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jeudi 28 octobre 2010

Ben l'Oncle Soul, ou la confusion Stax / Motown

C'est auréolé du succès de son premier album que Ben l'Oncle Soul s'apprête à donner son concert montpelliérain. Ca fait d'ailleurs deux mois qu'il annonce complet. Parmi ses mérites, n'est-ce pas, à travers lui, la rivalité historique Stax / Motown qui se trouverait aplanie ? A moins que cette indistinction ne soit qu'une coïncidence commerciale...

Comme son nom l'indique, on aura compris que le jeune homme se dédie à faire (re)vivre la musique soul en nos contrées, presque un challenge en soi. Alors si on veut s'inspirer de l'original américain pour évoquer l'artiste et sa musique, il faut en passer par la case très concrète du palmarès dans les charts. En effet, Outre-Atlantique, dès qu'une biographie est consacrée à artiste soul, c'est un passage obligé que de suivre sa carrière à l'aune de sa progression dans les charts. Avec toujours en parallèle l'évolution sur ces deux tableaux que sont les charts R&B et les charts pop. Nous n'avons point cette distinction en France, nous nous contentons du Top 50. Et notre ami Ben l'Oncle Soul cartonne effectivement pas mal. Son album vient de faire un saut de dix places pour se hisser dans le Top 10. Je précise qu'il figure dans le Top Albums et n'est pas porté un tube puisqu'aucun de ses titres ne figure dans le Top Singles, classement qui est, vous l'avouerez, franchement cramoisi, avec la beaufitude triomphante de René la Taupe en tête des ventes. La France n'est peut-être pas un pays de football, elle n'est assurément pas non plus un pays de musique*.

Vu d'ici, en même temps qu'on supprime ces doubles charts, on abolit dans la foulée la vieille rivalité historique entre Stax et Motown. En effet, si comme en témoigne sa reprise de "Soul Man", sa musique sonne plutôt Stax (en moins brut et plus lisse, bien sûr), Ben l'Oncle Soul est signé chez Motown France, cherchez l'erreur ! Allez, ne jouons pas les puristes. Après tout, même Jerry Wexler qui, avec Atlantic, distribuait les disques Stax, confessait que leur musique était fréquemment qualifiée de "Motown Music" par le grand public ! : "les gens entendent Wilson Pickett et ils pensent Motown (...) Il n'y a que les vrais amateurs qui sachent faire la distinction"**.

Il faut donc simplement se réjouir que la soul trouve en Ben l'Oncle Soul le véhicule adéquat pour aller toucher le grand public en France. En tout cas, avec un artiste digne de ce nom qui parvient à être à la fois rétro sans être passéiste. Honorer les classiques tout en donnant un traitement soul à des titres plus récents ("Seven Nation Army", "Barbie Girl", etc...), serait-ce son "John Peelism" (cf. l'interview de DJ Shadow, ici même avant-hier), une façon d'embrasser le présent tout en l'inscrivant dans une tradition ? Bien sûr, si je théorise, c'est à la blague : pas besoin d'aller chercher si loin. Notre Tonton Soul est enthousiaste et fresh, que demander de plus si ce n'est une place pour le concert ? Mais si, sur ce coup-là, je n'ai pas senti venir le sold-out, je me consolerais très vite avec Push Up!, prochainement en Cosmic Groove Session dans les parages.


* Le fait que quand je commence à taper "Ben" sur Google, m'apparaisse en première réponse Ben Arfa plutôt que l'Oncle Soul, signifierait-il que nous sommes malgré tout plus un pays de football que de musique, je vous en laisse juge ? Exception faite de la chanson "à thèmes" ( ;-)), bien sûr !
** "Nowadays it takes people with more of an acute consciousness to distingush between Motown and all of our music : early Atlantic, southern Atlantic, Memphis, Muscle Shoals, Miami. Which was closer to the root. (...) But it didn't get us the fantastic global recognition that Motown got. People hear Wilson Pickett today and they think, "Motown" (...) It's the best measure of how much Berry Gordy accomplished. It takes people who are true fans - not just listeners - to have the energy and the drive to make that distinction" (David Simons, Studio Stories, BackBeat Books, 2004, pp. 107-108).

jeudi 16 septembre 2010

J'ai huit secondes pour vous dire que Norman Whitfield, c'est de la Nytro !

