boots and more soul than african trumpet bone. It was pure emotive speed that once improvised harmolodic funk to Buddy Bolden's punk jazz on the banks of Lake Pontchartrain, double bass still reverberating through space-time like long lost Afronauts on orbiting saxophones. And the solid sound did shook Spiritual Baptist shacks with rhythm, till the Sankey hymns they sung became cryptic mantras that slid like secrets through water" (p. 4).


Si vous ne lisez pas l'anglais, pour vous donner une idée de la chose, on pourrait dire que ça sonne aussi fort que, disons, du William S. Burroughs ré-écrit par un George Clinton des grands jours.

Que cette complexité du texte ne vous fasse pas perdre de vue l'essentiel, quand il se lance en musique Anthony Joseph balance dans le spoken-word fiévreux, accompagné du Spasm Band. Sorte de funk vaudou, porté par les percussions, leur musique est aussi hypnotique que celle de Kunu Supia, même si on ne comprend pas les paroles. S'il est un intello, c'est d'un intello dansant qu'il s'agit.

Après ce premier essai, le groupe a sorti un deuxième album cette année, Bird Head Son. Un album pour lequel il a disposé de plus de temps et de moyens pour l'enregistrement, s'offrant même quelques invités de marque : Keziah Jones, Joe Bowie, David Neerman. Là encore, en parallèle à la sortie du disque, Anthony Joseph publiait un nouveau livre, éponyme, dont quelques textes seront une nouvelle fois mis en musique. Si The African Origins of UFOs n'a pas été traduit en français, j'ai cru lire quelque part que Naïve, qui a sorti l'album en France, envisageait de traduire Bird Head Son. A suivre...

Pour se faire une idée, un extrait de leur concert aux Trans' de Rennes, fin 2008, pour une interprétation de leur titre "Buddha".



On compare fréquemment Anthony Joseph à Gil Scott Heron, ce pionnier du spoken-word sur fond de jazz-funk. J'ai moi-même fait ce rapprochement la première fois que j'ai entendu Anthony Joseph, pour les intonations, la ferveur dans la voix.

Egalement auteur d'un roman, The Vulture, Gil Scott Heron, à la différence de son cadet, a donné un ton beaucoup plus directement politique à son œuvre. Celle-ci a fait de Gil Scott Heron une figure majeure de la musique noire américaine. Après des débuts sur le label Flying Dutchman de Bob Thiele, il a été assez prolixe tout au long des années 70, sortant des albums tous les ans. S'il a continué à sortir des disques par la suite, sa carrière restera associée à cette première époque. On se souvient de lui comme d'un pionnier du rap.

Gil Scott Heron a continué à tourner et se produire régulièrement sur scène, notamment en Europe. Je me souviens l'avoir vu sur la scène du New Morning en 1997 et avoir eu l'heureuse impression de constater que ce n'était pas juste une légende fatiguée mais un musicien généreux qui donnait un concert. Certes, il avait bien marqué. La consommation addictive de certains produits laisse des traces. Traits émaciés, dentition crénelée... Les relations de Gil Scott Heron avec la drogue le conduisirent même en prison au tournant du millénaire. Sorti en 2002, il a repris la route. Mieux, il s'apprête même à sortir son premier album depuis de 15 ans, album au titre ironique : I Am New Here. Il nous titille la curiosité en offrant un premier extrait en téléchargement libre, le très bref "Where Did the Night Go". Nulle nostalgie, un son contemporain, bien sombre. Un homme pas calmé, entre insomnie, bière, la nuit s'est faite blanche... Pour terminer l'année, en attendant la suivante puisque l'album est prévu pour février 2010...

De Gil Scott Heron, on se souvient qu'un des titres les plus connus se terminait sur ces mots : "the revolution will not be televised, the revolution will be... live". Je me suis toujours interrogé sur cette affirmation, en porte-à-faux avec les théories sur la société du spectacle et du simulacre. Cri d'optimisme du poète au nez et à la barbe des Guy Debord, Jean Baudrillard et autres chantres de l'aliénation des masses tant redoutée par l'Ecole de Francfort ?

Y a-t-il une "insurrection qui vient" ? Si elle devait advenir, il faudrait effectivement que la préparation du grand jour se fasse dans le plus grand secret, insoupçonnée des services de renseignements et, par conséquent, des médias, comme le suggère Gil Scott Heron. Dans les sociétés totalitaires, la contestation est impérativement secrète, que ce soit en Iran aujourd'hui, derrière le rideau de fer autrefois. Les sujets dissidents doivent alors ruser pour se reconnaître et échanger. Des codes, des mots de passe sont nécessaires. Depuis mes treize ou quatorze ans, et la lecture du roman d'Alki Zei, Le Tigre dans la vitrine, dont l'action se déroule dans la Grèce des colonels, à moins que ce ne soit dans une autre lecture, celle de quelques Rubriques à Brac gotlibienne, j'ai un doute, le mot de passe typique entre résistants est "le fond de l'air est frais". Depuis cette fin d'enfance, j'ai ce souvenir, des résistants qui se montre patte blanche en disant "le fond de l'air est frais". Un truc bien anodin, qui trompe bien son monde, le genre de propos échangés à la boulangerie... Je sais, c'est idiot mais, dès que j'entend parler d'un régime totalitaire, j'imagine ses dissidents se reconnaître subtilement à coups de "le fond de l'air est frais". Notez, "le fond de l'air est frais", c'est déjà un bon début pour lutter contre le réchauffement climatique.

