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samedi 27 novembre 2010

Comment "Play That Funky Music (White Boy)" peut ruiner une vie

Dylan Ebdus, personnage principal du Forteresse de Solitude de Jonathan Lethem, et en partie son narrateur, était au début du roman le seul enfant blanc de son quartier de Brooklyn, sur Dean Street. C'était le Brooklyn des années soixante-dix, avant sa gentrification, son embo-bourgeoisement (sa "boboïsation", quoi). Son meilleur ami était Mingus Rude, fils de Barrett Jr. (si vous avez raté un épisode, consultez les précédents messages). Parfois bien sûr, à force d'être une minorité à lui tout seul, ou quasiment, il se faisait chambrer et chahuter à l'école. Les blagues ne manquaient pas et le tube de l'été 1976 lui tomba dessus...

"Il était parfaitement possible qu'une seule chanson suffise à briser une vie. Oui, la malédiction musicale pouvait s'abattre sur une forme humaine et l'écraser comme un insecte. La chanson, cette chanson-là, venait d'ailleurs pour te trouver, pour appuyer là où ta vie entière faisait mal. La chanson incarnait ton destin personnel foireux, qu'elle traduisait en un dégueulis rythmique pop déversé par toutes les radios.

A tout le moins, elle était la BO de ta destruction, son thème. Tes jours réduits à un bout à bout des accents rythmés d'une clarine, inexorable ligne de basse et paroles obscènes, sorte de ricanement psalmodié, enveloppé de grognements de plaisir. Le son hésitant et abrupt de quoi d'ailleurs - tuba ? cor d'harmonie ? guitare rythmique et trompettes moqueuses. Le chanteur aurait aussi bien pu te braquer un flingue contre la tempe. Comment avait-on pu autoriser ça, comment avait-on pu l'autoriser à la radio ? Cette chanson devrait être interdite par la loi. Elle ne s'attaquait pas tant à ta race - question qu'il valait mieux renoncer d'emblée à démêler - qu'à toi personnellement.

Yes they were dancing, and singing, and movin' to the groovin', and just when it hit me, somebody turned around and shouted...

Tu pouvais pas faire un pas, à la fin de cet été-là, sans que quelqu'un te la balance à la tête, cette chanson.

Pour ne rien dire de ce qui se produisait quand tu commençais à hanter les couloirs carrelés de vert du collège 293. Le 7 septembre 1976, la semaine où Dylan Ebdus entra en cinquième dans le bâtiment principal au coin de Court Street et Butler, "Play That Funky Music" de Wild Cherry était numéro un des charts R&B. Quinze jours plus tard il devint numéro un des chansons pop de Billboard. Son hymne de misère, numéro un national.

Prends ça dans les dents : PETIT BLANC !
Laisse tomber le boogie et fais sonner le funk à en crever"*.

L'ironie de cette histoire, c'est que Dylan Ebdus ignorait à l'époque où cartonnait "Play That Funky Music" que les membres du groupe Wild Cherry étaient tous blancs. Comme il le précise dans le roman, une fois adulte et devenu narrateur, cela n'aurait probablement rien changé à la moquerie s'il l'avait su alors.

Ce morceau présente donc cette particularité historique d'avoir été crossover à contre-courant. En effet, le terme crossover désigne en particulier les artistes noirs et leurs morceaux réussissant à obtenir du succès auprès du public blanc, plus nombreux, et de devenir un tube non seulement dans les charts R&B mais aussi dans les charts pop. Comme il est dit dans l'extrait du roman cité plus haut, pour le "Play That Funky Music" de Wild Cherry, deux semaines après qu'il prit la tête du classement R&B, le morceau devenait le tube national de l'été et Disque de Platine. Aujourd'hui encore, le morceau demeure un succès historique, vendu à plus de deux millions d'exemplaires.

Mais ce qui fait la particularité de Wild Cherry, c'est qu'ils font partie de ces très rares exceptions où, avant la déferlante disco, des musiciens blancs obtiennent un tube auprès du public noir. Dans les années soixante-dix, hormis les Ecossais d'Average White Band, rares étaient les groupes blancs à aller se frotter au funk. Curieuse destinée donc que celle de Wild Cherry, ce groupe qui prit pour nom celui de gouttes contre la toux. Rien ne les prédestinait en effet à enregistrer du funk. Originaire de l'Ohio, Wild Cherry jouait du rock, plutôt hard. Sans grand succès... Au point que Rob Parissi, le leader, abandonna le groupe pour devenir gérant d'une steakhouse de la chaîne Bonanza. Les perspectives dans le milieu de la restauration et des grillades n'étant guère folichonnes, il raconta par la suite qu'entendre le "Fame" de Bowie à la radio lui donna des idées et il remit le couvert avec une nouvelle mouture de Wild Cherry, même nom, nouveaux musiciens. Mais toujours du rock...