Le Dr. Funkathus décrète que le 16 septembre est le Norman Whitfield Day !!! Un redoutable élixir, vous pouvez me croire !

Depuis deux ans aujourd'hui, Norman Whitfield est membre du Funkin' in Heaven & Hell All Stars Club. Un club où votre booty, qu'il rôtisse entre les flammes de l'enfer ou se tamponne sur un nuage moëlleux, va onduler sur du bon groove. Le Club est hélas riche de la plupart des acteurs les plus prestigieux que le Funk nous ait jamais donné. Ainsi, le 16 septembre 2008, Norman Whitfield nous quittait. Depuis il trône à la console de ce Club si particulier.

Je vais la faire courte puisque je n'ai que huit secondes pour vous dire à quel point Norman Whitfield, c'est de la dynamite. Enfin, plutôt de la nytro en fait...

On a souvent mis l'accent sur la première période de sa carrière. Quand il connût son heure de gloire en devenant le directeur artistique de la Motown, son archi... BOUM !!! Bon, huit secondes, c'est décidément trop court... On reprend : architecte sonore, branchant le label de Berry Gordy sur le courant psychédélique, faisant souffler la tornade funk qui déferlait sur le pays jusque dans les rangs des Temptations. Ici même, lors de l'hommage que nous lui rendions dans Goutte de Funk (@ Divergence-FM) après l'annonce de sa mort : Requiem Sympho-Délique-Soul pour le Démiurge du Son Motown, c'est sur cette période que nous insistions le plus.

C'est cette période où il invente ce son psychedelic-soul, qui demeure sa marque de fabrique et qui est généralement considérée comme le pinacle artistique de son œuvre. C'est par cette période que je l'ai découvert. J'ai des souvenirs forts de ces après-midis aux Puces de Montreuil où j'allais farfouiller dans tous les bacs de vinyls qui traînaient. J'ai le souvenir d'un froid mordant et quand vous êtes en train de digger les bacs, les gants ne sont pas commodes. Le prix à payer pour se réchauffer au son des albums des Temptations, véritables trophées de ces longues recherches : se geler d'abord les doigts et les pieds. A Détroit aussi, les hivers sont rudes, on était finalement dans la couleur locale. Très précisément, le choc initiatique est venu d'une compil' française de titres Motown de 1973. Oui, c'est la pochette que vous voyez ci-contre. Excusez la photo, je viens de la prendre dans l'urgence... La plupart produits par Whitfield. Un choc fulgurant. Et vingt-cinq ans plus tard, ce son psychedelic-soul reste pour moi une référence absolue.

Cette période Motown de Norman Whitfield est donc la plus (re)connue. Pourtant qui aime le funk ne peut rester insensible à l'évolution de son travail dans les années qui suivirent.

Ainsi aujourd'hui, c'est sur ce qu'il produisit après son départ de la Motown que nous voudrions insister. En 1973, il partit fonder les Whitfield Records et débaucha sa créature, The Undisputed Truth, pour qu'elle l'accompagne. Créature en forme de trio vocal sur lequel il pouvait se livrer à toutes sortes d'expérimentations soniques et reproduire ensuite certaines formules avec le groupe-phare de la Motown, The Temptations.

The Undisputed Truth passa ainsi de groupe de deuxième division à tête de gondole de la nouvelle écurie. Mais il ne fut pas le seul transfuge de la Motown à rejoindre Norman Whitfield. Willie Hutch et Junior Walker Jr. également enregistrèrent une paire d'albums sur son nouveau label.

Cette période plus récente de la carrière de ce génial producteur témoigne d'un changement de cap. Les mauvaises langues diront toujours qu'il ne faisait que s'accrocher à l'air du temps. Mais à l'époque du disco triomphant, dans sa quête du groove parfait, Norman Whitfield a su saisir le Zeitgeist des dancefloors sans dénaturer l'esprit du funk. Ce qui n'est pas rien.