mercredi 25 mars 2009

Requiem Sympho-Delic-Soul pour le Démiurge du Son Motown

(Hommage à Norman Whitfield)
GdF # 3.1 - Septembre 2008


Play-List
The Temptations, "Plastic Man",  Masterpiece (1973)
Gladys Knight & the Pips, "I Heard It Through The Grapevine", Everybody Needs Love (1967)
Marvin Gaye,  "I Heard It Through The Grapevine", In The Groove  (1968) 
Edwin Starr , "War", War & Peace (1970)
Edwin Starr, "You've Got My Soul On Fire"  (1973)
The Temptations, "I Can't Get Next To You", Puzzle People (1969)
The Temptations, "I Need You", 1990 (1973)
The Temptations, "Papa Was A Rolling Stone", All Directions (1972)
The Temptations, "1990", 1990 (1973)
The Undisputed Truth, "Ball of Confusion", The Undisputed Truth (1971)
The Temptations, "Hurry Tomorrow", Masterpiece (1973)
The Temptations, "Let Your Hair Down", 1990 (1973)
The Jackson 5, "Hum Along and Dance", Get It Together (1973)
The Undisputed Truth, "Tazmanian Monster", Smokin'  (1979)
Rose Royce, "Car Wash", Car Wash (1976)
Dorival Caymmi, "É Doce Morrer no Mar", Canções Praieiras (1954)
Dorothy Ashby, "The Moving Finger", The Rubaiyat Of Dorothy Ashby (1970)

Bonsoir, pour sa rentrée, Goutte de Funk va se consacrer presque exclusivement à l'inventeur de la psychedelic soul au sein du label Tamla Motown : Norman Whitfield.

Dans cette nouvelle grille des programmes divergente, Goutte de Funk s'allonge d'une demi-heure et glisse un peu plus vers le nocturne, ce qui est tout à fait pour nous réjouir, le moment étant le plus propice aux bonnes vibrations de ce calibre. Sans aller jusqu'à évoquer le "régime nocturne", cher à l'anthropologue Gilbert Durand, on avancera que si les vertus curatives de la Goutte de Funk sont tout aussi actives en début de matinée, pour prévenir les attaques au moral risquant de survenir plus tard dans la journée, pour moi, humble Dr. Funkathus, il est infiniment plus délicat d'être dans la bonne disposition d'esprit pour pratiquer ce type d'intervention aux aurores (à moins de retourner me coucher quelque temps après)...

Et que nous réserve aujourd'hui cette rentrée radiophonique ? Encore une fois, Goutte de Funk va se consacrer à un hommage à quelques géants venant de nous quitter ces dernières semaines. L'émission se veut pourtant de bonne humeur et ne demanderait finalement qu'à débiter ses élucubrations sans conséquences entre deux bonnes tranches de groove, mais les nécros s'accumulent comme le calcaire au fond de ma cafetière. C'est un peu inévitable, me direz-vous, le funk ayant fêté ses 40 ans en 2007, ses légendes vivantes commencent à se faire rare. 

Derniers membres en date du Funkin' in Heaven and Hell All-Stars Club, pas des moindres : Isaac Hayes, le 10 août, et Norman Whitfield, le 16 septembre. C'est à l'œuvre de ce dernier nous allons accorder la majeure partie de cette émission de rentrée sur Divergence-FM.

La presse a assez largement repris l'information et consacré des hommages qui, pour brefs et médiocres qu'ils soient, témoignaient néanmoins de l'importance de ces artistes. Ainsi, eu égard à l'immense carrière d'Isaac Hayes comme musicien, il m'a semblé disproportionné, dans des articles aussi courts, d'accorder autant de place à ses activités de "doubleur" dans South Park. La portion était encore plus congrue pour Norman Whitfield. Et, pire encore, nulle part je n'ai vu annoncé le décès de Dorival Caymmi, le 16 août dernier. Outre la vibrante évocation que nous lui réserverons dans quelques instants, je suis certain que, sur nos ondes, Araponga rendra à Caymmi l'hommage qui lui est du.

