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dimanche 19 décembre 2010

Le Top 9 du Dr. Funkathus

Pourquoi s'en priver, hein ? Moi aussi, je m'adonne allègrement au degré zéro de l'écriture (cf. le billet précédent) en proposant une... liste. Et en adoptant pour ce faire les pratiques électorales d'une république bananière à seules fins de choisir mes albums préférés de 2010. Serge Moscovici, dans ses écrits sur l'influence des minorités, rappelait que le processus démocratique commençait à partir de trois personnes, avec la possibilité d'une majorité et d'une minorité. Mais, franchement, c'est encore tout seul qu'elle marche le mieux la démocratie ! Parfois c'est déjà assez difficile de s'entendre avec soi-même, alors les autres, pfuhhh !

Inutile de faire durer plus longtemps ce suspense insoutenable, voici donc le palmarès 2010 du Dr. Funkathus...

1. Janelle Monáe, The ArchAndroid
2. Carlinhos Brown, Diminuto + Adobró
3. Gonjasufi, A Sufi and A Killer
4. Seu Jorge & Almaz
5. Galactic, Ya-Ka-May
6. Trombone Shorty, Backatown
7. Of Montreal, False Priest
8. Chucho Valdes, Chucho's Steps
9. Madlib, pour l'ensemble de son œuvre de 2010


1. Janelle Monáe, The ArchAndroid
Les trois premiers de ce classement ne souffrent aucune discussion. Ce sont clairement les albums qui m'ont le plus marqués en 2010. L'ordre n'a pas non plus connu trop d'hésitations. Janelle Monáe, avec The ArchAndroid, est même, à mon sens, hors-concours tant son talent est une évidence qui s'impose même aux observateurs distants. Reconnaissons que j'ai hésité un instant entre les albums de Carlinhos Brown et Gonjasufi pour savoir lequel mettre sur la deuxième marche. D'un côté, un nouveau venu sorti de nulle part ou vaguement du désert et dont l'album est un OVNI, de l'autre, un artiste confirmé qui signe son retour au premier plan, Carlinhos Brown. L'album de Janelle mérite une présentation plus précise, on y revient très vite... En attendant, les précédents messages lui étant consacrés, c'est (et aussi dans la barre de libellés)...

2. Carlinhos Brown, Diminuto
Même s'ils ne sont pas encore distribués chez nous, Carlinhos Brown a sorti deux albums en 2010, l'un d'entre eux, le plus ambitieux, était même offert en téléchargement gratuit pendant les premières semaines après sa sortie sur le site de son mécène, Natura. Brown est l'artiste le plus fréquemment évoqué dans les colonnes de l'Elixir, comme en témoigne la barre des libellés, à gauche de cette page. Il était évident qu'un nouvel album attire notre attention mais il l'était moins qu'il nous emballe autant. J'avais été en effet très déçu par son précédent, A Gente Ainda Não Sonhou et n'attendais pas grand-chose de son successeur. Je me suis trompé dans les grandes largeurs et c'est tant mieux car comme vous le savez peut-être, j'ai délaissé depuis une dizaine d'années la sociologie pour me consacrer exclusivement à la funkologie, y compris (ou en particulier) dans sa version pata-. Au sein de cette discipline en quête de reconnaissance académique, je me suis spécialisé dans une branche particulière, la brown-ologie. Au sein de cette branche, plusieurs sous-branches : la djémsienne, la ruthième, la chuquième, mais aussi la carlinienne. Celle qui nous concerne. Sans forfanterie, je me présente  donc à vous en tant que funkologue expert en brownologie-carlinienne. Vous avez déjà pu découvrir dans nos colonnes un certain nombre d'articles consacrés à Carlinhos Brown, dont une critique de Diminuto, l'album qui lui permet de figurer à la deuxième place de notre Top 10 annuel. Concernant Adobró, nous y reviendrons quand il en sera question de ce coté-ci de l'Atlantique et dédierons alors un nouveau cycle de messages à l'Ange-Conducteur de Bahia.


3. Gonjasufi, A Sufi and A Killer
Surgi de nulle part (même s'il avait déjà quelques enregistrements de rap confidentiels au compteur), Gonjasufi fait partie de ces artistes qui, dès les premières secondes d'écoute, provoque un choc. Un son si particulier, lo-fi, grésillant, une voix qu'on croirait de vieillard, nasillarde et geignarde, qui semble celle d'un spectre ancestral. Une façon de se mettre à nu, intense, presque gênante... Une expérience. Au départ, j'avoue avoir douté de la réalité de Gonjasufi, je me suis demandé s'il n'était pas un nouveau canular façon Clutchy Hopkins. Il s'est vite avéré que non, qu'il s'appelait en réalité Sumach Ecks, qu'il avait vécu en ermite dans le désert du Nevada, qu'il était mystique et prof de yoga (occasionnel). On a même pu lire de ci, de là, qu'il était une sorte de gourou : un vrai non-sens. Pour être gourou, il déjà être capable de s'occuper de soi, présenter un masque de certitudes, tout le contraire de Gonja qui semble tiraillé par le doute et trop instable. Une grande partie de son temps est dédié à l'éducation de ses enfants, une éducation parfois surprenante. "A un moment, je regardais La Mouche (version Cronenberg, ndla) en boucle et ça me faisait délirer grave. Je l'ai passé à mon fils. Ca lui a foutu une trouille d'enfer. Et je lui disais : 'assieds-toi et regarde ce putain de film avec moi, bro'. Ce film m'avait fait peur quand j'étais enfant, alors pourquoi est-ce que je ne lui ferais pas subir la même chose ?" Curieuse conception de l'éducation, où l'on juge bon de reproduire sur son fils les traumatismes de sa propre enfance. Et curieuse façon de s'adresser à son fils en lui donnant du "frère" (bro est la contraction de brother, ndla). Que celui qui n'a jamais fait d'erreur avec ses enfants lui jette la première pierre, ce n'est pas moi qui le ferai. Je ne suis pas de ces donneurs de leçon.

C'est un article consacré à Gonjasufi, "L'Agneau pascal selon Gonjasufi" qui est la page la plus visitée de ce blog. Il y est question de son morceau "Sheep" et personne ne m'a encore laissé de commentaires pour me signifier qu'en anglais, l'agneau se dit lamb et le mouton sheep. Mais pour un texte publié à Pâques, la tentation du jeu de mot était trop forte et invitait donc à l'approximation linguistique.


4. Seu Jorge & Almaz
Seu Jorge possède une voix incroyable. De Sam Cooke, on disait : "he could sing the telephone book", il pourrait même chanter l'annuaire téléphonique. On serait tenter de dire la même chose à propos de Seu Jorge. L'entendre interpréter un répertoire de choix, uniquement des reprises, est un plaisir qui ne se refuse pas : Jorge Ben, Michael Jackson, Roy Ayers, Tim Maia, Kraftwerk, Noriel Vilela, Nelson Cavaquinho... Bien sûr, on peut se demander si cela mérite de figurer dans une sélection des meilleurs albums de l'année. Mais pourquoi privilégier la composition à l'interprétation ? Ici, cette interprétation est l'œuvre de Seu Jorge donc, mais aussi de Lucio Maia (guitares) et Pupilo (batterie), membres de Nação Zumbi, et d'Antonio Pinto (basse). Le point de départ de ce projet remonte au moment où chacun des membres devait proposer aux autres un morceau qu'il aurait aimé écrire. Et le choix est un sans faute. En outre, sans que les titres choisis soient obscurs, c'est l'occasion de faire découvrir au public international un répertoire brésilien qui sort des sentiers battus et des standards de la bossa nova. Alors vaut-il mieux un album de mauvaises compositions ou de belles interprétations ? La seconde option, non ? Seu Jorge & Almaz sur l'Elixir...

