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mardi 27 décembre 2011

Les Alchimistes du Son : un documentaire sur l'innovation dans la musique brésilienne


Je me lamente suffisamment de ne pas avoir accès à de nombreux documentaires réalisés sur la musique brésilienne pour ne pas manquer de signaler celui-ci. Et, même mieux, le partager ici-même. Alors, sortez le fauteuil et posez-vous, voici Alquimistas do Som de Renato Levi, d'après un scénario de Fernando Salém

, un film d'une heure consacré à l'innovation dans la musique populaire brésilienne.

Nous y découvrons des images d'archives et les témoignages entrecroisés de Tom Zé, Lenine, Arnaldo Antunes, Egberto Gismonti, Carlos Rennó ou Arrigo Barnabé. Comme il le dit en introduction, pour Lenine, le fait d'être issu d'un peuple métis et d'avoir une culture hybride pousse le musicien brésilien à l'expérimentation. Et Arnaldo souligne que le Brésil a déjà une tradition de musique populaire très sophistiquée. Et comme Arrigo Barnabé, toujours dans l'introduction, estime que les traditions n'ont pas le même poids historique en Amérique du Sud qu'en Europe, on en déduira que le Brésil est un terrain propice à l'innovation musicale.


Découpé en époques, le premier chapitre de ce film évoque João Gilberto et la bossa nova. Enfin, surtout João Gilberto. Et Tom Zé de rappeler que, quand la bossa apparaît en 1958, alors qu'il a vingt-deux ans, elle fut vraiment la folie de sa jeunesse, l'étendard de sa génération. Lenine rappelle que le Brésil était alors considéré comme le pays du futur. Brasilia, sa capitale sortait du néant imaginée par les plans d'Oscar Niemeyer, un architecte visionnaire (et communiste)*. La bossa a mis le Brésil sur la carte du Monde, comme le dit Tom Zé : "nous n'étions jusqu'alors qu'à la périphérie de la planète et le monde ignorait tout de nous puis, grâce à la bossa nova, le monde entier a su ce qu'était le Brésil"... Il nous dit combien le chant feutré de João Gilberto était tellement impensable en ces temps de chanteurs à voix qu'il fut surnommé le "ventriloque" !

L'époque suivante est celle du Tropicalisme qui introduit les guitares électriques, fait redécouvrir au pays ses rythmes régionaux, cherche du côté des musiques contemporaines et voue un culte à João Gilberto ! Mouvement culturel comme il y en eut quelques uns de par le monde à la fin des années soixante, le Tropicalisme fut considéré comme "une trahison à la nation", rappelle Tom Zé. Et en matière d'expérimentation, le lutin bahianais possède une imagination des plus fertiles. Au tout début du film, on le voit interpréter, en 1978, un de ses morceaux "Música et Músicas", œuvre avec orchestre, bandes et outils. Il intègre à sa musique des bandes, des transistors, de vrais instruments et où il fait chanter la rencontre des cloches agogô et d'une disqueuse ! Du Tom Zé en majuscule ! Comme le dit Arnaldo Antunes, ce n'est pas seulement de la musique mais aussi de la performance, pour la dimension scénique, pour l'attitude, cette intégration des objets et bruits du quotidien.


On voit des images de Caetano Veloso, en pleine période hippie, expliquer que le Tropicalisme était né d'une révolte contre les limites établies du bon goût. Ce qui demeure aujourd'hui une caractéristique forte chez lui.

C'est Egberto Gismonti qui propose une belle métaphore pour décrire la portée du mouvement. Il prend l'image de la catapulte : pour projeter quelque chose loin dans le futur, il faut d'abord qu'elle se tende vers le passé.

Est ensuite présentée la Vanguarda Paulista et ses figures comme Arrigo Barnabé et Itamar Assumpção. Apparu à la fin des années soixante-dix à São Paulo, cette scène mêlait elle-aussi les références en une musique parfois difficile. Barnabé était un musicien savant qui avait l'ambition d'introduire des éléments dodécaphoniques ou atonalistes dans la musique populaire brésilienne. Pour filer la métaphore un brin caricaturale, si Jobim c'est Debussy, alors Arrigo Barnabé, c'est Schönberg ! Entendez par là que cette Vanguarda Paulista n'a pas choisi la facilité, que sa musique n'était pas du genre à nous caresser dans le sens du poil. Mais aussi avec Itamar Assumpção et Arrigo Barnabé, même l'expérimentation peut être funky !


Dans la partie suivante, on flirte avec les musiques savantes. Pour Uakti, l'innovation passe par l'invention d'instruments originaux et fabriqués sur mesure. L'influence, entre autres, de Walter Smetak et Hans-Joachim Koellreutter est évoquée. Ce grand compositeur allemand installé au Brésil dans les années trente, a développé un enseignement dont peuvent se revendiquer Tom Zé, ou Marco Antônio Guimarães, fondateur du groupe Uakti. "J'ai eu le bonheur, dit Tom Zé, d'avoir fréquenté, dans un pays où des gens crèvent de faim, une école de musique hyper-sophistiquée qui a pu ouvrir les yeux de tant d'élèves".

Marco Antônio Guimarães souligne qu'en matière d'invention de nouveaux instruments, la richesse du monde de la percussion est infinie. Ce qui est très bien illustré par le film. Carlinhos Brown serait un représentant de cette école mais, ici, c'est Naná Vasconcelos qui fait montre de cette incroyable inventivité. Mais ce grand maître prévient : "la percussion, ce n'est pas seulement pour faire du rythme. C'est aussi pour faire des sons. Les sons de la nature, du vent, de la rivière, des animaux". On entendra en écho Hermeto Pascoal déclarer que "tout le monde veut imiter les animaux". Difficile, en effet, d'évoquer l'innovation dans la musique brésilienne sans retrouver Hermeto Pascoal.
Renato Levi, Alquimistas do Som (2003), en intégralité :


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* Il quittera d'ailleurs le pays quand celui-ci basculait dans la dictature et profitera de son exil français pour dessiner notamment le fameux siège du Parti Communiste Français, place du Colonel Fabien. Aujourd'hui centenaire, Niemeyer a également eu l'inspiration d'écrire les paroles de quelques sambas, comme nous l'apprenait BossaNovaBrasil.


lundi 13 juin 2011

Les Novos Baianos, fils de João Gilberto


En fêtant vendredi dernier les quatre-vingt ans de João Gilberto, nous rappelions qu'il avait gagné dans sa jeunesse le surnom de Zé Maconha, en raison de sa forte consommation de marijuana. Ce qui me rappelle un échange avec un copain brésilien. Alors que je m'étonnais de l'amitié entre João Gilberto et les Novos Baianos, celui-ci fraîchement débarqué de Récife m'expliquait que si João Gilberto s'était rapproché d'eux, allant jusqu'à séjourner dans leur communauté hippie, c'était uniquement parce que leur herbe était bonne. Cet ami avait lui-même accompli le premier pas de son adaptation à la vie française en remplaçant sans barguigner la maconha (l'herbe) par le haschisch. Cette substance ayant comme effet secondaire de rendre certaines personnes paranoïaques, il entreprit de calfeutrer au scotch toutes les portes et fenêtres de son studio afin que ses voisins de palier ne sentent pas la moindre émanation illicite s'échappant de chez lui. Ainsi "hermétiquement" confiné dans les 20m² de son studio, il regrettait cependant que les Français ne soient pas plus communicatifs et avenants...


Concernant les liens unissant les Novos Baianos à João Gilberto, vous vous doutez bien que les choses sont plus complexes. D'ailleurs, à l'époque où il fit leur connaissance, cela faisait déjà longtemps que João Gilberto avait arrêté de fumer. Cette rencontre fut cependant historique et son influence considérable sur ses jeunes compatriotes. Au point que le réalisateur Henrique Dantas ait intitulé son récent documentaire Filhos de João.

Les Novos Baianos étaient une bande de jeunes rockers hippies post-tropicalistes, comme leurs aînés originaires de Bahia. Comme João Gilberto également. L'un d'entre eux, Galvão, venait même de Juazeiro, comme Gilberto, et le connaissait depuis l'enfance, étant ami avec son frère. C'est donc grâce à lui que le contact fut noué et que João Gilberto se mit à fréquenter les Novos Baianos.