Nous reviendrons dans une prochaine émission sur Isaac Hayes, histoire de célébrer le tranquille basculement de Goutte de Funk vers cet horaire plus tardif, histoire de fêter la nuit et ses nourritures terrestres avec la musique d'Isaac Hayes. Mais ce soir, nous consacrons le Gros Morceau, ce qui pourrait devenir le titre d'une rubrique, à Norman Whitfield.

Norman Whitfield, "qui ça ?". C'est malheureusement ce que demanderait la majorité de nos concitoyens. Si mon élan quantitativo-positiviste avait du temps à perdre, il bloquerait les issues de la rue de la Loge, entre la Comédie et la place Jaurès, délimiterait un tronçon de plage à Palavas, renouvellerait l'expérience en mille autres lieux, et interrogerait les gens pris dans les mailles pour, j'en suis persuadé, invariablement obtenir les mêmes résultats, désolants quant à la culture musicale de nos compatriotes : si sur ces échantillons, pris au hasard, un seul petit % connaissait Norman Whitfield, je serais soulagé et pourtant, je doute même que cela soit le cas...

Eh oui, c'est dur d'être un démiurge plutôt qu'un frontman à minettes... Ce soir, nous allons donc, modestement, contribuer à réparer cette injustice et rendre à cet impérial producteur ce qui lui revient.

Régulièrement, depuis des années, je m'interrogeais : comment se fait-il qu'aucun artiste de la nouvelle génération n'ait été déloger la légende Norman Whitfield de sa retraite. Je restais persuadé que son sens visionnaire des architectures musicales saurait donner un relief inédit au travail de ses jeunes contemporains. J'étais alors certain qu'il aurait bénéficié, pour l'occasion, d'une couverture médiatique digne de ce nom, qu'il aurait été re-découvert et aurait coulé ses vieux jours auréolé d'une gloire tardive auprès du grand public. Hélas, cela ne sera pas. Il ne nous reste donc que la rétrospective pour l'évoquer ici. Quant à la gloire, nulle inquiétude, les amateurs de la chose funk et soul l'ont depuis longtemps accueilli dans leur sanctuaire et l'Histoire, quant à elle, sait reconnaître ceux qui laissent une trace plus profonde qu'une crotte de lapin. Et sa place dans l'Histoire est majeure, rien moins que l'invention du son de la Tamla-Motown deuxième période, la Motown 2.0 comme on dirait maintenant, à savoir la psychedelic soul, une façon bien à lui de le remettre en prise avec son temps.

Né en 1940, Norman Whitfield est décédé le 16 septembre 2008, de complications liées au diabète. Une maladie dont Nick Tosches, qui en souffre lui-même, prophétisait qu'aux Etats-Unis, elle allait devenir un fléau plus meurtrier encore que le sida. Natif de New York, le jeune Norman suit sa famille à Détroit, Michigan. Présent quasiment depuis les débuts de la Motown, il fut repéré dès ses 19 ans pour sa détermination à intégrer le label par son fondateur, Berry Gordy, et en a gravi les échelons avant d'en devenir une des personnalités les plus influentes. 

Otis Williams, une des voix des Temptations, le connaissait déjà avant la Motown et racontait qu'il produisait un effet certain sur la gente féminine : "You know Norman and I go back even further than Motown, because I first got to know Norman back in 1958 when he was with Popcorn Wylie and the Mohawks. I tell you, even back then he stood out in the crowd. We'd play these dates and I'd watch the women watching him, going 'Oh my God, look at the light skinned one on the end' and the girls were going ga-ga over him even then!" Dans la logique de division du travail qui caractérise le label, il est embauché pour participer à l'écriture des chansons. Il appartient également au Service Qualité qui sélectionne les morceaux qui seront publiés. Il connaissait donc déjà tous les rouages du label avant d'y acquérir le rôle éminent que l'on va évoquer ce soir.

"I Heard It Through the Grapevine" en vagues successives...
Norman Whitfield avait beau faire partie de l'équipe du Quality Control, ce n'est pas pour autant qu'il avait "carte blanche" pour choisir les morceaux qui devaient sortir en singles. Les péripéties liées à ce qui allait devenir un titre-phare de l'aventure Motown, "I Heard It Through the Grapevine", sont révélatrices de l'obstination de Whitfield mais aussi du mode de fonctionnement du label. Les réunions du Quality Control avaient lieu tous les vendredis matins pour décider des sorties de la semaine suivante. Les choix se faisaient par un vote tout ce qu'il y a de démocratique. Certains étaient bien sûr plus égaux que d'autres. Au moins concernant Berry Gordy qui, lui, possédait un droit de veto.

Avant de devenir un tube interprété par Gladys Knight & The Pips, le titre subit trois rebuffades. Norman Whitfield, qui avait écrit le morceau avec Barrett Strong, était convaincu de son potentiel commercial. Il en enregistra une première version, interprétée par Smokey Robinson & The Miracles. Elle ne passa pas le cap du Quality Control. Cela ne fit pas baisser les bras à notre homme. Il embaucha alors les Isley Brothers pour un nouvel enregistrement qui... connut le même sort que le premier. D'autres auraient certainement baissé les bras, pas lui, toujours persuadé de tenir là un hit en puissance. Il la proposa cette fois-ci à Marvin Gaye et choisit d'en ralentir la cadence. Berry Gordy n'était toujours pas convaincu.

