jeudi 9 septembre 2010

Décès de Jenny Alpha

Il y a quelques mois, nous souhaitions un joyeux anniversaire du centenaire à Jenny Alpha. Elle nous a quitté ce 8 septembre, cela méritait bien que nous reprenions ce qui était déjà un hommage... Sans en changer un seul mot...

Aujourd'hui, Jenny Alpha, née le 22 avril 1910, fête son centenaire. La chose est suffisamment rare pour que l'on marque l'événement. Pendant longtemps, j'ignorais tout de cette dame. Mais, déjà, par la grâce d'une seule chanson, j'étais sous le charme.

Il y a une quinzaine d'années, époque où je pratiquais encore assidument le crate digging, j'avais trouvé un double album de vieilles biguines, calypsos, boléros et autres biguines wabap : Antillaisement Vôtre... "Biguines-Salsa" (Succès des Années 1950-1959). Une "bonne pioche" que cette compilation de haute tenue, malgré l'absence de livret (on était clairement aux antipodes de l'exemplaire travail patrimonial de Frémeaux & Associés en la matière). Tout de suite, quelques titres se détachaient d'un ensemble sans fausse note. Parmi eux, en premier lieu, la fameuse chanson de Jenny Alpha, "Douvan Pote Doudou".

Jenny Alpha et l'Orchestre Sylvio Siobud, "Douvan Pote Doudou" (1953)






Les années passaient, j'écoutais toujours régulièrement "Douvan Pote Doudou", surtout à la belle saison, mais j'ignorais toujours tout de son auteur. Curieux d'autres enregistrements de cette artiste, je googlais parfois Jenny Alpha. La moisson était alors bien maigre. Elle avait visiblement tourné avec un groupe appelé Les Pirates du Rythme, tandis que les morceaux figurant sur ma compil' avaient été enregistrés avec l'Orchestre de Sylvio Siobud. Puis, en 2005, je découvrais qu'elle venait d'être honorée du titre d'Officier des Arts et des Lettres par le Ministre de la Culture de l'époque, Bernard Donnedieu de Vabres. Depuis, en janvier 2009, elle a même été promue Chevalier de la Légion d'Honneur.

Jenny Alpha bénéficiait d'une reconnaissance tardive et j'apprenais qu'elle n'avait été qu'une chanteuse "occasionnelle", l'essentiel de sa carrière s'étant dédié au théâtre. En 2008, j'ai eu l'occasion de voir Un Siècle de Jenny, un documentaire lui étant consacré où on la découvrait pétillante d'esprit et pleine d'énergie. Elle méritait bien cet hommage car elle est un témoin passionnant de son époque, aux premières loges, pour en raconter certains temps forts et raconter ses rencontres avec certains de ses acteurs majeurs.

Née dans une famille aisée et cultivée, Jenny Alpha est arrivée à Paris de sa Martinique natale à dix-neuf ans, pour faire ses études à la Sorbonne afin de devenir professeur de lettres. Elle aura vite fait de croiser tout le monde des arts et des lettres. Parmi eux, les fondateurs du mouvement de la Négritude, Aimé Césaire (qui était un copain d'enfance de ses frères), Léopold Sédar Senghor et Léon Gontran Damas. Comme elle le confiait à RFI, il y a quelques années : "Aimé Césaire était un ami d’enfance de mes frères. Ils allaient en classe ensemble. Je l’ai parfois croisé. Mais c’est à Paris que j’ai connu de près tous les trois chantres de la négritude. Césaire, bien sûr, mais aussi Senghor et Damas pour lequel j’éprouvais une très grande sympathie. Pour moi, c’est celui qui va demeurer. C’était un écorché vif, mais il était doué d’une sensibilité étonnante ! Ces trois garçons venaient souvent chez Mme Miton au boulevard du Temple où mes parents m’avaient laissée en pension. Ils évoquaient parfois leurs combats en faveur de la dignité du peuple noir. Je peux dire que j’ai connu la négritude à ses débuts".