5. Galactic, Ya-Ka-May et 6. Trombone Shorty, Backatown
Le funk de NOLA déboule en force dans notre classement avec deux albums, celui de Galactic et celui de Trombone Shorty. Les deux disques sont dans le même esprit, une sorte de formule gagnante, une mixture funk qui balance du groove avec un gros son rock. Si le talent de Troy Andrews, aka Trombone Shorty, est impressionnant quand on pense qu'il n'a que vingt-quatre ans, nous avons placé l'album de Galactic un rang plus haut pour sa dimension collective et fédératrice. Il serait trop facile de dénigrer Galactic en les taxant de backing-band, il s'agit effectivement d'un groupe instrumental. Un groupe qui invite de nombreux chanteurs et rappeurs à venir faire la fête : Allen Toussaint, Irma Thomas Big Chief Bo Dollis, les Sissy Bouncers Katey Red, Big Freedia et Sissy Nobby, sans oublier les jeunes Trombone Shorty et Glen David Andrews, ou la participation du Rebirth Brass Band, etc, etc... Le casting est impressionnant, rendant à la Nouvelle Orléans sa réputation créole de tolérance et de brassage, ici entre Noirs et Blancs, jeunes et vieux, hommes et femmes, hétéros et gays. Une bonne tambouille où se mêlent funk, fanfare, bounce, rock, à écouter sans modération jusqu'au bout de la nuit en poussant le volume. Une bonne tambouille puisque le ya-ka-may est une soupe roborative vendue dans les rues et qui a la réputation d'éponger les gueules de bois ! Quant au super-funk-rock de Trombone Shorty, là aussi, vous pouvez monter le son !

7. Of Montreal, False Priest
Ou le deuxième effet Janelle ! Alors que ce groupe originaire d'Athens, Géorgie, jouit d'un statut enviable, que False Priest est déjà leur dixième album, je n'ai même pas souvenir d'avoir lu une seule critique de l'album dans la presse spécialisée, uniquement sur quelques blogs. Certes, leur clip de "Coquet Coquette" a, paraît-il, provoqué un petit scandale, comme quoi il n'en faut pas beaucoup pour effaroucher certaines bonnes âmes ! J'avais écouté sans beaucoup d'attention quelques titres des deux précédents albums mais c'est avec celui-ci que j'ai vraiment découvert Of Montreal. Le déclic fut leur participation à l'album de Janelle Monáe sur le titre "make the Bus" où le duo de la miss et Kevin Barnes fonctionnait si bien qu'il déboucha sur deux autres titres. Sur l'album d'Of Montreal cette fois-ci. Autre invitée de Kevin Barnes et sa bande, Solange Knowles (oui, la sœur de Beyoncé) pour un "Sex Karma" dont le refrain "You look like a playground to me" tombe à point nommé pour rappeler que le sexe devrait toujours être "par surprise", avec l'imagination, dans l'inspiration du moment. Sur l'album je trouve en particulier irrésistible "Hydra Fancies" où Kevin Barnes se pose comme fils naturel et illégitime de David Bowie et George Clinton, comme si le P-Funk servait de bande-son à un opéra glam rock.

8. Chucho Valdes, Chucho's Steps



Cette liste n'est pas un classement de l'excellence musicienne, sinon Chucho Valdes y figurerait bien plus haut. Voici en effet un artiste en pleine maturité qui a atteint un niveau de maîtrise de son art absolument phénoménale, assortie d'une vision musicale qui lui permet de poursuivre et d'approfondir ses explorations et son élaboration d'un idiome particulier de jazz afro-cubain. Etourdissant.






9. Madlib, pour l'ensemble de son œuvre de 2010
L'ensemble de son œuvre ! Et c'est beaucoup de disques. Au moins 17 albums si je ne me suis pas trompé dans mes calculs ! Otis Jackson Jr. est prolifique et même plus que ça : c'est un dingue. Madlib mérite largement de faire partie de notre sélection même si je n'ai pas écouté en boucle ses albums, et d'ailleurs je n'en ai écouté qu'une petite partie. Et pour cause ! Rien que le Madlib Medicine Show compte douze albums, un par mois. Bon, il y a quand même un ou deux volumes de retard mais comment pourrait-il en être autrement. A travers Madlib, on apprécie la politique de Stones Throw, à la fois dans les choix artistiques mais aussi dans son approche esthétique des objets vinyls et CDs. Sans oublier que, pour un blogueur, leur site est une aubaine. Quant à Madlib, il contredit l'idée répandue qu'une consommation excessive de cannabis freine l'activité, tant on sait que l'homme part en immersion dans sa collection de vinyls, en une apnée prolongée par ses adjuvants fétiches, la weed et le café. Et le cognac ? Il en fait un usage très particulier dont je vous informe très prochainement...

Vous allez bien sûr me demander quel est le dixième sur la liste. Je l'ignore. Si cette liste s'arrête à neuf, ce n'est pas pour faire l'intéressant, c'est juste que j'hésite encore sur l'album manquant. J'hésite. Flying Lotus, The Roots avec ou sans John Legend, Aloe Blacc, Push Up, Baiana System, The Dead Weather, Blundetto, Moussu T (pour seulement quatre titres aux paroles si bien tournées), etc, etc... Une liste est par définition trop lapidaire, arbitraire. Je préfère l'idée de laisser la porte ouverte.

samedi 18 décembre 2010

Le Top 2010 des Blogueurs

Fin de l'année, temps des bilans. Chacun y va de son palmarès des meilleurs disques de l'année. Ainsi, une soixantaine de blogueurs francophones s'est-elle fédérée pour élire ses albums préférés de 2010. Sans que cela ait valeur de sondage, cette initiative est instructive en ce qu'elle révèle un pan de l'air du temps.


Par contre, quand cela vient d'un magazine musical, au hasard Vibrations, je considère l'exercice d'une incroyable paresse éditoriale. Surtout s'il s'agit d'un numéro double valant pour les mois de décembre et janvier. Mais, au moins, cette année, ils l'ont joué sobre et n'ont consacré qu'une page à leur palmarès, contre une dizaine par le passé. Par contre, sauf le respect que je dois à cette exceptionnelle chanteuse, quelle idée d'aller exhumer une interview d'Aretha Franklin réalisée en 1978 où sur six pages (six pages !!!), elle étale le fait qu'elle n'a strictement rien à dire sur rien. Le choix de la rédaction de Vibrations comme Album de l'Année s'est porté sur... trois albums qu'elle n'a pas réussi à départager : The ArchAndroid de Janelle Monáe, Assume Crash Position de Konono n°1 et Silent Movies de Marc Ribot. 

Bon, ne soyons pas négatifs, après tout, c'est toujours une curiosité de découvrir les préférences d'un magazine qu'on lit l'année durant. Et puis l'époque (depuis le High Fidelity de Nick Hornby ?) semble être aux listes en tous genres. Allez va...

