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jeudi 8 décembre 2011

Baloji, Kinshasa Succursale : funk à la mode kinoise (re-post)


Il arrive qu'un album connaisse une deuxième vie. Il s'agit parfois d'une perle dénichée au fond d'un vieux bac à disques poussiéreux, le rêve de tout crate-digger. Sinon ce sont les aléas de la promotion et du succès/échec qui dictent une telle renaissance. C'est ce qui se produit avec le Kinshasa Succursale de Baloji. L'album devait sortir l'an dernier sur Kraked, petit label français. Baloji raconte sur son blog comment, au dernier moment, il lui a fait faux bond :

"Kinshasa Succursale devait initialement sortir le 4 octobre 2010 en France, jour où j’étais à Paris avec 3 de mes musiciens pour une semaine de promotion. Au programme: plusieurs directs notamment sur RFI, France Inter, Le Mouv ou Africa n°1, des interviews avec des médias presse tels que Libération et les Inrocks, un single en rotation sur 3 radios et une couverture de Mondomix. Quelques minutes avant de démarrer le premier live pour Le Fou du Roi sur France Inter, j’apprenais que mon album ne sortirait pas ce jour là pour des soi-disantes questions de distribution. Sur l’instant je ne réalise pas encore bien et tente de faire front afin de privilégier la dynamique de la promo en cours. Ce n’est que plusieurs semaines après que je comprendrai qu’il n’y aura jamais de sortie avec ce label. 
Au-delà de la frustration, j’ai beaucoup appris dans ce fiasco qu’il m’importe peu de détailler ici mais qui aura des conséquences réelles sur l’agenda de mes projets suivants. Malgré cette déconvenue, j’ai, avec mon équipe, continué à construire les choses avec un début de développement international du live. Avec rigueur et passion, nous avons mis sur pied plusieurs dates internationales (USA, Canada, Suède, UK, Espagne,..) qui ont porté leur fruits. En 2012, nous retournerons dans certains de ces pays mais également dans d’autres contrées. Les retours presse et média (The Guardian, New-York Times, MTV US, …) et la reconnaissance du projet par des personnalités de scènes diverses telles Gilles Peterson, Nick Cave, Questlove, Idris Elba, … m’ont aussi motivé à ne pas laisser tomber ce disque.
Aujourd’hui, plus d’un après, Kinshasa Succursale existe à l’international. Il sort ce 21 novembre sous ce label défricheur et mythique qu’est Crammed Discs. Car la maison n’accepte pas l’échec".


C'est donc Crammed Discs qui a repris le flambeau. Un mal pour un bien. Avec ce nouveau label, sous une nouvelle pochette, nul doute que Kinshasa Succursale va avoir droit à l'attention qu'il mérite. D'autant que Crammed s'est imposé comme une référence en matière de musique congolaise (tradi-)moderne. Pourtant, internet oblige, nous avions bel et bien découvert l'album du rappeur belgo-congolais dès l'an dernier. Mieux, nous l'avions vu sur scène quelques jours après qu'il n'apprenne l'abandon du projet par son label.






D'emblée, une telle œuvre s'impose comme un coup de cœur. Nous avions été saisi par l'urgence du propos, qui coïncidait alors avec le cinquantième anniversaire de l'indépendance du Congo-Kinshasa. L'histoire derrière la musique était aussi une belle aventure. Retrouvons la chronique d'alors :

(Texte initialement publié le 8 octobre 2010)


Baloji passe ce soir au Zénith de Montpellier dans le cadre des Nuits Zébrées de Nova. Côté concerts, c'est un des événements locaux en ce début d'automne, l'occasion de découvrir sur scène un artiste dont le nouvel album, Kinshasa Succursale, est un vrai coup de cœur. Un album mêlant introspection sans fard et regard lucide sur le Congo, l'année du cinquantenaire de son Indépendance.


S'il apparaît sur les photos en dandy plus classe encore qu'un sapeur, s'il s'autorise même une ambiguïté que n'oserait pas un rappeur, ce ne sont pas les apparences qui importent. Car les textes de Baloji ne sont pas seulement intelligents, ils brûlent d'une urgence, urgence du propos à laquelle vient se greffer celle des conditions d'enregistrement. Seulement six jours à Kinshasa pour mettre une quinzaine de titres dans la boîte. Car à l'origine du projet, il y avait la volonté de Baloji de donner une seconde vie à certains morceaux figurant sur son album précédent Hotel Impala, en les ré-enregistrant à Kinshasa. Ils en sortent littéralement transfigurés. "A Kinshasa, il y a quelque chose de brûlant, d'intense qui bouffe la ville, la folie créatrice, ça pue la sueur. Ca m'a tellement inspiré. On voulait juste rejouer les anciens morceaux, mais au final on a fait quelque chose de totalement différent" (Vibrations n° 127).

