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mercredi 4 janvier 2012

L'Autotune comme lifting ? Quand Gal Costa est métamorphosée par Caetano


La grande surprise de la fin d'année fut la sortie du nouvel album de Gal Costa, entièrement composé et produit par Caetano Veloso, surprise parce que ce Recanto est carrément électro ! Un virage dans la carrière de Gal que seul Caetano probablement pouvait la convaincre d'effectuer. Car il faut une sacrée confiance en l'autre pour se livrer à lui de la sorte...


Que Gal Costa et Caetano Veloso travaillent ensemble sur un album, quoi de plus normal. Ils ont commencé la carrière ensemble, en 1967, par un disque en duo, le très bossa-nova Domingo, un album qui contient une chanson de Caetano ayant traversé sa carrière, le délicieux "Coração vagabundo". Et, depuis quarante-cinq ans, Gal n'a jamais cessé de chanter les compositions de Caetano. Entre eux, les liens sont plus qu'amicaux, presque fraternels.

Gal Costa n'avait pas sorti d'album studio depuis longtemps, depuis Hoje, en 2005. Celui-ci contenait de belles choses et voyait Gal se rapprocher de la jeune génération ou choisissant le répertoire du disque parmi les chansons d'auteurs moins fameux que ceux auxquels elle se dédiait habituellement. Hoje était surtout marqué par une approche acoustique d'où notre surprise aujourd'hui.

Gal a donc délaissé l'acoustique pour l'électro. Elle a soixante-six ans. Caetano soixante-dix dans quelques mois. On sait qu'au fond de lui, il y a toujours un adolescent curieux, que son art est sa jeunesse éternelle. Quitte pour cela à vampiriser ses jeunes collègues. Mais être resté "jeune" ne fait pas forcément de vous un musicien capable de sortir un album de musique électronique consistant. Autour de lui, pour l'enregistrer, on retrouve donc des musiciens plus jeunes : son fils Moreno, le désormais indispensable Pedro Sá, Donatinho, fils de João Donato, Kassin, ainsi que Rabotnik et Bartolo (Duplexx). Qu'en est-il des textures, des rythmiques ? Le disque est très downtempo et minimal, mais surtout on a l'impression que l'électro sert à obtenir des couleurs dures et froides. C'est le parti-pris de Caetano... Et quand on tient le "tube", le morceau qui va se danser, "Neguinho", c'est pour mieux y épingler le matérialisme et le manque de curiosité de ses contemporains !

Car avec Recanto, on a l'impression que Gal s'est livrée aux mains de Caetano, en baissant la garde et lui laissant toute liberté. Que l'album soit une œuvre de Caetano, cela ne fait aucun doute. Il n'a pas fait que composer l'intégralité des morceaux, dont neufs titres inédits, et produire l'album, il l'a pensé et conceptualisé. Une impression renforcée par l'interview qu'ils ont donné pour présenter l'album. Il ne lui laisse pas en placer une ! Il parle, parle et Gal semble curieusement en retrait, presque étrangère au processus. Dans le processus, il semble que Moreno a beaucoup joué le go-between. Gal recevait les morceaux que lui envoyait Caetano en mp3 et c'est avec Moreno qu'elle s'en imprégnait, y apportait ses suggestions. Puis Moreno revenait vers son père pour avancer dans la création de l'album.

Pour décrire un tel virage dans la carrière de Gal, peut-on parler, à son âge, de mue ? Et si l'épiderme doit servir de métaphore, plutôt que d'une mue, est-il plus juste de parler d'un... lifting ? Curieuse impression car si les habits sont modernes, rien n'est fait pour cacher l'impact du temps sur la voix de Gal. Son visage s'affiche fièrement, sans maquillage, sans artifices. Sublime, toujours, mais quelle est loin l'insouciante sensualité de l'icône des années hippies, celle dont nous évoquions les fameuses dunes où se retrouvaient la jeunesse rebelle. Que le verso de la pochette les montre en leurs jeunes années ne fait que renforcer cette idée, souligner la distance. Le chant de Gal n'a plus la même souplesse, sa voix est plus grave. Et c'est aussi ça le thème du disque. Ne rien cacher du temps qui passe, de ce qui signifie vieillir. Aussi cette sobriété imposée par l'âge doit-elle se révéler plus que se cacher, contrairement à ce pourrait laisser croire l'électro du projet.


Emblématique de cette idée, "Autotune Autorerótico". Comme son titre l'indique, il joue avec l'autotune. On pourra toujours moquer Caetano, se dire qu'il est le vulgaire suiveur d'un effet déjà éculé et devenu insupportable, que c'est un outrage fait à la voix de sa muse, ce serait se tromper : jamais l'utilisation de l'autotune n'avait été faite avec une telle sensibilité. En ce sens, il n'est pas question de lifting, mais au contraire de souligner le trucage... Le geste n'est pas le même de mettre un filtre d'autotune sur la voix d'un jeune n'ayant jamais su chanter juste que sur celle d'une des grandes divas de la musique brésilienne de ces cinquante dernières années. Comme une manière à la fois ludique et émouvante de dire que les personnes âgées ont besoin d'assistance ! De même "Tudo dói", littéralement "tout fait mal", qui rappelle qu'avoir mal c'est être encore vivant.

Caetano a parfois besoin de passer par la voix des autres pour être personnel. Il signe un album d'une rare émotion. Il glisse les échos de son enfance et de son Recôncavo natal sur "Segunda" où le rythme est gratté au prato e faca, par un couteau sur une assiette, comme le faisait son nounou Dona Edith qui s'en était fait un nom : do Prato. Et Caetano puisque ce n'est pas lui qui chante peut bien s'amuser à balancer un rap ! Caetano a déjà rappé, ce n'est pas nouveau, c'était au début des années quatre-vingt, sur le morceau "Lingua", en duo avec Elza Soares. C'est donc sur l'autre titre dansant, "Miami Maculelê", le dernier morceau de l'album, alors qu'on ne l'avait pas entendu jusque-là,  qu'il se lâche ! Et même si son flow est loin d'être impérissable,  pouvait-il rêver plus beau pied-de-nez ? Il invente l'électro et le rap de vieux et vous emmerde !

mardi 27 décembre 2011

Les Alchimistes du Son : un documentaire sur l'innovation dans la musique brésilienne


Je me lamente suffisamment de ne pas avoir accès à de nombreux documentaires réalisés sur la musique brésilienne pour ne pas manquer de signaler celui-ci. Et, même mieux, le partager ici-même. Alors, sortez le fauteuil et posez-vous, voici Alquimistas do Som de Renato Levi, d'après un scénario de Fernando Salém

, un film d'une heure consacré à l'innovation dans la musique populaire brésilienne.

Nous y découvrons des images d'archives et les témoignages entrecroisés de Tom Zé, Lenine, Arnaldo Antunes, Egberto Gismonti, Carlos Rennó ou Arrigo Barnabé. Comme il le dit en introduction, pour Lenine, le fait d'être issu d'un peuple métis et d'avoir une culture hybride pousse le musicien brésilien à l'expérimentation. Et Arnaldo souligne que le Brésil a déjà une tradition de musique populaire très sophistiquée. Et comme Arrigo Barnabé, toujours dans l'introduction, estime que les traditions n'ont pas le même poids historique en Amérique du Sud qu'en Europe, on en déduira que le Brésil est un terrain propice à l'innovation musicale.


Découpé en époques, le premier chapitre de ce film évoque João Gilberto et la bossa nova. Enfin, surtout João Gilberto. Et Tom Zé de rappeler que, quand la bossa apparaît en 1958, alors qu'il a vingt-deux ans, elle fut vraiment la folie de sa jeunesse, l'étendard de sa génération. Lenine rappelle que le Brésil était alors considéré comme le pays du futur. Brasilia, sa capitale sortait du néant imaginée par les plans d'Oscar Niemeyer, un architecte visionnaire (et communiste)*. La bossa a mis le Brésil sur la carte du Monde, comme le dit Tom Zé : "nous n'étions jusqu'alors qu'à la périphérie de la planète et le monde ignorait tout de nous puis, grâce à la bossa nova, le monde entier a su ce qu'était le Brésil"... Il nous dit combien le chant feutré de João Gilberto était tellement impensable en ces temps de chanteurs à voix qu'il fut surnommé le "ventriloque" !

L'époque suivante est celle du Tropicalisme qui introduit les guitares électriques, fait redécouvrir au pays ses rythmes régionaux, cherche du côté des musiques contemporaines et voue un culte à João Gilberto ! Mouvement culturel comme il y en eut quelques uns de par le monde à la fin des années soixante, le Tropicalisme fut considéré comme "une trahison à la nation", rappelle Tom Zé. Et en matière d'expérimentation, le lutin bahianais possède une imagination des plus fertiles. Au tout début du film, on le voit interpréter, en 1978, un de ses morceaux "Música et Músicas", œuvre avec orchestre, bandes et outils. Il intègre à sa musique des bandes, des transistors, de vrais instruments et où il fait chanter la rencontre des cloches agogô et d'une disqueuse ! Du Tom Zé en majuscule ! Comme le dit Arnaldo Antunes, ce n'est pas seulement de la musique mais aussi de la performance, pour la dimension scénique, pour l'attitude, cette intégration des objets et bruits du quotidien.