Elle croise également Duke Ellington qui la prend dans ses bras et lui dit : "you look like my sister", comme le mentionnait le ministre dans son allocution (ah, si on m'avait dit que je citerais un jour Donnedieu de Vabres !). Francis Picabia lui tire le portrait. Pendant la guerre, elle entre dans la résistance, etc... En 1947, Paul Lemagny la choisit comme modèle pour le timbre qui représente la Martinique.

Puis, sur le tard, c'est une carrière au théâtre au service du grand répertoire qui lui vaut d'être aujourd'hui ainsi honorée. Elle, à qui on disait après-guerre, alors qu'elle voulait entrer au Conservatoire d'Art Dramatique, "qu’il n’y a pas de rôle pour les Noirs dans le répertoire classique".

Mais, ici, peu nous importe Sophocle, Shakespeare, Corneille, Brecht, Genet, ou Césaire : nous n'avons jamais vu Jenny Alpha sur scène. Par contre, "Douvan Pote Doudou" reste un de mes titres fétiche, titre qui a bénéficié d'une nouvelle jeunesse en 2008. Le pianiste David Fackeure lui proposa, en effet, d'enregistrer un nouvel album où elle reprendrait ses anciens titres, dont celui-ci, mais aussi "La Sérénade du muguet", qui donna son titre au projet. Outre les versions contemporaines, on trouvait les enregistrements de 1953 de "La Sérénade du muguet" et de "Douvan Pote Doudou". Si son charme est bien sûr un peu désuet, la chanson garde toujours sa même grâce mélancolique, chanson où accompagnée d'une guitare qui jazze, le chant de Jenny Alpha possède une saudade caressante, que ne renierait pas un interprète brésilien, pour "doloter vou".

mardi 7 septembre 2010

Benda Bilili !, le film de Renaud Barret et Florent de la Tullaye

Les vacances ont ceci de très pénible qu'elles vous empêchent parfois d'être là où il faut. C'est donc à cause de ces fichues vacances que j'ai raté le Staff Benda Bilili lors de son passage, début août, pendant le festival Fiest'à Sète. Le pire, c'est que leur précédent concert dans la région, prévu au Rockstore le 4 décembre 2009, avait été annulé au dernier moment. J'en reste encore plus dégoûté que de ne pas les avoir vus à Sète !

Leur agenda étant devenu celui d'un ministre*, j'ignore quand ils reviendront dans nos contrées. Alors, à défaut d'avoir vu le concert, on pourra toujours se consoler en voyant Benda Bilili, le film de Renaud Barret et Florent de la Tullaye qui sort ce mercredi 8 dans les salles de cinéma.

Ces deux-là ne sont peut-être pas de vrais anges gardiens mais, depuis qu'ils les ont découverts dans les rues de Kinshasa, ils en ont bel et bien fait office auprès des musiciens du groupe. Depuis la sélection de leur documentaire dans la Quinzaine des Réalisateurs du dernier Festival de Cannes, leur histoire a été reprise partout (dans sa version conte de fées : la presse adore ), je m'économiserai donc l'effort de la répéter. Je me contenterai de rappeler que nous avions déjà évoqué ici-même le Staff Benda Bilili, en écho à une de mes émissions de Goutte de Funk.

En attendant, voici la bande annonce du film...


Un article de Libération, sorti pendant le Festival de Cannes, avec un titre à la... Libé :

* Après avoir écumé l'Europe cet été, ils s'apprêtent à partir en tournée au Japon. Avant les Etats-Unis, début 2011...

lundi 6 septembre 2010

Paulinho da Viola et Clara Nunes en duo : parce que Paulinho da Viola

Juste pour le beau sourire de Paulinho da Viola... C'est la seule et suffisante raison à ce petit message.

