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mercredi 11 janvier 2012

Letieres Leite : "les traditions afro ancestrales nous parviennent par la fibre optique"


On ne pouvait rêver mieux alors que nous lançons un nouveau projet de site dédié aux musiques brésiliennes et à leur matrice, les afro-sambas, que de traduire une interview que Letieres Leite, maestro bahianais à la tête du formidable big band Orkestra Rumpilezz, vient d'accorder à Guilherme Xavier Ribeiro pour MTV Brésil. Il y analyse la place des musiques afros au Brésil, tout en distinguant deux contextes sociaux très distincts selon que l'on soit dans le Nord ou le Sud du pays.


Nous avions relevé en 2011 que l'afrobeat longtemps ignoré (ou inconnu ?) au Brésil commençait à faire naître des vocations. Les exemples de Metá-Metá, Bixiga 70 ou Pipo Pegoraro figurant parmi les vraies réussites de 2011 en la matière. La réflexion de Letieres Leite embrasse plus large et profond que ce phénomène récent, elle se fait même prophétique, imaginant avec sagesse le futur prochain de la musique mondiale.

Maestro, c'est à vous...

L'afrobeat au Brésil, en temps que musique afro et ses conditions d'émergence :

"C'est un fait, il y a désormais une nouvelle manière de considérer la musique afro-brésilienne. Je me suis rendu compte qu'il y a des gens dans le Sudeste qui cherchent à découvrir la musique ancestrale avec sérieux et beaucoup d'implication et à comprendre ses origines. Des recours à cette musique ont été utilisés sur les disques de Mariana Aydar, dans le projet de Kiko Dinucci, dans celui de Bixiga 70, celui d'Otto et, en quelque sorte, cela finit par constituer un courant au sein duquel on retrouve également des gens du Nordeste, avec les groupes de percussions de Récife ou du Maranhão. Et ce type de recours vaut pour n'importe quel style de musique, ça peut se retrouver dans le rock, l'électro, ou la musique savante.

L'afrobeat est une musique qui ne correspond pas à ses clichés : l'idée qu'il est une musique intuitive. C'est une musique qui exige une véritable science, qui est organisée, qui a de la rigueur, de la complexité, au contraire de ce que les gens peuvent imaginer. C'est une musique qui a une conscience totale de ce qui se passe mais parce qu'elle n'a pas été reconnue au sein du monde académique et par la systématisation rigoureuse de la vision européenne, a toujours cette image de musique mineure. Mais les gens commencent à se rendre compte de sa richesse.

Le Brésil possède une prétendue démocratie raciale qui n'existe pas. Culturellement il y a de très sérieux problèmes de l'acceptation de la culture noire comme culture élaborée. C'est un vrai problème d'identité, d'accepter le métissage des personnes. Le Brésil est noir, il n'est pas blanc.

Que des Noirs soient loin de l'afrobeat, c'est un fait, cela mérite d'être discuté. Cela se produit à Rio et à São Paulo mais moins à Salvador. Les gens qui font de l'afrobeat à Salvador vivent à la périphérie. C'est un phénomène qui date de la fin des années soixante-dix, dans le quartier de Liberdade, à Salvador, où il y avait quelques musiciens. C'est le contraire à São Paulo où seule la classe moyenne y avait accès parce que les informations circulaient à l'intérieur d'un univers virtuel, donc les personnes qui avaient un accès privilégié à internet les découvraient en premier. Mais à Bahia, c'est le contraire. C'était produit à la périphérie et c'est le capitalisme oligarchique qui l'a usurpé de façon asservissante, en utilisant la créativité de la musique produite à la périphérie pour faire de l'argent.

J'ai l'impression que ce mouvement venu du Sudeste et qui a commencé dans un milieu virtuel, dans la mesure où il va s'étendre, va rencontrer un écho à la périphérie. Parce que tu vas difficilement trouver un lieu de prédominance noire au Brésil où il n'y ait pas des gens qui s'identifient à ces rythmes à cause de la religion, comme le candomblé, qui est la matrice de ces rythmes, et du samba. Parfois, les gens l'oublient mais le samba est un rythme afro-brésilien. Son ADN est arrivé amarré dans la cale d'un navire négrier".