Nous étions au tout début des années soixante-dix et le groupe n'avait encore enregistré qu'un seul album, É Ferro na Boneca, sans grand succès. Il ne s'était pas encore installé à Jacarepaguá, dans les environs de Rio mais vivait déjà en communauté dans un appartement surpeuplé de Botafogo. C'est là que João Gilberto venait les retrouver, tard le soir. Il y passait la nuit jusqu'au petit matin, commandait le petit déjeuner pour tout le monde et s'éclipsait. Il est vite devenu une sorte de gourou pour les jeunes musiciens. Alors qu'ils ne vibraient que pour Jimi Hendrix ou Janis Joplin, c'est lui qui leur fit découvrir les richesses de la musique brésilienne. Avec sa guitare, il revisitait pour eux le répertoire de Assis Valente, Waldir Azevedo ou Nelson Cavaquinho. Il leur apprit à ne pas avoir honte d'être brésilien.


Son influence dépassait le cadre musical. Paulinho Boca de Cantor raconte qu'une fois, à l'aube, alors qu'ils s'apprêtaient à aller se promener dans les rues de Rio avec lui, Moraes Moreira et Galvão. Il sortit le dernier en laissant la porte ouverte derrière lui.  João lui fit faire demi-tour pour la fermer en lui disant que s'il ne le faisait pas, toute sa vie, il ne finirait rien, laissant les choses incomplètes. "João a une vision très profonde de la vie, à moitié cosmique, à moitié prophétique. Les gens pensent qu'il est fou mais il faudrait pourtant l'écouter parce qu'il a compris beaucoup de choses. Le problème, c'est que quand il parle sérieusement, les gens pensent qu'il plaisante". Oui, en quelque sorte, il était vraiment devenu comme un gourou pour eux.

L'intérêt que leur portait João Gilberto eut une autre conséquence positive pour les Novos Baianos, comme en témoigne Pepeu Gomes, leur guitar-hero, "on a commencé à nous respecter, avant nous étions traités de fumeurs de pétards".

C'est en tout cas sous son influence que les Novos Baianos ont amorcé ce virage qui allait donner des couleurs brésiliennes à leur musique. C'est par exemple lui qui leur fit découvrir le samba d'Assis Valente, "Brasil Pandeiro", qui figure sur Acabou Chorare, l'album qu'ils enregistrèrent dans la foulée. Il est toujours intéressant de comparer la différence d'approche qui les sépare. D'abord, le maître, en 1982 :


Puis les élèves turbulents. Nous avions déjà présenté la vidéo de cette reprise de "Brasil Pandeiro" par les Novos Baianos dans l'hommage à Assis Valente proposé au mois de mars. Ces images existent également en noir et blanc mais dans la version ci-dessous ont été colorisées d'une bien atroce manière. Il s'agit d'un extrait du documentaire de Solano Ribeiro, Novos Baianos F.C., du titre de l'album suivant Acabou Chorare, sorti en 1973. Si les images ne vous agressent pas trop la rétine, vous pouvez les retrouver en intégralité sur l'excellent blog Flabbergasted Vibes*.


De même, on pourra relever l'influence de João Gilberto dans le choix des Novos Baianos de reprendre sur leur album suivant, Novos Baianos F.C., le classique de Dorival Caymmi, "Samba da Minha da Terra". Encore un Bahianais exilé à Rio, véritable figure tutélaire pour toutes les générations suivantes.


Si on joue le jeu des comparaisons, après le classicisme de João Gilberto, voici la version iconoclaste électrique des Novos Baianos...


Pour évoquer un autre cas de l'influence notable de João Gilberto sur les Novos Baianos, il n'est qu'à prendre la chanson qui donne son titre à l'album, "Acabou Chorare". Elle est directement associée à la fréquentation de João Gilberto. Il s'agit d'une berceuse et elle respire le vécu. La communauté comprenant toute une marmaille, ses membres musiciens avaient également la charge d'endormir les petits. Ce n'est qu'une interprétation personnelle mais j'y décèle la lassitude de celui qui ne rêve que d'aller dormir quand, à une heure indue, le môme ne l'entend pas de cette oreille, mais où l'adulte fait preuve d'un sursaut inespéré d'inspiration pour chanter ces quelques lignes, probablement parce que la fibre parentale résonne en lui. Outre le minimalisme guitare-voix du morceau, l'influence "gilbertienne" tient surtout au fait que le titre reprend les mots de sa fille Bebel, qui enfant voulait rassurer ses parents après un gros gadin : je ne pleure plus, "acabou chorare".

En 1988, Paulinho Boca de Cantor a retrouvé João Gilberto à New York et, à cette occasion, ils ont passé pas mal de temps ensemble. João Gilberto qui était nostalgique de cette époque où il fréquentait les Novos Baianos, lui aurait confié que son grand rêve serait d'avoir une bande potes pour vivre comme eux et passer tout leur temps à faire de la musique ensemble.

Bien des années plus tard, récemment, Acabou Chorare a été élu par l'édition brésilienne de Rolling Stone meilleur album national de tous les temps. On pourra toujours en discuter mais cela vient récompenser cette évolution du groupe après que João Gilberto leur ait enseigné leurs racines musicales et qu'ils aient su les intégrer avec pertinence à leur langage rock.

C'est à cette époque, celle de la rencontre entre João Gilberto et les Novos Baianos, que Henrique Dantas a souhaité consacrer un documentaire, Filhos de João, O Admirável Mundo Novo Baiano, documentaire qu'il mit onze ans à pouvoir concrétiser. Alors que tant de personnes lui disaient qu'il n'y avait là la matière que pour un court, il en fit un long-métrage. Avec succès : le film fut présenté dans de nombreux festival et  remporta plusieurs prix. Son film s'appuie sur le témoignages des Novos Baianos eux-mêmes : Moraes Moreira, Galvão, Paulinho Boca de Cantor, Pepeu Gomes, Dadi... Seule Baby Consuelo manque à l'appel. Elle avait pourtant bien voulu répondre aux questions de Dantas et être filmée mais refusa ensuite que ces images figurent dans le film. On croise également Tom Zé, autre figure essentielle de cette époque fertile. Mais, bien entendu, ne vous attendez pas à y trouver le moindre témoignage de João Gilberto lui-même !

Le film alterne entretiens des témoins et images d'archives, scènes de vie quotidienne et parties de foot car les Novos Baianos étaient dingues de foot et passaient presque autant de temps à y jouer qu'à faire de la musique !

Ce film est le portrait d'une utopie éphémère. Il sort en juillet dans les salles brésiliennes. Bénéficiera-t-il d'une distribution internationale ? Voici déjà sa bande-annonce.


Mais nous ne saurions conclure l'évocation de cette rencontre fertile entre un génie révolutionnaire et ces jeunes rebelles sans une anecdote qui révèle bien la façon d'être au monde de João Gilberto. Luiz Galvão raconte qu'un jour, au petit matin, João l'avait invité à faire un tour en voiture dans Rio. Il eut la trouille de sa vie quand  João Gilberto grilla un feu rouge sans même ralentir pour voir si une voiture arrivait au carrefour. A peine eut-il le temps de se remettre de ses frayeurs qu'il en grilla un autre, toujours sans freiner ni même jeter un coup d'œil sur les côtés. Par contre, alors qu'ils arrivaient à un  feu vert, il freina et s'arrêta. Juste avant qu'une voiture ne croise leur route en vrombissant. Galvão lui demanda estomaqué : "mais comment savais-tu qu'une voiture arrivait ?". Et João de répondre tranquillement : "au son. Je conduis à l'oreille" !



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* Vous pourrez également y trouver quelques uns de leurs albums au format mp3 320 et FLAC.

vendredi 10 juin 2011

João Gilberto octogénaire !


Au Brésil, l'événement majeur de l'année en matière d'hommages et autres commémorations est sans contexte l'anniversaire de João Gilberto. Il fête aujourd'hui son quatre-vingtième anniversaire. Enfin "fête", il a probablement déjà envoyé bouler tout son monde. Son caractère acariâtre, à la limite de l'autisme, est devenu légendaire. Mais le miracle de son art tient au fait qu'il sorte indemne des anecdotes les plus odieuses. Rarement un artiste aura été à ce point sans concessions et n'en faisant strictement qu'à sa tête.

João Gilberto est l'interprète qui transfigura la bossa nova et lui imprima son style incomparable. João Gilberto a créé, à lui seul, une véritable révolution esthétique dans l'histoire de la musique brésilienne. Si Orlando Silva, son modèle, était encore un chanteur "à voix", il introduit le chuchotement, la caresse qui deviendra dans le monde l'archétype des voix brésiliennes. Surtout, il développe en parallèle un style si caractéristique à la guitare qu'aujourd'hui encore il demeure cet horizon vers lequel tendent en vain la plupart de ses collègues.

