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mercredi 4 janvier 2012

L'Autotune comme lifting ? Quand Gal Costa est métamorphosée par Caetano


La grande surprise de la fin d'année fut la sortie du nouvel album de Gal Costa, entièrement composé et produit par Caetano Veloso, surprise parce que ce Recanto est carrément électro ! Un virage dans la carrière de Gal que seul Caetano probablement pouvait la convaincre d'effectuer. Car il faut une sacrée confiance en l'autre pour se livrer à lui de la sorte...


Que Gal Costa et Caetano Veloso travaillent ensemble sur un album, quoi de plus normal. Ils ont commencé la carrière ensemble, en 1967, par un disque en duo, le très bossa-nova Domingo, un album qui contient une chanson de Caetano ayant traversé sa carrière, le délicieux "Coração vagabundo". Et, depuis quarante-cinq ans, Gal n'a jamais cessé de chanter les compositions de Caetano. Entre eux, les liens sont plus qu'amicaux, presque fraternels.

Gal Costa n'avait pas sorti d'album studio depuis longtemps, depuis Hoje, en 2005. Celui-ci contenait de belles choses et voyait Gal se rapprocher de la jeune génération ou choisissant le répertoire du disque parmi les chansons d'auteurs moins fameux que ceux auxquels elle se dédiait habituellement. Hoje était surtout marqué par une approche acoustique d'où notre surprise aujourd'hui.

Gal a donc délaissé l'acoustique pour l'électro. Elle a soixante-six ans. Caetano soixante-dix dans quelques mois. On sait qu'au fond de lui, il y a toujours un adolescent curieux, que son art est sa jeunesse éternelle. Quitte pour cela à vampiriser ses jeunes collègues. Mais être resté "jeune" ne fait pas forcément de vous un musicien capable de sortir un album de musique électronique consistant. Autour de lui, pour l'enregistrer, on retrouve donc des musiciens plus jeunes : son fils Moreno, le désormais indispensable Pedro Sá, Donatinho, fils de João Donato, Kassin, ainsi que Rabotnik et Bartolo (Duplexx). Qu'en est-il des textures, des rythmiques ? Le disque est très downtempo et minimal, mais surtout on a l'impression que l'électro sert à obtenir des couleurs dures et froides. C'est le parti-pris de Caetano... Et quand on tient le "tube", le morceau qui va se danser, "Neguinho", c'est pour mieux y épingler le matérialisme et le manque de curiosité de ses contemporains !

Car avec Recanto, on a l'impression que Gal s'est livrée aux mains de Caetano, en baissant la garde et lui laissant toute liberté. Que l'album soit une œuvre de Caetano, cela ne fait aucun doute. Il n'a pas fait que composer l'intégralité des morceaux, dont neufs titres inédits, et produire l'album, il l'a pensé et conceptualisé. Une impression renforcée par l'interview qu'ils ont donné pour présenter l'album. Il ne lui laisse pas en placer une ! Il parle, parle et Gal semble curieusement en retrait, presque étrangère au processus. Dans le processus, il semble que Moreno a beaucoup joué le go-between. Gal recevait les morceaux que lui envoyait Caetano en mp3 et c'est avec Moreno qu'elle s'en imprégnait, y apportait ses suggestions. Puis Moreno revenait vers son père pour avancer dans la création de l'album.

Pour décrire un tel virage dans la carrière de Gal, peut-on parler, à son âge, de mue ? Et si l'épiderme doit servir de métaphore, plutôt que d'une mue, est-il plus juste de parler d'un... lifting ? Curieuse impression car si les habits sont modernes, rien n'est fait pour cacher l'impact du temps sur la voix de Gal. Son visage s'affiche fièrement, sans maquillage, sans artifices. Sublime, toujours, mais quelle est loin l'insouciante sensualité de l'icône des années hippies, celle dont nous évoquions les fameuses dunes où se retrouvaient la jeunesse rebelle. Que le verso de la pochette les montre en leurs jeunes années ne fait que renforcer cette idée, souligner la distance. Le chant de Gal n'a plus la même souplesse, sa voix est plus grave. Et c'est aussi ça le thème du disque. Ne rien cacher du temps qui passe, de ce qui signifie vieillir. Aussi cette sobriété imposée par l'âge doit-elle se révéler plus que se cacher, contrairement à ce pourrait laisser croire l'électro du projet.


