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mercredi 7 décembre 2011

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur Marisa Monte...


Désolé pour le titre, je n'ai aucune révélation à faire sur Marisa Monte, aucune indiscrétion. C'est uniquement le titre de son album, O Que Você Quer Saber de Verdade (Ce Que Tu Veux Vraiment Savoir) qui m'évoque cette formule aguicheuse. Un album de Marisa Monte est toujours un événement car elle est particulièrement rare. Cela faisait déjà cinq ans qu'on attendait une suite au diptyque Universo ao meu Redor et Infinito Particular, tous deux sortis en 2006, une durée habituelle pour celle qui a toujours beaucoup espacé ses albums.


Avec le recul, on mesure la place qu'occupe Marisa Monte dans l'histoire de la musique brésilienne. Au début des années quatre-vingt-dix, c'est elle qui a insufflé un nouvel élan à la MPB. Elle en a d'emblée été sa diva et sa princesse, tant elle a une prestance toute aristocratique. La carrière de Marisa Monte ressemble à un sans-faute. Aucune trace de la moindre vulgarité, une élégance si indéfectible qu'elle en est presque énervante.

Faut-il rappeler combien Marisa avait, sur ses deux premiers albums en studio, Mais en 1991 et Verde, Anil, Amarelo, Cor-de-Rosa e Carvão en 1994, mis la barre très haut. Ces deux albums sont justement ceux qui ont renouvelé une MPB alors en berne, à la fois l'enracinant dans le samba et l'ouvrant sur l'extérieur. A ses côtés, on trouvait alors des figures d'une certaine avant-garde new-yorkaise tels Arto Lindsay, Marc Ribot ou Laurie Anderson. Pendant vingt ans, le parcours de Marisa Monte a incarné ce délicat équilibre entre exigence et accessibilité, entre pop et samba. Avec ses chansons sans concessions, elle a trouvé le succès et vendu neuf millions d'albums.

Parce qu'elle est rare, on attend toujours beaucoup de ses albums. Alors quand on découvre O Que Você Quer Saber de Verdade, on commence par se dire en écoutant le premier morceau que rien n'a changé. On retrouve la sophistication orchestrale, cette voix claire qui semble ne jamais forcer même quand elle monte le ton... Ce premier morceau est illustré par le clip.


Elle enchaîne, sur la deuxième piste du disque, par une reprise de Jorge Ben. Comme souvent. On retrouve décidément Marisa comme on l'aime. Cette fois-ci, c'est "Descalço no Parque" qui se voit transfiguré. Le morceau de 1964 qui figure sur l'album Ben é Samba Bom est considérablement ralenti mais, une fois encore, magnifié.

C'est après que ça se gâte. Pourtant, sur l'album, on retrouve ce partenariat avec Arnaldo Antunes et Carlinhos Brown dans l'écriture des chansons, partenariat qui a déjà accouché de tant de perles. Ce noyau tribaliste s'est imposé au cœur du travail de Marisa depuis l'époque de l'album Memórias, Crônicas e Declarações de Amor, il y aune dizaine d'années. Ensemble, le rockeur pauliste, le percussionniste 100 000 volts bahianais et la diva carioque ont inventé leur propre langage. Mais ce qu'on devinait déjà s'est révélé évident sur le DVD des Tribalistas. Que ce soit dans l'écriture des morceaux ou en studio, c'est Marisa la chef. C'est elle qui commande et qui dirige ses deux compères bonne patte. De cette triplette magique, ressortent encore quelques titres sur ce nouvel album. Dont "Verdade, uma Ilusão", interprété l'an dernier par Brown sur son album Diminuto. Un titre qui aurait pu figurer sur un précédent album de Marisa ou sur celui des Tribalistas mais proposé dans une version pas franchement inoubliable.

Autre fidèle toujours là au côté de Marisa, déjà présent à la périphérie des Tribalistas, Dadi. L'ancien bassiste du groupe (post-Novos Baianos) A Cor do Som et de Jorge Ben est, paraît-il, un voisin de Marisa. Ce qui donne ce caractère intime à sa participation. Il est toujours là pour composer, produire ou, plus modestement, prendre un instrument quand il le faut, combler un vide et, surtout, pour conseiller. Car Dadi a l'oreille de la star. André Carvalho, son fils, est aussi de la partie. Il signe l'hyper-marisamontesque "Nada Tudo", tout à fait dans la lignée de ce qu'elle a pu chanter sur ses précédents albums...