Mais il n'y a qu'un musicien pour expliquer tout l'art de João Gilberto et c'est Marcio Faraco qui s'y colle : "avec son pouce droit, il joue une rythmique a priori stable, sauf qu'elle arrive à des moments qui ne sont jamais évidents. Et puis il y a la voix qui chante la mélodie jouée à la guitare, mais là-encore, João Gilberto attend le dernier moment pour l'entonner, ce qui donne l'impression que l'air chanté et celui gratté naissent ensemble tout en étant en contretemps" (Mondomix n° 31, nov-déc. 2008).

Le style unique de João Gilberto appelle des analyses approfondies. Ainsi, son plus grand spécialiste s'appelle Aderbal Duarte. Depuis quarante ans, il étudie et décortique son jeu. Il s'apprête à sortir Segredos do violão bossa nova, un livre et un DVD, fruits de ses recherches, l'œuvre d'une vie entière. João Gilberto a bien voulu collaborer en jouant spécialement pour lui à plusieurs reprises afin de lui montrer certains de ses "trucs". Pour illustrer ce subtil décalage entre sa voix et la batida de sa guitare, il prend l'exemple de "Wave", composé par Jobim. "Que font normalement les chanteurs ? "Os olhos ja não modem veeeeer." La voix couvre l'harmonie. Mais João évite que la voix reste devant. Il dit "ver" et laisse l'espace pour que l'on puisse entendre la guitare. João ne pense pas l'harmonie dissociée de la mélodie" (O Globo, 5 juin 2011).

Son interprétation de "Carinhoso", le standard de Pixinguinha, illustre bien son style feutré. Il y a quelques mois, nous avions présenté les versions qu'en avait donné Orlando Silva, son créateur, et Elizeth Cardoso, surjouant tous deux avec grâce le pathos. Ici, le contraste sera d'autant plus saisissant avec cette interprétation en finesse.


Qu'il s'agisse de "Carinhoso", "Chega de Saudade" et quelques autres, il semble tout à fait logique à Aderbal Duarte que João Gilberto ait joué et rejoué certains morceaux tout au long de sa carrière : "c'est un émotif, il s'investit beaucoup dans les chansons. Est-ce que tu vas arrêter de parler avec un ami sous prétexte que vous avez déjà eu beaucoup de conversations ? La relation de João avec les musiques est d'amitié".

Miúcha, sa deuxième femme, souligne cet acharnement. : "João Gilberto avait appris sur le tard, passé 20 ans, à jouer de la guitare. A l'époque, il était sans le sou, dormait sur les bancs. Un jour, il s'est réfugié chez sa sœur. Il jouait de la guitare sans arrêt. Je l'ai vu triturer une chanson dix-huit heures d'affilée, il en épuisait tous les ressorts rythmiques, mélodiques. Ce qui a attiré le regard du monde sur cette musique, ce sont ses extraordinaires voyages sur les accords, cette manière de percuter la guitare, d'organiser des parties de cache-cache complexes entre sa voix et l'instrument"*. Mais cette discipline obsessionnelle peut devenir incompatible avec la vie conjugale, explique Miúcha : "il n'hésitait pas à me réveiller la nuit en demandant : 'dis, écoute, qu'est-ce que tu préfères, ça ou ça ?' Il était comme un enfant à qui il fallait sans cesse porter de l'attention. C'est épuisant à la longue"**.

João Gilberto est donc passionnément ami avec les chansons qu'il n'a de cesse d'interpréter. A ces amis fidèles, il fait régulièrement des offrandes, leur invente des harmonies et des accords étonnants. C'est encore Miúcha qui raconte que ces accords étaient "tellement spéciaux, qu'il a longtemps joué en tournant le dos au public. Il avait peur qu'on les lui vole"*.

On ne saurait évoquer le jeu de João Gilberto sans insister sur la dimension rythmique de son style. On a souvent dit que dans sa batida on retrouve l'écho des tambours de Bahia. Il est sûr en tout cas que c'est du samba qu'il se réclame. Miúcha est affirmative : "João Gilberto a toujours récusé le terme de bossa-nova. Il a toujours dit qu'il chantait de la samba"*. En voici un témoignage avec cette incroyable version d'un samba d'Antônia Almeida, "Não vou pra casa", titre qui figure également sur son dernier album à ce jour, João Voz e Violão, sorti en 2000.


Si João Gilberto ne se réclame pas de la bossa nova alors qu'il est celui qui en a le mieux défini l'esthétique, c'est parce qu'il ne se sentait pas à l'aise avec la jeunesse dorée carioca qui en avait fait son étendard orgiaque. Il est issu d'un milieu plus modeste et ses débuts ont été difficiles et il a longtemps mené la vie de bohème fauchée, véritable crève-la-faim.

Originaire de Juazeiro, au fin fond de l'état de Bahia, s'il passe par Salvador, ce n'est que pour mieux rebondir à Rio. Début 1955, il y est pourtant en plein désarroi. A cette époque, il fume tellement de marijuana qu'il est surnommé Zé Maconha. A force de retards et d'absences, il vient de se faire virer de son groupe Os Garotos da Lua, visiblement plus en raison de son caractère lunatique que des ivresses cannabiques. Son ami Luiz Telles l'invite alors à Porto Alegre et trouve plus commode de le loger au très chic hôtel Majestic. Il s'y met le personnel dans la poche qui est aux petits soins avec lui. Dans la capitale des Gauchos, il se fait vite remarquer, il est embauché dans un club où il se produit tous les soirs et quand il veut, même à trois du matin si ça lui chante. Il trouve là un public chaleureux qui se prend à même vouloir adopter son accent bahianais. Pour l'anecdote, vous pouvez voir ci-contre une photo du Majestic, aujourd'hui transformé en centre culturel. Au bout de quelques mois, João Gilberto comprend vite qu'il a déjà fait le tour de ce que Porto Alegre avait à lui offrir. Ce séjour lui aura été profitable, il y a développé son style et n'est désormais sans aucun doute quant à son talent, même s'il est encore le seul à en être convaincu.

A ce point du récit, je vais citer le superbe hommage que lui rend le compère Thierry de BossaNovaBrasil, une semaine entière dédiée au maître. Il décrit donc cet épisode crucial : "quand il revient à Rio en 57, João Gilberto se sent prêt. Il a dans sa main droite la rythmique de la bossa nova, dans sa main gauche les harmonies d’une samba enrichie, et une manière de chanter qui n’a plus rien à voir avec le passé. Toujours aussi bohème, il a désormais une immense confiance en son art.

C’est l’époque où João Gilberto va d’appartement en appartement pour se faire connaître auprès des amateurs éclairés de Copacabana et d’Ipanema – presque une tournée de promotion, comme on dirait aujourd’hui. Il arrive les mains dans les poches, et utilise la guitare de la maison. Et fait tourner un répertoire essentiellement constitué d’anciennes sambas, deux de ses compositions : Bim Bom et Ho-ba-la-la, plus quelques titres de Tom Jobim".

Sa véritable carrière est désormais lancée. On connait la suite. "Chega de Saudade, titre emblématique de la bossa nova dont il donne la version la plus essentielle, "Desafinado", etc... Puis, cet album avec Stan Getz enregistré aux Etats-Unis, en 1963, qui lui ouvre une carrière internationale et qui transforme "The Girl from Ipanema" en scie mondiale, pour le meilleur et pour le pire. Comme tant d'autres, j'ai découvert João Gilberto grâce à cet album avec Stan Getz. Dès les premières notes, quand il entonne son chant feutré, ce fut une révélation, une voix comme je n'en avais encore jamais entendu. Comme tant d'autres, j'ai été saisi par le contraste, quand j'ai regardé le dos de la pochette, entre le petit monsieur gris et la caresse si sensuelle de sa voix. Mais quelle viatique que cet album qui lui aura permis de toucher un public ignorant tout de la musique brésilienne mais possédant ce disque inusable.


Astrud Gilberto, alors sa femme, est la voix féminine de cet album. Elle est aussi la chanteuse brésilienne la plus surfaite qui ait jamais été, à part peut-être... Bebel elle-même, fille de João et Miúcha. Quoi qu'il en soit, leur mariage est de courte durée. Et si Jorge Amado était le témoin de ce premier mariage, c'est à Paloma Jorge Amado, fille de Jorge, que João Gilberto confie le soin de jouer les entremetteuses et d'aller demander, pour lui, la main de sa fille à Sergio Buarque de Hollanda, le père de Chico et donc Miúcha. Elle s'exécute et l'union les voit vivre à New York, où Miles Davis est un habitué de leur appartement, Miles Davis qui disait qu'il sonnait bien rien qu'en lisant le journal, et au Mexique. Puis, ils se séparent parce "c'est épuisant à la longue" !