Basé désormais à Pittsburgh, en Pennsylvanie, Wild Cherry écumait le circuit local des clubs rock. A mesure que ces derniers voyaient leurs portes se fermer, le groupe n'avait plus guère que les discothèques pour se produire. A force de jouer du rock dans pareil cadre, le groupe se voyait évidemment réclamer des trucs plus dansants. Backstage, après un set au Club 2001 où le public s'était justement approché de la scène pour leur demander de jouer un truc funky, le batteur déclara aux membres du groupe : "Well, I guess it's like they say - 'You gotta play that funky music, white boy' ". ("Bon, j'imagine qu'ils ont raison, c'est comme ils disent - "faut que tu joues de la musique funky, jeune Blanc' ". Selon la légende (selon les faits rapportés où se mêlent forcément un peu de légende tant on ré-écrit toujours forcément l'histoire quand on la raconte), Rob Parissi réagit au quart de tour, s'exclamant "c'est une super idée" et d'attraper le premier papier qui traînait, en l'occurrence le carnet de commandes d'un serveur, pour écrire en cinq minutes les paroles du morceau. Cinq minutes pour composer un tube de platine mais des années à galérer, de clubs en steakhouses minables.


Je ne suis pas sûr qu'il serait charitable de ma part de vous montrer des images récentes de Rob Parissi, pour voir ce qu'il est devenu. Il est plutôt bien conservé, on peut pas dire, mais c'est plutôt au niveau du look. Bon, comme ils n'étaient déjà pas très sexy à l'époque, un peu plus, un peu moins, je ne serai donc pas charitable sur ce coup-là. Et vous ? Si vous m'avez lu jusqu'à maintenant peut-être irez-vous plus loin, titillés par la curiosité ? Alors, cliquerez, cliquerez pas, voudrez voir ou pas Rob Parissi avec ses belles moustaches et sa coupe en brosse ?

Si "Play That Funky Music" peut être considéré comme fédérateur en ce sens qu'il fut un tube national, réunissant derrière son groove nerveux tout le pays, Noirs comme Blancs, une controverse lui est associée. Le "White Boy" dans les paroles du refrain a parfois été interprété comme offensant. Pourtant, avec le recul, l'évidente forme d'auto-dénigrement qu'il contient n'est que la légitime réserve de musiciens qui ne maîtrisent que les rudiments d'un style qu'ils s'approprient presque contraints par les événements. Parce que, franchement, ils ont bien dû se prendre quelques bonnes vestes à envoyer du rock en discothèque avant de la jouer funky. Et, dans la réalité, la requête du public et son "play that funky music white boy" avait peut-être l'apparence de tomates bien mûres...



* "It was entirely possible that one song could destroy your life. Yes, musical doom could fall on a lone human form and crush it like a bug. The song, that song, was sent from somewhere else to find you, to pick the scab of your whole existence. The song was your personal shitty fate, manifest as a throb of pop floating out of radios everywhere.

At the very least the song was the soundtrack to your destruction, the theme. Your days reduced to a montage cut to its cowbell beat, inexorable doubled bass line and raunch vocal, a sort of chanted sneer, surrounded by groans of pleasure. The stutter and blurt of what - a tuba ? French horn ? Rhythm guitar and trumpet, pitched to mockery. The singer might as well have held a gun to your head. How it could have been allowed to happen, how it could have been allowed on the radio ? That song ought to be illegal. It wasn't racist - you'll never sort that one out, don't even start - so much as anti-you.

Yes they were dancing, and singing, and movin' to the groovin', and just when it hit me, somebody turned around and shouted...

Every time your sneakers met the street, the end of that summer, somebody was hurling it at your head, that song.
Forget what happens when you start haunting the green-tiled halls of Intermediate School 293.
September 7, 1976, the week Dylan Ebdus began seventh grade in the main building on Court Street and Butler, Wild Cherry's "Play That Funky -usic" was the top song on the rhythm and blues charts. Fourteen days later it topped Billboard's pop charts. Your misery's anthem, numer-one song in the nation.

Sing it through gritted teeth : WHITE BOY !
Lay down the boogie and play that funky music 'til you die".