Je ne sais pas si Marisa compose, comme Duke Ellington, en ayant à l'esprit la "couleur" de ses invités mais savoir s'entourer est une qualité qui confine chez elle au talent. Sur O Que Você Quer Saber de Verdade, on croise ainsi les incontournables Pupilo, Dengue et Lucio Maia de Nação Zumbi ainsi qu'une ouverture sur la nouvelle génération de musiciens brésiliens puisque, outre André Carvalho et sa daddy-connection, on trouve parmi les participants à l'album Rodrigo Amarante (Los Hermanos) et Marcelo Jeneci. Et puisque Marisa Monte a toujours été ouverte sur les Etats-Unis, les arrangements de cordes sont signés du brillant Californien Miguel Atwood-Ferguson et du maestro argentin Gustavo Santaolalla.

Sur le papier, cette dernière production de Marisa Monte a tout pour être de la trempe de ses précédents albums. Pourquoi, à l'arrivée, notre impression est-elle mitigée ? En reprenant la chronologie de lancement de l'album, on se souvient qu'un premier clip venait anticiper sa sortie, histoire de nous mettre l'eau à la bouche. Raté. "Ainda Bem", avec ses images en noir et blanc et les tenues de soirées de Marisa et Anderson Silva voulaient jouer la carte chic mais ne dépassait pas une ambiance de mariachi de pacotille. Cette dérive brega n'a pas manqué d'être sévèrement épinglée par Thierry de BossaNovaBrasil car, dit-il, "qui aime bien châtie bien". Le pire est toutefois atteint avec "Depois" quand Marisa ose un slow sirupeux absolument épouvantable.

Accusée, qu'avez-vous à répondre à cela ? : "je suis une chanteuse très liée à la tradition de la chanson et du chant. J'aime qu'une chanson ait un refrain, une première partie, une seconde partie. J'aime beaucoup la mélodie. Le lien entre le chant et l'amour est ancestral. Depuis les oiseaux qui chantent quand ils veulent attirer un partenaire. C'est une chose naturelle. Et, en vérité, ma préoccupation quand je chante l'amour est de parler de l'amour d'une forme contemporaine" (explique-t-elle à Adriana Calcanhotto sur son site).

Autre regret : nulle trace de samba. Alors que Marisa a toujours pratiqué la collecte de titres inédits auprès des sambistes de la vieille école, pour satisfaire son goût pour le rétro, c'est cette fois-ci un tango rendu célèbre par Dalva de Oliveira qu'elle exhume, "Lencinho Querido (El Panuelito)". Et du fil, elle a basculé. Perdu cet équilibre qui la voyait interpréter des thèmes romantiques sans jamais tomber dans le pathos. 

Le problème quand on est déçu par un album de Marisa Monte, c'est qu'on sera obligé d'attendre longtemps, des années, le suivant. De quoi, remettre celui-ci sur la platine pour essayer d'en épuiser les réussites...



Plus d'infos sur le site officiel de Marisa Monte, y compris (comme à son habitude) les accords pour jouer les morceaux, des conversations au sujet de l'album avec Adriana  Calcanhotto, Hermano Vianna...

Une interview de Marisa que j'ai réalisé en l'an 2000 et que je me déciderai à poster un jour toute seule (ici, elle est tout en bas, à la fin de la chronique !)

samedi 16 octobre 2010

Teresa Cristina, ou la discrétion d'une belle personne

De ce côté-ci de la planète, le début d'automne est peut-être la saison la plus propice au samba. Entre ce bel été indien et les signes avant-coureurs du froid qui vient, ce petit pincement au cœur des jours qui décroissent, le mélange d'allégresse et de mélancolie qui le caractérise est le véhicule idéal pour se laisser porter léger en savourant l'instant... Alors ces dernières semaines, c'est en boucle, presque sans pouvoir m'en défaire, que j'ai écouté Clementina de Jesus, Candeia, Paulinho da Viola et, pour la nouvelle génération, Teresa Cristina.

De ces trois figures historiques du samba, Paulinho da Viola est le seul à être encore parmi nous. Et dès lors qu'il s'agit de l'évoquer, un trait de son caractère mérite d'être relevé, son incroyable modestie. Une tendance à se mettre en retrait pour mieux valoriser ses partenaires. Il a trouvé en Teresa Cristina une digne héritière qui partage avec lui ce trait de caractère, cette délicatesse.