Les musiques afro peuvent-elles devenir des musiques de masse ?

"Le risque, c'est que la conception de ces médias de masse consiste à extraire, sans replanter. On prend quelque chose pour en tirer des bénéfices exorbitants et ensuite le jeter à la poubelle. Mais je crois peu probable que cette musique soit absorbée de la sorte. Tout d'abord en raison de ses origines et, ensuite, parce que ces systèmes de mass-médias gigantesques s'effondrent. Aujourd'hui, il n'y a pas de grands arbres, pas de grandes plantations. Les grands conglomérats de production musicale de l'industrie du disque ne font plus aussi peur qu'il y a vingt ans. Auparavant, un artiste restait dans l'ombre de cet arbre gigantesque dans l'espoir d'un jour pouvoir en croquer le fruit. Aujourd'hui, tu parviens, de diverses manières, à faire que ton travail soit diffusé. Je trouve que l'afro est bien engagé sur ces nouvelles voies. La tendance, c'est que la musique ancestrale chemine par la fibre optique. Elle vient de l'argile pour circuler par la fibre optique".

Le futur ?

"La tendance est que la musique ait de moins en moins en elle de traces régionales, car le grand nom de la musique dans le futur sera musique universelle. Je me rend compte que la production équilibre de plus en plus ses divers éléments, plus rien n'est vraiment exacerbé, très technologique ou très acoustique. Tout est utilisé de manière plus intelligente. Et c'est ce qui se passe partout dans le monde, je le vois aussi bien à Istanbul, Buenos Aires ou au Nigéria. Avec moins de notions individualistes et en se soumettant plus au collectif, par le biais de collaborations".


"Negros estão longe desse afrobeat", l'interview intégrale en version originale...


mercredi 19 octobre 2011

Mariana Aydar à la poursuite du cavalier sauvage


Il n'est pas tout à fait un hasard que l'on parle de Cavaleiro Selvagem Que Te Sigo, le troisième album de Mariana Aydar ces jours-ci. D'abord il vient de sortir mais, surtout, il est produit et arrangé par Letieres Leite dont nous venons de présenter le projet Rumpilezz. (Peut-être parce que l'architecture d'un blog se résume à un bête empilage chronologique des messages postés, nous aimons bien introduire une continuité entre eux.) Mariana Aydar fait partie des rares artistes brésiliennes de sa génération à bénéficier d'une distribution internationale, un avantage évident procuré par sa signature avec Universal. Il y a probablement des contraintes à ce partenariat, mais pas forcément de compromis artistique. Au contraire, il lui donne les moyens de réaliser son album dans des conditions rêvées : réunir une équipe de musiciens brillants et embaucher Letieres Leite, un maestro à la fois rôdé au format pop et porté sur des structures plus complexes.


Pour Mariana Aydar, une des ambitions de ce nouveau projet est d'y acquérir ses galons de compositrice. C'est devenu un passage obligé. Comme s'en amusait Romulo Fróes, une des figures les plus originales de cette nouvelle scène pauliste et, accessoirement, un des compositeurs à qui Mariana fait régulièrement appel : "dans cette génération, tout le monde compose. Tu ne peux plus être une chanteuse si tu ne composes pas. (...) Une chanteuse comme Mariana Aydar qui est spectaculaire, brillante et pourrait avoir tous les compositeurs à ses pieds, moi le premier, même elle se met à composer, parce qu'elle pense que c'est nécessaire. Il n'y a plus de Maria Bethânia qui, de son Olympe, pouvait dire : 's'il vous plaît, faites appeler les compositeurs' ".