Quelques années plus tôt, le jeune rappeur belgo-congolais avait pourtant raccroché le micro. Avec une honnêteté qui n'est pas si courante, Balo du groupe Starflam, estimait n'avoir plus rien à dire. Il s'arrêta donc de rapper. Jusqu'à ce qu'un événement particulier lui redonne une source d'inspiration depuis intarissable.


Cet événement, il l'a raconté souvent. C'est, après vingt-cinq ans de silence, une lettre de sa mère restée au Congo. Car L'histoire personnelle de Baloji est marquée par un déracinement. A l'âge de trois ans, il quitte le Congo pour la Belgique avec son père. Du coup, pendant longtemps il s'est défini comme un "Blanc aux cheveux crépus", un "Afropéen". Cette lettre fit alors office de déclic. En réponse à cette mère lointaine, il  découvre en lui la matière pour enregistrer un album, Hotel Impala. Alors qu'il n'a pas mis les pieds au Congo depuis vingt ans, il se rend à Lubumbashi, pour retrouver sa mère. Il a alors la maladresse de lui offrir en guise de cadeau l'album que sa lettre lui inspira. Ce n'était pas le bon présent pour quelqu'un qui vit dans le dénuement et a d'autres jeunes enfants à nourrir. Un album ? Malaise, malentendu culturel. "Ce sont des cadeaux d’occidental, d’Européen. Ce n’est pas ça qu’elle attend. 


Qu’est-ce qu’elle attend ? 

Je suis son fils aîné, elle est veuve, j’ai cinq demi-frères et sœurs, et ils sont dans l’urgence… Ils attendent autre chose. Donc… C’était déplacé".

Ce fut une leçon et maintenant, après Hotel Impala, c'est donc l'épreuve du terrain. L'enregistrement sur place de Kinshasa Succursale. Véritable album de rencontres, sa force, outre la conviction du jeune homme, doit beaucoup à ces musiques incarnées. L'accompagnent l'Orchestre de la Katuba, la Chorale de la Grâce et la Fanfare de la Confiance. Ces apports transcendent littéralement sa musique. La comparaison s'impose puisque l'on retrouve de nombreux titres d'Hotel Impala. On voit la différence de traitement. L'intensité que leur confère le fait d'avoir été enregistré dans l'urgence avec les moyens du bord, en se pliant à la loi de l'Article 15.

"On a fait des rencontres incroyables, comme Rodrigue, un guitariste qui trouvait chaque riff en moins de cinq minutes, ou la fanfare de la Confiance, avec ses trombones fendus par le soleil, qui joue sur six titres. Konono N°1 a joué sur un titre, il y a eu trois coupures de courant pendant la prise, on n’a gardé que le likembe de Mingiedi. C’était compliqué, mais c’est du groove de la brousse, mon titre préféré. Kinshasa c’est une ville basée sur du temporaire. Dans Kinshasa Succursale, tout a été provisoire et tout le monde s’est adapté" (Mondomix).


Grand amateur de soul, il a voulu retrouver la transe des enregistrements "live", tous ensemble, sans overdubs, en une ou deux prises seulement, à l'ancienne. Et dans cette effervescence, il a bel et bien puisé une partie de son inspiration dans la soul. Ainsi, "Nazongi Nadko", ce titre étonnant avec les vétérans de Zaïko Langa langa et... Amp Fiddler, inspiré par Marvin Gaye. Baloji raconte qu'en effet, quand son père lui fit quitter le Congo, c'était pour l'emmener au pays de Marvin Gaye. "Quand j’ai eu ma mère en ligne, elle m’a dit 'je t’ai vu à la télé, sur MCM Afrique. On m’a dit que tu faisais de la musique, je t’ai tout de suite reconnu, j’ai toujours su que tu ferais ça : ton père m’avait dit qu’il t’emmenait au pays de Marvin Gaye'. Après m’avoir dit ça, j’hallucine un peu… C’est une métaphore, le sens de la formule comme on peut avoir dans le rap… Je suis arrivé en 1981 avec mon père, je vivais à Ostende, et effectivement Marvin Gaye vivait au même endroit. C’était un point de départ intéressant. Et ensuite j’ai découvert ce morceau de Marvin Gaye qui termine l’album, et putain c’est prophétique ! 'I’m going home to see my mother, I’m going home to see my dear old dad'… J’ai pris ce morceau comme s’il avait été fait pour moi".