Ci-dessous, mon titre favori des années Whitfield Records de la "créature" : "Tazmanian Monster", titre débile pour morceau génial. Des guitares en folies... On croirait y reconnaître le style inimitable de Wah Wah Watson pourtant l'album n'est pas mentionné sur sa discographie officielle. Quelque encyclopédiste de la chose funk pourrait-il confirmer l'info ? Morceau excellent sur un album qui en comprend d'autres... L'album dont est tiré ce titre s'appelle Smokin'. Quand on sait que trois ans plus tôt, The Undisputed Truth avait enregistré Higher Than High, on soupçonne que, pétard !, la créature et son mentor ont traversé les 70's dans un sacré état de bluntedness !


Mais plus que The Undisputed Truth, qui avait déjà été de l'aventure Motown, ce soir, nous voudrions aussi faire connaître le formidable producteur qu'était Norman Whitfield à travers son travail pour un groupe méconnu, publié sur son propre label : Nytro.

Pour cela, le Dr. Funkathus vous indique humblement la voie vers la contribution précieuse de spécialistes de la chose. Alors, suivez ce lien et vous arriverez sur le blog de BabyGrandpa. Sur une page consacrée aux deux albums du groupe Nytro qu'il a produit. Nytro (1977) et Return to Nytropolis (1979).

Baby Grandpa a superbement rippé ses vinyls pour en proposer une "pristine" (comme il a coutume de dire) version mp3 320kbps qui sonne à la perfection. Pour compléter le tableau, il a sollicité Simon666, le "tenancier" de Never Enough Rhodes, pour écrire une présentation de ces albums hélas trop confidentiels. Deux magnifiques témoignages du chemin vers le pur funk qu'avait alors emprunté Norman Whitfield. Et j'en profite pour le dire : Baby Grandpa et Never Enough Rhodes sont deux blogs exemplaires de passionnés qui méritent amplement de figurer en lien en bas à gauche de cette page, puisque désormais j'ai ajouté une barre de liens...

Nytro donc. Ecoutez-ça et dites-vous bien que ça a été enregistré en 1979. Et que ça n'a pas pris une ride...


Ecoutez-ça ! Comment ça groove sévère. Des boîtes à rythmes et des congas, une basse jouée au synthé, comme le faisait Bernie Worrell avec Funkadelic, plus une autre basse qui slappe, la section de cuivres de Nytro, qui souffle si bien qu'on la retrouve sur presque toutes les productions Whitfield Records de ces années-là... Dire que mon titre-fétiche de l'album n'est même pas celui-ci mais l'instrumental "Return to Nytropolis" qui suit sur l'album... Je vous laisse aller découvrir ça à l'adresse indiquée.

Indispensable :
Pour répertorier dans le détail son travail de producteur, Simon666 de Never Enough Rhodes a patiemment constitué une discographie assez exhaustive de l'œuvre de Norman Whitfield. Précieux. D'autant qu'à chaque référence correspond un lien pour la trouver sur la Toile...

Anecdotique :
Peut-être un jour, Norman Whitfield en eût-il marre d'être un homme de l'ombre. Aussi décida-t-il d'écrire un film et de le réaliser. Et de jouer dedans. Bon, le film ne fut jamais fini. A voir l'extrait proposé ici, à l'onglet Norman, on comprend mieux pourquoi... Il s'agit d'une scène interminable où il répond au téléphone. A voir par curiosité pour sa réplique : "I fucked my own daughter, that's what you're telling me ?". Juste avant de raccrocher on l'entend dire : "I'm bigger than that". Oui, Norman t'étais bigger than that. Bigger comme producteur que comme acteur. Mais qui n'a pas voulu être sous les projecteurs un jour dans sa vie ?

samedi 19 décembre 2009

Lack of Afro, Automne et nostalgie Motown


Même si depuis quelques jours, les températures semblent polaires, c'est l'automne qui se termine. Petit retour sur ce qui fut la bande-son de la saison, un de ses albums les plus régulièrement écoutés. De l'automne, elle semble cultiver la nostalgie douce-amère, tout en étant intrinsèquement de son temps : il s'agit du tout nouvel album de Lack Of Afro, My Groove Your Move (Freestyle Records).