Si elle compose, ce n'est jamais seule et ce ne sont que quatre chansons sur l'album. Mais elle a raison, elle s'exprime. Parmi ses compositions, signalons "Floresta", écrite avec (Guilherme Held et) Tiganá Santana, un de ces quelques nouveaux musiciens bahianais à suivre de près, titre qu'ils interprètent en duo. Ou "Cavaleiro Selvagem", composée avec le rappeur Emicida, et qui est portée par un beau souffle orchestral. Sur les autres chansons de l'album, on en trouvera bien sûr une qui porte la patte de Romulo Fróes ("Porto") mais aussi quelques reprises comme le "Nine Out of Ten" de Caetano (un des titres de son exil anglais), une autre de Zé Ramalho ou "Vai Vadiar" de Monarco et Ratinho. Ce "Vai Vadiar" est d'ailleurs un de mes favoris de l'album, si on ne retrouve plus grand chose du samba d'origine, la version a au moins le mérite de l'originalité. Très réussi également le forró de "l'homme à la jambe de bois" (qui dansait mieux ainsi), "O Homem da Perna de Pau", une composition du vétéran Edson Duarte, très entraînant et porté par la guitare électrique de Guilherme Held...

Il arrive parfois qu'avant même d'écouter un disque, on en soit impatient au vu des musiciens qui y participent. C'est le cas avec Cavaleiro Selvagem Que Te Sigo. Si la seule présence de Letieres Leite est en soit suffisamment excitante pour qu'on se dise qu'il s'agit peut-être d'un des albums de l'année. Sans même parler du grand accordéoniste Dominguinhos, invité sur un titre, le reste de l'équipe est à l'avenant. A la batterie Duani Martins poursuit sa collaboration avec la chanteuse, également co-producteur de l'album comme il l'était du précédent Peixes Pássaros Pessoas. A ses côtés, un des grands bassistes brésiliens, un master groover comme on n'en fait peu : Robinho Tavares (ici assez discret, malheureusement). La guitare électrique, très présente sur tout l'album, est celle de Guilherme Held, un de ces jeunes musiciens surbookés qu'on croisera aux côtés de Romulo, Kiko, Criolo ou Lanny Gordin (si, si, le vrai). Sans oublier le génial percussionniste bahianais Gustavo di Dalva. La présence de ce dernier, mais aussi celle de Tiganá, illustre également la volonté de Mariana Aydar de réaliser un album qui soit inspiré par l'influence séminale (à moins que ça ne soit subliminale) de Bahia. Et, pour y parvenir, c'est à Letieres Leite qu'elle a confié les clés de la réalisation. Grand bien lui en a pris, tant il a tissé une toile riche de mille nuances, une belle trame orchestrale dont tout exotisme est banni.

Avec ce Cavaleiro Selvagem, et son goût très sûr pour bien s'entourer, Mariana Aydar confirme allègrement qu'elle est une des chanteuses majeures de sa génération. A suivre un cavalier sauvage, on avance plus vite...

Pour déjà se faire une idée de cet album, rien ne vaut un petit making-of...

samedi 15 octobre 2011

Jazz-Candomblé (2/2) : Letieres Leite & Orkestra Rumpilezz


L'apparition sur la scène musicale brésilienne de l'Orkestra Rumpilezz fondé par Letieres Leite n'a pas manqué de faire sensation. Avec ses quinze cuivres et cinq percussionnistes, ce big band ne risquait évidemment pas de passer inaperçu. L'influence musicale du candomblé ou d'autres religions afro-brésiliennes a nourri l'inspiration de plusieurs générations d'artistes. Voici donc aujourd'hui, le deuxième volet de notre série où un traitement jazz est appliqué à ces musiques religieuses. Après après avoir évoqué Guga Stroeter et son orchestre HB, voici Letieres Leite & Orkestra Rumpilezz. Une évocation très à propos puisque Letieres Leite et sa nombreuse troupe viennent d'embarquer pour l'Europe où ils se produiront la semaine prochaine dans le cadre du festival Europalia...


Fondé à Salvador en 2006, l'Orkestra Rumpilezz fait souffler un vent de fraîcheur sur Bahia, lui amenant un peu de la créativité qui commençait à lui manquer, au point que cet orchestre ait été qualifié de "Vanguardia Baiana", d'avant-garde bahianaise ! Dès le premier disque, encore le seul à ce jour, la reconnaissance et l'enthousiasme pour la musique de Rumpilezz atteignaient tout le pays. Car, finalement, les Bahianais n'auront trouvé que deux façons de conquérir le Brésil entier : par la musique la plus riche qui soit, comme avec Rumpilezz, ou par la plus commerciale, avec l'axé et sa star Ivete Sangalo... Le parcours de cette chanteuse honnie des puristes mériterait d'ailleurs une attention plus soutenue : pendant des années, le chef d'orchestre de son groupe Banda do Bem et son arrangeur n'était autre que... Letieres Leite ! Je ne vais pas vous mentir, le jour où je l'ai appris, j'ai moi-même réécouté en boucle son tube "Festa" !