Teresa Cristina a commencé sa carrière en chantant dans les bars de Lapa, quartier bohème de Rio. Si son premier projet artistique fut de chanter Candeia (décidément, me direz-vous si vous passez par ici régulièrement !) car c'est à travers son engagement qu'elle pris conscience que "black is beautiful", ce qui lui permit de mieux se révéler à elle-même et dépasser les préjugés encore en vigueur dans ce Brésil de toutes les couleurs, son premier album fut dédié à l'œuvre de Paulinho da Viola.

Accompagnée de son groupe Semente, Teresa Cristina s'imposait comme une figure majeure du renouveau du samba, fidèle à la tradition sans être passéiste. En 2002, le double album A Música de Paulinho da Viola a fait d'elle la révélation du genre, élue meilleure chanteuse de samba de l'année. Ce disque de reprise a permis de redécouvrir un répertoire essentiel du samba (et de la musique brésilienne tout court) alors que les albums originaux de Paulinho da Viola n'étaient plus guère en vogue. Par nos temps d'apparence et de superficialité, il faut aussi dire qu'avec son look de vieux, type chemise aux tons pastel, il n'y a pas non plus mis du sien pour paraître au goût du jour. Ce qui est tout à son honneur.

"Je l'ai toujours beaucoup admiré, il a toujours été très présent dans mon répertoire. Paulinho da Viola est une personne appréciée de tous, où qu'il aille tout le monde va l'acclamer. Il est portelense, supporter du Vasco... ça nous fait beaucoup de choses en commun. Ces dernières années, il a traversé quelques épreuves et enregistrer ce disque a renforcé son importance dans la musique brésilienne. Peu d'artistes ont repris ses chansons et cela lui faisait penser que ses musiques n'étaient pas faites pour d'autres interprètes. Je suis doublement heureuse : d'abord parce qu'il a bien aimé mon disque et parce ça lui a fait réaliser que ses musiques conviennent à d'autres interprètes. D'ailleurs, je ne comprends pas pourquoi on ne lui a pas encore consacré un songbook".

En retour, elle a été adoubée de la plus belle manière par Paulinho da Viola qui lui tressait ce joli compliment : "elle est une figure jeune et captivante, une excellente chanteuse de samba. On a justement besoin d'artiste comme elle car, aujourd'hui, il n'y a plus grand monde qui sache interpréter le samba comme elle". Alors, on pourra bien jouer les puristes en objectant que ses reprises n'atteignent pas tout à fait la richesse des originaux, leurs mille nuances et petites subtilités, il n'empêche l'hommage de Teresa Cristina est une magnifique réussite. Fidèle dans l'esprit, retrouvant l'humeur de ces compositions, indémodables comme autant de standards.

Depuis ses débuts, Teresa Cristina a pris de l'assurance. Elle qui était toute timide sur scène et chantait les yeux fermés, s'y montre plus à l'aise et détendue. Pour avoir commencé tardivement sa carrière artistique, elle s'amuse d'être toujours considérée comme une "nouvelle artiste" : "le terme 'nouveau', quand on a quarante-deux ans est merveilleux".

La délicieuse Teresa Cristina possède donc ce trait commun avec Paulinho da Viola, une modestie non simulée. Elle a ainsi le chic pour se faire voler la vedette. Ou plutôt pour s'effacer devant les artistes invités. Aussi, pour rendre hommage à Paulinho da Viola, à son humilité et celle de Teresa Cristina, nous avons choisi une reprise du magnifique "Dança da Solidão" où elle invite Marisa Monte sur scène avec elle et où c'est elle qui se fait discrète pour l'accompagner.


Rappelons que Marisa, grâce à son incroyable notoriété, a largement contribué à diffuser le répertoire de Paulinho da Viola, reprenant un de ses titres sur pratiquement chacun de ses albums.  Elles sont donc ses deux plus belles héritières. Les deux femmes se connaissent depuis longtemps et leur admiration semble réciproque. Marisa Monte dit ainsi de Teresa Cristina : "elle est merveilleuse. C'est une vraie dévote du samba, qui va aux racines et y consacre des recherches. C'est une artiste intègre, une interprète sans affectation. L'exemple d'une histoire authentique". 


En revoyant ces images, je me dis en fait que l'essentiel n'est pas que Marisa mène la danse et que Teresa soit dans le coin, effacée, non, ce que capture ces images et qui en font le charme est cet enthousiasme collectif où la salle entière, plus que Marisa ou Teresa, chante à l'unisson ce morceau du début à la fin... C'est tellement irrésistible que je résiste pas à l'occasion d'en proposer une deuxième version où, cette fois-ci au moins, Marisa tend le micro à Teresa Cristina.