Soul, funk bien sûr, intensément funk, plein de sa sueur, rumba, Baloji peut tout se permettre accompagné de ces formations bouillonnantes, porté par cette bande-son de feu. Cette musique incandescente couvre un flow peut-être un peu convenu, rattrapé par une impeccable diction. Indispensable pour saisir des textes riches de sens. Car c'est un regard d'une rare maturité que pose Baloji sur notre monde. Même sa reprise de "Indépendance Cha Cha", le "tube" pan-africain des Indépendances signé par Grand Kalle, est détournée pour faire sens, alors que la plupart de ses collègues n'en aurait tiré qu'un gimmick aguicheur, un refrain accrocheur. Lui l'utilise pour illustrer sa réflexion sur le contexte d'aujourd'hui, cinquante ans après cette indépendance du Congo.

"J'ai repris cette chanson fédératrice, symbole de la crédulité des prémices /
Pour que les démocraties progressent, il faut qu'elles apprennent de leurs erreurs de jeunesse"


Dans une interview à Mondomix, il explique son choix et les conditions dans lesquelles il a pu l'enregistrer : "la mélodie est incroyable et c’était un challenge intéressant. Je suis arrivé avec les textes écrits, il fallait juste qu’on trouve les interprètes… Mais ni l’arrangeur ni les musiciens ne voulaient mettre ces paroles sur ce titre parce que c’est un monument, qui fait partie du patrimoine musical. Je dis qu’après l’indépendance, le temps s’est arrêté au Congo. On a vraiment cette impression à Kin, parce qu’il y a très peu de constructions modernes. Tout date de l’époque coloniale : du chemin de fer aux institutions, c’est incroyable. Les musiciens étaient d’accord avec mon texte, mais ils avaient peur des représailles. Les services secrets, c’est certainement le truc qui marche le mieux au Congo. Ce sont les seuls à être « aware » comme on dit là bas. Finalement, à force de quatre heures de discussion, on les a convaincus de jouer".

Et en parlant de jouer, je suis impatient de le découvrir sur scène ce soir, en espérant que seront de la partie l'Orchestre de la Katuba, la Fanfare de la Confiance et la Chorale de la Grâce !


O.C. (8 octobre 2010)

samedi 9 juillet 2011

Raphael Saadiq et Konono n°1 au Worldwide Festival


Pour la cinquième année, se tenait à Sète le Worldwide Festival créé par Gilles Peterson. Encore une fois, la programmation donnait envie d'être là tous les soirs mais il fallait se contenter d'un seul. Plutôt que d'aller enfin découvrir Flying Lotus sur scène, après son forfait de dernière minute l'an passé, où il était pourtant la tête d'affiche, nous avons opté pour Raphael Saadiq et Konono n°1. Ma compagne souhaitait par dessus tout voir Raphael Saadiq tandis que je tenais absolument à assister à la décharge de likembés distordus sur fond de rythmes étourdissants que balance Konono n°1. Heureux hasard de la programmation, ils étaient programmés le même soir et au même lieu. Une affiche fédératrice, donc.

La particularité du Worldwide est qu'il attire tellement d'Anglais qu'ils constituent la très large majorité du public. Une particularité très surprenante qui en dit long sur la popularité de Gilles Peterson Outre-Manche. Il est prescripteur et ses choix sont suivis fidèlement, les yeux fermés. L'harmonie planétaire ne se fera que si chacun fait un pas vers son voisin. Le mien de pas, dans ce contexte anglo-méditerranéen, illustra ma fantastique capacité d'adaptation et m'a vu délaisser le demi pour prendre une… pinte. Comme tous les Anglais alignés le long du bar. Au rayon des bonnes surprises de la restauration proposée aux festivaliers : des glaces au mojito, à la caïpirinha ou au pastis. Des glaces artisanales confectionnées par une équipe de jeunes Sètois qui a proposé ses trouvailles au Worldwide qui les a accueillies dans ses stands sur les trois sites.

Cette soirée au Saint Christ, au pied du Phare du Mole, débutait vers 20h pour se terminer au petit matin. Nous sommes arrivés vers 22h, juste à temps pour assister à la fin d'un set des DJs du Sofrito Soundsystem, qui s'offraient là une tranche de rab' après avoir déjà animé dans la journée la plage du Worldwide. Oui, la plage. Et parce que le clou du festival est sa Beach Party de conclusion, 18 heures d'affilée !, il s'imposait d'en faire un site toute la durée du festival. Après tout quoi de mieux pour des Anglais en goguette que de passer les journées à la plage avec du bon son et du soleil ?