Emblématique de cette idée, "Autotune Autorerótico". Comme son titre l'indique, il joue avec l'autotune. On pourra toujours moquer Caetano, se dire qu'il est le vulgaire suiveur d'un effet déjà éculé et devenu insupportable, que c'est un outrage fait à la voix de sa muse, ce serait se tromper : jamais l'utilisation de l'autotune n'avait été faite avec une telle sensibilité. En ce sens, il n'est pas question de lifting, mais au contraire de souligner le trucage... Le geste n'est pas le même de mettre un filtre d'autotune sur la voix d'un jeune n'ayant jamais su chanter juste que sur celle d'une des grandes divas de la musique brésilienne de ces cinquante dernières années. Comme une manière à la fois ludique et émouvante de dire que les personnes âgées ont besoin d'assistance ! De même "Tudo dói", littéralement "tout fait mal", qui rappelle qu'avoir mal c'est être encore vivant.

Caetano a parfois besoin de passer par la voix des autres pour être personnel. Il signe un album d'une rare émotion. Il glisse les échos de son enfance et de son Recôncavo natal sur "Segunda" où le rythme est gratté au prato e faca, par un couteau sur une assiette, comme le faisait son nounou Dona Edith qui s'en était fait un nom : do Prato. Et Caetano puisque ce n'est pas lui qui chante peut bien s'amuser à balancer un rap ! Caetano a déjà rappé, ce n'est pas nouveau, c'était au début des années quatre-vingt, sur le morceau "Lingua", en duo avec Elza Soares. C'est donc sur l'autre titre dansant, "Miami Maculelê", le dernier morceau de l'album, alors qu'on ne l'avait pas entendu jusque-là,  qu'il se lâche ! Et même si son flow est loin d'être impérissable,  pouvait-il rêver plus beau pied-de-nez ? Il invente l'électro et le rap de vieux et vous emmerde !

mercredi 9 juin 2010

Ces Doux Barbares qui se ressemblent tant

"Vocês, que me lêem,
já ouviram falar em 'supergroups'?
Pois bem, Doces Bárbaros é um subgrupo.
No sentido de um grupo étnico. Ha-ha-ha-ha"
(Caetano Veloso)

Quand, en 1997, je découvrais l'Alfagamabetizado de Carlinhos Brown, j'étais ravi d'y retrouver sur un titre les Doces Bárbaros au grand complet. A savoir : Gal Costa, Maria Bethânia, Gilberto Gil et Caetano Veloso, enfin réunis. Les Doces Bárbaros sont une de ces bornes initiatiques qui m'ont ouvert la route des musiques brésiliennes, ou plutôt les routes, les chemins de traverse, les sentiers, les ruelles et les boulevards tant depuis je n'ai jamais cessé de poursuivre ce voyage où plus on avance, plus on mesure l'immensité de ce territoire et tout ce qu'il reste à découvrir. Nouvelle épisode de cette série où, sans nostalgie aucune, je me replonge dans cette période de découverte, il y a une vingtaine d'années.

Comme je le disais dans le premier volet de cette série, le point de départ c'est Caetano. Puis ses collègues tropicalistes, tout ça au gré des albums que je pouvais alors trouver en fouinant dans les bacs et y engloutissant mon maigre budget. Dans cette quête, un jour ou l'autre, on finit bien par tomber sur l'album des Doces Bárbaros qui, en 1976, réunit nos quatre larrons. Celui-là, c'est mon frère qui avait mis la main dessus. D'occasion, bien sûr. Avant même de l'écouter, je l'adorais pour ce nom de Doux Barbares. Et pour la photo centrale quand on ouvrait le double-album : nos quatre larrons déguisés et sautillant sur scène. Accoutrement carnavalesque, outrancier, joyeux... Même Gil en collant blanc semble sans crainte du ridicule.


En France, la célèbre photo rassemblant Ferré, Brassens et Brel a fait couler tant d'encre alors qu'ils sont simplement assis autour d'une table. Imaginez un instant l'impact que cela aurait pu avoir s'ils avaient été ensemble sur scène... Même pas déguisés ni dansants, faut pas rêver, mais ensemble sur scène... Là, avec nos Tropicalistes bahianais, c'est pareil, on est déjà content de voir cette proximité, ces liens très affectueux. Et en plus, eux, font la fête ensemble.