Pas démonté, animé de la même conviction, Norman Whitfield en enregistra alors une quatrième version, interprétée cette fois-ci par Gladys Knight & The Pips, des "seconds couteaux" de la Motown, originaires d'Atlanta, toujours au cours de l'année 1967. Il leur accorda quelques semaines pour parfaire leurs arrangements vocaux, après que Marvin Gaye ait quand même passé deux mois sur la sienne, ce qui témoigne si besoin est du soin apporté à la production. La version cette fois-ci uptempo pouvait sonner assez "sudiste", inspirée notamment par le "Respect" d'Aretha Franklin... Ca y est, cette fois-ci, c'était la bonne. Et encore, ce ne fut pas sans mal que Gordy céda. En effet, selon l'article Wikipédia consacré à cette chanson, Norman Whitfield dut prendre Berry Gordy entre quatre yeux et le "séquestrer" pour lui faire écouter cette dernière mouture. (Cette émission ayant été diffusée en septembre, en en reprenant aujourd'hui le texte, je ne peux qu'être frappé par le parallèle avec l'actualité récente, qui abonde de cadres dirigeants séquestrés par leurs employés touchés par des plans sociaux. Mais j'ignore bien si Berry Gordy le fut au sens propre par Norman Whitfield. Auquel cas, on conseillera à tous les travailleurs tentés par la perspective de faire subir pareil sort à leur patron, de se démarquer des paroles d'un autre tube composé par Norman Whitfield : "Ain't Too Proud to Beg" !). 

Quoi qu'il en soit, si le titre bénéficia d'une sortie en 45 tours, cela fut sans gros effort promotionnel. Les Pips durent s'appuyer sur leur réseau de disc-jockeys amis de par le pays pour obtenir que le disque soit diffusé sur les radios. Avec succès, puisque le morceau grimpa jusqu'au n°1 des charts R&B, le 25 novembre 1967 et devint en quelques semaines le single le plus vendu par Motown à ce jour.

Cela ne suffisait pas encore à Norman Whitfield. In extremis, il obtint que la version de Marvin Gaye sur son nouvel album, In The Groove. Et ce fut "I Heard It..." qui fut le plus diffusé par les disc-jockeys, plutôt que le single officiel de l'album, "You". Si le flair artistique de Berry Gordy fut pris à défaut sur ce coup-là, il n'en fut pas de même de son sens des affaires. Aussi la sortie en single fut-elle décidée. La version de Marvin Gaye devint donc, à son tour, après celles des Pips, n°1 des charts R&B et disque Motown le plus vendu (détrôné plus tard par le "I'll Be There" des Jackson 5).

Bien des années plus tard, félicité pour le son "révolutionnaire" de ce morceau, comparé à du "vaudou moderne" lors d'une interview, le journaliste lui demanda s'il avait eu l'impression de créer quelque chose de très particulier. Marvin Gaye eut l'honnêteté de reconnaître qu'il n'y était pour rien : "J'étais trop jeune pour réagir ainsi et je ne me considérais pas encore comme un artiste. Je me contentais de faire tout mon possible pour qu'on puisse tirer quelque chose des chansons que j'interprétais, pour qu'on puisse en faire des disques. J'étais en studio avec Norman Whitfield, un producteur très doué qui travaillait aussi avec les Temptations à l'époque. Il m'a montré une voie que je croyais adéquate et je me suis lancé" (Les Inrockuptibles n° 25, 1990).

Et, bien sûr, dans toutes ces versions, ce sont les Funk Brothers qui jouent derrière !

Motown et le nouvel esprit du temps
Un signe de l'importance que prit Norman Whitfield au sein de la Motown s'illustre par le fait qu'il prit les rennes des Temptations, qui étaient la plus belle vitrine du label, sa garantie d'excellence absolue. Le brain en plus, c'est un peu comme quand on dit de Ribéry qu'on lui "a donné les clés de l'équipe de France", Berry Gordy avait donné à Norman Whitfield les clés des Temptations, et par extension la direction artistique du label.

La ligne claire qui avait imposé le succès commercial du label commençait à apparaître un peu trop aseptisée au regard de l'agitation de ces années-là : James Brown inventait le funk stricto sensu et balançait ses morceaux comme autant de bâtons de dynamite, Jimi Hendrix révolutionnait le language de la guitare et se voyait adulé par un public rock et blanc, Sly osait un hybride de soul et de rock pour inventer son funk nerveux, sans parler de la bande de déjantés menés par George Clinton qui avaient abandonné le doo wop pour le funk psychédélique, embarqués dans un gros trip d'acide. La Motown avait pris un sacré coup de vieux. Il fallait la remettre en prise avec le zeitgeist de ces années d'effervescence. La tache fut principalement confiée à Norman Whitfield. Et c'est dans le rôle de producteur qu'il put s'épanouir et rayonner. Il ne se contenta pas de suivre le goût du jour, il imposa sa vision. 