On voit des images de Caetano Veloso, en pleine période hippie, expliquer que le Tropicalisme était né d'une révolte contre les limites établies du bon goût. Ce qui demeure aujourd'hui une caractéristique forte chez lui.

C'est Egberto Gismonti qui propose une belle métaphore pour décrire la portée du mouvement. Il prend l'image de la catapulte : pour projeter quelque chose loin dans le futur, il faut d'abord qu'elle se tende vers le passé.

Est ensuite présentée la Vanguarda Paulista et ses figures comme Arrigo Barnabé et Itamar Assumpção. Apparu à la fin des années soixante-dix à São Paulo, cette scène mêlait elle-aussi les références en une musique parfois difficile. Barnabé était un musicien savant qui avait l'ambition d'introduire des éléments dodécaphoniques ou atonalistes dans la musique populaire brésilienne. Pour filer la métaphore un brin caricaturale, si Jobim c'est Debussy, alors Arrigo Barnabé, c'est Schönberg ! Entendez par là que cette Vanguarda Paulista n'a pas choisi la facilité, que sa musique n'était pas du genre à nous caresser dans le sens du poil. Mais aussi avec Itamar Assumpção et Arrigo Barnabé, même l'expérimentation peut être funky !


Dans la partie suivante, on flirte avec les musiques savantes. Pour Uakti, l'innovation passe par l'invention d'instruments originaux et fabriqués sur mesure. L'influence, entre autres, de Walter Smetak et Hans-Joachim Koellreutter est évoquée. Ce grand compositeur allemand installé au Brésil dans les années trente, a développé un enseignement dont peuvent se revendiquer Tom Zé, ou Marco Antônio Guimarães, fondateur du groupe Uakti. "J'ai eu le bonheur, dit Tom Zé, d'avoir fréquenté, dans un pays où des gens crèvent de faim, une école de musique hyper-sophistiquée qui a pu ouvrir les yeux de tant d'élèves".

Marco Antônio Guimarães souligne qu'en matière d'invention de nouveaux instruments, la richesse du monde de la percussion est infinie. Ce qui est très bien illustré par le film. Carlinhos Brown serait un représentant de cette école mais, ici, c'est Naná Vasconcelos qui fait montre de cette incroyable inventivité. Mais ce grand maître prévient : "la percussion, ce n'est pas seulement pour faire du rythme. C'est aussi pour faire des sons. Les sons de la nature, du vent, de la rivière, des animaux". On entendra en écho Hermeto Pascoal déclarer que "tout le monde veut imiter les animaux". Difficile, en effet, d'évoquer l'innovation dans la musique brésilienne sans retrouver Hermeto Pascoal.
Renato Levi, Alquimistas do Som (2003), en intégralité :


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* Il quittera d'ailleurs le pays quand celui-ci basculait dans la dictature et profitera de son exil français pour dessiner notamment le fameux siège du Parti Communiste Français, place du Colonel Fabien. Aujourd'hui centenaire, Niemeyer a également eu l'inspiration d'écrire les paroles de quelques sambas, comme nous l'apprenait BossaNovaBrasil.


mardi 15 novembre 2011

Riachão et ses invités : Humaneochum


Il y a une dizaine d'années, les producteurs Paquito et Jota Velloso ont décidé de rendre hommage à deux sambistes légendaires de Bahia en permettant à chacun d'enregistrer un disque qui revisite son répertoire entouré d'invités prestigieux. Batatinha participa à l'enregistrement de Diplomacia, sorti en 1998, mais ne vécut pas assez pour fêter sa sortie. Deux ans plus tard, c'était au tour de Riachão de se voir célébrer par un nouvel album, Humaneochum. L'idée était toujours la même, permettre à Riachão de réenregistrer ses morceaux les plus emblématiques dans de bonnes conditions et accompagnés d'invités de renom pour les interpréter en sa compagnie... La mort de Batatinha leur a-t-elle fait accélérer les choses, histoire que la sortie de celui-ci ne soit pas posthume, je l'ignore ? Il n'aurait plus manquer qu'un album avec Ederaldo Gentil pour clore la trilogie mais hélas les troubles de santé de ce dernier rende le projet impossible*.


Ces deux enregistrements sont de très beaux disques et on peut difficilement imaginer deux personnalités aussi opposées que celles de Batatinha et Riachão. Batatinha, c'est une douceur mélancolique sans pareille, l'élégance d'un sourire pour cacher les peines. Riachão, à l'inverse, est intenable. Rien ne semble pouvoir contrarier sa bonne humeur. Comme pour Batatinha, c'est très certainement un masque social mais son entrain inusable m'en fait douter. Il est peut-être comme ça au naturel, sans se forcer. Toujours à faire le pitre et sautillant. Ce doit être usant pour l'entourage proche mais c'est ce tempérament joyeux qui a fait sa légende. Plus encore que son répertoire.

Parce qu'il a eu quatre-vingt-dix ans hier, et après l'avoir présenté pour l'occasion, aujourd'hui nous partageons sa musique en présentant Humaneochum. Un album où figurent bien sûr ses plus grands succès et où il les interprète accompagné d'une distribution de choix, comme il n'en probablement jamais vu... Y participent, en effet, Caetano Veloso, Tom Zé, Roque Ferreira ou Carlinhos Brown. Pour eux, par leur présence, il lui rendent hommage et saluent son importance. 

L'album est long, dure une heure et rassemble 19 titres. Le premier invité que l'on croise est Caetano. On sait bien que le samba n'a jamais été le style où il se sent le plus à l'aise. Sur la version de "Vai Morar com o Diabo" en duo, on sent qu'il court après le débit mais s'en sort ma foi pas si mal. Mais c'est à Tom Zé d'interpréter "Cada Macaco no seu Galho", le titre le plus connu de Riachão parce que deux fois enregistrés par Caetano et Gilberto Gil.

Un des pics de l'album est le duo avec Carlinhos Brown sur "Pitada de Tabaco". Ces deux-là se sont trouvés pour faire une belle foire et chanter en chœur, avec trombone et accords de guitare glissés. Mais tout seul, il se débrouille très bien. Son "Portrait de Bahia", "Retrato da Bahia", est une véritable carte postale. Les restaurants locaux auraient dû financer son enregistrement tant sa manière de vanter la cuisine locale au goût de dendê fait saliver : "cozinha gostosa de dendê, acarajé ô ô ô" ! Ailleurs, c'est en version choro qu'il loue les talents festifs du Brésilien, genre y'en a pas deux comme lui pour faire la fête et ambiancer, son "Choro n°1" est effectivement très enlevé.

J'ai découvert cet album à Salvador en 2002, de la même manière que j'y avais découvert le Diplomacia de Batatinha quelques années plus tôt. Tout simplement, chez les amies qui m'accueillent là-bas.

Les quatre-vingt-dix ans de Riachão méritaient bien cet hommage en guise de partage. 

Riachão, Humaneochum (2000) (mp3 320 kbps)

01. "É vai, Riachão !"
02. "Camisa Molhada"
03. "Cantina da Lua"
04. "Retrato da Bahia"
05. "Vá Morar com o Diabo" (avec Caetano Veloso)
06. "Cartinha"
07. " Os Bichos : Baleia da Sé / Tartaruga 70"
08. "Bochecha Grande"
09. "Vida da Semana"
10. "Choro n°1" (avec Armandinho, mandoline)
11. "Quem é o Dono dessa Mulher" (avec Roque Ferreira)
12. "Humaneochum"
13. "Somente Ela" (avec Paquito et J. Velloso)
14. "Camisinha"
15. "Pitada de Tabaco" (avec Carlinhos Brown)
16. "Pot-Pourri São Joanino : Bochechuda / Papuda / Vamos Pular, Gente !"
17. "Cada Macaco no seu Galho" (avec Tom Zé)
18. "Não Fale Comigo Agora"
19. "Até Amanhã" (avec Dona Ivone Lara) 

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* Comme nous l'avions signalé il y a quelque temps lors d'un article consacré à Ederaldo, son vieux complice Edil Pacheco avait bien organisé Perolas Negras, un album hommage reposant sur le même principe où des invités prestigieux venaient interpréter ses compositions. S'il est triste que lui-même n'ait pu y participer, il est également regrettable que le son de l'album soit aussi toc. Surtout comparé aux albums de Paquito et J. Velloso pour Batatinha et Riachão...

vendredi 21 octobre 2011

Les Trois Trophées de Criolo


Nous l'annoncions alors que nous présentions son album Nó Na Orelha, Criolo était l'artiste à avoir obtenu le plus de nominations (cinq) aux trophées VMB (Video Music Brasil), l'équivalent brésilien des MTV Awards puisque justement organisées par MTV. Le rappeur pauliste était présenté comme la révélation de l'année et il s'avérait prévisible qu'il sorte grand vainqueur de ce palmarès.