Quant aux blogueurs français, nous n'allons pas leur reprocher d'élire un Best Of de l'année puisqu'ils sont bénévoles et que nous n'avons pas à payer pour connaître leurs choix. A la différence d'un magazine papier où ça fait finalement cher la page quand on se cantonne au degré zéro de l'information et de l'écriture. Relativisons un point sur le désintéressement de nos collègues blogueurs : certains ont choisi d'accueillir de la publicité dans leurs colonnes. Cela doit être très variable d'un cas à l'autre mais je n'ai absolument aucune idée de combien cela peut rapporter par mois. Si, paraît-il, une âme pèse 21 grammes, je serais donc curieux d'en connaître le prix. 

Concernant ce Top des Blogueurs, je découvre seulement cette initiative en même temps que ses résultats et, du coup, me suis inscrit pour participer à l'édition 2011. Histoire de faire peser un peu plus le funk et les sons brésiliens dans la balance !

Voici donc leur Top 5 :

1. Gonjasufi, A Sufi and A Killer
2. Swans, My Father will guide me up a rope to the sky
3. Four Tet - There is Love in You
4. Beach House - Teen Dream
5. The Black Keys - Brothers

et 6. Janelle Monáe, The ArchAndroid...




Gonjasufi et Janelle Monáe, deux des artistes les plus fréquemment évoqués cette année dans l'Elixir, deux artistes qui semblent avoir réellement touché une corde sensible et tendue qui fait résonner l'air du temps... L'ermite halluciné et l'androïde-artiste totale sont des figures du Zeitgeist que l'on retrouvera donc dans notre propre palmarès de 2010. A suivre...

vendredi 29 octobre 2010

The Gaslamp Killer revient par la Death Gate

Va que c'est la Toussaint mais, franchement, à choisir un titre pareil pour son nouvel EP, The Gaslamp Killer fait preuve d'un goût douteux. Death Gate, donc. Sorti il y a deux semaines sur le label Brainfeeder. Selon lui, "Death Gate traite de l'exploration des espaces entre la vie et la mort, et des bouleversants voyages intérieurs qui nous y attendent". J'ai beau être trop casanier pour ce type de voyages, j'étais impatient de découvrir les premières œuvres de Gaslamp depuis son travail inspiré sur l'OVNI qu'était l'album de Gonjasufi.

Death Gate : cinq titres, un peu plus d'un quart d'heure. Travail concis une nouvelle fois. Tendu, intense. Sur "Carpool Dummy", il faut par exemple tout le talent de GLK pour illustrer la définition du rythme que proposait Senghor, rythme "fait de répétitions qui ne se répètent pas". Ou pour assurer une "montée" toute en douceur sur le seul titre long de ce EP, "Shattering Inner Journey" qui évoque ces "bouleversants voyages intérieurs".

Sur Death Gate, on retrouve bien sûr son fidèle partenaire Gonjasufi, pour un terrible "When I'm in Awe", dans la même veine que leurs collaborations sur A Killer And A Sufi. La voix de Gonja y subit toujours le même traitement et semble passé par le filtre d'un porte-voix aux piles fatiguées. Comme tant d'autres ces temps-ci, GLK cède lui aussi au charme des langoureux grooves éthiopiens. Très réussi mais peut-être un peu paresseux. On pourrait en effet décrire le morceau comme une simple reprise samplée du "Bemin Sebeb Litlash" de Mahmoud Ahmed. Un titre extrait de son album Ere Mela Mela de 1975. Ca fait une vingtaine d'années que j'ai le disque et, franchement, je ne m'en suis jamais lassé. Je rejoins donc la critique d'ADNSound qui "regrette toutefois que Gaslamp Killer se soit contenté du sample dans l’état". Ces réserves posées, ça marche. Simple reprise, juste samplée, mais le son y est quand même gonflé et boosté. Quand je veux écouter l'original après, je suis obligé d'en monter sévère le son pour qu'il soutienne la comparaison en terme de volume.

Si en ayant tellement écouté "Bemin Sebeb Litlash", je trouve malgré tout ça très bien, alors ceux qui ne connaissent pas le morceau de Mahmoud Ahmed devraient au moins penser que c'est carrément génial !


Death Gate EP, ou comment nous rendre un peu plus impatient du premier album de The Gaslamp Killer.

samedi 10 juillet 2010

Gonjasufi et The Gaslamp Killer au Worldwide Festival, impressions

"When I go to shows I need to see a show.
I need to see cats sweating with their instruments.
When I see cats with just a computer up there,
I feel like going up
and snatching the computer off the stage
and being like, ‘Now what?
If all the power went off in the world,
can you still rock a stage?"
(Gonjasufi)

Hier soir, Gonjasufi et The Gaslamp Killer étaient programmés dans le cadre du Worldwide Festival de Gilles Peterson, à Sète où il a pris ses quartiers. Impressions ? Mitigées...

Il y avait une vraie cohérence à leur offrir la même affiche que Flying Lotus, vedette annoncée de la soirée et dont j'étais très curieux d'entendre la prestation en live.


De plus, nos deux compères Gonja et Gaslamp n'avaient que deux dates en France, celle-ci puis lundi, un passage au Nouveau Casino de mon Ménilmontant natal. L'événement à ne pas rater donc. A Sufi And A Killer, le premier album de Gonjasufi, reste une des sensations de l'année, et pas uniquement au rayon des révélations inclassables. Quant à The Gaslamp Killer, son principal producteur, son premier album est attendu dans quelques mois, après un EP très remarqué My Troubled Mind, qui permettait de comprendre ce que lui doit le succès de Gonjasufi.

Ceci dit, ça vient du cœur. La musique de Gonjasufi vient du cœur, comme il le rappelait récemment sur un de ses twits, alors qu'on lui demandait quel équipement il utilisait pour faire de la musique : "hmmmm … i cant give all my secrets away…. i start w my heart" !

Le principe du festival est de prolonger les concerts au Théâtre de la Mer par une soirée au pied du phare du Môle Saint-Louis. Hier soir, après les concerts de Havana Cultura, projet développé par Peterson lui-même et Roberto Fonseca, et de l'Orchestre Polyrythmo de Cotonou, succédait cette belle affiche : Flying Lotus, Gonjasufi et The Gaslamp Killer, etc... De quoi tenir jusqu'à 5 du mat'.

Après avoir subi une première averse et rebroussé chemin vers la voiture le temps que ça se calme, on constate malheureusement en arrivant que des affichettes annoncent l'annulation de Flying Lotus, la tête d'affiche de cette deuxième nuit de festival, et de Joy Orbison. Dommage mais vu l'horaire de passage de FlyLo, j'aurais de toutes façons peut-être dû regagner mes pénates avant, vu que je travaillais aujourd'hui. Etant principalement venu pour Gonjasufi, on passe outre la déconvenue.

Le cadre est agréable, au pied du phare. Pour arriver jusqu'à la scène, on passe devant des bateaux en cale sèche, histoire de planter de le décor et rappeler que Sète est un port. Par contre, sur le lieu même, la décoration est réduite à sa plus simple expression. On est dehors, à la belle étoile, la mer autour de nous et c'est là l'essentiel. Un bar sur tout le côté est là pour empêcher les fêtards trop imbibés de tomber à la baille. La bière y est servi à la pinte : un signe qui ne trompe pas. En effet, le public est en majorité composé d'Anglais ayant fait le déplacement. Cela en dit long sur la notoriété et la crédibilité de Gilles Peterson Outre-Manche. Ses choix sont une valeur sûre et son seul nom fait office de prescripteur. Mais, franchement, c'est pas un bon plan pour ces visiteurs british ? Venir ici, c'est faire d'une pierre deux coups : plage la journée, musique le soir et la nuit.