Norman Whitfield et son compère parolier Barrett Strong furent une des paires de compositeurs les plus inspirés de la Tamla Motown. On leur doit l'ouverture du label sur des thèmes plus sociaux et politiques. Mais le duo savait aussi trousser des love songs qui ne reculait pas devant l'hyperbole. Ainsi ce "You've got my soul on fire", ici interprété par un Edwin Starr au bord de l'apoplexie. Et que dire de ce "Can't get next to you" : "je peux bâtir un château à partir d'un seul grain de sable, je peux faire naviguer un bâteau sur la terre ferme mais ma vie n'est pas complète si je ne peux être près de toi".

C'est cependant par son ouverture sur des thèmes en prise avec les changements sociaux que la paire Whitfield/Strong parvint à être en résonance avec le climat de l'époque. Encore aujourd'hui, certains de ces refrains gardent toute leur acuité. "War", l'hymne pacifiste en réaction à la guerre du Vietnam, interprété par Edwin Starr, est un titre qui aurait pu prendre un sérieux tour d'actualité ces derniers mois. Heureusement, si le gouvernement américain s'apprête à verser 700 milliards de $ dans son système bancaire, cela laissera moins de marge aux projets belliqueux. On doit en faire péter le Champomy du côté de Téhéran.

Les tensions raciales sont évoquées sans tabou, mais toujours avec la volonté de cross-over qui caractérise l'aventure Motown depuis ses origines, comme l'illustre les paroles de "Message From a Black Man", composé pour les Temptations :

"No matter how hard you try
You can't stop me now
No matter how hard you try
You can't stop me now
Yes, my skin is black
But that's no reason to hold me back
Oh think about it, think about it,
Think about it, think about it
Think about it, think about it, think about it.

I have wants and desires just like you
So move on aside cause i'm a-comin' through
Oh no matter how hard you try you can't
Stop me now
No matter how hard you try you can't stop me now.

Yes, your skin is white
Does that make you right
Walk on and think about it, think about it
Think about it, think about it
Think about it, think about it, think about it.

This is a message, a message to y'all
Together we stand divided we fall
Black is a color just like white
Tell me how can a color determine whether
You're wrong or right
We all have our faults yes we do
So look in your mirror (Look in the mirror)
What do you see? (What do you see?)
Two eyes, a nose and a mouth just like me.

Oh your eyes are open but you refuse to see
The laws of society were made for both
You and me
Because of my color I struggle to be free
Sticks and stones may break my bones
But in the end you're gonna see my friend

Say it … (No matter how hard you try you can't stop me now)
Say it … (No matter how hard you try you can't stop me now)
Say it loud! I’m Black and I’m Proud!
(No matter how you can’t stop me now.)
Say it loud! I’m Black and I’m Proud!
(No matter how you can’t stop me now.
)"

Qui a dit qu'une pop song n'avait rien à dire ? Parvenir à faire un tube d'une chanson qui décrit les structures familiales mises à mal par l'absence du père est, reconnaissons-le, sacrément osé (surtout quand l'intro instrumentale s'éternise plus de 4 minutes avant que les voix n'entrent en scène). Car c'est bien cela le sujet de "Papa was a Rolling Stone". La démission paternelle n'est pas propre aux familles noires américaines, comme l'ont montré les travaux de l'anthropologue Oscar Lewis, mais elle est inscrite ici dans ce contexte particulier à travers la figure emblématique du rolling stone, vagabond, magnifique ou complètement paumé selon le point de vue, buveur et coureur de jupons. La chanson raconte les interrogations d'un jeune garçon concernant cette figure paternelle qu'il ne connaît que par les rumeurs négatives circulant sur son compte et qui somme sa mère de lui dire la vérité sur cet homme. 


"It was the third of September.
That day I'll always remember, yes I will.
'Cause that was the day that my daddy died.
I never got a chance to see him.
Never heard nothing but bad things about him.
Mama, I'm depending on you, tell me the truth.

And Mama just hung her head and said,
"Son, Papa was a rolling stone.
Wherever he laid his hat was his home.
(And when he died) All he left us was ALONE."
"Papa was a rolling stone, my son.
Wherever he laid his hat was his home.
(And when he died) All he left us was ALONE."

Well, well.

Hey Mama, is it true what they say,
that Papa never worked a day in his life?
And Mama, bad talk going around town
saying that Papa had three outside children and another wife.
And that ain't right.
HEARD SOME talk about Papa doing some store front preaching.
TalkIN about saving souls and all the time leeching.
Dealing in debt and stealing in the name of the Lord.