C'est hier, 20 octobre, qu'avait lieu la soirée de remise des prix. Et ça n'a pas manqué, Criolo a été récompensé. Trois fois :

- Révélation de l'année
- Meilleur album de l'année pour Nó Na Orelha
- Meilleure musique de l'année pour "Não Existe Amor em SP"

Félicitations. Pour l'occasion, Caetano Veloso est monté sur scène pour interpréter "Não Existe Amor em SP" en duo avec lui. On doute cependant que Criolo considère cela comme une consécration. Peut-être même était-ce Caetano le plus excité des deux ! Comme on sait combien ce dernier aime à se ressourcer auprès de jeunes artistes, on se dit qu'avec son flair et sa sensibilité habituels, il aurait été plus inspiré de sortir un album live avec Criolo que Maria Gadu. Mais, bon, ce que j'en dis...




samedi 7 mai 2011

Les Velloso chantent Roque Ferreira


Pour conclure ce cycle d'hommages à Roque Ferreira, grand compositeur de sambas bahianais, il fallait des invités prestigieux. Aujourd'hui, c'est donc la famille Velloso* qui interprète un titre de Roque, composé toutefois en partenariat avec un membre de la famille, Jota, ici présent.

Ces images sont extraites du documentaire d'Andrucha Waddington consacré à la chanteuse, Pedrinha de Aruanda, sorti en 2006.

Le charme de ces images tient à leur caractère spontané, un moment d'intimité familiale autour d'une chanson. Nous sommes à Santo Amaro da Purificação, petite ville du Recôncavo dont est originaire la famille Velloso. Et chez les Velloso, on a toujours l'impression d'un espace fortement matriarcal.


On retrouve assis en cercle sur de vulgaires chaises de jardin en plastique blanc, Caetano, Maria Bethânia, leur mère Dona Canô, allègre centenaire, le neveu Jota assis par terre, sa femme Mariene de Castro, avec les cheveux courts, et Jaime Alem, le directeur musical de Maria Bethânia depuis au moins vingt-cinq ans, qui joue à la viola caipira ce morceau de Roque Ferreira et Jota Velloso.

Caetano semble en retrait, boudeur qu'on chante en famille autre chose que ses morceaux ou des œuvres du répertoire. Sa guitare sur les genoux, il ne participe pas. Avant de se dérider sur la fin quand un sourire apparaît sur son visage et qu'il reprend tout de même le refrain avec les autres, porté par la conviction que met sa sœur à tout ce qu'elle chante.

Voici donc "Foguete" interprété par la famille Velloso emmenée par l'élan communicatif de Maria Bethânia.



* A l'état civil, leur nom s'écrit avec deux l...

mercredi 30 mars 2011

Caetano Veloso, le petit lion et les enfants...


Pour donner un avant-goût de la prochaine compilation Red Hot + Rio 2, dont la sortie est prévue pour le mois de juin, on a pu écouter la reprise de "O Leãozinho" interprétée par Zach Condon, alias Beirut. Nous émettions quelques réserves. Forcément car...

... L'exercice s'avérait délicat puisqu'à mes yeux l'original est intouchable. C'est en effet le premier morceau de Caetano que j'aie écouté et il m'a d'emblée donner envie de découvrir toute l'œuvre de son auteur... et d'aller à Bahia, Brésil, rêve que je mis dix ans à réaliser.

Après avoir écouté la reprise de Zach Condon dans le précédent message, aujourd'hui nous n'aurons pas d'autre ambition que de proposer l'original. Les images ne sont pas de très bonnes qualités, le son non plus. Et pour corser le tout, elles ont pris un sacré coup de vieux, avec ces vilaines surimpressions. Mais leur intérêt tient au fait qu'elles ont été tournées à l'époque de la sortie de "O Leãozinho", paru en 1977 sur l'album Bicho.  Elles sont extraites de l'émission Fantastico, diffusée sur Globo.


Outre qu'elle était la première chanson de Caetano que j'aie connue, dès j'ai découvert "O Leãozinho", je me suis dit que ce serait une chanson idéale à faire découvrir aux enfants. La chanson du petit lion. Pourquoi cette chanson me semblait-elle à ce point destinée aux enfants ? Peut-être parce que j'ai passé un an, en fin de maternelle, à ne dessiner exclusivement que des lions ? (Et que je n'ai toujours pas renoncé à me défaire de ma crinière ?)

Je ne me suis jamais renseigné sur la genèse du morceau mais j'ai toujours imaginé que Caetano avait composé le morceau en regardant son fils Moreno qui devait avoir quelque chose comme cinq ans à cette époque. Mais quand je pensais que "O Leãozinho" serait une chanson idéale pour des enfants, c'était en imaginant le jour où j'en aurais moi-même. Ce serait un des morceaux qui forgera leur découverte de la musique, me disais-je. Mieux encore, j'essaierai même de leur jouer le morceau du mieux possible, ce qui vu mon niveau à la guitare représentait déjà un sacré challenge, la difficulté étant le pouce qui joue une sorte de basse boogie.

Le temps a passé. Le premier est né. Quand il était tout bébé, âgé de deux ou trois mois seulement, je lui faisais parfois écouter l'album Joia, qui me semble également accessible à de jeunes oreilles. Mais jamais, je crois, il n'a écouté "O Leãozinho". Le second est né et il n'a pas non plus écouté "O Leãozinho". Il n'est jamais trop tard, ils sont encore petits.

En attendant, grâce à cette chanson, un des premiers mots de portugais que j'ai appris, c'est juba. Qui veut dire crinière. D'une grande utilité, vous vous en doutez !

lundi 28 mars 2011

Red Hot + Rio 2 : Hommage au Tropicalisme en juin


Appliquant sa devise "Fighting AIDS through Popular Culture", cela fait plus de vingt ans que l'association Red Hot entend financer la recherche sur le sida en sortant des compilations thématiques de bonne facture. Après un Red Hot + Rio, en 1996, consacré à la bossa nova à travers les compositions de Tom Jobim, cette fois-ci, pour ce deuxième opus consacré à la musique brésilienne, Rio Hot + Rio 2, ce sont les Tropicalistes qui sont à l'honneur. Pour cette sortie annoncée en juin, on retrouvera bien sûr parmi les participants, les Caetanophiles américains déclarés de longue date, Beck et Devendra Banhart. Alors qu'avec Liz Taylor, la lutte contre le sida vient de perdre une de ses ambassadrices les plus fidèles, le projet méritait bien cette annonce anticipée en nos colonnes.

J'ai un peu perdu le fil de toutes leurs initiatives mais j'avais acheté, au format double-LP, leurs deux premières compilations, Red Hot = Blue, consacrée au répertoire de Cole Porter, en 1990, puis Stolen Moments : Red Hot + Cool, en 1994, qui à la façon du projet Jazzmatazz de Guru, provoquait des rencontres entre jazzmen et rappeurs. De fait, ce genre d'initiatives est souvent inégale, quelques titres se détachant, les autres étant vite relégués dans l'oubli. Sur Red Hot + Cool, je garde le souvenir ému de "I've Got You Under my Skin" interprété par Neneh Cherry, alors qu'elle était au sommet de son charisme. J'aimais aussi la reprise de "I Love Paris" par les Négresses Vertes, sympa au-delà de mon indécrottable chauvinisme parigot. Pour Stolen Moments : Red Hot + Cool, c'est la collaboration entre Me’Shell NdegéOcello et Herbie Hancock sur un titre en forme d'oxymore, "Nocturnal Sunshine", qui cassait la baraque. Pour cette autre contribution française, au milieu d'un casting haut de gamme, notre MC Solaar national n'était pas ridicule, accompagné par Ron Carter, en interprétant "Un Ange en Danger", après avoir déjà participé brillamment au premier Jazzmatazz avec "Le Bien, Le Mal".

Quant à Red Hot + Rio, le premier volet, en 1996, il est dans mon souvenir très inégal. J'aurai la politesse de ne pas épiloguer sur les contributions internationales qu'il serait même charitable pour les intéressés d'oublier.

Par la suite, j'ai trouvé plutôt réussi l'exercice délicat consistant à reprendre Fela Kuti sur Red Hot + Riot, en 2002. On y retrouvait notamment quelques Soulquarians certainement ravis de réaliser leur fantasme de se confronter à l'afrobeat du maître mais plus réservés quant à la perspective d'aller s'y confronter sur le terrain, à Lagos, comme le regrettait à l'époque leur ami Femi.

Je ne m'attarderai pas sur Dark Was the Night*, essentiellement indie, que je n'ai pas écouté dans son intégralité, même si j'y avais apprécié les contributions d'Andrew Bird et My Brightest Diamond, évoquée ici même il y a quelques jours.

En 2008, un projet Red Hot + Rio II avait déjà vu le jour à New York. Il s'agissait d'un concert où l'on reprenait Jorge Ben et Tim Maia et où les participants s'appelaient Moreno Veloso, CéU, Otto, Curumin, Kassin, João Parahyba et autre Bebel Gilberto. Aucun disque ne vint cependant immortaliser ces interprétations.