Caetano Veloso plaisante en disant que les Doces Bárbaros ne sont pas un super-groupe mais un "sous-groupe", au sens de groupe ethnique. Avec l'idée qu'ils incarnaient, comme il le dit, une "nouvelle race", en écho à ce que chantaient alors les Novos Baianos... En ces années-là au Brésil, l'humoriste Chico Anysio faisait un tabac à la télévision avec ses imitations de Bahianais. Avec la complicité d'Arnaud Rodrigues, il enregistrera même un tube sous le nom de Baiano E Os Novos Caetanos : "Vô Batê Pa Tu". Ainsi, comme le rappelle Caetano, par le biais de cette figure devenue très populaire du Bahianais hippie, "aux yeux des autres, nous étions déjà, sans même le savoir nous-mêmes, les Doces Bárbaros".

On sait que Caetano et Bethânia sont frère et sœur, que Caetano et Gil étaient beaux-frères pour avoir épousé deux sœurs, elles-mêmes amies d'enfance de Gal. Mais au-delà de ces liens familiaux, amicaux, artistiques, on est assez étonné de voir Caetano et Gil mettre en avant l'argument de la ressemblance physique pour justifier ce projet commun où, pour la première fois, en 1976, ils se présentent au public sous la bannière d'un groupe et non plus, comme ce fut souvent le cas, en leurs noms propres.

A cette époque, au milieu des 70's, c'est Gil qui, un jour, dit à Caetano : "je pense que maintenant nous sommes un groupe parce qu'on se ressemble de plus en plus, même physiquement" ("Acho que a gente agora é um grupo porque foi ficando cada vez mais parecidos uns com os outros, até fisicamente").

Tout en rappelant que tous étaient très différents les uns des autres, Caetano confirme et insiste sur cette convergence morphologique qui n'existait pas quelques années plus tôt. Comme si la proximité artistique et affective avait entraîné une sorte de mimétisme physique.

"Quand nous étions enfants, et même adolescents, Maria Bethânia et moi, n'étions pas des frère et soeur qui se ressemblent : au contraire, nous étions de ces frère et soeur de type différent au sein d'une nombreuse fratrie.

Un jour, en regardant le dos de la pochette de l'album de Gal et Caymmi, j'ai vu une photo de Gal où je trouvais qu'elle me ressemblait.

Quand, en 1965, Maria Bethânia et moi nous sommes installés à São Paulo, à l'époque où elle participait au spectacle Opinião, Gilberto Gil habitait déjà là et Gal vint passer quelque temps avec nous. Gal avait les cheveux courts et, physiquement, était complètement différente de Bethânia. Mais les gens qui voyaient Gal dans la rue la montraient du doigt en disant : 'regarde, c'est Maria Bethânia'. On trouvait ça effrayant parce qu'on pensait que Gal et Maria Bethânia étaient deux personnes totalement différentes. Qu'ils puissent leur trouver une ressemblance, nous semblait comme de dire des Japonais qu'ils se ressemblent tous.

Gil, de son côté, était gros. Son corps n'avait rien d'anguleux ou sec, il mangeait beaucoup. Il mangeait trop. Puis, il s'est mis au régime macrobiotique et a maigri. Et son corps est devenu comme le mien, qui ressemble à celui de Bethânia. (...)

Mais pour les gens qui nous voyaient depuis longtemps comme un groupe ou, disons, comme une poignée d'individus ayant des caractéristiques communes, Doces Bárbaros n'était rien sinon une évidence. Pour nous, c'est une nouveauté majeure. Et c'est la même chose. (...)

Les Doces Bárbaros sont une chose qui s'est formée en nous, à travers nous et même en dépit de nous. C'est une nouvelle race" (Revista Ele e Ela - nº 86, 06/76).

Embarqués dans ce projet d'album et de tournée sous l'impulsion de Bethânia, nos Doux Barbares étaient bel et bien cette "nouvelle race" métissée qui contestait l'idée de race, ce "sous-groupe, au sens de groupe ethnique", comme l'ironisait Caetano.

Un film, Os Doces Bárbaros, sorti deux ans plus tard, témoignait de l'aventure. Le film, qui n'était au départ qu'un documentaire musical, a pris une autre dimension quand, de passage à Florianopolis, Gil et Chiquinho Azevedo, le batteur, furent arrêtés en possession de marijuana. A la clé : interrogatoires et séjour en prison de rigueur. Jom Tob Azulay, le réalisateur, confessait à l'occasion de la sortie en DVD du film, que ces passages du film doivent beaucoup à Gil car "même dans l'adversité de sa cellule, il avait la grandeur de percevoir combien il était important de filmer ces moments difficiles".