Le miracle de João Gilberto est que sa légende est si riche en anecdotes incroyables qu'on pourrait craindre qu'elles fassent écran avec sa musique. Mais dès que vous l'entendez, tout cela s'évapore et ne demeure plus que l'enchantement.

On décrit João Gilberto ermite, vivant reclus dans son appartement à triturer sa guitare, la télé allumée sans le son tout le jour et toute la nuit. Mais il n'est pas autiste, il a des amis. C'est plutôt, avec cinquante ans d'avance, une sorte de pionnier des réseaux sociaux : il a souvent préféré utiliser la technologie pour communiquer avec ses amis plutôt que de les rencontrer IRL. João Gilberto est depuis toujours accro au téléphone. Il a donc des amis et sait les solliciter le cas échéant...

A ce sujet, la plus odieuse des anecdotes existe en de multiples versions. Un ami brésilien me l'a raconté à propos d'une pizza, pour Roberto Menescal, c'est d'une guitare qu'il s'agit, au moins le motif est-il plus noble. Roberto Menescal est un des acteurs incontournables de la bossa nova, issu lui d'une famille aisée, peut-être un détail qui fait sens dans la scène qu'il raconte :
"J'ai reçu un appel de João, tard le soir.
- Mon petit Roberto, a dit João, j'ai besoin d'une guitare. Tu peux m'en apporter une vite ?
- Bon, bah, ouais, où ça ?
- Chez moi... Oh ! Tu es trop gentil, sincèrement, merci. Merci, je t'attends, n'oublie pas la guitare...
J'arrive chez lui. Il habitait dans un immeuble. Je m'avance vers la porte d'entrée et je sonne. Personne ne répond. J'appuie fort sur la sonnette et je reste là devant la porte, le doigt sur le bouton pendant quelques minutes. Et puis tout à coup, j'entends une petite voix derrière la porte qui dit tout bas : "c'est toi, Roberto ?! Ah, laisse la guitare devant la porte. Merci beaucoup". J'étais furieux. Il m'avait dérangé tard la nuit, fait venir jusqu'à chez lui, et il n'avait même pas la délicatesse de m'ouvrir ! Mais je m'exécutai, car c'était João Gilberto... Je dépose la guitare et je fais quelques mètres en arrière. Je fais mine de m'éloigner en claquant des talons et je me cache au fond du couloir. Je patiente quelques instants en me disant : "il va bien finir par sortir !", puis tout à coup j'ai vu la porte s'entrouvrir et le bras de João apparaître. J'ai vu sa main chercher dans la pénombre la guitare. Il l'a prise brusquement par le manche et a aussitôt refermé la porte. Ce jour-là, j'ai compris que João Gilberto était un type vraiment étrange"**.

Avec lui, les organisateurs de concerts se font des cheveux, tellement il est ingérable. Dans un article du Monde, Francis Marmande reproduit le message envoyé par João à son tourneur : "Finalement, je viens - silence brésilien. J'arriverai le 24, le 25, le 26 ou le 27. Ou alors le 28. Ou juste après". Et Marmande de poursuivre, lyrique, "il y a des poètes pour qui on se ferait damner. Des musiciens pour qui on s'est damné. Des ombres sans ombre qu'on reconnaît même les soirs où ils ne jouent pas. Des enchanteurs pour qui les tourneurs se damnent, et le public aussi. Des magiciens absolus sans pardon. Ce sont de loin les plus seuls, les préférés, archanges de la joie et de l'imprévisible. Ils indiquent la pente juste de la folie, l'autre nuit, le sommeil des anges et les songes de la raison. A voix presque basse, ils parlent à tous. A chaque accord de treizième, nous disent ce que ce monde aurait pu être. La plupart du temps, João Gilberto ne vient pas"***.


Il existe également beaucoup d'anecdotes évoquant les dégâts que provoque l'oreille absolue de João Gilberto. Il y a des choses que lui seul entend. D'où les difficultés de le faire jouer sur scène s'il perçoit le moindre parasite, même si personne autre que lui n'a rien entendu. On finira bien par découvrir un robinet qui goutte au fin fond des loges qui l'aurait perturbé alors qu'il est pourtant déjà sur scène. Otto, un des pionniers de l'électro dans la MPB, racontait s'être produit le même soir que lui au Barbican Center de Londres et avoir été pétrifié à l'idée de risquer le déranger. "Il donnait un concert dans la grande salle alors que j'étais invité à me produire dans le hall. Bien sûr, j'ai attendu que João ait fini avant de commencer. Si on avait joué à la même heure, malgré la distance entre les deux salles, il aurait bien été capable de m'entendre et demander à annuler sa représentation".

Point n'est besoin d'avoir l'oreille absolue pour goûter au charme unique de João Gilberto. Certes, seuls les musiciens sauront comprendre son génie. Nous autres, sommes déjà suffisamment émus par son art complexe. Avec le temps, comme en témoigne João Voz e Violão, sorti il y a déjà plus de dix ans, João Gilberto semble tendre vers un sens de l'épure absolue, une quintessence de son art. Il est rare, le sera de plus en plus. Fantôme, invisible, il n'est presque plus qu'une légende mais chez lui, pourtant, toujours et sans cesse, il continue de jouer et dialoguer avec ses meilleurs amis de toujours, les chansons de son répertoire. Au milieu de leurs conversations sans fin, ces chansons ont-elles songé un instant à lui souhaiter aujourd'hui un joyeux anniversaire ?

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Pour une présentation détaillée de la carrière de João Gilberto et son importance dans l'histoire de la musique brésilienne, je vous invite à vous tourner vers la série que lui a consacré BossaNovaBrasil à l'occasion de ce quatre-vingtième anniversaire.

* Véronique Mortaigne, "Bossa nova : le succès à double-tranchant d'un musique "trop jouée", Le Monde (09/10/2002)
** François-Xavier Freland, Sarava ! Rencontres avec la Bossa Nova, Naïve (2005)
*** Francis Marmande, "En Attendant João Gilberto, poète du chant", Le Monde (30/06/2003)

mercredi 11 août 2010

La Minute essentielle de João Gilberto

"Quem não gosta de samba
Bom sujeito não é"

João Gilberto disait avoir tout appris de Dorival Caymmi. Réciproquement, celui-ci considérait que le seul chanteur capable d'interpréter dignement ses chansons était João Gilberto. Deux générations de génies bahianais. Une démonstration avec cet extrait de "Samba da Minha Terra" par le plus acariâtre des chanteurs à voix de velours. Une minute et tout est dit. Une minute pour offrir une synthèse idéale de la musique brésilienne.

Une minute, c'est à peu près tout ce dont je dispose, vacances obligent. Cela suffit cependant pour vous proposer ces quelques instants essentiels.

lundi 14 juin 2010

João Donato : Eloge de la Douceur (et du groove parfait) (1/4)

"Donato é a conclusão inconteste
de que o Acre existe".
(Alexandre Carvalho dos Santos*)

João Donato ne ressemble à rien. Mais João Donato ne méritait pas ça : cette infâme reprise de "Emoriô" par Sergio Mendes. Ou peut-être que si, peut-être que c'est déjà bien que son nom apparaisse sur un titre destiné à toucher le grand public. Car si João Donato est une figure cruciale de la musique brésilienne, il est absolument inconnu de ce même grand public, total béotien en la matière. Il est "L'Homme de l'ombre", comme le titrait Vibrations (n°67, octobre 2004) à l'occasion d'un portrait qui lui était consacré. Mais pour ceux qui savent, João Donato est essentiel.

Si l'on veut bien considérer que l'une des principales révolutions esthétiques de la musique brésilienne est l'œuvre de João Gilberto, il convient dès lors de se pencher sur ses influences. Dans l'élan de la bossa nova naissante, un interprète vient établir ce qui deviendra un modèle sans cesse imité, jamais égalé : une voix feutrée légèrement décalée de la rythmique de sa guitare. Si cette batida si particulière de João Gilberto se fait l'écho des tambours de sa Bahia natale, elle doit aussi beaucoup au jeu de piano de João Donato. Pour cette influence à elle seule, João Donato mérite donc de figurer dans une sorte de panthéon de la musique brésilienne : il est le type qui a inspiré à João Gilberto sa batida !

La complicité entre les deux Joãos fut importante. Avant même de se rencontrer, chacun s'était vu dire que l'autre João lui ressemblait comme un frère jumeau. Le jour où, enfin, ils firent connaissance, comme Donato le raconte, "on s'est regardé pendant deux minutes, et João Gilberto a dit : 'c'est donc vrai !' " (Vibrations n°67).