Gonjasufi maintenant. J'avais comme projet de réaliser une petite interview de lui pour Divergence-FM. Les organisateurs m'avaient simplement dit d'essayer de négocier ça directement avec lui backstage, pour voir s'il était dispo. De mon côté, je devais également retrouver sur place d'autres "divergents", équipés du matériel pour l'enregistrement d'une éventuelle prise de son. Difficile de se retrouver dans la foule. Quand j'aperçois Gonjasufi, juste devant moi dans l'espace V.I.P., je renonce à même lui en faire la demande car il s'apprête à monter sur scène.

Leur set démarre et, déjà, rien que ça, c'est bon. Avoir du gros son. Cela faisait longtemps que je n'étais pas sorti de ma tanière et je me réjouissais de sentir les basses à pleine puissance. A la limite, je suis plus ermite que lui dans mon genre. Parmi les titres joués, une paire de nouveautés, "some new shit", dans l'esprit turco-psyché-ancestralo-mondialisé de ce qu'on connaît déjà.

Ce qui était prévisible : il n'y a pas de musiciens pour les accompagner. Juste Gaslamp et lui. Prévisible mais malgré tout dommage. Et où l'on voit Gonja se prendre les pieds dans le tapis de la réalité. Rappelons-nous cette interview accordée à The Quietus où il déclarait :
"Quand je vais à un spectacle, j'ai besoin de voir un spectacle. J'ai besoin de voir les types transpirer sur leurs instruments. Quand je vois des types avec seulement leur ordinateur, j'ai envie de monter sur scène et de le leur arracher : 'et maintenant, hein ? Si t'as une coupure de courant mondiale, t'es toujours capable de chauffer la salle ?' " (ceux qui lisent l'anglais auront reconnu l'extrait que j'ai placé en exergue).

Mais si Gonjasufi regrette de n'avoir pas de musiciens pour l'accompagner sur scène, à qui la faute ? Pas à Gaslamp Killer qui ambiance plus que Gonjasufi. Il saute, secoue son abondante tignasse, se lance dans un solo de air guitar, attrape sa tablette (un iPad ?) et vient sur le devant de la salle pour jouer de ce drum-pad à écran tactile. Rien à dire, à fond, le Gaslamp !!!


Je n'ai pas réussi à prendre une meilleure photo que celle-ci où, au centre, on devine Gaslamp et Gonja...

Je me suis trompé en disant que Gonjasufi et Gaslamp n'étaient que tous les deux sur scène. Ils n'étaient pas seuls. Avec eux, au fond de la scène, leur collègue en "marcel" à dreads blondes et moustache de viking venait compléter l'hirsute trio. Un grand balèze, à la différence de la brindille Gaslamp. Je n'ai pas pu m'empêcher de penser au Dude en le voyant, un Dude sans l'inflation abodminale. Un type qu'on imagine assez désœuvré le reste du temps. Qui doit rien kiffer plus que fumer la weed avec les potes et "partir" dans des délires foireux de fumeurs. Et qui n'est que le roadie, juste là pour charrier des câbles ou balancer des t-shirts dans la foule. Mais lui aussi tout à ce qu'il faisait : les t-shirts, il les embrassait comme une relique avant de les lancer dans le public. A la différence du Dude, ces potes ont un peu plus de talent et il se retrouve sur scène à Sète plutôt qu'au fond d'un bowling pourri.

Quant à Gonjasufi, aussi hirsute que sur les photos. Plus costaud que ce qu'on imaginait. Trapu. Avec ses poses et sa gestuelle de rappeur, gonflant ses biceps, l'espace de quelques instants que je me faisais la réflexion qu'à voir ainsi, il était presque plus proche de Chabal que d'un sâdhu. Même si, en comparaison, Chabal est bien coiffé.

Sur scène, Gonjasufi la joue MC, malgré des moments où il semble un peu ailleurs et "ne donne pas tout ce qu'il a". Dès la découverte de l'énergumène et de sa musique, je pressentais que ce background hip-hop était sa véritable expérience fondatrice, avant qu'il ne s'extirpe de certains des clichés propre au genre pour découvrir son expression si originale. D'ailleurs, si vous écoutez la musique qu'il faisait quand il était encore Sumach, avant de devenir Gonjasufi, vous retrouverez un rap assez conventionnel. Sur scène, c'est encore cette école du hip-hop qui lui permet d'affronter l'épreuve. Difficile en effet de reproduire la charge émotionnelle de la plupart des morceaux de l'album, cette mise à nu douloureuse qui, disait-il, lui avait imposé ces temps de réclusion dans le désert. Gonja allait donc devoir se les approprier sur scène par plus d'énergie et moins d'émotion.

Et si on a été quelque peu déçu par le côté basique de leur performance, moins personnelle que sur disque, c'est, qu'au fond, on n'a peut-être pas assez insisté sur l'influence fondamentale du hip hop dans son approche de la musique. Car, comme il le rappelle :
"i am a rapper w a tape machine...... and some people just wont get it" !

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Quelques photos empruntées au Projet BIW
(avec l'autorisation de la blogueuse, merci Miss BIW) :


"i am a rapper w a tape machine"






GLK et sa tablette-drum


Le fameux pote hippie-faux Dude, carrément en prière pendant le set !

samedi 19 juin 2010

Gonjasufi et la philosophie du siège pourri

A Sufi And A Killer reste décidément l'album le plus étonnant et intense de l'année.

Libération a lancé son envoyé spécial sur les traces de son auteur, Gonjasufi. Le reportage signé Sophian Fanen, s'il démystifie quelque peu le personnage, finalement plus père de famille qu'ermite du désert, nous le montre tel qu'en lui même, avec sa sensibilité, anxieux, entier. Gonjasufi ne triche pas.


Il revient sur la chanson qui probablement résume le mieux son album, "Sheep". Nous l'avions déjà, ici même, souligné. Pour Libé, Gonjasufi en précise le sens et reconnaît ses propres paradoxes :

"C’est l’histoire d’un ego. Les lions se battent pour le meilleur siège, mais si tu prends le plus pourri tu es sûr de t’asseoir plus longtemps. Je veux en finir avec cet ego, être un mouton…Même si, au final, je reste un lion, parce que la société m’a fait comme ça".

lundi 5 avril 2010

L'Agneau pascal façon Gonjasufi


Existe-t-il meilleur jour que Pâques pour revenir sur l'album, à ce jour, le plus marquant de l'année 2010, A Sufi And A Killer, signé Gonjasufi ? Puisqu'il est de tradition de sacrifier l'agneau et se régaler de son gigot, revenons donc vers un des titres les plus emblématiques de son auteur et qui justement s'appelle "Sheep".

Gonjasufi, "Sheep", A Sufi & A Killer (Warp, 2010)


En contrepoint à celle de Gonjasufi, on entend sur ce titre une voix féminine qui passerait presque pour easy-listening au regard du reste de la musique proposée sur cet album résolument crade et lo-fi, au son hyper-compressé. On y entend aussi Gonjasufi qui chantonne son désir d'être un agneau au lieu d'un lion.

"I Wish I Was a Sheep, instead of a lion, cause then I wouldn’t have to eat, animals that are dyin'…" avant de conclure : "I’m a lion babe, feeding off the sheep that graze… I’m a lion hey, see me livin in the shade, I have everyone afraid, roamin so no one is safe".

Curieuse vision, troublant éloge de cette douceur du jeune agneau... Avant que ne surgisse le lion qu'est Gonjasufi. La force du morceau vient aussi de ce basculement de la voix : toute en caresse dans la première partie, jusqu'au surgissement du lion dans son rugissement final, l'effet étant ici appuyé par le sample d'une envolée qawwali qui confère sa dimension mystique au morceau.