On connaît la rengaine : ah, s'il y avait un peu plus d'amour envers son prochain en ce bas monde. Ajoutons que s'il y avait aussi un peu plus de modestie, d'espace et de respect offerts à l'Autre, le monde serait infiniment plus doux à vivre. Aussi c'est une immense qualité que cette discrétion que l'on retrouve partagée par Paulinho da Viola et son héritière Teresa Cristina. La marque d'une belle personne.

jeudi 23 septembre 2010

"Carinhoso", 1ère partie : interprété par Paulinho de Viola et Marisa Monte

Seule l'Histoire fera d'une composition un standard. Seule sa résistance à l'épreuve du temps et aux innombrables reprises pourra lui conférer ce statut. "Carinhoso", composé par Pixinguinha  en 1917, est un standard de cette trempe, au moins aussi essentiel dans l'histoire de la musique brésilienne que les plus célèbres compositions de Jobim..

Pour une première évocation de "Carinhoso" et le faire découvrir à ceux d'entre vous qui ne le connaîtraient pas encore, j'ai choisi une version récente pour illustrer justement combien ce morceau traverse les époques et toujours brille du même éclat. Comment toujours il provoque ces petits picotements à fleur de peau et exerce cette petite pression sur le cœur qui font se sentir vivant. Bien vivant.


Paulinho da Viola est parfois considéré, à tort, comme passéiste. C'est juste qu'il connaît ses classiques sur le bout des doigts. Il s' en explique :

"Quand j'écoute "Carinhoso" de Pixinguinha, je sais que la musique a été écrite en 1917, que c'était une autre époque, que la vie a changé. Qu'il s'est passé depuis un million de choses. Mais la musique est toujours vivante. Peu importe que telle œuvre ait été faite à une période X, qu'elle ait contribué à un mouvement Y, et provoqué telle réaction Z. Tout cela ne nous sert qu'à connaître un peu d'histoire mais n'a pas grande valeur pour moi.Tout pour moi se passe maintenant. Ce qui n'a pas d'importance, pas seulement pour moi mais pour l'Humanité, disparaît. Meurt, est abandonné (...). Quand on me décrit comme conservateur, passéiste, ancré dans le passé, je réponds : je ne vis pas dans le passé, le passé est une chose vivante en moi".

Ainsi était emblématique de son inscription dans le présent sa reprise de la chanson de Wilson Batista, "Meu Mundo é hoje (eu sou assim)" : "meu mundo é hoje não existe amanha pra mim". Demain n'existe pas pour moi !

Meu Tempo é hoje, c'est justement le titre du documentaire qu'Izabel Jaguaribe a consacré, en 2003, à Paulinho da Viola. Les images ci-dessous en sont extraites. C'est ici Marisa Monte qui interprète "Carinhoso". De sa voix toujours aussi claire, pour ne pas se confronter au poids des glorieux aînés, Orlando Silva ou Elizeth Cardoso, et à leurs démesures magnifiques, elle a opté pour la sobriété. Une manière probablement plus contemporaine de l'interpréter... Elle s'en sort, ma foi, de manière fort honorable.


Une interprétation d'une rare élégance. Et j'espère ainsi que "Carinhoso" deviendra une chose vivante en vous... 

lundi 15 février 2010

L'Elégance du samba : Universo Ao Meu Redor de Marisa Monte (Les 10 du Millénaire, 2/10)


Pour appuyer le propos du message précédent, consacré à Cartola, voici un disque de samba qui n'est pas fait pour danser : Universo Ao Meu Redor de Marisa Monte. Ce sera le deuxième album de notre palmarès des 10 du Millénaire. Là encore, pas plus d'hésitation qu'avec le premier, le Voodoo de D'Angelo. Ce choix s'impose comme une évidence personnelle.

Au Brésil, Marisa Monte est considérée comme la plus grande chanteuse de sa génération. Et même plus : cela ne souffre aucune contestation. Elle a été maintes fois imitée, jamais égalée. Dès ses débuts, en 1989, elle s'impose comme une évidence avec un album de reprises. Il n'est qu'à voir le casting de "fées" qui entourent le suivant, Mais, en 1991, pour constater que la reconnaissance par ses pairs fut instantanée. Rien moins que le gratin d'une certaine avant-garde new-yorkaise, dirigée par Arto Lindsay, participe à son enregistrement : Marc Ribot, John Zorn, Ryuichi Sakamoto, Bernie Worrell !