Mama just hung her head and said,
"Papa was a rolling stone, my son.
Wherever he laid his hat was his home.
(And when he died) All he left us was ALONE."
"Hey, Papa was a rolling stone.
Wherever he laid his hat was his home.
(And when he died) All he left us was ALONE."

Hey Mama, I heard Papa call himself a jack of all trade.
Tell me is that what sent Papa to an early grave?
Folk say Papa would beg, borrow, steal to pay his bill.
Hey Mama, folk say that Papa was never much on thinking.
Spent most of his time chasing women and drinking.
Mama, I'm depending on you to tell me the truth. Mama looked up with a tear in her eye and said,
"Son, Papa was a rolling stone. (Well, well, well, well)
Wherever he laid his hat was his home.
(And when he died) All he left us was ALONE."
"Papa was a rolling stone.
Wherever he laid his hat was his home.
(And when he died) All he left us was ALONE."

"I said, Papa was a rolling stone. Wherever he laid his hat was his home.
(And when he died) All he left us was ALONE.
"

Nous pourrions multiplier les exemples de chansons où critique sociale et justesse sociologique s'expriment sous forme de portraits sans fards de l'Amérique noire. On n'oubliera pas de dire : "Merci Barrett". En effet, l'apport de Barrett Strong est primordial dans cette longue série de chefs d'œuvre composé par le duo, car c'est bel et bien lui qui écrivait les paroles. 

L'Ambition du grand-œuvre
Mais, outre les thèmes abordés, Norman Whitfield se chargea de faire exploser le carcan Motown par des architectures sonores toujours plus ambitieuses. Les morceaux acquirent des longueurs inhabituelles, fréquemment autour d'une dizaine de minutes. Les arrangements sollicitaient aussi bien des sections de cordes que des percussions, voire des boîtes à rythmes, ce qui au début des années 70 était carrément novateur, tandis que de nouveaux guitaristes comme Dennis Coffey ou Melvin Ragin initiaient le son Motown aux délices furieux de la pédale wah wah. Le tout sonnait à la fois plus funk et psyché, d'où le terme psychedelic soul qui allait désormais coller au travail de Norman Whitfield. Personnellement, je préférerais que l'on parle de Symphodelic Soul car il traduit l'ambition de notre homme. En effet, Whitfield travaillait à son grand-œuvre, peaufinant ses compositions en les faisant enregistrer par différents interprètes, comme nous l'avons déjà expliquer à travers l'exemple du morceau "I Heard it Through the Grapevine". A ce titre, rien n'est plus révélateur de cette démarche que son travail avec le trio The Undisputed Truth. Composé à l'origine de Joe Harris, Billie Rae Calvin et Brenda Joyce, le groupe est monté de toutes pièces par Whitfield. N'ayant pas la notoriété des Tempts, il a les mains libres pour expérimenter avec eux son répertoire. Il est en effet très frappant de constater que celui-ci est quasiment le même que celui de leurs glorieux partenaires de label : "Papa was a Rolling Stone", "Ball of Confusion", "Smiling Faces...". Ce qu'enregistrait les Temptations était donc interprété également par The Undisputed Truth. Là où l'on trouvait une certaine similarité entre les versions, on serait alors tenté de parler d'esquisse, de brouillon. Sinon, d'expérimentations, de recherches...

Parce que les Temptations étaient le groupe-phare de la Motown, c'est par le biais de leur collaboration que les productions de Norman Whitfield firent vite autorité. C'est une dizaine d'albums qu'il réalisa pour le groupe entre With a Lot O' Soul, en 1967, et 1990, en 1973. Les Temptations abandonnèrent vite leurs costumes pour des chemises à fleurs, chaque membre du groupe pouvant se distinguer et n'étant plus tenu de porter la même tenue uniforme que ses partenaires. Tous, par contre arboraient, désormais une coupe afro du meilleur effet.
La photo ci-contre date de 1973. Elle est extraite du verso de la pochette  de Masterpiece et elle illustre un point de non-retour. Le groupe vécut très mal le fait que leur producteur apparaisse plus gros qu'eux sur la photo. Nous disions que Norman Whitfield était cantonné, de par son rôle, à être un homme de l'ombre. Cela ne l'empêchait pas d'avoir une haute idée de son rôle et de grandes ambitions quant à son travail. La photo est une belle métaphore du démiurge qui tient sa créature dans son esprit.