Si ce "Sheep" est un des vrais sommets d'un album qui pourtant se promène sur une véritable ligne de crête, c'est aussi parce qu'il incarne la démarche et l'ambition de son auteur. Nous pensions que le titre de l'album, A Sufi And A Killer, pour mystérieux qu'il soit, n'était en fait que l'évocation assez prosaïque de son interprète et de son principal producteur : Gonjasufi et The Gaslamp Killer. Il semblerait plutôt que ce soit une allusion au caractère troublé de son auteur, à la fois attiré par le mysticisme soufi et capable d'accès de violence par ailleurs. Dans la vidéo publiée par le magazine Dazed & Confused, mise en ligne ci-dessous, on y entend Gaslamp Killer dire qu'au début ce type lui faisait peur : qu'il était super agressif avec sa musique... Gonjasufi reconnaît volontiers que celle-ci lui offre une manière de canaliser sa violence : "If I didn’t have music I’d be dangerous man. It’s a vehicle for me to channel all this frustration and pain and shit".

Il n'est pas question de troubles de la personnalité au sens psychiatrique du terme mais d'une dualité complexe, où l'auteur s'expose en mettant beaucoup de lui-même. Comme il l'admet dans un entretien où il se livre longuement à The Quietus, cela demande un sacré effort d'exposer de la sorte une part de soi, d'aller du murmure au cri dans un même morceau. Comme il le dit : "It’s very personal exposing myself like that; going from singing very gently to screaming on the same song. I had to really spend a lot of time alone". Ce type de performance exigeait donc cette réclusion, d'être longtemps seul avant de pouvoir exprimer ces émotions contradictoires. Sa réputation d'ermite du désert du Nevada ne serait donc pas usurpée. Dans cette même interview, quand on lui demande si justement cette diversité de voix dans un morceau comme "Sheep" traduit un conflit interne, il acquiesce : "I would say so. It’s me reasoning and talking to myself. Different colours have got to come out. I want to take the whole rainbow of emotion".

Si Gonjasufi ne tombe pas dans les travers du darwinisme social cher à ses compatriotes néo-libéraux, façon Survival of the Fittest, sa vision du Monde semble marquée par la question du "qui mange qui", vision où l'agneau et le lion ne sont qu'une métaphore d'un processus plus général. Comme il l'explique à Cyrus Shahrad, dans son interview pour The Quietus, c'est la société qui s'auto-dévore : "I think this is a society that’s eating itself alive". Faut-il voir là une référence à l'Ouroboros ou au Samsâra bouddhiste ? Après tout pour un grand mystique, né copte, branché soufisme et hindouisme, ce type de références s'impose. La société qui se dévore tout cru renvoie à la dénonciation du matérialisme qu'il développe. Ainsi, les rappeurs multi-millionnaires sont-ils une de ses cibles : comment peut-on se contenter de frimer sur sa fortune quand 75% de la planète n'a pas accès à l'eau courante ?

Gonjasufi, qui décrivait ses premiers essais musicaux comme de l' Hindi Rock, est assurément un mystique pour qui le Christ était un muslim (sic) et le désert du Nevada un lieu sacré où se manifestent les esprits des Indiens massacrés.

La vidéo ci-dessous, West Coast Tripping with Gonjasufi & The Gaslamp Killer, a été réalisée par Tim Noakes pour le magazine Dazed & Confused. On y retrouve nos deux chevelus sur la route entre L.A. et Las Vegas...

Cela pourra peut-être vous aider à comprendre certaines de ses envolées du style : "le temps s'accélère - les jours, les mois. Tu ne peux pas y échapper : le temps nous rapproche du moment de maintenant. Et quand tu te rapproches du moment de maintenant, tu te confrontes à toi-même. Tu réalise ton être". (Voir la suite plus bas en version originale dans l'interview)... Sinon, si le mysticisme vous laisse de marbre, c'est juste une bonne virée de potes amateurs de space cakes...


A lire aussi, une chronique de l'album sur Pitchfork...

Et l'intégralité de l'interview parue sur The Quietus ici même :

Society Is Eating Itself Alive: Gonjasufi Interviewed
The Quietus , March 15th, 2010 08:54

Cyrus Shahrad talks to Gonjasufi about an impending apocalypse, religion and terrorism, and selfish millionaire musicians

Gonjasufi’s birth name is Sumach - after the flowering plant used to flavour Middle Eastern cooking and so beloved of his jazz fanatic father - and he’s “his present age”. He lives in Mojave Desert, on the outskirts of Las Vegas, but claims he has visited the Strip only a handful of times. He’s a recovering addict, though he says that his love for yoga, his children and his music has a stronger pull than any drug ever could, bringing him closer to himself and closer to God.

He’s also the man behind the Gaslamp Killer, Flying Lotus and Mainframe-produced A Sufi And A Killer, an inherently spiritual record that binds together mystical, whispered musings with the ragged fabrics of psychedelia, haunting desert laments and hypnotic Hindi chants.

It doesn’t take long to register the album's strong religious undercurrent, but to see it as specifically Islamic in origin is to underestimate the scope of Sumach's spiritual reach. Born into a family of Coptic Christians in San Diego, Sumach first studied Islam at college; he was turned off by the fundamentalists and attracted to the pursuit of divine unity pioneered by Sufi mystics. On top of that he has studied the Rastafari movement and the teachings of Krishna in the Bhagavad Gita.
Sumach says here that he’d be “a dangerous man” without music; that writing is for him “a vehicle to channel all this frustration and pain”. As such the album serves as a window into the two contrasting personalities fighting for possession of Sumach's soul: the Killer on the one hand, the Sufi on the other.

There’s currently very little information about you as an artist. How would you describe the history of your musical career?
Gonjasufi: I grew up in a San Diego jazz family; my old man played a lot of jazz records. My mom was into things like the Gap Band and Marvin Gaye. The first song I really felt was some Benny King. Then at high school I got into the 90s hip hop movement, started collecting records and started out as a DJ. So I would say my first music movement was 90s rap, and from there I got into reggae and rock. The way I kind of described it – I don’t want to get boxed in and some shit – but I called it Hindi rock, the shit I was doin’. The first record I put together was a lot of Hindi samples with some rock shit.

The temptation for a journalist is to read things about your personality into the album. How much of you is in this record?
G: I would say that as far as the feeling and the conviction and the words go, I put all of me into it. It’s very personal exposing myself like that; going from singing very gently to screaming on the same song. I had to really spend a lot of time alone.

Did the production process lend itself well to you spending time alone?
G: Yeah, it did. Gaslamp Killer would just chop up shit. He’s in LA, so he’d send it to me out here in the desert and I could just be alone. Nobody knows where I’m at. I kind of stayed out of the scene, but he’s like my link to the scene.


You have a real live performance sound, like you’re fronting a band. Is that part of your history, or part of your future?
G: That’s what I’m looking for. This album is a way of calling out for a band. I need to record with a couple of cats that I can lock myself in a recording room with for a couple of months. It’s my call out, like I’m saying, ‘Who’s down to rock a stage with me?’