Le début d'une amitié. "On était tout le temps ensemble, un peu à l'écart du reste des gens. Nous attendions l'aube pour nous promener à Guaratiba (une plage éloignée du centre de Rio), vers deux ou trois heures du matin, parce qu'il n'y avait ni les embouteillages, ni la chaleur, ni personne". Peut-être parce qu'ils sont des provinciaux, les deux Joãos ne se sont jamais sentis proches de la clique carioca de la bossa nova, celle était composée en grande partie de fils de bonnes familles avec qui ils n'avaient guère d'affinités.

Nos deux génies ont en outre ce point commun d'avoir un physique tout à fait ordinaire. C'est comme ce choc que vous avez peut-être éprouvé vous-même, en découvrant que c'était bien ce petit monsieur gris qui chantait d'une voix si sensuelle la "Garota de Ipanema". João Donato ne ressemble à rien. Ou alors au ravi de la crèche. Je cite les gars de C'est Jamais Pareil, à propos de la pochette de son album Quem é Quem (1973) : "Au verso, c'est le choc : un type plus tout à fait jeune avec un air simplet, tout droit sorti d'un film de Tati. Ca ne l'empêche pas de faire groover son piano comme un dément".

Comment un type né au fin fond du Brésil et découvrant la musique en jouant de l'accordéon devient-il un acteur majeur d'une musique fondamentalement carioca, la bossa nova ? Parce que sa musique possède les deux qualités qui définissent la bossa, le swing et la douceur. Le Rio d'alors est le plus bel épitomé de la Dolce Vita qui puisse être et cette nouvelle musique de la jeunesse en est une belle incarnation mais c'est pourtant en sa lointaine province amazonienne, l'Acre, à la frontière du Pérou et de la Bolivie, qu'est née la révélation musicale de João Donato. Il a maintes fois raconté cette anecdote qui remonte à l'enfance : "j'ai vu une petite barque sur la rivière qui traverse la ville de Rio Branco, au coucher du soleil. Un copain sifflait la mélodie de "Lugar Comum". Alors, je me suis assis et j'ai pleuré. Ce thème n'a jamais quitté ma mémoire, toutes mes chansons sont nées de ce thème-là. Seules les paroles changent. C'est à ce moment que j'ai eu l'idée de faire de la musique douce. J'avais trouvé ma vocation, et je pleurais. Certains sont encore en train de la chercher, et d'autres ne la trouvent jamais" (in Vibrations n°67).

C'était donc ça sa vocation, faire de la musique douce. Il s'y consacra donc de tout son cœur et ses albums chantés en sont des démonstrations magistrales. Dans un pays où les voix sont merveilleuses, João Donato à peine chantonne, marmonne mais avec une telle douceur... Comme il le confiait à François-Xavier Freland, pour son livre Saravá : Rencontres avec la Bossa-Nova : "la bossa, c'était faire moins de bruit..."

João Donato a toujours cru au pouvoir de la musique, à son effet sur notre âme. Aussi veille-t-il à ce que cet effet soit positif. "La musique est très forte, elle te pénètre comme un rayon laser. Ma mission est de réjouir, d'être comme un baume, de décompresser les sens et de faire naître l'espoir. Les musiques artificielles ou cyniques ne m'intéressent pas. La mauvaise musique est préjudiciable à la santé. Et le volume du son a besoin d'être confortable. S'il est trop bruyant, la musique n'est plus qu'un bruit de plus dans la ville : on ne fait plus la différence" (Revista Pororoca #2).

Vous l'aurez compris, la musique de João Donato n'est pas de celle qui a besoin qu'on l'écoute loud ! Et même, alors qu'il vit aux Etats-Unis, quand il découvre les claviers électriques, en particulier le Fender Rhodes, jamais il ne perd cette douceur qui est sa marque de fabrique. Si l'album A Bad Donato, en 1970, est la borne marquant ce passage à l'électrique, on comprend aisément que "bad" pour lui est un véritable rôle de composition. En fait de bad, il était plus vraisemblablement un geek de ces nouveaux claviers. Les anecdotes concernant l'enregistrement de cet album racontent plutôt qu'il s'était enfermé quelques semaines pour expérimenter et se familiariser avec les nouvelles possibilités qu'ils offraient, en apnée, en reclus du son. Nulle débauche là-dedans. Mais quel pétard de groove. Au sujet de ce Bad Donato, il dira en 2004 : "and I made the noisiest record I can ever remember making". Pour les curieux, une chronique assez vivement troussée de l'album sur la Blogothèque... Alors oui, quand on le voit sur la pochette, il pourrait presque réussir à nous faire croire qu'il est réellement bad... Mais on sait bien qu'il ne faut pas se fier aux apparences, sinon on n'aurait jamais eu la curiosité, et donc la chance, d'écouter l'album suivant...

Rentré au pays, il enregistre Quem é Quem, en 1973, où il commence à poser sa voix :
"Le style de Donato est jubilatoire (...). Les albums instrumentaux n'étaient pas à la mode ? Il chante ! et sur une partie des titres se contente même de marmonner des borborygmes idiots, comme ces ding-ding-a-ding qui me rendent fous sur le génial "A Ra" ou des gné-gné-gné sur le groove irrésistible de "Cala Boca Menino". Quand il chante, c'est d'une voix mal assurée, et on dirait qu'il sourit. Sur "Cadê Jobel ?" qui clôt l'album, c'est comme une douce brise qui vient vous rafraîchir le visage" (C'est Jamais Pareil). Que ce soit en français ou en portugais, plusieurs fois j'ai trouvé l'effet de la musique de João Donato comparé à une douce brise. L'image est probablement assez juste.

A l'époque, il est très fier de cet album et s'enthousiasme en écrivant une lettre à son compère Gilberto : "c'est mon meilleur enregistrement à ce jour, ce qui explique le temps qu'on y a passé et le soin porté au moindre détail. Et à l'arrivée, c'est un album que je trouve tout simplement adorable". Adorable, oui. Mais toujours avec un sacré sens du groove.

Ces deux albums, A Bad Donato et Quem é Quem, figurent dans un classement proposé par le magazine Rolling Stone des 100 Meilleurs Albums Jamais Enregistrés. Mais, personnellement, mon préféré de João Donato, c'est Lugar Comum. Celui-là, je reviens vous en parler dans quelques jours.

mercredi 19 août 2009

Bossa Nova à la plage (nanar)

C'est toujours l'été. Certains d'entre vous rentrent pourtant déjà de vacances. La plage est loin. Je ne vais pas vous narguer en disant que la mer est proche d'ici. Au contraire, pour soigner votre saudade, je vous offre un extrait de Copacabana Palace, nanar italien de 1962, qui montre les plaisirs de la plage avec un charme rétro qui nous fait oublier qu'il s'agit probablement d'un très mauvais film. Précisons que l'intérêt vaut surtout pour son casting all-stars : Tom Jobim, João Gilberto et Luiz Bonfá. Chacun sérénadant auprès de sa belle, pendant que Luiz Bonfá trouve même le temps de pêcher. Sur la fin, la femme du personnage interprété par Jobim le surprend en sa douce compagnie, sans qu'il se démonte. J'avoue que j'aurais été curieux de voir la suite pour savoir comment il parvient à lui faire avaler pareille couleuvre.
Enfin, voilà, vamos pour la bossa nova à la plage...

mercredi 25 mars 2009

Les 60's de Jorge Ben : Samba Novo et Cool Absolu

Trilogie Jorge Ben - 1ère partie
GdF#2.5 - Février 2008
Goutte de Funk @ Divergence-FM

Il était inévitable qu'un jour Goutte de Funk se penche sur l'oeuvre du grand Jorge Ben. Nous lui accorderons rien moins que trois émissions, une véritable trilogie. La première aujourd'hui consacrée à ses débuts et à ses albums des années 60. La seconde partie, dans quelque temps, sera consacrée aux 70's de Jorge Ben, assurément sa période la plus funky. Enfin, un troisième volet sera consacrée à son influence majeure à travers des reprises de ses chansons par ses pairs, à travers les styles et les époques. Cette dernière étape clôturera la démonstration et établira que l'oeuvre de Jorge Ben est probablement la plus fédératrice de toute la musique brésilienne.

Jorge Ben , "Mas que nada"
Pour situer Jorge Ben à ceux qui croiraient peut-être ne pas le connaître, commençons par "Mas que nada", à la fois parce qu'il s'agit de son premier succès et parce qu'il demeure probablement son titre le plus connu, ne serait-ce que par son utilisation par Nike dans des films publicitaires, notamment au moment de la Coupe du Monde 1998, avec le spot de la Seleção jouant au ballon dans un aéroport. Et là, tout le monde se dira : "bon sang mais c'est bien sûr" ! (Même si la version utilisée est celle du Tamba Trio, si mes souvenirs sont bons.)