Chaque étape de sa carrière sera longuement mûrie. Marisa Monte impose la patience à ses admirateurs : seulement huit albums en plus de vingt ans. Aussi, cela fut une surprise de la voir, en 2006, sortir deux albums simultanément : Infinito Particular et Universo Ao Meu Redor.

Deux albums qu'elle juge complémentaires, le premier s'inscrivant dans sa veine pop-MPB, l'autre consacré au samba. Et pourtant, chez moi, l'un aura complètement éclipsé l'autre. Je les avais pourtant commandés en même temps sur Amazon, avant même leur date de sortie annoncée, mais voilà, Universo Ao Meu Redor ne quitta pas ma platine, laissant Infinito Particular dans l'ombre. Ce qui aujourd'hui est presque une bonne nouvelle : sans projet inédit de la belle à l'horizon, celui-ci reste une œuvre à redécouvrir (presque) comme s'il s'agissait d'une nouveauté.

Si Universo Ao Meu Redor est incontestable si haut dans mes albums préférés de ce début de Millénaire, on pourrait invoquer qu'une raison objective, quoique superficielle, l'y place. En effet, depuis que l'écoute devient une donnée quantifiable (!) avec le compteur d'iTunes, je constate que quatre titres d'Universo... y figurent parmi les vingt plus écoutés.

Plus sérieusement, Universo... s'impose à la fois parce que j'adore le samba et que je suis avec curiosité toutes les évolutions de la carrière de Marisa Monte, enthousiaste de chacune de ses réalisations, depuis l'époque de Verde Anil Amarelo Cor de Rosa e Carvão, en 1994, quand je la découvrais. C'est un véritable parcours sans faute que réalise Marisa, une carrière qui se trace sur l'étroite ligne de crête de l'excellence : tant dans ses albums personnels que dans son travail de production, pour Carlinhos Brown ou la Velha Guarda da Portela, chaque projet est une œuvre forte, marquante, éclairant les différentes facettes de sa personnalité.


J'ai eu la chance de la rencontrer, il y a une dizaine d'années, pour réaliser un entretien alors qu'elle était à la veille de se produire sur la scène du Grand Rex, à Paris. J'ai le souvenir d'une grande fille, très grande, professionnelle et disponible, qui expliqua sa démarche avec clarté, de son débit très rapide, et devint soudain beaucoup plus chaleureuse dès que l'entretien fut dans la boîte. En off, dès que l'on en vint à parler de cuisine, elle devint plus expansive. Je lui confiais mon goût pour les plats typiques que j'avais goûté en même temps que je découvrais Bahia, en particulier le bobo de camarão dont j'avais, dès mon retour, cherché la recette. Et je me souviendrais toujours de son conseil, tout simple : ne jamais oublier le dendê ! Loin de moi cette intention mais, désormais, à chaque fois que je cuisine un plat de poisson, ou un bobo, et que je commence à faire revenir mon poivron dans l'huile de palme orangée, ce dendê qui donne son goût si caractéristique à la cuisine bahianaise, j'ai une petite pensée pour Marisa Monte.

En deux mots, on pourrait dire qu'il s'agit de concilier la "ligne claire" de la pop aux racines samba. Sur Universo..., elle concilie ces deux aspects à merveille. Marisa Monte, c'est d'abord une voix. Une voix si claire, qui ne force jamais le trait, d'une élégance absolue. Sur ce projet, elle poursuit son entreprise de conservation d'une culture en voie de disparition. Depuis sa collaboration avec la Vieille Garde de l'école de samba de Portela, elle s'est livrée à un véritable travail de collectage et s'attache à laisser trace de ce répertoire de sambas jamais enregistrés jusqu'alors. De même ici, sur cet album, tous les titres sont inédits, même s'ils datent des années quarante ou cinquante.

Au milieu de ces chansons signées de vieux sambistes et sauvées de l'oubli, on retrouve des compositions récentes, comme le "Para mais ninguém" que lui offre Paulinho da Viola, le magnifique "Vai saber ?", signé de la plume de sa contemporaine Adriana Calcanhotto.

Marisa Monte, "Vai Saber ?", Universo Ao Meu Redor (2006)


Et, bien sûr, l'inspiration jamais tarie de cette triplette magique qu'elle forme avec Arnaldo Antunes et Carlinhos Brown fournit encore une fois quasiment la moitié des compositions de l'album, des titres qui ne se distinguent pas dans le traitement de ceux écrits il y a plusieurs décennies par Jayme Silva ("Meu Canário", 1950), Casemiro Vieira ("Perdoa, meu Amor", 1944), Argemiro Patrocinio ("Lágrimas E Tormentos", 1980) ou Dona Ivone Lara ("Pétalas Esquecidas, 1945).