In your own words you like to avoid overly-computerised approaches to making music...
G: I’m not really into the sound wave; the filtering effect of computers. When I go to shows I need to see a show. I need to see cats sweating with their instruments. When I see cats with just a computer up there, I feel like going up and snatching the computer off the stage and being like, ‘Now what? If all the power went off in the world, can you still rock a stage?’ That’s where I’m at with music. The sound wave itself has become so thin that the new generation’s ears are tuned into this softer, more accessible sound. With this record I wanted to almost hurt the eardrums; shock people with the sound of something raw, something hard. And then, after a minute, it’s cut into the eardrum enough that it’s scratched off the resin of that microchip filth.

The album works very well as a platform for your voice, but it sounds like there are a lot of voices on there – on a track like ‘Sheep’, for example. Do you think this is a representation of internal conflict?
G: I would say so. It’s me reasoning and talking to myself. Different colours have got to come out. I want to take the whole rainbow of emotion.

Does the record bear any relation to Sufiism as a religious form? The dance, the trance?
G: Yes, definitely. In college, I was studying Islam a lot and rolling with Muslims. I got turned off by the fundamentalist side and turned on by the mystic side. I started studying the way of the Sufi, reading Hazrat Inayat Khan. I went from reggae and word sound power to sufiism. I saw the similarity in all. I was born a Coptic in a Christian family, and then I studied Islam. Then I studied Hindi. And for me it took the study of Krishna and Geeta and practising yoga to bring all of that into one space for me; to come full circle.

You mention misconceptions about Islam on the record. Is this something you feel needs addressing?
G: Oh yeah. I’m out here in America, where the truth can be very franchised – it gets watered down. People have no idea what Islam is – they think these cats that are blowing up buildings and car bombs are Muslims. To me, they’re as much Muslims as these Catholic priests that are molesting kids are Christians. A true Muslim and a true Christian is the same: they worship one god. The Western world depends on so much media, and people are afraid of Islam out here. They don’t really know what Islam is about. Christ being a Muslin...they don’t know about that. If I was to open that up, I’d be labelled a terrorist out here. The crazy thing about this record is that I have to get to the US audiences via London. America doesn’t want to hear. I’ve been here for 30 something years, and it took the London ears to pick me up. I have to come back to where I’m at from the other side of the planet for them to accept this.

True artists work for something other than fame or financial success...
G: If John Lennon and Jimi Hendrix and Bob Marley were alive, would they hold a concert at the Gaza Strip to see if they could stop a fight? Would they go to the Middle East and hold peace concerts? There’s nobody on the planet that I know of that’s willing to do that. If I had a band and had enough people listening at one time I would do that shit, you know? For me it’s like the collective mass. The power of thought and everybody focused on one thing is the most important thing in life on this planet. If everybody’s so tuned in to a television that’s dumbing down the frequency and telling them that Doomsday or Armageddon is coming, then that’s what’s going to happen. So when I made these songs, it was a prayer to the most high and a call out to the people. I wasn’t thinking about money, or a record deal, or fame or any of that shit. That was the furthest thing from my mind.

Sometimes it feels like the only way to make sense of your own life is to make music.
G: It is for me. If I didn’t have music I’d be dangerous man. It’s a vehicle for me to channel all this frustration and pain and shit.

A Sufi And A Killer a record of contrasts – of dark and light moments – but you talk overall about hope; you want people in certain situations to take hope. Is that true?
G: Yeah, I want people who are going through the same emotions to find a way to deal with it. Energy is energy. A lot of this record is about me taking all the negative emotions that I have as a result of the world’s ignorance and hatred and racism, and dealing with it by turning it into something good. If people are going to follow me, I want to lead them back to their true selves. People sometimes don’t believe in themselves; they have to find someone to believe in. It’s that person’s job to bring them back to believing in themselves. For me it’s like, ‘Look, I’m going through all this crazy shit just like you. This is how I feel – does anybody feel the same?’ If there are people who are getting ready to jump off the bridge, or they’re halfway out the window, then I like to imagine that my song might come on and they’ll say: wait a minute, turn that shit up for a minute. And they pull back. I want to get these cats that are blowing shit up to chill out, and I want to get these cats that are going overseas to kill my brothers to chill out. If this music can reach enough people to give me an opportunity to speak, then it’s got to be about serious stuff that’s going on.

What goes through your mind when you turn on the TV and see the state of music today?
G: Bullshit, man. It’s frustrating because I got kids. Luckily enough, they get to hear the real stuff, but it’s a disease man. You see a lot of these rappers and all they’re talking about is their money. And they have talent, no doubt. But when all I hear is, ‘I got more money than you,’ it makes you want to reach through the TV and snatch them out of it. These cats get to a point when they’ve made enough money to actually make a change in the world. You find out there’s no running water on 75 per cent of the planet, and then you switch over and there’s cats in America...I won’t name names because I don’t want cats coming after me, but these guys that are almost billionaires and what are they doing? This should be a rule: if you make a certain amount of money, then a percentage of that has to go to getting running water and shit to the rest of the world. I’m not going to support artists that are multi millionaires when there are millions of people that don’t have any running water.

The saddest part is that hip-hop is a movement that came from political expression. For it to now be a part of the mainstream must be frustrating.
G: Yeah, it’s pretty sickening man. We go from Public Enemy to where we’re at right now.

Your record is so far removed from the MTV brand of hip hop. Do you think that’s largely a result of the movement that’s going on at the moment in LA with Flying Lotus and so on?
G: Oh, definitely. What Flying Lotus has done is step out of the box and create a whole other box. He started a whole movement as far as I’m concerned. If you can’t learn to draw, you trace for a bit, but where he’s going with his sound now . . . I hear so many people trying to sound like him. He’s taken it to a different angle. And he’s opened up doors for me. He introduced me to Warp. What he’s doing I support 100 per cent.

You talk about the desert a lot. Does the landscape play a large part in developing your personality or sound as an artist?
G: I think so. I’m from San Diego, which is next to the ocean. Tracks like ‘Holidays’, ‘Candylanes’, ‘Duet’ . . . those were all recorded in San Diego. All those other songs were recorded out here in the desert, and you can tell – the feel is completely different. Even the altitude and the weather, all that is captured. That’s why I want to use analog mics and tapes. I feel that the way a sound is captured is just as important as the sound itself. On tape it resonates, and over time it sinks deeper into the tape, and more of the air and the environment is captured in that recording. You listen to Miles Davis, Charlie Parker, and you can hear the cigarette smoke. When I hear Billie Holiday I can feel like I’m in that room – the cigarette smoke, the slavery even. And I want that to come across in my own recordings: where I was on the planet, what I was feeling, how much I was sweating.

You also mention ancestors on the record. Is there a sense that you can pick up things on mics that you don’t expect? Do you think you’re communing on a spirit level in the desert?
G: Definitely, man. This is all sacred burial ground out here. It’s all Mexico really, and all the slaughter that went down of the so-called Indians is still present. Most people don’t give a fuck – they don’t give a shit about any of that – but this is all ancient burial ground. People are driving their cars over it and maddogging each other and it's sad to see, because they’re ignorant of what’s underneath. And the crazy thing is that it’s all going to become burial ground again in a minute. These cats are gonna get buried in their cars. Their cars are gonna become caskets and shit.