J'ai beaucoup écouté les vieux albums de Paulinho da Viola cet été. Avant de bientôt retrouver ici ce grand monsieur du samba, il fallait quelques images. Une vidéo de 1976 où, pour le programme Fantastico de TV Globo, il interprète en compagnie de Clara Nunes un pot-pourri de leurs succès respectifs...

Détail gênant : pourquoi lui n'a-t-il pas de micro, ne me dites pas que c'est du playback ?

samedi 4 septembre 2010

Noriel Vilela, Eis o "Ôme" : Umbanda, samba-rock et voix basse basse basse

"Eu acredito sim
Não falem mal da umbanda perto de mim (...)
Levou, levou, levou
Agradeço a umbanda
a umbanda me salvou"

Les vacances sont finies : misère !!! Pour adoucir la descente vers l'automne et son cortège pénible de désagréments (bientôt remiser les sandales au placard, oublier grillades et bains de mer, frissonner de crainte comme le premier Pythécanthrope venu à la tombée de la nuit, se cailler les miches au matin frisquet, etc... la liste est longue), le Dr. Funkathus vous offre un élixir puissant à consommer sans modération. Le genre de musique qui vous trotte dans la tête quand vous fixez la mer en pensant à Iemanjá (ou qui vous trotte dans la tête même si vous ne pensez pas à Iemanjá ou, mieux, même si vous n'avez pas la mer en guise d'horizon). Un album inspiré par l'Umbanda, accomodé à la sauce samba-rock, et porté par la plus incroyable voix de basse qui soit, celle de Noriel Vilela. L'album s'intitule Eis o "Ôme" et date de 1968. Culte et unique !!!


Selon David Toop, l'exploitation musicale des résonances caverneuses est la plus ancienne peut-être des formes d’expérimentation sonore (cf. son livre Ocean Sound). Les hommes de Cro-Magnon, Néanderthal, Tautavel, et autres ancêtres préhistoriques le savaient bien. S'il nous reste les vestiges de leur art pariétal, on ignore par contre qu'ils choisissaient probablement leurs grottes en fonction des échos de celles-ci, afin qu'ils correspondent aux animaux figurés sur leurs parois. La crainte que fait naître ces endroits, sorte d'entrailles de la Terre, est propice au surnaturel et demandent à être domestiquée. Les formes élémentaires de la vie religieuse de nos ancêtres auraient trouvé dans la voix de Noriel Vilela le véhicule idéal, susceptible de provoquer cet état de fascination si particulier qui fait naître l'incarnation des esprits, ou ici des orixas.

Noriel Vilela, c'est la voix la plus basse qui puisse s'imaginer. Son registre est celui d'un basso profondo, ce qui existe de plus grave. En dessous il n'y a rien, si ce n'est les abysses. Alors, bien sûr, dès que vous l'entendez Noriel, ça fait un choc. Mais sa voix, pour caverneuse qu'elle soit, n'a rien d'un phénomène de foire.

En fait, le registre de Noriel évoque celui des chanteurs basse des quartets vocaux de gospel ou, en version profane, de doo-wop. Et c'est justement par ce rôle de basse profonde qu'il débuta, sous le nom de Noriel Arantes, au sein des Cantores de Ébano. Ce groupe, formé et dirigé par Nilo Amaro au début des années soixante, avait introduit au Brésil, avec un indéniable succès, le style nord-américain des chorales de spirituals ou de gospel. Les "Chanteurs d'Ebène" s'étaient constitués un répertoire mêlant aussi bien des classiques américains que brésiliens. Leur premier album, Os Anjos Cantam, en 1961, comprend ainsi "Down by the Riverside" en même temps qu'un titre de Dorival Caymmi, "A Lenda do Abaeté", et le reste à l'avenant. Leur chant choral était rehaussé par des interventions en solo de divers membres du groupe. Les plus marquants de ses solos étaient sans conteste ceux de Noriel, sur le titre de Caymmi et, surtout, sur le premier titre de l'album, "Leva Eu Sodade".