Changement de cible pour ce Red Hot + Rio 2, le disque, c'est cette fois l'œuvre des Tropicalistes qui est re-visitée, Caetano, Gil, Tom Zé, les Mutantes... J'ignore encore le répertoire définitif du projet et tous ses interprètes. Les seuls noms connus pour l'instant sont ceux d'Of Montreal, aperçu par ici il y a quelques jours, Dirty Projectors, José Gonzalez, John Legend ou... Madlib. Pour ce nouvel épisode, il apparaît comme une évidence que les plus "caetanophiles" des Américains soient également conviés, j'ai nommé Beck et Devendra Banhart. Le premier crie sur tous les toits son enthousiasme pour Caetano depuis plus d'une dizaine d'années, il avait même composé un morceau intitulé "Tropicalia" pour son album Mutations en 1998. Interrogé alors par Vibrations, il regrettait le manque d'ouverture sur le Monde de ses compatriotes. "Nous, Américains, avons besoin d’un emballage pratique et agréable à regarder. Personne ici n’achètera un album original de Caetano Veloso. Comment voulez-vous qu’un Américain débourse 15, 20$ pour un disque qui présentera sans doute sur sa pochette une photo plus ou moins floue de Caetano le torse nu et velu ? Impossible". Hormis le fait que le torse de Caetano n'est pas velu, Beck a probablement raison sur le fond du problème. D'où le rôle essentiel de David Byrne et ses compilations parues sur son propre label Luaka Bop. Mais c'est une chose de faire connaître la musique brésilienne à un public international, c'en est une autre de s'en inspirer pour produire une musique stimulante.



On sait bien qu'il ne suffit pas de se réclamer d'un artiste pour s'en approprier le talent. Il en va ainsi de l'inspiration de Caetano Veloso revendiquée par Devendra Banhart, alors que la dévotion de celui-ci s'est jusqu'à présent surtout signalée par des accoutrements hippies plutôt que par des enregistrements dignes de son mentor. 

Jane Birkin pire que "Friday" ! Zach Condon, aka Beirut, incarne un autre cas de figure. Originaire de Santa Fé, au Nouveau Mexique, il démontre que la globalisation a du bon, lorsqu'elle se traduit par une ouverture facilitée sur le reste du Monde. Il s'est dédié avec talent à une relecture des musiques d'Europe de l'Est, quand il ne dévoilait pas son côté francophile ou ses immersions mexicaines. Sur Red Hot + Rio 2, c'est lui qui se colle au "O Leãozinho" de Caetano Veloso. Exercice délicat. Il n'aura aucun mal à faire mieux que Jane Birkin qui l'avait interprété en duo avec Caetano. En personne. Il n'a pas eu honte ? C'est même incompréhensible que personne dans l'entourage de Birkin ne l'ait dissuadée de laisser sortir pareil attentat. Si toute la Toile décerne actuellement la palme de la pire chanson à "Friday" de je ne sais plus quelle teenager américaine, je l'incite vivement relativiser son jugement à l'aune de ce massacre. 

Là où le bât blesse, c'est que sur le site même de Red Hot, "O Leãzinho" soit présenté comme en morceau de 1977, exact, composé pour la compilation Beleza Tropical, Vol. 1 !!! J'ai moi-même découvert la chanson grâce à cette compilation sélectionnée par David Byrne mais, bon sang, faut-il encore répéter que "O Leãzinho" figure sur l'album Bicho ? Que Caetano enregistrait déjà depuis vingt ans quand David Byrne le fit découvrir à ses compatriotes ? Mon Dieu, ce que regrettait Beck il y a dix ans n'a pas bougé d'un iota ! Zach aura beau s'enthousiasmer à base de "je pense honnêtement que le portugais brésilien est la plus belle langue sur cette planète pour sa musicalité", sa version visiblement appréciée des critiques anglo-saxons, me laisse presque indifférent. Je vous laisse juge...



Je ne saurais pourtant conclure sur cette note sceptique la présentation d'une telle organisation œuvrant pour la bonne cause, aussi inviterai-je les amateurs de musique brésilienne et lusophone à découvrir un autre album, Onda Sonora : Red Hot + Lisbon où la fine fleur brésilienne, portugaise, cap-verdienne, angolaise, mozambicaine, multiplie les duos et collaborations pour nous offrir quelques réussites. La distribution laisse rêveur : Cesaria Evora, Bonga, Madredeus, Marisa Monte, Caetano Veloso, Arto Lindsay, Vinicius Cantuária, Funk 'n Lata, Djavan, Ketama, General D, Carlinhos Brown, Arnaldo Antunes, Banda Dida Femininá, Paulo Bragança, DJ Spooky, Lura, Simentera, etc... et même Durutti Column... Même à moitié réussies, je suis sûr que vous aurez la curiosité un jour d'écouter ces rencontres musicales, pourquoi pas en achetant l'album et soutenant une initiative caritative de si bon goût ?


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* Il y en a eu aussi pas mal d'autres, voir leur catalogue...

Red Hot.org, le site.

lundi 21 mars 2011

Pourquoi le Site internet de Maria Bethânia crée une gigantesque polémique


Une polémique agite le Brésil depuis quelques jours. Depuis qu'on y apprit que Maria Bethânia allait pouvoir toucher près de 1,3 millions de reais, soit près de 550 000 €, pour mettre en ligne un site sur internet. La somme laisse effectivement rêveur.

Il faut préciser que la polémique n'est pas tant liée à la somme en elle-même mais à sa provenance et à la façon dont un tel négoce fut rendu possible. Pour obtenir une telle levée de fond, le projet de Maria Bethânia a été approuvé par le CNIC, la Commission Nationale d'Encouragement de la Culture (la Comissão Nacional de Incentivo à Cultura). Cette commission a notamment pour rôle de sélectionner les projets qui, selon elle, mérite de bénéficier de la Loi Rouanet. Cette loi a été créée pour inciter les entreprises à devenir des mécènes culturels sous couvert d'avantages fiscaux, toutes leurs donations étant déductibles d'impôt. Intention louable en soi mais qui suscite la critique suivante : ce sont ceux qui en auraient le moins besoin qui en profitent le plus, à savoir les artistes déjà les plus célèbres. Au hasard, pour ne citer qu'eux, Caetano Veloso ou ici sa sœur Maria Bethânia. Cette dernière avait déjà bénéficié de profits remarquables grâce à la Loi Rouanet lors de la tournée qu'elle effectua, en 2007, avec Omara Portuondo et qui rapporta 1,8 million de reais.

Pour être honnête, contrairement à ce qu'on entend parfois, c'est un site internet et non un blog que va créer Maria Bethânia. Il s'appelera O Mundo Precisa de Poesia (le Monde a besoin de Poésie, ndla). Elle l'alimentera quotidiennement d'une vidéo où elle dira un texte ou une poésie. Pour l'accompagner, l'anthropologue Hermano Vianna assurera la coordination du projet et le réalisateur Andrucha Waddington dirigera les vidéos.

J'ai suffisamment d'admiration pour les Veloso, Caetano et Maria Bethânia, pour m'autoriser la critique. Je n'oublierai jamais que leurs vieux albums furent mes portes d'entrée sur la musique brésilienne dans toute sa richesse et sa diversité. Pour dire combien ces artistes me sont importants, je dirai simplement que je regrette encore de n'avoir pu descendre du car à Santo Amaro, leur ville natale, lors de sa brève halte sur la route de Cachoeira. Pour l'anecdote, dans ce même car, j'étais justement en train de lire le livre de Caetano, Verdade Tropical, éminemment de circonstance. Ceci posé, je me permets donc de dire que Caetano est désormais d'une prétention et d'une arrogance stupéfiantes, n'envisageant plus sa place dans la musique brésilienne autrement que comme celle de nombril autour duquel tourne tout le reste. A l'inverse, je voyais encore Maria Bethânia comme une belle personne. Il y a quelques années, le documentaire de Georges Gachot qui lui était consacré, Musica é Perfumé en témoignait. Alors, je ne sais que penser, j'ai du mal à reconnaître l'image que je me faisais d'elle dans ce portrait la montrant âpre au gain. Pour moi, ça ne colle pas mais les faits sont têtus...


Si une partie du public et des médias crie au scandale, d'autres préfèrent décortiquer le projet pour démontrer qu'il n'y a rien de choquant dans tout cela. On apprend déjà que Maria Bethânia elle-même ne touchera que la moitié de la somme, soit 600 000 R$, plus 36 000 pour des "recherches", soit un total d'environ 268 000 €, le reste étant partagé entre les autres intervenants et les divers coûts de production. Les gens sont choqués en se disant qu'un blog ne coûte quasiment rien mais les tournages, par exemple, sont plus onéreux. Un article relativisait la somme en calculant que chaque vidéo ne coûterait finalement que 3 480 R$, soit même pas 1500 €, une broutille. Andrucha Waddington, le réalisateur à venir de ces vidéos, s'offusque même des réactions en rappelant que "la finition  audiovisuelle des vidéos sera de première qualité. Les gens s'étonnent quand on parle de ça parce que c'est destiné à internet, comme si c'était quelque chose de mineur. (...) Si ça avait été un film ou un documentaire qui ne serait vu que par cinq mille personnes, on n'aurait rien trouvé à y redire".