Par la suite, chacun mena sa carrière avec la réussite que l'on sait.

Les Doces Bárbaros se sont retrouvés en 1994 pour participer au Carnaval carioca avec la Mangueira et son samba-enredo "Atrás da Mangueira só não vai quem já morreu". Puis, vint la réunion pour participer à ce "Quixabeira", sur le premier album de Brown. Une présence symbolique qui s'inscrivait dans l'histoire de la musique bahianaise et prolongeait celle du Tropicalisme en adoubant son plus brillant héritier.

Enfin, en 2002, les Doces Bárbaros se sont reformés le temps de quelques concerts au Parc d'Ibirapuera et sur la plage de Copacabana. Un DVD Outros (Doces) Bárbaros témoigne de l'événement. Et là, quand on les voit, se pose évidemment LA question : se ressemblent-ils toujours autant physiquement ?

mercredi 2 juin 2010

Les Dunes de Gal

"Quando o português chegou
Debaixo duma bruta chuva
Vestiu o índio
Que pena! Fosse uma manhã de sol
O índio tinha despido
O português"
(Osvald de Andrade)

Nous l'expliquions dans le message précédent, le "cinéma transcendental" consiste tout simplement à être allongé sur le sable à contempler la mer. L'expression, reprise par Caetano Veloso pour donner le titre à son album, viendrait de Gal Costa et ses amis pour qui la contemplation en question était souvent soutenue d'un adjuvant hallucinogène.

En même temps qu'avec les beaux jours naissait l'impatience du premier bain de mer, ces dernières semaines de printemps ont eu sur moi un véritable "effet madeleine". Laquelle madeleine est composée d'ingrédients variés interagissant entre eux en une chimie complexe. Ainsi, ces vagues de souvenirs se combinent-elles à mon entrée saisonnière en phase bahianaise. Cette combinaison m'incite à revisiter ici quelques albums qui me firent découvrir, il y a une vingtaine d'années, les musiques brésiliennes. Ce fut d'abord par le biais de Caetano, puis vinrent dans la foulée les autres Tropicalistes, Jorge Ben ou Martinho da Vila.


Aujourd'hui, honneur à Gal puisque que c'est elle qui donnait son nom à la plage fréquentée par les hippies cariocas, au début des années soixante-dix. Une forme d'hommage qui montre la fascination et le trouble qu'elle exerçait auprès de ses jeunes contemporains.

Bahianaise, comme Caetano, Gil, Bethânia ou Tom Zé, Maria das Graças Costa Penna Burgos, plus simplement appelée Gal, participa dès ses débuts au mouvement tropicaliste. Il faut rappeler ici par quel biais se fit la rencontre avec ses fondateurs. Agée d'une dizaine d'années, Gal devint très copine avec les deux sœurs Gadelha, Sandra et Andréia. Quelques années plus tard, les sœurs épouseront respectivement Gil et Caetano, à qui elles présenteront Gal. Le début d'une grande amitié.

Après l'exil à Londres de Caetano et Gil, en 1969, elle se retrouva à devoir endosser l'habit d'icône d'un mouvement décapité. D'autres, on aurait dit qu'ils n'avaient pas les épaules pour endosser pareil costume, forcément trop large. Pas de Gal. Malgré tout, c'est surtout de la douleur liée à leur exil qu'elle se souvient : "j'ai beaucoup souffert. Je me suis sentie abandonnée, j'avais perdu ma famille. (...) C'est à cause de cette douleur, de ce poids sur le cœur que j'ai adopté les cris et le psychédélisme. C'était une manière de protester contre tout ce qui était en train de se passer, les prisons, la dictature".

Qu'importe alors le chagrin, la révolte, elle remplit son rôle à merveille, poussant loin le bouchon du psychédélisme et posant quelques bornes de la musique brésilienne à la charnière des années soixante et soixante-dix, cette période où l'on commençait à réaliser un peu partout que the dream is over.

Mais plutôt que l'album Gal, son brûlot psyché, le thème de la plage, conjugué à celui de mes premières découvertes de nos Tropicalistes *, nous inciterait plutôt à lui préférer India, de 1973, album que l'on pourrait dire "du slip".