Certains chercheurs et spécialistes de la musique brésilienne insistent sur l'importance historique de Nilo Amaro, "peut-être le seul en son temps à avoir subi les influences des Platters, de Nat King Cole, Ray Charles, etc. pour incorporer et réinterpréter le style yankee dans le plus pur sentiment, lamento et alegria, de notre racine noire profonde" (Luiz Américo Lisboa Junior, encore lui décidément !).

Malgré le succès de Nilo Amaro et ses Chanteurs d'Ebène, Noriel décida de voler de ses propres ailes. Outre son unique album Eis o "Ôme", la brève carrière solo de Noriel Vilela fut marquée par quelques 45 tours, dont un où il chante "Je Suis la Marie" (sic), et un titre devenu culte, "16 Toneladas". Une adaptation de "16 Tons", un morceau de country évoquant la dure vie d'un mineur. Si la traduction du titre est littérale, les paroles de la version brésilienne n'ont pas grand-chose à voir avec celles de l'original mais chantent plutôt les vertus du samba. Le refrain affirmant même que celui qui n'aime pas le samba, n'aime rien : "Quem não gosta de samba / Não gosta de nada". Pas très fréquentable, donc.

Il peut paraître surprenant qu'un chanteur de samba reprenne un morceau de country mais, en fait, il est plus probable que Noriel ait été incité à adapter "16 Tons" en raison de sa reprise par Stevie Wonder en 1966. Ce qui serait musicalement plus proche que les versions de Merle Travis ou Tennessee Ernie Ford.

Quelles qu'aient été les motivations de Noriel, "16 Toneladas" est devenu un morceau culte. A retardement et posthume mais culte. Il figure ainsi sur diverses compilations témoignant de la musique emblématique du Black Brasil des 70's, citons par exemple Brazilian Beats Brooklyn. A l'abord des années 2000, le morceau avait été repris par la joyeuse troupe Funk Como Le Gusta, sorte de big band funk originaire de São Paulo, riche en individualités de talent. "16 Toneladas" y était interprété par Reginaldo Gomes (par la suite membre du Clube do Balanço), qui parvenait à se la jouer grave avec une certaine réussite, même si nous étions encore loin des profondeurs abyssales de la voix de Noriel.

En effet, pour s'attaquer au répertoire de Noriel Vilela, faut-il avoir un sacré coffre, une voix bien basse et profonde à l'abri des modulations impromptues. Le genre de truc pas pour les mauviettes. D'ailleurs, dans l'argot de l'époque, Eis o "Ôme" signifiait "voilà l'homme" !!!

Aujourd'hui, c'est au tour de Seu Jorge de se confronter à pareille épreuve. Son récent album de reprises où il est accompagné par le groupe Almaz, le voit reprendre "Saudosa Bahia", titre qui figure sur ce seul album de Noriel Vilela, Eis o "Ôme". Tout ce que l'on souhaite, c'est que la couverture médiatique dont bénéficie Seu Jorge puisse ramener quelque lumière sur la voix et les disques du défunt Noriel.

Si "16 Toneladas" est effectivement un morceau idéal pour bien ambiancer vos soirées, sur Eis o "Ôme" on aura aussi l'envie de se lever sur des titres comme "Só o Ôme'", "Promessado" ou "Acocha Malungo". Sur ce dernier titre, écoutez son irrésistible ponctutation "en langues" : "Isquidum borogundá! " ( cf. 56', 1.42' et 2.25'). Juste terrible !!!