Certes, certes mais ce qui choque visiblement le plus, c'est le biais par lequel elle a obtenu ses fonds, cette fameuse Loi Rouanet, synonyme de niche fiscale. D'autant que la commission du Ministère de la Culture aurait rejeté dans un premier temps son projet et que c'est Juca Ferreira, alors ministre de la Culture, qui fit annuler sa décision pour finalement avaliser le projet. Une forme de passe-droit qui donne un argument de poids à ceux qui considèrent que cette loi ne profite qu'aux artistes déjà reconnus... Ana de Hollanda, l'actuelle ministre de la Culture, a tenté de désamorcer la polémique, en vain. J'ignore le bilan de la Loi Rouanet, j'ignore si elle a permis de soutenir des artistes débutants ou plus confidentiels. Je crains qu'elle ne soit une bonne illustration du proverbe "on ne prête qu'aux riches".

Toutefois, si le projet a reçu l'aval du CNIC pour trouver des mécènes, selon Jorge Furtado, cinéaste gaucho, "rien ne garantit qu'après être allé mendier auprès de l'élite entreprenariale brésilienne, le plus fréquemment illettrée, les producteurs du blog réussissent à rassembler une telle somme. Le plus probable est qu'ils soient obligés de revoir le projet à la baisse". Farouche défenseur de la Bethânia, Furtado dénonce dans cette polémique les préjugés encore liés aux Nordestins et Bahianais dans lesquels se vautre et se complaît le "ghetto blanc pauliste de droite qui pense que la poésie n'est que charabia".

Depuis toujours, Maria Bethânia intègre la poésie dans ses spectacles et albums, mais depuis qu'est née cette polémique sur son "blog", une représentation de son spectacle de lectures, Bethânia e as Palavras, spectacle qui a inspiré le projet de site, programmé à Vitoria en octobre, est dores-et-déjà annulée.

En attendant que Maria Bethânia s'exprime, cette polémique a au moins le mérite de déclencher une avalanche de commentaires sur les forums. Les avis contradictoires s'y confrontent joyeusement. Personnellement, j'ai du mal à reconnaître cette grande dame dans le portrait à charge présenté par certains. Si elle avait été à ce point attirée par l'argent, elle aurait fait des disques plus commerciaux et, surtout, ne se serait pas échinée à faire découvrir au public brésilien les grands poètes lusophones...

Aux dernières nouvelles, je n'ai encore jamais demandé la moindre subvention pour soutenir le grand projet culturel qu'est ce blog.


Pour en savoir plus...
Un article de Globo qui essaie de présenter les enjeux nichés dans cette polémique.
Anti : un texte très polémique de mon ami Juremir Machado da Silva qui écrit sur son blog publié par le quotiien de Porto Alegre, O Correio do Povo : "comment peut-on dépenser 1,3 millions de R$ dans un blog de poésie ? Uniquement en payant les lecteurs".
Pro : La défense acharnée de Jorge Furtado, qui soutient ardemment le projet de Maria Bethânia, sur le site Casa de Cinema de Porto Alegre, allant jusqu'à dire qu'après cette confusion, c'est le Gouvernement qui devrait financer le projet et lui offrir un beau bouquet de roses pour sa mauvaise gestion de l'affaire...

lundi 7 mars 2011

Caetano Veloso et le samba-enredo d'Orfeu


Cette période de Carnaval est l'occasion de revenir sur la réponse faite par les Brésiliens au film qu'un Français tourna à Rio, à la fin des années cinquante. Vous aurez deviné qu'il s'agit d'Orfeu Negro de Marcel Camus et que la réponse brésilienne en est un remake, réalisé par Carlos Diegues en 1999, intitulé simplement Orfeu. La raison qui nous incite à en parler tient à la présence au générique de ce musicien célèbre, féru de cinéma, évoqué précédemment ici-même, j'ai nommé Caetano Veloso, très critique à l'égard du film original, et qui en profita pour lancer une de ces polémiques qu'il affectionne tant. 


C'est Caetano, comme il l'avait déjà fait sur Tieta, autre film de Diegues, qui a dirigé la musique du film et composé, pour l'occasion, deux nouvelles chansons qui s'ajoutent au répertoire d'Orfeu, les chansons déjà composées par Tom Jobim et Luiz Bonfá, devenues depuis des standards. Le couple Orfeu-Euridice est interprété par Toni Garrido et Patricia França. Lui était alors le chanteur du groupe de reggae Cidade Negra, elle une actrice qui est doublée pour ses parties chantées par Maria Luiza... Jobim.

Avec ce film, Cacá Diegues et Caetano Veloso souhaitaient rendre hommage à l'authentique samba de morro, celui du peuple carioca. Le film de Marcel Camus a coïncidé avec l'émergence de la bossa nova, qu'il contribua à faire découvrir au reste du Monde, grâce à ses récompenses (Palme d'Or à Cannes, Oscar du Meilleur Film Etranger). Mais la présence de Vinicius, Jobim et Luiz  Bonfá, si elle donnait une dimension résolument novatrice à la musique du film, traduisait un décalage d'avec la réalité sociale du Rio populaire et ses goûts musicaux. La bossa n'est pas issue du même milieu, vient d'un environnement privilégié comparé au quotidien très modeste d'un sambiste des morros.

Ce décalage est une critique récurrente faite par les Brésiliens au film de Camus. Une prochaine fois, nous reviendrons plus spécifiquement sur les critiques faites Orfeu Negro, critiques à propos desquelles j'ai ma petite théorie mais, aujourd'hui, notre thème est l'évolution musicale d'un film à l'autre, évolution qui, en creux, porte également sa critique du film original.

Alors que Marcel Camus disait avoir voulu faire un film de poète puisque adapté d'Orfeu da Conceição, une pièce elle-même écrite par un poète, Vinicius de Moraes, le film de Diegues semble avoir des prétentions réalistes, en réaction au film de ce Français qui n'avait pas rendu compte suffisamment fidèlement de la réalité carioque de son temps. Ont-ils oublié qu'Orphée est un mythe ? Qu'il y a forcément un monde entre celui-ci et la réalité et que, malgré tout, par simple métaphore, il dit probablement quelque chose de la réalité que le réalisme seul ne saurait révéler ?

Toujours est-il que cette fois-ci, ont été sollicités Paulo Lins, auteur du livre La Cité de Dieu, et Hermano Vianna, anthropologue ayant notamment réalisé une recherche essentielle sur le funk carioca, pour contribuer à ce que les dialogues soient en prise avec le parler des favelas. Dans Orfeu, "l'interaction entre le son et l'image est utilisée pour rendre compte fidèlement de la réalité d'une favela carioca", selon Fabiana Quintana, dans son article "Orfeu : do Mito a realidade brasileira" pour le site MnémoCiné. Dans la bande originale du film, outre les parties orchestrales conventionnelles arrangées par le fidèle maestro Jaques Morelenbaum, on retrouve aussi des improvisations percussives de Ramiro Musotto, destinées à ancrer le film dans cette réalité en même temps qu'à accentuer la tension du récit.

Enfin, si Caetano Veloso a été attiré par le projet, ce fut pour combler un manque essentiel de la première version du film, l'absence de samba-enredo. Le samba-enredo est, en effet, celui qui est chanté lors des défilés du carnaval. Dans Orfeu Negro, il n'y a effectivement pas de samba-enredo, c'est le thème de "O Nosso Amor", composé par Jobim et qui revient plusieurs fois dans le film, qui fait office de morceau carnavalesque.

C'est avec une certaine mauvaise foi que Caetano justifiait son travail en insistant sur ce manque. Sous-entendu, un Français ne pouvait pas comprendre l'importance d'un samba-enredo dans un film où le Carnaval occupe une place centrale, ceci dans un pays où les défilés des écoles de samba sont, pour reprendre l'expression de Caetano lui-même, des "Folies-Bergères de rue", et leurs baterias, "la plus belle manifestation artistique du Brésil". Mais, ne serait-ce pas plutôt à Vinicius, auteur de la pièce de théâtre dont le film est une adaptation, voire surtout à Jobim et Luiz  Bonfá, compositeurs des musiques, qu'il aurait fallu en faire le reproche ?