Sans que ce soit particulèrement une caractéristique nationale, les Anglais continuent de nous sortir quelques multi-instrumentistes inspirés par la palette du groove sous toutes ses nuances, après Will Holland, aka Quantic, voici maintenant Adam Gibbons, alias Lack Of Afro. En effet, s'il n'est pas le seul à jouer, comme la pochette pourrait à tort le laisser croire, Adam Gibbons touche assez brillamment un peu à tout (claviers, percus, saxos...).

Notre gaillard puise à la bonne source des sons funk et soul vintage, tout en étant les deux pieds dans son temps. Son premier album Press On, en 2007, avait été célébré par le magazine iDJ comme "one of the greatest albums of the modern funk era". Ce nouvel essai My Groove Your Move se situe sur le même terrain et s'approprie avec brio le territoire. Au rayon du funk, un titre imparable, "Mo' Filth". Littéralement "plus de crasse", un prolongement au "Pure Filth", présent sur le premier album. On est là dans l'esprit du funk, ses eaux troubles, cet ancrage est accentué par le méchant fuzz de la basse, et peu importe après que ce soit en partie des machines qui "jouent".

Lack Of Afro, "Mo' Filth", My Groove, Your Move (2009)

Pareil exercice est nécessairement œuvre de culture, il faut savoir manier les références avec bon goût. D'où, pour l'auditeur, la possibilité d'appréhender l'œuvre comme un quizz testant sa propre culture. Mais la réussite d'Adam Gibbons tient dans ce que la musique ainsi créée n'est pas sans âme ni émotion. Outre les sons, ici l'émotion passe par l'utilisation d'extraits d'entretiens avec des acteurs de l'âge d'or de ces musiques. Ces voix parlent du passé, se remémorent telle ou telle anecdote, avec la nostalgie de ce qui semble déjà loin. Ici, ce sont les Funk Brothers de la Motown qui se souviennent... Notamment sur le titre "Together at last". Il y est question du riff de guitare de "My Girl", le classique de Smokey Robinson, popularisé par les Temptations. C'est donc probablement Robert White, son auteur, qui glisse ce commentaire : "that's probably one of the more recognizible guitar licks and when I originally played it 27 years ago I didn't think much about it, only that it worked. In the small confine of studio A, myself and the rest of the musicians didn't realized the impact we had on the rest of the world". (Détail sans grand intérêt : la sortie de "My Girl" par les Temptations datant de 1964, on serait donc tenter de déduire que les paroles de Robert White furent enregistrées aux alentours de 1991...)

La vidéo ci-dessous ne joue pas sur la nostalgie, bien que ce soit des images d'archives vintage qui l'illustrent, extraites de la mythique émission Soul Train. Au contraire, c'est le côté festif qui ressort : ce festival de danseurs et danseuses en afro et pattes d'éph' qui nous régalent des pas les plus funkallègres et joyeux qui soient...


Mais on connaît l'histoire de Motown, son cinquantenaire nous aura donné quelques occasions de la revisiter. On sait que Berry Gordy, avant que l'industrie automobile ne le fasse à son tour, délocalisa son entreprise. Quelque temps après l'ouverture de locaux à Los Angeles, ce furent ceux de Détroit qui furent fermés. Aussi l'album de Lack of Afro se conclut-il sur ce dernier témoignage d'un des Funk Brothers racontant comment, un jour, ils se retrouvèrent devant une porte close, celle du fameux Studio A, au 2648 West Grand Boulevard : "So one day we walked to the studio and we were supposed to record. There was a big sign that was saying "there won't be no work today in here". Oh, what a break. I suppose they were just looking for a new sound, I suppose... So we just get back to what we were usually doin', that was playin' the clubs around the city, playing our blues, playing our jazz. That's the way it ended". On ressent encore aujourd'hui le dépit du type, même s'il essaie de faire bonne figure...

Avec humilité, sans prétention mais avec émotion, Lack of Afro a su nous entraîner dans son groove, à nous maintenant, il faut qu'on s'move... Le Dr. Funkathus élit donc My Groove Your Movev Album de l'Automne 2009, à l'unanimité de sa seule voix. ...

Petit bonus à signaler : sa mixtape, de Sly aux Noisettes, mise en ligne (en téléchargement) sur le site de Vibrations.