Parmi cette majorité d'Anglais, nous remarquions plusieurs personnes qui traînaient la patte ou boitillaient. Intrigant. J'émis l'hypothèse que c'était le premier jour de l'année où nos Anglais portaient leurs sandales neuves et que ça s'accompagnait de quelques ampoules à la clé...

Le site est superbe, entouré par la mer, au pied du phare, avec vue sur le mont Saint Clair et les lumières de Sète mais je ne m'explique pas que, comme l'an dernier, le fond de la scène soit aussi laid. Un rideau de lumières qui semble être emprunté à la première berlusconnerie venue de la télévision italienne. Si les oreilles sont gâtées, cette faute de goût gâche le plaisir des yeux.

Sitôt que Sofrito lâcha ses platines, Konono n°1 investit la scène. Nous étions arrivés juste à temps. L'audience était encore clairsemée. La formation est composée de trois likembés, dont un basse et un soliste. Le joueur de likembé basse est assis sur son instrument, les deux autres sont debout. Au centre de la scène était installé le joueur de cloches, deux doubles cloches métalliques fixées sur un pied. Derrière, un batteur et un percussionniste. Avec le succès, le groupe a abandonné son charleston bricolé avec de vieux enjoliveurs, l'a remplacé par de vrais éléments de batterie. Le percussionniste jouait lui de quelques tambours traditionnels, qu'on appellera génériquement des ngomas à défaut d'être plus précis. Le joueur de likembé d'accompagnement invitait le public à "bougez bougez, dansez dansez". Le septième membre du groupe, la seule femme, était une danseuse, probablement enceinte.


On rappelait il y a quelques jours que Konono n°1, ainsi que d'autres groupes tradi-modernes congolais avait amplifié leur musique pour se faire entendre des esprits des ancêtres alors que les bruits de la ville la couvrait. J'ignore si les Bazombos de Kinshasa ont cherché à communiquer avec les esprits des ancêtres ce soir. Mais ils ont joué suffisamment fort pour s'en faire entendre. Quand le soliste se lançait, le son du likembé envoyait de fulgurantes stridences et déchirait à rendre jaloux un guitar-hero. On comprend que tant d'artistes aient flashé sur le son de Konono n°1. On regrette qu'ils n'aient pas joué plus tard, que l'ordre de passage n'ait pas été inversé avec David Rodigan qui leur succédait et sut chauffer l'ambiance en vieux pro.

David Rodigan est un DJ sexagénaire absolument dingue de reggae. Il émaillait son set d'anecdotes vécues, évoquant par exemple ses rencontres avec King Tubby, etc... Comme une sorte de professeur hystérique, il délivrait un cours d'histoire des musiques jamaïquaines, revisitant cinq décennies en alignant des morceaux emblématiques. Très populaire en Grande-Bretagne, ce DJ atypique a su cristalliser l'attention du public, lequel chantait à pleine voix les refrains de Bob Marley. Alors que les musiciens de Raphael Saadiq étaient déjà sur scène à effectuer leurs derniers réglages, Rodigan n'était toujours pas décidé à quitter la scène. Cela en devenait presque tendu : il réclamait cinq minutes de rabe et n'entendait pas renoncer à sa requête. Il finit par balancer "Could You Be Loved" en guise de conclusion, comme dans une sorte de défi à Saadiq et ses musiciens.

Raphael Saadiq attaqua pied au plancher avec les quelques titres très rock de Stone Rollin', son dernier album. Mais je dois bien reconnaître que je n'imaginais pas le voir se lancer dans des solos* de guitare. Raphael Saadiq a beaucoup d'allure, d'une sobriété très élégante, arrivant sur scène coiffé d'une casquette, dans un col roulé noir qu'il quitta vite pour garder un simple t-shirt blanc. Jean, t-shirt, la simplicité lui seyait bien. Sous ses airs étonnamment juvéniles, Saadiq est un résilient. Issu d'une famille très modeste, il grandit à Oakland et, dans son enfance, perdit deux frères (balle perdue, règlement de compte) et une sœur (accident de voiture) dans cet environnement particulièrement violent. Peut-être était-ce pour tourner la page que Charlie Ray Wiggins est devenu Raphael Saadiq, qu'il n'a pas seulement pris un nom d'artiste mais a carrément changé de nom à l'état-civil. Il a aussi changé plusieurs fois de style, il fut ainsi parmi les pionniers du new jack swing, puis de la nu soul (terme qu'il exècre), inventeur sur son premier album solo du gospeldelic, avant d'aller chercher ses influences dans la soul des années soixante ou le rock'n'roll des années cinquante. S'il s'est inspiré de Chuck Berry sur ce nouvel album, il n'est pas allé jusqu'à exécuter son fameux duckwalk sur scène.