Les 50 ans de la bossa nova
Elizeth Cardoso, "Outra vez"

Pour situer le contexte dans lequel Jorge Ben a fait ses débuts, rappelons que la bossa nova fête en 2008 ses cinquante ans. En effet, c'est en 1958 que sort le 45t de João Gilberto, "Chega de Saudade", moment fondateur s'il en est. Mais 1958, c'est aussi et d'abord l'année qui voit paraître un album considéré comme une borne au sein de l'histoire musicale brésilienne, un album qui fête donc ses cinquante ans en 2008 : Canção do Amor Demais d'Elizeth Cardoso.
Au-delà de quelque connotation pop qui lui colle à la peau, la notion de songwriting prend tout son sens dans la musique populaire brésilienne, laquelle a toujours accordé une importance capitale à l'écriture de chansons et a donné le statut de standards à nombre de titres signés aussi bien par des artistes célèbres que par des compositeurs obscurs. Jorge Ben est à ce titre unique. Notre propos consiste à établir que son importance dans l'histoire de la musique brésilienne, en tant que créateur de standard, maître du songwriting, est au moins aussi grande que celle d'Antonio Carlos Jobim.

Jobim est l'homme qui a composé ce qui allait devenir la plupart des standards de la bossa nova. Principalement en collaborant avec Vinicius de Moraes, qui était jusqu'alors poète et diplomate. C'est donc en 1958 que leur chansons étaient pour la première fois enregistrées sur un album leur étant exclusivement consacré : ce chef d'oeuvre d'Elizeth Cardoso, Canção do Amor Demais. Celle que les Brésiliens surnommaient la "Divina" rassembla à cette occasion 13 titres du répertoire de Jobim et Vinicius de Moraes. Plus encore que sa propre sa carrière d'interprète qui allait suivre, Vinicius confessait que cette période de l'enregistrement de l'album par Elizeth Cardoso restait un des moments forts de sa vie, notamment par la complicité qui le liait à Jobim, comme il en témoignait dans la chanson "Carta ao Tom 74", écrite avec Toquinho : "Rua Nascimento Silva 107, voce ensinando pra Elizete as canções de Canção do Amor Demais/Lembra que tempo feliz ai, que saudade/Ipanema era só felicidade/era como se o amor morresse em paz". 

Jobim était également en charge des arrangements et la guitare était confiée à João Gilberto sur 2 titres, "Chega de saudade" et "Outra vez". C'est d'ailleurs l'apparition de ce dernier qui rend l'album historique. Luis Americo Jr. rapporte que pendant les séances d'enregistrement, encore tout jeune mais déjà acariâtre, il se permit ainsi de suggérer à la Divina d'interpréter "Chega de Saudade" sur un ton plus intimiste. La grande dame préféra le faire à son idée, "à l'ancienne" dira-t-on rétrospectivement. Et Dieu sait que finalement elle a bien fait. "Outra Vez", le titre que nous écoutons ce soir l'illustre, tant elle y fait la démonstration d'un chant parfait, 1 minute 53 qui contiennent déjà une forme de quintessence de tout ce qui fait l'incroyable richesse de la musique brésilienne. On préférera même sa version, à l'interprétation qu'en donne João Gilberto lui-même, tout à son murmure magnifique. Et signalons à ce propos que la grande dame ne lui tint pas rigueur de ces commentaires puisque, comme le rappelle fort à propos Zeca Louro de Loronix, João Gilberto accompagnait toujours Elizeth Cardoso sur son album Naturalmente, l'année suivante.

Les amateurs et les curieux se précipiteront sur Loronix, le meilleur blog musical du monde, une mine d'or sans fond pour tout ce qui a trait aux LPs do Brasil des décennies passées, pour y découvrir les albums de la Divina introuvables commercialement et certains de ceux de João Gilberto. Les années de travail dans l'ombre de centaines de scientifiques et d'ingénieurs, durs à la besogne, les stratagèmes machiavéliques de l'armée américaine afin de dominer le Monde, et tous les faisceaux technologiques ayant été déployés et nécessaires pour l'invention de l'internet, toute cette débauche de matière grise et d'énergie se justifie ne serait-ce que parce qu'elle permit à Loronix de voir le jour. Et ça, c'est déjà du bonheur.

On pourra trouver toutes les qualités à Elizeth Cardoso, à l'origine était João Gilberto. A l'origine de la bossa nova et d'un style qui révolutionnera la façon de placer sa voix pour tous les chanteurs brésiliens. Surtout, c'est dans la batida de sa guitare, sa rythmique, dans laquelle on retrouve l'écho des tambours de sa Bahia natale, que João Gilberto impose son style.

Le Ben
L'oreille fine, le jeune Jorge Ben tombe sous le charme de ce style si novateur. Parce qu'il était harmoniquement difficile à reproduire, Jorge Ben se concentre sur la batida, s'en inspire pour créer la rythmique la plus dévastatrice qui soit. Son jeu marquant par exemple les basses, au point qu'il n'y a ni bassiste ni contrebassiste sur certains de ses premiers enregistrements, sa seule guitare posant le groove.

Et, déjà, premier disque, premier succès : "Mas que nada". Pourtant, à ce moment-là, le jeune Jorge Ben n'est pas encore sûr de ce qu'il souhaite faire. Carioca de Madureira, quartier populaire, le jeune Jorge Duílio Ben Zabella Lima de Menezes n'était pas destiné à devenir musicien, malgré le fait que ses parents aient été amis avec le grand sambiste Ataulfo Alves, ou bien que son père joua dans le groupe Cometas de Rio. Celui-ci rêvait de le voir devenir avocat, quand sa mère, d'origine éthiopienne, le voulait pédiatre. Lui, le Jorge, se voyait bien footballeur. En équipes de jeunes, il jouait d'ailleurs pour le prestigieux Club de Regates du Flamengo, le Fla. Pour l'anecdote, signalons que Jorge Ben fait partie de la Génération 1942, incroyable pour la musique brésilienne. Pensez qu'en 1942 sont nés, outre Jorge Ben, Caetano Veloso, Gilberto Gil, Paulinho da Viola et Tim Maia...

Au pandeiro, puis à la guitare, le jeune Jorge Ben fait en autodidacte son apprentissage de la musique. Fréquente d'autres musiciens. Arrive donc "Mas que nada". Porté par ce tube, le 1er album de Jorge Ben atteint très rapidement les 100 000 exemplaires vendus. Des débuts si fracassants que le jeune homme prend les choses avec désinvolture et a du mal à réaliser l'ampleur de la chose. Pour prendre la mesure de ces chiffres, il s'imagine le public du Maracana, chaque spectateur son album à la main pour comprendre à quel point le truc est énorme. Comme il le raconte lui-même : "le premier disque pour moi, c'était un truc comme ça... En vérité, je suis entré dans la musique parce que je traînais dans le milieu de la musique. Un truc de copains qui étaient musiciens, tu comprends. Mais ce n'était pas ce que je souhaitais. A tel point que mon premier succès n'était pas quelques chose qui m'intéressait beaucoup. On me disait que j'étais le premier chanteur à vendre 100 mille disques au Brésil. Là, j'ai commencé à imaginer un Maracana avec chacun des spectateurs avec mon disque à la main. Là, ça devenait super" ("O primeiro disco pra mim foi uma coisa assim... na verdade, eu entrei na música porque eu estava no meio musical. Coisa de amigos que eram músicos, entende? Mas não era o que eu queria. Tanto que no meu primeiro sucesso era uma coisa que não me interessava muito. Falavam que eu era o primeiro cantor aqui  que vendia 100 mil discos. Eu ficava imaginando o Maracanã lotado, cada um com um disco meu na mão. Achava legal").

Les débuts sont fracassants, il est une évidence, se pose avec l'assurance de celui qui incarne le cool absolu de son temps. Pour le comprendre, il n'est qu'à voir les pochettes de ses débuts : Samba Esquema Novo et Ben é Samba Bom. Sur la première, il gratte sa guitare en équilibre sur une jambe, sur l'autre en pull casual, qui ne déparerait pas sur les épaules d'un mod british d'alors, il n'a même plus besoin de guitare, il lui suffit de claquer des doigts, fixant l'objectif avec ce regard de cool absolu.