L'audace de Gal. La pochette fut censurée à sa sortie et le disque vendu dans un emballage noir dissimulant laphoto. Encore aujourd'hui, alors qu'on en a pourtant vu d'autres, cette pochette fait souvent naître un certain trouble chez ceux qui la découvrent. Et je dois bien avouer, vaguement honteux, qu'en mes jeunes années, il m'arrivait parfois de laisser l'album au front d'une pile de vinyls, bien exposé aux regards. Surtout si une fille devait passer chez moi pour la première fois. Sa réaction pouvait alors laisser augurer de ce qui serait jouable ou ne le serait pas.


Le dos de la pochette est de la même veine. Certes, ici nous ne sommes pas à la plage quand nous voyons Gal à moitié nue grimée en Indienne. Il s'agit plutôt d'incarner l'innocence du Brésil d'avant la conquête. Car c'est précisément cette nudité sans gêne des femmes indigènes qui frappa les premiers explorateurs, qu'ils soient Jésuites ou aventuriers.

C'est ce qu'illustrait la célèbre "Lettre de Pero Vaz de Caminha" au Roi Manuel, en 1500. Cet écrivain faisait office de secrétaire à Pedro Álvares Cabral quand celui-ci "découvrit" le Brésil. Il raconta ainsi au Roi, dans sa fameuse lettre, la nudité des Indiens, les hommes, "bruns, tout nus, sans que rien ne couvre leurs parties honteuses", et "les femmes bien gentilles, avec de longs cheveux noirs sur les épaules et le sexe si haut, si serré, si dépourvu de poils que nous pouvions bien les regarder sans éprouver aucune honte". C'est bien un Eden d'avant la chute, un Eden où le péché de chair ne serait pas puni, que croient découvrir les premiers marins portugais à fouler le sol de cette terre luxuriante.

Et c'est aussi là qu'agit le charme de Gal. Même dévêtue, jamais vous n'y trouverez la moindre once de vulgarité. Une forme d'innocence dans l'affirmation du corps qui n'est corrompue ni par le vice ni la vertu.

En s'appropriant le Manifesto Antropófago d'Oswald de Andrade, publié en 1928, dont est extrait le célèbre "Tupi or not tupi - This is the question", les Tropicalistes s'inscrivaient aussi dans les racines historiques du Brésil, affirmant ainsi leur attachement à cette part indienne de leur culture.

Quand sort India, en 1973, Gal Costa est déjà devenue la grande chanteuse underground du Brésil. La jeune fille aux cheveux courts des années soixante était désormais un véritable sex-symbol, symbole qui rencontrait autant de succès auprès des hommes que des femmes.

A ce sujet, je me souviens d'une conversation avec mes amies bahianaises Goli et Nadja, où la première essayait de démontrer que Gal était fondamentalement lesbienne. Elle prenait pour argument une émission de télé où Caetano Veloso, Gilberto Gil et Chico Buarque, tous les trois sur le plateau, étaient interrogés sur la proximité de leurs rapports avec Gal. A sa façon, chacun incarnait un type de beauté brésilienne. Parmi ses trois hommes, n'importe qu'elle femme brésilienne trouverait son idéal. Ainsi, pour Goli, le fait que ni Caetano, ni Gil, ni Chico, aient jamais couché avec elle était bien la preuve qu'elle était lesbienne. Autrement, elle aurait forcément craqué pour au moins l'un d'entre eux. En plus, concluait Goli en bonne militante de la cause, à chaque fois que Gal était amoureuse d'un homme, ça ne lui réussissait pas : tout de suite, elle prenait dix kilos. Nouvelle "preuve" pour tenter d'étayer sa théorie.

Quelles que soient les préférences amoureuses de l'artiste, la journaliste Ana Maria Bahiana raconte qu'effectivement, "elle était un objet de désir pour les hommes et les femmes. Elle avait commencé à manger macrobiotique et était devenue très maigre et hyper-bronzée par le soleil de la plage".

Au retour de son exil londonien, Caetano fut frappé par sa métamorphose : "quand je suis revenu de Londres, tout le monde parlait des Dunes de Gal et je constatais que Gal Costa avait lancé une mode, une manière d'être, de s'habiller, de se coiffer". Gal est alors la véritable idole de cette geração do desbunde, la jeunesse rebelle.