Do you feel a commitment to revealing the apocalypse? A sense of despair at society?
G: I think this is a society that’s eating itself alive. What I’m understanding about time is that it’s speeding up - the days, the months. You can’t escape it: time is bringing us closer to the moment of now. And when you get closer to the moment of now, you’re dealing with yourself. You realise self. If you’re not ready to realise self, you’re gonna dissipate. In that alignment, when it takes place and we become 100 per cent fully realised, we reach godhead. If we’re all in the right state of mind. Then we can manifest the living god we’ve been looking for. That’s what I think it’s all about. That’s what I’m channelling when I’m making music. To realise self in the highest potential, and in doing so bringing others to their hightest potential. There’s no difference between me and my neighbour. Maybe we’re in different vibratory rates, but sometimes you need a more powerful battery to charge up the other. I need somebody to come around waken me up; resurrect me.

mardi 23 février 2010

Gonjasufi, mystique lo-fi

Un ermite rasta sorti du désert du Nevada pour poser sa voix chevrotante sur fond d'électro psychédélique, ça intrigue. L'album n'est pas encore dans les bacs que Gonjasufi, avec juste une poignée de 45tours à tirage très limité à son actif, aura déjà trouvé, partout sur la Toile, des apôtres annonçant sa venue. Ca bruisse, ça buzze, ça s'enflamme et ça gonfle les voiles d'une embarcation de fortune prête à surfer sur la prochaine vague médiatique...

Il arrive, précédé d'une réputation de mystique, et son album est présenté par le site de Vibrations comme "une sorte de testament liturgique d'un gourou repenti". D'après quelques éléments biographiques grapillés sur le web, Gonjasufi serait un ancien professeur de yoga, installé dans le désert du Nevada : point.


Tout cela sort de l'ordinaire, de ce mystère naît une curiosité, certes. Mais si Gonjasufi suscite cet intérêt, c'est aussi parce qu'il bénéficie de la réputation de son label, Warp, et de celles de ses partenaires, Flying Lotus en tête. De plus, les premiers convertis l'ont été par du tangible, la musique. La dimension spirituelle imprégnant l'album nous inciterait à l'appréhender en tant que syncrétisme, à la façon dont les religions vont parfois se construire en intégrant des éléments hétéroclites. Ainsi l'album se révèle véritable Objet Sonore Non Identifié, et balance une musique envoûtante, hypnotique, résolument lo-fi, où les beats d'un hip-hop électro expérimental vont fournir la trame organique sur laquelle les sons du monde entier viendront contribuer à la couleur mystique du projet.


Le titre de l'album est déjà porteur en soi d'un curieux programme : un soufi et un tueur. Quel lien peut bien établir Gonjasufi entre le soufisme, qui vise à s'approcher de la divinité par l'extase, et un tueur, dont le rôle serait d'annihiler pareille élévation ? Quel paradoxe. On se creuse les méninges en essayant d'y comprendre quelque chose, on postule qu'il faudrait peut-être interpréter ce paradoxe comme significativement post-moderne (si nous voulons bien admettre que le Zeitgeist est à l'oxymore). Après tout, ça ne peut pas faire de mal de se prendre la tête, c'est toujours un bon petit exercice ludique pour s'activer les neurones mais, après mûre réflexion, il est, à mon sens, inutile de chercher ici midi à quatorze heures : le titre de l'album renvoie à quelque chose de beaucoup plus prosaïque, il n'est que le rappel de la collaboration entre un interprète et son Pygmalion, soit Gonjasufi et The Gaslamp Killer. Tout simplement. Le Sufi et le Killer, cqfd.

En effet, si d'autres producteurs interviennent, comme Flying Lotus et Mainframe (un bon pseudo de geek pour ce proche de feu Jay Dee), il semblerait que The Gaslamp Killer soit le principal collaborateur de Gonjasufi, ou du moins celui qui l'a aidé à accoucher, pour la première fois, de ces visions...

Car Gonjasufi, de son vrai nom Sumach Ecks, ne serait pas né de la dernière pluie. Comme il le confesse sans ambages sur le site de Warp : "pour parvenir à cette conviction derrière les mots, ça m’a pris 30 ans de frustrations et de désespoir… des tests de foi continuels. Une lutte de tous les jours, vous savez. Une énergie réprimée qui, tout à coup, a trouvé le parfait moyen pour s’exprimer… Elle a continué. Et depuis elle s’écoule continuellement, vous voyez ?". Oui, oui, on voit.


Cette vidéo et les quelques photos circulant sur le net nous permettent de mettre un visage sur cette apparition. Pourtant, quelques doutes subsistent : Gonjasufi serait-il un canular, l'identité d'emprunt d'un DJ ou musicien souhaitant mener ce projet de l'ombre ? Si la question se pose, c'est d'abord parce que Gonjasufi semble sorti de nulle part, ensuite et surtout, parce qu'un précédent récent est encore dans les esprits : le cas fameux de Clutchy Hopkins, ce vieux baba barbu défraîchi, derrière lequel se serait dissimulé un fameux DJ et quant à l'identité duquel les spéculations allaient bon train (Madlib ? DJ Shadow ? Cut Chemist ? Shawn Lee ? Money Mark ?), inciterait à prendre avec précaution le phénomène. Dans le cas de Gonjasufi, j'ai lu un commentaire (sans conviction, il est vrai) qui soupçonnerait Sufjan Stevens de se cacher derrière ce projet...

Après tout, sous ses airs de rasta hirsute, Gonjasufi pourrait bien être le premier bum venu. Les épreuves endurées dans la rue entraînent parfois chez ce type d'individu une tendance à prophétiser, même si le propos n'est le plus souvent qu'un délire incohérent, notamment parce que les troubles psychiatriques sont une caractéristique fréquente de ce type de population, et que le délire mystique en est une des manifestations possibles. Mon hypothèse est plus banale, c'est simplement un type ayant grandi avec le hip-hop qui, par la suite, a cheminé dans sa tête, si je puis dire.

Mais, même s'il n'y a pas d'usurpation d'identité, que Sumach Ecks a bien pris le nom de Gonjasufi pour exprimer sa prose illuminée, ma rigueur de sociologue devrait m'inciter à prendre de la distance avant de commenter cette sortie, à vérifier les infos. Exercice délicat, surtout que l'album n'est pas encore officiellement sorti, malgré les fuites habituelles sur le net. En fait, il faudrait observer la manière dont circule l'information. On constaterait qu'il n'y a finalement qu'une ou deux sources à l'origine des abondantes occurences de Gonjasufi sur le net. Comme point de départ journalistique, on pourrait identifier un bref article de Ben Ratliff, dans le New York Times, organe de référence s'il en est, du 5 février et, depuis, abondamment repris et commenté par les internautes. Tout y est déjà dit. Après, le nombre important des commentaires vient témoigner de la fascination exercée par notre illuminé du désert et par sa musique. Partant de là, on pourrait analyser cette fascination à la façon d'une rumeur. Ainsi, comme pour la rumeur, il s'agit là d'une "reconstruction par amalgame de motifs présents dans l’imaginaire" (Véronique Campion-Vincent et Jean-Bruno Renard, De source sûre : nouvelles rumeurs d’aujourd’hui). Et ces motifs sont ici nombreux : quête de spiritualité et lassitude du matérialisme, attrait pour la figure de l'anachorète à l'heure où certains voient dans la décroissance une alternative à l'impasse dans laquelle s'enfonce notre société de consommation, fascination pour le désert dont la rudesse serait un symbole fort de cette décroissance et d'une vie dépouillée de ses oripeaux superflus, vieux rêve d'un hybride où la technologie brancherait ses câbles d'alimentations sur des racines culturelles ancestrales, etc...

Soyez certains que nous ne sommes qu'au début de cette déferlante. Les médias français vont très vite emboîter le pas à ce buzz, la presse spécialisée dans un premier temps, puis viendront ensuite, les publications généralistes, y compris certaines un peu ringue, comme peuvent l'être les hebdos à la papa, type Nouvel Obs'...