Interrogé en 2001, Otis Williams, un des membres d'origine du groupe, avait toujours quelque mal à digérer la chose et en garde une certaine rancœur : "Vous parlez de quelqu'un qui voulait tout contrôler et qui se comportait de façon quasiment dictatoriale en studio, avec des idées arrêtées, très rigides, sur ce qu'il voulait. A l'époque de Masterpiece, on a commencé à se sentir comme Norman Whitfield & The Temptations, comme si notre travail sur l'album n'était qu'un ajout. Ca vous donne une idée de l'ego du gars, que sa photo soit plus grosse que la nôtre !" ("You are talking about a man who was into control and almost dictatorial in the studio, with very rigid ideas about what he wanted and how he went about getting it. (...) It was about that time that we began to see ourselves as Norman Whitfield and the Temptations, that our work on the album was almost an afterthought. It gives you an idea of the ego of the man that his image should be bigger than ours, but as I said earlier we had a tremendous run of success with Norman and I'm not about to knock that"). 

Ayant quitté la Motown quand le succès commençait à le fuir, Norman Whitfield monta son prore label, Whitfield Records, en 1973, afin de poursuivre ses expériences soniques. Il entraîna donc sa créature (The Undisputed Truth) dans l'aventure, mais aussi Edwin Starr, Junior Walker ou Rose Royce. Du son sympho-delic qui fit sa renommée, il glissa plus avant vers le funk et le boogie dans sa version modernisée disco.
Déjà, cette même année, alors qu'il était encore sous contrat avec le label de Berry Gordy, il signa deux titres de l'album G.I.T. (Get It Together) des Jackson 5. Deux titres à rallonge comme il savait si bien en produire : "Mama I Got A Brand New Thing (Don't Say No)" et "Hum Along and Dance". Pour ce dernier titre, emmené par les lead-vocals de Jackie et Tito, on a droit à 8 minutes 38 de pure folie où la batterie marque le break et reste omniprésente : pas de la gnognotte sirupeuse, du gros funk qui déchire.

S'il grapilla encore quelques hits de ci, de là, les années 70 post-Motown demeure la partie de son œuvre qui est la moins connue. Certes, il n'invente plus le son qui caractérise son époque, il n'est plus celui qui sait "what time it is", mais pourtant, les amateurs de funk peuvent continuer à s'abreuver jusqu'à plus soif dans ses productions d'alors tant leur groove reste infaillible. On illustrera ce soir cette période par le terrible "Tazmanian Monster" (quel titre !?), interprété par ses fidèles Undisputed Truth, mais aussi par le célèbre "Car Wash" de Rose Royce. Le titre fait partie de la B.O. du film éponyme. Est-ce sa dernière véritable heure de gloire ? En tout cas, en 1977, le film était en compétition au Festival de Cannes et Norman Whitfield reçut à cette occasion le Prix de la Meilleure Participation Musicale. A-t-il foulé le tapis rouge et monté les marches, je l'ignore mais nous resterons sur cette image plutôt que d'évoquer ses démêlés avec le fisc... Et l'on continuera de rêver à ce qu'il aurait pu réaliser comme architecture sonore, qui soit plus qu'un simple écrin, pour la voix de nos interprètes contemporains. Est-il idiot de se dire qu'un album de, au hasard, Erykah Badu produit par Norman Whitfield, ça aurait pu avoir de la gueule ?


Dorival Caymmi, son esprit flotte encore au bord de nos rivages

Ici même, bien que sa musique soit pourtant à mille lieues du funk, nous souhaitons vivement rendre un hommage à Dorival Caymmi, tant il occupait une place si particulière dans le cercle très restreint de mon Panthéon personnel. L'œuvre de Caymmi est fondatrice d'une partie de la musique brésilienne contemporaine, bahianaise en particulier. João Gilberto le citait comme sa référence absolue, plus importante encore que celle de Jobim, dont il aura pourtant donné aux chansons les traits qui traverseront les époques. Bahianais comme lui, il retrouve derrière sa trompeuse simplicité, l'identité de son peuple. Caymmi, l'homme, sous ses airs débonnaires, sa réputation de paresseux, était un sage. Bahianais, installé depuis les années quarante à Rio, il a su donner de "son peuple", le portrait le plus touchant, avec le même amour que son grand ami le romancier Jorge Amado. De son vivant, il avait déjà une place à son nom dans le village de pêcheurs d'Itapoã, en bordure de Salvador, tant il a littéralement immortalisé son ambiance, la rudesse de la vie de ses hommes de la mer dans son album Canções Praieiras. Itapoã, d'où l'on voit encore les plus rudimentaires des jangadas partir en mer. Caymmi, pourtant, la mer il l'admirait par la contemplation avant tout, d'ailleurs il ne savait même pas nager.



Mais si nous ressentons, le besoin de lui rendre hommage, c'est aussi que son esprit nous a visité. Cet été, j'eus un jour la soudaine et irrépressible impulsion d'écouter quelques unes de ses chansons, ce que je n'avais pas fait depuis plusieurs mois. Il s'agissait justement des Canções Praieiras qui me touchèrent alors en cet instant avec une forte émotion. En particulier, "E Doce morrer no mar" ("il est bon de mourir en mer"). Le lendemain matin, j'appris qu'il venait de mourir la veille, à 94 ans. L'esprit de cet homme était si fort, que dans ses derniers souffles, il circula ainsi jusqu'à nous. Ce fut une impression troublante. A posteriori bien sûr. Pour finir l'histoire, quelques jours après, j'appris que Stela Maris, sa femme depuis 1939, venait également de s'éteindre, exactement une semaine plus tard.