C'est à Ipanema que se trouve cette fameuse plage devenue légendaire. Mais nous sommes loin du mythe d'un paradis de terre vierge, d'une nature sauvage et clémente à la fois. Si cette plage, ces Dunas da Gal, aussi appelée Pier da Gal, était effectivement déserte, ce n'était pas en raison de son éloignement de la civilisation, ce n'est pas une de ces plages de rêve au milieu de nulle part comme les côtes brésiliennes en comptent tant. Non, nous sommes là en plein cœur de Rio, et s'il n'y avait pas grand monde à la fréquenter, c'est en raison de l'égout qui se jetait là dans la mer. Plus précisément, il s'agit d'un emissário submarino. Un "émissaire sous-marin". Un nom très élégant pour décrire pareille chose, très diplomatique, idéal pour noyer le poisson (voire même l'empoisonner). Et ne sachant comment le traduire précisément en français, je réalisais finalement que nous utilisions le même terme. Ce type de canalisation rejetant en mer les eaux usées, après épuration, est également appelé un émissaire.

Maguelone, ma plage favorite possède d'ailleurs ce point commun avec celle des Dunes de Gal. En effet, la nouvelle station d'épuration de l'Agglomération de Montpellier, baptisée Maera, est reliée à une canalisation rejetant ses effluents au large de Palavas. Cet émissaire donc, qui longe le canal du Prévost, va se jeter en mer. Certes à 11 kilomètres du rivage. Et, à la différence des Dunes de Gal, la plage de Maguelone, toute proche, est préservée, encore "sauvage", nulle construction ni vilaine canalisation n'y viennent troubler notre horizon. (Parenthèse : c'est notamment parce que la ville de Palavas vient de se raccorder à cette station d'épuration qu'elle a obtenu le "pavillon bleu".)

Revenons à la plage de Gal. Elle raconte : "la zone du pier était abandonnée. Avec Macalé, nous avions pris l'habitude d'y aller pour ne pas être dérangés. Les gens n'y allaient pas parce qu'il y avait les égouts qui s'y jetaient dans la mer, les dunes et cet ouvrage. Mais comme nous étions là, c'est devenu à la mode. Il y avait plein de personnes qui s'habillaient comme nous". Parmi la bande, les Novos Baianos, Waly Salomão "Sailormoon", Jorge Mautner, l'actrice Wilma Dias. Là, à l'abri des regards, derrière les dunes qui abritaient les canalisations, nos jeunes hippies pouvaient consommer les substances qui allaient rendre leurs séances de "cinéma transcendental" encore plus planantes.

Le lieu était également devenu un spot de choix pour les surfeurs, la construction s'avançant dans la mer favorisait, paraît-il, la naissance de bonnes vagues.

Cette plage, malgré les nuisances liées à sa pollution, était devenu un havre d'harmonie pour la jeunesse branchée. Comme le rappelle Gal, Jorge Mautner, qui faisait partie de la bande, disait même que "le lieu était protégé par une aura énergétique contre tout ce qui pourrait arriver de mauvais" ! Ainsi s'écoulait la vie dans les "dunas do barato", ou "dunas da Gal". La dunité, pardon la nudité dans les dunes.

En ces années-là, qu'elle reprenne une "bluette" typiquement brega, comme "India"...


... ou un titre de Gilberto Gil plus entraînant...


Qu'elle soit à fleur de peau ou flamboyante, toujours Gal était sublime.

Pour ceux qui souhaiterait tout savoir sur Gal, un blog très documenté lui est exclusivement dédié, ici...

* A vrai dire, plutôt qu'India, s'il est bien un album emblématique de cette période de la carrière de Gal, c'est assurément son live Fa-Tal Gal A Todo Vapor. La contrainte ici est de n'évoquer que les albums par lesquels je découvrais, il y a une vingtaine d'années, ces artistes et le Tropicalisme. Et, à cette l'époque, je ne connaissais pas encore cet album de Gal.

samedi 29 mai 2010

Une Séance de Cinéma Transcendental avec Caetano Veloso

Spéciale Dédidace à un jeune lecteur du blog
qui s'apprête à passer un an à Bahia pour ses études.
Veinard !


C'est de saison, dès qu'arrivent les vrais beaux jours, ça ne coupe pas : je suis saisi d'une saudade de Bahia. Pour m'accompagner durant la traversée de cet état de nostalgie joyeuse qui, parfois, peut durer une partie de l'été, toujours il y a une musique bahianaise. Bien sûr. Qu'elle soit tropicaliste, l'œuvre de vieux sambistes du cru, tels Riachão ou Batatinha, voire carrément plus roots ou, à l'inverse, parfois même axé !