Marisa Monte décrit cet album non pas comme un disque de samba mais plutôt comme un disque inspiré de l'atmosphère du samba, des thèmes qui lui sont chers : "l'amour, la nature, la musique elle-même, la condition humaine, les chants des oiseaux, l'arrière-cour, la convivialité par l'art". Ainsi, ce qui pourrait sembler simple chansonnette est, en fait, porté par une émotion à la portée universelle, comme avec cette histoire de canari qui pour accompagner la peine d'amour de son propriétaire ne chante plus "piu-piu" mais "ui-ui, ai-ai".

Tout au long de cet Universo Ao Meu Redor, Marisa Monte restitue à merveille ce miracle du samba : rendre la tristesse réconfortante.

Pour compléter, je reproduis ci-dessous l'entretien que j'avais réalisé lors d'un passage parisien, la veille de son concert au Grand Rex, en 2000. Même s'il fut réalisé à l'époque de son précédent album, Memórias, Crônicas e Declarações de Amor, elle y évoque déjà sa démarche conciliant pop et samba, ainsi que sa mission de sauvegarde d'un patrimoine musical populaire, menacé de disparaître avec ses auteurs et interprètes.

OC : Quelle est l'ambition de ce nouvel album ?
Marisa Monte : J'ai recherché une sonorité pop, ou une sonorité brésilienne pour la musique pop, avec une grande utilisation des percussions, ce qui est une conséquence directe de mon travail avec Carlinhos Brown. Il y a aussi un contrepoint avec la samba, Paulinho da Viola, Nelson Cavaquinho, les musiciens plus classiques et traditionnels... Une tension dynamique entre intensité et soulagement, entre poids et légèreté. Cela reflète la musique brésilienne qui est extrême et diverse. En un mot donc, la recherche d'une sonorité pop pour la musique brésilienne, contrebalancée par les influences plus classiques de la musique brésilienne.

N'était-ce pas déjà les ingrédients des précédents albums ?
M.M. : Je n'ai jamais utilisé autant les percussions. Nous avons enregistré à Bahia 8 percussionnistes jouant des surdos virados. Sur Cor de Rosa e Carvão, j'avais déjà utilisé les percussions mais elles étaient plus légères. Elles n'avaient pas autant de poids dans le groupe. Je ne cherche pas de rupture dans mon travail mais une évolution. L'expérience donne cette capacité de rester plus sensible, plus fidèle musicalement à soi-même. Il n'y a pas besoin de se réinventer à chaque disque. C'est bien d'évoluer. Ma carrière a évolué musicalement dans plusieurs directions et aussi vers un travail de production. Mon travail de productrice a été au-delà de mon travail de chanteuse . Aujourd'hui, je vais composer pour d'autres artistes et en produire d'autres. Il existe pour moi plusieurs manières de servir la musique. Ce n'est pas linéaire. C'est une nouvelle façon de s'investir et s'impliquer dans la musique et de se laisser prendre par la musique.

Ton travail de producteur t'a permis de travailler avec ce qui pourrait être deux extrêmes de la musique brésilienne : Carlinhos Brown et la Velha Guarda da Portela…
M.M. : Dans mon disque, tu peux sentir ces influences. Mon disque est une conséquence de ce travail. Ces deux productions ont été très importants pour faire ce nouvel album. La Velha Guarda, c'est cette présence du samba. Et Brown, c'est une des personnes les plus inventives et originales de la musique populaire brésilienne. J'ai beaucoup appris avec lui. Ces deux extrêmes étaient très importantes. Ce qu'ils ont en commun, c'est le grand amour que j'ai pour eux. Autant pour la Velha Guarda que pour Brown. Je les aime. Ma vie est meilleure avec eux. Je ne peux pas imaginer ma vie sans eux.