Alors, manière de rentrer une fois de plus dans l'Histoire, Caetano s'est donc attaqué à la réparation de cet oubli. Pour pallier à ce manque, il a donc écrit "O Enredo de Orfeu (Historia do Carnaval Carioca)". Avec Diegues, il avait souhaité donner une couleur plus contemporaine au film et montrer que dans les favelas, le funk et le rap existent, voire prennent le pas sur le samba. D'où cette réjouissante idée d'inviter un rappeur sur ce titre-phare. Caetano proposa donc à Gabriel O Pensador de se joindre à lui, lequel vient donc glisser son rap dans le morceau. Ce qui appelle un double commentaire... Tout d'abord, en matière de street cred', puisque tel semblait être le credo de Caetano et Diegues, le choix de Gabriel O Pensador laisse songeur. En effet, sans que cela remette en cause son talent, il est issu des classes moyennes et non d'une favela. Ensuite, pour avoir pareillement voulu introduire du funk dans le samba de la prestigieuse Mangueira, Ivo Meirelles a finalement dû quitter son poste de directeur de sa bateria pour réaliser son projet en fondant le groupe Funk'n Lata.

Quant à Caetano, ce n'est pas en sambiste qu'il est le plus crédible. La B.O.F. de Tieta do Agreste n'était pas non plus inoubliable, par contre, la chanson "A luz de Tieta" était devenu" un succès réclamé et repris en choeur par le public lors des concerts de Caetano, le temps nous a montré que "O enredo de Orfeu" n'a pas connu le même destin...

Dans l'extrait du film ci-dessous, à la vue de Caetano sur sa terrasse dans la favela, je vous laisse mesurer le degré de réalisme social du film !


J'ai failli aller voir le film lors de sa sortie, alors que j'étais à Salvador. Je ne l'ai pas fait, la perspective d'une salle bien climatisée n'étant pas pour moi une perspective suffisante pour fixer mes destinations. A mon retour, lors de la sortie française du film, les critiques furent si désastreuses  que je renonçais à aller le voir. Admirez donc cette imposture intellectuelle qui me voit parler d'un film que je n'ai même pas vu ! Et, dans le même temps, reconnaissez mon honnêteté de le confesser !

Pour vous faire une petite idée de ce fameux samba-enredo, le voici...

Caetano Veloso, "O Enredo do Carnaval Carioca (Historia de Orfeu)", Orfeu B.O.F. (1999) mp3 320kbps

vendredi 4 mars 2011

Quand Elza Soares volait la vedette à Caetano Veloso dans son propre film !


Circuler de lien en lien peut vous conduire beaucoup plus loin que Tarzan voltigeant de liane et liane. Hier, par exemple, je me suis retrouvé, un peu par hasard*, invité à une réception donnée par Caetano Veloso dans son appartement de Rio, en 1986. Tout ça en deux clics !

Je découvrais cet extrait de film où, en quelques secondes à peine, Elza Soares rafle la mise, trop folle, too much, bigger than life, ou appelez ça comme vous le voulez. La voir a tout d'une apparition. Elle entre dans le champ si soudainement qu'on pourrait croire qu'elle pratique la "vis Kinski", une technique particulière qu'avait Klaus Kinski pour surgir brusquement à l'image en tournant sur lui-même après avoir croisé les jambes, un effet spectaculaire, à la mesure du personnage, mais dont il avait tendance à abuser. Elza Soares est une artiste unique dans le paysage musical brésilien que nous prendrons le temps de présenter une prochaine fois (en attendant, puisque tout  ceci est parti de la lecture de son billet, hier, Seu BossaNovaBrasil himself  a déjà parfaitement résumé son parcours  ici).


La vidéo étant annoncée comme celle de "Lingua" de Caetano Veloso avec Elza Soares, j'étais assez étonné de voir une scène de fête où les convives discutent et papotent dans tous les coins de la maison. A voir la déco et les tenues, on devine que les images ont été tournées dans les années quatre-vingt, probablement à l'époque où Caetano sortait la chanson, sur l'album Velô, en 1984. On y reconnait Gilberto Gil assis par terre, adossé au canapé, qui dit "assim, funk". C'est seulement à la fin de cet extrait, lors de sa dernière minute, que Caetano chante accompagné par deux percussionnistes (dont, me semble-t-il, Marcelo Costa au surdo) et où Elza Soares vient sonner le refrain...

Renseignement aussitôt pris, ces images sont extraites du film qu'avait réalisé Caetano lui-même en 1986, O Cinema Falado. On sait que Caetano est un vrai cinéphile, qu'il a rêvé de faire du cinéma avant de faire de la musique, qu'il a même suivi des études à ces fins. Voici donc des images du seul long métrage de cet admirateur d'Antonioni, Fellini ou Godard. Comme on pouvait s'y attendre de la part de quelqu'un ayant d'aussi hautes prétentions artistiques, le résultat est assez... expérimental. Un peu pompeux et, allez soyons francs, prise-de-tête. Chato.

Je connaissais un autre extrait du film, probablement tourné dans sa bonne ville de Santo Amaro puisqu'on y voit Dona Edith do Prato chanter, mais de cela nous parlerons un autre jour. La scène présentée ici a été tournée dans le propre appartement de Caetano Veloso à Rio.

A la manière d'un invité, la caméra, comme subjective, y circule d'une pièce à l'autre, écoute des bribes de chaque conversation sans vraiment se fixer sur aucune. Elle fait de nous un invité qui ne semble pas capable de s'intégrer aux divers petits groupes de convives, comme étranger à la fête et, en même temps, au cœur de celle-ci. Serait-ce une référence au cinéma d'Antonioni et son thème cher, l'incommunicabilité ?

L'accueil du film fut catastrophique et, bien entendu, un échec commercial. Mais, orgueilleux comme il l'est, Caetano Veloso reste très fier de ce travail. Au point, par exemple, d'utiliser une image tirée du film pour faire la pochette de son album dédié à Fellini, Omaggio a Federico et Giulietta !

Le film est probablement très ambitieux. Pas d'intrigue, pas de personnages ! Tous ces monologues, ces lectures ! On y parle français, allemand, on cite Heidegger et tant d'autres... Mais la présence de la chanson "Lingua" y prend tout son sens. Sous ses airs légers de samba-rap, le morceau aborde de façon assez érudite la question des langues, citant ou faisant référence à Pessoa, Guimarães Rosa ("Gosto do Pessoa na pessoa / Da rosa no Rosa"), Heidegger ("Se você tem uma idéia incrível é melhor fazer uma canção / Está provado que só é possível filosofar em alemão"), Olavo Bilac, etc... De Pessoa, il reprend les mots, "a língua é minha pátria", tout en ajoutant "e eu não tenho pátria, tenho mátria". Soit "la langue est ma patrie et je n'ai pas de patrie, j'ai une matrie". Puisque Heidegger qui estimait qu'on ne pouvait philosopher qu'en grec ou en allemand, il conseille donc à celui qui a une idée brillante de plutôt écrire une chanson, façon maline de revendiquer la richesse de la culture brésilienne.

"Lingua" est, en tout cas, mon morceau préféré de l'album Velô. Le seul qui m'ait jamais paru supportable sur ce disque au son catastrophique, très années 80, horrible. Je me souviens qu'en interviewant Arto Lindsay, je lui confiais que les seuls albums de Caetano que je n'appréciais pas étaient justement Velô et Uns et il m'objectait qu'ils contenaient pourtant quelques unes de ses plus belles chansons (comme "Podres Poderes" ou "Os Quereres").

Ici, il faut donc vous armer de patience pour pouvoir l'apprécier ou, tout simplement, pousser le curseur de la vidéo jusqu'à la dernière minute. Mais quelle injustice, c'est Caetano qui a tout écrit, composé, dirigé et c'est Elza Soares qui, en quelques secondes, vient lui voler la vedette et ruiner ses heures de travail à l'édification de sa propre gloire !



* Ou plus exactement en lisant le billet quotidien de BossaNovaBrasil.fr, consacré à Elza Soares et qui proposait un lien vers le blog créé à l'occasion du film documentaire lui étant consacré et où j'ai trouvé cet extrait étonnant.

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Une analyse des références évoquées dans "Lingua"...

Un article évoquant la polémique lors de sa présentation, en 1986, au FestRio...

Une critique (en anglais) du film...

dimanche 3 octobre 2010

Elections brésiliennes : la succession de Lula et la "clairvoyance" de Caetano Veloso

"Artista santo-amarense
Amante da burguesia
Esse baiano arrogante
Cheio de filobostia
Discrimina o presidente
Esbanjando ironia"
(Barretinho)

Jour d'élections présidentielles au Brésil. Au terme de deux mandats, Lula laisse sa place avec une popularité à rendre jaloux n'importe quel autre dirigeant mondial... Pour lui succéder, Dilma Roussef, sa candidate, est favorite face à José Serra. Mais une outsider est venue se glisser dans la bataille, Marina Silva. Cette ancienne ministre de l'environnement de Lula a quitté le PT pour rejoindre le Partido Verde et joue désormais les trouble-fête.

Chouchou des médias, qui restent farouchement anti-Lula, elle bénéficie également du soutien de quelques artistes d'anthologie. Au rang de ceux-ci, Caetano Veloso dont on sait bien que la clairvoyance politique est inversement proportionnelle à la fibre poétique. Une bonne boussole en quelque sorte. Si lors d'une élection, vous voyez un quelconque candidat soutenu par Caetano, vous pouvez légitimement penser qu'il serait plus judicieux de voter pour celui de l'autre camp. 