Tout se téléscope, passé, présent, futur. Entre ce présent de soleil et de chaleur et le futur proche du premier bain de mer, viennent se mêler quelques échos lointains, à la fois souvenirs et sensations de mes séjours brésiliens, en même temps que le souvenir du temps lointain où je découvrais cette musique. Car ces jours-ci, mon humeur bahianaise s'épanouit avec nonchalance au son du Cinema Transcendental de Caetano Veloso, album que depuis longtemps je n'avais pas écouté.

Un album où dès que vous posez l'aiguille sur les sillons, vous entendez :
Caetano Veloso, "Lua de São Jorge", Cinema Transcendental (1979)






Clairement, la pochette évoque bien l'imminence personnelle de la plage et a participé à l'envie d'écouter ce disque-là en particulier.

Et d'ailleurs, si c'était ça le "cinéma transcendental" du titre de l'album : s'abandonner à la contemplation de la mer vue de sa serviette de plage ?

Cinema Transcendental est un des premiers albums de Caetano que j'ai découvert et notamment pour cette raison, il demeure un de ceux auxquels je demeure le plus attaché.

C'est en 1989, grâce à l'album Beleza Tropical, une collection de titres brésiliens choisis par David Byrne, que j'ai découvert la musique de Caetano Veloso. Figuraient sur cette compilation quatre de ses chansons dont "O Leãozinho" et "Queixa". Si je n'ai jamais eu de sympathie particulière pour David Byrne, je lui suis cependant infiniment reconnaissant d'avoir posé cette première pierre dans mon jardin. Car dès l'instant où j'entendis sa voix, Caetano s'imposait comme un artiste à part, une de ces révélations très spéciales comme on n'en connaît que quelques unes au cours d'une vie. Je sais, ça sonne con d'écrire ça mais c'est pourtant le cas. C'est bel et bien l'artiste que j'ai le plus écouté dans la décennie qui suivait sa découverte. Et largement. Ce qui fait de lui un de mes artistes essentiels, de ceux dont on garderait les disques si on ne devait conserver que ceux-là, comme dans ce jeu de l'île déserte, comme si branché en mode Robinson on pouvait écouter des disques ! A moins que cette île ne soit justement celle qu'il reprend d'Henri Salvador, celle où l'on paresse sans songer à demain.

Par la grâce d'une simple paire de chansons sur une compilation, j'étais conquis et rêvais dès lors d'aller découvrir la Bahia de tous les Saints. Cela me prit dix ans avant de pouvoir faire ce voyage. Lors de mon premier séjour là-bas, alors que je déjeunais dans un restaurant d'Arembepe, face à la plage, je discutais avec un ami d'amis, Américain, qui me disait avoir eu, comme moi, ce déclic, cette envie de découvrir Bahia en entendant pour la première fois la voix de Caetano. Comme moi, à cette différence près qu'il vivait alors à Salvador depuis vingt ans et y était devenu guide touristique.

Pendant ces dix ans avant de pouvoir m'offrir ce "pélerinage" bahianais, j'ai beaucoup écouté ses albums et j'avais l'impression d'être presque devenu un expert en caetanologie. Ce qui aujourd'hui me fait bien sourire car si j'écoutais les albums, j'ignorais encore à peu près tout du contexte de leur création. Mais j'apprenais et ne me lassais pas d'interroger mes amis brésiliens sur le sujet... Et dans mon minuscule studio du XXème arrondissement, un beau yucca en pot me faisait office de cocotier, l'imagination aidant.

C'est cette même année, en 1989, que paraissait Estrangeiro, le premier album de Caetano que j'ai acheté. Dès sa sortie. Mais plus encore j'étais curieux de découvrir ses albums plus anciens, ses premiers enregistrements. Cinema Transcendental a été le premier d'une longue série à venir. Je l'ai trouvé d'occas', aux Puces de Montreuil. La pochette un peu déchirée, une face passablement usée, même carrément presque-inaudible sur un titre. Qu'importe.

Car je parle d'un temps où se procurer les albums tenait aussi du coup de chance. J'avais beau fouiner dans tous les bacs à disques que je croisais sur mon chemin, on ne trouvait pas les albums d'artistes brésiliens si facilement. Surtout que Caetano n'avait pas encore chanté "Cucurucucu Paloma" dans un film d'Almodovar ! A l'époque, au début des années quatre-vingt-dix, je me souviens avoir profité de la liquidation des vinyls à la FNAC des Halles, quand elle les sacrifiait au profit du CD. Les albums brésiliens y étaient soldés à 24 francs et j'avais alors dévalisé tout ce que je pouvais m'offrir avec mon modeste budget d'étudiant. Malgré cette razzia, oh juste une dizaine ou une vingtaine d'albums, je ne sais plus, c'est le plus souvent d'occasion que je trouvais les albums de Caetano & co. Avec patience et persévérance...