Et d'une manière générale, je vous garantis que c'est le genre d'album qui s'écoute d'une traite. S'il est empreint de spiritualité, salue les orixas, Xangô et Iemanjá en particulier, on ne s'étonnera pas qu'il soit placé sous le signe de l'Umbanda, plus syncrétique que le Candomblé, et qui s'accommode tout à fait de cet accompagnement samba-rock, au goût du jour quand fut enregistré cet album. Cet album est afro sans forcer, fondamentalement, tout simplement parce que son auteur est noir et que ses thématiques et ses ambiances reflètent la vie et la culture des Noirs brésiliens à la fin des 60's. Où le terreiro n'est pas qu'un lieu de culte mais aussi un endroit de réconfort et de chaleur humaine et dont on a la saudade quand on en est éloigné. Noriel décrit ces moments, leur plénitude quand y chante l'assemblée réunie.

"Que saudade dos terreiros
Onde eu ia assistir pai timbó trabalhar
Trabalhar!
Era lindo ouvir negros cantando
Cantigas de umbanda e ver pai timbó, saravá!
"

Cela à une époque où ce genre de musique ne bénéficiait guère de l'attention des médias du pays.

Si Noriel fait le show, c'est parce que sa voix n'est pas seulement grave, elle se promène avec aisance sur le rythme, le chevauchant comme un orixa chevauche ses fidèles. On ne parlait pas encore de flow à l'époque où il chantait mais sa façon de se poser sur le tempo est un régal. Ce qui est d'ailleurs une qualité qu'il partage avec Seu Jorge.

Noriel est "culte" mais pourtant, outre celles mentionnées ici, il est bien difficile de trouver des informations détaillées sur sa vie et sa carrière *. Aucune photo si ce n'est celle où il figure sur la pochette de Eis o "Ôme". Ci-contre, je suppose que c'est lui, au temps où il chantait avec Nilo Amaro. J'ai scruté tous les membres du groupe sur la pochette de Os Anjos Cantam, leur album de 1961. Après élimination des autres membres, il m'a semblé que celui-ci était Noriel. Mais je peux me tromper...

Noriel est mort brutalement en 1974. En raison de complications hépatiques dues à son profond amour de la bouteille ("complicações hepaticas decorrentes de profundo 
amor pelo marafo"). A moins que cela ne soit à cause d'une réaction allergique lors d'une anesthésie chez le dentiste ("devido à reação alérgica de uma anestesia de dentista"). La première cause de décès convient mieux à l'édification du mythe d'un artiste maudit. Cependant, la seconde semble plus vraisemblable, justement parce qu'elle casse le mythe, ou le ramène à sa simple dimension humaine... Malgré sa voix presque surnaturelle.

Grâce à "la Toile", Noriel Vilela peut bien jouir d'une popularité éclairée, Eis o "Ôme" semble avoir complètement disparu de la circulation, introuvable même sur les plate-formes de téléchargement, que ce soit sur l'iTunes Store, ou Amazon. Puisque introuvable, commercialement parlant, je vous le propose ici même pour adoucir ces prochaines semaines et jouir d'un bel été indien avant les frimas de l'automne...


1 - Promessado (Carlos Pedro)
2 - Saravando Xangô (Avarése - Edenal Rodrigues)
3 - Só o Ôme (Edenal Rodrigues)
4 - Meu caboclo não deixa (Avarése - Edenal Rodrigues)
5 - Pra Iemanjá levar (Delcio Carvalho)
6 - Samba das águas (Josan de Mattos)
7 - Eu tá vendo no copo (Avarése - Edenal Rodrigues)
8 - Acredito sim (Avarése - Edenal Rodrigues)
9 - Peço licença (Avarése)
10 - Cacundê, cacundá (José de Souza - Orlando)
11 - Acocha malungo (Sidney Martins)
12 - Saudosa Bahia (Noriel Vilela - Sidney Martins)

* J'ai contacté un Sidney Martins sur Facebook en lui demandant s'il était bien le compositeur de "Saudosa Bahia" : il a bien voulu me répondre que ce n'était pas le cas... Si, un jour, je parviens à obtenir de vraies informations sur Noriel Vilela, je ne manquerais pas de le faire savoir ici-même...


vendredi 3 septembre 2010

Patrick Chamoiseau : "une indécence majeure"

Patrick Chamoiseau a pris sa plume pour dire son indignation.