Avec Letieres Leite, le titre de maestro n'est pas usurpé. Mieux, il l'incarne comme peu de musiciens de sa génération peuvent le prétendre. Alors qu'il a commencé à apprendre la musique en autodidacte, alors qu'il suivait  des études en arts plastiques, il a vite entrepris d'approfondir son bagage, sa formation allant jusqu'à se poursuivre au sein du prestigieux conservatoire Franz Schubert de Vienne où il passera six ans. De retour au Brésil, c'est la musique commerciale qui lui offre la notoriété. Mais tous les tubes d'Ivete Sangalo n'y pourront rien changer, il poursuit un rêve, un rêve qui résume son ambition musicale et qui le taraude depuis ses années viennoises. C'est lors de son retour au Brésil, quand il fonde, dans le quartier d'Amaralina, l'Academia de Música da Bahia, spécialisée dans l'enseignement des musiques populaires de Bahia, que vient le déclic, "c'est à ce moment-là que je suis parvenu à réunir les deux mondes, la tradition des terreiros et l'apprentissage au sein du conservatoire", explique-t-il.

Le nom de la formation qui allait incarner ce vieux rêve ne doit rien au hasard. Orkestra Rumpilezz. Orkestra avec un K, pour renvoyer à sa racine grecque. Rumpilezz parce que les trois tambours du candomblé sont les atabaques  rum, rumpi et et que les deux Z sont ceux du jazz ! Tout un programme. Qui ne semble pas si éloigné de celui de Guga Stroeter, présenté dans la première partie de notre série Jazz-Candomblé. Tirer le meilleur de chaque monde, inventer un langage qui combine les harmonies européennes et les pulsations rythmiques afros ! 

Cet Orkestra fonctionne sur le mode du big band. Si les musiciens ne sont plus en smoking mais vêtus de blanc, ils ont toujours un pupitre sous les yeux et suivent les arrangements très écrits du maestro Leiteres.

Pour être exact, les influences de Rumpilezz ne sont pas seulement celles du candomblé mais plus généralement celles de l'univers percussif bahianais, entendez par là Olodum aussi bien que les sambas traditionnelles du Recôncavo. D'ailleurs, parmi les percussions, on trouve à côté des atabaques quelques timbaus, leur version profane et moderne.

A la différence des musiques de Guga Stroeter, portées par des voix venues directement des terreiros, celles de Leiteres Leite, parce qu'elles sont instrumentales, sont plus abstraites. Imaginez que vous les découvriez lors d'un blind test, vous auriez probablement du mal à en identifier la provenance. C'est ce qui est arrivé à Joe Ferla, le célèbre ingénieur du son new-yorkais : "un ami écoutait le disque, Joe qui passait par là demanda ce que c'était. Il croyait que c'était un groupe afro-cubain, puis se dit que c'était peut-être quelque chose qui venait du Nigéria. Cet ami lui a donné un exemplaire du disque et, une semaine plus tard, il se proposait pour faire le mixage". Sachant que Letieres Leite, profitant de son compagnonnage avec Ivete, a remis un disque de Rumpilezz en mains propres à Beyoncé, parce qu'il avait toujours entendu dire qu'elle avait l'esprit très ouvert en matière de musique, on se demande si elle va bien finir par l'appeler ! De l'intérêt de donner ses disques...



Dans le cadre du festival Europalia, basé en Belgique et alentours, Leiteres Leite & Orkestra Rumpilezz se produiront :
le 19/10 à Borgerhout
le 20/10 à Amsterdam

Pour plus d'informations sur cette formidable manifestation, dédiée cette année au Brésil, le site BossaNovaBrasil en a déjà présenté la programmation. Thierry, son auteur, s'y trouve même ce week-end pour le concert de Teresa Cristina et de la Velha Guarda da Portela : on attend son compte-rendu !

Pour le programme complet, le site officiel d'Europalia...