Avec lui, une formation serrée : guitare, basse, batterie, claviers, plus un choriste. Un concert forcément "à l'américaine", super-carré, pro, impeccable, sans le moindre temps mort. Pro, mais où on sent les musiciens contents de jouer, avec le sourire. Un concert où le batteur s'est lancé dans un solo de la mort qui tue, un solo de batterie comme on n'en fait plus, le truc monstrueux de cinq bonnes minutes de folie.

Outre les nouveaux morceaux, Raphael Saadiq en reprit bien entendu d'autres de son précédent album, The Way I See It, dont l'excellent "Big Easy" inspiré du groove de la Nouvelle-Orléans. Il revisita aussi quelques titres plus anciens. "Dance Tonight" qui figurait sur son projet Lucy Pearl. Ou le très "stevie-wonderien" "Still Ray", probablement la plus belle ballade de son répertoire, qui figurait sur son premier album solo, Instant Vintage. Selon Libé, il a donné à Sète, ce soir-là, "un des meilleurs concerts de sa tournée". En guise de final, il reprit et fit chanter au public le tube de Hair, "Let the Sunshine in" et n'eut même pas le droit à un rappel.

Il était déjà presque deux heures, tant pis pour le set de Cut Chemist. Avec boulot le lendemain, il était déjà grand temps de refaire la route jusqu'à Montpellier.

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* En bonne règle, je devrais écrire soli au lieu de solos mais je passerais pour un pédant. Et puis, on un dit bien un panini au lieu d'un panino, alors !

mercredi 6 juillet 2011

Konono n°1 : le truc le plus funky de ces dix dernières années


Budget serré oblige, malgré la richesse de la programmation des festivals locaux, je n'ai pris des billets que pour deux concerts cet été. Coïncidence, mes deux seules soirées seront toutes deux plongées dans une ambiance congolaise : avec Konono n°1 demain et Staff Benda Bilili, le 2 août. Si la véritable tête d'affiche de cette soirée du Worldwide Festival est Raphael Saadiq, que je me réjouis vraiment de voir et dont je ne doute pas que la prestation soit impeccable, je suis surtout particulièrement impatient d'aller découvrir Konono n°1 sur scène.


Konono n°1, c'est le truc le plus funky qui soit sorti ces dix dernières annés. Sans blague. Leur musique a des arguments pour convaincre aussi bien les amateurs de funk, pour leur groove d'enfer, que les fans de techno, pour mener à la transe, ou les rockers, pour la distorsion sur les likembés.

Le succès de Konono n°1 est une formidable aventure liée à la pugnacité de Vincent Kenis, le spécialiste des musiques congolaises au sein du label Crammed. Il avait le souvenir d'avoir entendu leur musique à la radio, il y a une trentaine d'années, et s'était mis en tête de retrouver le groupe à Kinshasa. Au terme d'une véritable enquête, après plusieurs séjours à Kinshasa et au Congo, il put enfin mettre la main sur eux, tout en réalisant que la formation actuelle était en grande partie composée d'enfants et petits-enfants des membres originaux. 


Konono n°1 est devenu aujourd'hui le fer de lance de la musique tradi-moderne congolaise. Le style s'est développé dans la période de zaïrianisation imposée par Mobutu, et illustrait ce recours à l'authenticité culturelle du pays. Les orchestres tradi-modernes étaient alors nombreux et la dimension moderne se manifestait notamment par l'amplification. On lisait lors de la sortie du premier album de Konono n°1 que ce recours était une forme d'adaptation au contexte urbain. Leur musique est traditionnelle parce qu'elle s'adresse aux ancêtres. Mais à Kinshasa, les bruits de la ville couvrent la musique. D'où la nécessité de jouer plus fort pour être entendu.

Outre leur virtuosité, notamment sur les likembés, et leurs rythmes déchaînés sur des charlestons à base d'enjoliveurs, une partie de l'attrait de la musique de Konono n°1 et des autres groupes tradi-modernes tient de l'accident. L'amplification de leur musique fut réalisée selon les préceptes de l'Article 15, à savoir le Système D, la débrouille, le recyclage. Ces bricolages produisent involontairement une terrible distorsion. Loin de la ligne claire de la rumba ! Mais c'est justement cet accident qui donne son grain au son de Konono n°1 et consorts. C'est ce son des likembés électriques qui a frappé les esprits et été une véritable source d'inspiration pour tous les musiciens qui s'en sont emparés : comme Cyril Ateef dans son side-project CongoPunQ, comme le groupe américain Nomo. Sans oublier que Konono n°1 a participé au dernier album de Herbie Hancock, The Imagine Project, et que Björk aussi a craqué sur leur son tradi-moderne puisqu'elle les a invités sur son album Volta, ainsi qu'à certaines dates de la tournée qui suivait. Interrogés sur cette collaboration, ils ont dit d'elle que c'était une "gentille fille".