Comme je l'avais découvert l'an dernier sur Bahiaflâneur, le site (très intéressant) d'un Français installé comme guide touristique à Salvador, Caetano soutient Marina Silva. Avec des arguments, ma foi... "Je ne peux que voter pour elle. Elle est trop forte, symboliquement, pour que je me laisse aller. Marina est Lula et Obama en même temps. (…) Elle est à moitié noire, métis d’indiens, est intelligente comme Obama, n’est pas analphabète comme Lula, qui ne sait pas parler, est cafona, parlant grossièrement. Elle parle bien, elle. (…) Ma candidate à la présidence est Marina Silva (…) Vous pouvez l’écrire. Je ne peux que voter pour elle. (…) Et déjà, elle est plus élégante que l’actuel président Lula".

Toujours sur Bahiaflâneur, je découvrais qu'Antonio Carlos de Oliveira Barreto, un auteur de cordel plus communément appelé Barretinho, avait lavé l'affront fait à Lula et moquait les grands airs de Caetano, son élitisme, son arrogance de "bourgeois réactionnaire", narcissique et égocentrique. 

Extraits :

Eu respeito a sua arte
Mas preciso declarar
Que quando não tá na mídia
Cae começa a atacar
Sobre tudo as pessoas
De origem popular.

"Je respecte son art
Mais j'ai besoin de dire
Que quand il est dans les médias
Cae commence par attaquer
Par dessus tout les personnes
D'origine populaire".

Dona Canô, com 100 anos
Não perdeu a lucidez.
Mas seu filho Caetano
Ficou pirado de vez
Transformando-se num “cara”
De profunda insensatez".

"Dona Canô, à 100 ans
Ne perd pas sa lucidité
Mais son fils Caetano
Devient de plus en plus cinglé
Se transformant en un type
D'une profonde bétise"

Cet aveuglement politique de Caetano (et sa boussole qui indique l'autre bord) fait-il de Marina Silva une mauvaise candidate ? Des amis brésiliens semblent eux aussi soutenir Marina Silva et vouloir voter pour elle. Je n'ai pas suivi d'assez près cette campagne électorale pour m'autoriser à émettre des jugements sur l'un ou l'autre candidat. Pourtant... Si elle bénéficie d'une vraie caution : des origines modestes, un engagement auprès des seringueiros, puis du MST, le mouvement des paysans sans terre, son écologisme..., quelque chose me gêne chez elle. Enormément. Plus encore que le soi-disant opportunisme de son parti, se "vendant" parfois au plus offrant, plus encore que son opposition à l'avortement. C'est, comme l'écrit Lamia Oualalou pour Médiapart (dans un article cité par Bahiaflâneur) son engagement "en faveur de l’enseignement des thèses créationnistes sur l’évolution de l’humanité, estimant que les écoliers doivent pouvoir choisir une autre option que la lecture darwinienne".

Formulé ainsi, cela pourrait laisser entendre qu'elle ne croit pas elle-même au créationnisme mais qu'elle est prête à le faire enseigner dans les écoles pour gagner le soutien d'extrémistes évangéliques. Ce qui ne lui laisserait même pas l'excuse de la conviction, aussi débile soit-elle. Les partisans de Marina Silva pourront me reprocher de réduire sa candidature à ce point discutable, certes, mais quand j'entends parler de créationnisme, l'anticlérical qui sommeille en moi se réveille en grande colère. Comment ce tissu d'âneries peut-il avoir pris une telle importance ?

Mais peu importe Marina Silva, c'est la Dilma à Lula qui va gagner !

Quant à Caetano, qui aime bien châtie bien.

samedi 31 juillet 2010

Batatinha, le Diplomate de Bahia

"Na imitação da vida

Ninguém vai me superar

Pois sorrio da tristeza

Se não acerto chorar"
(Batatinha, "Imitação")

Quand on commence à se plonger dans la musique bahianaise, on est vite attiré par le fond, vers les racines. Et ce sont vers ces racines que l'on retourne ensuite le plus régulièrement. Personnellement, du moins. La culture bahianaise est un véritable conservatoire de la musique brésilienne où les formes traditionnelles et populaires restent vivantes et vibrantes. Parmi ces acteurs essentiels de la musique bahianaise, figurent bien sûr quelques sambistes.

Batatinha est l'un d'eux. Quelqu'un dont je chéris tout particulièrement l'œuvre. L'évoquer, c'est me souvenir du temps où je découvrais la musique brésilienne. Caetano Veloso, comme je le rappelais ici il y a quelques semaines, fut mon premier coup de cœur, celui qui ouvrit les portes. Dans la foulée, je découvrais vite sa petite sœur, Maria Bethânia. Formidable interprète que j'écoutais alors beaucoup. Hasard des soldes et des bacs des disquaires, j'avais acheté plusieurs albums live. Sur l'un d'entre eux, Rosa dos Ventos, elle chantait Batatinha. Trois morceaux enchaînés en une sorte de medley : "Toalha da Saudade", "Imitação" et "Hora da Razão". A l'époque, j'ignorais bien qui pouvait être ce Batatinha dont elle disait le plus grand bien avant de se lancer dans son récital mais, déjà, ses chansons se gravèrent dans ma mémoire. Quelque temps plus tard, en achetant le Muitos Carnavais de Caetano, je retrouvais "Hora da Razão", qu'il reprenait à son tour. Je ne sais plus si j'en déduisais que ce Batatinha devait être très connu mais ce nom m'est resté familier pendant des années sans pour autant que j'en apprenne davantage sur son auteur.

Pour en savoir plus, il fallut attendre mon premier voyage à Bahia, début 1999. A Salvador, Goli et Nadja, les amies qui m'hébergeaient, m'offrirent Diplomacia, un album de Batatinha, accompagné de quelques grands noms de la musique brésilienne venus lui rendre hommage. Commençons donc cette évocation du grand sambiste diplomate par un article que j'avais écrit à mon retour, alors que je ramenais dans mes bagages Diplomacia en trois exemplaires (dont deux pour offrir) :


Diplomacia - Antologia de um Sambista fut la reconnaissance tardive d’un légendaire sambiste bahianais. Cet album n'était pas destiné à être posthume mais, hélas, Batatinha n'en vit pas le lancement. Alors que sonne l’heure de gloire des pépés caïds cubains du genre Compay Segundo, Ibrahim Ferrer and co, rendons un hommage à celui qui fut le grand "diplomate" de Bahia : Batatinha. Mais Batatinha n’était pas un diplomate au sens propre, comme a pu l'être Vinicius de Moraes. Batatinha avait élevé lui la diplomatie au rang d’art de vivre. La diplomatie en tant que dignité et courtoisie. Quant à poète, il l’est largement autant que l’auteur de "Felicidade" et, comme le remarque si justement Cid Teixeira dans le livret, nombre de poètes officiels donnerait tout pour avoir écrit de tels vers :

"Meu desespero ninguém vê / Sou diplomado em matéria de sofrer"
("Personne ne voit mon désespoir, je suis diplomate en matière de souffrance ").

Ces vers-là et beaucoup d'autres mais toujours avec les mots les plus simples.

Car le grand talent de Batatinha est d'avoir su se mettre dans la peau de l'homme de la rue, du Bahianais anonyme et d'exprimer avec la plus grande émotion les peines qu'il cache derrière un sourire ou un pas de samba. Batatinha mieux que quiconque aura su évoquer cette énigme bahianaise, cette fameuse diplomatie qui est le secret de cette Terra da felicidade. Le thème est récurrent dans nombre de ses chansons, la vie est imitation, illusion, ironie. Et si l'on ne veut pas pleurer, mieux vaut sourire de la tristesse. Et s'oublier dans la danse, comme dans le refrain de "Direito de sambar" par exemple : "É proibido sonhar então me deixe o direito de sambar" (Il est interdit de rêver alors je m'accorde le droit de danser le samba).

En deux ou trois occasions, les thèmes sont franchement plus légers. Sur "Bêbê diferente", le vieil homme est irrésistible quand il se raconte en bébé jouisseur, biberonneur précoce d'aguardente et se vantant d'être déjà l'égal de son père. Ou encore sur "De revolver não", où on l'entend entouré de ses vieux potes, dont Riachão, tous bien rigolards à l'évocation d'histoires de pêcheurs.

On retrouve aussi bien entendu sur cet album "Hora da razão", certainement son morceau le plus connu et très fréquemment repris, de Caetano à Timbalada.

Quant à l'enregistrement lui-même, cette réception de l’ambassadeur est un succès. Le gratin est de la fête : Caetano, Gil, Chico Buarque et Bethânia, rien que ça. Tous y vont de leur hommage en reprenant, à chaque fois magnifiquement, une chanson du maître.

Pour l'accompagnement, le bon goût et la discrétion sont de mise. Très respectueux, Paquito et Jota Velloso ont réalisé un enregistrement remarquable de finesse et de dépouillement, invitant parfois un violoncelle ou une flûte pour accompagner les indispensables guitares et pandeiro. Sans oublier la fidèle caixa de fosforos de Batatinha, sa boîte d’allumettes qui discrètement pose le rythme du morceau. Et c'est l'art de Batatinha d'accommoder les choses ou les mots les plus simples pour en tirer la plus grande émotion.