Sans se lancer dans une grande analyse causale chère à Max Weber, effectuons alors un rapide flashback pour montrer que les choses auraient pu tourner différemment. Zeca Louro, l'humble perroquet faisant office de bloggeur sur Loronix, rapporte l'anecodte suivante, du temps où le jeune Jorge Ben avait une idole. Il profita du passage de celle-ci au Beco des Garrafas, le célèbre club de Rio qui servit de berceau à la bossa nova, pour lui proposer ses chansons. Laissons Orlann Divo, l'idole en question, raconter l'affaire : "Well there's a funny story about Jorge Ben. One day I was playing at Bottles on the Beco das Garrafas and the owner of the Plaza Club Oliveira Filho, came up to me and said : "Orlann, that's a kid outside who says he's written some songs for you". I was quite curious so I went out and there was this kid you know, Jorge Ben, very very young and he took the guitar and started playing "Por Causa de Voxe" and "Mas Que Nada", you know with that same singing through the nose style; singing voh-shay instead of voh-say. Well I was flattered but I thought they were fantastic and said : "Kid you gotta record them yourself". He said : "Oh no MR Divo, I wrote these songs for you, Im not a singer!" And I said : "hey kid Look at me I wasn't a singer either and look at me [laughs]!" Some while later I heard that Armando Pittigliani from Philips had signed him up and the next thing you know "Mas Que Nada" is selling millions all around the world! But, in truth I had just recorded my first LP and I didn't' think I could take his songs and not record them. But he found his own voice and that's great. He ended up covering one of my songs!"
Heureusement donc qu'Orlandivo (ou Orlann Divo) n'était pas un chacal. Il ne s'est pas approprié les chansons en condamnant le jeune Jorge à rester dans l'ombre et l'a, au contraire encouragé à trouver sa voie (sa voix, aussi).

"Sacundin sacunden", la batida dévastatrice
Plus plausible, on peut tout de même imaginer que le talent du bonhomme aurait quoi qu'il en soit éclaté au grand jour. Car avant d'être un grand chanteur, Jorge Ben s'impose par son jeu de guitare. Il faut dire qu'il invente un style radicalement nouveau. Littéralement un Nouveau Schéma de Samba : un Samba Esquema Novo, du titre de son premier album, titre qui claque comme le manifeste d'une révolution esthétique. Il a beau parler dans "Mas que nada" d'une samba de "preto velho", de vieux Noir, sa samba est sacrément modernisée.
"Quand j'ai inventé cette batida, je l'ai nommée "sacundin sacunden", puis à l'époque de la Jovem Guarda, c'est devenu "jovem samba" et, plus tard, "sambalanço" ", expliquait Jorge Ben pour décrire les débuts de ce qui allait être connu au Brésil sous le nom de suingue ou samba-rock. ("Quando eu inventei essa batida, chamava de sacundin sacunden, depois, na época da jovem guarda, virou jovem samba, e, mais tarde, sambalanço").
Avec Jorge Ben et sa "batida peculiaríssima", comme l'écrivait le journaliste Silvio Essinger, on voit le passage du 2/4 au 4/4. Alors que le rythme de samba est traditionnellement joué en 2/4 binaire, se développe alors un compas quaternaire en 4/4, directement venu du rock ou de la soul music américains. 

Le Ben lui-même raconte comment la maison de disques semblait assez perplexe devant son style et ne sachant quelle étiquette lui coller : " "On aime beaucoup et tout et tout, mais on a un problème. La direction aime bien aussi mais c'est que le producteur musical ne sait pas ce que c'est, c'est pas du samba, il ne sait pas ce que c'est". Alors j'ai dit : "bon, mais c'est du samba". ("Nós gostamos e tudo, mas tem um problema aqui... a diretoria gostou, mas é que o produtor musical não consegue... ele não sabe o que é isso aqui, não é samba, ele não sabe o que é". Aí eu falei "bom, mas é samba").

Jorge Ben considère bien qu'il s'agit de samba, comme en témoignent les titres des ses premiers albums : Samba Esquema Novo, déjà cité, Ben é Samba Bom, ou encore Sacundin Ben Samba. Pourtant, sa musique est si inhabituelle qu'il ne trouve pas de musiciens de samba capables de l'accompagner dans cette direction inédite. C'est de ce constat préalable, qu'il se fit alors accompagner de musiciens venus du jazz, plus souples et capables de le suivre dans son Sacundin... Lesquels étaient justement ses amis, JT Meirelles, ou Luiz Carlos Vinhas pour ne citer qu'eux, des figures majeures de la jeune scène jazz brésilienne.
"Vraiment, les gens du samba ne savaient pas m'accompagner avec ma façon de jouer de la guitare et chanter. Alors, comme j'avais quelques amis par là, qui eux étaient dans le jazz, j'ai pris contact avec eux. Ils avaient un groupe qui jouait au Beco das Garrafas et qui s'appelait Meirelles Copa Cinco. Je leur a montré ce que je faisais, ils ont adoré et on a commencé à jouer. (...) C'est comme ça que j'ai enregistré mon premier album avec ce groupe de jazz. Et ça a été super." ("Aí, realmente, o pessoal do samba não tinha uma leitura, não sabiam me acompanhar, do jeito que eu tocava no violão e cantava. Aí, como eu tinha uns amigos lá, que eram mais para o jazz, entrei em contato com eles, uma banda que tinha lá no "Beco das Garrafas", que chamava "Meirelles Copa Cinco". Mostrei pra eles e eles adoraram, começamos a tocar. Eles fizeram... o pessoal do samba não teve uma leitura fácil, e eu gravei meu primeiro disco com essa banda de jazz. E foi legal.")

Cette influence jazz est marquante à l'écoute. Sur son 4ème album Big Ben, de 1965, cet appui jazz est tout aussi manifeste. Si la patte de Jorge Ben est sa manière phénoménale de planter un groove en deux coups de cuiller à pot par un intro rythmique à la guitare, sur cet album, c'est un fantastique drumming qui est mis en avant dans le mix. Alors qu'on sait que Dom Um Romão officiait sur le premier album, qu'Edison Machado a également été batteur dans la formation de JT Meirelles, la fiche technique de Big Ben n'indique pas les musiciens qui participèrent aux sessions de l'album. Après avoir cherché l'info sur internet, je reviens bredouille et ignore toujours le nom du batteur de Big Ben : peut-être un certain Reizinho, d'après Marcelo Cruz, du blog SacundinBen, sans que lui-même en ait d'ailleurs la certitude. Comme ses trois précédents albums, Big Ben est produit par Armando Pittigliani. Outre ses musiciens, comme nous venons de le voir, Jorge Ben a su se faire épauler par des personnes de talent. Pittigliani était, en effet, considéré alors comme l'un des meilleurs producteurs du pays (en 1965, 1966 et 1967, il fut élu meilleur producteur par l'Association des Critiques d'Art de São Paulo). Je ne me lasse tellement pas de cet album que nous allons en écouter trois extraits ce soir : "Na Bahia Tem", "Lalari-Olala" et "Agora Niguém Chora Mais".

Sacundim et Sacundém, les saints...
Comme le disait Lucas Santtana, un des artistes à découvrir de la nouvelle scène brésilienne, au moment de la mort du Godfather : "James Brown a une très grande importance dans la formation groovesque de ma main droite. Autant que Jorge Ben". Voilà, la messe est dite, Ben et Brown, c'est bel et bon, la Trinité du Groove n'avait que deux têtes certes, mais si à cela s'ajoute le 4/4 : 1 + 1 + 4/4 = 3 = la Trinité du Groove, cqfd, découverte théologique majeure du Dr. Funkathus, pour vous servir (les années d'austère exégèse commencent à porter leurs fruits). 

La batida de Ben est si phénoménale qu'un type aussi talentueux que Gilberto Gil pense arrêter la musique quand il l'entend, ainsi que le rapporte Caetano Veloso dans Verdade Tropical, son livre autobiographique revenant sur ses années tropicalistes :
"Gil était un passionné de Jorge Ben depuis ses années de jeunesse à Bahia. Un soir, alors qu'il donnait un concert dans un club de Salvador, il déclara qu'il arrêtait de composer et qu'il ne chanterait plus aucune de ses propres compositions, depuis qu'un type appelé Jorge Ben venait de surgir et qu'il faisait déjà tout ce que lui aurait du faire. Moi qui aimait Jorge Ben pour son originalité et son énergie, je n'admettais pas qu'un talent musical comme celui de Gilberto Gil fasse silence en révérence à celui-ci. Par-dessus tout, il me semblait presque choquant que Gil, bien plus doué pour les harmonies que moi, dise qu'il préférait tout abandonner à cause d'un musicien infiniment plus primaire que lui. Bien que je trouve son geste radical et passionnément généreux, je ne pouvais partager ses motivations. Je l'attribuais en partie (et je crois que je n'avais pas complètement tort) à des raisons raciales. Jorge Ben n'était pas seulement le premier grand auteur noir depuis les débuts de la bossa nova (un titre qui aurait pu aussi revenir à Gil), il était aussi le premier à en faire un déterminant esthétique." (Verdade Tropical, pp. 196-197, traduit approximativement par bibi).