"De la création d'un Ministère de l'identité nationale à la stigmatisation-expulsion-punition-collective des Roms, en passant par les nationalités conditionnelles de seconde zone, se dessine en France un effondrement éthique d'une ampleur sidérante.

Une indécence majeure qu'aucun bénéfice politicien ne saurait justifier.

De très vieilles ombres sont de retour et nous fixent sans trembler".

La Maison des Passages, à Lyon, proche de l'auteur, a repris ses propos pour en faire des cartes postales et des affiches...


Des propos qui pourraient être de ralliement demain. Plus de cinquante organisations ont appelé à manifester pour les 140 ans de la République et réaffirmer ses valeurs : Liberté, Egalité, Fraternité... Et protester contre les politiques xénophobes et stigmatisantes qui auront marquées ces derniers mois.


jeudi 2 septembre 2010

"Coquet Coquette" : la vidéo discrépante d'Of Montreal ?

"Je préfère vous abîmer les yeux
plutôt que de les laisser indifférents"
(Isidore Isou, Traité de bave et d'éternité)

En rentrant de ces vacances où j'étais déconnecté et largué de tout, je découvrais en ouvrant le site des Inrocks que le clip de "Coquet Coquette" du groupe Of Montreal, anticipant de quelques semaines la sortie de leur nouvel album False Priest, provoquait une sorte de petit scandale et choquait les bonnes âmes. Diantre.

Coïncidence, en Lozère j'étais peut-être déconnecté mais j'avais au moins amené une copie de ce nouvel album à la sortie imminente. Pas complètement largué, finalement... Et c'est même quasiment la seule musique que j'ai pris le temps d'écouter là-haut. Avec plaisir. Je ne vais pourtant pas crâner : j'avoue mon ignorance quant à l'importance d'Of Montreal. J'avais bien déjà emprunté leurs derniers albums à la médiathèque mais n'avais même pas pris le temps de les écouter. Nouveaux visiteurs sur ce blog, je vous le confesse : le Dr. Funkathus n'est pas très au fait de ce qui se fait en matière de rock, même indie. Le déclic qui me rendit si curieux de les écouter venait de leur participation au morceau "Make the Bus", sur l'album de la brillante Janelle Monáe. Son duo avec Kevin Barnes, le leader du groupe, était des plus réussis et je me disais qu'après "Tightrope", la miss tenait peut-être là un tube fédérateur, quoique pointu... En retour, la "crazy girl" Janelle est invitée sur deux titres de False Priest ("Our Riotous Deffects" et "Enemy Gene"). Ce n'est pas un de ceux-là qu'a choisi Of Montreal pour annoncer son album par un clip polémique.

Celui-ci, réalisé par Jason Miller, "est violent, sexiste, barbare, saignant, frisant même parfois le ridicule", peut-on lire sur Musique Mag : "si la chanson s’appelle "Coquet Coquette", les images n’en sont pas moins gores".

Concédons que ça frise effectivement le ridicule. Après, pas de quoi fouetter un chat ! Par contre, en écoutant la chanson, je n'avais pas imaginé un instant qu'elle puisse être illustrée par ce petit film. Mais qui a dit que les images d'un clip devaient coller à la musique ?

Certains y lisent malgré tout une métaphore des paroles dans ce grotesque affrontement digne d'une bonne série Z :

"Coquet, Coquet, you know I won’t forget
How you kissed me strange to prove you were mythical
My Coquet, you used my voice as your ugly vehicle
Coquet, Coquet, you know I won’t forget
How you hurt me twice to prove you were cynical
My Coquet, you are the death, you are the pinnacle"

Peut-être ? Sur Beatcrave, ils en sont persuadés : "the song carries anger, lust, fear and a bitterness only Kevin Barnes could articulate. Directed by Jason Miller, this barbarian nightmare is a fight to the death over a prize that is completely unclear. It boils down to the ugliest part of desperation and human survival". Mouais... N'empêche, pour moi, les images ne collent pas à la musique ou à l'ambiance du morceau. D'où la question : ce clip serait-il discrépant ?