Pour le magazine Vibrations (n°83, mai 2006), Vincent Kenis expliqua sa manière de travailler avec le groupe et comment, anecdote qui en dit long, son soliste était prêt à envoyer la distorsion au placard s'il avait la possibilité d'obtenir un son clair.

"Le soliste Mingiedi Mawangu, qui ne parle pas français, me fait dire qu'il veut un 'son clair' et insiste pour utiliser comme ampli le vieux Fender Twin que j'ai amené de Bruxelles. Je crains un profond malentendu culturel : ne comprend-il pas que c'est précisément la distorsion qui donne à son instrument et à son jeu leur caractère unique ? Après avoir pendant 25 ans adapté sa façon de jouer à une chaîne d'amplification bien spécifique, ne va-t-il pas être déstabilisé par ce changement soudain ? J'accède à sa demande avec réticence. Le premier morceau confirme mes craintes, le tempo ralentit, Mingiedi ne desserre pas les dents... Subrepticement, j'insère entre son likembé et l'ampli une pédale de distorsion pour guitare électrique. Dès les premières notes, il se fend de l'un de ces sourires dont il a le secret, et la musique prend enfin son essor.

Le lendemain, j'invite les musiciens dans ma chambre d'hôtel pour écouter la session. De l'avis général, le son du likembé basse n'est pas terrible. Je fais le tour des réglages possibles jusqu'à ce que tout le monde tombe d'accord sur un son énorme genre reggae... Rien à voir avec le son du groupe 'en vrai' ! Mais c'est ce son-là que veulent les musiciens sur le disque, et pas un autre. J'approuve cette transgression-innovation avec d'autant plus de vigueur que je n'ai pas à l'assumer : ce sont eux qui l'ont voulue" (in Vibrations n°83, mai 2006).

Une autre fois peut-être, nous essaierons d'appréhender la portée sociologique de ce décalage mais, là, à la veille de leur concert, je suis simplement impatient.

Comme certaines formations devenues des institutions et traversant les générations en rajeunissant son effectif, tel l'Orquesta Aragon, la Mangueira, etc..., Konono n°1 traverse les époques sans se départir de son mythe fondateur : le son distordu des likembés urbains qui doivent parler plus fort aux ancêtres. Si tout artiste doit évoluer et ne point se figer, cette distorsion demeure un élément essentiel pour définir l'identité du groupe. Même si la technologie n'est pas la même, même s'il faut ajouter une pédale de guitare ! Alors, allez-y, que demain ça grésille à Sète et que ça  balance du gros son crade qui déchire !!!


vendredi 8 octobre 2010

Baloji, Kinshasa Succursale : funk à la mode kinoise

Baloji passe ce soir au Zénith de Montpellier dans le cadre des Nuits Zébrées de Nova. Côté concerts, c'est un des événements locaux en ce début d'automne, l'occasion de découvrir sur scène un artiste dont le nouvel album, Kinshasa Succursale, est un vrai coup de cœur. Un album mêlant introspection sans fard et regard lucide sur le Congo, l'année du cinquantenaire de son Indépendance.

S'il apparaît sur les photos en dandy plus classe encore qu'un sapeur, s'il s'autorise même une ambiguïté que n'oserait pas un rappeur, ce ne sont pas les apparences qui importent. Car les textes de Baloji ne sont pas seulement intelligents, ils brûlent d'une urgence, urgence du propos à laquelle vient se greffer celle des conditions d'enregistrements. Seulement six jours à Kinshasa pour mettre une quinzaine de titres dans la boîte. Car à l'origine du projet, il y avait la volonté de Baloji de donner une seconde vie à certains morceaux figurant sur son album précédent Hotel Impala, en les ré-enregistrant à Kinshasa. Ils en sortent littéralement transfigurés. "A Kinshasa, il y a quelque chose de brûlant, d'intense qui bouffe la ville, la folie créatrice, ça pue la sueur. Ca m'a tellement inspiré. On voulait juste rejouer les anciens morceaux, mais au final on a fait quelque chose de totalement différent" (Vibrations n° 127).