Cinema Transcendental, enregistré en 1979, fut donc une porte d'entrée vers son œuvre, voire même une fenêtre dans ma vie qui s'ouvrait sur un ailleurs ensoleillé et sensuel. Peut-être par son côté initiatique, et donc sentimental, il demeure un de mes préférés.

Hormis "Louco por Você" qui était trop rayé, j'écoutais en général l'album dans son intégralité. Rien de tel pour se mettre de bonne humeur que ces trois premiers morceaux de la face A : "Lua de São Jorge", "Oração ao Tempo" et "Beleza Pura", sorte de disco downtempo (?!).

Caetano Veloso, "Beleza Pura", Cinema Transcendental (1979)






Cette première face se conclut sur ce petit bijou qu'est "Elegia", un texte du poète Augusto de Campos. Sur la face B, "Trilhos Urbanos", dont est tiré le titre de l'album : "cinema transcendental, trilhos urbanos, Gal cantando balancê / como se lembra de você". Et "Cajuina". Ah "Cajuina", outre que c'est la seule chanson de Caetano que je sache jouer à la guitare avec les bonnes positions d'accords, cela reste une chanson que je peux écouter en boucle.

Si Caetano Veloso a fait des études de cinéma dans sa jeunesse, le titre de l'album n'est pas une référence au 7ème Art. Le cinéma transcendental en question, c'est cet horizon que fixe Caetano sur la pochette, le sable et la mer, ses vagues venant se briser sur le rivage. Le terme vient de Gal Costa et sa bande de potes, qui avaient l'habitude de se retrouver au Pier da Gal, autrement appelé Dunas da Gal, dans les années soixante-dix. Mes amis Cyril et Fabiana me précisent que l'endroit se trouvait à Ipanema et que c'est là, derrière une dune, à l'abri des regards, que les jeunes artistes se retrouvaient pour consommer certaines substances qui rendaient encore plus transcendentale la vision de la mer depuis leur serviette de plage.

Si la notion de "transcendental" est empruntée à Kant, l'interprétation tropicaliste, pour contemplative et planante qu'elle soit, n'est pas, pour autant, un contresens par rapport à sa définition originale kantienne : "désigne tout ce qui est condition de possibilité". Et nul doute que, malgré la dictature, l'univers des possibles était aussi ouvert que l'horizon pour nos jeunes hippies.

Caetano lui-même se contentait probablement de fixer l'horizon, les "substances" (LSD, maconha, etc.) n'ayant jamais été trop son truc. Au point, qu'il était parfois surnommé "Caretano". Si le mot careta en portugais signifie "grimace" ou "froncement de sourcil", comme il le pratique si bien lui-même sur cette photo de Thereza Eugenia, dans son cas, le surnom de "Caretano" est à prendre au sens de "démodé, pas dans le coup". Et force est de reconnaître qu'au rayon psychédélique, il n'était franchement pas dans le coup, à la différence de certains de ses collègues tropicalistes.

Précisons que la photo de la pochette de Caetano ne semble, par contre, pas avoir été prise sur la plage de Gal. On peut en outre s'étonner du cadrage de la photo, que ne lui ait pas été préféré un plan en cinémascope de la mer et ses vagues, avec ce premier plan de Caetano sur son paréo indien.

Moi aussi, j'ai longuement pratiqué le cinéma transcendental, en général du côté de la plage de Maguelonne. Il me tarde justement d'aller m'en offrir une nouvelle toile. Ce n'est qu'une question de jours. Une nouvelle fois, je prendrai mon vélo et tracerai jusqu'à la plage. Le cadre y est encore assez préservé mais cela n'a évidemment pas le charme des plages bahianaises bordées de cocotiers. Comme je l'expliquais, c'est seulement une dizaine d'années après avoir découvert de Cinema Transcendental, que j'ai pu m'en offrir quelques tranches aux abords de Salvador. Comme sur cette photo, prise sur une plage bahianaise, du côté de Diogo, à quelques dizaines de kilomètres au nord de Salvador. Bon, un peu d'ombre ne fait pas de mal si l'on souhaite prolonger sa séance, le soleil est carrément mordant sous ces latitudes.

A suivre, les "Dunes de Gal"...