O.C., 1999
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Dix ans plus tard, les mots pour décrire Batatinha n'ont pas changé. En cherchant des témoignages et des récits sur son compte, j'ai découvert que c'est toujours sa simplicité qui est évoquée pour décrire l'art de Batatinha. Au premier rang de ces témoignages, celui de Maria Bethânia, bien sûr, dont on retrouve quelques mots manuscrits au dos de la pochette de l'album Samba da Bahia, enregistré en 1975, album que Batatinha partageait avec ses collègues Riachão et Panela :


"Gosto de Batatinha, como gosto da luz da lua, do som do tamborim, do samba em tom menor, das coisas tristes et simples.
Batatinha pra mim, é uma pessoa rare : um artista
"
("J'aime Batatinha comme j'aime la lumière de la lune, le son du tambourin, le samba en ton mineur, les choses tristes et simples.
Batatinha pour moi est une personne rare : un artiste").

Paulinho da Viola, dont la modestie est aussi grande que le talent, le tenait lui aussi en très haute estime (Batatinha lui a, de son côté, dédié le morceau "Ministro do Samba") :
"felicidade para aqueles que têm o privilégio de estar perto dele e conhecê-lo. Eu o coloco ao lado de um Nelson Cavaquinho e um Cartola... Batata, sinto um prazer imenso em ser seu amigo..."
("Quel bonheur pour ceux qui ont le privilège d'être proche de lui et de le connaître. Je le place aux côtés d'un Nelson Cavaquinho ou d'un Cartola... Batata, je ressens un plaisir immense à être ton ami").

Bel hommage de Paulinho da Viola qui met Batatinha sur le même plan que Cartola. Hélas, Batatinha n'a jamais eu la notoriété et la reconnaissance qu'il aurait méritées. C'est injuste mais n'est-ce pas malheureusement le sort de nombreux sambistes ? Même en ayant son heure de gloire, le sambiste retombe ensuite vite dans l'oubli. Même Cartola, le plus grand d'entre tous, a connu pareille infortune. Après avoir été surnommé le "Divino" dans les années trente, quand il était adoré par la bonne société carioque et admiré par Heitor Villa-Lobos, le fondateur de la Mangueira aura attendu 1974 pour enregistrer son premier disque solo, alors qu'il a déjà la soixantaine bien sonnée. Il aura fallu la rencontre avec Marcus Pereira après un anonymat d'une vingtaine d'années. Batatinha a lui aussi rencontré son Marcus Perreira. Ils étaient deux et s'appelaient Paquito et Jota Velloso.

Il faut rappeler que même si leurs collègues cariocas sont fréquemment tombés dans l'oubli, jamais la plupart des sambistes bahianais n'auront atteint leur célébrité. Batatinha, par exemple, n'a jamais voulu quitter Salvador pour Rio. Ainsi de cette belle assemblée, ironiquement surnommée sur la photo, le "Ratpack bahianais", aucun n'aura connu de réelle heure de gloire nationale. Même si c'est un collègue de Rio, le grand Jamelão de la Mangueira, qui le premier enregistra une composition de Babatinha. "Jajá da Gamboa" en 1954. Il en fit même un succès. Il s'agit d'un titre assez atypique puisque très enjoué, alors que son répertoire est en grande partie constitué de chansons tristes, contant les aventures d'un malandro, le Jajá en question.

De gauche à droite : Edil Pacheco, Riachão, Walmir Lima, Batatinha, and Ederaldo Gentil

Batatinha n'a jamais vraiment vécu de sa musique. Né à Salvador en 1924, le jeune Oscar da Penha est obligé de commencer à travailler très jeune. Il rentre comme office boy au journal Diário de Notícias mais évoluera par la suite, comme auxiliaire typographique, puis graphiste. Une profession qu'il exercera toute sa vie, devenant même fonctionnaire des presses officielles, l'Imprensa Oficial de Salvador. Cet emploi de graphiste ne l'empêchera pas de mener la vie de bohème avec ses collègues et ses amis sambistes.

Son premier surnom fut Vassourinha, en référence à un sambiste carioca célèbre de l'époque et qu'admirait le jeune Oscar. Au début des années quarante, il alla voir Antônio Maria, qui dirigeait alors la Rádio Sociedade da Bahia, et lui interpréta "Inventor do Trabalho". Son nouveau (et définitif) surnom de Batatinha lui est venu de ce même Antônio Maria qui l'appela ainsi lors d'un passage radio. Dans l'argot de l'époque, un "Batatinha", (une petite patate, littéralement) désignait un type bien. Ce qu'il était assurément.

Quelques mois avant sa mort, Batatinha fut invité à enregistrer en duo avec Silvia Torres, une de ses compositions, "Pra Todo Efeito", sur l'album de cette dernière, produit par Carlinhos Brown. Sa voix y était déjà terriblement fatiguée. Heureusement, on ressent bien moins cette impression sur les titres de Diplomacia qu'il chante.

Paquito et Jota Velloso (neveu de Caetano et Bethânia) racontent cependant que Batatinha était déjà malade quand ils se sont lancés dans ce projet. Celui était d'offrir à Oscar da Penha, dit Batatinha, la reconnaissance qu'il méritait de son vivant. Ce projet s'était imposé à eux en réaction à l'omniprésence de l'axé qui reléguait la samba traditionnelle à la confidentialité. Et donc aussi ses plus illustres représentants bahianais. Ils ont réalisé un vrai travail patrimonial en s'entretenant avec Batatinha pendant de longs mois. C'est un véritable collectage de son répertoire qu'ils ont ainsi réalisé. Ils furent très étonnés de découvrir que Batatinha n'avait même pas déposé ses compositions. Plus encore, il ne les avait même pas notées dans un cahier. Tout était là, dans sa mémoire. Aussi, lors de ces séances demandaient-ils à Batatinha de leur chanter son répertoire. Ce qu'il faisait en s'accompagnant de cette simple boîte d'allumettes qu'il utilisait pour composer ! De ces retranscriptions, ce sont environ soixante-dix chansons qui ont été sauvés de l'oubli. Paquito et Jota Velloso précisent que ce répertoire est disponible à qui souhaiterait l'interpréter. C'était leur souhait, leur mission : faire connaître l'art de cet auteur.

Quelques années plus tard, Paquito et Jota Velloso renouvelèrent l'expérience en offrant un album au bien vivant Riachão, sur le même principe d'inviter quelques grands artistes à reprendre quelques pièces de son répertoire. On retrouvait là encore Caetano, mais aussi Tom Zé, Dona Ivone Lara ou Carlinhos Brown... Mais quand Batatinha incarnait une samba triste et pleine d'émotion, Riachão est un joyeux drille débordant d'énergie malgré son âge avancé. Les deux faces de la médaille du samba bahianais.

Batatinha est sa face d'ombre, celui qui chantera ces moments de tristesse, ces occasions ratées que l'on garde au chaud du coeur, à l'image de "Toalha da Saudade". Il se souvient comment, lors du précédent carnaval, il a gardé la serviette avec lequel une belle jeune fille s'est essuyé le visage. La jeune fille a disparu. Il lui reste ce morceau d'étoffe et le souvenir de sa beauté. Seul remède à sa saudade : aller danser le samba !

"Tenho ainda guardada
como lembrança do carnaval que passou
Uma toalha bordada que na escola
um lindo rosto enxugou (Eu tenho)
Tenho ainda guardada
como lembrança do carnaval que passou
Uma toalha bordada que na escola
um lindo rosto enxugou

É a toalha da saudade
da minha infelicidade
Não me vai ornamentar
E pra não sofrer desilusão
nem passar decepção
Eu vou sambar
"

L'album-hommage Diplomacia a visiblement rempli son rôle. Deux documentaires consacrés à Batatinha ont depuis été réalisés. Le premier, Batatinha Poeta do Samba, par Marcelo Rabelo, le second, Batatinha e o Samba Oculto da Bahia, par Pedro Abib.

La bande-annonce de Batatinha Poeta do Samba, qui permet d'écouter un extrait de son morceau "Imitação".


Un extrait du documentaire Batatina e o Samba Oculto da Bahia, où bien sûr on retrouve Maria Bethânia qui fut réellement la première à faire découvrir son œuvre au reste du pays


A sa mort, son joyeux compère Riachão donna de lui une belle définition : "uma cabeça cheia de cabelos brancos e cada fio uma nota musical". Une tête pleine de cheveux blancs et, dans chacun d'eux, une note de musique.

Puisque je m'associe à la mission de Paquito et Jota Velloso dédiée à faire connaître l'œuvre de Batatinha, je vous propose, plutôt qu'un lien pour télécharger l'album, en voici un qui indique les accords du morceau "Direito de Sambar". Ca peut aussi vous occuper pour les vacances...

Batatinha, "Direito de Sambar"