Quelques années plus tôt, le jeune rappeur belgo-congolais avait pourtant raccroché le micro. Avec une honnêteté qui n'est pas si courante, Balo du groupe Starflam, estimait n'avoir plus rien à dire. Il s'arrêta donc de rapper. Jusqu'à ce qu'un événement particulier lui redonne une source d'inspiration depuis intarissable.

Cet événement, il l'a raconté souvent. C'est, après vingt-cinq ans de silence, une lettre de sa mère restée au Congo. Car L'histoire personnelle de Baloji est marquée par un déracinement. A l'âge de trois ans, il quitte le Congo pour la Belgique avec son père. Du coup, pendant longtemps il s'est défini comme un "Blanc aux cheveux crépus", un "Afropéen". Cette lettre fit alors office de déclic. En réponse à cette mère lointaine, il  découvre en lui la matière pour enregistrer un album, Hotel Impala. Alors qu'il n'a pas mis les pieds au Congo depuis vingt ans, il se rend à Lubumbashi, pour retrouver sa mère. Il a alors la maladresse de lui offrir en guise de cadeau l'album que sa lettre lui inspira. Ce n'était pas le bon présent pour quelqu'un qui vit dans le dénuement et a d'autres jeunes enfants à nourrir. Un album ? Malaise, malentendu culturel. "Ce sont des cadeaux d’occidental, d’Européen. Ce n’est pas ça qu’elle attend. 


Qu’est-ce qu’elle attend ? 

Je suis son fils aîné, elle est veuve, j’ai cinq demi-frères et sœurs, et ils sont dans l’urgence… Ils attendent autre chose. Donc… C’était déplacé".

Ce fut une leçon et maintenant, après Hotel Impala, c'est donc l'épreuve du terrain. L'enregistrement sur place de Kinshasa Succursale. Véritable album de rencontres, sa force, outre la conviction du jeune homme, doit beaucoup à ces musiques incarnées. L'accompagnent l'Orchestre de la Katuba, la Chorale de la Grâce et la Fanfare de la Confiance. Ces apports transcendent littéralement sa musique. La comparaison s'impose puisque l'on retrouve de nombreux titres d'Hotel Impala. On voit la différence de traitement. L'intensité que leur confère le fait d'avoir été enregistré dans l'urgence avec les moyens du bord, en se pliant à la loi de l'Article 15.

"On a fait des rencontres incroyables, comme Rodrigue, un guitariste qui trouvait chaque riff en moins de cinq minutes, ou la fanfare de la Confiance, avec ses trombones fendus par le soleil, qui joue sur six titres. Konono N°1 a joué sur un titre, il y a eu trois coupures de courant pendant la prise, on n’a gardé que le likembe de Mingiedi. C’était compliqué, mais c’est du groove de la brousse, mon titre préféré. Kinshasa c’est une ville basée sur du temporaire. Dans Kinshasa Succursale, tout a été provisoire et tout le monde s’est adapté" (Mondomix).


Grand amateur de soul, il a voulu retrouver la transe des enregistrements "live", tous ensemble, sans overdubs, en une ou deux prises seulement, à l'ancienne. Et dans cette effervescence, il a bel et bien puisé une partie de son inspiration dans la soul. Ainsi, "Nazongi Nadko", ce titre étonnant avec les vétérans de Zaïko Langa langa et... Amp Fiddler, inspiré par Marvin Gaye. Baloji raconte qu'en effet, quand son père lui fit quitter le Congo, c'était pour l'emmener au pays de Marvin Gaye. "Quand j’ai eu ma mère en ligne, elle m’a dit 'je t’ai vu à la télé, sur MCM Afrique. On m’a dit que tu faisais de la musique, je t’ai tout de suite reconnu, j’ai toujours su que tu ferais ça : ton père m’avait dit qu’il t’emmenait au pays de Marvin Gaye'. Après m’avoir dit ça, j’hallucine un peu… C’est une métaphore, le sens de la formule comme on peut avoir dans le rap… Je suis arrivé en 1981 avec mon père, je vivais à Ostende, et effectivement Marvin Gaye vivait au même endroit. C’était un point de départ intéressant. Et ensuite j’ai découvert ce morceau de Marvin Gaye qui termine l’album, et putain c’est prophétique ! 'I’m going home to see my mother, I’m going home to see my dear old dad'… J’ai pris ce morceau comme s’il avait été fait pour moi".

