Chanter les louanges du vin pourrait être considéré comme l'acte de baptême de la Civilisation. Même les Evangiles admettent que "le bon vin réjouit le cœur de l'homme" ("Bonum vinum laetificat cor hominis", Ecclésiaste XL, 20). Quant à Euripide, dans Les Bacchantes, il estime qu'il s'agit d'un présent divin : Zeus "a donné aux mortels la vigne qui fait disparaître les chagrins". Si, depuis l'Antiquité, les poètes ont abondamment célébré les vertus sensuelles et spirituelles de ce doux breuvage, la version qui en fasse l'éloge par l'invitation à la danse restait à inventer. C'est chose faite. Grâce au "Red Wine" de Bibi Tanga & The Selenites, le funk se joint au chœur de l'humanité pour lever son verre à la subtile gloire du vin rouge.
Mais parce qu'il se place sous les auspices de Séléné plutôt que de Dionysos, leur album Dunya entraîne les corps dans une douce rêverie lunaire plutôt que dans une bacchanale débraillée. C'est justement sur cet équilibre-grand écart entre la Terre et la Lune que s'affirme le projet. En effet, on sait depuis l'Antiquité et un texte de Lucien de Samosate que les Sélénites sont les habitants de la Lune (appelation que l'on retrouvera plus tard chez H.G. Wells et quelques autres) tandis qu'en sango et en arabe Dunya (ou dûnîa) signifie le monde d'ici-bas...
Si je m'autorise cette digression hautement funk-a-logique, c'est bien parce que la musique de Bibi Tanga incarne cette double polarité terrestre et lunaire, laquelle s'exprime par la basse profonde qui plante un groove plein d'aplomb d'un côté et, de l'autre, par de discrets motifs de cordes. Conçue et élevée au domaine par le savant Professeur Inlassable, la musique de Bibi Tanga a trouvé sa véritable signature grâce à la présence de ces cordes lancinantes, étirées, comme ralenties, où le groove trouve un contrepoint dans leurs boucles mélancoliques. Déjà remarquées sur plusieurs titres de Yellow Gauze, ces cordes viennent nimber d'un halo mystérieux la musique de Bibi Tanga, aussi sûrement que le brouillard sur la lande une nuit de pleine lune.
Pour évoquer une référence française, peut-être à cause du titre "La Tour-Eiffel sidérale" qui y figure, peut-être parce que là aussi elle se mêle à des zigouigouis rétro-space, cette utilisation des cordes me rappelle l'album Trouble Fête d'Arthur H, une comparaison flatteuse pour le Professeur Inlassable puisque les cordes y étaient là réelles, jouées par le Quatuor Alhambra, et magnifiquement arrangées par Joseph Racaille.

Inlassable le Professeur certes, mais aussi Inclassable tant les Sélénites parviennent à créer un son original, résolument moderne, dépoussiérant le funk de ces scories passéistes qui encombrent trop les productions actuelles, souvent condamnées au banal revival. Sans jamais perdre le fil du groove, certes sur des tempos souvent alanguis, Dunya n'est pas la énième collection de breaks imparables joués au taquet mais une véritable création variant les ambiances et les émotions sans la moindre faute de goût. Jamais en effet album de funk français n'aura possédé pareille élégance.
Choisir la voie du funk aujourd'hui est le gage d'une sincérité artistique car, même si le funk irrigue encore une grande partie des musiques actuelles, c'est souvent en avançant masqué. A l'inverse, l'audience de ses plus dignes représentants reste désespérément confidentielle. Certes Bibi Tanga, à la tête des Grééments de Fortune, son autre formation, bénéficie d'une fenêtre médiatique de choix en étant le groupe-maison d'une émission de télé en vue (que je n'ai personnellement jamais regardé). A ce propos, est-ce pour marquer le contre-pied par rapport à celle-ci qu'il choisit, après avoir salué les Terriens, de se tourner vers les Sélénites ? Quoi qu'il en soit, demeurer fidèle au funk, comme l'est Bibi Tanga, révèle la passion de celui qui s'y adonne à visage découvert. Sur la Lune, les compas magnétiques ne fonctionnent pas mais Bibi trace sa route, guidé par la boussole du groove, sans jamais perdre la direction ni le sens du funk, qu'il soit afro, placé sous le signe du P, voire même sous celui du π (Rico, ancien de la Malka Family, fait partie de l'équipage sélénite).
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