Produire la "vieille garde" n'est pas un travail pour son ego, est-ce un devoir de conservation d'une mémoire collective populaire ?
M.M. : Je l'ai fait parce que c'est un disque que je voulais écouter. Je savais déjà que la Velha Guarda n'intéressait personne. Elle était oubliée et n'avait pas enregistré depuis 1988. Je savais aussi qu'elle avait un très grand répertoire des années 40, 50 et 60. J'avais des curiosités. Ca fait 12 ans sans enregistrer et je voulais vraiment écouter ce disque. Je leur ai proposé une recherche avec pour conséquence ce disque. On dit au Brésil que le Brésil est un pays sans mémoire. Un homme politique va voler et 2 ans après les gens auront oublié et voteront encore pour lui. Alors, la valorisation de la mémoire est très importante au Brésil. J'ai fait un pont entre les plus jeunes et la Velha Guarda, pour ma génération et les suivantes, les gens de 18 ans. J'ai servi d'intermédiaire. L'album a été très bien accueilli et c'est un disque de référence. Pour les gens qui aiment le samba, ce disque va rester dans l'histoire. Je suis très fière de l'avoir fait car cette référence manquait.

En parlant de pont, Paulinho da Viola, dont tu reprends des chansons sur tous tes disques, en a tendu un également, entre toi et cette vieille garde, par exemple...
M.M. : Paulinho da Viola est merveilleux, c'est lui qui a fondé la vieille garde et il en est le parrain. Je vais jouer avec eux en décembre, il y aura la Velha Guarda, Ivone Lara qui m'a remplacé quand ils sont venus à Paris et Cesaria Evora. Nous jouerons gratuitement sur la plage à Rio et gratuitement dans un parc à São Paulo. Ce sera merveilleux.

Outre Paulinho da Viola, tes principales influences de cette génération sont-elles Caetano Veloso et Jorge Ben, que tu interprètes également sur quasiment tous tes albums ?
M.M. : Jorge Ben, Caetano, mais aussi Maria Bethânia, Gal Costa, Ivan Lins, Carmen Miranda. Gal est une grande artiste mais elle ne compose pas. Alors quand je chante Gal qui chante Caetano, ça reste la musique de Caetano.

On retrouve une forte collaboration avec Brown sur Memorias, Cronicas…, quelle a été votre manière de travailler ? Avez-vous longuement répété dans votre garage comme pour son album Omelete Man ?
M.M. : Il y a une musique que j'avais écrite avec Brown quand nous travaillions ensemble sur son disque. On a énormément répété tous les jours pendant 6 mois. Et on a composé beaucoup de musiques pendant cette période. On a envoyé à Arnaldo Antunes certaines musiques que nous avions composé pour qu'il écrive les paroles. J'ai aussi travaillé avec Lucas Santtana sur la chanson "Abololo". J'ai parfois fait des musiques toute seule, d'autres fois nous avons tout fait ensemble. Il n'y a pas de méthode particulière.

Les chansons écrites avec Carlinhos Brown ont parfois quelque chose de commun avec celles de son album où il faisait le "crooner"…
M.M. : Chacun est une référence pour l'autre. On peut sentir une influence réciproque dans le travail de l'autre.

La chanson "Perdão você", par exemple, porte bien sa patte et aurait pu être sur son album, non ?
M.M. : C'est une chanson que Brown a co-écrit (avec Alain Tavarès, ndla) qui date de 12 ans et que jamais personne n'a enregistré. C'est une musique ancienne incroyable. "Agua também é mar", je l'ai faite avec Arnaldo et Brown, ensemble, en faisant tout ensemble, paroles et musique, et en s'entendant, ce qui est rare... Avec Arnaldo, généralement, je lui donne la musique et il écrit les paroles : "Não vai embora", "Beija eu", "De mais ninguém". Il fait seulement les paroles et moi seulement la musique. Là, c'est différent, nous avons travaillé ensemble. Chaque musique a une histoire. La musique a sa vie propre et tu ne sais jamais quel sera le résultat. J'ai parlé de ça avec Ernesto Neto, le sculpteur qui a fait l'œuvre que j'ai sur scène pour ma tournée. Sur son processus de création, il m'a dit que, pour lui, c'était la même chose. Il planifie l'œuvre mais après elle lui échappe et ce n'est jamais la même chose que ce qu'il avait pu imaginer au début. Il y a quelque chose qui se révèle et ne peut être contrôlé. C'est très intéressant et c'est pareil avec les chansons. Tu écris avec ce que tu as en tête et, après, le texte a sa vie propre...