Lors de ma première impulsion à m'exprimer sur cet album, j'ai eu comme une réticence. Je me sentais comme pris d'un élan de panurgisme, comme un mouton pris dans le troupeau avec en guise de berger un hirsute bonhomme ne sachant même pas chanter, à vouloir ainsi réagir à quelque chose de l'ordre de la rumeur, sans rien avoir de plus à en dire que ce que j'avais déjà pu lire jusque-là sur le sujet... Alors que je choisissais de ne pas m'exprimer, de ne pas céder à ce qui me serait apparu comme un réflexe "moutonnier", j'écoutais avec attention les paroles d'un titre de l'album qui s'intitule justement "Sheep". Gonjasufi y déclare "I wish I was a sheep instead of a lion". Il rêve d'être un mouton plutôt qu'un lion, car au moins il n'aurait pas besoin de tuer pour se nourrir. Et de décrire sa fascination pour le gentle sheep, qui aurait besoin d'être rapide sur ses pattes pour ne pas être dévoré... Avant que la conclusion du morceau ne révèle qu'il s'agit en fait, de ce que j'en ai compris, de la rêverie du lion qui terrorise tout le monde et ne serait pas prêt à inverser les rôles. Il s'avère également que ma contribution sera également celle du lion plutôt que du mouton. Lion cosmique moi-même, je m'empare de cette proie de choix et la décortique, la déchiquette méticuleusement de mes crocs rompus à l'ouvrage, lui fend la panse d'une seule de mes griffes pour voir ce qu'elle a dans le ventre. Bon, calmons-nous, réfrénons un brin notre instinct musicarnivore, mais décortiquons tout de même cette si curieuse bête qu'on en croirait une chimère.

Avant de dire que j'écoute en boucle certains des morceaux de cet album depuis que je l'ai découvert, je dois d'abord préciser que rien ne m'insupporte plus que les types qui ne savent pas chanter et Dieu sait qu'ils sont nombreux. Or Gonjasufi ne sait absolument pas chanter. Pas dans le sens conventionnel du terme en tout cas. Si au moins il avait un flow, même pas. Mais il a la conviction. Et justement grâce à cette voix, cet album est habité. Présenté comme un gourou, il n'est pas du genre tribun. C'est plutôt à une petite voix plaintive et chevrotante, lointaine, que nous sommes confronté tout à long de cet album. Il semblerait qu'il y ait eu une charte graphique, ou sonique, précise qui soit posée comme cahier des charges lors de l'enregistrement : la voix sera étouffée, passée au travers d'un filtre cradingue. Un peu comme si Gonjasufi avait passé toutes les sessions de l'album à chanter dans un porte-voix fatigué, enfermé dans la pièce à côté du studio. Un effet bien décrit par l'article du New York Times, une voix "quivery, blithe, at half-tempo to the song, overmodulated but seemingly faded through re-transmission, an audio copy of an audio copy. It doesn’t sound like the thing you’re supposed to be focusing on. It sounds like an extraneous sample, perhaps from a movie, definitely from the days before digital. But that’s the voice of Gonjasufi himself". Une voix comme effacée par une bande usée, comme la copie de la copie.

En semblant s'éloigner, an audio copy of an audio copy, en paraissant ailleurs et loin, Gonjasufi parvient à provoquer un effet de rapprochement avec le spirituel qui anime son art. On sait ainsi que, dans les musiques religieuses, l'éloignement des musiciens, souvent hors de la vue, contribue à accentuer l'idée que ces musiques puissent être célestes, en les préservant de ce qui serait une interférence humaine. On sait également que dans les musiques traditionnelles sacrées, on dispose de nombreux procédés pour modifier le timbre de la voix, ou des instruments. Le grand ethno-musicologue André Schaeffner revient fréquemment sur l'idée du son qui serait comme un masque. Ainsi, dans son ouvrage de référence Origine des Instruments de Musique - Introduction ethnologique à l'histoire de la musique instrumentale, il insiste sur l'universalité de l'effet-mirliton. "La déformation de timbre par le mirliton est pour le chant ou la déclamation ce que le masque est pour la danse". A savoir, le son produit permet d'être un Autre. On voit l'importance que cela peut avoir dans le cadre d'une cérémonie rituelle, comme nous l'avons dit plus haut. Par exemple, on pourra considérer dès lors que c'est la voix d'un esprit, d'un ancêtre, d'une divinité, etc... qui se fera entendre par le biais du mirliton. Nous touchons bien là à quelque chose de plus essentiel que le simple jouet d'enfant auquel la tradition occidentale a désormais cantonné le mirliton. Chez Gonjasufi, c'est cette espèce de porte-voix aux batteries fatiguées qui fait office de "mirliton".


On retrouve en tout cas chez lui cette invocation des esprits, notamment sur ce titre marquant de l'album, "Ancestors", produit par Flying Lotus. De la même façon, on entend des voix enregistrées et samplées sur A Sufi And A Killer. On pensera peut-être à l'inévitable My Life In The Bush Of Ghosts pour le procédé. Ici, on retrouve par ce biais les échos de cultures lointaines, une voix flamenca mise en boucle, un bout de chant qawwali, authentique musique soufie celle-ci, qui prennent des airs fantomatiques, comme l'écho d' "esprits connus et inconnus", de Spirits Known And Unknown, pour citer le beau titre d'un album de Leon Thomas.

L'autre élément de la "charte graphique" de l'album serait son traitement résolument lo-fi du son. Outre le filtre qui voile le chant et les élucubrations de Gonjasufi, tout l'album quasiment est recouvert de ce crépitement de disque vinyl si couramment utilisé pour donner du grain, un crépitement dont l'intensité varie, allant des dernières braises à l'embrasement des bûches, comme une couche de poussière, comme le témoignage exhumé d'un temps lointain. Un indéniable côté Art Brut, à savoir l'œuvre de quelqu'un foncièrement étranger à la culture artistique et qui serait authentique création, sans le travers du mimétisme qui serait, selon Dubuffet, le propre de l'art "culturel".



Pourtant, les références sont sollicitées pour décrire ce curieux objet sonore et s'entendre pour le décrire comme éléctro psychédélique lo-fi. On y retrouvera aussi du rock, des ballades déchirantes et même une sorte de funk. Si le Guardian le décrit comme "Screamin' Jay Hawkins qui reprendrait MIA et remixé par Portishead", on pourrait aussi citer Captain Beefheart, comme je l'ai lu sur Fluctuat Net. Voire Lee "Scratch" Perry et ses élucubrations couinantes tout aussi mystiques que celles de Gonjasufi. D'ailleurs, à une voyelle près, on pourrait imaginer que ce chamanisme doit lui aussi beaucoup à cette technique archaïque de l'extase qu'est l'intoxication au chanvre, décrite par Mircéa Eliade dans son livre sur le chamanisme.

S'il confesse avoir mis longtemps, dans la douleur, à trouver sa voie, son auteur a désormais de hautes ambitions pour sa musique, mystique quoi :
"J’aimerais que cet album atteigne ses auditeurs à tel point que s’ils se trouvaient sur le rebord de la fenêtre prêts à sauter et qu’ils entendaient une de mes chansons ils se diraient ‘attend - Je dois réévaluer la situation…’. Je prierais pour que les gens trouvent la capacité de se trouver par la musique."
Rien moins.


A Sufi And A Killer (Warp), disponible le 8 mars
Le nouveau site de Gonjasufi : www.sufisays.com