Appliqué au cinéma, c'est à Isidore Isou, fondateur de l'Internationale Lettriste, que l'on doit la notion de discrépant. "Avec le Traité de bave et d'éternité, scandaleusement présenté au festival de Cannes en 1951, Isou invente le montage discrépant qui a pour principe la disjonction du son et de l'image. Il les traite de manière autonome comme deux colonnes indépendantes et pures sans aucune relation signifiante" (Le Lettrisme.com).

Greil Marcus, qui avait consacré de longues pages à Isidore Isou dans Lipstick Traces - Une Histoire secrète du vingtième siècle, écrivait avec humour que l'on pouvait aussi trouver du cinéma discrépant dans les films d'Elvis. Involontairement, bien sûr. "Quand Elvis gratte sa guitare acoustique, on entend un solo électrique. Quand on voit une guitare et une basse l'accompagner, on entend des cuivres et un piano. Lorsqu'il chante la bande-son est désynchronisée la bonne moitié du couplet. Un jour, les critiques français découvriront ces films et proclameront qu'ils sont un exemple unique de cinéma discrépant".

Cette disjonction discrépante possède la caractéristique de frapper les esprits, ce qui en fait une bonne méthode pédagogique : "a discrepant event puzzles the observer, causing him or her to wonder why the event occurs as it did. These situations leave the observer at a loss to explain what has taken place", écrit Thomas R. Koballa, Jr. dans The Motivational Power of Science Discrepant Events.

La discordance ou la dissonance sont considérés comme presque synonymes de la discrépance, laquelle est parfois définie comme une "simultanéité désagréable"...

D'où peut-être l'intérêt de ce petit film ridicule "Coquet Coquette", inciter à se prendre un peu la tête pour y chercher du sens... Si ce n'est qu'il a tendance à nous faire oublier la musique... Ce qui est dommage vu la qualité de l'album. Espérons que les prochaines vidéos illustreront mes titres préférés : "Hydra Fancies", ou "Sex Karma", avec Solange Knowles (la sœur de Beyoncé), voire les titres avec Janelle Monáe. Kevin Barnes, avec ses faux airs d'Emmanuel Mouret ayant troqué son look BCBG pour l'extravagance tout azymut, a probablement de quoi nous surprendre dans les prochains essais vidéos du groupe.


Maintenant, il faut bien admettre que les clips discrépants sont particulièrement fréquents. On pourrait : soit envisager de leur consacrer une rubrique. Soit aussi se rendre compte du caractère pour le moins foireux de mon analyse... Ce qui en fait donc une démonstration magnifiquement funk-a-logique...

mercredi 1 septembre 2010

"Cold War" en vidéo : gros plan sur Janelle Monáe

Comment passer à côté d'un nouveau clip officiel de Janelle Monáe alors que The ArchAndroïd, son premier album, est probablement ce qui est sorti de mieux en 2010. Par contre, alors que nous attendions de voir la traduction en image de "Make the Bus", le titre enregistré avec Of Montreal, voici "Cold War". Pas mon morceau préféré d'un album très varié... Après les chorégraphies endiablées de "Tightrope", Miss Janelle a confié à la même réalisatrice, Wendy Morgan, le soin de prendre le contre-pied. "Cold War" est au contraire tourné avec une radicale économie de moyens : un gros plan sur le visage de l'artiste. Une façon habile de casser ses propres "codes", à savoir qu'abstraction est faite de son uniforme noir et blanc, puisqu'elle a les épaules dénudées, et que sa fameuse banane est hors-champ, en raison du cadrage serré. Dépouillée de ses artifices, elle veut cette fois-ci faire passer l'émotion... A vous de voir...