Dorival Caymmi ne composa en tout et pour tout qu'une centaine de chansons de toute sa vie. Mais nombre d'entre elles sont devenues des standards que, comme c'est souvent le cas, vous connaissez peut-être sans en savoir l'origine ni l'auteur. Il en va ainsi de l' "âme des poètes" qui pourtant nous accompagne par-delà les ans.

Introuvable autrement que par compilations interposées, ou interprétée par d'autres artistes (à moins d'aller fouiner sur Loronix), sa discographie sera enfin ré-édité, par le biais d'un de ces mécénats si répandus au Brésil. Cette fois-ci, c'est la marque de cosmétiques Natura qui, par le biais de son projet richement doté, Natura Musica, s'y colle. L'autre volet majeur du programme est une nouveauté, au milieu de toutes ces commémorations : le premier album studio de Lenine depuis 6 ans, Labiata. On connaissait l'auteur-compositeur, l'interprète, on découvre aujourd'hui l' "orquidólatra", tel que lui-même s'auto-définit, puisque la labiata qui donne son titre à l'album est le nom d'une variété d'orchidée. "C'est une fleur d'une grande adaptabilité, elle peut être cultivée aussi en altitude qu'en plaine. C'est une fleur délicate mais très robuste et résistante. Elle est comme la musique brésilienne, elle ne meurt jamais", raconte un Lenine très en verve sur le sujet. Car notre "orchidolâtre" écolo en cultive lui-même une grande variété dans sa serre. 




Les goûts musicaux, le profil psychologique et le vin

Pour finir, nous allons faire un test : exceptionnellement, nous allons trinquer à distance. D'habitude, à Divergence, il y a toujours au moins une bouteille de vin entamée qui traîne, ou un vieux cubi. Car, en effet, pour que cette expérience soit une réussite, il importe que le vin ne soit pas d'une qualité extraordinaire, point besoin d'un grand cru. Un vin ordinaire, un bon petit vin de table correct comme nous avons la chance d'en trouver si nombreux dans la région, fera l'affaire. Un test point trop onéreux, donc...

Vous avez peut-être lu de brefs compte-rendus d'une étude d'Adrian North, chercheur de l'Université Heriot-Watt d'Edimbourg, sur les rapports entre la personnalité et les goûts musicaux. L'étude, pour qu'elle puisse prétendre à une quelconque pertinence, avait fait les choses en grand et North avait donc interrogé plus de 36 000 personnes (36518 pour être précis) sur leurs goûts musicaux (à choisir parmi 104 genres différents, pour être précis). Vous-même pouvez y participer en vous rendant sur son site (www.peopleintomusic.com). Libé avait ainsi titré son article "Les Fans de metal sont des êtres très délicats". Je ne connais pas ce qu' Adrian North a constaté de la personnalité des amateurs de funk, par contre, sachez que, selon le résumé de L'Express, les amateurs de soul "décrochent le jackpot: ils sont, selon l'étude, créatifs, extravertis, doux, bien dans leur peau et ont une bonne estime d'eux-mêmes". Ravi de l'apprendre.

Une des grandes conclusions de cette recherche serait : à travers la musique choisie, on cherche à dire au monde quelque chose sur soi. Bel effort, la souris ainsi accouchée se porte bien. Son géniteur aussi puisque Adrian North a également réalisé une autre étude sur l'influence de la musique : comment elle change la perception que l'on peut avoir d'un vin. Réalisée à une plus petite échelle (environ 250 personnes), elle ne possède aucune valeur scientifique mais fut commandée par la marque de vins chilienne Montes, probablement une de ces entreprises dont Jonathan Nossiter dénonce le goût facile et "mondialisé".

Nous en prendrons néanmoins prétexte pour trinquer à cette nouvelle année de Goutte de Funk. Nous choisirons pour le test de cette dégustation un titre de Dorothy Ashby. La harpiste de jazz a consacré, en 1970, un étonnant album aux Rubbâ'iyat d'Omar Khayyâm (1048-1131), l'ode au vin du grand poète persan. Outre la harpe, elle joue aussi du koto sur ce disque et le fait groover comme personne.

Quittons-nous donc sur un de ces avisés quatrains du vieux sage Khayyâm :

"Ô toi qui ne bois pas de vin, ne blâme pas ceux qui s'enivrent
Entre l'orgueil et l'imposture, pourquoi vouloir tricher sans fin ?
Tu ne bois pas, et puis après ? Ne sois pas fier de l'abstinence
et regarde en toi tes péchés. Ils sont bien pires que le vin."