Soul, funk bien sûr, intensément funk, plein de sa sueur, rumba, Baloji peut tout se permettre accompagné de ces formations bouillonnantes, porté par cette bande-son de feu. Cette musique incandescente couvre un flow peut-être un peu convenu, rattrapé par une impeccable diction. Indispensable pour saisir des textes riches de sens. Car c'est un regard d'une rare maturité que pose Baloji sur notre monde. Même sa reprise de "Indépendance Cha Cha", le "tube" pan-africain des Indépendances signé par Grand Kalle, est détournée pour faire sens, alors que la plupart de ses collègues n'en aurait tiré qu'un gimmick aguicheur, un refrain accrocheur. Lui l'utilise pour illustrer sa réflexion sur le contexte d'aujourd'hui, cinquante ans après cette indépendance du Congo.

"J'ai repris cette chanson fédératrice, symbole de la crédulité des prémices /
Pour que les démocraties progressent, il faut qu'elles apprennent de leurs erreurs de jeunesse"


Dans une interview à Mondomix, il explique son choix et les conditions dans lesquelles il a pu l'enregistrer : "la mélodie est incroyable et c’était un challenge intéressant. Je suis arrivé avec les textes écrits, il fallait juste qu’on trouve les interprètes… Mais ni l’arrangeur ni les musiciens ne voulaient mettre ces paroles sur ce titre parce que c’est un monument, qui fait partie du patrimoine musical. Je dis qu’après l’indépendance, le temps s’est arrêté au Congo. On a vraiment cette impression à Kin, parce qu’il y a très peu de constructions modernes. Tout date de l’époque coloniale : du chemin de fer aux institutions, c’est incroyable. Les musiciens étaient d’accord avec mon texte, mais ils avaient peur des représailles. Les services secrets, c’est certainement le truc qui marche le mieux au Congo. Ce sont les seuls à être « aware » comme on dit là bas. Finalement, à force de quatre heures de discussion, on les a convaincus de jouer".

Et en parlant de jouer, je suis impatient de le découvrir sur scène ce soir, en espérant que seront de la partie l'Orchestre de la Katuba, la Fanfare de la Confiance et la Chorale de la Grâce !

vendredi 1 octobre 2010

Congotronics, en version indie

Crammed Discs s'apprête à refaire au Congo ce qu'il a fait au "Gypsyland". Le label belge qui a fait découvrir au Monde la musique tradi-moderne congolaise à travers la série d'albums Congotronics, sort le 8 novembre, une compilation où toute une certaine scène indie reprend, ou remixe, la musique de Konono n°1 ou du Kasaï All Stars.


Au générique, on retrouve Andrew Bird, Animal Collective, Juana Molina, Jolie Holland, Lonely Drifter Karen, etc... Bref, des artistes dont l'univers est à mille lieues de la transe congolaise. Mais après tout, le son déchiré de Konono n°1, ses distorsions de likembés en folie, a déjà été une source d'inspiration pour des artistes aussi variés que Björk, Nomo ou CongopunQ !

A signaler quand même, dans cette liste, la présence de celui qui est à l'origine de la série Congotronics, celui qui était parti un jour à Kinshasa à la recherche d'une musique qu'il avait entendu vingt plus tôt, celle de Konono n°1. L'homme s'appelle Vincent Kenis, c'est aussi à lui que l'on doit l'enregistrement de terrain, au zoo, de l'album Très Très Fort du Staff Benda Bilili. Mais ici il se cache sous le nom d'Aksak Maboul, formation historique de Crammed, qu'il forma en 1977 avec Mark Hollander.

Il y a quelques années, Crammed avait proposé à divers d'artistes d'univers très variés (Shantel, Arto Lindsay, DJ Dolorès, Señor Coconut...) de s'approprier, remixer ou reprendre, le répertoire du Taraf de Haïdouks et du Koçani Orkestar, groupes signés chez Crammed. Cela s'appelait Electric Gypsyland et deux volumes étaient sortis. Le nouveau projet s'apelle lui Tradi-Mods vs. Rockers : Alternative Takes on Congotronics. Un double-album d'entrée...

Un projet particulièrement alléchant même si, inévitablement, on risque d'en sortir à moitié déçu par une bonne partie des protagonistes. Je suis, par exemple, curieux d'écouter ce qu'aura fait de la musique de Kasaï All Stars un groupe comme Animal Collective (dont il faudra bien un jour qu'on m'explique la musique que je n'arrive décidément pas à comprendre). Mais c'est justement un des titres qui m'intrigue le plus. Alors en attendant, plutôt que d'essayer d'imaginer à quoi ressemblera tout ça, je retourne écouter du samba. 

Tradi-Mods vs. Rockers : Alternative Takes on Congotronics
Crammed Discs, sortie le 8 novembre