Car outre des rythmiques à faire se trémousser une assemblée de croque-morts, Jorge Ben introduit une dose d'africanité dans la musique brésilienne par le biais de certaines références. Ainsi sur "Chove Chuva", un des succès de son premier album, ce qui pourrait sembler, si l'on n'y prête attention, n'être qu'une série d'onomatopées : "Sacundim, Sacundém, Imboró, Congá, Dombim, Dombém, Agouê, Obá", est en fait l'énumération d'une série de saints (Sacundim et Sacundém), de guerriers (Dombim, Dombém ) ou de divinités (Obá est la déesse nagô de l'amour) auxquels le narrateur de la chanson adresse sa prière pour que la pluie cesse de mouiller son amoureuse. Mais il faut vraiment s'appeler Jorge Ben pour oser déranger un pareil chapelet de divinités pour un motif aussi dérisoire.

Je dois par ailleurs confesser ne pas disposer d'assez d'éléments biographiques pour savoir si ses directes origines éthiopiennes, par sa mère, ont joué un rôle. D'autant que les références qu'il utilise sont les plus habituelles des cultures afro-brésiliennes et n'ont aucun rapport avec ce qui pourrait provenir de la Corne de l'Afrique. 

Par contre, il est important de rappeler que si le Brésil est considéré comme le "Pays du Métissage", ce qui le distingue d'un autre grand pays du Nouveau Monde ayant aussi pratiqué l'esclavage, la stigmatisation des cultures et populations noires y demeure forte. D'ailleurs, sans cynisme, on pourrait considérer le métissage brésilien comme une forme de Real Politik : le petit royaume du Portugal d'alors, vidé de sa population masculine, dispersée au gré des conquêtes, savait bien qu'il n'y avait pas trente-six moyens de peupler ces terres immenses.

Si les préjugés ont la vie dure en ce début de Troisième Millénaire, il faut bien se dire que la situation était encore plus délicate au début des années soixante. Et si c'est un natif de Montpellier qui avait établi ce qui allait servir de base à la première Constitution brésilienne, Auguste Comte, fondateur du Positivisme, c'est un natif de Nîmes qui a grandement contribué à montrer toute la richesse et la complexité des religions afro-brésiliennes, considérées jusqu'alors comme de primaires superstitions par l'élite du pays : Roger Bastide, anthropologue, qui a passé la majeure partie de sa carrière académique à l'Université de São Paulo. Et s'il est aujourd'hui assez commun d'invoquer les orixas dans une chanson, l'énumération faite par Jorge Ben doit donc être comprise comme une affirmation, et peu importe alors les motifs dérisoires qui y président. Au même titre que la plupart des artistes noirs brésiliens, Jorge Ben aura d'ailleurs à subir une forme de dévalorisation de son travail. 

D'où la nécessité d'établir que son influence est aussi grande que celle de Jobim, dont le répertoire n'a pas eu, lui, à souffrir d'un manque de légitimité. C'est une forme d'unanimité qui devrait suffire à démontrer l'importance de Jorge Ben. Dans la tension des années soixante, les scènes musicales étaient cloisonnées et, comme dans toute chapelle, l'intolérance et les rejets des autres courants étaient virulents. Pourtant, entre la bande de la bossa nova, celle des Yéyés de la Jovem Guarda, puis, ensuite celle des Tropicalistes, un seul artiste allait se montrer apprécié par chacun de ces courants : Jorge Ben le fédérateur. Ce qui est illustré par sa participation aux différents programmes télé enregistrés par chacun de ces courants, O Fino da Bossa, avec Elis Regina et Wilson Simonal, Jovem Guarda, présenté par Roberto et Erasmo Carlos, ou encore l'éphémère Divino, Maravilhoso des Tropicalistes.

Concernant les Tropicalistes, mouvement mené par Caetano Veloso, Gilberto Gil, Tom Zé, etc..., ils vont parfois même jusqu'à considérer Jorge Ben comme un des leurs. Caetano Veloso écrit d'ailleurs : "un enregistrement de Jorge Ben contenait toutes nos ambitions. Il s'agit de "Se Manda", un hybride de baião et de marcha-funk, chanté et joué avec une violence salutaire et une modernité pop naturelle qui nous remplissait d'enthousiasme et d'envie". Jorge Ben n'a jamais été hippie mais il a su évoluer, introduire une dimension presque expérimentale dans certaines de ses chansons, comme dans cet étonnant "Descobri que sou um anjo" que nous écoutons ce soir. Un titre qui date de 1969 et d'un album tout simplement intitulé Jorge Ben, où la pochette nous montre une toile représentant Jorge Ben avec sa guitare dressée, décorée de l'écusson du Flamengo, alors que l'arrière-plan mêle silhouettes féminines et végétation. Après avoir été accompagné du groupe The Fevers en 1967 pour son album O Bidu - Silencio no Brooklyn (qui contient le fameux "Se Manda" mentionné par Caetano), cette fois-ci Jorge Ben a eu la bonne idée de jouer avec le Trio Mocoto. João Parahyba, un des membres du trio, racontait il y a quelques années à un journaliste de Libération : "Quand Jorge nous a vus jouer ensemble, il voyait pour la première fois trois percussionnistes qui jouaient différemment, comme un trio de guitares. Nous avons joué avec lui ce soir-là, puis le lendemain et on ne s'est plus arrêté." Leur collaboration débuta un an plus tôt, en 1968, quand le trio accompagna Jorge Ben pour le titre "Charles Anjo 45" à l'occasion du Festival Internacional da Canção. On considère souvent que le samba-rock tient là son origine. João Parahyba se souvient : "nous faisions un suingue qui avait une qualité musicale. C'était une modernisation du samba. Nous sentions que nous étions à demi-avanguardistes ! On voulait faire une sorte de tropical jazz mais ça s'est transformé en suingue" ("Fazíamos um suingue com qualidade musical. Era uma modernização do samba. Sentíamos que éramos meio vanguarda! A gente queria fazer algo como um tropical jazz, mas acabou virando o suingue").

En cette période de dictature, Jorge Ben fait l'éloge d'un Robin des Bois des favelas, le Charles Anjo 45 en question. Cette sorte de malandro à conscience sociale, brigand au grand coeur, ce "défenseur des faibles et des opprimés", fêté par le peuple des favelas, compense les défaillances de l'Etat. Les années soixante de Jorge Ben se terminent avec un titre aussi explosif que celui-ci, dernière plage de son dernier album de la décénnie. Un titre que Caetano enregistra quelque temps avant d'être arrêté et contraint à l'exil en compagnie de Gilberto Gil, et que sa maison de disques préféra ne pas sortir de crainte que la dictature n'y voit une provocation, à cause du parallèle qui s'établirait entre le fameux Charles Anjo 45 de la chanson et Caetano lui-même... Jorge Ben restera lui au Brésil, il chantera même un message de soutien à l'exilé Caetano, en compagnie de sa soeur Maria Bethânia : "Mano Caetano". Sa conscience sociale ira grandissante, comme nous le verrons prochainement dans le volet consacré à ses funky 70's. 

Récemment, Jorge Ben a tendance à se prendre pour George Washington, dans le cadre d'un programme de MTV Brésil, Eu Queria Ser, où il s'agit pour des personnalités de dire quel personnage elles auraient aimé être, c'est en effet à George Washington qu'il a choisi de s'identifier. L'occasion de prendre la pose en costume d'époque, face et perruque enfarinées, pour une photo des plus étonnantes. Pourquoi George Washington, à ce propos ? D'abord par ce qu'il s'agit du premier Président des Etats-Unis, ardent défenseur de la démocratie. Mais aussi pour le côté Dead Prez : parce que c'est lui dont l'effigie figure sur les billets de 1$, dit Jorge Ben Benjor. Nous prendrons la liberté d'ajouter une raison supplémentaire à ce choix étonnant : il s'agit d'un George, et le Ben est très attaché à son prénom pour des raisons qui dépassent l'affectif, on verse là dans les motifs ésotérico-numérologiques, motifs que nous retrouverons donc dans le prochain volet de notre trilogie Jorge Ben.

Enfin, pour conclure, laissons la parole à un universitaire brésilien spécialiste de l'étude de la musique populaire de son pays, auteur d'une anthologie des 50 meilleurs albums de ces cinquante dernières années, le pourtant très intransigeant Luiz Américo Lisboa Junior : "Viva seu Jorge Ben ou Benjor, voce que já esta com todos os méritos na galeria dos grandes de nossa canção popular, continue com seu balanço, pois ele já é eterno. Sacundim, sacundem!".