Encore une fois, c'est Arto Lindsay qui a produit ton album. Comment se passe votre collaboration ?
M.M. : Il est très important. Il est plus invisible, il est une très grande référence esthétique pour moi avec qui j'échange beaucoup. Il n'a pas la même visibilité car il ne signe pas la musique mais il est aussi important et donne beaucoup d'inspiration. C'est quelqu'un avec qui avec j'aime bavarder et confronter mes impressions. Je lui demande toujours ce qu'il pense d'une chose, d'une personne, sur la musique brésilienne, les arts plastiques, le cinéma, la littérature… Je lui demande toujours ses impressions, il a un sens artistique très raffiné. C'est quelqu'un de qui je veux vraiment rester proche. Il a toujours des opinions très intelligentes. C'est pareil que Carlinhos Brown, il est sincère.

A-t-il le même rôle que toi avec Brown, aider dans le choix des morceaux, faire le tri, etc… ?
M.M. : Quand je suis la productrice, je suis au second plan et je dois comprendre ce que veulent les artistes et le révéler. Alors que quand je suis l'artiste, c'est l'inverse.


Arto amène toujours avec lui ses amis musiciens new-yorkais. Est-ce une ville qui t'attire, où tu aimerais travailler plus ?
M.M. : New-York est vraiment une ville atypique. Il y a les gens du monde entier là-bas, des Japonais comme Ryuichi Sakamoto, un Brésilien comme Nana Vasconcelos, des Américains de tous les coins des Etats-Unis. Tous les étrangers avec qui j'ai travaillé là-bas étaient déjà intéressés par la musique brésilienne avant que l'on collabore. La musique brésilienne a légitimé notre travail d'artiste. Des gens comme Arto et David Byrne ont permis de tendre des ponts entre la musique brésilienne et les Etats-Unis. J'ai aussi collaboré avec Césaria Evora. J'aime bien avoir des partenaires : la musique est un langage, c'est la communication. Bobo de camarão ! (En off, nous parlions de cuisine bahianaise. Après lui avoir confié que j'avais tellement aimé le bobo de camarão, un plat à base de crevettes, j'avais cherché la recette sur internet à mon retour de Salvador, elle me précisa que le dendê, l'huile de palme si typique, en est un ingrédient indispensable, d'où son allusion au bobo, ndla).

Le thème principal de ce nouvel album est l'amour mais de nombreuses chansons semblent parler de l'absence de l'être aimé…
M.M. : Non, ce n'est pas sur la passion, ou sur les relations entre deux personnes, c'est sur l'amour au sens large : la gentillesse, le pardon, la saudade, l'amour de la nature, de l'eau, l'amour en tant que sentiment constructif et libérateur. J'ai séparé les musiques que je préférais entre celles que je ferai avec Arnaldo, celles que je ferai avec Brown et, après, je me suis rendu compte que ça parlait d'amour au sens général. Ce sujet complexe qu'est l'amour. Alors je me suis concentré sur ce rapport ancestral entre la poésie, le chant et l'amour. Ca s'est manifesté de cette façon pour moi qui suis une chanteuse. J'ai trouvé ça très approprié dans un moment où au Brésil on parle de citoyenneté, d'écologie, de tous ces sujets qui parlent de façon indirecte de l'amour. Il parle en fait de l'attention qui est le concept qui traverse toutes les manifestations de l'amour. Les gens ont toujours pensé que le sujet inspirateur est l'amour, seulement traité comme passion. Cette lecture que je propose est intéressante, plus détachée de l'idée du couple. Ce sujet s'est imposé à moi involontairement. Au point que je prenne Déclarations d'amour comme titre de l'album. C'est un disque très personnel, qui reflète ce que j'aime, ce que je pense. Ce sujet reste toujours présent, il parle aussi de la passion, mais surtout de l'amour au sens large. Peut-être que la chose la plus romantique n'est pas d'imaginer un rapport idéal mais d'imaginer simplement un monde meilleur, un monde plus égalitaire, avec plus de fraternité, plus d'attention au prochain et à la nature. C'est très romantique et idéaliste...

Pourtant, on sent également un côté sentimental, un peu triste, dans tes chansons… Est-ce la condition d'une chanson d'amour d'être un peu triste ?
M.M. : C'est parce que c'est sur l'amour. C'est un sujet existentiel pour chaque être humain, il fait partie de la vie de chacun : c'est la solitude. Cela fait partie de ma vie, de ta vie, de l'individualité de chacun en rapport au monde, tout ça parle de l'amour. La recherche de l'amour, c'est la recherche de la fin de la solitude, la recherche d'une intégration, d'être intégré à quelque chose. Peut-être cela donne-t-il cette impression de mélancolie.

Propos recueillis par Olivier Cathus
(paru dans Cultures en Mouvement n°33, décembre 2000)